2001
Hérodote
Le transport routier en France : aspects géopolitiques d’une question environnementale
Philippe Subra
[*]
Mars 1999 : la catastrophe du Mont-Blanc et la fermeture du tunnel qui s’ensuit
provoquent une série de manifestations dans les vallées alpines. La remise en
cause de la politique du « tout-camion » dans la traversée des Alpes, déjà effective
en Suisse et en Autriche, s’étend désormais à la France, alors que depuis plusieurs
années se multiplient dans le pays les conflits autour des projets de tunnels
routiers et d’autoroutes. Septembre 2000 : au terme d’une épreuve de force de
quelques jours avec les patrons du transport routier, le gouvernement français, en
détaxant largement le gazole, accepte de renoncer à l’embryon de politique énergétique établi par la ministre écologiste, Dominique Voynet. Ces deux événements
mettent en évidence une dimension de plus en plus importante de la question des
transports en Europe et en France : celle du conflit. Conflit entre les professionnels du transport routier et les États, sur les thèmes de la fiscalité des carburants
et des lois sociales; conflit entre riverains et associations de protection de l’environnement, d’une part, usagers de la route et pouvoirs publics, d’autre part, sur
celui des nouvelles infrastructures autoroutières et des nuisances engendrées par
le transport routier; conflit et concurrence, enfin, opposant modes de transport et
entreprises rivales.
Cette problématique du conflit est essentielle et mérite d’être analysée de
manière précise et géopolitique pour deux raisons principales : elle a toutes les
chances de se développer dans les années à venir, car la sensibilité des citoyens à
la qualité de l’environnement est de plus en plus forte au fur et à mesure qu’augmentent le trafic routier et les nuisances qu’il provoque; elle influence d’ores et
déjà les politiques publiques d’aménagement, au gré des rapports de forces créés
par tel ou tel acteur, et se traduit par des retards importants ou des modifications
coûteuses des projets d’infrastructures, voire leur abandon pur et simple, et par
l’émergence de politiques de transport alternatives, comme le ferroutage.
Retour sur une crise récurrente : le conflit des routiers de septembre 2000
Le récent conflit des routiers mérite qu’on y revienne, bien qu’il ait été abondamment commenté par les médias. Son analyse apporte en effet des informations
précieuses sur la question du transport des marchandises aujourd’hui, en France
et en Europe, et sur la façon dont cette question peut évoluer dans l’avenir.
Rappelons les faits. Tirant les leçons de la victoire des marins-pêcheurs, qui
venaient quelques jours plus tôt d’obtenir une détaxation du gazole, la Fédération
nationale des transporteurs routiers (FNTR) décide début septembre d’interdire
l’accès aux raffineries et aux principaux dépôts de carburant du pays. Le premier
syndicat du secteur est très vite rejoint par les deux autres organisations patronales, l’Unostra et Transport et logistique de France (TLF), ainsi que par les agriculteurs de la FNSEA et les ambulanciers. Les revendications des patrons du
transport routier portent sur le prix du gazole, qui a augmenté de 35% en dix-huit
mois en raison du triplement du prix du pétrole brut ( 10 dollars le baril en janvier
1999,34 dollars en août 2000) et des mécanismes de la fiscalité pétrolière, chaque
hausse de la matière première étant amplifiée par une hausse de la taxe intérieure
sur les produits pétroliers (la TIPP) et de la TVA, la première calculée en pourcentage du prix du carburant raffiné et la seconde portant sur le prix après TIPP.
Très rapidement, le ministre des Transports, Jean-Claude Gayssot, et les représentants des organisations syndicales parviennent à un accord grâce à d’importantes
concessions du gouvernement. La TIPP baisse de 35 centimes par litre en 2000 (les
syndicats exigeaient 50 centimes); le plan de hausse de cette taxe, décidé en 1998
( 7 centimes par an de 1999 à 2006) pour rapprocher le prix du gazole de celui de
l’essence sans plomb et favoriser le transport par le rail, est définitivement abandonné; un mécanisme de compensation est mis en place permettant d’absorber à
l’avenir jusqu’à 40% d’une éventuelle hausse du gazole liée au cours du brut;
enfin les transporteurs obtiennent le droit de répercuter automatiquement les
hausses du prix du gazole sur leurs clients, ce droit étant intégré dans le contrat
type, défini par décret, qui régit les rapports entre transporteurs et clients en
l’absence de contrat commercial (et qui est la règle pour les artisans et les PME
du secteur). Ce conflit est intéressant à la fois par ce qu’il nous apprend sur la
situation du secteur, par ses conséquences sur la politique des transports en France,
par la façon dont il a été géré, du côté tant du gouvernement que des syndicats de
transporteurs, et enfin par ce qu’il révèle des rapports de forces entre les écologistes
et les différents lobbies routiers.
Crise du transport routier ou crise des transporteurs ?
Il faut d’abord souligner que le conflit de septembre 2000 s’inscrit dans une
longue série : c’est la sixième épreuve de force entre la profession et les pouvoirs
publics depuis 1984 et la seconde depuis le début de l’année. L’objet immédiat de
ces conflits varie – application du Code du travail ( 1996), conditions de mise en
œuvre de la loi sur les 35 heures (février 2000) ou prix du gazole (septembre
2000) –, ils opposent selon les cas les salariés aux employeurs ou les entreprises
à l’État, mais finalement c’est toujours le même problème fondamental qui est
posé, celui du coût pour les entreprises des facteurs de production (main-d’œuvre
ou carburant) et de l’importance ou de l’existence de marges permettant aux plus
fragiles d’entre elles de survivre.
Ce constat a quelque chose de paradoxal. En effet, l’hégémonie de la route
dans le transport des marchandises en Europe n’a jamais été aussi complète; 73%
du tonnage de marchandises transportées dans les quinze pays de l’Union en 1995
l’ont été par la route ( 76% en France), contre 14% par le rail, 7% par la voie
d’eau et 6% par conduites (flux exprimés en tonnes-kilomètre). Et cette prédominance ne cesse de se renforcer : en 1970, la part de la route n’était que de 48%,
celle du rail s’élevait encore à 32%. Depuis les années soixante, le transport
routier a pris définitivement l’ascendant sur le rail.
En outre, le marché du transport de marchandises dans son ensemble a connu
un développement spectaculaire avec l’intensification des échanges commerciaux
entre pays membres du Marché commun, puis de l’Union européenne, permise par
la disparition progressive des droits de douane et l’harmonisation des normes
(avant et après l’Acte unique de 1993), puis par la suppression des risques de
change entre pays de la zone euro : moins de 900 millions de tonnes-kilomètres
en 1970,1,5 milliard en 1995, soit une augmentation de 70% en vingt-cinq ans.
La forte croissance économique depuis 1997 a encore accéléré le rythme de développement du trafic : en 1999, le tonnage-kilomètre assuré par les entreprises françaises de transport routier a crû de plus de 8% (source SES – ministère des
Transports). Le réseau autoroutier européen, long de près de 50 000 kilomètres,
est parcouru en permanence, de Lisbonne à Göteborg et de Tarente à Dublin, par
une noria de poids lourds, chaque année plus nombreux. L’espace européen fonctionne désormais très largement comme un marché unifié. Cette unification,
comme celle des marchés nationaux au XIXe siècle, entretient bien entendu des
liens très étroits avec le système de transport et se traduit par une augmentation
continue des flux et de la demande.
L’impact de la libéralisation
La bonne santé globale du secteur, comparée à celle des autres modes, le rail
et la voie d’eau, coexiste pourtant avec une crise aiguë des entreprises ou du moins
d’une grande partie d’entre elles. En effet à partir de 1985 le transport routier a
connu un double mouvement de libéralisation :
- les entreprises les plus dynamiques ont obtenu la suppression du système
très protectionniste qui régissait le fonctionnement du secteur en France depuis la
première loi d’organisation des transports de 1934 – avec un prix au kilomètre
uniforme (la « tarification routière obligatoire ») et un contingentement du nombre
d’entreprises; résultat de la réforme : une forte augmentation du nombre d’entreprises (+ 32% en quinze ans), en particulier des entreprises artisanales, et la possibilité pour les clients de négocier librement le prix du service rendu;
- l’ouverture du marché à la concurrence des transporteurs étrangers a
confronté les entreprises françaises à la fois à des entreprises plus modernes (flotte
importante, suivi en temps réel des cargaisons), capables de supporter des coûts
salariaux plus élevés grâce à une meilleure compétitivité et à un meilleur service
(Pays-Bas), et à des entreprises plus archaïques, pratiquant un dumping social
acharné (Espagne) – certains concurrents combinant les deux politiques en
employant des chauffeurs de l’Europe de l’Est (Allemagne); la question de l’harmonisation des législations nationales (en particulier sur la durée du temps de
travail) est donc devenue essentielle.
Le rapport entre l’offre et la demande de transport a été radicalement modifié par
cette double libéralisation. Face à un secteur atomisé ( 42 000 entreprises, dont 78%
emploient moins de six salariés), les clients, et en particulier la grande distribution,
sont désormais en situation d’exercer une pression considérable sur les transporteurs pour qu’ils réduisent leurs prix. Ceux-ci auraient baissé, selon les sources,
de 25% à 30% entre 1985 et 1995. Cette conséquence, si elle n’a pas nécessairement été affichée comme un objectif en soi, résulte clairement d’une volonté politique tant de la Commission européenne que des différents gouvernements. Pour
la première, il s’agissait de favoriser l’intégration économique par l’abaissement
des coûts de transport; pour les seconds, de lutter contre l’inflation, en servant
l’intérêt des consommateurs. La plupart des entreprises de transport routier ont
réagi en essayant de réduire le coût de la main-d’œuvre par une exploitation
forcenée des chauffeurs (auto-exploitation dans le cas des artisans), au mépris de
la réglementation (non-respect des temps de conduite maximaux et des plages
horaires de repos, à l’origine du conflit de 1996 entre salariés et employeurs). Dans
ce contexte, la loi sur la réduction du temps de travail, en 1999, et l’augmentation
du prix du gazole durant le premier semestre de l’an 2000 sont apparues comme
des remises en cause inacceptables d’un équilibre économique déjà très précaire.
Les graves difficultés que connaissent de nombreuses entreprises de transport
routier et l’hégémonie du mode de transport routier sur le marché du transport de
marchandises sont donc deux conséquences parfaitement logiques et prévisibles
d’une même politique, deux faces d’une même réalité, avec entre elles un rapport
de causalité étroit : la libéralisation a réduit les marges des transporteurs routiers
( 1% à 2% dans la plupart des cas), et la faiblesse de ces marges a assuré à son
tour la domination de la route sur le rail en renforçant l’écart de compétitivité entre
les deux modes de transport, aux dépens du fret ferroviaire. D’autant que celui-ci
n’a pas connu une libéralisation similaire. Les concessions obtenues à l’issue du
conflit, véritable ballon d’oxygène pour les entreprises, vont bien sûr dans le
même sens. Le transport routier devrait encore augmenter ses parts de marché
dans les prochaines années aux dépens de la SNCF, à moins que celle-ci ne se
donne les moyens de baisser ses prix et d’améliorer ses prestations.
Un conflit révélateur des profondes divisions de la profession
Cependant, toutes les entreprises du transport routier ne sont pas menacées au
même titre par les effets de la libéralisation : si certaines, le plus grand nombre,
jouent actuellement leur survie, d’autres ne jouent que leurs marges bénéficiaires.
Le bilan du conflit de septembre 2000 est ambigu. Les mesures concédées par le
gouvernement constituent une victoire très claire pour les entreprises les plus
dynamiques et les plus modernes, elles sont très préoccupantes pour le rail, mais
elles ne représentent pour la grande majorité des transporteurs routiers qu’un
sursis, le moyen de tenir un peu plus longtemps, et nullement une solution durable
à leurs difficultés. La façon dont le conflit s’est terminé, dans la plus grande confusion et une rivalité évidente entre organisations patronales, illustre bien cette différence de situation et d’appréciation. Une fois l’accord signé, TLF, qui avec
seulement 4500 adhérents mais 250000 véhicules (plus de la moitié du parc français) regroupe les entreprises les plus importantes (parmi lesquelles le groupe
Géodis, filiale de la SNCF, 17000 véhicules à lui seul), a appelé à la levée immédiate des barrages. Les deux autres syndicats, qui se disputent la représentation des
artisans et des petites entreprises (avec une moyenne de moins de 10 camions par
entreprise, contre plus de 50 pour les adhérents de TLF), ont eu le plus grand mal
à convaincre une base très remontée. Tous deux ont très vite repris leur signature.
La FNTR a mis plusieurs jours à convaincre ses troupes, au prix de quelques ajustements de façade obtenus du gouvernement, tandis que l’Unostra, regroupant les
patrons les plus radicaux, n’abandonnait la lutte qu’en dernier, contrainte et forcée.
La levée des barrages s’est donc faite dans un climat d’amertume, qui annonce
sans doute une relance des actions revendicatives dans un avenir assez proche. Par
ailleurs, le conflit a rendu visible le fossé entre les directions de la FNTR et de
l’Unostra et les plus motivés de leurs militants, ceux qui tenaient les barrages –les
premières étant plus enclines au compromis pour sauvegarder leurs positions d’interlocutrices du ministère et plus sensibles aux reproches du patron du MEDEF,
inquiet des répercussions du conflit sur l’économie française. Une quinzaine de
fédérations départementales de la FNTR, dont les responsables avaient été exclus
par la direction nationale, ont fondé, quelques semaines après la fin du conflit, une
nouvelle et quatrième organisation patronale, l’Organisation des transporteurs
routiers européens (OTRE), implantée principalement dans le sud du pays.
Pour les écologistes, une défaite politique majeure
La victoire des patrons du transport routier est d’autant plus spectaculaire
qu’elle a été acquise très vite et avec une grande économie de moyens. Les négociations, engagées pratiquement dès le déclenchement de l’opération, ont abouti à
un accord en moins de quarante-huit heures. Le retour à la normale sur le terrain
n’a pris cinq jours de plus que parce que les piquets de grève, plus radicaux que
leurs directions, se sentaient trahis par cet accord. Les transporteurs n’ont mobilisé que quelques camions chacun, parfois un seul, conduit par le patron lui-même,
tandis que les autres continuaient de rouler. Ils n’ont pas cherché à bloquer les
entrées des agglomérations et les passages frontaliers, contrairement au conflit de
1996, qui avait paralysé la France entière durant deux semaines, seuls les agriculteurs tentant une opération de ce type pendant quelques heures à la sortie du
tunnel sous la Manche. Plusieurs dépôts importants, dont ceux de La Mède, en
région Provence-Alpes-Côte d’Azur, et de Gennevilliers, en région parisienne,
protégés par la police, ont d’ailleurs échappé au blocus. Contrairement à son
homologue britannique, le gouvernement français a refusé de jouer l’épreuve de
force et le pourrissement du conflit.
Le choix tactique du gouvernement apporte d’abord des indications sur le poids
réel des écologistes dans le dispositif gouvernemental et dans la majorité plurielle,
à dix-huit mois des législatives et des présidentielles de 2002. La gestion du conflit
a été entièrement confiée au ministre des Transports, le communiste Jean-Claude
Gayssot, ce qui paraît normal compte tenu de ses attributions et de l’habileté dont
il a fait preuve pour déminer deux conflits majeurs en deux ans, ceux de la SNCF
et d’Air France. La ministre de l’Environnement et principale représentante des
Verts au gouvernement, Dominique Voynet, a été totalement marginalisée dans la
négociation. Marginalisée et pour tout dire pratiquement inaudible. Or les Verts
avaient fait du changement de politique des transports un de leurs principaux
chevaux de bataille, avec en particulier une revalorisation progressive de la TIPP
sur le gazole. L’ampleur et la nature des concessions décidées par le gouvernement
portent un coup fatal à ces projets et à la mise en place d’une fiscalité et d’une politique énergétique écologiques.
Faut-il en conclure pour autant que le courant écologiste n’a plus aucun moyen
d’influencer la politique gouvernementale ?Sans doute pas. Soucieux de permettre à
Dominique Voynet de sauver la face, le Premier ministre a immédiatement compensé
l’abandon des projets de fiscalité écologique sur les carburants par l’annonce d’un
grand programme d’économies d’énergie fondé sur le rapport du député vert Yves
Cochet. Plus significatifs encore sont les arbitrages rendus lors de l’adoption par
le gouvernement, fin octobre, du schéma de services en matière d’infrastructures
de transport, schéma qui, selon la loi Voynet sur l’aménagement du territoire, doit
fixer la politique de l’État pour les prochaines années. La ministre de l’Environnement a dû accepter le principe de la construction d’un troisième aéroport dans
le bassin parisien pour faire face à l’augmentation du trafic aérien, mais elle a
obtenu que le choix du site de cette nouvelle plate-forme soit précédé d’un débat
public et que le trafic supplémentaire soit dans un premier temps dirigé vers les
grands aéroports de province. Et surtout, elle l’a emporté sur le dossier de l’A 51,
l’autoroute qui devait relier Grenoble et Sisteron à travers les Alpes du Sud, et qui
sera remplacée par un simple aménagement de la nationale existante. Cet arrangement « équilibré » rappelle celui qui avait accompagné la décision de construire
deux nouvelles pistes à Roissy en 1998. Le ministre des Transports avait dû alors
concéder en contrepartie l’abandon du projet de prolongement de l’autoroute A 16,
Paris-Calais, à travers la banlieue nord de Paris, dans des zones densément urbanisées. La gestion de la contradiction entre logique de développement et logique
environnementale, incarnées par les deux ministres, s’effectue donc sur le mode
de la compensation, qui permet à Lionel Jospin de conserver les écologistes dans
le camp de la gauche plurielle en cédant sur des dossiers à grande visibilité, mais
qui ne sont pas nécessairement les plus importants du point de vue économique,
voire environnemental. L’autre conclusion que l’on peut tirer de cet épisode,
conclusion évidente pour beaucoup, mais pas pour certains courants du parti des
Verts, est que l’influence des écologistes sur les décisions gouvernementales en
matière d’aménagement ne se joue pas seulement dans les luttes locales, mais
passe également, et tout autant, par le jeu des alliances au plan national et gouvernemental. Sans la perspective des élections de 2002 et la nécessité absolue pour
le candidat Jospin de s’assurer le vote des électeurs écologistes au second tour, les
décisions concernant l’A 51 et l’A 16 auraient sans doute été différentes.
L’opinion aux côtés des routiers en lutte
Le déroulement du conflit de septembre 2000 est aussi, ce qui est sans doute plus
grave encore pour les Verts, très révélateur de la fragilité du soutien dont ils bénéficient dans l’opinion publique. En effet, celle-ci a pris très majoritairement parti pour
les patrons routiers et contre le gouvernement, comme en témoignent tous les
sondages publiés pendant et après le conflit. Cette réaction a sans doute constitué
une divine surprise pour les responsables de l’opposition et pour les syndicats de
routiers eux-mêmes. En effet, le ministre de l’Économie venait d’annoncer un vaste
plan de réduction d’impôts, et le blocage des dépôts occasionnait une gêne réelle
aux particuliers usagers de la route, le carburant étant rationné et même introuvable
dans de nombreuses régions. Le Premier ministre et le ministre des Transports
semblent quant à eux avoir très vite perçu le risque politique que représentait ce
mouvement populaire et fait le parallèle avec les déboires du gouvernement Juppé,
cinq ans plus tôt. Les commentateurs ont souligné l’aspect « grève par délégation »
de la mobilisation des patrons routiers, à l’image du conflit de décembre 1995, qui
avait vu les salariés du secteur public (en l’occurrence ceux de la SNCF) faire
grève au nom des salariés du privé. Changement d’ambiance et de porte-voix : les
nantis cheminots laissent la place aux gentils routiers, et c’est à une sorte de grève
de l’impôt, à une protestation générale contre la lourdeur des prélèvements obligatoires que l’on assiste, alors que chacun attend de bénéficier de cette sortie de
crise annoncée par le gouvernement, des allégements d’impôts promis, tout en
voyant s’alourdir ses tiers provisionnels et ses factures d’essence. La TIPP s’est
d’ailleurs vue affubler dans la presse du sobriquet de « nouvelle gabelle », le
carburant étant qualifié de « pain des temps modernes ».
L’identification a d’autant mieux fonctionné que les patrons routiers ont donné
d’eux-mêmes l’image de travailleurs comme les autres, victimes emblématiques
de l’oppression fiscale et d’un État parasite. Les téléspectateurs n’ont pas l’habitude de voir des patrons monter des piquets de grève et passer la nuit autour de
braseros, ces mêmes braseros qui réchauffaient les cheminots en 1995. Les formes
de la lutte ne distinguaient en rien ce mouvement d’entreprises d’un mouvement
de salariés (jusqu’au terme de « grève », qui n’est pas très patronal). Le fait même
que la prise d’otages n’était pas générale et ne touchait les automobilistes qu’indirectement (puisque seuls les dépôts étaient bloqués), sans qu’ils y soient
confrontés physiquement, a joué dans le sens d’une plus grande popularité du
mouvement. Le conflit a mis en avant les artisans et les petits patrons du secteur
(les plus nombreux sur les barrages), derrière lesquels ont disparu les grandes
entreprises, pourtant les seules vraies bénéficiaires de son issue. L’image du
routier qui, au gré des conflits, hésite entre le « routier sympa », le « forçat de la
route » et, sur le chemin des vacances, l’empêcheur de rouler en rond a basculé à
cette occasion dans une zone favorable. Tout cela rappelle fortement les représentations que le monde agricole construit à l’intention des citadins.
Les ambiguïtés de l’opinion face aux thèmes écologistes
Au-delà de cette dimension antifiscaliste, ce basculement de l’opinion est significatif de l’ambiguïté du rapport des citoyens avec les thèmes environnementaux
en général et avec la question de l’automobile en particulier. Les succès électoraux
des écologistes en France et en Allemagne et leur arrivée au pouvoir dans le cadre
de coalitions avec des partis socialistes ont donné l’impression d’une évolution
durable de l’opinion. Les sondages montrent que la perception des menaces qui
pèsent sur l’environnement (nucléaire, OGM, pollution atmosphérique dans les
agglomérations, effet de serre, couche d’ozone, perte de la biodiversité) est bien
plus nette que dans le passé et que les thèses des écologistes bénéficient d’un fort
capital de sympathie. La défiance à l’égard de ce qu’on pourrait appeler le
« complexe politico-scientifico-industriel » s’est accrue à l’occasion d’affaires
telles que le sang contaminé ou la vache folle, contraignant les entreprises et les
gouvernants à une politique de communication beaucoup plus active, mais pas
toujours efficace. Sur des enjeux environnementaux locaux précis (projets autoroutiers ou d’aéroports, usines polluantes, choix de sites d’enfouissement des
déchets nucléaires), les associations écologistes ou de riverains ont réussi à
susciter de fortes mobilisations, entraînant les élus derrière elles et engrangeant
dans certains cas des gains électoraux (comme aux législatives de 1997 : élection
de Marie-Hélène Aubert dans l’Eure-et-Loir, d’Yves Cochet dans le Val-d’Oise,
d’André Aschiéri dans les Alpes-Maritimes). Cependant, cette perception, parfois
naïve et fantasmée, mais sincère, des risques qui pèsent sur l’environnement, cette
proximité de l’opinion avec les représentations écologistes ne fonctionnent plus,
ou seulement de manière très minoritaire, dès que les propositions des Verts vont
à l’encontre des intérêts financiers des consommateurs et des modes de vie
auxquels ils sont attachés. Les Grünen en ont fait l’expérience, au lendemain de
leur arrivée au pouvoir dans le gouvernement de Gerhard Schröder, quand ils ont
proposé une hausse très forte du prix des carburants, avec comme résultat un
effondrement immédiat de leur cote dans les sondages. Et le fait que l’ensemble
des opinions européennes aient réagi de manière semblable, lors du dernier conflit
des routiers, montre bien que le phénomène n’est pas propre à la France et aux
Verts français.
Autrement dit : chacun est d’accord pour dénoncer l’effet de serre (position
générale et généreuse), mais cette unanimité disparaît dès qu’il s’agit d’entrer dans
les mesures concrètes, car celles-ci passent par une réduction des vitesses autorisées, par un prix des carburants dissuasif, donc plus élevé, et finalement par un
renoncement au moins partiel à l’usage de la voiture. Cette contradiction renvoie
à la fois à la dimension symbolique de l’automobile et à des considérations beaucoup plus pratiques, mais établies sur des tendances lourdes de l’évolution de
l’espace urbain. Le développement du recours à l’automobile est devenu largement inévitable avec la périurbanisation et l’extension des zones résidentielles, de
plus en plus loin des centres et des pôles d’activité. L’étalement des villes et leur
dilution dans l’espace rural (qui limitent le recours aux transports en commun,
adaptés aux seules villes denses), l’allongement des déplacements quotidiens font
de la voiture pour un nombre croissant de citadins le seul mode de transport qui
permette l’accès à l’emploi et garantisse le droit à la mobilité. Enfin, le fait qu’une
part croissante du parc de voitures particulières soit composée de véhicules diesels
( 31% en 1998), en raison des avantages fiscaux dont le gazole bénéficie depuis
longtemps, transforme les automobilistes français en alliés objectifs des transporteurs routiers dans le refus de la nouvelle politique fiscale voulue par les Verts.
La montée de la contestation antiroutière
Du consensus aux conflits, la genèse d’un phénomène
Contournement ouest de Lyon, doublement de l’A 1 au sud de Lille, achèvement
des autoroutes de rocade A 86 et Francilienne à l’ouest de Paris, A 28 entre Tours et
Le Mans, A 83 à travers le Marais poitevin, A 16 au nord de Paris, tunnel du
Somport dans les Pyrénées, ponts de l’île de Ré et de Normandie, viaduc de Millau,
A 51 au sud de Grenoble, tunnels du Mont-Blanc et du Fréjus... La multiplication
des conflits autour du trafic et des infrastructures routières depuis une douzaine
d’années est une réalité indiscutable. Il n’est pratiquement plus un projet d’autoroute, de rocade, de pont ou de tunnel routier qui ne fasse l’objet d’une opposition
organisée, plus ou moins violente, plus ou moins efficace, de la part des riverains
ou d’associations écologistes et d’une partie au moins des élus locaux. Au total, on
recense en France depuis la fin des années quatre-vingt près de trente conflits suffisamment importants pour que la presse nationale s’en soit faite l’écho.
Le phénomène est désormais si courant qu’on a tendance à oublier qu’il n’a pas
toujours existé et qu’il est même relativement récent. Pendant une trentaine d’années,
la création du réseau autoroutier français s’est faite sans rencontrer d’opposition.
La population et les élus manifestaient au contraire une véritable impatience à voir
arriver jusqu’à eux, enfin, l’autoroute si longtemps attendue. Deux représentations ont très longtemps monopolisé le discours public sur le programme autoroutier, celle du « retard » sur les pays voisins – Allemagne, Italie, Benelux – et
celle du « désenclavement » des villes et des régions françaises, censé permettre à
leurs productions d’accéder aux marchés européens et attirer entreprises et populations nouvelles. La DATAR et la Direction des routes du ministère de l’Équipement ont vendu le schéma autoroutier national à l’aide d’une série de cartes qui
montraient la réduction progressive des zones « à plus d’une demi-heure d’une
autoroute ou d’une voie rapide à caractéristiques autoroutières », tristes taches
grises heureusement en voie de résorption. Le consensus était général et le débat
ne portait pas sur la nécessité ou non de réaliser tel ou tel tronçon ou sur la taille
maximale que devait atteindre le réseau, mais sur l’ordre dans lequel les différentes liaisons autoroutières devaient être engagées, sur celles qui devaient l’être
en priorité. L’autoroute était moderne, tout comme l’automobile, elle était un objet
de désir, nullement un objet de controverse. Et cela même dans les zones urbaines
denses où étaient aménagées des dizaines de kilomètres de périphériques, de
rocades ou d’autoroutes radiales, sans véritables protestations malgré l’importance
des nuisances. Le passage des autoroutes A 6 et A 7 au cœur même de Lyon, par le
tunnel de Fourvière et les berges de la Saône, au début des années soixante-dix
( 1973), a été voulu par le maire de l’époque, Louis Pradel. En région parisienne,
l’administration a choisi de faire pénétrer pas moins de cinq autoroutes (A 1, A 3,
A 4, A 6 et A 13) jusqu’au centre de l’agglomération, quitte à leur faire emprunter
des viaducs surplombant les quartiers environnants; le périphérique lui-même a
été réalisé à ciel ouvert sur sa plus grande longueur; l’A 1 et l’A 13 ont tranché
dans les massifs forestiers d’Ermenonville et de Marly, sans que les élus locaux,
les associations ou les riverains ne s’organisent pour les contester. Seuls certains
projets, qui concernaient Paris intra-muros – la radiale Vercingétorix de la gare
Montparnasse vers Vanves, la voie rapide prévue du périphérique au bassin de
l’Arsenal par les canaux de l’Ourcq et Saint-Martin, et partiellement la voie
express rive gauche –, ont dû être abandonnés devant l’ampleur des oppositions.
Mais le projet de voie express rive droite, lui, a été mené à bien. La philosophie
dominante était alors, selon l’expression du président Pompidou, d’« adapter la
ville à l’automobile ».
Ce discours proautoroute est loin d’avoir entièrement disparu. La région Midi-Pyrénées, par exemple, continue de réclamer de l’État la construction de nouvelles
liaisons routières et se distingue par une politique d’investissements très favorable
à la route, qui reçoit du conseil régional et des différents conseils généraux, dans
le cadre de l’actuel contrat de plan, six à sept fois plus de financements que le rail,
à contre-courant de la politique gouvernementale et de celle de la plupart des
autres régions. Certains projets routiers ou autoroutiers, comme l’A 51 dans les
Alpes et le « barreau » autoroutier Langon-Pau, qui doit aboutir au tunnel du
Somport, à l’ouest des Pyrénées, s’appuient sur une très forte mobilisation d’élus
locaux ou régionaux. Le discours sur l’autoroute « moyen de développement »
conserve une efficacité certaine, en particulier dans les régions les moins bien
dotées et les moins développées économiquement. Mais il est de plus en plus
contesté par une représentation concurrente, un « contre-discours », qui est celui
de l’autoroute « destructrice de paysages et facteur de pollution ».
La fragilité des nouveaux projets autoroutiers
Trois raisons principales expliquent cette évolution. Toutes trois renvoient à
des réalités incontournables ou à des changements de fond de la société française.
Il y a donc lieu de penser que la contestation antiroutière est installée pour longtemps et qu’elle devrait même croître en intensité dans les années à venir.
La première raison est que les autoroutes les plus utiles ont déjà été
construites : au 1er janvier 2000, la France comptait plus de 9500 kilomètres d’autoroutes (dont environ 1 100 de voies express à deux fois deux voies, principalement en Bretagne) et près de 900 kilomètres étaient en travaux, essentiellement sur
les grands axes de traversée du Massif Central et dans le grand Bassin parisien
pour réaliser des voies de contournement assez loin de l’agglomération parisienne.
Le ratio réseau/population est aujourd’hui équivalent en France, au Benelux et en
Allemagne (environ 16 kilomètres d’autoroute pour 100 000 habitants). Le territoire français bénéficie désormais d’un maillage autoroutier à peu près complet.
Une grande partie des quelque 1 000 kilomètres encore en projet et des sections
en travaux concerne des axes peu fréquentés et est donc plus difficile à justifier,
voire indéfendable, dans une simple logique de transport. Pour la première fois,
en mars 1997, le Conseil d’État a ainsi annulé la déclaration d’utilité publique
d’une autoroute, l’A 400 entre Annemasse et Thonon-les-Bains sur la rive sud du
lac Léman, au motif que le coût de l’infrastructure ( 3,2 milliards de francs, soit
490 millions d’euros, pour 35 kilomètres) était sans commune mesure avec le
trafic attendu et qu’existait une solution alternative, l’aménagement en deux fois
deux voies de la nationale 5. Le décret avait pourtant été signé deux ans plus tôt
par Édouard Balladur, juste avant son départ de Matignon et après un premier avis
favorable du même Conseil d’État en contradiction avec les conclusions de la
commission d’enquête publique. Et le projet, attaqué par une association locale,
l’ACPAT, bénéficiait du soutien pratiquement unanime des élus locaux (l’ensemble
des conseillers généraux de Haute-Savoie, le député-maire d’Annecy, ancien
ministre de l’Équipement, l’UDF Bernard Bosson et les cinquante-neuf maires du
Chablais). Les sociétés concessionnaires qui opèrent sur le réseau français (huit
sociétés d’économie mixte et une privée, Cofiroute), et qui gèrent déjà près de
7 000 kilomètres d’autoroutes, ne font d’ailleurs pas preuve d’un très grand
enthousiasme à engager la construction de nouvelles liaisons : une partie de l’A 20
(entre Vierzon et Limoges) et la totalité de l’A 75 ont été réalisées par l’État lui-même, faute de candidat à la concession; trop peu de trafic et des coûts de
construction trop élevés, en raison du nombre important d’ouvrages d’art. Pour les
sociétés concessionnaires, les enjeux économiques et financiers, davantage que
dans l’allongement de leurs réseaux respectifs, sont désormais dans l’accroissement
du trafic par l’élargissement des autoroutes existantes les plus fréquentées et les
plus rentables. Les projets de nouvelles autoroutes peuvent donc être contestés
dans une logique de transport de type « coûts/avantages » – et les opposants ne se
privent pas de le faire – en dehors de toute considération écologique : l’autoroute
chère est une autoroute vide, donc inutile, et si elle est gratuite, parce que non
concédée, elle entraîne un gaspillage de l’argent public.
Reste la logique de l’aménagement du territoire. L’argument est sans doute
recevable dans les cas de rentabilité limite. Mais lorsque le trafic attendu est faible
ou lorsque le coût de réalisation de l’infrastructure est élevé (en montagne), la
nouvelle autoroute risque d’être boudée par les automobilistes, dissuadés par un
péage trop élevé. En outre, dans de nombreux cas, l’autoroute, avec ses entrées
peu nombreuses, irrigue moins bien le territoire qu’elle traverse qu’une nationale
aménagée en deux fois deux voies, qui elle reste gratuite et dont le coût pour la
collectivité est nettement inférieur. Le raisonnement est de plus en plus souvent
repris par les opposants aux projets autoroutiers et leur permet de présenter une
alternative « raisonnable » à l’autoroute.
L’émergence de la problématique environnementale
La seconde raison renvoie à l’augmentation du traficroutier et de ses nuisances :
l’autoroute a (en partie) changé d’image parce que la pollution qu’elle engendre
a atteint, sur certains segments du réseau, un niveau jugé insupportable. En effet,
la création du réseau autoroutier a rendu possible une croissance régulière du trafic
de poids lourds (+ 10% de 1993 à 1998) et de voitures particulières (+ 13%).
Certes, l’impact de cette croissance du trafic en termes d’environnement n’est pas
mécanique. Pour les voitures particulières, le renouvellement du parc, les progrès
techniques en matière de consommation et de combustion, ainsi que l’adoption par
les véhicules à essence des carburants sans plomb et du pot catalytique ont en
partie absorbé l’effet de la croissance du nombre de véhicules et de kilomètres
parcourus; en revanche, les voitures à moteur diesel et les poids lourds, qui émettent des particules fines et des fumées noires, probablement cancérigènes, n’ont
pas bénéficié d’avancées technologiques comparables. Or ils représentent une part
croissante du parc automobile : la technologie diesel équipait, en 1998,31% des
voitures particulières contre 21% cinq ans plus tôt. Enfin, le bilan est très négatif
en matière de nuisances sonores : en dépit de la multiplication des murs antibruit
à proximité des zones habitées et du passage en tunnel ou en tranchée des
nouvelles autoroutes dans les zones urbaines denses, la croissance du bruit généré
par la route suit une courbe à peu près parallèle à celle de la croissance du trafic.
SETRA
Mais la raison essentielle de ce changement d’image est d’ordre idéologique et
politique, et non matériel. Il s’agit du développement de l’écologie à la fois comme
corpus de savoirs scientifiques, comme ensemble de représentations et comme
courant politique. Si les nuisances automobiles sont moins bien supportées, c’est
d’abord parce qu’elles sont davantage perçues comme des nuisances qu’elles ne
l’étaient auparavant. La dimension subjective du problème agit puissamment pour
renforcer l’effet des nuisances objectives. L’impact des activités humaines sur les
milieux naturels, le fonctionnement même de ces milieux, l’impact des pollutions
sur la santé humaine sont aujourd’hui beaucoup mieux connus qu’il y a une ou
deux décennies. La protection de l’environnement est désormais une valeur très
largement partagée dans la société, au-delà même du cercle d’influence des organisations écologistes. Enfin, les Verts ont atteint un niveau électoral sans précédent dans ce pays, même si leur électorat fait preuve d’une inquiétante volatilité
d’une élection à l’autre et en fonction du type de consultation. Ces trois dimensions se renforcent réciproquement : la publication d’études scientifiques sur la
mortalité et l’impact sanitaire de la pollution automobile
[1], largement reprises par
les médias, accentue et légitime la prise de conscience et dans certains cas la
colère des riverains; celle-ci à son tour nourrit un vote protestataire, de sanction,
ou simplement de sympathie, notamment lors des élections sans enjeu politique
majeur (européennes, régionales et peut-être municipales), voire, là où le conflit
est le plus violent, lors des législatives.
Au-delà de la seule écologie, les projets autoroutiers se heurtent enfin à deux
autres tendances lourdes de la société française, longtemps négligées, mais qui
jouent un rôle essentiel dans la construction des opinions et des comportements et
dans la teneur du débat public : l’attachement croissant au patrimoine et notamment aux paysages, comme supports identitaires, et les préoccupations sanitaires
grandissantes de la population.
Cependant, si la contestation antiroutière se généralise, si elle se traduit par des
conflits de plus en plus nombreux, elle ne touche pas l’ensemble du territoire, la
totalité du réseau routier et autoroutier et tous les types de flux; elle ne mobilise
pas partout les mêmes opposants, sur les mêmes discours et les mêmes objectifs;
enfin et surtout, elle n’obtient pas partout les mêmes résultats. Le retournement
d’image, l’apparition de nouvelles représentations concernant l’automobile et l’autoroute ne garantissent pas nécessairement des rapports de forces favorables aux
contestataires. Il est donc essentiel d’étudier ce qu’on pourrait appeler le « paysage
de la contestation » pour comprendre la dynamique de celle-ci, c’est-à-dire les
mécanismes qui la font se développer, les directions qu’elle prend, les contradictions qu’elle rencontre et finalement l’impact qu’elle a sur les politiques publiques
en matière d’infrastructures de transport. Il n’est évidemment pas possible de
procéder en quelques pages à une analyse exhaustive de l’ensemble des conflits
qui se sont déroulés depuis une douzaine d’années. Aussi, je me contenterai de
pointer quelques tendances principales.
La difficulté des écologistes à mobiliser sur le thème de la protection
des espaces naturels
Les opposants aux projets autoroutiers peinent à convaincre la population et les
élus locaux, lors des conflits que l’on pourrait qualifier d’« environnementalistes »,
ceux où le projet d’autoroute, de tunnel ou de pont menace un milieu naturel remarquable à un titre ou à un autre : zone humide littorale ou estuarienne, vallée montagnarde épargnée par la vie moderne, zone d’habitat d’une espèce protégée. Soit les
habitants de la zone concernée restent totalement passifs et absents du débat, laissant s’affronter les associations de protection de la nature et l’organisme promoteur
(direction départementale de l’Équipement, société d’autoroute, chambre de
commerce), tandis que les élus prennent en général massivement position en faveur
de la réalisation de l’infrastructure. Soit le conflit aboutit à une polarisation de
l’opinion locale et des élus en deux camps de force à peu près équivalente.
Cette difficulté à mobiliser s’explique souvent par un désintérêt de la population
pour l’enjeu du conflit. La survie d’une espèce animale confidentielle, comme l’est
l’Osmoderma eremita ( alias scarabée pique-prune), ou de cinq espèces de chauvessouris protégées, dont le projet d’autoroute A 28, entre Tours et Le Mans, menace
les zones d’habitat en forêt de Bercé et dans la vallée du Loir, n’intéresse pas grand
monde dans les campagnes. Celle de l’ours en vallée d’Aspe, concernée par le
projet de tunnel routier du Somport, suscite des réactions plus passionnelles, mais
dans des sens contraires : l’animal, réintroduit dans son milieu traditionnel en 1996,
à l’initiative d’une association environnementaliste, est vécu comme une menace
pour les troupeaux, voire pour l’homme, par une partie de la population montagnarde (notamment les bergers). Incontestablement, la question de la chasse, qui
oppose depuis trois ans les écologistes et une partie du monde rural, a joué un rôle
important dans cette situation, en transformant ici et là l’indifférence ou l’incompréhension en franche hostilité. Les nombreuses manifestations qui se sont déroulées
en province et à Paris, les insultes visant la ministre de l’Environnement en visite
au Salon de l’agriculture en 1999 et le succès des listes Chasse, pêche, nature et
traditions aux dernières élections régionales et européennes (notamment dans les
régions du sud-ouest et du nord de la France) témoignent à la fois de la violence du
conflit et de l’écho que rencontrent dans les campagnes les positions antiécologistes
du mouvement des chasseurs. Dans ces conditions, l’alliance des chasseurs et des
protecteurs des oiseaux, qui pourtant ont également intérêt à protéger les espaces
naturels contre la construction de nouvelles autoroutes, est politiquement impossible
à mettre en place. En arrière-plan du conflit apparaît une question fondamentale,
celle du rapport à la nature des différentes catégories de la population dans une
France désormais massivement urbanisée : nature de plus en plus sacralisée et largement mythifiée pour une grande part de la population citadine, nature « utilitaire »
et fortement humanisée, milieu de vie et de ressources pour les ruraux, qui savent
fort bien que le paysage rural, dans un pays comme le nôtre, est d’abord le produit
de siècles de travail paysan. Entre ces deux valeurs attribuées à la nature, valeur
symbolique et valeur d’usage, entre ces deux représentations – nature re-source (où
l’on peut se ressourcer) et nature ressource (que l’on peut exploiter) –, il y a bien
sûr une certaine contradiction, une certaine incompatibilité sur laquelle s’appuie
fondamentalement le conflit. Conflit dans lequel le monde rural se voit sur la défensive, faisant face à une véritable OPA sur son territoire de la part des citadins (en
l’occurrence les écologistes, perçus comme étant tous des gens de la ville). La question posée finalement paraît être : à qui le pouvoir, à qui le contrôle de l’espace rural,
à qui le choix de ce qu’il faut faire des campagnes ?
Les conditions d’une mobilisation plus efficace
La défense des paysages fait davantage recette que celle des espèces menacées,
comme le montrent les exemples de l’A 51 Grenoble-Sisteron dans sa traversée du
plateau de Trières, de l’A 89 Bordeaux-Lyon dans son passage au nord de la chaîne
des Puys en Auvergne et à travers le vignoble du Beaujolais; la lutte contre le tunnel
du Somport en vallée d’Aspe combinant les deux dimensions. Plus l’enjeu est étroitement environnementaliste, moins la lutte, en général, aura d’écho auprès de la
population locale et des élus; plus il concerne la défense d’un paysage et d’un mode
de vie traditionnel, plus forte sera la mobilisation du milieu local –même si le territoire menacé n’a qu’un intérêt très faible du point de vue environnemental. Pour
autant, la situation n’est pas exempte de contradictions. En effet, habitants et élus
sont confrontés à un véritable dilemme : faut-il combattre l’autoroute, au risque de
voir se poursuivre un déclin démographique et économique déjà très avancé, ou
l’accepter en espérant qu’elle fasse entrer la vallée, le canton, dans la modernité, que
grâce à elle les jeunes puissent rester au village, que de nouveaux habitants s’installent et qu’il soit possible de conserver ou de rouvrir les écoles et les commerces ?
La situation des opposants est meilleure quand une partie de la population locale
est d’origine extérieure, Parisiens, Lyonnais ou Grenoblois propriétaires de résidences secondaires, ou néo-ruraux parfois très bien intégrés après de nombreuses
années de présence et de militantisme agricole; au-delà de nombreuses différences
(revenus, modes de vie, niveau d’insertion dans le milieu local), ces deux catégories partagent un même attachement au paysage (qui a motivé leur venue), une
même sensibilité culturelle à l’environnement et les moyens intellectuels de mener
une lutte politique et juridique contre un projet autoroutier. Il en va de même
quand existe une économie locale prospère (vignobles du Beaujolais et des Côtes-Rôties) ou un projet de développement alternatif, fondé sur une agriculture de
qualité et un tourisme vert ou écologique : les jeunes agriculteurs, d’origine locale
ou néo-ruraux, les commerçants et les artisans locaux, les propriétaires de gîtes et
une partie des élus forment alors une coalition capable d’opposer au projet de développement par l’autoroute un projet de développement sans l’autoroute, d’autant
plus crédible qu’il a déjà commencé à être mis en œuvre.
Trois stratégies de contournement
L’incapacité bien souvent des opposants à amener sur leurs positions la majorité de la population et des élus locaux, et donc à constituer sur le terrain un
rapport de forces qui leur soit favorable, les conduit à rechercher ailleurs les
moyens de peser sur le projet d’infrastructure. Trois options s’offrent à eux :
1. – Le déplacement du conflit sur le terrain du droit, qui présente le grand
avantage de permettre une lutte avec très peu de moyens militants et éventuellement sans aucun soutien de la population.
Dans le cas de l’A 28, déjà évoqué, la construction de l’autoroute est bloquée
depuis 1996 par une poignée de militants environnementalistes et d’entomologistesqui invoquent les législations française (décret de juillet 1993), européenne
(directives Oiseaux de 1979 et Habitats de 1992) et internationale (convention de
Berne). Déjà en position délicate face à la Commission européenne et à sa politique de protection des espèces menacées (Natura 2000) sur plusieurs dossiers
importants (dont Port 2000 au Havre), le gouvernement français a choisi la plus
grande prudence et étudie d’autres solutions.
2. – La recherche d’un grand allié extérieur (le président de la République, le
ministre de l’Environnement), qui fait office de recours et est en mesure, de par
sa position de pouvoir, d’opposer son veto au projet autoroutier.
Au nord de La Rochelle, la première version de l’A 83, qui doit relier Nantes
à l’autoroute A 10 Paris-Bordeaux dans le cadre de ce vaste ensemble de segments
autoroutiers baptisé « Route des estuaires », prévoyait à la fin des années quatrevingt un passage dans un secteur particulièrement remarquable du Marais
poitevin, la « Venise verte ». Le contexte local était très spécifique : le ministre de
l’Environnement de l’époque, Brice Lalonde, venait de sanctionner la gestion du
parc naturel régional du Marais poitevin en lui retirant son label. En effet, la super-ficie des terres humides ne cessait de diminuer au profit de l’agriculture et le
conseil d’administration du parc, contrôlé par les élus locaux, n’avait rien fait
pour freiner cette évolution.
Localement, le conflit entre protecteurs de l’environnement (quelques associations locales et régionales) et défenseurs du développement ne portait pas, au
départ, sur le projet d’autoroute (soutenu par les élus, qui le percevaient comme un
moyen de développer le tourisme rural dans le parc, en donnant à la Venise verte
le rôle d’une vitrine), mais sur les projets de drainage et cette extension des terres
agricoles. La nouvelle députée socialiste des Deux-Sèvres, Ségolène Royal, élue en
mars 1988, comprit très vite l’usage qu’elle pouvait faire du dossier pour conforter
son implantation locale et accéder à une certaine notoriété nationale. C’est elle, sans
qu’il y ait eu de réelle mobilisation sur le terrain, qui obtint en 1991 l’abandon de
ce tracé, grâce aux relations directes qu’elle conservait avec François Mitterrand,
dont elle avait été plusieurs années durant la conseillère pour les questions d’environnement. C’est à ce moment, de manière paradoxale mais significative, que se
produisit la première véritable mobilisation locale... contre le tracé de substitution
proposé par Mme Royal, qui passait dans la banlieue sud de Niort à proximité d’un
quartier résidentiel ! Le refus des nuisances mobilisa les riverains beaucoup plus
fortement que la défense des espaces naturels n’avait pu le faire. Un nouveau tracé,
plus au nord, fut finalement retenu. La jeune députée gagna dans l’affaire, quelques
mois plus tard, un poste ministériel, celui de l’Environnement.
Dix ans plus tard, un nouveau projet autoroutier fait surface, celui de l’A 831,
qui vise à soulager une départementale surchargée entre La Rochelle et l’A 83. Le
tracé est plus dangereux encore pour la préservation du Marais, puisqu’il ne se
contente pas d’effleurer les zones humides, comme le projet de 1989, mais le
traverse dans sa partie centrale. Pourtant sa réalisation vient d’être décidée par
legouvernement, sans rencontrer de forte opposition au niveau local ou de la part
de l’actuelle ministre de la Famille, la même Ségolène Royal.
3. – La mobilisation nationale et internationale, qui, en changeant d’échelle
géographique, permet de déplacer le conflit sur un nouveau terrain, plus favorable, où il sera possible de trouver des alliés qui font défaut au niveau local : cette
solution suppose que l’enjeu soit suffisamment porteur, qu’il puisse être considéré
comme emblématique de problèmes plus généraux par les médias et par l’opinion.
C’est l’option stratégique choisie dans le cas de la vallée d’Aspe, dans les
Pyrénées-Atlantiques. En effet le projet de tunnel routier du Somport et de voie
express dans la vallée est soutenu dès le départ par une coalition particulièrement
puissante d’éluset de responsables économiques régionaux : en décembre 1992, par
exemple, une manifestation a rassemblé à Pau six mille personnes, dont André
Labarrère, le maire socialiste, François Bayrou, député UDF et président du conseil
général, le maire de Saragosse et de nombreux élus et industriels venus des deux
côtés de la frontière, pour protester contre l’interruption des travaux par le tribunal
administratif. Face à cette mobilisation des protunnel et à la division de la population et des élus locaux, dont une partie soutient le projet, les opposants vont jouer
dans les années suivantes deux cartes complémentaires, celle des recours juridiques
(qui aboutiront en 1998 à une première annulation de la déclaration d’utilité
publique) et celle de la mobilisation de l’opinion à l’échelle française et, avec
moins de succès, européenne : des militants écologistes venus d’Allemagne et des
Pays-Bas participeront aux manifestations des antitunnel, mais la mobilisation sera
faible côté espagnol, tandis que quelque trois mille protecteurs de la nature, dont
Dominique Voynet, avec le soutien de Greenpeace et du Fonds mondial pour la
nature, achèteront chacun une parcelle de terrain, dans l’espoir de ralentir les expropriations, comme les opposants au camp du Larzac quinze ans plus tôt.
Cette stratégie de mobilisation s’appuie à la fois sur une représentation de la
vallée d’Aspe comme dernière vallée préservée des Pyrénées et refuge de l’ours,
de nature à sensibiliser l’opinion citadine, et sur des actions « coup de poing » très
médiatiques (grèves de la faim du leader des opposants, Éric Pététin, destruction
d’engins de chantier aboutissant à des mises en détention et à de nombreux procès),
qui sont autant d’occasions de faire parler du conflit dans les médias nationaux.
L’action des opposants ne réussira pas à empêcher la construction du tunnel routier
(achevé en 1999), mais ralentira suffisamment la mise à deux fois deux voies de la
nationale 134 pour remettre en cause toute l’économie du projet : les opposants
locaux sont de plus en plus nombreux (plusieurs milliers de manifestants formant
une chaîne humaine pour s’opposer à la déviation de Bedous en mai 1999), la
relance du trafic de fret ferroviaire par le tunnel de Canfranc, interrompu depuis
1970, est désormais à l’ordre du jour avec le soutien du ministère des Transports,
et certains des élus protunnel du début, comme François Bayrou, s’y sont ralliés.
Il est vrai qu’entre-temps est intervenue la catastrophe du Mont-Blanc.
La remise en cause des autoroutes urbaines et de la place de la voiture en ville :
un objectif de plus en plus mobilisateur
À la fin des années quatre-vingt ( 1989-1992), trois autres projets ont suscité
une forte mobilisation des riverains et des élus locaux, cette fois-ci en ÎledeFrance : le bouclage des deux superpériphériques dans l’ouest de l’agglomération
parisienne(l’A 86 entre Rueil-Malmaison et Versailles, la Francilienne aux abords
de Cergy-Pontoise) et la construction de l’autoroute A 14 entre le quartier d’affaires
de La Défense et Orgeval. La localisation des trois projets explique l’ampleur de
la mobilisation : l’ouest de l’agglomération réunit un cadre de vie relativement
préservé, riche en forêts et en paysages de qualité, un patrimoine historique et
architectural et une population aisée ou de couches moyennes, très sensible à la
qualité de son cadre de vie, outillée culturellement pour le préserver et soucieuse
de défendre la valeur de son patrimoine immobilier.
La logique des projets et des conflits est ici différente. Pour la direction régionale de l’Équipement, il s’agit de faire face à l’augmentation rapide du trafic
routier dans l’agglomération en aménageant deux nouveaux itinéraires de contournement, ce qui permettrait de soulager le boulevard périphérique et la voirie classique. La thématique de l’aménagement du territoire régional n’est pas absente
(dans le cas de la Francilienne : relier les villes nouvelles entre elles), mais elle est
secondaire. L’A 14, quant à elle, doit permettre de redonner une certaine fluidité
à l’autoroute de Normandie, l’A 13, totalement congestionnée dans sa sortie de
l’agglomération. Cette croissance du trafic est le résultat des transformations
profondes que connaît l’agglomération : au schéma classique ville-centre/banlieue
se substitue progressivement une organisation multipolaire, avec le développement
des villes nouvelles, du pôle logistique de Roissy, du grand quartier d’affaires
deLa Défense, des centres de recherche et des grandes écoles autour du plateau de
Saclay, entre Saint-Quentin-en-Yvelines et Évry. L’habitat, les emplois, les grands
équipements (universités, centres commerciaux, multiplexes) se situent de plus en
plus en dehors de Paris, l’habitat périurbain s’étend désormais jusqu’à plusieurs
dizaines de kilomètres du centre de l’agglomération. Tout concourt à dessiner une
nouvelle demande de transports, éclatée, complexe, multipolaire, à laquelle les
réseaux de transport en commun existants sont totalement inadaptés. Le bouclage
des deux nouvelles rocades s’impose d’autant plus qu’elles sont déjà pratiquement
achevées au sud, à l’est et au nord : renoncer à fermer la boucle, c’est se priver
d’un impact réel en termes de trafic et accepter une saturation rapide des parties
déjà en service. Du côté des opposants, il s’agit non plus de défendre l’intégrité
d’un espace naturel et d’un écosystème de grande valeur, mais de se protéger contre
des retombées négatives sur le cadre de vie que risquent d’avoir les nouvelles
autoroutes : pollution atmosphérique, nuisances sonores, atteinte à un paysage
historique, celui de la grande terrasse du château de Saint-Germain-en-Laye
(A 14), destruction de plusieurs dizaines d’hectares de forêts (A 14 et A 86). Si certains
opposants remettent en cause le principe même de ces autoroutes, si l’opposition
porte éventuellement sur les différents tracés possibles (Francilienne), ce sont
surtout les modalités techniques des projets qui font débat : nombre d’échangeurs
et surtout passage en surface ou en souterrain.
La banlieue « rouge » touchée à son tour
Au cours des années suivantes, la contestation antiroutière en Île-de-France
va gagner de nouveaux espaces et de nouvelles populations. Le mouvement
commence à déborder des banlieues résidentielles aisées pour concerner de plus en
plus les villes de l’ancienne « ceinture rouge ». Les élus des communes populaires,
qui se sont d’abord contentés de réclamer des murs antibruit, renoncent progressivement à la passivité qui les caractérisait face aux projets routiers. À Saint-Denis,
le maire communiste, Patrick Braouezec, met comme condition à l’implantation du
Stade de France la couverture de l’A 1 sur un kilomètre dans sa traversée de La
Plaine-Saint-Denis et l’obtient en 1993. Les élus communistes et la population de
Drancy imposent en 1994-1995 à la direction régionale de l’Équipement que le
dernier chaînon manquant de l’A 86 en Seine-Saint-Denis soit réalisé sous la forme
d’un viaduc couvert de 338 mètres de long, qui diminue sensiblement les nuisances
sonores. Au même moment, les municipalités de Bobigny et de Fresnes (dans
leVal-de-Marne) obtiennent que la même A 86, qui menaçait de couper en deux le
territoire de leurs communes respectives, passe en souterrain.
Le conflit que suscite en banlieue nord le projet de prolongement de l’A 16
illustre bien à la fois cette évolution et les limites qu’elle rencontre encore. L’autoroute, inaugurée en 1994 entre L’Isle-Adam et Amiens, et qui doit à terme relier
Paris à la Grande-Bretagne par le tunnel sous la Manche, s’arrête alors à l’entrée
de l’agglomération au niveau de la Francilienne; poids lourds et automobilistes
doivent poursuivre par la nationale 1 à travers les communes de banlieue. La
logique de l’infrastructure veut qu’elle soit prolongée jusqu’à une infrastructure
encore en projet, le boulevard interurbain du Parisis (BIP) et même plus loin
dans l’agglomération, jusqu’à la hauteur de l’A 86. Mais cela signifie passer au
pied de plusieurs quartiers denses et écorner le parc de La Courneuve, seul espace
vert de grande dimension que possède le département (et espace à forte valeur
symbolique : entièrement financé par le département, il accueille chaque année la
fête de l’Humanité). Alors que les communes du Val-d’Oise (Villiers-le-Bel,
Sarcelles et Garges-lès-Gonesse) sont plutôt favorables au prolongement, dont
elles attendent des retombées économiques, les trois municipalités concernées en
Seine-Saint-Denis, Dugny (RPR), Stains et La Courneuve (communistes),
appuyées par quelques associations locales et par le conseil général (lui aussi
communiste), vont ferrailler durant huit années contre le projet, avant d’obtenir
son abandon partiel en 1997. L’État renonce définitivement au prolongement en
Seine-Saint-Denis et suspend la construction de l’A 16 jusqu’au BIP à travers le
Val-d’Oise. Pourtant, la participation de la population au conflit a été très
inégale : les pétitions ont recueilli plusieurs milliers de signatures, mais les quartiers en difficulté ne se sont guère mobilisés, et les manifestations par leur
ampleur n’ont rien à voir avec celles que suscitent au même moment les projets
d’extension de l’aéroport Charles-de-Gaulle (pour un territoire il est vrai beaucoup plus étendu). La victoire des opposants à l’A 16 est d’abord le résultat de
facteurs extérieurs : le nouveau ministre des Transports, Jean-Claude Gayssot,
nommé par Lionel Jospin en juin 1997, est député communiste d’une circonscription voisine, celle de Drancy, et avait pris position contre le projet. Surtout il
lui faut faire accepter par l’opinion locale la décision impopulaire qu’il vient de
prendre : celle de construire deux nouvelles pistes à Roissy. L’abandon de l’A 16
est donc, comme on l’a déjà souligné, une contrepartie au développement de la
plate-forme aéroportuaire.
L’apparition d’un nouvel enjeu conflictuel dans les vallées alpines :
le trafic routier de transit
À la fin des années quatre-vingt-dix, la contestation antiroutière s’étend à de
nouveaux territoires en réaction à un trafic de poids lourds de plus en plus intense,
qui correspond à des flux de transit internationaux. Le trafic de transit est d’autant
plus mal supporté qu’il a peu d’impact économique direct sur les espaces qu’il
traverse. Du coup, il apparaît dans une seule dimension, celle de la nuisance, alors
qu’à une autre échelle géographique il est une condition du développement économique et de l’emploi. Deux types d’espaces sont actuellement concernés : les deux
vallées qui permettent de traverser l’obstacle des Alpes, celle de Chamonix et
celle de la Maurienne; les abords des grandes zones logistiques que sont Roissy
et l’est de l’agglomération lyonnaise, vers Satolas. Mais, à terme, d’autres secteurs
devraient être touchés, comme la vallée du Rhône entre Lyon et Avignon, puis
l’A 9 jusqu’à Montpellier, l’agglomération lilloise et peut-être celle du Havre, avec
le développement de l’activité conteneurs du port.
La croissance extrêmement rapide du trafic de poids lourds à travers les Alpes
françaises est le résultat à la fois de tendances lourdes de l’économie et des transports et de facteurs extérieurs qui en ont aggravé l’impact. Sur l’ensemble de la
chaîne alpine, le tonnage transporté (tous modes de transport confondus) a triplé
au cours des trente dernières années ( 33 millions de tonnes en 1970,95 en 1998),
avec une accélération au cours de la dernière période (+ 48% entre 1990 et 1998).
Cet emballement du trafic reflète le très grand dynamisme économique des
régions de l’Italie du Nord, du Piémont à la Vénétie, l’une des zones de production manufacturière qui connaît les plus forts taux de développement au monde.
Ce trafic est désormais assuré à 60% par la route, alors qu’en 1970 le rail représentait 80% du tonnage. Avec deux grands tunnels routiers (Mont-Blanc et
Fréjus), les vallées françaises supportent 40% du tonnage total qui quitte l’Italie du
Nord par la route, soit 1,5 million de poids lourds par an, davantage que l’Autriche
( 1,3) et surtout que la Suisse ( 900 000). En effet, celle-ci a adopté très tôt une politique restrictive visant à réduire le trafic de camions en transit et à développer le
fret ferroviaire. L’accès des camions de plus de 28 tonnes est interdit depuis 1972
et plusieurs « votations populaires » ( 1992,1995,1998) ont adopté un projet
d’« autoroute roulante », baptisé « nouvelle transversale ferroviaire alpine », qui
implique notamment le percement de quatre nouveaux tunnels, réservés au fret
ferroviaire (Saint-Gothard, Lötschberg, Cereni et Zimmerberg). La conséquence
immédiate de ces mesures restrictives a été de détourner vers la France (et dans
une moindre mesure vers le col du Brenner, en Autriche) 400000 à 500 000 poids
lourds par an.
Traduits en trafic horaire, les chiffres sont bien plus parlants et aident à
comprendre la réaction des riverains : 750 000 poids lourds par an (trafic en vallée
de Chamonix avant la fermeture du tunnel) signifient le passage de près d’une
centaine de camions par heure et d’un 38 tonnes toutes les quarante secondes
environ (davantage en semaine et en journée).
Les conséquences environnementales de ce trafic de poids lourds sont importantes. En effet, l’impact du transport routier sur l’environnement, déjà significatif
en plaine, est très nettement aggravé par les caractéristiques du milieu montagnard. La pente multiplie par trois ou quatre la consommation de carburant et le
bruit produit par les moteurs. La rareté de l’oxygène en altitude entraîne une moins
bonne combustion. Les parois des vallées répercutent en échos successifs le bruit
de la circulation (alors que celui-ci, en plaine, n’a plus d’effet à 2000 mètres de
distance) et concentrent les polluants (qui en plaine sont rapidement dispersés par
les vents). Les infrastructures, à la recherche des moindres pentes pour franchir les
obstacles, multiplient les ouvrages d’art, en particulier les viaducs, qui modifient
lourdement et irrémédiablement les paysages. Dans l’espace étroit des vallées, les
autoroutes d’accès aux grands tunnels, les parkings, les aires de péage consomment une denrée rare, d’autant qu’ils coexistent souvent avec une nationale ou une
voie ferrée. Certaines vallées sont ainsi recouvertes et cloisonnées par un écheveau
d’infrastructures qui occupe l’essentiel de leurs espaces plans et une partie de
leurs pentes.
Le refus quasi unanime des riverains et des élus
La mobilisation des riverains a été relativement précoce. Dès 1992, une Association pour le respect du site du Mont-Blanc est créée en réaction à un projet de
doublement du tunnel. La pétition qu’elle lance rencontre un large succès (cent
mille signatures revendiquées) et l’association compterait mille cinq cents adhérents dans la vallée. L’intitulé choisi est révélateur d’une approche protectrice, très
mobilisatrice dans les professions qui vivent de la montagne (le président est guide)
et dans le public citadin qui fréquente la station de Chamonix : amoureux du site,
alpinistes amateurs, propriétaires de chalets. L’action de l’association est tout
entière tournée contre le trafic de poids lourds, la pollution atmosphérique qu’il
génère, et soutient les solutions ferroviaires. En revanche, l’autoroute n’est pas
dénoncée en tant que telle; il est vrai qu’elle s’arrête en aval de Chamonix, que son
rôle est vital dans le dynamisme du tourisme local et qu’elle permet un accès plus
rapide aux résidences secondaires des Parisiens. Le maire de Chamonix (Michel
Chervet, divers droite) est de toutes les manifestations et organise à l’occasion des
actions spectaculaires, comme le blocage de l’accès du tunnel par des véhicules
municipaux à l’occasion d’une journée sans voiture en 1998. Une autre association,
l’Air des deux Savoies, publie régulièrement dans le quotidien régional, Le Dauphiné
libéré, des relevés de pollution particulièrement inquiétants, puisqu’ils montrent des
taux de polluants comparables à ceux des grandes agglomérations.
La catastrophe du Mont-Blanc en mars 1999 va donner une autre dimension au
conflit. Bien que le problème posé soit un problème de sécurité (trente-neuf
victimes dans l’incendie) et non de pollution ou d’atteinte à l’environnement, la
fermeture du tunnel va entraîner à la fois l’accentuation de la contestation, qu’elle
légitime et à laquelle elle donne une visibilité médiatique accrue, et son extension
géographique. Elle provoque en effet le report du trafic qui empruntait la vallée de
Chamonix vers d’autres passages, avec de nombreuses répercussions en amont sur
tout le système autoroutier de la région. Les habitants de la Vallée Blanche découvrent la vie sans les camions et se mobilisent pour éviter que la réouverture du
tunnel ne se traduise par un retour à la situation antérieure. Ceux de la vallée de la
Maurienne sont confrontés à une très forte augmentation du trafic (+ 85%) et entrevoient ce que risque d’être leur vie dans quelques années, si la croissance des flux
routiers n’est pas enrayée. Le nombre de camions passant par le tunnel du Fréjus
doit rapidement être plafonné pour des raisons de sécurité, et une partie du trafic
de transit se déplace plus au sud dans les Hautes-Alpes, vers les cols du Lautaret
et du Mont-Genèvre. Au nord, la rocade est de Lyon est saturée par 2800 poids
lourds supplémentaires qui s’ajoutent aux 15 000 qui l’empruntaient déjà. Partout,
cette croissance du trafic des camions en transit suscite la mobilisation des riverains et de leurs élus : en mai 1999 une première manifestation rassemble à
Grenoble plusieurs centaines de personnes venues de la vallée de Chamonix; en
juin, une quarantaine de maires des Hautes-Alpes et quatre députés de droite, élus
des départements de la Savoie, de la Haute-Savoie, des Hautes-Alpes et des Alpes-Maritimes, exigent des mesures gouvernementales; huit maires des secteurs de
Briançon, Gap et Embrun prennent des arrêtés interdisant le trafic des poids lourds
plusieurs heures par jour; en septembre, deux cent cinquante manifestants
bloquent l’accès au tunnel du Fréjus, à l’appel de l’Association pour la sauvegarde
de la Maurienne, tandis que le collectif des riverains et usagers du périphérique
de Lyon proteste à son tour. En mars 2000, enfin, un colloque sur les transports
européens dans les massifs montagneux est organisé à l’Assemblée nationale par
Michel Bouvant, député RPR de Savoie et président de l’Association nationale des
élus de montagne, avec la participation de nombreuses associations. Le gouvernement, de son côté, multiplie les prises de position en faveur d’un développement
du fret ferroviaire et annonce à chaque sommet franco-italien le lancement
d’études pour la réalisation d’un nouveau tunnel ferroviaire entre Lyon et Turin.
Mais s’agit-il d’un vrai tournant stratégique ou simplement d’un moyen pour les
pouvoirs publics de gagner du temps par des effets d’annonce ?
L’apparition d’un nouveau type de contestation :
la révolte de l’automobiliste-usager
À côté de la contestation antiroutière des riverains et des militants écologistes,
une nouvelle forme de contestation émerge depuis quelques années, qui obéit à des
motivations exactement inverses, puisqu’elle mobilise des usagers mécontents
d’avoir à payer pour utiliser l’autoroute. Alors que le réseau autoroutier en zone
urbanisée avait été jusque-là entièrement financé par le budget de l’État, le ministère de l’Équipement a choisi de confier la construction et la gestion de la plupart
des nouvelles autoroutes urbaines à des sociétés concessionnaires. En 1987 le
Premier ministre, Jacques Chirac, a retenu la Société des autoroutes Paris-Normandie comme maître d’ouvrage de l’A 14 entre La Défense et Orgeval, et le
bouclage de l’A 86 entre Rueil-Malmaison et Versailles par deux tunnels autoroutiers était confié en 1995 à Cofiroute. Enfin, deux grandes villes de province ont
hérité d’une autoroute à péage : Lyon avec son périphérique nord, le TEO (Transestouest), concédé à un consortium réunissant Bouygues et Dumez, et Toulouse
avec la bretelle autoroutière de Roques, concédée à la Société des autoroutes du
sud de la France. Le tabou du péage en ville était tombé.
À l’origine de cette petite révolution, un constat difficilement contestable : les
autoroutes urbaines sont aujourd’hui trop chères à réaliser pour être financées sur
fonds publics. Ce n’est pas tant le prix du foncier en zone urbaine qui est en cause
que l’importance et la nature des ouvrages d’art imposés par les riverains et les
élus locaux. Alors que le coût annoncé initialement pour l’A 14 était de
1,3 milliard de francs, l’addition finale sera trois fois plus élevée ( 4,5 milliards,
soit 680 millions d’euros), l’essentiel du dépassement ( 2,5 milliards) correspondant aux actions d’intégration dans l’environnement (traversée en tunnel ou en
tranchée couverte de la forêt de Saint-Germain sur la moitié du tracé total). Pour
répondre aux protestations des élus, l’État a également choisi la solution du tunnel
pour achever l’A 86, avec deux ouvrages, l’un de 7 kilomètres, l’autre de 10. Coût
estimé : 11 milliards de francs ( 1,7 milliard d’euros), la moitié du coût de
construction du TGV Est. La solution de la concession (sur une très longue
période dans le cas de l’A 86 : soixante-dix ans) s’impose donc comme une solution de facilité. L’État ne débourse rien et le conflit avec les riverains, les écologistes et les élus locaux est apaisé, puisque les nuisances sont fortement atténuées.
Reste à espérer que le niveau du péage ( 30 francs pour 16 kilomètres pour l’A 14,
trois fois plus que sur une autoroute interurbaine) ne dissuade pas les automobilistes d’emprunter la nouvelle autoroute, la vidant de sa justification (soulager le
réseau existant).
À Lyon et Toulouse, l’imposition du péage, sans justification environnementale, a provoqué une véritable levée de boucliers de la part des usagers, face au
« racket » ( 16 francs pour 10 kilomètres à Lyon): les barrières de péage ont été
prises d’assaut et l’accès à l’autoroute « libéré » à Toulouse, puis le tronçon racheté
par les collectivités locales, qui ont supprimé le péage (avril 1997). Quant aux
automobilistes lyonnais, soutenus par l’élu écologiste Étienne Tête, ils décidaient
de boycotter le TEO (août 1997-février 1998), obligeant le maire de la ville,
Raymond Barre, à baisser sensiblement le péage et à racheter l’infrastructure à
Bouygues, pour plus de 2 milliards de francs (mai 1999). Dans ces deux cas, la
jacquerie automobile a fait reculer les élus et les pouvoirs publics. Entre contestation antiroutière et révolte des usagers, le métier d’aménageur d’autoroutes
risque d’être bien complexe dans les années à venir.
[*]
Géographe, Centre de recherches et d’analyses géopolitiques, université Paris-VIII, Saint-Denis.
[1]
Voir notamment l’étude d’une équipe de l’université de Bâle publiée en septembre 2000
par la revue médicale britannique
The Lancet.