Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.0000000100
999 pages

p. 180 à 203
doi: 10.3917/her.100.0180

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N°100 2001/1

La sensibilité environnementale influe, depuis plusieurs années et pour des raisons multiples, dans les débats sur le développement local. Ainsi, par exemple, entre Grenoble et Sisteron, une route à quatre voies a été concédée, après des années de négociation houleuse, en lieu et place de l’autoroute projetée. Entre le Rhin et le Rhône, un projet de canal est abandonné, au grand dam de certains élus, qui en attendaient une impulsion économique importante. Dans la région parisienne, à Vitry, un projet d’usine de traitement de déchets a été annulé, alors que les diverses autorisations avaient été délivrées et des investissements largement engagés. Révélatrice d’une mutation sociétale, cette sensibilité est à l’origine de certains conflits, qui semblent être, aujourd’hui et dans de nombreux cas, un passage obligé de toute problématique de développement. Ils ont pour origine tout autant les rivalités de pouvoirs entre différents groupes sociaux traduisant tel ou tel intérêt ou inspirés par telle ou telle sensibilité écologique. Il s’agit de situations plus ou moins conflictuelles, de situations géopolitiques où s’affrontent au plan local, régional ou national plusieurs logiques et des représentations politiques ou culturelles différentes.
Pour les grandes entreprises, comprendre ces conflits et leurs motifs est devenu aujourd’hui une nécessité et c’est, à mon avis, une possibilité nouvelle d’alimenter le débat sur le développement et sur l’environnement, en analysant les caractéristiques géographiques des territoires-enjeux et en se positionnant soi-même dans le cadre de ces rivalités. En d’autres termes, il faut mener une réflexion géopolitique locale avec des outils et des raisonnements appropriés. C’est l’expérience que j’ai acquise ces dernières années en analysant les problèmes auxquels est confrontée une grande société cimentière, Calcia, filiale française du groupe cimentier Italcementi.
Dans la vallée de la Seine, près de Mantes, en aval de Paris, dans le département des Yvelines, Calcia, qui possède une grosse usine à Gargenville, doit faire face en effet aux protestations de diverses associations de résidents et d’écologistes qui contestent l’extension de la grande carrière alimentant en calcaire la cimenterie. En effet, cette carrière se trouve en bordure d’un espace protégé, le parc du Vexin. À moyen terme, pour continuer d’envisager la continuation de l’activité de l’usine, il est indispensable d’étendre le périmètre où la carrière pourra s’étendre à proximité des installations de la cimenterie. Pour essayer de mieux comprendre ce genre de situations conflictuelles et tenter de trouver des solutions acceptables aux différents protagonistes, Ciments Calcia s’est engagé, depuis plusieurs années, dans une approche originale et ambitieuse : une série d’études de l’environnement économique, social et politique de chacune de ses onze usines. Cette démarche originale inscrit la préoccupation territoriale dans le management des sites industriels, et elle s’est révélée enrichissante à de nombreux points de vue. Elle montre qu’une société multinationale, dont le profit et la satisfaction de ses actionnaires restent l’objectif prioritaire, est amenée à prendre en compte aujourd’hui une problématique de géopolitique locale pour assurer la pérennité de ses sites de production, en identifiant sur des espaces plus ou moins proches les rivalités de pouvoirs qui s’y développent au fur et à mesure des développements de la démocratie et du rôle croissant des mouvements associatifs. La société Calcia s’est de surcroît rendu compte que cette démarche d’analyse des situations géopolitiques apporte des éléments de pertinence fort utiles quant aux choix stratégiques de l’entreprise.
Pilier de l’ère industrielle et indispensable outil du développement, l’industrie cimentière est aujourd’hui, du moins dans certains cas, contestée localement au nom de l’environnement. En effet, les cimenteries, malgré leurs très importants progrès en termes de gestion des nuisances, ne peuvent qu’avoir un assez fort impact sur leur environnement immédiat, du fait des fumées, dont la proportion de poussières est aujourd’hui extrêmement réduite, du bruit des machines de broyage du calcaire et surtout du fait de la carrière où est extraite, à coups d’explosifs, la matière première. En France, pour une production d’environ 18 millions de tonnes de ciment, on compte trente-huit cimenteries. Elles sont implantées sur des affleurements de calcaire, mais surtout à proximité des zones de forte consommation de ciment. En effet, même si ce produit résulte d’un process industriel complexe, le coût de son transport est élevé proportionnellement à son coût de fabrication. En d’autres termes, il est beaucoup moins rentable de transporter du ciment à distance (sauf par voie maritime ou fluviale), et il faut du ciment à proximité des zones urbaines dynamiques. Même si les cimenteries ont été implantées à l’écart des espaces fortement peuplés, ne serait-ce que pour permettre l’extension de leur carrière, il se trouve que ces espaces, parce qu’ils correspondent aussi à des zones économiquement dynamiques, voient s’implanter des populations de plus en plus nombreuses, et l’on peut comprendre que ces dernières souhaitent avoir un autre voisinage que celui d’une cimenterie et de la carrière qui la jouxte. C’est particulièrement le cas dans la vallée de la Seine en aval de Paris.
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Une cimenterie se situe généralement à proximité immédiate d’une carrière de calcaire de plusieurs dizaines d’hectares, où la matière est abattue par explosifs, puis concassée, avant d’être transportée à l’usine. Là, le broyage donne le « cru », et ce mélange, introduit dans un four dont la température moyenne est de près de 1500 °C, devient le clinker, résultat de réactions chimiques complexes. Enfin, le clinker finement broyé, associé au gypse, à l’argile ou à d’autres produits, est transformé en ciment.
La production du ciment génère des nuisances dites « locales » par l’étendue de leurs effets. Il s’agit en particulier de l’impact, conséquent sur le paysage, des émissions de poussières et du bruit, générés tout au long du processus, et du trafic routier attestant par ailleurs de la bonne santé économique du secteur. Elle est aussi à l’origine d’autres pollutions moins visibles mais dont les effets environnementaux sont plus globaux (gaz à effet de serre).
Paradoxalement, c’est au moment où ces effets sont le mieux maîtrisés d’un point de vue technique, parfois même totalement supprimés, que les cimenteries, sous prétexte parfois de ces nuisances pourtant éliminées, sont confrontées à la mise en cause de la pérennité de certains sites de production. C’est pour tenter de surmonter cette contradiction que Ciments Calcia a voulu faire procéder à l’analyse des situations géopolitiques où se trouvaient ses cimenteries. Il s’agit, dans le domaine des industries lourdes, d’une démarche véritablement novatrice.
 
Le cas de la cimenterie de Beaucaire, dans le Gard rhodanien
 
 
L’analyse des situations géopolitiques des onze cimenteries Calcia ne s’est évidemment pas faite d’un coup et, au lieu de commencer par celle du problème très complexe qui concerne l’usine de Gargenville, dans la région parisienne, il est apparu préférable de commencer par celle de l’usine de Beaucaire, qui se situe dans un cadre régional plus simple.
À la suite des études menées ces dernières années par mes soins et par OHGroupe, chacune des usines Ciments Calcia est apparue comme relevant d’une problématique particulière. Autour de la plupart d’entre elles, aucune situation conflictuelle immédiate n’a été mise en évidence. Les études ont néanmoins permis de révéler dans certains cas des problèmes (notamment d’extension de carrière) auxquels il faudrait faire face d’ici cinq à dix ans. Néanmoins, dans le cas de l’usine de Beaucaire, au cœur d’une petite ville tentée par les activités touristiques, lorsqu’il a été analysé, en 1996, existaient des indicateurs francs et nets de rivalités d’intérêts précises et logiques. C’est l’un des sites où le conflit était le plus évident. Dans le but d’éviter ce conflit, Ciments Calcia venait de mener une négociation avec la commune et de procéder à un vaste échange de propriété foncière pour tenter de structurer l’occupation de l’espace en un espace réservé à sa carrière et un espace destiné à une exploitation touristique par la commune. En effet, avant cet échange, la carrière allait, au fur et à mesure de son exploitation, se développer vers un secteur potentiellement attractif d’un point de vue touristique. Après l’échange, elle allait prendre une direction vers l’extérieur de la commune. Ce qui solutionnait un point de friction immédiat, sans pour autant régler la future opposition entre les deux logiques.
À Beaucaire, l’industrie cimentière a largement permis d’alimenter les besoins en ciment d’une région ayant opté pour un aménagement lourd des côtes de la Méditerranée à des fins touristiques. Le tourisme et l’industrie lourde ne faisant pas bon ménage, elle a dans le même temps participé au développement des bases de sa future opposition.
Une usine et une carrière au cœur d’une petite ville perturbée
Cette ville de 13500 habitants, qui avait été jadis un centre commercial très actif, a été profondément touchée, tout particulièrement depuis une dizaine d’années, par de nombreuses et successives cessations d’activités industrielles ou commerciales. Elles avaient laissé nombre de chômeurs et de traumatismes locaux, des traces profondes dans une communauté ouvrière et commerçante, augmentée après la guerre d’Algérie par de nombreux rapatriés, puis par une population immigrée d’Afrique du Nord. Le centre-ville était très nettement coupé en deux, avec la zone Est « réservée » à la population immigrée. Les écoles faisaient le tri et l’on trouvait dans certaines d’entre elles près de 80% d’enfants d’immigrés. Cela n’allait pas sans accentuer la perception que beaucoup de Beaucairois avaient d’une très forte présence immigrée, alors que celle-ci était peu ou prou équivalente à celle rencontrée dans la plupart des villes du midi de la France. En revanche, à Beaucaire, le taux de chômage était supérieur de plus de 10% à celui de la moyenne nationale. Dans ce contexte, l’établissement Ciments Calcia, après la modernisation de son outil industriel, n’employait plus qu’une petite centaine de personnes, contre près de quatre cents par le passé, et n’apportait ainsi plus de réponse à ce qui paraissait à certains être la cause de la mauvaise image de la commune. De surcroît, la taxe professionnelle y était très élevée.
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Les discordes entre les différents groupes locaux (autochtones/immigrés) étaient très marquées, avec des propos souvent teintés de racisme. Des jeunes et des cadres souhaitaient partir, en tout cas ne plus vivre à Beaucaire (en 1996, aucun des cadres de Ciments Calcia n’habitait la ville). L’effectif de population de Beaucaire était stagnant, dans une région qui à l’inverse connaissait une croissance démographique. L’équipe municipale, et le maire en particulier, tentait de gérer ce contexte, pourtant plus noirci que nécessaire, en recherchant, dans le discours et certains actes, à s’assurer du soutien d’une partie de la population demandeuse de mesures autoritaires, sécuritaires et en tout cas rassurantes. La perte d’attractivité de la commune, ressentie et constatée par la population et ses élus, était attribuée à une image ternie par ce contexte socioculturel mal vécu et par la présence de la cimenterie désormais perçue comme facteur de pollution.
Cependant le risque d’une fermeture de l’usine des Ciments Calcia était une inquiétude majeure pour nombre de responsables et d’élus. L’étude menée par OHGroupe fut même perçue par certains comme un signe précurseur de ce départ. Le déclin de la vie économique locale était évoqué comme une fatalité, dans un territoire isolé, périphérique de son département et de sa région administrative, à cheval sur deux départements et deux régions. Les responsables et la population se sentaient dépossédés de tout pouvoir sur leur devenir.
Pourtant se profilait déjà dans les projets municipaux la perspective d’investissements en fonction du développement d’activités touristiques. À cet égard, une campagne publicitaire sur les attraits, réels au demeurant, de Beaucaire était en préparation : la commune est à 20 kilomètres des Baux-de-Provence, haut lieu touristique, elle possède en particulier un château qu’elle fait visiter, un port plaisancier sur le canal qui permet d’accéder au Rhône puis à la mer et quelques atouts patrimoniaux. Enfin, on pensait que les populations des agglomérations voisines, Nîmes, Arles ou Avignon, viendraient progressivement s’installer dans la commune, en générant toutefois des contraintes nouvelles : le fait que se multiplient des résidences et des lotissements, souvent avec piscines, fit que l’on devint particulièrement sensible aux quelques poussières résiduelles de l’activité cimentière, alors que dans le passé la population ne percevait pas tellement cet inconvénient, pas plus d’ailleurs que les ressources fiscales qu’apportait l’entreprise. Dans chacune de ces perspectives, la cimenterie allait apparaître alors comme une gêne. Ces divers projets contradictoires étaient l’expression d’un conflit géopolitique latent.
Les premières réactions à la diffusion de l’étude sont venues confirmer la force des rivalités en présence, mais les vues à long terme de la direction générale de l’entreprise ont permis à la démarche d’investigation d’être poursuivie.
L’analyse d’une situation locale, surtout si elle est géopolitique, n’est pas sans effet sur l’objet étudié : les consultants, dans leur pratique (recueil d’informations et interviews), puis les éléments de connaissance qu’ils diffusent, viennent à leur tour modifier le système qu’ils étudient. Ils effectuent une démarche de recherche d’informations qui ne peut que surprendre lorsqu’elle porte sur une industrie dont l’image est plutôt marquée par une culture du secret. Et l’impact est d’autant plus fort que la situation est difficile.
À ce titre, début 1997, la diffusion par la presse locale de certains éléments de l’étude menée par mes soins, rapport de surcroît diffusé « sous le manteau » dans une version non prévue à cet effet, a déclenché une polémique assez violente et a failli interdire la poursuite du travail d’étude mené dans d’autres sites : le titre qui avait été choisi pour ce rapport : Un territoire en déclin, à l’aube d’un nouveau système territorial [1], ne pouvait que générer, dans ce contexte, un débat assez violent. De plus, il fut repris par la presse régionale, dans une période électorale inattendue (élections législatives de 1997). On stigmatisait le fait que l’industriel se permettait de mettre en doute l’intérêt du territoire de Beaucaire (où la cimenterie avait pourtant prospéré depuis un siècle), au moment même où au contraire l’équipe municipale cherchait à redorer cette image.
La direction des Ciments Calcia voulut dépasser cet écueil, les consultants et les acteurs locaux s’efforçant dans les mois qui suivirent d’en maîtriser les effets. D’abord déstabilisants, ils apparaissent avec le recul assez naturels, car des acteurs locaux enfermés dans une vision limitée à leur point de vue étaient confrontés à une lecture des réalités territoriales dans une nouvelle dimension : une lecture du territoire à partir d’un nouveau point de vue et la proposition d’outils d’analyse et d’action de type géopolitique (géopolitique locale). Ceux-ci ont finalement permis localement de favoriser la mise en avant d’éléments objectifs pour une réflexion renouvelée et un dialogue avec les acteurs locaux. Certains d’entre eux continuent cependant de prôner la liquidation de la cimenterie pour favoriser l’implantation d’équipements touristiques.
La démarche AGOH [2], utilisée par Ciments Calcia pour cette approche territoriale, s’appuie sur une méthode clairement définie
Ces définitions ont une fonction pédagogique, en particulier en ce qui concerne les notions de « territoire » et de « système territorial ». En effet, les utilisateurs potentiels sont des praticiens, souvent des ingénieurs, dont les motivations premières et la formation sont assez éloignées des nouvelles responsabilités qui vont leur être confiées dans un débat de type géopolitique. La démarche AGOH pose qu’un territoire est une portion de l’espace terrestre sur laquelle une collectivité humaine estime avoir des droits, en fonction de ses besoins : il implique, d’une part, l’idée d’autorité s’exerçant sur une superficie dont les limites sont reconnues, et, d’autre part, celle d’utilisation et d’aménagement par un groupe social.
La démarche retient qu’un système territorial est l’ensemble formé par l’environnement et la société humaine locale, reliés l’un à l’autre par l’intermédiaire de pratiques et de représentations. Plusieurs systèmes territoriaux peuvent se combiner spatialement, et cela selon des configurations variables : il peut s’agir de systèmes enchevêtrés et même de systèmes « virtuels », ne reposant pas uniquement sur l’espace géographique au sens traditionnel du terme. Ce système territorial, avec ses atouts, ses faiblesses, ses avantages et ses inconvénients, évolue avec le temps. L’évolution d’un des éléments du système entraîne la modification de l’ensemble du système.
L’élément essentiel à retenir pour notre approche en fonction des intérêts à long terme de l’entreprise est que son territoire n’est plus l’espace banal, support géographique d’une structure de production, mais le cadre d’une stratégie de développement menée par une communauté d’acteurs locaux capables de la mettre en œuvre dans ses dimensions économiques, ethnologiques mais aussi sociales, culturelles et environnementales, et d’en assurer la cohésion sociale. La démarche AGOH s’appuie, outre sur une analyse démographique, économique, sociologique et politique, et sur une évaluation du perçu et du voulu, sur des « clefs » principales de lecture indicatives. Ces clefs permettent d’apprécier le degré de flexibilité, la souplesse et donc la réversibilité, ou au contraire la rigidité, et donc l’irréversibilité, du système territorial. Elles traduisent sa capacité d’adaptation, sa pérennité ou à l’inverse son déclin, qui peut être suivi d’une phase d’essor ou d’implantation d’un autre système.
Cette méthode, rigoureusement mise en œuvre, permet alors de décrire les systèmes territoriaux dans lesquels évoluent les usines de Ciments Calcia. À Beaucaire, la situation pouvait être résumée de la manière suivante : un système territorial en déclin, à l’aube d’un nouveau système territorial dont l’entreprise, à défaut d’adopter une attitude active, pourrait se voir exclue.
La méthode est structurée autour de plusieurs phases, conduites par des compétences complémentaires [3], afin d’apporter un regard pluridisciplinaire et une vision panoramique, et équivalentes pour chacun des sites, afin d’autoriser les comparaisons :
  • –délimiter l’aire de l’entreprise (son territoire d’accueil, sa zone d’influence). L’aire de l’entreprise est déterminée, d’une part, par le géoréférencement des impacts financiers de l’entreprise (fiscalité locale, masse salariale, sous-traitance et divers effets induits) et, d’autre part, par l’espace de notoriété (tous moyens de connaissance confondus);
  • l’intérieur de cette aire, mesurer la qualité de l’image de l’entreprise par catégories de population, en extraire une mesure précise des perceptions de ces dernières en termes de bilan des avantages et des nuisances perçus, afin de les relier à des éléments identifiables;
  • –analyser les éléments constitutifs du système territorial correspondant à cette aire, afin d’évaluer les hypothèses de développement, de dégager les éventuelles liaisons avec les perceptions analysées au préalable, puis d’en mesurer la cohérence, de manière actuelle et prospective, dans le but d’anticiper les éventuels conflits et préconiser des actions pour en favoriser l’optimisation.
La démarche intègre une nécessaire dimension d’action, tant d’un point de vue de la pédagogie que du point de vue communication, auprès des salariés de l’entreprise et des interlocuteurs du territoire d’accueil : il s’agit de partager, ou de faire partager, un regard neuf, fondé sur des éléments concrets, identifiables en tant que leviers accessibles et aptes à nourrir un débat sur le projet de territoire.
En préalable, il faut dessiner l’aire de l’entreprise : zone d’influence et espace de notoriété
L’aire de l’entreprise, c’est sa zone d’impact, sa zone d’influence. On peut considérer qu’elle correspond aux différentes communes qui perçoivent, d’une manière ou d’une autre, des retombées financières directes du fait de la présence de l’entreprise. Cette notion d’aire de l’entreprise vise à rassembler les diverses zones d’impact de l’entreprise en une entité identifiable. Dans la démarche, dont l’objectif reste de mettre à la disposition de décideurs des outils d’aide à la décision, la notion d’aire de l’entreprise est un concept qui regroupe les multiples influences qu’une entreprise a sur un ou plusieurs territoires. L’aire de l’entreprise doit être distinguée des territoires sur lesquels son influence s’étend par différents moyens, en particulier financiers (taxes diverses, masse salariale répartie, sous-traitance et effets induits), mais aussi liés à tous moyens de connaissance (effets perçus, y inclus paysagers).
L’aire d’impact financier est retranscrite sur une carte destinée à en découvrir les principaux éléments. Cette carte en donne une vision concrète et en favorise l’appréhension. Elle permet de visualiser la position (le géoréférencement) des personnes, élus et populations, concernées. Elle permet aussi de visualiser les effets de certains choix, parmi ceux qui sont maîtrisables par l’entreprise et par ses managers. Elle permet d’identifier des alliés objectifs ou potentiels de l’entreprise, qui n’ont pas forcément connaissance de cet impact, et éventuellement d’en identifier de nouveaux à conquérir, par le biais des effets financiers que l’entreprise maîtrise : sous-traitants, positionnement des salariés et autres effets induits.
L’aire d’influence de l’usine Ciments Calcia de Beaucaire ne dépasse pas les communes alentour
En effet, l’impact fiscal est jalousement réservé à la commune d’implantation, et en outre les différents impacts qui pourraient élargir cette aire sont peu ou mal perçus. Ciments Calcia avait laissé se creuser un déficit majeur de communication, et le niveau de notoriété de l’entreprise était faible, malgré sa présence imposante et ancienne. L’aire de l’entreprise se limite aux communes très proches de Beaucaire, au Beaucairois.
À Beaucaire, l’entreprise est « mariée, pour le meilleur et pour le pire », à une ville repliée sur elle-même depuis des décennies, dans une région à faible culture industrielle (d’un point de vue industriel, la région Languedoc-Roussillon est 20e sur 22, juste avant le Limousin et la Corse), où le tourisme apparaît depuis longtemps comme le seul facteur d’intérêt. Pour l’entreprise, ce n’est pas une situation très saine, mais elle cumule les indicateurs d’une mutation inéluctable. L’impact de l’usine est à associer à la carte de sa notoriété, ce qui vient compléter ainsi la délimitation de l’aire de l’entreprise. Cette notoriété est fonction de plusieurs critères : connaissance de l’usine par la vue dans le paysage, par le nom de l’entreprise, par le nombre de personnes qui y travaillent, par sa production, son chiffre d’affaires, son actionnariat, etc.
À Beaucaire, l’entreprise était connue (présence d’une cimenterie, pour certains fabriquant du béton), mais assez mal (peu de critères de connaissances), par les différents responsables administratifs et politiques de la région, sauf par les élus de Beaucaire, le maire en particulier. « Beaucaire, c’est loin... » a dit, en 1996, un haut responsable de l’administration régionale. Il y avait donc peu de responsables administratifs et d’élus qui étaient en mesure d’identifier les aspects positifs et négatifs de l’entreprise et d’en extraire, dans leurs prises de décision, les éléments permettant de tenir compte de ses besoins ou d’en exploiter les avantages.
À l’inverse, pour une autre cimenterie Calcia, à Bussac-Forêt, en Charente-Maritime (voir carte p. 182), l’aire d’influence de l’entreprise est très large, puisqu’elle concerne plus de deux cents cinquante communes dans trois départements même si ce phénomène, lié à une répartition spécifique de la taxe professionnelle (péréquation) et à la dispersion judicieuse de la sous-traitance et de la localisation des domiciles du personnel, était très peu connu avant l’étude menée par OHGroupe. Celle-ci a permis aux responsables de Ciments Calcia de découvrir comme un scoop l’étendue de l’impact de cette usine. Ils ont regretté que la zone en question ne soit pas l’une des zones classées prioritaires par les responsables commerciaux et ont inscrit les responsables des communes concernées sur leurs listes d’adresses de VIP.
De ce point de vue, chacun des sites de Ciments Calcia affirme sa spécificité [4]. L’aire d’impact de l’usine de Couvrot, en Champagne-Ardenne, par exemple, est très concentrée et le site était même presque oublié dans son territoire d’accueil. À un point tel qu’un projet de route à quatre voies, déjà largement avancé dans les cartons de la direction de l’Équipement, avait omis de tenir compte des accès spécifiques que Ciments Calcia avait organisés au fil du temps pour éviter que ses camions, un très grand nombre par jour, traversent des villages alentour : une trop faible notoriété qui aurait pu coûter très cher à la perception (aujourd’hui positive) de la présence de l’entreprise par les futurs riverains des routes utilisées par les poids lourds, avec les risques de conflit en perspective.
C’est dans l’aire d’influence qu’il faut évaluer l’image de l’entreprise, la perception des avantages et des nuisances. À Beaucaire, les nuisances, la plupart du temps bien acceptées, sont mal identifiées par la population en général. Vient au second plan la perception d’un territoire dit « sinistré » dans les discours de type écologiste qui souhaitent la disparition de l’usine, pour favoriser le développement des activités touristiques et surtout la réduction du nombre des immigrés. De façon générale, l’usine est globalement perçue comme apportant plus d’avantages que de désavantages. Néanmoins, elle a peu d’alliés objectifs, car ce bilan seulement légèrement positif émane d’une population répartie sur une aire étroite, et ces alliés sont peu efficaces car leur niveau de connaissances est faible. Bref, la perception de l’impact de l’entreprise pour le Beaucairois est positive, sans plus.
Ciments Calcia à Beaucaire : le choix entre une attitude active et une attitude passive
Il fallait donc envisager qu’un nouveau système territorial, plus orienté vers le tourisme et le résidentiel, soit bientôt considéré par une majorité de la population comme incompatible avec la présence de la cimenterie ou tout au moins devenir défavorable à son développement. Ciments Calcia devait prévoir à moyen terme une telle possibilité d’évolution. En 1996, la situation était encore favorable à l’entreprise, mais nombre d’indices montraient qu’il fallait faire évoluer le système puisqu’il ne réussissait pas à s’adapter et ne satisfaisait plus les acteurs locaux. On pouvait assister passivement à une telle évolution, avant de mettre fin aux activités de l’usine, mais cette dernière se situe cependant dans une région où apparaîtront tôt ou tard de nouvelles perspectives de développement.
Pour une entreprise qui a besoin d’un contexte territorial dynamique pour poursuivre sa modernisation, mais qui doit aussi démontrer aujourd’hui sa capacité de prise en compte de l’environnement au sens large du terme, le choix d’une attitude active en matière de développement territorial s’est alors offert comme une opportunité : inscrire une dynamique de projet dans ses relations avec le territoire et l’exploiter en termes de communication, participer à la modernisation de l’attitude des acteurs locaux et à la mise en avant de nouveaux horizons de développement plus compatibles avec ses besoins tout en profitant des effets positifs sur son image de cette nouvelle attitude.
Outre les efforts et investissements importants engagés en termes de respect et de protection de l’environnement stricto sensu et de modernisation de son appareil de production, Ciments Calcia développe aujourd’hui à Beaucaire des projets visant à renforcer ses relations avec l’administration et les acteurs locaux et régionaux. L’entreprise cherche aussi à participer à la définition commune, au niveau local, d’autres voies non conflictuelles de dynamisation économique pour son territoire d’accueil, c’est-à-dire qui permettent à la commune et au secteur alentour d’envisager son futur autrement que par le tourisme et le résidentiel.
En particulier, dans le cadre d’un partenariat avec la région Languedoc-Roussillon, Ciments Calcia développe aujourd’hui, sur la base des préconisations émises dans le travail d’étude, une structure de dynamisation de la filière dite « pneus » qui vise à valoriser en énergie de substitution dans les fours de l’usine les pneus usagés non rechapables de la région. L’industrie cimentière fait en effet aujourd’hui partie de la filière de valorisation des déchets : ses fours à très haute température offrent la possibilité d’utiliser en complément du traditionnel coke des combustibles variés du type vieux pneus, huiles de vidange, solvants et peintures périmés et même les désormais trop fameuses « farines animales »... Il s’agit de mettre en place les bases d’une structure apte à s’inscrire, en relais de l’entreprise, comme un nouvel acteur du développement territorial et de la réflexion générale à cet effet. Cette démarche est ainsi susceptible de répondre à un besoin particulier – celui de l’entreprise – tout en instaurant un partenariat « gagnant-gagnant » entre des acteurs aux relations potentiellement conflictuelles.
 
Mettre en œuvre une analyse prospective de géopolitique locale
 
 
Au-delà de leur impact environnemental, les cimenteries font historiquement partie du territoire sur lequel elles sont implantées, souvent depuis le début du XXe siècle. Elles ont ainsi influencé sa sociologie, ses traditions politiques et syndicales, ses pratiques culturelles, et construit une légitimité qui les mettaient la plupart du temps à l’abri de toute contestation, dans une période où les besoins en ciment étaient tels que personne n’imaginait que cela puisse être remis en question. Mais le monde économique, politique et social en plein changement dans lequel évolue l’entreprise a connu ces trente dernières années une série de transformations majeures, notamment à travers la mondialisation, les progrès technologiques, puis la décentralisation :
  • la présence croissante de groupes multinationaux, sur lesquels le pouvoir local voit son emprise diminuer, alimente la crainte d’un passage d’une logique industrielle à une logique financière;
  • les retombées en termes d’emploi direct, les plus perceptibles, sacralisées dans la perception de certaines catégories par les riverains, tendent à diminuer en raison de la très forte mécanisation;
  • la décentralisation, la place des acteurs locaux français se trouve donc largement réévaluée : la référence grandissante à un « intérêt général local » s’inscrit en concurrence avec l’intérêt général nationalement construit.
De fait, même si le déficit démocratique de la décentralisation française est souvent souligné, le niveau de décision dans nombre de domaines s’est néanmoins rapproché du citoyen, et la distance entre ce dernier et le détenteur désigné du pouvoir de décision s’est notablement raccourcie. Du même coup la sensibilité du« décideur », qui n’est plus nommé mais élu par ses administrés, est sans doute plus vive à leurs attentes. Les industriels du ciment sont progressivement passés d’une stratégie défensive à l’élaboration d’une politique environnementale. Les axes essentiels de cette politique d’entreprise sont la réduction des émissions polluantes, le réaménagement des carrières et l’insertion dans la filière d’élimination des déchets. Ciments Calcia, en pointe dans ce domaine (premier cimentier à obtenir la certification environnementale ISO 14000 [5] en Europe), a cependant adopté une démarche qui va au-delà de cette stratégie environnementale. C’est ainsi que, derrière l’argumentaire environnementaliste des opposants au développement de la cimenterie de Gargenville, dans la vallée de la Seine, l’entreprise a su identifier la demande d’une meilleure prise en compte des acteurs du territoire et la nécessité de comprendre les évolutions qui l’ont marqué.
L’entreprise s’est ainsi découverte acteur politique du territoire et acteur de son développement. C’est un rôle, une fonction, mais aussi une charge nouvelle pour l’entreprise et ses managers, qu’il convient d’apprendre à assumer : identifier les situations conflictuelles, la nature des rivalités, de manière actuelle et prospective, en bref, comprendre la composition des territoires afin de garantir la pérennité de ses sites de production ou d’activité.
Dans la démarche de Ciments Calcia, la confrontation à un conflit local a été déterminante dans la décision de se donner les moyens d’une réflexion sur les conditions d’intégration de l’entreprise dans ses territoires d’accueil. C’est le conflit rencontré par l’usine de Gargenville, en région parisienne, qui a fonctionné comme un « déclic » dans un premier temps pour lancer la série d’études diagnostic de territoire, puis pour « légitimer » une nouvelle attitude des dirigeants de l’entreprise en faveur d’une meilleure intégration des sites de production dans leurs territoires d’accueil. L’apparition d’un conflit géopolitique local menaçant l’avenir d’une cimenterie peut donc fonctionner comme un déclic amenant l’entreprise à s’interroger sur les menaces potentielles pouvant peser sur d’autres sites de production. Toutefois, ce type de conflits locaux s’est aujourd’hui largement généralisé, et de nombreux industriels ont pris conscience que la menace pouvait les concerner également. Une attitude préventive se diffuse donc lentement dans l’industrie. Il s’agit alors d’accompagner l’entreprise à travers un diagnostic de son insertion dans le milieu et les projets locaux.
 
Le conflit de Gargenville : nimby [6] contre industriel au détriment d’une vision prospective
 
 
Un conflit obligatoire et désormais assez classique
Le site Ciments Calcia de Gargenville est installé – depuis la fin du XIXe siècle – au cœur de la vallée industrielle de la Seine par son usine et en limite du récent parc naturel régional (PNR) du Vexin français par sa carrière de Guitrancourt.
Ciments Calcia rencontre depuis le début des années quatre-vingt des difficultés pour obtenir de nouvelles autorisations d’exploitation de la carrière de Guitrancourt : sans cette possibilité, l’usine de Gargenville ne sera plus en mesure de poursuivre son activité. Ces difficultés se sont transformées en véritable conflit ouvert, avec le projet porté par le ministère de l’Industrie de créer dans le secteur en question une « zone spéciale de recherche et d’exploitation de matériaux calcaires cimentiers » (voir carte p. 196).
Le contexte territorial est évidemment conflictuel : d’un côté, une population, retranchée derrière un projet de développement axé sur un parc régional, dont le contour a été opportunément dessiné pour enrayer toute velléité d’extension de carrières. De l’autre côté, une industrie lourde, historique et structurante dans ce secteur du bassin de Seine, qui n’a pas d’autre solution pour assurer sa pérennité que d’espérer la possibilité d’exploiter les ressources en calcaire enfouies dans cette partie limitrophe, mais interne, du parc régional du Vexin.
L’entreprise a tout à la fois mal anticipé les conséquences des décisions administratives concernant cette zone future d’extraction et surtout sous-évalué la puissance future d’organisations environnementales structurées pour défendre la volonté d’une partie de la population.
Le cimentier Lafarge, lui aussi historiquement présent dans ce secteur du ValdeSeine, a préféré déménager ses installations franciliennes vers un nouveau secteur en Seine-et-Marne plutôt que de risquer d’être confronté à des difficultés jugées insurmontables.
Ciments Calcia : une attitude ambitieuse et visionnaire
Ciments Calcia, au contraire, n’a pas pris la même décision. Pour des raisons stratégiques, certainement : le marché de l’Île-de-France correspond bien entendu à un enjeu très lourd pour l’industriel. Mais aussi sans doute parce qu’il a rapidement évalué, surtout à partir du début des années quatre-vingt-dix, la problématique générale de manière différente de celle de son concurrent : pour cette entreprise, le développement et la pérennité de son activité en France passent par la mise en place d’un mode de fonctionnement qui autorise la cohabitation et solutionne ces conflits autrement que par l’abandon de l’une des parties.
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L’entreprise est consciente du fait que les temps ont changé et que les conflits ne se règlent plus dorénavant par l’imposition forte d’un projet lié à un intérêt général nationalement déterminé. En d’autres termes, les administrations centrales n’ont plus les moyens, pour de nombreuses raisons, qu’ait été confondu ou non l’intérêt particulier à l’intérêt général, d’imposer leurs choix sans au minimum la concertation.
Elle est aussi consciente de la nécessité d’une évolution fondamentale de son comportement par rapport à l’environnement. Et ceci concerne tout autant les aspects industriels, ayant un impact et un effet immédiat sur l’environnement stricto sensu et sur lesquels, même s’il faut prévoir des investissements lourds, il est possible d’agir sans pour l’instant mettre en péril la rentabilité nécessaire de l’entreprise, que la prise en compte de l’environnement au sens large du terme. C’est-à-dire de sa capacité à intégrer les moyens de son dynamisme économique.
Ciments Calcia, comme de grandes entreprises au milieu du siècle dernier, a envisagé, dans une vision stratégique à long terme, ambitieuse mais réaliste, la liaison entre son marché potentiel, le dynamisme de ce dernier et sa nécessaire présence pour alimenter les besoins générés par ce dynamisme.
D’ailleurs, force est de constater qu’à défaut d’une telle attitude le développement serait confronté à des difficultés considérables : pour assurer sa pérennité, ce dernier a besoin en toute indépendance des outils de son dynamisme. L’industriel en fait partie, et le cimentier d’autant plus, par la nature même du produit qu’il fabrique. À défaut, il faudrait délocaliser, et progressivement de plus en plus loin, au vu du développement constaté des populations dans les périphéries des villes. Le cimentier peut effectivement envisager de s’éloigner d’une ville, mais la structure même du territoire français le pousse alors à se rapprocher d’une autre, dans le même temps que les populations se rapprocheront de lui. Avec, à la clef, le cortège de situations conflictuelles ou, à défaut, en cas de délocalisation, la perte des retombées utiles au développement des avantages de la présence de l’industriel.
Un conflit qui illustre certains phénomènes apparus dans les vingt dernières années
Ce conflit met bien en évidence la transformation géopolitique locale. Ilillustre, d’une part, la montée en puissance des pouvoirs locaux sur leur territoire : la commune de Guitrancourt a utilisé la nouvelle compétence dévolue par les lois de décentralisation en matière de droit des sols pour élaborer un plan d’occupation des sols (POS) qui fasse barrage à l’extension de la carrière, telle une « ligne Maginot ».
Il illustre aussi la capacité de groupes d’opposition structurés à exploiter l’arsenal juridique et médiatique aujourd’hui à leur disposition. Des mobilisations, que l’on qualifie désormais classiquement de nimby, n’ont effectivement pas tardé alors à se manifester, à partir des quatre villages concernés par le projet d’extension de carrière. Ce qui correspond à un nouvel élément de transformation du jeu politique local. Ce ne sont pas les conflits d’intérêts qui sont nouveaux. Ils ont toujours existé. Ce qui l’est davantage, c’est la perte de légitimité de l’« intérêt général » qui permettait jusque-là aux grands projets étatiques de les dépasser. Aujourd’hui, cet intérêt général se voit contesté par des mobilisations en faveur de la construction d’un « intérêt commun, territorialement défini ». Sur la base d’intérêts au départ clairement « particularistes » (défense de la tranquillité et du patrimoine), une association de lutte contre les carrières s’est ainsi constituée.
Ce n’est que dans un deuxième temps que celle-ci a tenté une « montée en généralité » pour dépasser ce caractère particulariste et essayer de définir un intérêt plus large, susceptible de rassembler de façon plus importante. Cet élargissement se fait à la fois par le discours – adoption d’un argumentaire de type environnementaliste, d’une portée beaucoup plus large – et par la mobilisation d’acteurs qui ne sont pas concernés directement dans leurs intérêts personnels, mais qui se rallient au nom de valeurs plus générales; dans le cas précis, les acteurs réunis autour du parc régional naturel du Vexin français, certains grands élus et personnalités de référence. À travers les nimby se manifeste une pression du territoire en faveur d’un élargissement du cercle de la décision. Leur succès dépend en grande partie de leur capacité à réussir ce passage de la « montée en généralité ». Dans le cas de Gargenville, des efforts ont été faits dans ce sens, mais les associations n’ont pas totalement réussi, notamment en ne parvenant pas à intégrer les mouvements naturalistes, alors qu’à l’inverse l’industriel a relativement bien réussi à s’ouvrir sur le territoire.
Ce conflit reflète aussi les difficultés auxquelles sont confrontés les services de l’État, et plus particulièrement ceux du ministère de l’Industrie, pour s’adapter aux nouvelles conditions d’un pouvoir local de mieux en mieux affirmé. Face à ces blocages et pour contrecarrer la position défensive de la commune, ils ont proposé la création d’une zone spéciale (ou « zone 109 ») destinée à préserver l’accès aux réserves de calcaire cimentier en Île-de-France et nécessitant un décret en Conseil d’État. Le dossier de zone spéciale a ainsi été préparé par les services de l’État, au nom de l’« intérêt général », sans souci réel de concertation avec les acteurs locaux, si ce n’est à travers l’enquête publique obligatoire qui intervient une fois le projet « bouclé ».
Dans le cas de Gargenville, on voit combien l’industriel est un acteur parmi d’autres du territoire, tentant de faire reconnaître son droit d’usage particulier. Il est en situation de concurrence ou de coopération avec d’autres acteurs (collectivités territoriales, associations, syndicats), qui développent comme lui des stratégies pour faire prévaloir leurs propres intérêts. Dans ce cas particulier, il se trouve notamment prisonnier d’un conflit qui oppose l’État, porteur du projet de zone spéciale, et une partie des acteurs locaux, alors qu’il est évident pour tous qu’à terme le projet concernera directement l’industriel.
On constate à travers cet exemple un décalage entre le comportement du cimentier (qui a intégré, au contact du terrain, la nécessité d’adopter une nouvelle attitude, faite de concertation avec les acteurs du territoire et d’une vision à long terme de son rôle dans le territoire) et le comportement des services centraux du ministère, campant parfois sur des méthodes d’action traditionnelles.
Ce scénario est celui que l’on retrouve à l’occasion de nombreux grands projets publics ou privés, qu’il s’agisse d’usines d’incinération, de tracés de TGV ou d’autoroutes, de lignes à haute tension EDF. C’est pour s’en préserver, ou du moins se donner les moyens de les faire évoluer de façon compatible avec ses propres projets, que Ciments Calcia a engagé la réalisation de diagnostics sur l’ensemble des territoires d’implantation de ses sites de production, même si, à l’intérieur d’un grand groupe industriel, la démarche d’anticipation sur l’évolution du territoire n’est pas encore naturelle ou spontanée.
Pour Gargenville, et plus généralement les sites du Mantois, le diagnostic a mis en évidence la nécessité d’adopter, en sus d’une modernisation déjà en cours de l’appareil productif, une attitude de projet visant à évaluer les conséquences à plus ou moins long terme des différents choix réalisés à la suite du conflit en cours.
Le conflit dans une fonction de légitimation pour l’adoption d’une nouvelle stratégie
Par ailleurs, la stratégie de Ciments Calcia, visant, d’une part, à se donner les moyens de connaître précisément les territoires où ses installations industrielles sont présentes, et, d’autre part, à s’investir dans le développement de ces mêmes territoires, ne va pas encore de soi, à l’égard tant de son conseil d’administration que de ses salariés. Dans ce sens, s’il faut trouver des vertus aux conflits territoriaux, qui par ailleurs sont très coûteux, c’est sans doute dans leur fonction légitimante de cette évolution de la culture d’entreprise. Pour Jean-Marc Domange, directeur général de Ciments Calcia, jamais une telle démarche d’ouverture n’aurait été possible dans son groupe sans le conflit de Gargenville qui a permis de la justifier auprès des plus résistants.
 
Des outils de réflexion à plus long terme
 
 
On peut supposer que la préoccupation territoriale a un « coût » puisqu’une sorte de contrat s’établit entre les acteurs sociaux pour l’exploitation des ressources naturelles. Or, lorsque cette exploitation ne satisfait plus l’une des deux parties, le contrat doit être renégocié. Cette renégociation peut se traduire par un conflit entre les différents acteurs, notamment lorsque c’est le même élément naturel qui est partagé entre plusieurs acteurs pour des fins différentes ou franchement divergentes. L’espace contenant l’élément naturel devient alors un espace-enjeu : le territoire.
De même que l’image de l’établissement est le résultat ou le bilan entre les avantages et inconvénients perçus, la satisfaction des acteurs sociaux sur l’exploitation d’une ressource naturelle résulte de la balance coûts/avantages de cette exploitation pour le territoire.
Or, si l’on conserve comme base de réflexion l’exemple du cimentier, les différentes restructurations de l’industrie cimentière ont entraîné la diminution des effectifs, et des risques de pollutions nouvelles apparaissent avec l’incinération desdéchets. De plus, le milieu rural où sont majoritairement implantées les cimenteries est devenu synonyme de valeur environnementale et paysagère. Par conséquent, l’espace contenant le calcaire devient un enjeu entre l’industrie, le tourisme et les résidents, secondaires ou non.
La balance est donc a priori déséquilibrée en défaveur du territoire, et la demande de contreparties par les acteurs sociaux devient quasi inévitable, ce qui a pour corollaire d’augmenter les risques d’un conflit entre le cimentier et les acteurs sociaux. Il s’agit donc de mettre au point cette balance qui prendra en compte des indicateurs qualitatifs et quantitatifs afin d’anticiper et/ou de résoudre et/ou de valoriser les conflits qui pourraient naître entre Ciments Calcia et des acteurs sociaux voisins de différents établissements.
Dès lors que l’on admet que la préoccupation territoriale a un coût, celui-ci mérite d’être analysé afin d’être amorti et rentabilisé dans le cadre de la stratégie générale de l’entreprise dans ce domaine. L’aspect foncier de l’implantation fait partie des critères qui permettent déjà de jauger sa qualité : la qualité des structures de formation environnantes et des conditions générales d’existence, le montant de la charge fiscale, la qualité du réseau routier et des voies générales de communication, de même que de nombreux autres facteurs, aussi. Or il s’agit dorénavant dans certains cas pour l’entreprise d’agir, par des investissements, sur le développement du territoire. Il s’agit donc aussi d’être en mesure d’évaluer les effets à terme de cette action et d’en anticiper les répercussions sur la qualité du territoire à venir : en d’autres termes, de mesurer la qualité de son investissement et d’assumer en pleine connaissance de cause les choix en ces domaines. Il s’agit de savoir apprécier et gérer la pertinence de ces efforts financiers et de développer des outils à cette fin : l’objectif est de déterminer des critères d’appréciation complémentaires en liaison avec la qualité du territoire d’accueil de l’entreprise.
La notion de « charge territoriale »
La notion de « charge territoriale » se définit ainsi : les charges identifiables d’une entreprise, parmi celles qui sont inscrites dans son compte de résultat, et qui ont un effet direct sur le territoire d’accueil de l’entreprise. Outre d’autoriser des analyses comparatives entre les sites et les époques, elle permet de rendre compte des effets financiers globaux de l’entreprise en volume et en surface. En d’autres termes, cette notion révèle non seulement l’utilité de l’entreprise pour le territoire d’accueil, mais aussi son pouvoir exercé sur celui-ci et l’étendue sur laquelle il est réel.
Le produit fabriqué sert de base, dans l’approche de la démarche AGOH, à la mesure de la « charge territoriale ». Il est en effet l’un des points de référence de l’industriel : si les conditions de production ne permettaient plus à l’industriel deproduire pour des coûts compatibles avec le marché, la pertinence de l’implantation serait naturellement remise en cause. Les éléments constitutifs de la « charge territoriale » sont les charges de l’entreprise qui ont un effet direct sur le territoire : taxe professionnelle (part communale et éventuelle péréquation), masse salariale répartie, sous-traitants.
Dès lors que l’on a pu constater que, dans la plupart des cas, une entreprise bénéficiait d’une implantation appuyée sur des avantages perçus par le plus grand nombre, il est utile de référer ces éléments constitutifs de la « charge territoriale » à leur répartition géographique. Le graphique ci-dessous a été réalisé à partir du nombre de communes bénéficiant de répercussions identifiables de l’entreprise. Ilcherche directement à décompter le nombre d’élus objectivement intéressés par la présence de l’entreprise. Cela pourrait être aussi réalisé à partir du nombre d’habitants présents dans cette aire délimitée de l’entreprise.
« Charges territoriales » comparées des sites Ciments Calcia
Cette échelle est un critère supplémentaire d’analyse de la qualité de l’implantation d’un site : le site de Bussac-Forêt représente l’avantage d’alimenter convenablement une aire très étendue. Son implantation est utile à un plus grand nombre d’acteurs locaux que les sites de Couvrot et de Rombas, dont les aires d’impact sont plus concentrées. Les sites de Beaucaire et de Ranville, dans cette échelle, présentent le plus d’inconvénients (impact concentré et coût élevé). Il est intéressant de constater que le positionnement des sites sur cette échelle corrobore les grands axes de conclusions émis lors de la réalisation des études, avant bien entendu que soit développée cette échelle de critères.
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La notion de « coût territorial [7] »
La notion de « coût territorial » se définit de la manière suivante : elle est le bilan de la charge territoriale, précédemment définie, et de la capacité du territoire à offrir à l’entreprise les moyens de son développement. Elle est destinée à apporter une vision d’ensemble sur le contexte du site. Elle intègre un certain nombre de critères clés qui rendent compte d’un territoire et s’exprime par un algorithme et des points de vue pondérateurs (afin d’intégrer ce qui n’est pas directement traduisible en chiffres et de favoriser l’appropriation du résultat). Outil d’aide à la décision, elle jauge la pertinence des différents critères et des actions, permettant éventuellement de les faire évoluer. Elle est complémentaire à celle de « charge territoriale » et traduit de manière synthétique la qualité du positionnement territorial.
Deux postulats – en plus des données inhérentes à l’activité (en l’occurrence le ciment) – permettent de mesurer la qualité de positionnement d’un site industriel, et donc d’effectuer le bilan de la qualité de son implantation.
• Le premier intègre le marché potentiel fondé sur l’attractivité (ou dynamisme) du territoire d’implantation, organisé dans un rayon fixe autour du site, qui correspond à sa zone de chalandise optimale. Plus le territoire alentour est dynamique, meilleur est le marché.
•Le second inverse la notion d’attractivité pour l’entreprise de celle des populations. Plus le territoire alentour est peuplé de populations de niveau culturel croissant et de moins en moins sensibles aux avantages de la présence de l’entreprise, plus les risques de charges nouvelles liées à la gestion de ces dernières sont importants.
L’optimisation de cette approche suppose de faire évoluer dans le temps les territoires décrits, à partir de données évaluées. En d’autres termes, dès lors qu’il est maintenant possible d’anticiper l’évolution programmée d’un territoire à quelques années, il est utile de projeter dans l’avenir la « charge territoriale » (qui inclut le dynamisme du marché alentour par sa référence au volume produit), surtout pour un cimentier pour lequel la charge de transport du produit est l’une des composantes importantes de son coût final. Le coût territorial est donc un « outil » qui mesure le degré de coexistence de ces entités et permet d’anticiper de potentiels conflits.
J’ai présenté dans cet article une démarche de praticien, en fonction des préoccupations d’une entreprise de l’industrie lourde très liée au territoire et qui, fait nouveau, s’investit dans une démarche environnementale et dans un dialogue avec des associations d’écologistes, « Les Amis de la Terre » notamment. Cette approche du développement local est à l’évidence géopolitique : elle intègre, dans le cadre d’un territoire, des rivalités de pouvoirs et d’intérêts. Tout ceci ne va évidemment pas sans heurt, sans contrainte et sans inertie. Mais ouvre sans doute une nouvelle voie entre le « tout-entreprise » et le « tout-environnement ».
 
NOTES
 
[*] Consultant en stratégies territoriales d’entreprises, président d’OHGroupe.
[1] Terme technique signifiant que le système territorial, c’est-à-dire l’organisation en général des différents éléments qui constituent le territoire, allait changer pour faire place progressivement à une nouvelle organisation.
[2] La démarche AGOH regroupe dans un même concept un « savoir-faire » développé par les consultants d’OHGroupe, qui ont conduit les études pour Ciments Calcia.
[3] En particulier géographie et management de systèmes d’information, science et socio-logie politiques, communication et marketing.
[4] Le document de synthèse de ces études ainsi que les différents rapports d’études réalisés autour de chacun des sites de Ciments Calcia sont disponibles sur simple demande auprès de Ciments Calcia – wwww. ciments-calcia. fr– ou de OHGroupe – www. ohgroupe. com.
[5] Certification mondialement reconnue de la qualité de la gestion environnementale d’une entreprise.
[6] Not in my backyard (« Pas dans mon jardin »).
[7] Le concept de coût territorial est une notion du « savoir-faire » AGOH.
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