2001
Hérodote
Lectures
Hérodote a lu
Hummocks, par Jean Malaurie,
coffret de 2 vol., « Terre Humaine »,
Plon, 1999.
En 1955, Jean Malaurie créait
la collection « Terre Humaine » en y
publiant Les derniers rois de Thulé, le
récit de son séjour et de ses études en
milieu inuit groenlandais. Témoignage
géopolitique aussi, puisqu’il y parlait de
la grande base de l’US Air Force qui
venait de s’installer à Thulé. Quarante-cinq ans et quelque soixante volumes
plus tard, la collection accueille une
somme de son fondateur, qui offre ici, en
deux gros volumes, un bilan d’une vie
de chercheur hors pair, passé du Sahara
de ses premières études géomorphologiques aux déserts froids circumpolaires.
Les hummocks, ces blocs de glace
déchiquetés qui animent la surface de la
banquise, donnent à ce livre son titre,
comme si l’auteur voyait sourdre de sa
mémoire des faits et êtres non point
lissés par le temps, mais bien vivants,
en mouvement. C’est en cela que
Hummocks, cet extraordinaire carnet de
terrain tenu pendant des décennies du
Nord-Groenland à l’Arctique central
canadien, de l’Alaska à la Tchoukotka
sibérienne, n’est pas conçu par son
auteur comme un livre de Mémoires
qui ne serait qu’un constat justificateur,
mais comme un moment où la mise en
forme des repères du passé appelle à
l’action, aujourd’hui et demain.
La passion qui anime Malaurie l’a
conduit « des pierres à l’homme », et se
manifeste dans trois domaines. Elle
reste avant tout marquée par la nature,
balançant entre la minutie de l’observateur des alternances cryergiques et de la
gélifraction des pierres et le sens quasi
romantique des forces à l’œuvre dans
un environnement saisissant. Voyez le
pack qui se fissure sur l’océan glacé :
« Des paquets de mer se libèrent avec
violence de la chape cristalline qui les
tenait prisonniers. Comme ivres, des
eaux libérées vont et viennent dans une
folle danse. Voici que les nuées se
déchaînent et la banquise, dans la
sauvagerie des éléments, s’entrechoque. Les lèvres des crevasses se rapprochent. De formidables excroissances
surgissent des profondeurs, se chevauchant sous l’effet des vents et des courants. Tels des monuments chaotiques,
les hummocks se dressent. »
L’autre passion de Malaurie, ce sont
les hommes. Ils les trouve aux bouts du
monde, dans la péninsule d’Amitioke
comme sur la haute falaise du cap
Djenev. Des hommes qu’il accompagne
dans leurs mutations sociales récentes,
des écoles de l’Alaska à l’Académie
supérieure d’État qui forme les cadres
supérieurs sibériens. Des hommes et
des peuples qui lui donnent surtout à
comprendre un autre rapport de l’humanité à la nature. Le géomorphologue
se fait alors ethnologue, ou géographe
du sacré, à l’écoute des mythes qui se
susurrent dans l’ombre des abris : « Je
recherche l’énergie inhérente à la pensée
mythique qui électrise le paysage. »
Voilà pour quoi Malaurie se bat depuis
des décennies : pour faire comprendre
que, dans un milieu digne de l’aurore
du monde, les peuples premiers, les
« peuples racines », ont un message qui
nous concerne tous, à fortiori s’il s’agit
d’un message menacé par les dérives et
menaces du présent. Les conséquences
du constat sont aussi politiques : il
importe de sauvegarder, de préserver,
ou de rétablir l’autonomie des régions
hyperboréennes.
Mais ce livre extraordinaire, au sens
premier du terme, doit d’exister à une
troisième passion, celle du chercheur
qui collecte, qui ramasse, qui note, et
qui préserve tous les témoignages de
son parcours : faits, dates, heures, noms,
âges, lieux; photos, dessins, gravures,
objets, croquis, cartes; portraits, lettres,
coupures de presse. Le sens hugolien de
la nature et la filiation bachelardienne
d’une part; les recherches et les colloques, les va-et-vient entre le terrain et
les pouvoirs d’autre part : tout nourrit
une collecte procurant à ce livre, porté
par un souffle à la mesure de l’environnement qui l’a fait naître, les myriades
de faits qui lui donnent corps, par l’écrit
comme par l’iconographie.
Jean Malaurie a construit là – quel
privilège ! – ce que tant de chercheurs
aimeraient avoir le temps de rédiger et
la possibilité de publier : un énorme
carnet de route doublé d’un travail
passionné de réflexion sur les leçons
d’une vie passée à l’écoute de la terre et
des hommes. Par son ampleur, ses
envolées, sa richesse, son expérience,
son foisonnement de faits et d’idées,
Hummocks est en effet bien plus qu’un
livre de Mémoires : c’est tout à la fois
un récit sans équivalent et un travail de
création qui devrait, souhaitons-le, faire
réfléchir bien au-delà des cercles hyperboréens, et susciter des vocations de
chercheur chez les plus jeunes lecteurs.
Jean-Luc RACINE