Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.0000000100
999 pages

p. 204 à 205
doi: 10.3917/her.100.0204

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Lectures

N°100 2001/1

 
Hummocks, par Jean Malaurie, coffret de 2 vol., « Terre Humaine », Plon, 1999.
 
 
En 1955, Jean Malaurie créait la collection « Terre Humaine » en y publiant Les derniers rois de Thulé, le récit de son séjour et de ses études en milieu inuit groenlandais. Témoignage géopolitique aussi, puisqu’il y parlait de la grande base de l’US Air Force qui venait de s’installer à Thulé. Quarante-cinq ans et quelque soixante volumes plus tard, la collection accueille une somme de son fondateur, qui offre ici, en deux gros volumes, un bilan d’une vie de chercheur hors pair, passé du Sahara de ses premières études géomorphologiques aux déserts froids circumpolaires. Les hummocks, ces blocs de glace déchiquetés qui animent la surface de la banquise, donnent à ce livre son titre, comme si l’auteur voyait sourdre de sa mémoire des faits et êtres non point lissés par le temps, mais bien vivants, en mouvement. C’est en cela que Hummocks, cet extraordinaire carnet de terrain tenu pendant des décennies du Nord-Groenland à l’Arctique central canadien, de l’Alaska à la Tchoukotka sibérienne, n’est pas conçu par son auteur comme un livre de Mémoires qui ne serait qu’un constat justificateur, mais comme un moment où la mise en forme des repères du passé appelle à l’action, aujourd’hui et demain.
La passion qui anime Malaurie l’a conduit « des pierres à l’homme », et se manifeste dans trois domaines. Elle reste avant tout marquée par la nature, balançant entre la minutie de l’observateur des alternances cryergiques et de la gélifraction des pierres et le sens quasi romantique des forces à l’œuvre dans un environnement saisissant. Voyez le pack qui se fissure sur l’océan glacé : « Des paquets de mer se libèrent avec violence de la chape cristalline qui les tenait prisonniers. Comme ivres, des eaux libérées vont et viennent dans une folle danse. Voici que les nuées se déchaînent et la banquise, dans la sauvagerie des éléments, s’entrechoque. Les lèvres des crevasses se rapprochent. De formidables excroissances surgissent des profondeurs, se chevauchant sous l’effet des vents et des courants. Tels des monuments chaotiques, les hummocks se dressent. »
L’autre passion de Malaurie, ce sont les hommes. Ils les trouve aux bouts du monde, dans la péninsule d’Amitioke comme sur la haute falaise du cap Djenev. Des hommes qu’il accompagne dans leurs mutations sociales récentes, des écoles de l’Alaska à l’Académie supérieure d’État qui forme les cadres supérieurs sibériens. Des hommes et des peuples qui lui donnent surtout à comprendre un autre rapport de l’humanité à la nature. Le géomorphologue se fait alors ethnologue, ou géographe du sacré, à l’écoute des mythes qui se susurrent dans l’ombre des abris : « Je recherche l’énergie inhérente à la pensée mythique qui électrise le paysage. » Voilà pour quoi Malaurie se bat depuis des décennies : pour faire comprendre que, dans un milieu digne de l’aurore du monde, les peuples premiers, les « peuples racines », ont un message qui nous concerne tous, à fortiori s’il s’agit d’un message menacé par les dérives et menaces du présent. Les conséquences du constat sont aussi politiques : il importe de sauvegarder, de préserver, ou de rétablir l’autonomie des régions hyperboréennes.
Mais ce livre extraordinaire, au sens premier du terme, doit d’exister à une troisième passion, celle du chercheur qui collecte, qui ramasse, qui note, et qui préserve tous les témoignages de son parcours : faits, dates, heures, noms, âges, lieux; photos, dessins, gravures, objets, croquis, cartes; portraits, lettres, coupures de presse. Le sens hugolien de la nature et la filiation bachelardienne d’une part; les recherches et les colloques, les va-et-vient entre le terrain et les pouvoirs d’autre part : tout nourrit une collecte procurant à ce livre, porté par un souffle à la mesure de l’environnement qui l’a fait naître, les myriades de faits qui lui donnent corps, par l’écrit comme par l’iconographie.
Jean Malaurie a construit là – quel privilège ! – ce que tant de chercheurs aimeraient avoir le temps de rédiger et la possibilité de publier : un énorme carnet de route doublé d’un travail passionné de réflexion sur les leçons d’une vie passée à l’écoute de la terre et des hommes. Par son ampleur, ses envolées, sa richesse, son expérience, son foisonnement de faits et d’idées, Hummocks est en effet bien plus qu’un livre de Mémoires : c’est tout à la fois un récit sans équivalent et un travail de création qui devrait, souhaitons-le, faire réfléchir bien au-delà des cercles hyperboréens, et susciter des vocations de chercheur chez les plus jeunes lecteurs.
Jean-Luc RACINE
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