2001
Hérodote
Hérodote a vingt-cinq ans
Écologie et géopolitique en France
Yves Lacoste
Dans un tel titre, la juxtaposition de ces termes qui évoquent deux courants
d’idées tout à la fois scientifiques et politiques ne manquera pas de susciter des
commentaires très différents : certains écologistes diront, sans doute, que l’écologie est absolument contraire à la géopolitique, mais d’autres seront intrigués
par ce rapprochement inhabituel. Pour marquer ce vingt-cinquième anniversaire
d’Hérodote, il nous a paru intéressant d’évoquer l’évolution sur un quart de siècle
de ces deux courants d’idées et d’examiner quelles sont aujourd’hui leurs relations
plus ou moins contradictoires mais aussi leurs potentialités d’entente.
Il y a en vérité de singulières relations entre écologie politique et géopolitique.
La première a commencé de se développer en France de façon militante au
début des années soixante-dix : l’association « Les Amis de la Terre » est créée en
1969 à la suite de « Friends of the Earth », fondée un an plus tôt aux États-Unis;
et en 1974, la candidature aux élections présidentielles du célèbre agronome René
Dumont ( L’Afrique noire est mal partie, 1962) marque l’entrée des écologistes dans
la vie politique française. C’est en 1976, avec l’apparition de la revue Hérodote,
qu’est proclamée de façon quelque peu fracassante une conception fondamentalement politique de la géographie. On ne parlait pas encore de géopolitique (le
terme ne se diffusera qu’un peu plus tard, dans le courant des années quatre-vingt),
mais les orientations premières d’Hérodote n’en sont pas loin : le sous-titre de la
revue est pour commencer « Stratégies – Géographies – Idéologies » avant de
devenir en 1982 « revue de géographie et de géopolitique ».
Cette conception très politique de la géographie (ce que depuis les débuts du
XXe siècle la corporation universitaire avait passé sous silence) est le fait de quelques
géographes qui s’étaient d’abord souciés, tout comme les fondateurs des « Amis de
la Terre », des conséquences de l’énorme croissance démographique dans les pays
du tiers-monde et notamment de l’érosion des sols, problème tout à la fois écologique et géographique majeur puisqu’il détruit des potentialités agricoles indispensables pour l’avenir (voir Yves Lacoste, Géographie du sous-développement, 1965).
Deux courants scientifiques militants
Ces deux courants militants, celui des écologistes et, pour la géopolitique, le
petit groupe d’Hérodote, se réfèrent chacun à un savoir scientifique. Mais le statut
épistémologique et l’ancienneté de l’écologie et de la géographie sont tout à fait
dissemblables : alors que la géographie – science primordiale – est en vérité
apparue (avec l’histoire) il y a 2500 ans dans les Enquêtes (géopolitiques avant la
lettre) d’Hérodote d’Halicarnasse et qu’elle est devenue discipline scolaire il y a un
peu plus d’un siècle, l’écologie en revanche n’est apparue qu’à la fin du
XIXe siècle; le terme même d’« écologie » date de 1866. Elle s’est d’abord développée comme science relativement mineure, avant de connaître depuis trente ans
un grand retentissement dans l’opinion, à l’inverse du relatif discrédit médiatique
qui entoure la géographie. L’une et l’autre sont dites « sciences de synthèse » : si
l’écologie « emprunte les méthodes et les concepts des sciences biologiques (botanique, zoologie, physiologie, génétique...) pour étudier les rapports des espèces
entre elles et avec leur environnement », la géographie analyse les combinaisons
spatiales, les enchevêtrements que forment à la surface du globe les multiples
phénomènes, qu’ils soient « physiques » (relief, climat, végétation) ou « humains »,
les uns et les autres étant chacun plus précisément mais séparément étudiés de nos
jours selon une division du travail scientifique de plus en plus poussée, par des
sciences en plein progrès, qu’elles soient « sociales » ou « naturelles ».
Les scientifiques spécialistes de l’écologie, qui préfèrent se dénommer aujourd’hui écologues (selon le Robert, le terme apparaît en 1979) pour se distinguer des
militants écologistes, se sont intéressés de longue date aux formes de reconstitution progressive des couvertures végétales naturelles après qu’elles ont été défrichées. C’est surtout depuis une trentaine d’années qu’ils ont de plus en plus pris
en compte les conséquences des autres formes d’actions humaines, et notamment
des phénomènes de pollution. Les écologistes (le terme apparaît en 1964), qu’ils
soient spécialistes de l’écologie ou seulement militants de diverses professions
(avocats, journalistes, hommes politiques... ou même mathématiciens), se réfèrent
à une idée-force sinon à une idéologie : l’écologie. On pourrait la dénommer
« écologisme », si ce terme apparu vers 1975 ( dixit Robert) avait eu plus de succès
(depuis la faillite du communisme, on se méfie des suffixes en -isme pour désigner
un système d’opinions). Cette doctrine dénonce le pillage des ressources naturelles de la planète, annonce des catastrophes provoquées par le déséquilibre croissant entre « l’homme et la nature ».
Deux mouvements aux tendances idéologiques divergentes
Les partisans et propagandistes de l’écologie politique prônent et exigent, tout
à la fois au plan mondial, national et local, la mise en œuvre d’une nouvelle
conception de la vie économique : celle du « développement durable ». En fait, il
s’agit moins de développer que de stabiliser au niveau actuel les activités économiques (y compris dans les nombreux pays à bas niveau de vie) et de renoncer aux
techniques de production et de transport les plus polluantes (y compris les plus
courantes, comme le moteur à explosion ou... la machine à vapeur), et tout d’abord
à celles (comme l’énergie nucléaire) qui engendrent les craintes les plus grandes.
À tort ou à raison, cette conception de l’écologie prône pour l’humanité la stabilisation des activités économiques. Des propagandistes le font avec une telle
ardeur qu’ils semblent regretter les « sages équilibres » antérieurs à la « révolution
industrielle », lorsqu’il y avait sur la Terre moins de 600 millions d’êtres humains
(soit le dixième d’aujourd’hui). Durant des millénaires, l’accroissement de leur
nombre a été empêché non par des « équilibres » philosophiquement vertueux,
mais par la répétition inexorable des famines et des épidémies. La nature n’est pas
toujours généreuse.
Il n’en reste pas moins que le rôle des mouvements écologistes est globalement
positif, et celui-ci a été rendu possible par le développement de la démocratie.
Il n’est que de constater le terrible degré de pollution dans lequel se trouvent les
pays qui ont subi ou subissent encore des régimes pour lesquels la démocratie est
un vain mot et où les libertés de presse, d’association et d’opinion n’existent
guère. C’est en effet au niveau local que se manifestent de la façon la plus visible,
et la plus pénible pour la population, les conséquences fâcheuses ou même désastreuses des plans d’industrialisation et de développement décidés par l’État et les
grandes firmes. Cela explique le préjugé défavorable de la plupart des mouvements écologistes à l’encontre de l’État, y compris de la nation, et leur parti pris
a priori favorable aux revendications locales et régionales, quels que soient les
objectifs politiques poursuivis. Pourtant l’État est nécessaire pour promulguer et
faire appliquer les lois contre les pollutions ou la dégradation de l’environnement.
Puisque nous avons pris le parti et le pari de confronter ici écologie politique
et géopolitique, on pourrait dire que la pensée géographique et les progrès de cette
science ont été associés durant des siècles, non à l’idée de stabilité durable ou de
la stabilisation si chère de nos jours aux écologistes, mais au contraire au mouvement, à la découverte de la Terre, à la conquête de nouveaux territoires, à leur
« mise en valeur » (plus ou moins maladroite effectivement), à l’extension des
terres cultivées et des voies de communication, à l’accroissement du peuplement
et des villes, etc. Cependant, il ne sert à rien et il est même dangereux d’opposer
de façon totale, presque métaphysique, l’écologie et la géographie.
L’écologie et les différents niveaux d’analyse spatiale
Si les écologistes, dans leurs discours sur le développement durable, semblent
surtout préoccupés par le temps, celui qui vient avec le cortège des catastrophes
qu’ils annoncent pour tenter de les prévenir, la démarche première de l’écologie, en
tant que science, fait référence, comme la géographie, à l’espace terrestre, au territoire. Non seulement le biologiste Ernst Haeckel, émule de Darwin, forgea le mot
« écologie » à partir du grec oïkos, qui signifie « maison, habitat » ( oïkos se retrouve
dans « économie » associé à nomos, « gestion »), mais surtout les écologues envisagent la notion fondamentale d’écosystème à différents niveaux d’analyse spatiale :
depuis le biome, très vaste ensemble spatial (de plusieurs milliers de kilomètres) que
sa physionomie végétale relativement homogène (tel l’ensemble des savanes, ou
celui des grandes forêts ombrophiles ou des toundras) permet de délimiter au sein
de la biosphère planétaire, jusqu’au biotope de quelques centaines ou dizaines de
mètres d’envergure ou même jusqu’à la synusie, microsystème écologique occupant
un espace très réduit (par exemple le tronc d’un arbre mort).
Or la distinction de différents niveaux d’analyse spatiale –du local au planétaire – et l’articulation de ces différents niveaux sont une des caractéristiques
majeures du raisonnement géopolitique (et plus généralement géographique) tel
qu’il s’est progressivement développé autour de la revue
Hérodote. S’il est assez
simple de classer toutes sortes d’ensembles spatiaux (qu’ils soient naturels ou
humains) selon des ordres de grandeur
[1], il est beaucoup plus délicat et complexe
d’articuler les uns aux autres les différents niveaux d’analyse, car cette articulation, qui ne relève pas d’une recette mathématique, peut se faire de façons très
différentes et avec des résultats très dissemblables selon les situations, selon les
acteurs, selon la stratégie que l’on a choisie et que l’on peut mener.
Les risques dont se soucient les mouvements écologistes sont aussi bien de
dimension locale ou régionale que d’envergure planétaire (comme l’effet de serre).
Il y a donc, à bien y réfléchir, une singulière ressemblance avec l’analyse spatiale
du raisonnement géopolitique, à ceci près que les écologistes se contentent le plus
souvent de slogans « du local au planétaire » ou « agir localement, penser globalement » et négligent d’envisager les risques de la situation qu’ils dénoncent en
fonction d’autres niveaux d’analyse spatiale. En revanche, les raisonnements
géopolitiques, du moins ceux qui caractérisent ce que l’on peut désormais appeler
l’école française de géopolitique, sont beaucoup plus méthodiques et rigoureux.
Deux mouvements de taille très inégale
Cette différence entre écologie politique et géopolitique tient, pour une grande
part, au fait que ces deux mouvements sont de taille très inégale, tout comme leur
influence dans l’opinion. Les militants écologistes sont aussi nombreux que ceux
de certaines grandes formations politiques : ils sont organisés en près d’un millier
d’associations et même en un parti (divisé en tendances plus ou moins rivales) avec
députés et ministre au gouvernement. À l’occasion de diverses nuisances et drames
écologiques (tels que les marées noires), les écologistes se font facilement
entendre dans la presse, à la radio et à la télévision, et ils alertent d’autant plus
facilement l’opinion qu’ils évoquent le risque de catastrophes planétaires pour un
avenir présenté comme plus ou moins proche. Par exemple la montée des températures moyennes provoquée par l’effet de serre entraînerait la fonte des inlandsis
et la submersion des plaines côtières.
Pour ce qui est de la géopolitique, le courant d’idées est, de toute évidence,
bien moins spectaculaire. Il émane principalement d’un petit groupe de géographes, celui qui anime depuis vingt-cinq ans la revue Hérodote et depuis 1989
le Centre de recherches et d’analyses géopolitiques, à l’université Paris-VIII.
Hérodote est cependant par son tirage la plus importante revue française de
géographie et dans le monde une des rares revues scientifiques de géopolitique et
assurément l’une des plus originales, en raison de ses liens avec l’histoire et la
géographie. Le Centre de recherches et d’analyses géopolitiques forme chaque
année au niveau DEA une trentaine de jeunes chercheurs de diverses nationalités
et venant de divers horizons scientifiques. Un tiers d’entre eux poursuivent leurs
recherches jusqu’à des thèses de géopolitique de très grand intérêt et portant sur
des questions fort diverseset de plus ou moins grande envergure, qu’il s’agisse de
problèmes régionaux (tels ceux de la Corse ou du Pays basque) ou de conflits
internationaux (comme celui du Sahara occidental), mais aussi de mouvements
identitaires, nationaux ou nationalistes. Ce Centre de recherches, qui deviendra
bientôt sans doute un Institut de géopolitique, constitue d’ores et déjà une véritable
« école française de géopolitique », qui n’a d’ailleurs pour le moment guère
d’équivalent dans d’autres pays. En effet, pour des raisons historiques complexes,
l’idée de géopolitique ne s’y est pas implantée et ils ne disposent pas du « stock »
de géographes universitaires permettant à un courant d’idées géopolitiques de se
développer sur des bases scientifiques suffisamment solides et diversifiées.
Certes, dans de nombreux États, au niveau des ministères de la Défense ou des
Affaires étrangères, ou dans les états-majors des très grandes firmes, existent
des centres d’analyses stratégiques ou géopolitiques, mais ceux-ci sont soumis
sinon à la règle du secret, du moins à celle du « devoir de réserve ». À l’inverse,
en France, la recherche de type universitaire dans le domaine géopolitique est en
quelque sorte astreinte au devoir de diffusion – publication de ses résultats – et
cela lui permet d’exercer une grande influence civique, à la condition que sa façon
de poser les problèmes soit relayée par les journalistes.
À la différence du courant d’idées écologiste qui s’est traduit par de multiples
organisations militantes et la formation d’un parti – les Verts–, le courant d’idées
géopolitique ne s’est pas jusqu’à présent manifesté par des activités politiques ou
associatives. Sans doute parce qu’il touche aux questions politiques les plus
diverses, notamment dans les pays étrangers, mais surtout parce que la façon systématiquement dépassionnée de « voir les choses » que préconise Hérodote n’est justement pas en phase avec les grands sentiments d’émotion qui portent et alimentent
les mouvements écologistes ou humanitaires.
Les écologistes mobilisent par l’émotion;
Hérodote confronte des représentations rivales
En effet, si nous entendons par géopolitique tout ce qui a rapport à des rivalités
sur des territoires (de toutes tailles) entre toutes sortes de pouvoirs (et pas seulement entre des États), l’une des caractéristiques majeures de la démarche d’analyse
géopolitique telle que la préconise Hérodote est de confronter systématiquement les
arguments opposés, les points de vue contraires que proclament les protagonistes
qui s’affrontent et les propagandistes qui diffusent leurs thèses rivales. Ces points
de vue contradictoires traduisent des façons différentes de voir les choses, de se
raconter l’Histoire et de se représenter les problèmes. C’est le moyen d’être plus
objectif, plus efficace, de mieux comprendre les conflits, de pouvoir les prévenir
ou d’en trouver une solution rationnelle. Aussi la méthode d’analyse géopolitique
telle que nous la concevons accorde-t-elle une très grande importance à la confrontation méthodique de représentations, fussent-elle exagérées, absurdes ou même
mensongères, c’est-à-dire à la façon dont les protagonistes des rivalités de pouvoir
se représentent les choses, à tort ou à raison. Ces représentations géopolitiques
contradictoires font une grande référence à l’Histoire, chaque camp se la racontant
à sa façon, et à cet égard la formation historienne qu’ont en France la plupart des
géographes universitaires leur permet de mieux décoder les thèses historiques
contradictoires. Ce n’est pas sans raison qu’Hérodote, qui fut tout à la fois le premier
grand géographe et le premier grand historien, a été choisi comme personnage
emblématique de la revue et du courant de pensée géopolitique qu’elle anime.
Or ce sont le plus souvent des rivalités de pouvoir sur du territoire, des problèmes géopolitiques, qui accompagnent les revendications des mouvements écologistes, des rivalités de pouvoir sur telle ou telle partie du territoire, entre l’État ou
une grande firme et telle organisation locale, régionale ou d’envergure nationale.
Dans ces rivalités, le jeu des représentations contradictoires est très important et, à
mon avis, les organisations écologistes se laissent souvent abuser par le caractère très
subjectif de leurs slogans. Certes, ils provoquent aisément l’émoi au niveau local
dans une partie de l’opinion, mais au plan national leur multiplication suscite l’idée
que les « écolos » veulent tout et son contraire, puisqu’ils sont à la fois contre l’utilisation du charbon et des hydrocarbures, qui aggravent l’effet de serre, contre
l’énergie nucléaire, bien qu’elle ne rejette pas de gaz carbonique dans l’atmosphère, mais aussi contre les barrages qui produisent de l’hydro-électricité, car
ceux-ci « détruisent » le paysage... Un jour, il faudra bien choisir, et pour cela
impulser une sorte d’introspection historique et géopolitique permettant de mieux
comprendre les causes de l’horreur viscérale entretenue à l’encontre de l’énergie
nucléaire, alors que celle-ci présente aujourd’hui dans les pays démocratiques bien
moins de risques que l’extraction charbonnière, à laquelle encore au XXe siècle, du
fait de la silicose, des centaines de milliers d’hommes ont été sacrifiés.
Les écologistes gagneraient à manier le raisonnement géopolitique
Il y a en vérité de singulières relations entre écologie et géopolitique. Certes,
les militants écologistes sont aujourd’hui acquis à l’idée d’une écologie politique,
c’est-à-dire l’exercice de l’action politique visant à la mobilisation de l’opinion.
Mais la plupart d’entre eux ne sont pas encore –semble-t-il – convenablement
informés du caractère très géopolitique de leurs interventions. Hormis la dénonciation globale des facteurs de l’effet de serre ou de la pollution des océans, la
plupart des luttes écologistes ont pour enjeu des lieux, des territoires précis où
cherche à s’exercer le pouvoir de l’État ou celui d’une grande firme, pour localiser sites nucléaires et installations dont les effets sont dénoncés comme nuisibles
par les défenseurs de l’environnement. Pour mener leur lutte, ceux-ci s’efforcent
d’avoir le soutien de l’opinion et tout d’abord celui des populations directement
concernées. Rivalités de pouvoir sur du territoire et débats d’opinion, telles sont
les caractéristiques de tout phénomène géopolitique, tout comme de la plupart des
actions menées par les mouvements écologistes.
Ceux-ci évoquent constamment la dimension planétaire des menaces qu’ils
dénoncent, et ils s’efforcent de promouvoir au plan international des règles pour
freiner les causes générales de la pollution, mais c’est surtout au niveau local ou
régional qu’ils mènent la majeure partie de leurs actions sur le terrain. Aussi, pour
beaucoup de militants écologistes, le « local » ou la « région » sont par principe
objets de sympathie et de soutien, quels que soient – comme en Corse – les agissements xénophobes des forces politiques qui s’y manifestent. À l’inverse, pour les
mouvements écologistes, l’État est objet de défiance, la nation étant même considérée par eux comme une idée périmée, devant se dissoudre dans une « Europe des
régions ». Mais celle-ci, bientôt gonflée d’une trentaine d’États aux caractéristiques
politiques, économiques et sociales très différentes, apparaît d’ores et déjà incapable de gérer des problèmes locaux et concrets d’atteinte à l’environnement.
À force de dénigrer la nation et l’idée même d’intérêt national, les organisations
écologistes en arrivent à multiplier les réflexes d’isolationnisme local, qui vont à
l’encontre d’une stratégie écologique rationnelle. C’est ainsi, par exemple, que les
projets de centres de tri des ordures ménagères ou des lieux de stockage des farines
animales suscitent le rejet de quasiment toutes les municipalités sollicitées, surtout
en période préélectorale. Le slogan associatif qui se généralise est « Pas de ça chez
nous, pas de ça chez moi ! » (voir le reportage publié par L’Express, le 17 août 2000).
Pas de lignes à haute tension, mais on veut davantage de puissance électrique ! Pas
de HLM ! Pas d’usines, elles font du bruit. Pas de routes, car il y a des camions, mais
on veut évidemment se servir de sa voiture et l’on se moque en vérité des préceptes
antiautomobile des « écolos ». Aussi, les leaders écologistes, pour faire parler d’eux,
en viennent à faire feu de tout bois et à s’illustrer sur des thèmes d’actualité (les
« fausses factures ») qui n’ont aucun rapport avec l’environnement ou la pollution.
Il n’en reste pas moins –répétons-le – que le rôle des mouvements écologistes
est globalement positif, et que celui-ci a été rendu possible par la diffusion des
pratiques démocratiques. À mon avis, pour continuer son développement, le courant
de pensée écologiste doit surmonter un certain nombre de contradictions et pour cela
procéder à l’examen de ses propres représentations, notamment en matière d’analyse spatiale. Il doit sortir du flou subjectif de ses slogans quant au local, au régional,
à la nation, à l’Europe et à la mondialisation. Bref, il doit savoir plus efficacement
penser l’espace. Puisque, d’entrée de jeu, j’ai évoqué les potentialités d’entente entre
ces deux courants de pensée scientifique et politique que sont l’écologie politique
et la géopolitique, il me paraît utile qu’un dialogue s’instaure entre eux.
Dès ses débuts, Hérodote s’est soucié d’écologie
Certains écologistes diront peut-être qu’Hérodote a attendu vingt-cinq ans pour
se soucier d’environnement et d’écologie. Je rappellerai qu’en 1976, dans le
premier numéro d’Hérodote, dont l’austère couverture évoque les cratères de
bombes qui éventrent les rizières lors de la guerre du Viêt-nam, il est déjà question de « guerre écologique » (p. 114) à propos du bombardement des digues du
fleuve Rouge (p. 86-117). Ce réseau de digues construites au cours des siècles et
entretenues par les efforts de dizaines de générations constitue un patrimoine
écologique capital puisque, dans le delta, cette anthropo-topographie empêche les
énormes crues de mousson de se déverser sur la plaine surpeuplée qui s’étend en
contrebas des levées alluviales où coulent les bras d’un fleuve énorme.
Le n° 7 d’Hérodote ( 1977) qui a pour titre « À quoi sert le paysage ? Qu’est-ce qu’un beau paysage ?», est resté célèbre; il aborde des questions de fond dont
les écologistes feront grand cas et il traite de la création de la forêt-loisir (celle de
Fontainebleau) et de la disparition du bocage breton, par suite du remembrement.
Le n° 12, « La géographie et sa physique », traite notamment de l’érosion des sols
et de la dégradation des couverts végétaux, de la « vocation des terres, ressources,
contraintes et développement rural », de la « géographie physique contre nature ».
Le n° 22 ( 1982) parle d’« Élisée Reclus : un écologiste avant l’heure »; le n° 24,
« Terres à hauts risques », présente l’« esquisse d’une géographie humaine des
risques naturels », du « risque climatique en Inde et production agricole ». Le n° 26,
« Écologie/géographie », est entièrement consacré aux relations de ces deux savoirs
scientifiques. Jean Tricart, qui a contacté pour ce numéro nombre des spécialistes de
l’écologie, est le promoteur d’une Écogéographie dont il exposa les principes et la
démarche d’analyse (approche géomorphologique, approche pédologique, ressources
en eau, aménagement rationnel du milieu rural) dans un ouvrage de 325 pages publié
en 1979 dans la collection Hérodote. En dépit de son grand intérêt méthodologique,
il ne suscita malheureusement ni l’attention des géographes, ni celle des écologistes.
À quoi sert Hérodote ?
On pourrait continuer les citations, et elles montreraient qu’Hérodote n’a pas
négligé les questions écologiques. Évidemment, cette revue de géographie et de
géopolitique s’est surtout penchée sur les différents conflits qui se sont déroulés,
en Europe notamment, depuis la fin de la guerre froide. Sa méthode d’analyse, qui
consiste à tenir compte des représentations contradictoires des protagonistes et de
la cartographie des rapports de forces sur le terrain, a parfois suscité des commentaires désobligeants, mais aussi fort embarrassés. Ainsi, le fameux n° 67, « La
question serbe » ( 1992), irrita fort les philosophes, qui considéraient comme scandaleux de cartographier l’enchevêtrement en Bosnie de nations devenues adverses.
Il est curieux de constater à quel point certains intellectuels, philosophes notamment, se refusent à examiner la carte surtout si elle montre la complexité spatiale
des entités politiques dont ils se font les défenseurs. Ces questions nationales si
difficiles à résoudre, la montée des mouvements identitaires, le discrédit dans
lequel on tient l’idée de nation, en France notamment, nous ont incités à consacrer plusieurs numéros de la revue au thème de la nation. Celle-ci, envisagée par
nous comme une idée-force géopolitique, correspond selon les pays à des représentations géopolitiques très différentes.
Les prochains numéros d’Hérodote traiteront de la géopolitique des grandes
villes, de la géopolitique de l’eau, de la Russie, de la mondialisation, de la géopolitique de l’insécurité, etc.
Pour conclure, à quoi sert la géopolitique et plus précisément Hérodote ?
À aider nombre de nos concitoyens à mieux comprendre des situations politiques
compliquées, en articulant les différents niveaux d’analyse spatiale et en confrontant les représentations contradictoires que diffusent les médias.
Pour en revenir à l’écologie, disons que les problèmes que dénoncent les écologistes sont de vraies et graves questions. Mais pour faire prévaloir leurs solutions,
les leaders écologistes sont eux aussi en quête de pouvoirs, et fort légitimement
ils sont de plus en plus concurrents d’autres forces politiques. Ne serait-ce qu’à ce
titre, le courant d’idées qu’est l’écologie politique mérite l’attention de ceux qui
se soucient de géopolitique.
[1]
Relèvent du premier ordre de grandeur les ensembles spatiaux qui se mesurent en dizaines
de milliers de kilomètres; du deuxième ordre les ensembles qui se mesurent en milliers de kilomètres; du troisième ordre, ceux qui se mesurent en centaines de kilomètres; relèvent du
quatrième ordre les ensembles qui se mesurent en dizaines de kilomètres et du cinquième ordre
ceux qui ont quelques kilomètres d’envergure; du sixième ordre, quelques centaines de mètres;
du septième ordre, quelques dizaines de mètres, etc. Cette façon de distinguer les différents
niveaux d’analyse spatiale est beaucoup simple et claire que le « jeu des échelles », dans lequel
se complaisent encore la plupart des géographes, malgré les contresens qu’il induit. Rappelons
qu’un même ensemble spatial peut être représenté à des échelles de réduction différentes et que
la carte dite « à grande échelle » représente de façon relativement détaillée des espaces de relativement petites dimensions, alors que la carte dite « à petite échelle » représente des espaces
relativement vastes, mais de façon beaucoup plus schématique. Lorsque l’on parle dans les
médias d’une « opération à grande échelle » parce qu’elle est menée avec de grands moyens sur
un territoire relativement vaste, il faudrait plutôt cartographiquement dire « petite échelle ».