2001
Hérodote
L’écologisme américain : des mythes fondateurs de la nation aux aspirations planétaires
François Duban
[*]
Dans les derniers jours de la campagne présidentielle de l’année 2000 aux États-Unis, l’environnement a pris une place qui, de ce côté-ci de l’Atlantique, a pu
paraître incongrue, ou à tout le moins inattendue, dans un pays que l’on imagine le
plus souvent voué au seul culte du dieu dollar. C’est ignorer que l’environnementalisme – terme par lequel on entend tout militantisme ayant pour objet la protection de la nature, ce qu’en Europe on appellerait écologie au sens politique – est
institutionnalisé aux États-Unis et s’accompagne d’une législation très stricte,
laquelle est jugée envahissante, voire tentaculaire, par nombre de citoyens. De
même, l’écologisme – l’idéologie qui s’appuie sur l’écologie en tant que science
pour proposer des principes normatifs pour réformer ou reconstruire la société – est
souvent perçu comme une idéologie de relève, potentielle mais menaçante. Après
l’effondrement des régimes communistes, l’écologisme est en effet décrit, par
certains du moins, comme le nouveau rival du capitalisme aux États-Unis.
Pour mieux comprendre cet état de choses, il faut apprécier la place qu’occupe
l’environnement, ou plus exactement la représentation de la nature, dans un pays
dont l’histoire fut justement trois siècles durant celle de la conquête de la nature
réputée sauvage. Dans ce qui suit, on souhaiterait montrer comment les mythes
fondateurs américains ont pu influencer, et influencent encore, l’écologisme, non
seulement aux États-Unis mais aussi dans le monde, en raison de l’emprise internationale dont bénéficie actuellement ce pays. Il convient de préciser d’emblée que
la vocation de cet article n’est pas de traiter des interventions, programmes ou
projets américains concernant l’environnementalisme dans le monde, mais de
proposer une vue de l’intérieur de la genèse du mouvement aux États-Unis, de sa
logique interne. Ainsi pourra-t-on espérer mieux comprendre les termes du débat
environnemental global et les modalités des interventions américaines dans le
monde, dont on ne donnera qu’un ou deux exemples.
On peut déjà noter qu’écologisme et démocratie américaine ont un point
commun, à savoir une visée universelle. Si l’écologie se veut l’étude des relations
qui relient entre eux les éléments d’un tout, elle peut avoir des prétentions à
devenir la science universelle. Quant à la démocratie américaine, elle a voulu dès
ses premiers instants se donner comme modèle au monde. Suivant en cela les
idées du siècle des Lumières, elle voulut tirer ses principes fondateurs de la nature,
et fit en conséquence des droits naturels des droits universels. Nous aurons l’occasion de voir combien la notion de droit est essentielle dans l’évolution de l’écologisme aux États-Unis. Encore faudrait-il, pour établir ces droits universels, que les
lois de la nature fussent avérées, reconnues comme scientifiquement établies pour
que la nature puisse jouer le rôle de modèle et de norme. Voilà encore un point
essentiel pour comprendre l’évolution récente du mouvement environnementaliste aux États-Unis ces dernières décennies.
En tout cas, les conséquences pratiques des représentations de la nature furent
décisives pour la croissance de la jeune république américaine dès les premiers
temps. La puissance de mythes originels liés à la nature et leurs manifestations
idéologiques, comme l’« agrarianisme » de Thomas Jefferson, accompagnèrent
l’expansion territoriale vers l’ouest. Le mythe de la « destinée manifeste » de
l’Amérique se fit ensuite la doctrine de la justification de cette conquête de la
nature sauvage à l’échelle d’un continent, et de l’appropriation des terres de ceux
qui l’habitaient, au nom de la civilisation, mission nationale. Lorsque l’expansion
trouva son terme au bord du Pacifique, ce fut l’impérialisme qui prit le relais de
cette mission qui se voulait de civilisation. Cette époque – les années 1890 –,
période charnière à bien des égards, vit la fin de la colonisation de terres
« sauvages ». La disparition de la frontière obligea la nation à prendre conscience
de la finitude de ressources naturelles jugées jusque-là illimitées. Deux mouvements virent alors le jour : la conservation – protéger la nature, mais continuer à
l’exploiter – et la préservation – respecter et préserver la nature –, qui ont de
manière apparemment indélébile marqué le mouvement écologiste américain. Ses
deux grands courants actuels, l’environnementalisme dominant anthropocentrique
et l’environnementalisme « radical », peuvent être vus comme les avatars contemporains respectivement de la conservation et de la préservation.
Cet enchevêtrement de thèmes liés aux représentations de la nature – nature
comme modèle universel, nature à conquérir, dominer et exploiter, nature à
respecter et protéger, environnementalisme institutionnalisé –, dans un pays qui
a conçu sa mission dès les origines comme étant celle de montrer la voie au reste
du monde, appelle au moins une question : dans quelle mesure peut-on dire que
l’écologisme est influencé par les mythes fondateurs américains ?
Dans ce qui suit, et pour tenter de répondre à cette question, la représentation
de la nature que se donnèrent les pères fondateurs sera tout d’abord examinée.
Cette représentation, héritée des Lumières, et l’universalisme qui en découla inspirèrent la Déclaration d’indépendance et la Constitution. Elle fut la matrice de
l’agrarianisme de Thomas Jefferson, qui sans nul doute a plus que tout autre
modelé le paysage américain jusqu’à nos jours, et ce à l’échelle d’un continent,
en donnant les moyens aux fermiers pionniers de soumettre la nature sauvage, la
prétendue wilderness. D’autres éléments sont à trouver à des époques plus
récentes. La conquête du continent achevée, vinrent les temps de la conservation
qui trouve ses prolongements dans l’environnementalisme américain dominant
contemporain. Fort de son succès et de son institutionnalisation, il a pu penser un
moment faire inscrire le droit à un environnement salubre dans la Constitution. Ila
cru même pouvoir donner comme mission à l’Amérique la lutte contre la pollution à l’échelle planétaire. Sœur jumelle de la conservation dans les années 1890,
la préservation, sous l’égide du barde de la nature John Muir, a pour avatar
contemporain l’écologie profonde. L’appellation peut surprendre. Ses partisans,
s’opposant à l’écologie « superficielle » (shallow ecology) de l’environnementalisme dominant anthropocentrique et à ses réformettes jugées insuffisantes pour
sauver la nature, ont choisi la voie de l’écologie « profonde » (deep ecology).
L’idéologie biocentrique et radicale de ce courant a inspiré grand nombre de petits
groupes influents et militants, aux États-Unis et dans le monde entier. Le militantisme est aussi la marque d’un autre mouvement proche de l’écologie profonde,
la justice environnementale des communautés noires, indiennes et hispaniques, lui
aussi marqué par les pères fondateurs et leur universalisme. Force est pourtant de
constater que l’environnementalisme est en crise, aux États-Unis du moins. Une
partie de l’explication de cette crise est à trouver dans ce que ses adversaires
appellent les outrances de l’intégrisme écologiste. Ces mêmes adversaires font
ressortir les insuffisances de la science en matière d’environnement. La science,
arbitre ultime car présumé irréfutable, se révèle incapable de définir des certitudes
qui serviraient de normes et de valeurs pour aider à dire le droit, ce qui d’ailleurs
n’est pas son rôle. Elle ne peut donc trancher dans les batailles juridiques touchant
à l’environnement. Dès lors, les Américains, peuple pragmatique par excellence,
cherchent au niveau local à établir un dialogue entre toutes les parties pour trouver
des solutions pratiques aux problèmes environnementaux. Une démocratie jeffersonienne est-elle en train de se recréer ?
De l’impact de la représentation de la nature au siècle des lumières :
la notion de droits naturels
Nature, vertu et droits naturels.
Importance de la nature dans les représentations mentales des pères fondateurs
Il est très vraisemblable que l’empirisme des Lumières ait séduit les Américains
pragmatiques. La « N »ature devenait objet d’étude, les esprits éclairés s’adonnant à l’expérimentation dans des laboratoires privés. On s’émerveillait de pouvoir
découvrir des lois naturelles et de pouvoir les appliquer. Il convient de préciser que
ces lois naturelles ne sont pas celles de notre physique, mais celles du monde vues
par le siècle des Lumières, où Dieu n’est pas seulement horloger d’un grand mécanisme universel dont on s’applique avec exaltation à découvrir les lois, mais le
Dieu de la nature, la nature de Carl von Linné, avec laquelle l’âme humaine est
en communion pour en pressentir les mystères. Tout un édifice philosophique en
découla. Aux États-Unis, Thomas Jefferson est sans nul doute le plus illustre représentant des Lumières. L’étude de la nature et les apports des philosophes européens
lui fournirent un socle sur lequel rédiger la Déclaration d’indépendance. Rappelons
ici les premières lignes de cette déclaration, qui bouleversa l’histoire universelle :
« Lorsque, dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour
un peuple de dissoudre les liens politiques qui l’ont attaché à un autre et de
prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les
lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l’opinion
de l’humanité l’oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation.
« Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les
hommes sont créés égaux; ils sont doués par leur Créateur de certains droits
inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du
bonheur. Les gouvernements sont établis par les hommes pour garantir ces droits,
et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une
forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la
changer ou de l’abolir, et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur
les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui
donner la sûreté et le bonheur. »
On voit ici le rédacteur de la Déclaration invoquer l’Histoire, les lois de la
nature, le Dieu de la nature et l’humanité. La Déclaration se place d’évidence dans
un cadre universel, ce qui lui permettra de servir de modèle à tout peuple épris de
liberté. Cet universalisme trouve son fondement dans les lois de la nature, lois que
l’on ne saurait dès lors nier puisque naturelles, et qu’il semble rationnel d’appliquer aux sociétés humaines. Pour ce faire, les droits naturels, dons du Créateur, le
Dieu de la nature, devront être garantis. En bref, la nature sert de norme.
La nature est aussi étroitement associée à la vertu et en est même la source. En
cela, les pères fondateurs ne faisaient que reprendre les principes des Lumières.
On peut ici mentionner le rôle essentiel que devait jouer la vertu dans la construction d’une république de grande taille, projet audacieux et révolutionnaire des
Américains dans le Nouveau Monde, lieu de toutes les utopies possibles. Les pères
fondateurs considéraient en effet que si les républiques des temps passés avaient
disparu, elles le devaient à la corruption. Une république de citoyens vertueux par
excellence, des fermiers aisés et instruits, devait donc assurer la pérennité d’institutions démocratiques sur la terre américaine, terre de la liberté.
Terre de liberté, l’Amérique républicaine devient le phare du monde, et le sens
qu’ont les Américains d’appartenir à une nation vertueuse leur confère une
mission à l’échelle planétaire. Cet avatar du sentiment qu’avaient les puritains
américains du XVIIe siècle d’avoir bâti une « cité sur la montagne » pour guider et
sauver les peuples égarés dans le péché devient donc un thème récurrent de la
culture américaine.
La mise en place de la démocratie : le mythe agrarien de Thomas Jefferson
Thomas Jefferson s’efforça de finaliser son projet d’une république de petits
fermiers, instruits (educated), vertueux et indépendants. Pour éviter le retour de la
tyrannie, et dans le droit fil de ce que l’on vient d’évoquer, il convenait d’assurer
l’indépendance politique des citoyens. Le meilleur moyen pour ce faire consistait
à leur donner l’indépendance économique. La nature américaine se montrerait
généreuse envers les petits fermiers, qui, dès lors assurés de bien vivre, seraient à
l’abri des pressions politiques. Pour ce qui est de la vertu, on a vu son importance
pour éviter à la république américaine la déchéance des républiques des temps
passés. Quant à l’éducation, c’était une autre manière d’assurer l’indépendance,
intellectuelle cette fois, de citoyens à même de faire montre d’esprit critique et
d’échapper ainsi à la propagande totalitaire de potentiels tyrans.
Ces principes posés, Thomas Jefferson s’attribua les moyens légaux de donner
corps à son projet. Ce furent la Land Ordinance de 1785 et la Northwest Ordinance
de 1787. Cette dernière stipulait que tout nouvel État constitué dans l’Ouest accéderait au sein de l’Union sur un strict pied d’égalité, les treize premiers États ne
jouissant d’aucun privilège particulier. Plus importante pour comprendre les
rapports de la nation américaine à la nature, la Land Ordinance de 1785. Des
géomètres fédéraux devaient cadastrer la wilderness pour déterminer d’immenses
bandes de terre allant d’est en ouest, divisées en townships de six miles de côté,
ces carrés étant eux-mêmes divisés en trente-six sections, qui devaient être
vendues aux enchères publiques, en théorie à de petits fermiers, en réalité, le plus
souvent, à des compagnies vouées à la spéculation foncière. Les produits de la
vente de la section portant le numéro 16 étaient destinés à l’entretien d’une école
publique. On reconnaît au passage le souci de Jefferson de faire de « ses » fermiers
des citoyens instruits. Ce qui importe ici, c’est de voir combien la raison humaine,
dans le droit fil de la philosophie des Lumières, impose un ordre géométrique à la
sauvagerie de la wilderness, faisant fi des accidents de terrain. Les grilles du
cadastre symbolisent la peur des pères fondateurs, Jefferson et George Washington
en premier, qui redoutaient un développement sauvage sur les terres de l’Ouest,
rendant impossible l’établissement d’une société policée.
Ce grand maillage plaqué sur la nature sauvage a imposé un ordre géométrique
anthropique sur les paysages de l’Ouest tout au long de l’histoire américaine. Parmi
les plus importants avatars de la Land Ordinance de 1785, citons le Homestead Act
de 1862, qui, en pleine guerre civile, montrait la détermination des nordistes à
imposer l’ordre WASP et la vision agrarienne et républicaine dans l’Ouest. De
nombreux immigrants européens et américains bénéficièrent de ses dispositions.
En 1902, le Reclamation Act lança un programme d’irrigation et de barrages pour
rendre possible un type d’agriculture européenne dans les étendues arides de
l’Ouest américain, permettant en théorie à de petits fermiers jeffersoniens de coloniser de nouvelles terres. De nos jours, les cartes routières des États de l’Ouest
disent combien la Land Ordinance de Jefferson a véritablement recréé les paysages.
De même, on peut imputer à l’ordre géométrique des pères fondateurs les coupes
claires, en carré, pratiquées par le Forest Service, l’équivalent de notre Office
national des Forêts. Les paysages ravagés par les damiers des coupes claires ont
d’ailleurs soulevé les protestations des écologistes du Nord-Ouest pacifique.
De la conservation à l’environnementalisme anthropocentrique :
le droit à un environnement salubre
Gifford Pinchot et la conservation
Il y a quelque ironie à constater de nombreuses similitudes entre l’idéal jeffersonien et celui de Gifford Pinchot ( 1865-1946), la figure de proue de la « conservation » aux États-Unis au tournant du siècle. L’approche de Pinchot fut marquée,
comme l’était celle de Jefferson, par l’anthropocentrisme qui caractérise la vision
de la nature, et plus exactement de ses ressources, par l’Homo americanus blanc
depuis son arrivée sur le continent. La nature est au service de l’homme, c’est
d’ailleurs ce qu’affirme la Bible. De même, très jeffersonien fut le souci des
progressistes, dont Pinchot était l’un des membres les plus éminents, d’assurer le
bonheur des citoyens ordinaires. Mais ce bonheur était du ressort de l’État fédéral,
dont Jefferson avait toujours combattu la trop grande emprise. La conservation,
au contraire, était l’œuvre d’une équipe fédérale réunie autour de l’énergique
Theodore Roosevelt. Clairement affirmé était le souci des progressistes de ne plus
gaspiller les ressources naturelles du pays. C’est d’ailleurs là l’origine probable du
nom de « conservation ».
Le concept de conservation est donc né à la fin du XIXe siècle. Bien que la
conservation concerne essentiellement les réserves en eau et en bois d’œuvre, on
peut affirmer que son nom reste associé à celui des forêts nationales, dont la
gestion est assurée par le Forest Service, une administration fédérale mise en place
justement par Pinchot. Formé en France (école de Nancy) puis en Allemagne, ami
de Theodore Roosevelt, il marque d’une empreinte indélébile la foresterie américaine et demeure la grande figure du progressisme. La conservation est donc un
élément fondamental de l’ère progressiste aux États-Unis ( 1890-1912), laquelle
peut être interprétée comme le prolongement du populisme ( 1884-1900), mouvement essentiellement rural qui fut la manifestation de l’entrée dans l’ère industrielle et urbaine d’une Amérique pour laquelle le rêve jeffersonien semblait à
jamais irréalisable, puisqu’il n’y avait plus de réserves de terres libres après la fin
de la « frontière » ( 1890). La conservation dénonça et combattit la corruption du
monde politique par les démagogues sachant capter le vote des immigrés récents
dans les grandes cités de l’Est, mais elle fut aussi réaction contre les corruptions
d’une ploutocratie capitaliste insolente qui trouvait dans le darwinisme social une
justification « naturelle » à son pouvoir. Theodore Roosevelt et les progressistes
voulurent redonner au peuple américain le contrôle sur les biens nationaux, en
d’autres termes, sur les réserves minières, forestières, hydrauliques du domaine
fédéral, lequel se trouve essentiellement dans l’Ouest. La conservation avait pour
mot d’ordre l’usage avisé des ressources (wise use), ce qui impliquait une gestion
scientifique des forêts en particulier. Le scientisme de l’époque ne pouvait mettre
en doute les principes inculqués dans les écoles forestières, les savants ne pouvant
que détenir la vérité. La conservation fut donc un souci de préserver non pas la
nature pour la nature elle-même et ses valeurs intrinsèques, mais la nature en tant
que dispensatrice de ressources. Elle fut fondamentalement anthropocentrique.
Autre point important à relever dans le cadre d’une étude inscrite dans la perspective écologiste : le souci de préserver les ressources naturelles nationales, en
particulier les forêts, en songeant aux besoins des générations futures. Ce souci est
devenu la marque du mouvement écologiste contemporain, pour qui il faut penser
l’avenir de la planète non pas en termes de rentabilité immédiate, mais au long
terme pour un développement durable, pour les générations à venir. En 1910, dans
son livre The Fight for Conservation, Pinchot résume ainsi sa pensée :
« Ce que défend avant tout la conservation, c’est l’idée de faire de ce pays le
meilleur endroit possible où vivre, à la fois pour nous et pour nos descendants. [...]
La conservation représente le mouvement le plus démocratique que ce pays ait
connu depuis une génération. Ses tenants considèrent que les citoyens ont non
seulement le droit, mais aussi le devoir de contrôler l’utilisation faite des
ressources naturelles, qui sont la grande source de prospérité. De même ils considèrent que la mainmise sur ces ressources par les intérêts privés, à moins que leurs
opérations ne soient sous contrôle public effectif, est un mal. La conservation est
l’application du sens commun aux problèmes communs pour le bien commun. »
La conservation mit donc un frein à la gabegie dont se rendirent coupables
les barons voleurs de l’ère du capitalisme sauvage. Elle annonçait la prise de
conscience environnementale contemporaine sur les limites des ressources naturelles en ce qu’elle sonnait le glas du mythe d’un Ouest aux forêts, aux fleuves et
aux terres inépuisables. Elle fut utilitariste et ne renia pas les lois du marché : même
s’il faut nuancer, on attend toujours du Forest Service qu’il fasse des bénéfices. Elle
associa science, démocratie et anthropocentrisme. En rattachant le Forest Service,
la principale administration née de son avènement, au ministère de l’Agriculture,
Pinchot ne put lui éviter les vicissitudes de la vie politique. Le service, tant qu’il a
pu apporter des retombées économiques favorables dans les communautés impliquées, a été accepté. Il a même été très populaire jusqu’à une date récente. Mais le
vieil antifédéralisme enraciné dans l’Ouest s’est réveillé au moment où l’abattage
a été freiné sous la pression des écologistes (années quatre-vingt-dix).
L’institutionnalisation et les dérives de l’environnementalisme anthropocentrique :
le droit à un environnement salubre ?
L’environnementalisme américain est largement l’héritier de la conservation,
et le terme de conservationists est encore utilisé pour désigner les écologistes
américains. L’accroissement des activités industrielles et agricoles, pendant et après
la Seconde Guerre mondiale, entraîna la dégradation rapide et visible du milieu
naturel. Lorsque les baby boomers firent entendre leur voix dans les années
soixante, la contestation remit en cause un système de valeurs jugées trop contraignantes et nourrit tout un ensemble de mouvements, dont le plus célèbre fut celui
de Martin Luther King pour les droits civiques. Dire que l’environnementalisme
fit partie de cette vague contestatrice n’est pas faux, mais de nombreux observateurs
ont relevé que cette soudaine ardeur verte, qui gagna toutes les couches de la
population ou presque, fut si vite et si bien canalisée par un pouvoir empêtré au
Viêt-nam que sa spontanéité est suspecte. Quoi qu’il en soit, Earth Day ( 22 avril
1970), qui mobilisa des millions d’Américains pour ce premier « Jour de la
Terre », est d’ordinaire considéré comme le début de l’environnementalisme aux
États-Unis. Ce nouveau mouvement se scinda en deux grands courants, l’environnementalisme dominant anthropocentrique, héritier de la conservation, et l’environnementalisme radical, biocentrique, fils spirituel de la préservation abordée
ci-après. L’environnementalisme dominant est sans aucun doute l’émanation des
aspirations d’une population blanche aisée, soucieuse d’un cadre de vie agréable
et salubre, voulant sauvegarder ce qui reste de wilderness originelle dans les parcs
nationaux et partout où ce sera possible. Il faut bien insister sur ce lien profond
entre environnementalisme américain et protection de la nature sauvage. Curieusement, c’est lorsque ses derniers arpents sont menacés que dans un élan vaguement romantique une population essentiellement citadine s’attache à sauver
les paysages grandioses qui ont tant contribué à forger l’identité nationale dès les
premiers temps.
Ce courant anthropocentrique s’institutionnalisa très vite et se donna les moyens
d’améliorer la qualité de l’environnement et la préservation des zones de nature
inviolées. Avant même Earth Day, le président Nixon signa le National Environmental Policy Act (NEPA) le 1er janvier 1970, créant le Council on Environmental
Quality (CEQ), corps de conseillers spéciaux chargés de l’environnement auprès du
Président, et l’Environmental Protection Agency (EPA). L’EPA, la grande agence
fédérale chargée de veiller à la bonne application de la législation environnementale, regroupe soixante-trois agences auparavant éparpillées entre douze ministères
et départements spécialisés. L’institutionnalisation de l’environnementalisme fut
complétée par : une législation impressionnante ( Wilderness Act de 1964, Clean
Air Act de 1970, Clean Water Act de 1972 en sont quelques exemples); des
groupes de pression puissants à Washington; de nouvelles organisations (comme
l’Environmental Defense Fund, créé en 1967); et, bientôt, le recours régulier et
efficace à la procédure pour faire appliquer des lois de plus en plus rigoureuses.
Mais ce mouvement, très bon chic bon genre, a conscience aussi qu’en politique
il faut savoir faire des compromis. Il apprend à dialoguer avec des industriels, qui
déjà récupèrent l’engouement du grand public pour la protection de la nature,
devenue un thème favori des agences de publicité.
À cette institutionnalisation correspond la rapide professionnalisation du
mouvement. Les grandes organisations environnementales s’installent à
Washington et recrutent une armée d’experts scientifiques et juridiques pour
constituer ce que leurs détracteurs appellent le plus puissant groupe de pression
de la capitale fédérale. Un mouvement aussi puissant et doté d’un arsenal législatif considérable peut faire croire au grand public que, les problèmes environnementaux étant désormais pris en charge, il n’y a plus lieu de se mobiliser. Il faudrait
nuancer en mentionnant que lorsque l’administration Reagan annonça maladroitement qu’elle remettait en cause la protection des zones de nature sauvage, une
levée de boucliers impressionnante força le secrétaire de l’Intérieur James Watt à
démissionner en 1983. L’environnementalisme est une composante latente mais
avec laquelle il faut compter aux États-Unis. Mais ce courant dominant anthropocentrique ne s’attaque pas aux problèmes de fond, aux sources de la pollution et
de la dégradation du milieu. Il est toujours déconcertant de trouver une kyrielle de
corbeilles destinées à recevoir les différentes qualités de papier des feuilles mises
au rebut au pied des photocopieurs dans un pays qui ne veut pas renoncer à un
mode de vie aisé où l’automobile dévore le temps, les ressources énergétiques et
l’espace. L’environnementalisme dominant se contente de réformes ponctuelles
pour résoudre de façon pragmatique des problèmes isolés. Il fait partie de la vie
politique, économique, sociale du pays. La presse l’a souligné :
« À moins d’être bûcheron dans le Nord-Ouest ou pétrolier dans l’Arctique,
l’environnementalisme est maintenant un état d’esprit accepté. Un candidat républicain à la Maison-Blanche [Bush] se déclarait environnementaliste. Dans un
sondage publié récemment par le Los Angeles Times, les Américains employaient
le terme “écolo” pour se décrire plus souvent qu’ils n’utilisaient des mots comme
Démocrate, Républicain, homme d’affaires, conservateur ou libéral. »
L’institutionnalisation de l’environnementalisme aurait pu déboucher sur un
amendement de la Constitution, ce qui fut envisagé dès 1970. Dans son message sur
l’état de l’Union, le président Nixon considérait qu’il convenait de débattre sur les
moyens d’assurer à chaque citoyen un environnement salubre. Le sénateur Gaylord
Nelson, responsable du projet Earth Day, lança alors l’idée d’un amendement de
la Constitution allant dans ce sens. L’entreprise n’a pas abouti, mais il y est fait
allusion de temps à autre dans les discours environnementalistes. Il est néanmoins
remarquable qu’une fois encore une question d’intérêt national renvoie à la notion
de droit, à la Constitution, aux mythes fondateurs.
Un écologisme anthropocentrique aux visées planétaires :
la nouvelle mission de l’Amérique
Les réalisations de l’environnementalisme institutionnalisé aux États-Unis sont
indéniables. La qualité de l’air et de l’eau en particulier a été sensiblement
améliorée dès les premières années de la mise en application de la nouvelle législation environnementale. Forts de ces acquis, certains, imaginant que leur pays n’a
plus d’autre « empire du mal » que la pollution à combattre après l’effondrement
du communisme, se demandent dans quelle mesure il ne pourrait pas servir de
modèle, une fois encore, pour les autres nations. La presse à grand tirage s’en fit
l’écho à la fin des années quatre-vingt, lorsque Time publia ces lignes :
« [Les Américains sont persuadés] que l’Amérique doit jouer un rôle de dirigeant
[en ce qui concerne les problèmes de l’environnement]. Non seulement les États-Unis sont une nation riche, de technologie avancée, en position d’aider les autres à
parvenir à un développement durable, mais ils en ont la responsabilité, moralement
parlant. Après tout, ils consomment une quantité disproportionnée des ressources
mondiales. [...] Mais il semble que l’argument majeur en faveur d’un leadership
américain en matière d’environnement relève d’un certain idéal. Ronald Reagan
adorait chanter les louanges du rôle unique de l’Amérique en tant que “cité sur la
montagne” comme modèle dont on pouvait s’inspirer en matière de démocratie et
de libre entreprise. Maintenant qu’une bonne partie du monde semble avancer sur
la voie de la démocratie, les États-Unis devraient porter leurs regards sur une autre
mission, plus urgente et encore plus noble, celle de sauver la planète. »
Il va sans dire que de telles aspirations font plus que sourire nombre d’écologistes
militants de par le monde, mais il n’en reste pas moins vrai que, suivant en cela une
tradition nationale bien établie comme nous l’avons montré, l’Amérique une fois
encore se pose en modèle. Cependant, dans les rangs des environnementalistes
américains eux-mêmes, de nombreuses voix s’élèvent contre ceux qui voudraient
citer les États-Unis en exemple. Elles appartiennent au courant biocentrique.
De la préservation à l’écologie profonde : la réémergence
de la question des droits, droits de la nature ou droits naturels
Henry Thoreau, John Muir et la préservation
L’autre courant de l’environnementalisme américain, le courant biocentrique,
peut être vu comme l’avatar de la préservation de la fin du XIXe siècle. On peut en
voir les premières manifestations dès les écrits de l’ermite de Concord, Henry
David Thoreau ( 1817-1862), la figure la plus marquante du transcendantalisme
américain après, ou avec, Emerson. Si l’on accepte de considérer le transcendantalisme comme l’une des manifestations du génie national en ce qu’il met l’accent
sur l’expérience et la sensibilité de la personne individuelle, et s’inscrit en plein
dans une tradition qui fait de l’expérience religieuse personnelle dans la nature une
donnée fondamentale de l’expérience américaine, on pourra mieux apprécier dans
ce qui suit les raisons qui ont fait le succès de l’écologie profonde aux États-Unis.
Henry D. Thoreau figure au premier rang des grands auteurs américains pour
son Walden, journal d’une retraite pastorale au bord du lac du même nom, au nord
de Boston. Ce transcendantaliste, qui peut faire figure d’excentrique, chercha dans
la solitude des bois l’expérience de l’existence dépouillée des conventions ordinaires. En binant ses haricots et en observant les fourmis, il faisait la redécouverte
du monde et en donnait un compte rendu surprenant. Voici ce qu’en dit Roderick
F. Nash, critique américain contemporain proche de l’écologie profonde :
« Dans son journal pour l’année 1857, il écrivait : “Je ne tiens pas les autres
animaux pour des bêtes au sens ordinaire.” Il considérait les perches arc-en-ciel,
les plantes, les moufettes et même les étoiles comme des compagnons et des
voisins. [...] Pas de hiérarchie ni de discrimination dans le concept de communauté
chez Thoreau. “Ce que nous appelons la sauvagerie, écrivait-il en 1859, est une
civilisation autre que la nôtre”. »
Nash, pour faire figurer Thoreau au rang des précurseurs de l’écologie
profonde et de son holisme biocentrique– qui voit le monde comme un ensemble
interdépendant d’éléments où la valeur première est la vie –, fait ressortir l’égalité de toutes les formes du vivant aux yeux du barde de Walden, plantes, animaux,
sans parler des astres, une vision qui règle son compte à l’anthropocentrisme des
cultures occidentales. Dans la mesure où Thoreau est l’un des auteurs les plus lus
par le public cultivé américain, on peut effectivement concéder qu’il a préparé le
terrain pour une autre perception de la nature et de ses habitants, où l’égalité des
formes du vivant, le bio-égalitarisme, ne fait pas hausser le sourcil ou les épaules.
Son œuvre alimente de nombreuses recherches par les critiques contemporains
spécialistes de la littérature de la nature (nature writing), très en vogue dans les
universités américaines.
Contemporain de Gifford Pinchot, John Muir ( 1838-1914), le père de la préservation, est un autre précurseur de l’écologie profonde. Il retrouve le sacré dans la
nature sauvage californienne, qu’il parcourt en longues randonnées solitaires, un
quignon de pain en poche, se réchauffant aux sources d’eau chaude dans les
sierras. Cet immigrant écossais trouve dans la wilderness la présence d’un Dieu
plus aimable que celui de la Bible de son père et renoue avec l’expérience très
américaine d’une initiation de l’ordre du religieux au sein de la nature. Il rapporte
de ses excursions des notes – dix volumes, sans compter les articles pour divers
magazines– qui reçoivent un accueil très favorable. À l’époque où la « frontière »
vit ses derniers moments, Muir perçoit ce que la perte de l’existence des derniers
espaces de nature vierge peut signifier dans un monde obéissant à la dictature des
chronomètres, soumis à l’empire du machinisme et privé du chant du monde par
l’urbanisation. Il milite pour la sauvegarde des paysages de Yosemite, dont il
réussit à faire un parc national ( 1890), et fonde à San Francisco le Sierra Club, la
plus représentative des grandes organisations environnementales de nos jours.
Muir est surtout connu comme chef de file de la préservation, qui présida grandement à l’établissement des parcs nationaux aux États-Unis. La préservation se
caractérise par le souci premier de préserver la nature sauvage intacte, pour elle-même et non plus pour satisfaire des aspirations anthropocentriques, qu’elles
soient d’ordre esthétique ou romantique. Pourtant, la nature devient temple où
peuvent se donner libre cours des sentiments imprégnés d’un vague mysticisme et
de religiosité. Muir apprend à ses lecteurs que rien ne saurait remplacer l’expérience directe de la nature sauvage, laquelle conduit à la révélation : il n’existe pas
sur terre, selon lui, de réactifs chimiques aussi sensibles que ceux de l’âme
humaine. On reconnaît ici l’influence du transcendantalisme alors à son apogée,
et l’une des origines possibles de thèmes semblables dans l’écologie profonde, qui
elle aussi comporte une dimension religieuse inavouée. De plus, en redécouvrant
l’interdépendance de tout ce qui existe dans l’univers, Muir fit là aussi figure de
précurseur de l’écologisme et du holisme, un de ses fondements essentiels. Ces
mots de Muir sont souvent cités dans la littérature environnementale : « Lorsqu’on
essaie de considérer isolément un objet quelconque, on s’aperçoit qu’il est relié à
tout le reste de l’univers. » Même si Muir n’est pas le premier à le dire, il est
parmi les premiers à l’écrire outre-Atlantique. C’est une autre raison qui fait de
lui un précurseur de l’écologie profonde.
L’écologie profonde : écologisme militant planétaire pour les droits du vivant
Au sein de l’environnementalisme radical, l’écologie profonde apparaît comme
le mouvement le plus important tant par ses productions théoriques en matière
d’idéologie pure et d’éthique de la nature, à laquelle elle reconnaît des droits, que par
l’activisme de ses sympathisants. Soulignons dès à présent le fait que l’écologie
profonde n’est pas à proprement parler uniquement américaine, mais, comme le veut
le principe holiste, mondiale, pour ne pas dire « globale ». On doit au Norvégien
Arne Naess l’article fondateur « The Shallow and the Deep, Long-Range Ecology
Movements : A Summary
[1] ». Rappelons que l’écologie profonde réfute l’approche
de l’environnementalisme dominant, dont elle juge les réformes ponctuelles comme
autant de remèdes superficiels
(shallow) à une dégradation environnementale qui
exige une révolution écologique, en profondeur
(deep ecology), si l’on veut espérer
sauver la planète. Cette écologie n’a rien de scientifique, et d’ailleurs se méfie de
la science. Elle lui préfère le travail sur soi, l’expérience personnelle directe de la
nature, ce qui n’est pas sans rappeler l’approche de Muir et des transcendantalistes
et une certaine tradition très américaine de l’expérience religieuse. Elle connaît
d’ailleurs un réel succès aux États-Unis, particulièrement dans les milieux universitaires, où elle cousine avec le politiquement correct. Elle fournit une base théorique à la littérature de la nature contemporaine et à l’écocritique
(ecocriticism ),
forme de critique littéraire mais qui peut aussi déborder vers des thèmes plus politiques. La revue la plus prestigieuse en la matière est
Environmental Ethics. Elle
réfute le dualisme cartésien et l’anthropocentrisme des philosophies occidentales.
Ses deux traits essentiels sont l’appel à l’épanouissement de soi, mais un soi qui
pour se réaliser doit se percevoir comme ensemble de relations peu à peu élargies
au reste de la biosphère, un soi qui devrait à la limite s’y diluer. Seconde caractéristique : le principe d’égalité biocentrique, autrement dit, l’égalité en droit à la vie
de toutes les formes du vivant. En bref, l’écologie profonde fournit un socle théorique aux militants écologistes les plus déterminés, aux États-Unis et dans le monde,
on songe notamment à Greenpeace. Pour sauver des arbres, ces militants y plantent
des clous destructeurs de tronçonneuses et de contrats juteux, ou pour empêcher la
mise en eau d’un nouveau barrage s’enchaînent à des rochers, ou encore sautent à
pieds joints dans un ciment à prise rapide pour barrer la route aux bulldozers. Ce
sont là quelques exemples d’écosabotage, pratiqué par les premiers adhérents d’un
groupe environnemental radical, « Earth First ! », dont le nom reste associé à l’écologie profonde, qu’ils ont fait connaître au grand public aux États-Unis.
Ces agissements peuvent sembler relever du folklore écolo, mais ils montrent
à quel point l’écologie profonde a pu convaincre et pousser ses adeptes à l’action.
Il faut surtout mesurer sa véritable influence sur un autre terrain, celui de l’idéologie. L’écologie profonde est en effet grande pourvoyeuse de littérature environnementaliste et écologiste dans le monde, et ses idées et principes font leur
chemin. Il lui fut longtemps reproché d’être un amalgame confus de spiritualisme
oriental, d’une certaine tradition mystique, telle que la présenta Aldous Huxley
dans son ouvrage The Perennial Philosophy ( 1946), d’éléments de la vision du
monde des Indiens d’Amérique et des premières théories de l’écologie en tant que
science, dont elle fit ses mythes. Sans doute pour répondre à cette critique, Devall
et Sessions en définirent les principes en 1985.
Les principes de l’écologie profonde se résument en huit points :
- 1. – Le bien-être et l’épanouissement de la Vie sur la Terre ont une valeur par
eux-mêmes (on peut dire encore : valeur intrinsèque, valeur inhérente). Ces
valeurs sont indépendantes des considérations utilitaires que l’homme peut porter
sur le monde non humain.
- « 2. – La richesse et la diversité des formes de vie contribuent à la réalisation
de ces valeurs et sont aussi des valeurs en elles-mêmes.
- « 3. – Les êtres humains n’ont pas le droit de réduire cette richesse et cette
diversité sauf si des besoins vitaux sont en jeu.
- « 4. – L’épanouissement de la vie et des cultures humaines est compatible avec
une diminution significative de la population humaine. L’épanouissement de la vie
non humaine requiert une telle diminution.
- « 5. – À l’heure actuelle, les interventions de l’homme dans le monde non
humain sont excessives, et la situation se détériore rapidement.
- « 6. – Il faut donc revoir nos pratiques. Ces pratiques affectent les domaines de
l’idéologie, de la technologie et de l’économie dans leurs fondements. Il en résultera un état de choses profondément différent de ce qu’il est à présent.
- « 7. – Idéologiquement, le changement consiste essentiellement à savoir apprécier la qualité de la vie (savoir donner tout leur prix à des situations qui le méritent) plutôt que de s’en tenir à un niveau de vie toujours plus élevé. La différence
entre quantité et qualité sera profondément ressentie et comprise.
- « 8. – Ceux qui adhèrent aux principes ci-dessus ont l’obligation morale d’essayer, directement ou non, de mettre en œuvre les changements nécessaires. »
La lecture de ces quelques principes donne une idée de l’ampleur de la révolution philosophique proposée par l’écologie profonde. On l’a d’ailleurs comparée
à la révolution copernicienne. Il s’agit rien moins que d’éliminer l’anthropocentrisme et de s’attaquer à l’humanisme en instituant le bio-égalitarisme. Peut-on
néanmoins faire du bipède anthropique une espèce ordinaire égale aux autres
quand elle est la seule à savoir définir une éthique, fixer des droits, et s’attacher à
faire respecter ces droits, les siens et ceux des autres espèces ?
De nombreux critiques ont sévèrement condamné les principes de l’écologie
profonde. En France, Luc Ferry a proposé une étude de la pensée écologiste où figurent des jugements sévères à l’égard des amis d’Arne Naess et du travail de sape de
l’humanisme auquel ils se livrent
[2]. Les implications du principe numéro 4 sont en
particulier inquiétantes. De quelles populations va-t-on réduire le nombre ? Et
comment ? Nous relèverons un seul exemple parmi d’autres des dangers potentiels
de la logique écologiste portée à l’extrême. Faisant allusion aux famines sévissant
dans le tiers-monde, Garrett Hardin, écologiste extrémiste, écrivait :
« La juste répartition des richesses est un luxe que ne peut s’offrir un pays si
ses ressources sont englouties pour faire vivre sa population pléthorique. [...]
Comment pouvons-nous aider un pays à échapper à la surpopulation ? Il est clair
que la pire des choses à faire serait d’envoyer de la nourriture. [...] Envoyer des
bombes atomiques serait plus charitable... »
On fera grâce au lecteur de la suite.
En ce qui concerne les pays développés, on notera là encore la révolution
sociale et économique qu’entraînerait l’application de ces principes. Comment
imaginer, aux États-Unis en particulier, une réduction drastique du train de vie, un
renoncement au superflu, chose très nécessaire, ainsi qu’aux douceurs d’une civilisation qui permet de vivre dans le désert et d’en admirer la beauté au quotidien ?
Il est évident que la société américaine, dont certains membres peuvent être
séduits par le discours de l’écologie radicale, qui fait vibrer en eux l’appel de la
wilderness, ne peut pas accepter le démantèlement d’une économie bâtie sur
la production de masse, le gaspillage et la croissance économique.
Après avoir exposé les grandes lignes de l’écologie profonde, une question se
pose dans le cadre de notre sujet : l’écologie profonde est-elle un mouvement
mondial, comme elle aspire à l’être, ou reste-t-elle typiquement américaine ? Dans
ce cas, son influence planétaire indéniable serait de l’ordre de l’impérialisme
culturel américain, comme l’avancent certains, un point examiné plus bas. Elle se
présente bien comme une idéologie globale dont les adeptes américains ne seraient
que des écologistes profonds parmi d’autres. Il n’en reste pas moins que les
moyens en termes de recherche en milieu universitaire, en ressources matérielles
et financières rendent très influents les écologistes profonds d’outre-Atlantique à
l’échelle mondiale. Les débats d’idées qui inspirent la littérature environnementale internationale sont largement dominés par des thèmes appartenant à l’écologie
profonde et par des considérations très politiquement correctes. Cette littérature
sous influence américaine a pour grands prêtres Bill Devall, George Sessions,
coauteurs de Deep Ecology : Living as if Nature Mattered ( 1985), Gary Snyder,
même si Arne Naess, norvégien, en est le père, et si Warwick Fox, australien, en
est un autre théoricien. Pour preuve de cette appartenance américaine : l’attachement des écologistes profonds à la sauvegarde de la wilderness, notion on ne peut
plus américaine. C’est la thèse de Ramachandra Guha, universitaire indien.
Dans un article très souvent cité
[3], Guha affirme que derrière les principes
biocentriques et bio-égalitaristes de l’écologie profonde se profile l’obsession
séculaire de la préservation et de l’environnementalisme américains, à savoir la
sauvegarde des derniers arpents de
wilderness nationale. Cet attachement a très bien
été analysé par Roderick F. Nash dans son magistral
Wilderness and the American
Mind
[4]. Guha, quant à lui, affirme sans ambages que l’écologie profonde, n’en
déplaise à ses fondateurs qui affirment son universalité, est bien américaine :
« Mon approche de l’écologie profonde demeure essentiellement de nature
historique et sociologique, plutôt que philosophique. Je m’attache tout spécialement à montrer l’enracinement culturel d’une philosophie qui aime à se présenter
comme ayant une portée universelle. J’avance deux arguments principaux : premièrement, que l’écologie profonde est dans sa quintessence américaine, et, en dépit
de quelques ressemblances d’ordre rhétorique, que les buts sociaux et politiques de
l’environnementalisme radical dans des contextes culturellement distincts (par
exemple en Allemagne ou en Inde) sont bien différents. Deuxièmement, que les
conséquences humaines de la mise en œuvre de l’écologie profonde à l’échelle du
monde (ce qui est le but de ses adeptes) sont en vérité très graves. »
Peut-être conviendrait-il de donner une interprétation légèrement différente en ce
qui concerne l’américanité ou l’universalisme de l’écologie profonde. Nous avons
vu que l’un des thèmes récurrents dans l’histoire américaine consiste à se donner
une mission universelle. Il est alors bien difficile de distinguer entre ce qui serait
proprement américain et le caractère universel dans l’écologie profonde. Cela
n’enlève en rien le sentiment que peuvent avoir les pays du tiers-monde d’être
l’objet d’un impérialisme américain, fût-il écologiste, lorsque les organisations environnementales comme le WWF, perçu à tort ou à raison comme américain, viennent
chez eux pour mener à bien des opérations de sauvegarde des espèces menacées, que
ce soit par bio-égalitarisme ou par souci de préserver la nature sauvage.
Guha s’indigne de voir en Inde des populations paysannes déménagées pour
faire place au tigre. Il dénonce là une attitude de nantis qui méprisent le sort des
plus pauvres au nom d’une politique environnementale sélective, qui mettent la
survie du tigre avant d’autres menaces au moins aussi importantes pour l’écosystème local et global, comme la pollution de l’air et de l’eau, l’érosion des sols, la
déforestation. Elles touchent les plus démunis, qui eux seraient parvenus à un
équilibre écologique dans leur relation à l’environnement. L’écologie profonde
ferait-elle fi de l’humain ? Guha écrit :
« Dans la mesure où l’Inde est un pays depuis longtemps humanisé et densément
peuplé, où les populations rurales ont trouvé un équilibre subtil dans leur relation à
la nature, la création de réserves sur certains espaces de nature sauvage a eu pour
résultat le transfert direct de ressources des habitants pauvres vers les riches. Ainsi
le projet Tigre, un réseau de parcs salué par la communauté écologiste internationale comme étant une réussite remarquable, met en conflit direct les intérêts du tigre
contre ceux des paysans pauvres vivant sur et autour de la réserve. La création de
réserves pour le tigre n’a pu être possible que par le déplacement de villages existants et de leurs habitants; leur gestion exige l’interdiction permanente de la
présence de paysans ou de leur bétail. C’est à l’initiative de deux groupes sociaux
que furent mis en place des parcs pour grands mammifères comme le tigre, le rhinocéros ou l’éléphant. Il s’agit tout d’abord d’un groupe d’anciens chasseurs devenus
écologistes et appartenant essentiellement à l’élite féodale indienne en déclin, et en
second lieu, des représentants d’organisations internationales comme le WWF et
l’IUCN, lesquelles cherchent à transplanter sur le sol indien le système américain
de parcs nationaux. En aucun cas ne furent pris en compte les besoins de la population locale, et, comme dans de nombreuses régions d’Afrique, les réserves sont
gérées avant tout au bénéfice de riches touristes. Jusqu’à une époque très récente, la
sauvegarde d’espaces naturels sauvages a été perçue comme politique environnementale normale par l’État et l’élite écologiste; en conséquence, les problèmes environnementaux qui pèsent bien plus directement sur la vie des pauvres– par exemple,
l’approvisionnement en combustible, en foin, en eau –, l’érosion des sols, la pollution de l’air et de l’eau n’ont pas été traités de manière satisfaisante. »
L’émotion que suscita cet article publié dans
Environmental Ethics en 1989
[5] fut
d’autant plus considérable que l’écologie profonde croit trouver certaines de ses
origines dans la tradition philosophique de l’Orient, dont l’Inde est la source. Politiquement correcte dans son respect absolu des droits des minorités, elle se veut
aussi sensible à leur sort. Les échanges de vues continuent sur la toile, dont il faut
souligner le rôle majeur comme véhicule d’une idéologie qui veut sauver la planète.
Un rejet similaire de l’environnementalisme blanc, qu’il soit profond ou dominant, est opéré par un mouvement dans lequel on croit voir la nouvelle chance
d’un environnementalisme américain manifestement en crise, que ce soit en raison
des compromissions consenties par les grandes organisations environnementales
du courant dominant ou de l’extrémisme biocentrique de l’écologie profonde, dont
les retombées légales font hurler les propriétaires fonciers regroupés au sein du
Wise Use Movement. Ce nouveau mouvement américain, appelé Justice environnementale (Environmental Justice), est essentiellement celui de minorités trop
souvent victimes de la pollution de l’homme blanc. Il nous intéresse au premier
chef en ce qu’il se donne lui aussi un cadre universel inspiré de la Constitution des
États-Unis, et des principes à l’échelle de la planète, avec, implicitement, le rôle
de modèle, une fois encore, pour les populations de couleur du tiers-monde.
La Justice environnementale : militantisme aux aspirations universelles
pour faire respecter les droits des minorités
Les tenants de l’Environmental Justice rejettent donc le monde de l’homme
blanc, qui n’est pas admis dans leurs conseils d’administration. Il est pourtant
frappant de relever dans le préambule des principes établis en octobre 1991 par le
Premier Sommet des groupes environnementaux de gens de couleur
[6] à Washington
une allusion on ne peut plus claire aux fameux
We the People, premiers mots de
la Constitution. Même si l’on considère que c’est là le moyen pour des communautés trop souvent victimes d’une injustice écologique flagrante, recevant dans
leur voisinage les déchets toxiques de la grande industrie, d’interpeller la société
blanche et de la mettre devant ses contradictions, il n’en reste pas moins que ces
simples mots s’inspirent des mythes fondateurs de la nation américaine, majoritairement blanche, mais dont le projet initial reste universel.
À tel point que Roderick F. Nash a pu relire l’histoire de la nation américaine
comme l’application laborieuse mais irrésistible des principes de la Constitution
aux minorités. Une fois encore, il s’agit de droits, ceux que garantit la Constitution,
peu à peu accordés à des cercles toujours élargis de citoyens américains, ou d’êtres
vivants, voire désormais d’écosystèmes relevant de sa juridiction. Les anciens
colons en furent les premiers bénéficiaires. Les esclaves affranchis (
Emancipation
Proclamation, 1863), les femmes (dix-neuvième amendement, 1920), les Indiens
(
Indian Citizenship Act, 1924), les ouvriers (
Fair Labor Standards Act, 1938), les
Noirs à nouveau (
Civil Rights Act, 1968), les espèces animales et végétales menacées (
Endangered Species Act, 1973) bénéficient tour à tour de l’assurance de la
garantie de leurs droits dans la logique de la Constitution
[7]. Les droits naturels
vont-ils s’appliquer à la nature ?Nash fait alors remarquer que les idées des abolitionnistes dans les années 1830 soulevaient les mêmes railleries.
Pour l’instant, il s’agit de faire entendre les droits des communautés de couleur,
hispaniques, noires, indiennes, à un environnement salubre. C’est le sens du texte
rédigé lors du premier sommet du mouvement, à Washington, le 24 octobre 1991,
qui en définit les principes :
« Nous, les personnes de couleur, ensemble réunies à ce Sommet international
des groupes environnementaux de personnes de couleur pour commencer à
construire un mouvement national et international de tous les peuples de couleur
pour lutter contre la destruction et l’accaparement de nos terres et de nos communautés, par la présente réaffirmons et rendons hommage à chacune de nos cultures,
chacune de nos langues, et chacune de nos croyances sur le monde naturel, et notre
rôle dans notre propre libération. À nous d’assurer la justice environnementale, de
promouvoir des activités économiques de remplacement qui pourraient contribuer
au développement de manières de vivre écologiquement durables. À nous d’assurer
notre libération politique, économique et culturelle qui nous a été refusée pendant
cinq cents ans de colonisation et d’oppression, avec pour résultat l’aliénation de nos
communautés, l’empoisonnement de nos terres et le génocide de nos peuples. Aussi
nous affirmons et adoptons ces Principes de Justice Environnementale :
- 1. – La Justice environnementale affirme le caractère sacré de la Terre notre
mère, l’unité écologique et l’interdépendance de toutes les espèces, et le droit à ne
pas être menacé de destruction écologique.
- – La Justice environnementale exige que la conduite des affaires publiques
soit fondée sur le respect mutuel et la justice pour tous les peuples, et qu’elle soit
exempte de toute forme de discrimination ou de préjugé.
- – La Justice environnementale fait obligation d’établir le droit de faire un
usage fondé sur l’éthique, la responsabilité et la mesure des terres et des ressources
renouvelables au bénéfice d’une planète durablement viable pour les hommes et
les autres formes de vie
[8]. »
Il est frappant de voir l’imbrication de la notion de droits tels que peut les garantir
la Constitution et des principes biocentriques de l’écologie profonde dont on peut
apprécier ici l’influence. Pour l’instant, la Justice environnementale se bat contre un
manque de moyens et un éparpillement qui lui enlèvent beaucoup d’influence. Mais
c’est peut-être un atout si elle veut devenir un modèle, comme il semble qu’elle
le souhaite (« mouvement national et international »), pour d’autres communautés
démunies à travers le monde. Les injustices environnementales ne se rencontrent
pas que sur le seul sol des États-Unis. Les pays riches en général trouvent plus
commode de proposer de grosses sommes d’argent aux pays pauvres pour en faire
leurs dépotoirs. Les combats des groupes dans la mouvance de la Justice environnementale pourraient donc servir de modèles pour d’autres organisations
démunies dans le monde, sans doute plus sensibles aux discours de frères de
couleur qu’aux doctes injonctions des experts des grands organismes mondiaux ou
des sollicitudes des grandes organisations environnementales.
La Justice environnementale, née aux États-Unis, s’appuie sur les mythes
fondateurs du pays et se donne une mission universelle à l’instar des pères fondateurs. Elle veut croire qu’elle a plus de chances d’être entendue par les peuples du
tiers-monde que par l’establishment environnemental blanc. Elle est, de façon
quelque peu ambiguë, nourrie d’humanisme constitutionnel et du biocentrisme de
l’écologie profonde. Celle-ci, de par le volume des productions de ses adeptes,
exerce une grande influence sur l’écologisme mondial et ses réalisations. L’écologie profonde a pu facilement se développer aux États-Unis où elle est en
harmonie avec des traits culturels traditionnels (individualisme, expérience, religiosité, fascination exercée par la wilderness) et, de ce fait, bénéficie des moyens
matériels considérables de ses adeptes américains pour influencer l’écologisme
mondial. Il n’en reste pas moins qu’idéologiquement c’est la notion de droit
– droit à la vie et à l’épanouissement – qui revient encore. Mais pourquoi ?
La déroute environnementaliste
La question de la persistance de la notion de droit dans l’histoire contemporaine de l’environnementalisme américain peut trouver plusieurs explications. La
première renvoie aux mythes fondateurs de la nation et à l’importance accordée
alors aux droits naturels, devenus droits de l’homme. La seconde pourrait être
l’incapacité de la science, de l’écologie en premier lieu, à donner des principes
directeurs indiscutables en matière de protection de l’environnement. Dépouillés
des certitudes de la science, les environnementalistes se replient vers le domaine
de l’éthique, domaine des valeurs et non des preuves. Les détracteurs du mouvement environnementaliste aux États-Unis n’ont d’ailleurs pas manqué de souligner
ces insuffisances, et leurs offensives ont réussi à faire douter une opinion publique
pourtant acquise à la cause environnementale. Il est indéniable que l’environnementalisme est en crise aux États-Unis.
Les outrances de l’intégrisme écologiste dans ses exigences
pour la mise en application des droits des espèces et écosystèmes
Pour illustrer ce que de nombreux citoyens américains perçoivent comme les
outrances de l’intégrisme écologiste biocentrique des écologistes profonds, citons
le cas de la chouette tachetée, qui a marqué l’opinion publique. En substance, la
chouette tachetée est une espèce menacée d’extinction car, apparemment, elle ne
peut survivre que dans les forêts primaires du Nord-Ouest pacifique, largement
mises à contribution pour fournir le marché. Rappelons que le bois d’œuvre
constitue le matériau de base de la grande majorité des maisons individuelles aux
États-Unis. L’enlaidissement consécutif des paysages du Nord-Ouest pacifique, où
les coupes claires en carré se voient à des kilomètres à la ronde, provoqua la colère
d’une population citadine aisée qui, pour une large part, avait fui l’urbanisation
galopante de la Californie– la « californisation » – pour trouver en Oregon ou dans
l’État de Washington un cadre de vie naturel et accueillant. Mais l’industrie forestière a longtemps occupé le premier rang dans le Nord-Ouest pacifique, où elle
bénéficie de puissants appuis politiques au Congrès. Il fallait donc pour les environnementalistes locaux trouver un moyen de freiner l’abattage des dernières
forêts vierges américaines.
Aux arguments économiques ils opposèrent le droit des espèces menacées à
survivre, droit inscrit dans l’Endangered Species Act de 1973. Cette loi, pour
assurer la survie des espèces menacées, oblige à préserver les écosystèmes qui
sont leur habitat naturel. Les forêts du Nord-Ouest pacifique étant l’habitat de la
chouette tachetée, espèce déclarée menacée d’extinction en juillet 1990, les environnementalistes avaient ainsi les moyens de s’opposer aux intérêts forestiers, et
le conflit ne pouvait trouver d’autre issue que juridique. Le résultat de nombreux
procès fut la suspension des coupes claires dans les forêts primaires dépendant du
Forest Service dans le Nord-Ouest pacifique, et ce pendant quelques années. Des
communautés entières de bûcherons eurent à en pâtir. Les scieries de petites villes
dans le massif montagneux et boisé des Cascades se turent, le chômage s’installa,
avec sa cohorte de fléaux sociaux. Pour sauver un oiseau dont personne n’avait
jusque-là entendu parler, on sacrifiait une industrie, et le bien-être de centaines de
familles de bûcherons. Droits des espèces contre droits des hommes, biocentrisme
contre humanisme, on voit jusqu’à quel paroxysme quasi aporétique la logique de
ce que Nash appelle le libéralisme américain peut aller. Une société fondée sur la
notion de droits naturels – droits de l’homme avant tout – reconnaît des droits
semblables à la nature, et ce faisant met en péril les droits des hommes au bonheur,
ou du moins à la sécurité matérielle.
Bill Clinton arrivé à la Maison-Blanche mit en œuvre, dans la concertation, un
plan pour la forêt ( Forest Plan alias Option nine 1994), qui permit de débloquer
la situation, sans pour autant obtenir l’approbation entière ni des environnementalistes ni des forestiers. Pour bien comprendre la signification profonde de ce
plan présidentiel, il faut souligner le fait que, dans une région, le Nord-Ouest pacifique, si longtemps inféodée aux intérêts forestiers, les environnementalistes,
d’origine urbaine, et les experts scientifiques, dont bon nombre appartenaient au
Forest Service, qu’ils avaient décidé de rejoindre au moment d’Earth Day ( 1970)
dans l’enthousiasme de leur jeunesse, et eux aussi d’origine urbaine, avaient fait
admettre leurs vues. Contrairement à leurs prédécesseurs, qui ne voyaient en elles
que du bois d’œuvre à débiter, les nouveaux experts scientifiques du Forest
Service affirmaient que les forêts primaires étaient utiles, qu’elles fournissaient un
habitat nécessaire à la survie de nombreuses espèces, dont la chouette tachetée et
l’alque marbrée, et qu’elles assuraient la survie des poissons fréquentant leurs
cours d’eau, dont le saumon. Ce retournement de politique dans la gestion des forêts
nationales illustre l’impact que peut avoir l’expertise scientifique sur des questions
environnementales et les conséquences économiques qu’elles induisent, même
aux États-Unis. Mais il faut nuancer. Les experts scientifiques n’auraient sans
doute pas été aussi bien entendus s’il s’était agi de questions affectant directement
des industries plus puissantes. Ils furent surtout écoutés parce que leur discours
était en accord avec les attentes de la majorité de l’électorat, désormais urbain.
Cette prééminence sonne le glas de la puissance politique des intérêts ruraux dans
l’Ouest et dans le reste du pays. Les citadins qui rêvent de nature vierge auraient-ils gagné la partie ? La résistance est âpre.
Le Wise Use Movement, qui s’oppose à l’environnementalisme, s’inscrit
parfaitement dans un plus vaste ensemble de courants contemporains qui remettent en question les idées des années soixante. On pense ici à la nouvelle droite, à
ses ramifications politiques et religieuses
[9]. En substance, le Wise Use Movement
apparaît comme un regroupement de citoyens dont la plupart tirent leurs
ressources de l’exploitation de la terre – ranchers, forestiers, bûcherons, propriétaires fonciers –, très souvent résidant dans l’Ouest. Le mouvement a d’ailleurs été
présenté comme une émanation de l’Ouest rural traditionnel dont l’économie,
reposant sur l’exploitation des ressources naturelles, est menacée par la nouvelle
économie d’une région en pleine expansion, économie plus diversifiée. Il se
rattache aussi à une forte tradition antifédérale de l’Ouest, dont la Sagebrush
Rebellion de 1979 est l’exemple le plus connu. Il est donc normal de trouver le
Wise Use Movement aux côtés de Posse Comitatus, des Survivalists ou de Christian
Identity et autres groupuscules ou organisations d’extrême droite dans leur
condamnation de l’écologisme fédéral. On imagine l’accueil réservé à la législation environnementale par les militants du Wise Use Movement, législation non
seulement fédérale, mais aussi perçue comme étant l’émanation de la volonté des
majorités citadines, de la côte Est et de la côte Ouest, de préserver un Ouest
mythique, ses paysages et sa nature. Aux côtés de nombreux industriels, on
compte, parmi les membres les plus actifs du Wise Use Movement, des exploitants
forestiers et des fermiers : l’American Farm Bureau Federation lui assure ainsi le
soutien de plus de 4 millions de fermiers, réaffirmant son caractère rural. Au total,
mille cinq cents groupes très diversifiés représentent approximativement 3 millions
de membres. Nombreux furent les procès intentés par les adhérents au mouvement, au cours desquels les experts scientifiques furent appelés à donner leur avis.
Mais la science ne peut apporter de réponses claires.
Seule l’action s’appuyant sur les droits fait sens devant le silence de la science
Pour comprendre l’incapacité des scientifiques à clarifier les débats juridiques
portant sur la législation environnementale, il convient de proposer une très brève
rétrospective de l’histoire récente de l’écologie en tant que science. Le peuple
américain, peuple pragmatique s’il en fut, est amoureux des merveilles de la technologie, laquelle lui permet d’avoir barre sur le réel. Le bonhomme Franklin et son
paratonnerre, Edison et sa lampe, Graham Bell et le téléphone, Steve Jobs et ses
ordinateurs sont quelques-uns des héros de la saga technologique américaine.
Moins iconiques, la locomotive à vapeur, le bulldozer, la tour de forage, la moissonneusebatteuse, la charrue, le fusil et la simple hache ont été les instruments de
la soumission de la nature sauvage. Ces inventions ont séduit car elles permirent
la conquête et la domination de la forêt primitive, de l’immensité des terres de
l’Ouest, des ressources du sous-sol. Une grande partie de l’histoire de l’Amérique
blanche jusqu’en 1890 et même au-delà se concentre dans cette soumission de la
nature. La science, qui a permis la réalisation de ces merveilles technologiques,
est donc respectée aux États-Unis et donne l’impression de reposer sur des certitudes. Notons que l’accroissement impressionnant des procès dans les années
récentes a donné le beau rôle aux experts juridiques certes, mais aussi aux experts
scientifiques, dont on attend qu’ils donnent des réponses définitives. Il est ainsi
significatif que les grandes organisations environnementales occupent un nombre
croissant d’experts juridiques et scientifiques depuis les années soixante-dix. Mais
la science peut-elle apporter des certitudes ? Au-delà des joutes procédurières, la
question qui demeure est de savoir si la science, ici l’écologie, peut fournir des
principes, des règles sur lesquels bâtir une nouvelle société écologique.
Un exemple possible du rôle que pourrait détenir la science comme justification
de choix politiques dans la société américaine est fourni par l’influence qu’a pu y
avoir le darwinisme social aux XIXe et XXe siècles. Son fondateur, le Britannique
Spencer, trouva dans les idées de son contemporain Darwin de quoi étayer sa
théorie, caricaturée dans le grand public par quelques raccourcis lapidaires tels que
« la survie des plus forts » ou « la loi de la jungle ». Au nom de ces principes
pseudo-scientifiques, les magnats de l’Âge doré se donnaient une légitimité, et le
gouvernement fédéral a longtemps hésité à s’immiscer dans le domaine du social.
L’ère reaganienne a récemment montré combien les principes du darwinisme
social demeurent influents dans la société américaine. Ce n’est pas ici le lieu de
savoir si le darwinisme social repose sur des certitudes scientifiques. On ne le
mentionne que pour montrer comment la science peut servir de caution à une idéologie, qui y puiserait une légitimité définitive, et pour poser la question de savoir
si l’écologie pourrait tenir ce rôle.
L’écologisme s’est effectivement bâti sur quelques mythes puisés dans les
découvertes de l’écologie scientifique. Le holisme, le superorganisme, l’homéostasie, la symbiose en sont les meilleurs exemples. À partir de ces mythes, les
environnementalistes ont cru pouvoir proposer un projet de société. Le concept de
« superorganisme » est particulièrement séduisant pour un public américain, puisqu’il a été défini par un écologue né aux États-Unis, Frederic Clements ( 1874-1945). En substance, Clements affirme que ses observations portant sur un milieu
naturel on ne peut plus américain, celui de la Prairie, montrent qu’un écosystème
détruit se reconstitue par phases prévisibles jusqu’à devenir un ensemble complexe
en équilibre harmonieux, stade ultime où chaque élément a son rôle à jouer, qu’il
appelle le « superorganisme ». Un modèle idéal pour les sociétés humaines qui
rêvent d’harmonie et sont prêtes à croire à l’existence d’équilibres naturels. Un
nouveau naturalisme était né. La réalité de ce beau concept de « superorganisme »,
synonyme d’écosystème parvenu à son stade ultime de développement, a pourtant
été mise en doute. Pour faire court
[10], on dira que l’attaque principale vint de
William H. Drury et Ian C. T. Nisbet
[11], qui affirmaient que, dans les forêts du nord
de la Nouvelle-Angleterre, le phénomène de succession qui normalement doit se
terminer par un écosystème stable et mature ne débouchait sur rien. Le paysage
change constamment au cours de l’histoire, sans que jamais il n’atteigne l’état de
stabilité. Cela n’est qu’un exemple de la destitution des mythes premiers de l’écologisme. Le scientifique qui a peut-être le plus contribué à cette révision est Daniel
Botkin. Il affirmait dans son livre
Discordant Harmonies ( 1991) que le slogan de
Barry Commoner, l’une des grandes figures de l’écologisme contemporain aux
États-Unis, selon lequel « la nature sait mieux que quiconque ce qu’elle fait
[12] »
était démenti par la recherche actuelle. Botkin avançait que les études des écologistes du XIX
e siècle se concentraient sur des périodes trop courtes, conduisant à
des conclusions erronées sur la prétendue permanence des écosystèmes parvenus
à maturité, idées qui avaient séduit les environnementalistes épris de permanence
et de beauté dans une nature en équilibre. Botkin quant à lui parlait d’incertitude,
d’imprévisibilité, de changement, de complexité
[13]. Ces mots appartiennent au
vocabulaire de la nouvelle science écologique, laquelle a subi, comme pratiquement
toutes les autres sciences, une remise en cause de ses acquis et de ses méthodes à
la lumière de la redécouverte contemporaine de la redoutable complexité du réel,
de la place qu’y occupent l’indéterminisme et le probabilisme. Le succès de l’expression « théorie du chaos » dans le grand public s’en est fait l’écho. Pour résumer, à
travers l’exemple du mythe du superorganisme, on souhaite avoir montré que
l’écologie en tant que science ne peut établir de certitudes, que la nature n’a pas
de modèle idéal, stable, harmonieux à fournir aux sociétés humaines.
Cette destitution de la science s’inscrit dans un plus vaste mouvement de
pensée contemporain. Disons simplement que la déconstruction ambiante vise
aussi à destituer l’objectivisme, lequel crée une séparation entre l’observateur de
la nature et la nature elle-même; si les biologistes affirment l’existence de la
nature, la réalité des espèces vivantes, et que la science est un moyen d’accroître
la connaissance que nous en avons, les déconstructionnistes semblent nier la
réalité de la nature, ou du moins poser que, s’il existe quelque chose en dehors de
nous, nous ne pouvons en avoir une connaissance objective, enfermés que nous
sommes à l’intérieur des limites que nous imposent nos sens et les prisons de nos
représentations mentales nimbées d’idéologie
[14]. Dans le même ordre d’idées, les
scientifiques, et cela est sans doute plus vrai encore aux États-Unis, se voient
reprocher leurs liens avec les milieux industriels qui les financent, ce qui oriente
et la direction de leurs recherches et, sans doute, leurs conclusions. La légitimité,
voire la survie, de l’environnementalisme dépend pourtant beaucoup de l’avis des
experts scientifiques, lesquels sont d’ailleurs tout autant mis à contribution par les
industriels pollueurs, qui payent mieux.
On imagine la déroute des environnementalistes dépossédés de leurs mythes
fondateurs tirés de l’écologie. La théorie connue sous le nom de « Gaïa », dernier
avatar du mythe de l’équilibre naturel, malgré ses assises scientifiques, reste très
critiquée. Les environnementalistes américains ont alors opéré un repli stratégique
vers l’éthique et la défense des droits du vivant. Ce choix, on espère l’avoir montré,
ne doit rien au hasard dans un pays qui a été littéralement créé sur la notion de droit,
droits naturels, droits de la personne, comme le précise la Déclaration d’indépendance. Nous retrouvons ici une fois encore imbriqués écologisme et mythes fondateurs de la nation. Notons que Thomas Jefferson, ambassadeur à Paris au moment
où s’écrivait la Constitution, fut fort fâché de ne pas y voir ces droits inscrits, et
obtint qu’ils y figurassent sous le titre de Bill of Rights, les dix premiers amendements. Rappelons encore que Roderick F. Nash interprète une grande partie de
l’histoire américaine comme l’extension de ces droits à des communautés de plus
en plus larges : les Noirs, les femmes, les Indiens, les espèces animales et bientôt
sans doute les rivières, les rochers et les écosystèmes. Il n’y a rien de surprenant
à voir la place qu’occupe la notion de droits, qui nécessairement appelle une
éthique pour les fonder, dans un pays qui a toujours été peu ou prou torturé par un
moralisme hérité des puritains.
Retour pragmatique sur le terrain
Sans doute faudrait-il encore mentionner de nombreux facteurs ponctuels et
internes au mouvement environnementaliste américain pour rendre pleinement
compte de ses incertitudes actuelles. On peut, sans doute hâtivement, les regrouper
en deux grandes tendances. D’une part, la tendance à la radicalisation, le refus du
compromis, dans la droite ligne de l’intégrisme biocentrique de « Earth First ! » et
de l’écologie profonde, tendance qui touche les grandes organisations au plan
national, et, d’autre part, la tendance à l’essoufflement d’un mouvement qui, institutionnalisé, n’a plus l’attrait de la nouveauté.
Les personnes de bonne volonté, réellement soucieuses de la sauvegarde de
l’environnement, veulent dépasser les conflits et luttes idéologiques où le mot
d’ordre demeure le refus du compromis, la préservation totale des espaces de
nature vierge sur le domaine fédéral, imposée s’il le faut par le pouvoir central.
Nombreuses parmi elles sont celles qui reconnaissent que les étendues préservées
ne suffisent pas à maintenir en bonne santé l’écosystème global et que l’emprise
anthropocentrique sur la planète étant désormais quasi totale, la seule issue est une
gestion anthropocentrique du milieu naturel, pour préserver l’environnement, le
seul dont l’espèce humaine dispose.
On assiste donc, localement, à des regroupements de bonnes volontés, qui
lancent des groupes de discussion ouverts aux ranchers, aux élus locaux, aux environnementalistes, aux fermiers, aux cadres de grandes sociétés d’exploitation forestière, aux représentants des agences fédérales. Les discussions sont âpres, mais on
peut citer quelques cas où le souci de préserver l’environnement l’emporte sur des
considérations purement économiques. Le groupe de la Quincy Library (Californie)
a ainsi tenté de faire réduire sur le long terme le niveau d’abattage dans la forêt
nationale de Plumas. On peut citer d’autres groupes : Applegate Partnership en
Oregon, Henrys Fork Watershed Association en Idaho, et Blackfoot Challenge
dans le Montana. La philosophie qui semble se dégager de cette tendance au
dialogue se répandant dans l’Ouest américain est la participation aux prises de
décision des premiers concernés. On peut ainsi espérer qu’ils participeront activement, volontairement, à la préservation de l’environnement, au lieu de résister
à des lois venues de Washington qui leur semblent dictatoriales et kafkaïennes. Un
des spécialistes de ces groupes, Donald Snow, parle même de retour à une forme
de démocratie jeffersonienne
[15]. Les ombres des mythes fondateurs viennent une
fois encore hanter l’environnementalisme américain.
Il y a quelque ironie à voir le parallèle entre cette approche consensuelle et les
leçons tirées par certaines organisations environnementales internationales des
remontrances des intellectuels du tiers-monde comme Guha. Il n’est pas impossible qu’il y ait eu un lien de cause à effet. Randal O’Toole, expert du Forest
Service, écrit :
« En dehors des États-Unis, des groupes environnementaux comme le WWF et
le Conservation International ont appris que préserver la biodiversité était beaucoup plus facile à réussir avec la coopération des communautés de populations
locales. En dépit de l’hostilité d’autres groupes environnementaux, des environnementalistes américains se sont engagés dans une voie similaire, pour mettre au
point des projets de protection de l’environnement s’appuyant sur les communautés locales. »
Il faut rester néanmoins prudent sur l’interprétation que l’on peut donner des
évolutions récentes de l’environnementalisme américain quant à de possibles leçons
tirées d’expériences de projets mis en œuvre dans le tiers-monde. On ne peut que
souligner cependant la signification profonde dans un contexte américain de cette
nouvelle perception de la nature qui émerge de ces groupes de discussion. Il y a là
le renoncement à la nature sauvage, à la wilderness originelle, un monde préservé,
une nature où l’homme ne serait que visiteur. L’homme américain réinstallé dans la
nature, acceptant d’agir sur le milieu, abolit l’idée même de wilderness.
Il faut donc admettre que l’environnementalisme américain traverse une phase
d’incertitude. Parmi les premières causes de son déclin, on peut faire figurer le
fondamentalisme biocentrique qui refuse le compromis; la puissance d’un contre-mouvement, le Wise Use Movement, qui trouve chez ces communautés ses plus
ardents adhérents et se fait entendre; les outrances d’une législation qui donne le
sentiment d’être voulue par une majorité urbaine qui l’impose aux ruraux. De son
côté, la science, qui donnait à l’écologisme une légitimité et des prétentions à
imposer une idéologie irréfutable, non seulement en remet en cause les mythes
premiers, mais ne laisse aux environnementalistes qu’un monde fait de complexité,
d’indéterminisme, où il est inutile de chercher un modèle d’équilibre et d’harmonie.
Reste donc le domaine de l’éthique, qui fonde les droits des hommes et des espèces
vivantes, en attendant ceux des écosystèmes. C’est là une sorte de retour aux
sources, aux fondements de la nation américaine, qui s’est littéralement créée sur
cette notion. Mais, pragmatisme oblige, face à cette déroute, à ces outrances, aux
blocages qu’elles entraînent, un environnementalisme nouveau est peut-être en
train de se créer, fait de dialogue, de participation, au niveau local. Il renonce au
vieux rêve américain d’une Amérique originelle préservée dans de mythiques étendues sauvages mises à l’abri des assauts de la civilisation corruptrice. Il admet que
la gestion de l’environnement relève de la compétence et de l’ingérence des
hommes. C’est aussi une manière d’affirmer les droits de chacun des intéressés,
dans son environnement quotidien, au niveau local, à se faire entendre. Est-ce la
résurgence de l’idéal démocratique de Jefferson ?
Sauver le monde, montrer la voie... Mais les acteurs de l’environnementalisme
anthropocentrique, telles les grandes organisations environnementales comme le
Sierra Club, semblent par trop avoir consenti de compromis avec les puissances
industrielles et commerciales. Peut-on sauver un arbre à moitié ?
La notion des droits, héritée des Lumières, base de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution des États-Unis, était étroitement associée à la nature à
l’époque. Il semble que cette notion demeure la question centrale qui anime l’écologisme, américain ou mondial. Il faut y voir la continuité de la tradition politique
américaine, mais aussi la conséquence de l’incapacité de la science, fût-elle écologique, à proposer des certitudes, à faire émerger un modèle d’équilibre, d’harmonie et de permanence dans la nature. Cela dit, si les États-Unis de par leur
puissance et leur leadership mondial peuvent influencer ou simplement peser sur
la politique environnementale mondiale, un certain nombre de questions doivent
être posées.
Dans quelle mesure peut-on prendre au sérieux, et même tolérer, les leçons ou
directives du plus gros pollueur mondial, dont on n’a pas exactement le sentiment
qu’il soit aussi le dépollueur payeur ? Cette mauvaise foi totale irrite. Les environnementalistes américains sérieux ont ainsi d’autant plus de mérite à dénoncer
leurs confrères beaux parleurs fustigeant les incendies volontaires pour le défrichement de l’Amazonie, alors qu’un désastre biologique comparable a lieu aux
États-Unis dans les forêts primaires du Nord-Ouest pacifique.
Si la politique environnementale globale mise en place depuis quelque temps
par l’ONU est effectivement relayée par les États-Unis un de ces prochains jours–
une catastrophe écologique bien orchestrée médiatiquement peut suffire à mettre
en branle une opinion publique américaine vite impliquée pour peu qu’on fasse
appel à l’émotionnel, comme savent si bien le faire ses médias préférés –,
comment va se traduire l’ingérence américaine dans les affaires environnementales mondiales ?
On espère avoir montré qu’il y a une forte probabilité pour que les modalités
de cette ingérence passent par la notion de droit, des droits et du droit d’ingérence
dans les affaires intérieures d’autres pays. S’il en est ainsi, va-t-on voir le droit
américain s’étendre au reste du monde ? Le cas de l’Otan donne à réfléchir.
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