2001
Hérodote
L’énergie nucléaire : l’impossible débat ?
Entretien avec François Roussely
[*]
Hérodote. – L’industrie nucléaire représente des enjeux considérables, économiques,
environnementaux et politiques. Elle reste au centre de la mobilisation des écologistes, d’autant plus qu’ils constatent une perte de confiance des Français envers
l’énergie nucléaire. Comment EDF envisage-t-elle l’avenir de cette énergie ?
François Roussely. – Le rôle d’EDF est de délivrer de l’énergie à l’ensemble
de nos concitoyens, et éventuellement au reste du monde. Contrairement à ce
qu’on pense, EDF se préoccupe depuis longtemps du droit à l’énergie et du développement durable.
Comme le disait le général de Gaulle à propos de la Bourse, l’énergie nucléaire
ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Il faut regarder les problèmes
de l’énergie nucléaire comme des problèmes sérieux et aussi originaux. Les
centrales nucléaires ont un cycle de vie particulièrement long puisque leur conception prend quelques décennies, et leur réalisation une autre décennie, pour un
demi-siècle de vie. On est donc face à des objets qui, dans notre vie économique,
sociale et politique, ont une durée exceptionnelle comparée à celle de la majorité
des produits actuels. Enfin, la participation au débat politique sur ce sujet est difficile car il faut du temps pour exposer une situation compliquée. Or on considère
que ce qui ne peut s’expliquer en quelques minutes au journal de 20 heures n’est plus
compréhensible.
Le nucléaire est un objet exceptionnel à un moment particulier de la vie de
notre pays, mais il n’est pas dû aux seules circonstances. Ce qui fonde le nucléaire
à partir de la crise pétrolière de 1973, c’est bien la situation géologique de la
France, qui ne permet pas d’assurer l’indépendance énergétique. Le nucléaire
aujourd’hui, et je dis bien aujourd’hui, si l’on ne veut pas faire de combat à retardement ni de prospective alarmiste, c’est un parc exceptionnel achevé ( 80% de
notre énergie en est issue). Les deux dernières centrales de Chooz et de Civaux ont
été couplées ces derniers mois, et, de tous les parcs existant à l’heure actuelle,
c’est le plus jeune – moyenne d’âge quinze ans. La plus ancienne centrale a eu
vingt ans en 1998; elle aura quarante ans en 2018. L’ensemble du parc sera donc
déclassé vers 2030, voire plus tard. Nous ne sommes donc pas en train de
construire un parc nucléaire. Et si l’on se pose la question de savoir si on doit les
arrêter, le bon sens est de s’interroger : au profit de quoi ? Si l’on a une bonne
réponse à cette question, alors pourquoi pas ? Si l’on a un moyen aussi économique, plus sûr pour le pays envers son indépendance énergétique, plus sûr dans
la mise en œuvre pour les personnels et la population, et aussi respectueux de l’environnement, alors arrêtons tout de suite. Mais cette question, on ne la pose pas
sérieusement. Il y a douze mois, les écologistes et d’autres disaient qu’il fallait
immédiatement arrêter le nucléaire et faire du cycle combiné gaz, car, à cette
période-là, les prix du gaz étaient à la baisse. Plus personne ne se risque à dire cela
aujourd’hui. On ne peut donc prendre des décisions dont la durée de vie peut aller
au-delà de cinquante ans uniquement au vu de prix relatifs et instables. Il faut une
vision longue des choses, mais il faut aussi un équilibre. Et je ne suis pas sûr que
80% de nucléaire, 15% d’hydraulique et 5% de fossile soit l’idéal. Ce qui me
paraît sûr, c’est que 0% de nucléaire, voire même 10%, n’est pas un objectif
réaliste et je pense donc instinctivement qu’il y aura plus de 50% de nucléaire
quand il faudra le renouveler.
Pourquoi ? Parce que tous les scientifiques disent que, dans dix ans, il n’y aura
dans le monde industriel que ce que l’on trouve déjà dans les laboratoires ou dans
les programmes de recherche en cours. Or, aujourd’hui, il n’y a pas de produit de
substitution, en tout cas du point de vue de l’énergie. Peut-être à l’horizon de
2050. Mais à l’horizon de 2020, il n’y a aucune technique qui permette de suppléer
le nucléaire. Les prix du gaz sont changeants, puisque à six mois d’intervalle il suit
le prix du brut. Et l’analyse du contexte géopolitique et énergétique laisse prévoir
une durable montée des prix du pétrole, car les besoins de pays comme la Chine
et l’Inde vont aller croissant. Lors de son passage à Paris, d’ailleurs, Poutine a dit
vouloir construire du nucléaire pour alimenter le Japon et la Chine en énergie. Par
ailleurs, en termes d’environnement, chaque fois qu’on utilise une tonne d’équivalent pétrole de gaz, on produit deux tonnes de CO2 : c’est deux fois moins que
le charbon, mais l’hydraulique ou le nucléaire n’en produisent, eux, pas du tout.
Le cycle combiné gaz a effectivement des avantages, notamment parce qu’il exige
des investissements plus réduits, avec un retour sur investissements plus rapide;
il est également plus accessible aux pays émergents, et les réserves sont plus
importantes que les réserves pétrolières (estimées à quatre-vingts ans). Mais les
sites d’exploitation seront de plus en plus éloignés des lieux de consommation, et
le coût du transport sera élevé.
Il est vrai que le coût du kilowattheure nucléaire et celui du cycle combiné gaz
sont voisins, autour de 20 centimes. Toutefois, selon les études menées, dans la
durée, par MM. Charpin, Pellat et Dessus, et si l’on intègre les économies externes
(effet de serre pour le gaz et traitement des déchets pour le nucléaire), c’est plus
économique de faire du nucléaire, y compris avec le démantèlement des centrales.
Mais ce passage du rapport Charpin a été peu commenté : comme toujours, on
retient ce qui sert votre thèse et non pas l’ensemble des faits qui pourraient servir
le débat démocratique pluraliste. Voilà les raisons pour lesquelles je pense qu’il
est vain de choisir le nucléaire comme un sujet polémique pour lequel il faudrait
répondre par oui ou par non. La question est complexe. Aussi les termes du débat
doivent-ils porter non pas sur l’existence du nucléaire (car il n’y a pas de produit
de remplacement), ni sur le fait que l’on doive passer de 80% à 60% d’énergie
nucléaire dans les années 2030 ou 2040, mais sur le mode de fonctionnement du
nucléaire, sur sa transparence et sur l’importance des investissements à réaliser.
Cela doit se faire également dans la compréhension de ce que sont les déchets,
terme d’ailleurs impropre pour parler des combustibles irradiés. On réfléchit, en
effet, aujourd’hui aux voies les plus efficaces pour assumer leur innocuité à long
terme, en les retraitant, ou en les stockant. Je pense que la science un jour nous
donnera les solutions. Généralement, à ce moment du débat, on m’accuse d’être
un apprenti sorcier. Précisons que moins de 10% de ces déchets ont une vie
longue, qui dépasse les mille ans. C’est justement la durée d’activité de ces
combustibles qui empêche le raisonnement de se poursuivre car on peut penser à
cinquante ans voire cent ans, à l’extrême rigueur mille ans, mais au-delà... Cela
ne facilite donc pas le débat paisible.
Mon sentiment est que si l’on regarde raisonnablement cette question de la
durée comme un problème scientifique, le problème des déchets nucléaires
devient moins angoissant. Mais, pour cela, il faudrait s’extraire de l’image du
champignon atomique et des effets dramatiques du nuage de Tchernobyl. Il faut
rappeler que le volume des déchets produits par les centrales en France et dans le
monde est ridiculement faible par rapport à l’ensemble des déchets toxiques industriels que produit l’humanité. C’est dans le rapport de 1 à 1000. Ce qui ne veut
pas dire qu’il ne faut pas s’en préoccuper, mais ce n’est pas non plus un problème
angoissant. Les déchets nucléaires sont des objets que l’on arrive à contrôler en
les enchâssant dans des fûts de verre, qui jusqu’à présent montrent qu’ils sont
résistants à toutes sortes de drames connus dans l’humanité.
Nous devons donc débattre de toutes ces questions de façon transparente et non
en suscitant le sentiment de peur. Vous évoquez la mission Granite. Voilà
l’exemple même de quelque chose qui au départ est une bonne idée, rarissime à
tel point qu’on ne la louera jamais assez : des parlementaires se réunissent et ont
l’humilité de dire qu’aujourd’hui on ne sait pas ce qu’il faut faire et qu’il faut se
donner jusqu’à 2006 pour savoir ce qu’on va faire desdits déchets et comment on
va les stocker. Cette démarche est exceptionnelle, car elle donne du temps et
amorce un comportement scientifique. L’idée est de trouver un site dans le granite
ou dans l’argile et, à partir de là, s’interroger sur ce que l’on fait. Or très vite on
trouve dans la presse la liste des sites envisagés pour stocker les déchets
nucléaires, et l’on sous-entend que seule une indiscrétion a permis de connaître
cette liste. L’effet produit a été le même que si avait été annoncé le stockage de
deux ou trois bombes nucléaires. L’unanimité a donc été contre ce projet, et un
exploitant du nucléaire comme EDF doit impérativement en tenir compte. Il ne
s’agit pas de dénoncer la faiblesse ou la démagogie des élus, car c’est un mouvement populaire qui transcende tous les mouvements politiques, les appartenances
syndicales et confessionnelles. Il repose sur la peur de la mort, et ce fut l’effet
recherché. Mais il faudra bien à un moment ou à un autre reprendre ce problème
tranquillement. Encore une fois, les déchets nucléaires, comme les déchets
toxiques, doivent être retraités si l’on a un procédé. Et si l’on n’en a pas, il faut
les stocker en attendant que la science nous permette d’en avoir un. Et quand on
regarde l’histoire de l’humanité, il n’y a pas à désespérer de la science. L’histoire
des sciences montre que de nombreuses découvertes ont été lancées à un moment
où on ne les maîtrisait pas totalement, et on aurait pu penser que c’était insensé
de faire ces projets. Mais sans cette confiance en l’humanité et en la science, ces
progrès, ces découvertes, n’auraient pas été possibles.
Comment EDF peut-elle regagner la confiance de l’opinion publique envers
le nucléaire ?
On est passé d’un extrême à l’autre : le nucléaire est né du militaire avec
aussitôt une dimension dramatique. Je me demande si pour une part le débat dans
lequel on se trouve n’est pas dû à la chute du mur de Berlin car, à partir de là, le
nucléaire militaire est apparu comme moins utile, moins garant de l’équilibre des
forces qui existait depuis Yalta, et dont le nucléaire était l’un des instruments. Au
cours de cette période, le nucléaire militaire a été bien accepté. La meilleure
preuve en est le consensus dans un pays comme la France, avec le ralliement de
la gauche à la constitution d’une force de dissuasion. Cependant, c’est l’un de ces
consensus « mous », consensus par prétérition plutôt que consensus issu d’un vrai
débat. On est rentré dans le nucléaire par le nucléaire militaire secret et dans une
espèce de croyance en sa protection. De plus, en France, la culture de l’ingénieur
est forte et le nucléaire civil s’est branché sur le nucléaire militaire, bénéficiant
ainsi de la confiance accordée au nucléaire militaire. Sans doute la confiance
manifestée au nucléaire civil était-elle excessive, car les centrales nucléaires
d’EDF n’étaient pas le laboratoire où tout était impeccable, parfait, comme la
majorité des Français le croyait à ce moment-là. Or, aujourd’hui, le balancier est
passé de l’autre côté. On vit, en effet, désormais dans un climat de suspicion
permanente, où dès qu’une poubelle s’enflamme dans un bâtiment administratif,
comme à la centrale de Bugey, l’incident prend une ampleur disproportionnée. Si
l’on ne dit pas tout, on suscite l’inquiétude puisqu’on est accusé de cacher des
choses. Inversement, si l’on est dans la transparence totale, on suscite l’inquiétude,
car tous les jours il se passe quelque chose d’une gravité toute relative, voire
minime, qui, il y a vingt ans, aurait été cachée, sans doute à tort. Désormais, tout
est dit, il n’y a guère de discernement. D’autant plus que l’échelle INES des incidents (qui va du niveau 1 au niveau 7) est compréhensible pour des incidents
graves. Or, 95% des communiqués de presse concernent des incidents qui se
situent sur cette échelle entre 0 et 1. Pour mémoire, le niveau 7, c’est Tchernobyl;
3, c’est l’incident japonais de Tokaimura; 2, ce sont des incidents significatifs
(deux ou trois par an au plus), et 0 ou 1, c’est la vie de tous les jours : 365 jours
et 365 incidents de niveau 0 ou 1 signalés par la presse. Donc, pour l’opinion
publique, le nucléaire français n’est pas fiable puisqu’il y a sans arrêt des incidents. Or ce n’est pas ce que pensent ceux qui habitent à proximité d’une centrale,
qui bénéficient d’une bonne information et qui, pour certains, y travaillent.
L’arrêt de Superphénix est l’illustration du pouvoir du politique et d’une décision prise à contretemps dans l’entreprise puisque, au cours des douze mois qui
ont précédé l’arrêt, le fonctionnement de la centrale avait été impeccable, alors que
dans les quatre années précédentes il y avait eu tous les incidents qui ont alimenté
la controverse sur le danger que représentait cette centrale.
De plus, l’annonce de cet arrêt fut brutale, sans ménagement, ni des élus locaux
ni de l’ensemble du personnel, qui vivait ce projet avec une grande fierté.
Le gouvernement était totalement légitime pour prendre cette décision, mais il
se devait de l’expliquer. Or cela a été vécu dans l’entreprise comme une trahison,
un lâchage en rase campagne. Maintenant que l’on s’interroge sur ce que l’on fait
des déchets, les employés de Creys-Malville se disent, dans leur for intérieur, que
si l’on n’avait pas arrêté Superphénix, on aurait peut-être trouvé une solution. Je
ne dis pas que cela soit juste. Mais dans l’entreprise, la façon dont la fermeture de
Superphénix a été menée laissera des traces durables de meurtrissures et des traces
insoupçonnées dont on ne rendra pas forcément responsable ce gouvernement.
Mais il y a désormais la conviction que le politique et le technique sont deux
mondes irréconciliables. C’est le directeur général d’EDF qui a dû expliquer aux
employés la fermeture. Le directeur de Superphénix a eu l’idée de faire appel à un
sociologue, qui a vécu avec eux cette période un an durant. La lecture de son
rapport révèle la totale incompréhension de cette décision auprès de gens qui sont
de bonne foi, qui ne sont pas des fous furieux partisans acharnés du nucléaire. On
voit des gens qui étaient fiers de ce qu’ils faisaient. Il faut donc bien réfléchir à la
façon dont on traite ces questions-là, car il y a un danger d’une autre nature : c’est
donner le sentiment aux 2000 personnes travaillant dans le nucléaire nuit et jour
qu’elles font quelque chose de dangereux et d’inutile, et dont on se méfie. Elles
risquent de passer du stade où elles étaient fières de travailler dans ce domaine un
peu en pointe à un sentiment de honte du fait de travailler dans le nucléaire. Si
l’ensemble des salariés de ce secteur ressent que le reste de la nation considère que
leur tâche est nocive, et ne suscite que de la réprobation, on aura alors des dysfonctionnements, des pépins qui accréditeront que le nucléaire n’est pas sûr. Du cercle
vertueux de techniques sophistiquées, qui ne suppose pas autre chose que l’excellence, on passera à une sorte de dégradation quotidienne dont personne ne se
sentira responsable. C’est aussi ça le problème du nucléaire aujourd’hui. Prenons
l’exemple du principe de précaution. L’autorité de sûreté nous a fixé pour règle
d’arrêter l’exploitation en cas de vent fort dans l’estuaire de la Garonne. Sans
contester la pertinence de cette décision, on peut redouter qu’il arrivera un
moment où l’on n’osera plus grand-chose. Le principe de précaution dans
de grandes organisations, et pas seulement publiques, peut devenir un principe de
déresponsabilisation. C’est tragique dans un monde où l’on doit chercher la
responsabilité et l’initiative. La responsabilité est là en permanence, mais ce n’est
pas avec l’application aussi systématique et aussi paralysante du principe de
précaution que l’on développera l’esprit d’initiative.
Comment éviter cela compte tenu du climat qui favorise l’inquiétude, et que peut
faire EDF ?
En tout premier lieu, bien faire notre travail, être encore meilleurs. Si le débat
est en partie engagé sur ces bases, c’est la preuve que l’on doit regagner la
confiance du public. Les ingénieurs ont beaucoup de certitudes. Or il faut accepter
le doute, la question de l’autre. Il est vrai que cette entreprise a fonctionné très
longtemps en autarcie, ce qui était justifié par le monde dans lequel on vivait et
par le fait que ce monde était – croyait-on – gouverné par des techniques sûres.
Pendant cinquante ans, ce qui était bon pour EDF était bon pour le pays. Aujourd’hui, les exigences de nos concitoyens sont différentes. Ils ont besoin de
comprendre, d’avoir des réponses aux questions qu’ils se posent. Aussi doit-on se
mettre dans cette situation de transparence et créer les conditions d’un débat. Indéniablement, l’assurance d’une culture d’ingénieur et l’assurance d’un savoir-faire
portent une responsabilité dans la situation actuelle. Lorsque, à l’occasion de
colloques ou de débats, je suis interrogé par ceux qui sont hostiles au nucléaire, je
leur dis : vous avez le même comportement que les gens d’EDF autrefois; vous
avez remplacé une certitude technicienne par une certitude idéologique. Pour ces
personnes, la fin du nucléaire est un objet en soi. Or c’est faux, et tant qu’ils
garderont cette position, le débat ne pourra avancer.
Mais regagner la confiance, c’est avant tout faire très bien notre travail. Or être
excellents et parfaits chaque jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est difficile. De plus, est-ce qu’être transparent signifie tout dire ? Hubert Curien, à qui
nous avions demandé de nous aider à réfléchir sur cette question, nous a dit : vous
communiquez trop et n’informez pas assez. Communiquer, c’est expliquer. Or, si
vous expliquez, vous travestissez la réalité. Aussi, donnez les données brutes.
Mais quand on fait faire les communiqués par les techniciens des centrales, on
suscite l’inquiétude, car les termes techniques employés sont parfois mal compris
et mal interprétés. Un communiqué, par exemple, sur les microfissures repérées
sur tel coude de telle installation a donné l’interprétation suivante : les centrales
nucléaires d’EDF sont fissurées. Il faut être excellents, transparents, audibles, réellement entendus, car lorsque l’on parle – et c’est pareil pour le CEA ou la Cogema–,
on nous accuse de vendre notre marchandise. Et si l’on ne dit rien, on prétend que
nous avons le nucléaire honteux. Mais le vrai problème est surtout le suivant :
qu’est-ce qui relève des entreprises et qu’est-ce qui relève du politique ?
Pendant longtemps, nous avons été à la fois l’entreprise et l’État dans une
espèce de confusion des rôles. Mais même indépendamment de notre histoire,
notre rôle consiste à réhabiliter la fonction de l’expert indépendant qui fournit les
éléments, les faits. C’est à partir de là que le débat pourra s’engager sans se jeter
des anathèmes, et tous ceux qui voudront participer au débat démocratique y participeront effectivement avec ces éléments.
L’arrêt du nucléaire dans les pays voisins pousse les écologistes français à
réclamer la fin du nucléaire.
On dit que tous les pays arrêtent. En fait, ils ne sont que trois à l’avoir annoncé
(après les États-Unis il y a vingt ans): l’Allemagne, la Suède, la Suisse. Et on se
garde bien d’examiner les choses de près. Ainsi, l’Allemagne va arrêter le nucléaire
en 2020 ou 2030. L’Allemagne arrête donc avec une sage lenteur. Mais nos
collègues allemands voient dans le consensus sur le nucléaire un grand avantage,
car en contrepartie de l’arrêt dans trente ans, ils ont une paix totale en termes de
gestion de leurs équipements, de transfert de capacité d’une centrale à une autre,
de volume de recherche et développement. De plus, nos collègues allemands
continuent à être intéressés par EPR (le réacteur du futur développé par EDF,
Framatome et Siemens), soit parce qu’ils se disent que, dans vingt-cinq ou trente
ans, on construira de nouvelles centrales, soit pour garder un pied dans le meilleur
de la technique et dans ses évolutions.
La position des Suédois est tout aussi intéressante : ils ont pris la décision il y
a vingt ans de fermer deux centrales. Ils ont mis vingt ans pour fermer la première
– ce qui vient d’être fait. Et, dans un communiqué laconique d’octobre 2000, ils
ont indiqué que, pour la seconde, ils hésitaient un peu et qu’ils allaient voir.
En Suisse, l’énergie est à moitié nucléaire et à moitié hydraulique. À ma
connaissance, les Suisses ne bougent pas.
Quant aux États-Unis, c’est le seul pays au monde où l’on vient de réautoriser
pour une durée de quarante à soixante ans deux centrales, et où sont étudiées celles
que l’on peut prolonger d’autant. D’ailleurs, lorsque vous regardez le nombre
d’étudiants en sciences physiques, en particulier dans le domaine nucléaire, il n’a
jamais été aussi élevé qu’aujourd’hui. Autrement dit, dans vingt ans, et même dix
ans, ce pays aura les ingénieurs qu’il lui faudra pour continuer le nucléaire. De plus,
il y a une telle osmose entre dépenses civiles et dépenses militaires, et un tel effet
de taille, que, contrairement à n’importe quel pays du monde, les Américains pourront reprendre l’industrie nucléaire quand ils le voudront. En réalité, ils n’ont fermé
que les centrales nucléaires qui n’étaient pas rentables. Chacun des cent trois réacteurs nucléaires des États-Unis fonctionne sur un modèle différent. Certains sont
gérés industriellement et financièrement de manière excellente, mieux que chez
nous. D’autres sont de véritables gouffres financiers, avec deux fois plus de
personnel et des structures de dépenses beaucoup plus élevées. Les Américains ne
font pas d’idéologie. Ils analysent le marché, et les centrales non rentables ont été
fermées ou vendues à d’autres, à des groupes anglais qui se sont installés aux États-Unis. Il n’y a eu aucun mouvement écologiste pour dénoncer le prolongement de
quarante ou soixante ans des centrales, aucun débat, aucune pression politique
d’aucune sorte. Aussi, l’idée que les États-Unis sont en train d’arrêter le nucléaire
est-elle une idée fausse, notamment pour l’avenir, car ils seront en situation de
redémarrer si cela est nécessaire. C’est pourquoi le vrai débat que l’on doit avoir
en France et en Europe pour l’avenir, c’est celui-là : qu’est-ce qu’on veut dans les
vingt ans à venir ? D’un point de vue plus général, si l’on arrête le nucléaire, ce ne
sont pas les centrales mais l’industrie que l’on arrête tout de suite.
Outre les problèmes d’emploi, on perd aussi de la compétence et l’outil industriel. Et, dans ce cas, que fera-t-on en 2020 si l’on a encore besoin du nucléaire ?
Les mérites du gouvernement Messmer dans les années soixante-dix sont grands,
mais le lancement de l’industrie nucléaire a pu se faire uniquement parce qu’on a
pu s’adosser à des recherches militaires et à des recherches civiles, y compris au
sein d’EDF, sur les types de réacteurs; tout cela venait de quinze ans de recherche,
voire plus, de la Seconde Guerre mondiale. Or si aujourd’hui on arrête tout, il
faudra au moins dix ans pour reconstituer des équipes et des processus industriels,
sauf si l’on estime qu’il suffit de s’adresser aux États-Unis. Mais, comme on a déjà
pu le constater, les Américains nous vendront leur technique s’ils y ont intérêt et
nous la refuseront dans le cas contraire, comme nous avons pu récemment le
constater avec l’imagerie satellitaire.
Il peut donc y avoir quelqu’un qui nous reprochera dans vingt ans d’avoir fait
le mauvais choix aujourd’hui. Et cette responsabilité, c’est au politique de la
prendre. On peut l’aider, mais sans nous substituer à lui.
Principe de précaution, principe de déresponsabilisation
Si l’effet de serre se confirme, il faut mettre les gens devant un choix, ce qui
ramène à la responsabilité du politique. Or, en France, pour l’instant personne
n’ose vraiment poser les termes du choix. Il arrive qu’en démocratie les rythmes
électoraux contribuent à bloquer le débat, et on laisse différents groupes plus ou
moins rivaux aller à la surenchère en éludant la question du choix.
En vérité, il est très difficile de poser la question du choix. Deux ou trois fois,
des responsables d’EDF, en dehors de tout effet de tribune, ont essayé de dire : si
l’on arrête le nucléaire, par quoi le remplace-t-on ? On n’a encore jamais pu mener
sereinement la discussion jusqu’au bout. Poussés dans leurs retranchements, les
écologistes énumèrent une série de solutions sympathiques dont aucune n’est
complètement fausse, telles les lampes basse consommation, les éoliennes. Si l’on
remplace toutes les lampes par des lampes basse consommation, on peut fermer
deux réacteurs au plus. Mais les opposants au nucléaire affirment qu’on pourrait
fermer la moitié du parc, ce qui est rigoureusement faux. En réalité, le débat ne
peut pas être complètement porté par les entreprises. Il doit aussi être porté par le
politique. Il y a un effet de ciseaux complet qui est assez intéressant à analyser du
point de vue politique. Aujourd’hui, l’environnement et la défense de la nature
attirent beaucoup, et ce sont sans doute les seuls éléments de polarisation des fractions les plus jeunes de l’opinion, y compris de ceux qui la font, les cadres, les
intellectuels, qui remplacent en partie les grandes luttes – celle de la décolonisation par exemple. Mais si l’on creuse le modèle écologique, on retombe très vite
sur des mesures coercitives. On avait déjà perçu cela au moment du Club de Rome
dans les années soixante-dix.
René Dumont, angoissé par la croissance démographique, prônait même la solution d’une humanité stabilisée où tout le monde serait vieux. Mais s’il y a un
courant écologique malthusien, il y a aussi un autre courant, celui du développement durable. Or vous avez dit qu’EDF mettait en œuvre depuis longtemps le
développement durable.
En effet, par logique ou vertu, dès le début EDF est la seule entreprise de par le
monde qui se soit vu interdire de faire autre chose que de produire, transporter et
distribuer de l’électricité selon la loi de 1946. Très tôt, EDF a beaucoup « exporté »
ses ingénieurs pour construire des barrages, qui sont des objets pour le développement durable. On est présents aujourd’hui dans vingt-six pays dans le monde,
et ce bien avant le mouvement de la dérégulation et la mondialisation. On est
présents parce qu’il y avait une certaine vision messianique du monde EDF de la
libération. Dans le monde entier, quand vous dites EDF, cela renvoie à un modèle
d’entreprise publique, de service public, de valeurs, de gens qui respectent les
individus comme la nature. Par exemple, EDF ne s’est pas associée au barrage des
Trois Gorges, en Chine. Nous avons en effet refusé d’en faire l’ingénierie, car
nous pensions qu’en termes d’environnement, de populations déplacées, ce
barrage avait d’une certaine façon une forme de démesure qui nous questionnait.
En revanche, EDF travaille avec les Chinois sur des ouvrages de moindre taille,
plus respectueux des populations. Mais il faut aussi admettre que le million de
Chinois qui va être déplacé sur les hauteurs va vivre dans des conditions bien plus
confortables. Autre exemple, nous nous refusons à surélever un barrage qui se
trouve à la frontière de l’Argentine et du Brésil, le barrage de Yaciréta, que nous
avions contribué à faire, car les Brésiliens veulent le surélever de 10 mètres et cela
inonderait énormément d’espace. Enfin, il y a quelques mois, nous avons inauguré
à Bahia une installation avec des cellules photo-électriques qui donne de l’électricité à 50 000 Brésiliens. En outre, avant 2003, tous nos établissements industriels,
y compris dans nos filiales, seront certifiés ISO 14001, c’est-à-dire respectueux
des normes les plus exigeantes en matière d’environnement. On ne fait pas en effet
que des barrages; on brûle du charbon lorsque c’est la ressource locale. Enfin, en
1992, Pierre Delaporte, un de mes prédécesseurs, et Richard Drouin, d’Hydro-Québec, ont créé un groupe de sept entreprises, huit aujourd’hui, le E 7. Ce groupe
réunit, outre EDF, ENEL pour l’Italie, RWE pour l’Allemagne, Edison International
pour les États-Unis, Ontario Hydro, le Kansaï et Tepco pour le Japon. Ces grandes
entreprises ont estimé qu’elles avaient une responsabilité collective à l’égard d’un
bien qui n’est pas un produit comme les autres, puisque c’est un bien central dans
le développement économique et social de l’humanité. Il faut toujours rappeler
que plus de 2 milliards d’hommes et de femmes n’ont pas l’électricité. C’est pourquoi nous devons développer des techniques et mettre gratuitement à disposition
des pays émergents des réseaux d’experts.
Nous avons étudié plus d’une quarantaine de projets et, en 1998, nous avons
créé un fonds E 7. C’est d’ailleurs la première fois dans l’histoire des ONG qu’un
fonds d’entreprises privées est classé ONG. Ces entreprises sont dans un état
d’esprit bien différent de celui de 1992 puisque aujourd’hui elles sont en situation
de concurrence. Mais il n’empêche que, avec un peu plus de mal sans doute, nous
sommes arrivés lors de notre réunion annuelle à dégager un consensus sur cette
idée et venons d’annoncer le financement en Bolivie d’un projet de 25 millions de
dollars financés grâce au fonds des entreprises. Cette initiative a un effet de levier
car notre présence attire les financements internationaux d’institutions spécialisées
de l’ONU. Aussi, à 700 kilomètres au nord-ouest de La Paz, dans une zone où
plusieurs inondations ont coûté la vie à des milliers de Boliviens, nous allons
financer et aider à la construction d’un barrage qui servira à réguler les crues et à
fournir de l’électricité ( 35 gigawattheure) à 100000 personnes ( 70 000 Boliviens
et 30 000 Brésiliens). Pourquoi ?Parce que nous pensons qu’il est de notre responsabilité de faire accéder à l’électricité des pays délaissés même par les institutions
financières internationales. C’est un autre volet de la même idée. Le développement durable et le droit à l’énergie sont deux concepts pour EDF complètement
symétriques. Le droit à l’énergie, c’est que les démunis, à La Courneuve ou
ailleurs, aient l’électricité, qu’elle ne leur soit plus systématiquement coupée en
cas de non-paiement des factures. Mais à l’échelle mondiale, cela veut dire
permettre à ceux qui n’accèdent pas à l’énergie d’y accéder, dans le développement durable. De la même façon, on explique à Buenos Aires que payer sa facture
donne droit à un relevé individuel qui permet d’avoir une carte d’identité et d’être
citoyen. Le simple fait de passer d’une facture collective pour l’ensemble du quartier à une facture individuelle contribue à accéder à ce statut. Il y a donc une espèce
de continuum entre l’expérience de la Bolivie, qui ne nous rapportera rien, et, à
l’autre extrémité, l’action que nous menons à Buenos Aires, où nous vendons de
l’électricité et où nous sommes passés d’un déficit de plusieurs millions de dollars
à un excédent de plusieurs millions, en développant l’idée que le droit à l’énergie
existe pour les plus pauvres.
Nous avons une culture de service public, qui ne doit rien au caractère public
ou privé, car les grands groupes industriels du secteur de l’énergie seront toujours
attendus sur cette question, et plus le temps passera, plus nous aurons une responsabilité collective à l’égard de l’environnement. Et, pour moi, dans l’environnement
il y a les hommes, les hommes qu’on emploie et les hommes qu’on dessert. Certains
disent que nous faisons tout cela pour améliorer notre image et faire oublier le
nucléaire; cela n’a bien sûr rien à voir. Nous sommes dans un univers où toute une
série de domaines sont réglés par le marché, et bien optimisés par le marché. Mais
le domaine de l’énergie ne l’est pas, car le marché ne peut régler le problème des
investissements à cinquante ans ni le problème des pays les plus pauvres.
C’est pourquoi nous, qui sommes issus de ce secteur-là et qui avons fait une
partie de notre croissance sur l’énergie dans les pays développés, devons mettre à
la disposition des pays émergents un certain nombre de techniques, un certain
nombre de réseaux d’experts, et crédibiliser leur situation financière. C’est pour
les mêmes raisons que nous sommes engagés à Tchernobyl, par solidarité à l’égard
d’autres opérateurs du nucléaire, pour éviter un autre Tchernobyl qui conduirait à
la fin du nucléaire, mais aussi pour que la communauté internationale, comme elle
l’avait promis en contrepartie de la fermeture de Tchernobyl, finance la remise en
état de deux autres centrales interrompues après l’accident et dont les Ukrainiens
ont un urgent besoin. Les coupures de courant durent plusieurs heures chaque jour
à cause de la fermeture de Tchernobyl, c’est 1000 mégawatts de moins.
Je pense que les grandes entreprises du secteur de l’énergie, et notamment celles
qui ont une histoire sociale et une vision éthique et politique des choses, ont
quelque chose à apporter, y compris dans un univers dérégulé où tout n’est que
valeur créée pour l’actionnaire. Ce qui fait notre force de frappe, c’est que nous
gagnons de l’argent, que depuis quinze ans nous ne sommes pas subventionnés par
l’État, et que nous rémunérons l’État comme n’importe quel actionnaire – cela fait
la force de conviction du personnel, qui sait très bien que ce n’est pas le contribuable qui paie notre propre développement, mais bien notre activité et nos clients.
Je ne cherche pas à opposer la vertu d’une entreprise publique au maléfice des
entreprises privées, mais on peut être dans la concurrence, dans une économie de
plus en plus ouverte, et être porteur de valeurs. Plus on est dans le marché, plus on
doit voir que, dans notre secteur, il y a un certain nombre de sujets qui ne sont pas
traités par lui. C’est cela qui me fait dire que notre histoire est celle d’une attention
portée au développement durable, et encore une fois le droit à l’énergie et le développement durable sont les deux faces d’un même objectif.
[*]
Président-directeur général d’EDF.