2001
Hérodote
Buenos Aires, métropolisation et nouvel ordre politique
[1]
Marie-France Prévôt Schapira
[*]
Depuis les années 1940, l’Argentine est une société politiquement divisée entre
péronistes et antipéronistes. En 1983, après sept années d’une des dictatures les
plus sanglantes d’Amérique latine ( 1976-1983), les premières élections de la
période démocratique ont vu la victoire massive de l’Union Civique Radicale,
balayant dans certains de ses bastions les plus solides de la banlieue le parti péroniste. Toutefois, durant les années 1980, la crise économique soumet la société à
des changements d’une ampleur sans précédent. À partir de 1987, l’hyperinflation
plonge le pays dans le chaos. C’est dans un climat marqué par les émeutes de la
faim dans les périphéries de Buenos Aires et de Rosario, qu’a lieu l’assomption
anticipée du grand vainqueur des élections présidentielles de mai 1989, le péroniste Carlos Menem. Le nouveau gouvernement, malgré sa référence idéologique
à la « révolution productive », abandonne l’héritage étatiste de la période 1945-1980 et fait le choix de l’ouverture et de l’ultralibéralisme à la Thatcher.
S’ouvre alors pour la capitale une nouvelle étape de son histoire. Durant les dix
années du ménémisme ( 1989-1999), la municipalité de Buenos Aires, située au
cœur d’une immense agglomération de plus de 12 millions d’habitants, a été le lieu
detransformations rapides et spectaculaires que l’on peut résumer sous le terme de
métropolisation. C’est dans ce contexte, en consonance avec la mondialisation, qu’il
faut resituer l’autonomie de la capitale, jusqu’alors sous tutelle de l’État. C’est un
changement considérable dans l’architecture politique du pays et de la métropole.
En 1996, pour la première fois de son histoire, Buenos Aires a élu au suffrage
direct sa plus haute autorité et s’est dotée d’une Constitution qui régit désormais
la vie politique et institutionnelle de la capitale fédérale. Elle s’inscrit dans une
dynamique, générale en Amérique latine, d’affirmation du pouvoir économique et
politique des grandes villes. Buenos Aires en 1996, puis Mexico en 1997 ont été
les deux dernières grandes capitales à obtenir leur autonomie politique.
Pourquoi si tard ? Avec le Mexique, l’Argentine fait partie des États fédéraux
dans lesquels la capitale érigée en district fédéral coïncide avec la capitale historique et la principale ville du pays. Ce destin national a été scellé en 1880. Après
de longues luttes entre fédéralistes et unitaires pour réunir au port et à la riche
province pampéenne de Buenos Aires les provinces de l’
Interior jalouses de leur
autonomie, la République argentine adopte, en 1853, une régime fédéral, de nature
présidentielle, sur le modèle états-unien. Au nombre de vingt-quatre aujourd’hui,
les provinces conservent des pouvoirs étendus. Chaque province se dote de sa
propre Constitution, élit son gouverneur ainsi que les députés et sénateurs des
assemblées provinciales. À l’issue de bien des conflits, en 1880, Buenos Aires
cesse d’être la capitale de la province du même nom pour devenir celle de tous les
Argentins
[2]. Dépouillée de ses prérogatives politiques, la municipalité de la capitale a vécu, pendant plus d’un siècle, sous un statut hybride où le maire
(intendente)
était nommé par le président de la République et le Conseil municipal
(Consejo
delibejante), simple délégation du pouvoir législatif national, élu par les habitants.
Dans une relation profondément conflictuelle entre la ville et les provinces,
Buenos Aires a été au cœur de la mise en place d’un ordre national, identifiant la
ville à la Nation. L’autonomie marque-t-elle la fin d’un cycle qui s’était ouvert
avec la fédéralisation de la capitale en 1880 ?
La mondialisation change les rapports de l’État au territoire. La problématique
de « la tête de Goliath » d’une ville qui « vampirise le pays », version créole de
« Paris et le désert français », serait-elle rendue caduque par le double mouvement
de démocratisation des institutions municipales et le plongeon de l’économie argentine dans un espace supérieur, celui du Mercosur
[3] ?
Cette question en appelle une autre. Qu’entend-on par Buenos Aires ?Car on ne
peut pas réduire la métropole à la ville-centre ( 3 millions d’habitants), une « île » du
premier monde enclavée dans des banlieues dont un tiers des 9 millions d’habitants
vit en dessous du seuil de pauvreté. L’espace métropolitain est juridiquement divisé
entre la ville autonome et les municipes de la périphérie – Conurbano – sous tutelle
de la province de Buenos Aires, la plus peuplée et la plus vaste de l’Argentine
(carte 1). Cet espace, le plus important politiquement et économiquement, rassemble
plus de 35% de la population du pays et produit 55% du PIB. Or la manière dont
sont construits les territoires du politique représente une dimension incontestable
d’une gestion à deux vitesses, entre une ville « progressiste », « antipéroniste » et des
banlieues appauvries restées, dans leur majorité, fidèles au péronisme.
Enfin, une dernière question concerne l’exercice même de la mise en place de
la « gouvernance urbaine », de la redéfinition du rapport des habitants de la ville
au politique et de la réorientation des politiques territoriales. Peut-on parler d’une
« dénationalisation de la ville », voire d’une privatisation car elle apparaît un
espace stratégique et privilégié de la mondialisation ? Ce double mouvement,
métropolisation et autonomie politique, change-t-il la symbolique de la ville
comme cœur de la nation ? Évidemment toutes ces questions sont liées entre elles;
elles reviennent à s’interroger, dans un premier temps, sur les liens que l’on peut
établir entre les nouvelles orientations économiques des années 1990 et le
processus d’autonomie politique de la capitale.
Métropolisation et processus d’autonomie politique
L’élection en 1996 du premier chef du gouvernement de la Ciudad autonoma
de Buenos Aires, le radical Fernando De La Rúa, est l’aboutissement d’un
processus complexe qui s’inscrit dans un mouvement général de décentralisation
et de démocratisation des pouvoirs locaux en Amérique latine. Partout les villes,
notamment au Brésil avec la nouvelle Constitution de 1988, deviennent des
acteurs centraux de l’innovation politique et sociale. Le cas de la ville de Porto
Alegre est désormais bien connu.
Or dans ce contexte de grande effervescence municipaliste, au regard des
autres grandes métropoles, Buenos Aires vivait sous un statut archaïque. Depuis
1880, la municipalité a constitué une arène de la vie politique nationale et une
proie idéale pour les « machines » des partis qui quadrillent son territoire, notamment le parti radical. En 1916, les premières élections au suffrage universel
avaient relancé la revendication de démocratisation du statut de la capitale. Le
parti socialiste à partir des quartiers ouvriers du sud de la ville et l’Union Civique
Radicale, parti de la petite bourgeoisie urbaine en pleine ascension, se lancent
alors à l’assaut de la municipalité. Mais très vite, le contrôle de la bureaucratie
municipale a constitué une ressource politique d’importance. J. Horowitz a montré
comment, durant ces années, s’organise autour du parti radical une véritable
machine politique
[4]. Comme dans le quartier italo-américain du North End de
Boston étudié par W. F. Whyte sous le nom de Corneville, les
bosses – les
punteros – opèrent à partir des organisations ethniques, des mutuelles, et aussi des
clubs de foot (River Plate ou Boca Junior)
[5]. Le
boss local sert à trouver du travail,
intercède auprès de la bureaucratie municipale qui constitue une mine d’emplois
très attractifs par leur stabilité et leur salaire.
Au fil des années, Buenos Aires est apparue comme une ville prise en otage par
un système résultant d’une alliance entre l’appareil bureaucratique, le syndicat des
employés municipaux contrôlé par le parti péroniste et les « machines » des partis.
La classe politique locale fonctionnait sur elle-même, se répartissant les postes et
les prébendes, dans des luttes féroces lors des « internes ». Enfin, le discrédit du
Conseil municipal était tel qu’il a pu être fermé de longues années durant, sans que
personne ne proteste
[6]. Les
portenõs
[7] semblaient s’être accommodés de ce statut
d’exception. Longtemps, la revendication autonomiste a été confinée à de petits
cercles de mouvances diverses.
L’idée gagne du terrain avec la démocratie retrouvée. Car la ville est sortie
meurtrie de sept années de dictature et d’un urbanisme « au scalpel » qui a déporté
manu militari les bidonvilles à la périphérie et ouvert, par un programme pharaonique de construction d’autoroutes, le tissu urbain jusqu’au cœur de la ville,
provoquant l’expulsion de milliers d’habitants et l’endettement de la municipalite
[8]. La décision de transférer la capitale à Viedma en 1986 et la provincialisation du District fédéral qui en découlait mirent la question à l’ordre du jour.
Toutefois, c’est durant la gestion de Carlos Grosso ( 1989-1992), premier intendant
de la période ménémiste, qui ouvre la ville aux affaires que le thème prend place
dans le débat politique, et ce pour plusieurs raisons.
En premier lieu, parce que le fonctionnement municipal apparaît totalement
inadapté au projet de global city. Alors que s’engagent de vastes opérations urbanistiques, les porte-parole de la municipalité développent toute une rhétorique
du « droit à la ville », dénonçant les vices des « vieilles » manières de faire de la
politique, l’absence de participation des habitants ainsi que l’inefficacité des
services municipaux. Car il s’agit, après presque vingt années d’un processus de
désindustrialisation et de décapitalisation (détérioration des services urbains et des
infrastructures, chute de la valeur du patrimoine), de sortir la ville du marasme,
d’attirer les investisseurs et de privatiser les services urbains, les espaces publics
(parcs et jardins) ainsi que les chemins de fer suburbains. C’est au sein de l’équipe
du Secrétariat à la Planification et à l’Environnement, formé d’anciens militants
de la jeunesse péroniste ralliés au nouveau modèle économique, que prend corps
l’idée de diviser la ville en mairies d’arrondissement, sur le modèle toujours
invoqué de Paris, et de changer le statut de la capitale, à un moment où le parti
radical est au plus bas. Car derrière le discours décentralisateur, il y avait l’idée
de faire de la ville une base territoriale du ménemisme.
Mais dans le même temps, la gestion scandaleuse de Carlos Grosso stimule
l’idée qu’il faut faire valoir les intérêts de la ville face à l’État, sortir de ce statut
patrimonial qui fait de la ville une « sorte de butin » pour ceux qui ont gagné le
pouvoir national.
Buenos Aires : « ville ouverte »
En effet, alors que pendant plus d’un siècle les investissements privés avaient
été guidés par la puissance publique, à partir des années 1990 on entre dans une
logique privée qui transforme la ville par morceaux, recyclant sur un même
modèle des espaces aux activités obsolètes. La refonctionnalisation des grands
« vides » urbains en position centrale a été permise par la reprise économique et
la venue massive d’investissements étrangers et nationaux dans un secteur – la
construction – longtemps paralysé par la crise des années 1980. Ces politiques de
récupération et de rénovation des aires centrales changent brutalement la physionomie du centre de Buenos Aires. La « ville des affaires » se surimpose alors à
celle des réseaux publics obsolètes et donne lieu à des projets urbains pensés en
dehors de toute vision globale. Il n’est pas question ici d’analyser toutes les
grandes opérations
[9]. Mais rappelons seulement l’importance du réaménagement
des entrepôts de l’ancienne zone portuaire de Puerto Madero en
water front, car
elle a symbolisé la fin de la « décadence » et l’entrée de Buenos Aires dans la post-modernité. Puerto Madero, Retiro, El Abasto, El Warnes, El Tren de la Costa :
toutes ces opérations ont en commun d’être offertes au capital privé sans que
soient mis en place des mécanismes permettant à la puissance publique de capter
une partie de la plus-value réalisée par les promoteurs et les
developpers pour être
réinvestie dans d’autres parties de la ville. De ce principe différencié de la gestion
de l’espace, il résulte un approfondissement des contrastes, et ce d’autant que la
régulation urbaine est de plus en plus déléguée à des opérateurs extérieurs au
champ politico-administratif.
La Ciudad autonoma de Buenos Aires :
moins qu’une province et plus qu’un municipe
Enfin, l’autonomie résulte d’un « deal » politique entre le péronisme, alors à
son zénith, et le radicalisme, en pleine décomposition. Le Pacte d’Olivos ( 1993),
signé entre le président Carlos Menem et son prédécesseur Raúl Alfonsín, de
réforme de la Constitution de 1853 autorise le Président en poste à se représenter,
en échange de l’autonomie de la ville de Buenos Aires. Toutefois, l’autonomie
accordée – surprenante à bien des égards – par la Constitution réformée de 1994
se voit aussitôt limitée par le vote d’une loi qui exprime l’opposition des provinces
péronistes, notamment celle de Buenos Aires. La loi Cafiero ( 1995) débouche sur
un statut hybride – la ville autonome est moins qu’une province et plus qu’un
municipe – laissant en suspens le transfert des pouvoirs de police, de justice, sa
place dans le système fiscal et les formes de partenariat entre les entreprises de
services urbains privatisées.
Mais, paradoxalement, ce partage du pouvoir enclenche une dynamique politique d’opposition au pacte qui prend force dans la ville et vient troubler le jeu du
bipartisme. En effet, c’est dans la capitale qu’a surgi, en 1993, une nouvelle force
politique, le FREPASO (Front pour un pays solidaire), expression d’un « républicanisme tempéré » selon les termes de Marcos Novarro, rassemblement des partis
de gauche et des péronistes dissidents, qui s’appuie sur un électorat de classes
moyennes, moins sensibles aux sirènes du populisme que les périphéries
[10].
L’autonomie « accordée » par Carlos Menem, réélu en 1995 à la tête du pays, fait
de la ville autonome la caisse de résonance de l’opposition. Reconquise en 1996
par les radicaux, elle a été la base où est née et d’où est partie la vague de fond
qui permet à
l’Alianza, coalition entre le FREPASO et les radicaux, de gagner les
élections présidentielles, en octobre 1999, et de nouveau celles de la
Ciudad
autonoma, en mai 2000. Dans le partage des territoires au sein de l’
Alianza, il
revient au frepasiste Aníbal Ibarra qui incarne la nouvelle classe politique ( 42 ans,
ancien militant des jeunesses communistes), de gouverner la capitale.
Pourquoi une force d’opposition a-t-elle surgi
et s’est-elle maintenue dans la capitale ?
Car la ville a bénéficié, à sa manière, des politiques urbanistiques et des attentions du gouvernement national. Et même si les conditions de vie se sont dégradées pour d’amples couches des classes moyennes, le revenu des habitants
( 24000 dollars/hab./an) reste trois fois supérieur à celui de la moyenne nationale.
Les nouvelles activités ont favorisé les quartiers du centre et du Nord, redonné vie
au downtown, en favorisant le développement de fonctions mondiales.
On a, bien sûr, évoqué la singularité politique de Buenos Aires qui s’est
affirmée, nous l’avons vu, dès les années 1920 avec le poids pris par le parti socialiste et le fort ancrage de l’Union Civique Radicale. À partir de 1946, alors que le
péronisme naissant prend pied dans les banlieues, Buenos Aires incarne l’opposition au péronisme, la ville
« gorila
[11] ». La Constitution péroniste de 1949 fait de
la municipalité une simple dépendance du pouvoir national. Le Conseil municipal
n’est plus réuni et le
gerrymandering des circonscriptions électorales permet au
péronisme de l’emporter haut la main dans la capitale. Même si les scores n’ont
pas toujours été si défavorables au péronisme
[12], cet épisode a alimenté une très
forte rancœur, dans une ville où l’adhésion de la première heure est vite retombée,
à la différence des provinces de l’Intérieur et du
Conurbano.
Se réclamant de la tradition républicaine, la ville s’est présentée comme incarnant le renouveau, la rupture face aux pratiques et aux politiques ménémistes,
(campagne contre la corruption, reconquête de l’espace public, défense des institutions), renouant avec son passé et donnant l’exemple au pays. « Car seule
Buenos Aires en raison de son passé, de sa richesse, de sa force et de sa culture peut
être une sorte de moteur du changement, à l’instar de ce qui s’était passé en 1880.
Mais aujourd’hui, l’État ne joue plus ce rôle et un modèle démocratique ne peut pas
sortir de la Rioja ou de provinces écrasées par la misère et le poids de la dette
[13]. »
Cette vision a porté le mouvement de reconquête de la ville et du pouvoir national.
Pour Raúl Alfonsín, la décision de donner la pleine autonomie à la ville constituait « l’épilogue d’une vieille dispute qui motiva de graves affrontements durant
de longues années de la vie nationale ». L’autonomie politique acquise modifie-t-elle l’image de la ville comme symbole de l’État-nation ?
Buenos Aires : la ville et la Nation
« Civilisation » et « Barbarie »
Les enjeux géopolitiques autour de la ville de Buenos Aires, ancienne capitale
du vice-royaume du Río de la Plata, qui se dessinent au lendemain de l’insurrection de la Révolution de Mai ( 1810) sont fondamentaux pour comprendre la
construction de l’État-nation. Nous avons vu que pendant presque un demi-siècle,
les guerres entre fédéraux et unitaires ont opposé les provinces de l’Intérieur à
celle de Buenos Aires. Dans son œuvre majeure,
Facundo
[14], D. F. Sarmiento
donna une interprétation, à la fois sociologique et culturelle, du conflit qui opposait deux sociétés, celle d’une petite élite éclairée rassemblée dans la capitale et
celle des
caudillos des provinces de l’Intérieur et de leurs armées de gauchos, les
montoneras. Mais cette opposition entre « Civilisation » et « Barbarie » comporte
une dimension économique. Car la position dominante du port de Buenos Aires
permet à la ville et à la province de monopoliser les bénéfices de la douane et du
commerce dopé, au lendemain de l’Indépendance, par les échanges croissants
avec l’Europe, et plus particulièrement avec l’Angleterre. L’histoire de
Facundo
commence par une introduction à la géographie du Río de la Plata. À un moment
où la nation argentine est incertaine, D. F. Sarmiento cherche ainsi « à prouver
deux choses : qu’il existe bel et bien une géographie nationale, et que la ville de
Buenos Aires se trouve au cœur de celle-ci
[15] ». La Constitution de 1853 avait
laissé irrésolue la question de l’emplacement de la capitale, provisoirement
installée à Parana. La province de Buenos Aires refuse alors de rejoindre une organisation dont elle ne prendrait pas la tête et fait sécession.
CARTE 1.
LE GRAND BUENOS AIRES
CARTE 2.
ÉLECTIONS MUNICIPALES DANS LE GRAND BUENOS AIRES
Or c’est pendant les années de la sécession ( 1852-1862) que se met en place
un modèle de sociabilité et d’appartenance culturelle identifiant Buenos Aires à la
Nation
[16]. Délestée du poids des provinces de l’Intérieur, la ville connaît alors une
prospérité sur laquelle elle appuiera ses prétentions à revendiquer un destin
national. Pendant toute cette période, on assiste à la « mise en acte d’un important
dispositif de mémoire » (monumentalisation, érection de statues civiques, toponymie) liant le port de Buenos Aires aux valeurs républicaines et rappelant son
rôle héroïque dans le processus qui avait conduit à l’Indépendance. Dans la constitution du panthéon des héros de la Nation, un des moments forts a été en 1857 le
retour organisé en grande pompe par le gouvernement de la province, en relation
avec la municipalité, des cendres de Bernardo Rivadavia ( 1821-1828), premier
président de la République argentine
[17].
Ainsi, durant ces années, dans un mouvement contradictoire qui provient à la
fois de son passé de ville souveraine dans la tradition hispanique du cabildo et de
sa prétention à devenir la capitale, se construit l’identification de la ville à la
Nation. Depuis la fédéralisation en 1880, cette ambiguïté « originelle » a été source
de tensions répétées, et cause, aujourd’hui, de la difficile dissociation entre
pouvoir municipal et pouvoir national.
La « Pédagogie des statues
[18] »
Les années 1880 ouvrent la période de la matérialisation de la ville en cœur de
la Nation, sous la houlette du premier grand
intendente, Torcuato de Alvear, sorte
de Haussmann
porteño. Le percement de l’avenue de Mayo, véritable axe civique
entre le palais présidentiel et le Parlement (bien que la décision de construire le
Congrès soit postérieure), sur les cendres de la Recova, dernier édifice colonial,
transforme profondément l’espace urbain. Car « la Nation est désormais en mesure
de s’approprier la mémoire de la ville, de la mettre à son service dans une ville
transformée par l’arrivée massive des immigrants
[19] ».
En effet, au moment même où Buenos Aires se veut l’incarnation de la Nation,
elle devient une grande ville cosmopolite, une sorte de Babel du Nouveau Monde
où s’élaborent une culture propre, une langue née du mélange de l’italien dialectal
et de l’espagnol, le cocoliche, un argot parlé dans les nouveaux faubourgs, le
lunfardo, une musique typique, le tango. Bref, une ville qui s’éloigne de la culture
créole de ses élites venues de leur province pour gouverner la Nation.
La monumentalité qui s’empare de la ville doit être comprise comme une réaction de l’élite locale face à la multiplication des manifestations ethniques des
« collectivités » : Italiens, Galiciens, rusos (Juifs) et turcos qui « envahissent la
ville » et « menacent la langue ». Buenos Aires, creuset du melting-pot argentin,
est au début du XXe siècle la ville la plus peuplée d’Amérique latine. Elle est
devenue une grande métropole moderne, le « Paris de l’Amérique latine », selon
l’expression de Georges Clemenceau. En 1914, la population dépasse 1,5 million
d’habitants dont la moitié sont des étrangers, 2 millions en 1920. Jusque dans les
années 1930, la croissance rapide de la population est liée à l’immigration
d’outre-Altantique, à la différence des autres villes d’Amérique latine grossies par
l’exode rural.
Aux yeux de
l’establishment, les monuments constituent un rempart contre une
métropole étrangère, une ville à qui il faut imposer des lieux de mémoire patriotique. Par une sorte de retournement de la matrice sarmientine, la barbarie, c’est la
ville qui accueille tous les étrangers
[20]. Cette matrice permet de lire la tension qui
clive les territoires. Dans les quartiers sud où se trouve rassemblée « l’immigration
famélique » se met en place une forme de « socialisme » municipal pour contre-carrer les effets nordistes d’occupation de l’espace urbain par le gouvernement
national
[21]. Elle permet de lire, également, le mouvement antimétropolitain de
provinciaux pauvres dénonçant le cosmopolitisme et la monstruosité de la « tête
de Goliath » qui asphyxie un pays sur lequel pèse une fatalité historique.
La « Cabeza de Goliat »
La fédéralisation a donné lieu à une controverse, qui ne s’est jamais tarie, sur le
bien-fondé du choix de Buenos Aires comme capitale fédérale. Car si pour les uns,
elle signifiait l’aboutissement d’un projet de Nation, pour les autres (notamment
Leandro Alem), elle apparaissait comme une mesure unitaire qui niait l’essence
même du fédéralisme, mettant les provinces sous la coupe de la ville-port.
Évidemment, cette question renvoie directement au fonctionnement du fédéralisme argentin marqué par la structure duale du pays. Le discours sur l’existence
d’une dualité irréductible due à la présence de deux pays sur le territoire argentin,
l’État-métropole, Buenos Aires, et le pays vassal, les provinces de l’Intérieur,
imprègne les représentations géopolitiques.
Les analyses sur le dévoiement du système fédéral et sur ses conséquences
territoriales se déclinent avec des nuances, selon les protagonistes et les périodes,
mais elles relèvent d’une même représentation du territoire, celle d’un espace sur
lequel pèse une double fatalité : la présence d’une ville monstrueuse qui vampirise le pays, la « tête de Goliath », et l’existence du vide patagonien et des
provinces historiques sans avenir, « ingérables » (inviables) selon l’expression de
l’homme de la convertibilité et de l’ajustement, Domingo Cavallo, qui arrime en
1992 le peso au dollar. Ces représentations ont alimenté un discours géopolitique
de la « réparation » et de la « réclamation », dans une dialectique perverse entre le
pouvoir central et les petites provinces pauvres.
L’idée que le déplacement de la capitale puisse changer la nature du pouvoir
et rompre avec la fatalité historique qui pèse sur l’Argentine n’est pas une idée
neuve. Dans un livre tout à fait stimulant,
Nueva Capital, viejos mitos
[22], le
géographe Carlos Reboratti souligne non sans ironie les « vieux » mythes qui ont
nourri – à tout le moins au niveau du discours – la décision du président Raúl
Alfonsín de transférer la capitale de l’Argentine à Viedma, aux portes de la Patagonie
( 1986). Car cette idée s’inscrit dans une vieille rhétorique géopolitique de « la
marche au sud, au froid et à la mer » qui à bien des égards reprend celle des militaires. Les représentations inculquées par les idéologues du nationalisme et de la
« décadence » : un « pays mal formé », un « pays-éventail », une « nation macrocéphale » et une « Patagonie riche, territoire d’avenir qu’il faut peupler » sont
reprises ici pour justifier le transfert de la capitale et conjurer la « prophétie » de
Leandro Alem. « La capitale de l’Argentine doit être petite et ennuyeuse comme
l’avait été Parana durant la Confédération », nous dit l’historien Felix Luna,
fervent défenseur de cette mesure.
Modifier la géographie du pays devait introduire une discontinuité historique
et un changement dans les règles de fonctionnement du pouvoir politique et de
l’administration qui ne seraient plus soumis aux pressions de la rue, au pouvoir
de l’argent et des armes. La décision de déplacer la capitale a été annoncée, en
1986, à la plus grande surprise de tous, à un moment où les batailles contre les
trois grandes corporations – la « patrie financière », la « patrie syndicale » et la
« patrie militaire » – apparaissaient perdues. Elle doit être analysée comme une
bataille substitutive pour mobiliser l’imaginaire social sur le thème de la fondation de la IIe République et la création d’un troisième mouvement historique
fortifié par le transfert de la capitale à Viedma; une sorte de fuite en avant, vue
par beaucoup comme un projet mégalomaniaque auquel personne ne semble avoir
cru, si ce n’est la corporation des architectes qui lui a apporté son plein appui.
L’utopie d’une nouvelle capitale et de la mise à distance du pouvoir politique
a été emportée dans la débâcle économique et l’hyperinflation qui précipitent lafin
du mandat de Raúl Alfonsín. Mais elle n’a pas mis fin au débat dans lequel la
science régionale et les économistes ont été largement convoqués.
La ville vampirise-t-elle le pays ?
Dans l’imaginaire de l’Intérieur, le gouvernement central est identifié à la capitale fédérale qui concentre tous les pouvoirs –politiques, économiques, culturels–
et porte la responsabilité du déclin des « économies régionales ». Avec le développement de la « science régionale », dans les années 50, le terme est devenu, en
Argentine, synonyme d’économie en difficulté dans l’ensemble non pampéen
[23].
La géopolitique nationaliste est alors relayée par un discours dénonçant les inégalités
régionales, le « colonialisme interne ». Il insuffle les politiques de déconcentration
industrielle. Mais ce discours inspiré par la théorie de la dépendance fournit peu
d’éléments et de données construites pour penser les disparités et la justice spatiale
[24].
Quoi qu’il en soit et en l’absence d’analyses solides, chacune des parties
s’estime lésée. Les provinces ont la conviction que la ville « vampirise » le pays et
porte la responsabilité des « friches nationales ». Chaque crise fait renaître le
discours « anticapitale » et voit resurgir des formes de solidarités qui bousculent les
clivages partisans. Inversement, Buenos Aires dénonce la surreprésentation dans le
système fédéral des petites provinces qui utilisent largement leurs ressources politiques pour « gaspiller » ce qui est accumulé au centre. À la différence des autres
provinces « dépensières » et dépendantes des transferts fédéraux, la capitale dispose
d’une autonomie financière. Son budget, d’environ 3,3 milliards de dollars par an
en 2000, est le troisième après celui de la Nation et de la province du même nom.
Plus de la moitié de ses ressources proviennent de l’impôt sur le chiffre d’affaires
des sociétés (impuestos sobre los ingresos), qui pour beaucoup, même si leur activité productive se situe ailleurs, sont domiciliées à Buenos Aires, et de l’impôt à la
consommation payé par tous ceux qui transitent, travaillent dans le centre ou
viennent s’y divertir. Car c’est plus de deux millions de banlieusards qui arrivent
chaque jour dans la ville. Enfin, elle bénéficie des transferts indirects que lui
procure sa fonction de capitale de la Nation. Toutefois, en raison des mesures
d’ajustement et de la décentralisation des politiques sociales, la municipalité s’est
vu transférer les écoles et les hôpitaux ( 400 millions de dollars), sans contrepartie
financière, au nom de la subsidiarité.
Car, à partir des années 1990, le nouveau fédéralisme et la réflexion renouvelée
des économistes spatiaux changent le regard porté sur la géographie de la concentration. Non que les disparités s’atténuent, au contraire. Les données dont on dispose
pour l’ensemble du pays, le produit intérieur brut par province
per capita, datent de
1993. Elles soulignent l’énorme écart, de 1 à 6, entre la province la plus pauvre,
Santiago del Estero ( 2477 dollars), et la ville de Buenos Aires ( 18000 dollars).
Mais, on redécouvre, en Amérique latine comme ailleurs, les vertus des mégapoles
dont le rôle se voit renforcé dans une économie mondialisée. Alors que dans les
années 1970, la concentration des activités et des hommes avait donné lieu à une
interprétation négative voire catastrophiste de la primauté urbaine (les auteurs anglosaxons mettaient en cause l’
urban bias) et que, dans les années 1980, la « crise
urbaine », les pénuries, les carences et les dysfonctionnements étaient attribués, dans
une large mesure, au gigantisme, les chercheurs, aujourd’hui, mettent l’accent sur
les sources de productivité et de croissance que représentent ces grands organismes urbains. Ce n’est plus la taille d’une ville qui compte mais son mode de
gestion
[25] ». En Argentine, le changement de modèle économique a renforcé le
poids économique de la région centre, et tout particulièrement celui de la capitale
qui a vu affluer les investissements étrangers directs (IED).
À partir de 1996, dans ce double mouvement de métropolisation et d’autonomie, l’image que les autorités élues de la ville autonome veulent donner n’est
plus tant celle de Buenos Aires « vitrine de la Nation », que celle d’une ville
« globale » qui peut aider le pays à « remonter le courant
[26] ». Dans ce discours, on
voit l’importance du registre culturaliste et historique. Dans une démarche très
largement anthropomorphique, la ville « acteur » devient le lieu phare de la
nouvelle économie. Le marketing urbain recycle l’idéologie sarmientine pour
vendre Buenos Aires, soulignant ainsi la persistance des images et des représentations. Comme lors du premier centenaire, Buenos Aires doit être le moteur du
progrès. La ville aspire à se projeter dans un nouvel espace, celui de l’archipel des
grandes villes mondiales. Elle regarde du côté de São Paulo, et bien au-delà. La
polémique sur la « tête de Goliath » s’estompe car les mutations liées à la mondialisation et à l’autonomie redéfinissent les règles du jeu.
Il y a toujours eu la tentation de faire de la ville de Buenos Aires une « ville
pour ceux qui la méritent ». L’autonomie de la capitale renforce-t-elle ce « quant-à-soi » ou permet-elle de faire émerger une conscience métropolitaine ?
Mais qu’entend-on par Buenos Aires ?
La ville proprement dite, ceinturée par l’avenue General Paz
[27], ou la vaste agglomération, c’est-à-dire la capitale plus les banlieues, – le
Conurbano – de quelque
12 millions d’habitants, ou encore la Région métropolitaine (RMBA) qui englobe
désormais l’extrême avancée du front urbain, dans les municipes de la troisième
couronne, rejetant au loin les nouveaux parcs industriels et les quartiers privés?
TABLEAU 1.
RÉGION MÉTROPOLITAINE DE BUENOS AIRES
TABLEAU 1. RÉGION MÉTROPOLITAINE DE BUENOS AIRES
Capitale
Conurbano
( 1re et 2e couronnes soit 25 municipes)
Grand Buenos Aires
Troisième couronne
15 municipes, dans un rayon de
50 à 70 km en direction du Grand La Plata
au sud et Pilar, Lujan, Zarate
au nord-ouest
RMBA
Superficie
200 km2
3680 km2
3860 km2
15800 km2
19680 km2
Population
3,1 M hab.
9 M hab.
12 M hab.
1,6 M hab.
≈ 14 M hab.
Source: INDEC.
INDEC.
La catégorie
Gran Buenos Aires apparaît officiellement, en 1947, dans le
IV
e recensement général de la Nation, définissant un territoire comprenant la capitale et les communes urbanisées au nombre alors de 17, puis de 19 à partir des
années 60 et de 25 aujourd’hui. Mais ce qui se voulait un simple cadre statistique
désigne, de fait, un ensemble flou car les organismes de planification voire même
l’Indec (Institut national de la statistique et des recensements) ne prennent pas en
compte les mêmes limites, laissant ou non à l’écart, selon les usages, la capitale
et/ou les municipes du Grand La Plata. Il en est de même quand on parle de
première, de deuxième ou de troisième couronne car on fait comme si on parlait
de la même chose
[28]. Or il n’en est rien.
À partir des années 1950, l’expression « aire métropolitaine » qui se généralise
est le plus souvent assimilée à Gran Buenos Aires, mais lors de la création du
Cinturón Ecologico (CEAMSE) durant la dernière période militaire, l’aire intégrait
les municipes du Grand La Plata. On pourrait citer de nombreux exemples de ce
flou sémantique. Il montre la difficulté de fixer les limites de la métropole qui se
desserre, obligeant chacun à redéfinir les catégories qu’il adopte. Il n’en demeure
pas moins que ces choix de découpage sont fortement marqués par l’intentionnalité
des acteurs institutionnels en fonction des politiques publiques qu’ils prétendent
développer et les enjeux de pouvoir.
Depuis l’expansion accélérée de l’agglomération de Buenos Aires, au tournant
du siècle, la question des limites de l’aire urbaine, de la ville dans sa dimension
métropolitaine, a divisé les professionnels de l’urbain. À Buenos Aires, le terme
« agglomération » anticipe le développement des banlieues, car jusqu’aux années
1920 le problème suburbain se situe dans la ville. Le Plan organico de 1923, dans
le droit fil des idées de Forestier concernant l’agglomération parisienne, pose la
question de l’intégration des « nouveaux quartiers ». Mais les suburbios, les quartiers excentrés, restaient encore inscrits dans les limites de 1887 qui avaient porté
la superficie de la ville à 200 km2, soit deux fois la superficie de Paris.
À partir des années 1930, la croissance urbaine enjambe l’avenue General Paz.
Le recensement de 1936 montre que la densification, qui avait été élevée dans les
quartiers ouvriers du sud de la ville, se ralentit et que commence la grande expansion qui creuse les différences socio-économiques entre la ville et la banlieue
submergée par « l’alluvion zoologique ». L’idée d’une ville qui avance sur la Pampa
et fait triompher les idées républicaines fut défendue par les partisans d’un plan
d’extension
(ensanche), permettant d’établir une relation organique entre la ville et
les nouvelles urbanisations pavillonnaires
[29]. Dans un article publié en 1936 dans
le journal
La Nación, intitulé « Gran Buenos Aires », Carlos Maria della Paolera,
un des plus fervents propagandistes de cette idée, affirme : « Nous devons admettre
que le vrai Buenos Aires étend ses gigantesques tentacules à plus de 30 km de la
place du Congrès et que comme toutes les agglomérations modernes, c’est dans les
quartiers extérieurs, situés dans la province limitrophe de la capitale, qu’a lieu la
plus forte augmentation de la population. Ceci montre qu’il n’est pas possible de
dissocier le municipe fédéral des immenses zones bâties alentour qui couvrent une
superficie deux fois plus grande que celle des quartiers intérieurs
[30]. »
Mais la construction la même année de l’avenue General Paz vient matérialiser
la coupure politique, sociale et culturelle forte entre la capitale et les banlieues dont
la croissance accélérée à partir des années 1930 est perçue, par beaucoup, comme un
phénomène chaotique, contrariant la bonne marche de la ville
[31]. Pour les habitants
de la capitale, « le pays s’arrête à l’avenue General Paz » dit le dicton populaire.
À partir de 1947, la population de la capitale se stabilise autour de 3 millions d’habitants et désormais la croissance a lieu « hors les murs » (
cf. tableau 2 et 3).
TABLEAU 2.
CROISSANCE DE L’AGGLOMÉRATION DE BUENOS AIRES ( 1947-1991)
TABLEAU 2. CROISSANCE DE L’AGGLOMÉRATION DE BUENOS AIRES ( 1947-1991)
Agglomération
Capitale
Banlieues
1880
313000
1914
2034000
1570000
50%
d’étrangers
460000
1647
4722000
2981000
1741338
1960
6739002
2967000
3772411
1970
8353000
2972453
5380447
1980
9766000
2922839
6843201
1991
10911403
2960976
7950427
1997*
11788964
3036861
8752103
Source: CELADE, octobre 1991.
*Estimation d’après l’Encuesta de Hogares, mai 1997, INDEC.
CELADE, octobre 1991.
TABLEAU 3.
TAUX DE CROISSANCE DE L’AGGLOMÉRATION EN % ( 1935-1991)
TABLEAU 3. TAUX DE CROISSANCE DE L’AGGLOMÉRATION EN % ( 1935-1991)
Agglomération
Capitale
Banlieues
35-45
3,2
2,7
4,3
45-60
2,6
0
6,0
60-70
2,1
– 0,2
3,6
70-80
1,6
0,1
2,4
80-91
1,0
0,1
1,4
Source: A. LATTES et al., in J. R. JORAT et al. (comp.) Despues de Germani,
Paidos 1992.
A. LATTES et al., in J. R. JORAT et al. (comp.) Despues de Germani, Paidos 1992
La fragmentation institutionnelle – beaucoup moins forte que dans d’autres
grandes métropoles – est apparue dès lors comme un problème majeur. De
manière réitérative, à tort ou à raison, les maux de l’agglomération, en particulier
la « fracture » entre la ville et les banlieues, mais aussi les problèmes de transports,
de contrôle des inondations, des équipements hospitaliers, etc., ont été imputés à
l’absence d’instance métropolitaine. Toutefois, en dépit de tentatives répétées,
cette instance d’agglomération n’a jamais véritablement vu le jour. Il n’est pas
question ici d’analyser les plans successifs conçus pour l’ensemble de la région
métropolitaine, ni les raisons de leurs échecs. Mais à la lecture des différents
projets, on constate la faible prise en compte des limites municipales, si ce n’est
pour déplorer la balkanisation de l’espace métropolitain. Elles sont perçues avant
tout comme un obstacle à une planification rationnelle
[32]. Or, les frontières politiques à l’intérieur de la métropole sont l’aspect le moins ambigu de la fragmentation urbaine. Et d’ailleurs, c’est pendant la dernière période militaire, en
l’absence d’élections, que se met en place un sous-secrétariat d’État du Grand
Buenos Aires, dans un espace unifié par les militaires et partagé entre les différentes armes. Or dans ces limites se sont construites des identités politiques et
culturelles qui opposent la ville
« gorila » aux banlieues péronistes.
Les banlieues : la constitution des bastions péronistes
Les banlieues avaient fait irruption dans la ville, lors de la journée du 17 octobre
1945, pour demander le retour du colonel Perón, qui incarnait les nouvelles
conquêtes sociales. Lors des élections historiques de 1946 qui portent au pouvoir
J. D. Perón, le parti justicialiste l’emporte dans toutes les municipalités de la périphérie. C’est alors que s’y constituent les grands bastions syndicaux du péronisme,
dans le premier « cordon » industriel de la banlieue sud (Avellaneda, Quilmes,
Lanus, La Matanza), pour gagner plus tard les communes de la deuxième couronne
(Moreno, Florencio Varela).
La très forte poussée du justicialisme dans le
Conurbano a donné lieu en
Argentine aux premiers travaux de sociologie et de géographie électorales. À la
différence de la capitale qui avait vu dans l’entre-deux-guerres le vote ouvrier se
porter sur le parti socialiste, Gino Germani souligne le rôle des migrants d’origine
rurale dans la formation de cette nouvelle classe ouvrière et de son adhésion
massive à la figure du
caudillo péroniste
[33].
La compréhension de l’expression électorale des banlieues doit être vue à partir
des caractéristiques de l’urbanisation et de l’industrialisation substitutive des
années 40-60. L’arrivée massive des immigrants venus des provinces de l’Intérieur
pour travailler dans les usines et fabriques situées dans les communes du sud de
l’agglomération entraînent le développement d’un nouveau mode d’urbanisation
fondé sur le lotissement populaire (loteo economico). Cette urbanisation se développe dans un cadre juridique plus permissif que dans les quartiers de la capitale,
sans planification ni infrastructures de l’État. Toutefois elle a été guidée par la
trame publique qui « discipline » l’étalement des immenses banlieues pavillonnaires. L’urban-sprawl, l’expansion en doigts de gant le long des voies de chemins
de fer suburbains nationalisés par le gouvernement de J. D. Perón en 1949, résulte
des politiques implicites de l’État populiste (subvention des transports publics,
crédit bon marché, législation peu contraignante) qui permet aux travailleurs venus
de l’intérieur du pays, les « petites têtes noires » (cabecitas negras), de se loger et
d’accéder à la propriété, à la casa propia. Le nombre de propriétaires passe, entre
1947 et 1967, de 27% à 67%, évolution singulière en Amérique latine.
L’expression « petites têtes noires » montre l’effet que produisit la « marche de
l’Intérieur sur la ville ». Les « têtes noires », pour les habitants de la capitale, ce
sont certes les hommes et les femmes venus des provinces de l’Intérieur, mais
surtout les barbares qui franchissent les frontières de la capitale. Ces réactions
soulignent la complexe recomposition sociale et politique que supposa l’avènement du péronisme.
La force du « sentiment péroniste »
Les processus de désindustrialisation qui frappent le premier cordon industriel
à partir des années 1970, processus accélérés par les politiques de la dictature et
le nouveau cap économique du gouvernement de Carlos Menem, ont fait fondre les
bases ouvrières et fortement érodé les bases électorales du péronisme. Toutefois,
après la vague radicale liée au retour de la démocratie, depuis 1987, le péronisme
a repris pied dans la province et dans le Conurbano frappé par la montée de la
pauvreté et du chômage. La « carte de la pauvreté » publiée par les radicaux dès
1984 avait souligné la très forte croissance de la pauvreté, notamment dans les
municipalités de la deuxième couronne, secouées par les émeutes de la faim en
mai 1989. Les derniers chiffres de l’Indec (février 2001) montrent que dans les
années 1990, le « renouveau économique » a approfondi le fossé entre une ville
riche ( 9% de pauvres) et un Conurbano paupérisé ( 35% de pauvres).
Pourquoi les banlieues appauvries ont-elles voté dans leur majorité pour un
gouvernement qui n’avait gardé du justicialisme que quelques slogans et des
politiques assistentielles ? Les politologues mettent l’accent sur la force de l’identification des plus pauvres au péronisme, même dévoyé. Depuis 1945, le péronisme
a toujours constitué pour les secteurs populaires une structure active capable
d’organiser l’expérience quotidienne, à la fois politique et privée, y compris
pendant la longue période de proscription du parti péroniste. Et grâce à l’existence
de cette culture politique commune le gouvernement de Carlos Menem a pu légitimer un modèle économique opposé aux aspirations des classes populaires
[34]. Mais
ils soulignent également le clientélisme qui a présidé à l’idée de justice sociale. Les
politiques ciblées de lutte contre la pauvreté ont joué un rôle clé dans le contrôle
du
Conurbano. En 1992, la création d’un « Fonds pour la Réparation Historique du
Conurbano Bonaerense » (FRHCB), reconduit en 1996 sous le nom de « Fonds de
Reconstruction du Grand Buenos Aires », est l’aboutissement du combat pour
nationaliser la question sociale des banlieues sous-dotées, sous-équipées par
rapport à la capitale fédérale et accueillant les populations pauvres de l’Intérieur.
C’est un plan marqué par la peur d’une dérive sociale. Les pillages de 1989 sont
encore présents dans les esprits, réveillant la vieille crainte de voir les classes
dangereuses camper aux portes de la capitale.
Le plan dispose d’un budget considérable provenant d’un impôt national
d’environ 600 millions de dollars par an. C’est plus que la somme dégagée pour
le fonds national de l’emploi créé en 1991. Les ressources ont été utilisées, de
manière classique, pour l’amélioration des infrastructures (assainissement) et des
équipements, notamment hospitaliers. Toutefois, c’est le Plan Vida conduit par la
première dame de la Province, la « Chiche » Duhalde, qui a mobilisé une grande
partie du budget ainsi que les réseaux politiques justicialistes. Sa mise en œuvre
s’est appuyée sur un réseau de 35 000 volontaires, les
manzaneras, en charge de
distribuer l’aide alimentaire et de recenser au niveau de l’ilôt (la
manzana) les
bénéficiaires ( 1,3 million au total en 1998). La féminisation du réseau a fait appel
à toute la symbolique péroniste. À l’instar d’Evita Perón, la « Mère des pauvres »,
la « Dame de l’Espérance », les
manzaneras ont été des personnes clés dans la
manière de produire de la légitimité et de conserver la base péroniste dans le
Conurbano, à un moment où l’opposition,
l’Alianza, l’emportait dans la capitale
et au niveau national
[35].
Au regard des changements politiques et économiques que connaît la capitale,
les banlieues apparaissent plus lointaines, prises dans les mailles d’une gestion
populiste. Dans ces communes, les élections se gagnent à coups de plans assistentiels, mais aussi par un redécoupage du maillage municipal pour conserver des
bases de plus en plus friables.
En effet, à partir de 1991, on note une abstention croissante dans le Conurbano.
Le parti d’extrême droite fondé par l’ancien putschiste Aldo Rico fait une percée
remarquée aux élections de 1991 et 1993 dans les zones frappées par la crise, puis
rejoint, en 1994, le parti péroniste qui fait sien son discours sécuritaire (mano
dura) et nationaliste. Lors des élections d’octobre 1999, Carlos Ruckauf, le
candidat péroniste au poste de gouverneur de la province la plus riche où se
trouvent rassemblés le plus grand nombre de pauvres, a fait campagne sur le
thème de la lutte contre les petits délinquants, pour le rétablissement de la peine
de mort, contre les politiques de « santé reproductive », en opposition à ceux développés par la candidate de l’Alianza, Graciela Fernández Meijide, mère de disparu,
figure portée par la dynamique politique de la ville de Buenos Aires, issue de cet
« autre » monde, celui des droits de l’homme.
Toutefois, l’effet Alianza a entamé le Conurbano péroniste, car si le parti justicialiste gagne le poste de gouverneur et se maintient très solidement dans la
deuxième couronne, il perd quatre municipalités dans la première couronne et
lamajorité à l’assemblée législative provinciale. Enfin, le candidat à la présidence
pour l’Alianza, F. De La Rúa, l’emporte sur l’ancien gouverneur péroniste
E. Duhalde.
Les municipalités du Conurbano : des « grands électeurs »
Alors que l’heure est dans les grandes métropoles à la constitution d’instances
d’agglomération, on observe dans le
Conurbano un double mouvement de partition et de regroupement des municipalités qui reconfigure la géographie de la
métropole, soulignant l’enjeu majeur des limites municipales. Tenues en lisière par
le pouvoir provincial, elles se regroupent pour jouer leur carte dans la nouvelle
donne territoriale et politique. Car dans le dispositif provincial, les municipalités
du
Conurbano sont sous-représentées à la législature provinciale
[36]. Aussi les
première et troisième sections électorales qui correspondent
grosso modo à la
tache urbaine, rassemblant les deux tiers des habitants de la province, envoient-elles respectivement 15 et 18 députés sur 92 à l’assemblée provinciale.
Les municipalités ont été conçues par la Constitution de la province comme
une coquille purement administrative. Cependant, avec le temps, elles ont acquis
une consistance politique qui n’a pas retenu l’intérêt des chercheurs. On sait peu
de chose sur les réseaux au niveau municipal, mais ce que l’on observe, jusque
dans les années 1980, c’est l’enfermement des figures politiques locales dans des
limites municipales difficiles à « transgresser ». Il en a résulté une forte permanence des pouvoirs locaux qui résistèrent à l’arrivée massive de populations dans
les communes de la première, puis de la deuxième couronne
[37]. C’est pourquoi,
face en quelque sorte à l’« inexpugnabilité » de certaines figures locales, le reformatage du maillage municipal est apparu comme un moyen pour déplacer des
pouvoirs solidement enracinés, et ce le plus souvent en direction des oppositions
internes au parti. Cette hypothèse mériterait d’être étayée par des études systématiques. Mais tout laisse à penser que cette idée a sous-tendu le plan Genesis 2000
de « décentralisation » municipale mis en œuvre par le gouvernement de E. Duhalde
à partir de 1992, au prétexte d’une meilleure gestion des territoires et de la nécessité de construire des unités de taille comparable
[38]. Et d’ailleurs, le redécoupage
a commencé par deux municipes – General Sarmiento et Moron – tenus en main
par des péronistes « non alignés », et non pas par La Matanza, commune de
1,2 million d’habitants, à cheval sur deux couronnes, dont on a dit et redit le
surdimensionnement. Car les appareils politiques locaux reprennent toute leur
importance à l’heure des élections nationales et provinciales au suffrage universel.
La Matanza « péroniste » a permis de garder la province de Buenos Aires. Entre
1991 et 1998, le nombre de municipes du
Conurbano passe de 19 à 25, à super-ficie constante.
Face à cette volonté de l’instance provinciale de garder son emprise sur les
pouvoirs locaux, on assiste, depuis les années 1980, avec des hauts et des bas,
à l’affirmation de l’échelon municipal
[39]. Dans ce mouvement, les municipalités
se sont saisies de la possibilité donnée par la Constitution réformée de 1994 de se
regrouper en régions, afin de mieux défendre leurs intérêts face à la province et à
la capitale ou encore aux nouveaux opérateurs internationaux de services urbains
privatisés qui agissent comme des acteurs métropolitains
[40]. Dépassant les clivages
politiques, des regroupements se sont réalisés sur des bases régionales, rappelant
les fortes disparités au sein même du
Conurbano.
CARTE 3.
LES DISPARITÉS SOCIO -SPATIALES DANS LE GRAND BUENOS AIRES
H. A. Torres
La « Region metropolitana Norte » regroupe les quatre communes de l’axe
nord résidentiel, huppé (moins de 7% de pauvres), qui a vu affluer les investissements et projets de marinas et de la ville privée « Nordelta ». À l’opposé, les
anciennes communes ouvrières du Sud, disposant d’un budget de 650 millions de
dollars pour presque 4 millions d’habitants, se sont regroupées dans la « Region
del Conurbano Sur » pour protester contre l’abandon dont elles sont l’objet. Enfin,
dans les nouveaux territoires urbains de la troisième couronne, au km 50 de la
Panaméricaine autour de Pilar, entre edge-city et Pampa, huit municipes se sont
fédérés dans une sorte de consortium urbain et productif appelé « La Region ».
Cette effervescence « régionaliste » est récente. Elle regarde vers les régions autonomes d’Italie et d’Espagne. Le gouvernement fédéral encourage ce mouvement,
en jouant le municipe contre la province, par l’activation d’un plan de modernisation des gouvernements locaux et de revitalisation du pouvoir communal.
Le statut d’autonomie a relancé le vieux débat sur les coûts de centralité et les
relations entre la capitale et ses banlieues. Il n’y a pas d’accord aujourd’hui, pas
même au sein de la municipalité de Buenos Aires, sur la question des transferts
entre les deux entités et celle de l’utilisation des services centraux, les hôpitaux
notamment. Et si des formes de concertation se sont mises en place concernant la
sécurité et le problème des inondations, la création d’une instance métropolitaine
n’est pas à l’ordre du jour.
La Ciudad autonoma de Buenos Aires : la nouvelle « gouvernance »
L’opposition aujourd’hui convertie en gouvernement de la ville autonome a
élaboré des politiques territoriales devant permettre une meilleure concertation
entre le public et le privé, une plus grande participation des habitants, de la
« société civile », en rupture avec la gestion précédente. Car le FREPASO puis
l’Alianza se sont fortifiés dans leur opposition à l’affairisme et aux scandales qui
avaient caractérisé les privatisations et les grandes opérations urbanistiques. Dans
quelle mesure la nouvelle municipalité mène-t-elle une politique en rupture avec
la gestion de Carlos Grosso ?
Les changements ont été jusqu’alors lents et difficiles car le texte de la Constitution est ambigu. Nous avons vu que le gouvernement de la Ciudad autonoma est
plus qu’une municipalité et moins qu’une province. C’est pourquoi les points de
friction avec la Nation sont nombreux, car Buenos Aires demeure un territoire
fédéral et, à ce titre, la présence de l’État national reste forte dans l’organisation
de l’espace urbain. Les conflits opposent les deux grandes composantes de
l’Alianza, à la fois alliées et rivales. Le FREPASO dispute aux radicaux l’espace
de la ville où, depuis 1994, il s’est affirmé comme la première force politique.
Mais au-delà de ces conflits et tensions, il convient d’évoquer ce qui est présenté
comme les deux grands enjeux de la Ciudad autonoma, la décentralisation intramunicipale d’une part et le rééquilibrage nord-sud de la ville d’autre part.
« Le gouvernement dans les quartiers » ou la difficile réforme
de la division politico-administrative
L’expansion historique de la ville du centre vers les quartiers a divisé la ville
en 48 quartiers, 28 circonscriptions électorales, 20 districts scolaires. Après 1983,
le thème de la décentralisation intra-urbaine a occupé une place centrale dans le
discours politique, en raison de la centralisation extrême de l’administration et de
la volonté affirmée de mettre en place des structures participatives relayant les
opinions et les demandes de la société urbaine, face à un dispositif délibératif
fonctionnant comme un district unique.
L’idée est reprise par la Constituante de la ville élue en 1996, dominée par le
FREPASO, qui voit arriver sur la scène politique une nouvelle génération issue du
monde universitaire, de la gauche alternative et du mouvement des droits de
l’homme. Dans ce climat, à la fois emprunt d’une grande ouverture et d’une certaine
radicalité, la création de communes, sur le modèle de Bologne, d’« unités de gestion
politique et administrative » disposant de compétences territoriales et d’un gouvernement élu au suffrage universel direct, est adoptée dans une belle unanimité.
Mais aujourd’hui, la loi qui doit être votée, avant la date butoir d’octobre 2001,
à la majorité des deux tiers divise l’Alianza, car le rapport de forces a changé. Le
FREPASO est à la tête de l’exécutif de la ville et l’Alianza n’a pas la majorité à
l’assemblée législative. L’ambition de mettre en place un dispositif permettant
aux organisations de la société civile de transformer le vieux système bureaucratique de la mairie de Buenos Aires, fortement corporatiste, en un modèle à la
fois plus efficace et plus démocratique se voit confrontée au système politique tel
qu’il s’est construit historiquement dans la ville, avec l’implantation dans les quartiers de la « machine » politique de l’Union Civique Radicale. C’est à partir des
cellules de base du parti, les « comités », que se déploie le clientélisme des
punteros. Le mot puntero signifie en espagnol « celui qui montre le chemin » mais,
dans les années 1930 à Buenos Aires, il prend le sens de caudillo local, contrôlant
sur un mode quasi mafieux sa « paroisse », c’est-à-dire son territoire. On peut
évoquer ici quelques grandes figures de ce système, celle de Julián Sancerni
Jiménez qui a contrôlé les jeux clandestins et la prostitution, à partir d’un puissant
réseau dans le sud de la ville, et ce jusqu’aux années 70, ou encore de Pedro Bidegain, employé de chemin de fer, dont la carrière politique a été portée par le club
de foot de San Lorenzo de Almagro dont il était l’un des membres éminents. Le
pouvoir des punteros s’articule à celui du syndicat des employés municipaux et
aux réseaux et lobbies liés à l’investissement public ou encore à ceux des transports urbains.
CARTE 4.
LES DIFFÉRENTS DÉCOUPAGES DE LA CAPITALE
Certes, les formes d’action des « comités » n’ont plus l’importance qu’elles ont
eu dans le passé (aide sociale, bibliothèques, clubs sportifs, etc.), mais les locaux
de l’UCR quadrillent la ville et lui donnent une présence « territoriale » dont ne
dispose pas la nouvelle force. Le FREPASO, chantre de la décentralisation et de
la société civile, qui a gagné les élections dans les bastions radicaux de la capitale
(Flores, Almagro, Caballito) et aux primaires de l’
Alianza a bien du mal à trouver
des délégués locaux pour animer les nouvelles structures de déconcentration administrative mis en place par la précédente gestion radicale : les conseils de gestion
et de participation (CGP). Les CGP facilitent les démarches administratives et ont
été un lieu d’expression des doléances de la population. Toutefois, ces antennes
de la municipalité ont connu un sort divers selon les quartiers. Les CGP de la zone
nord, la plus aisée, où le parti « Encuentro para la Ciudad
[41] » l’a emporté aux
dernières élections, ont été les plus actifs pour la défense de la qualité de vie et de
meilleurs services. C’est cette réalité qui fait craindre à ceux-là mêmes qui avaient
lancé l’idée de communes, que l’ancien système politique ou encore les nouvelles
solidarités de type
nimby ne s’approprient de cette légitimité.
L’autre source de discordetient aux limites des communes. Comment redécouper
le territoire : par regroupement de circonscriptions existantes ou par la création de
nouvelles limites qui viendraient bousculer les fonds électoraux et les appartenances
identitaires ?Les quartiers à Buenos Aires ont été une réalité géographique et sociale
avant de devenir une réalité culturelle, à laquelle les habitants et les « fabricants »
de mémoire donnent, au fil du temps, un passé apocryphe. Leurs limites
mouvantes ont été fixées pendant la dernière période militaire. Les débats
nombreux autour des identités de quartier, auxquels l’Académie a été conviée
–notamment les géographes, les anthropologues, les historiens –, ont été obscurcis
par les non-dits politiques qui clivent les positions sur la décentralisation. Pour
simplifier un débat complexe, ils opposent ceux qui montrent une certaine méfiance
à l’égard de la rhétorique du « local » fondée selon eux sur une vision nostalgique
et mythifiée du quartier, craignant que la décentralisation ne favorise le phénomène du punterismo, à ceux pour qui une meilleure représentation de la diversité
des quartiers et de leurs demandes spécifiques est gage d’une meilleure « gouvernance ». Car la ville n’est pas une. Il existe de fortes différences entre Mataderos
et le Barrio Norte.
Enfin, ce redécoupage doit être aussi pensé en référence à la réforme électorale prévue par la Constitution. La ville est un district unique qui élit ses
60 députés par scrutin de liste, à la proportionnelle. Les petits partis de gauche qui
ont fait une entrée remarquée aux élections de 2000 ne veulent pas que les
nouvelles communes fassent le lit d’un mode de scrutin mixte qui leur ferait
perdre toute chance de représentation.
On mesure là les enjeux politiques liés à la réforme communale. Aussi, la décentralisation intra-urbaine qui devrait permettre de s’éloigner de la version « district
fédéral » et de moderniser l’administration municipale avance-t-elle lentement.
La Corporación Sur : une solution territoriale à un problème social ?
L’autre grand chantier a été l’élaboration d’un nouveau plan d’urbanisme, qui
a mobilisé les architectes, corporation puissante au sein de la municipalité. Il y
aurait certainement beaucoup à dire sur le Plan Urbano Ambiental de Buenos
Aires publié à la fin de la gestion du gouvernement radical, définissant les
nouvelles politiques territoriales. Car à la première lecture, on a un peu le sentiment d’une sorte d’exercice obligé, un catalogue de bonnes intentions, sans grande
implication quant aux grands projets en cours, à l’exception de ce qui est présenté
comme la grande priorité du gouvernement de la ville autonome : la revitalisation
du sud de la ville de Buenos Aires, le rééquilibrage entre le Nord et le Sud.
L’idée toujours répétée que Buenos Aires n’est pas une mais deux villes, l’une
riche, l’autre pauvre, correspond bien à la réalité. Le Sud rassemble la presque
totalité des bidonvilles de la capitale, des espaces publics à l’abandon, peu de
commerces, des friches industrielles et l’essentiel des logements sociaux de type
HLM. Bien que situé en position centrale dans l’espace métropolitain, les indicateurs de pauvreté, de chômage, de mortalité infantile rattachent socialement cet
espace à la périphérie. Cette polarisation entre le Nord, résidentiel, verticalisé,
concentrant les services de haut niveau, les monuments de la Nation, et le Sud,
cœur industriel de la ville jusqu’aux années 50, appauvri et délaissé des pouvoirs
publics, est ancienne. L’« idéologie du Sud » selon l’expression d’A. Gorelik,
c’est-à-dire l’idée qu’il faut « incorporer le Sud au Nord », l’est également. Mais,
comme le montre le diagnostic établi par le Plan Urbano Ambiental, la coupure
n’a jamais été si visible. L’appauvrissement généralisé de la population a entraîné,
ces dernières années, la multiplication des réfectoires communautaires.
Les nouvelles autorités de la ville, à la suite de tant d’autres, ont réaffirmé leur
volonté de « rompre le cercle vicieux qui condamne au retard le sud de la ville ».
La
Corporación Sur, établissement public dont les actifs sont gagés sur les biens
fonciers et immobiliers de la ville, a pour tâche d’attirer les investissements dans
la zone sud, de créer des emplois en favorisant l’émergence d’un pôle informationnel de petites
start up et de consolider la vocation touristique et récréative des
quartiers traditionnels de la Boca et de Pompeya, autour de l’image du « typique
porteño » et du tango. Il n’en demeure pas moins que le parachutage d’un organisme dont le directeur est nommé par le chef du gouvernement de la ville, sans
passer par le législatif, sans concertation avec les associations d’habitants, a été
accueilli avec amertume. Et ce d’autant qu’il intervient après une procédure de
consultations et d’ateliers populaires sur le thème
«¿Que Sur Queremos ?» faisant
appel à la participation populaire. Le Sud est-il (encore) livré au Nord ? Les associations d’habitants ont le sentiment que le Sud constitue une sorte de réserve pour
des grands équipements (centre de convention, parc d’exposition, musée, etc.)
et des opérations immobilières « nordistes », comme dans le passé
[42]. Car, selon
l’expression de J. S. Bordreuil, la zone sud constitue un « ventre mou » favorisant
l’arrivée des « gentrificateurs » et le recyclage territorial. Mais à la différence de
Puerto Madero, la zone n’est pas vide d’habitants et le rachat d’entrepôts et de
hangars transformés en restaurants, en salles de tango ou encore en lofts a entraîné
une hausse immédiate des loyers, déplaçant les familles à bas revenus vers la périphérie, dans les
villas miserias proches ou encore dans des zones squattées
[43].
Enfin, la Corporation n’est-elle pas en contradiction avec les pouvoirs que l’on
prétend donner aux futures communes qui recomposeront l’espace administratif et
politique de la ville ?
Quelle que soit la réponse apportée, avec la création de la Corporation et le projet
de revitalisation du Sud, la Ciudad autonoma se trouve confrontée, comme l’ont été
de nombreuses villes européennes et latino-américaines, au problème des implications sociales et urbaines de la réhabilitation des centres dégradés. Comment
changer l’image du Sud sans que la réactivation ne signifie exclusion et « gentrification » ? Comment concilier la compétitivité de la ville globale avec l’équité ?
Il n’est pas question d’anticiper sur les formes d’intervention de la Corporation
dont la création vient à peine d’être entérinée, mais elle pose à sa manière une
question de fond : comment gère-t-on une ville où la polarisation sociale s’est
accrue, où il n’y a plus, pour beaucoup, d’ascension sociale à l’horizon ?
Par ailleurs, l’autonomie apparaît comme une arme à double tranchant car elle
enferme la pensée sur la ville dans l’aire centrale, la plus consolidée. L’absence
d’un véritable débat sur la question métropolitaine et l’indétermination qui entoure
les termes Gran Buenos Aires et « aire métropolitaine » donnent la mesure de la
faible conscience de la dimension métropolitaine, renforçant l’image d’une métropole à deux vitesses, même si surgissent des centralités périphériques, des pôles
et des corridors qui s’articulent aux nouvelles voies express, notamment le long
de l’axe nord où se concentrent projets et investissements. Mais ces espaces
forment un archipel dans un Conurbano appauvri par le chômage. Et d’ailleurs,
les récentes associations de municipes dans le nord et le sud du Conurbano tentent
de pallier, en quelque sorte, cette fragmentation institutionnelle et soulignent la
nécessité des coopérations et partenariats pour penser les services et les équipements. L’enjeu pour les nouvelles autorités de la ville est de mettre en place des
mécanismes de gouvernance territoriale qui permettent d’articuler les politiques
urbaines de la capitale à celle de l’ensemble de l’agglomération. Car c’est à cette
échelle que doit se redéployer la base de commandement et d’équipements d’une
ville qui prétend entrer dans le club des global cities. Toutefois, durant la première
administration radicale, la réflexion sur la gestion de la métropole prise dans sa
totalité a été quasiment absente. On peut même dire que les autorités de la capitale, grisées par le discours sur la global city, se sont drapées dans une sorte d’isolationnisme face au Conurbano, tandis que des formes d’insularisme communal
et de droit territorial de facto s’instauraient dans les périphéries.
[*]
Université Paris-VIII, CRAG-CREDAL (Centre de recherche et de documentation sur
l’Amérique latine), Paris-III.
[1]
Je remercie Edouardo Passalacqua, à qui cet article doit beaucoup.
[2]
La province de Buenos Aires se dote d’une nouvelle capitale, La Plata, ville créée
ex nihilo.
[3]
Ezequiel Martínez ESTRADA,
La cabeza de Goliat, Secretaria de Cultura de la Nación, Ed.
Losada, 1994 ( 1re édition, 1946).
[4]
Joel HOROWITZ, « Bosses and clients : municipal employement in the Buenos Aires of the
radicals, 1916-1930 »,
Journal of Latin American Studies, 31,1999, pp. 617-644, p. 280
[5]
William FOOTE WHYTE,
Street Corner Society. La structure sociale d’un quartier italoaméricain, La Découverte/« Sociologie », 399 pages, 1995 ( 1re édition 1943).
[6]
Depuis sa création jusqu’à la nouvelle Constitution de la ville, le Conseil municipal a été,
sur 116 ans d’existence, fermé pendant 55 ans, durant le premier péronisme ( 1949-1955) et les
périodes de dictature militaire.
[7]
Porteño : nom donné aux habitants de la capitale.
[8]
Raúl PAJONI, « Buenos Aires, la ségrégation compulsive »,
Hérodote, n° 31,1983, pp. 38-60.
[9]
Voir Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA, « Ségrégation, fragmentation, sécession dans les
grandes villes latino-américaines : l’exemple de l’agglomération de Buenos Aires »,
in E. DORIER -
APPRILL (coord.),
Les Très Grandes Villes dans le monde, Éd. du Temps, 2000, pp. 351-372.
[10]
Marcos NOVARRO, « La crisis de la representación y las nuevas alternativas en la ciudad
de Buenos Aires. Un análisis comparado sobre el centroizquierda en ciudades de America
latina », Communication, LASAA, Chicago, sept. 1998.
[11]
Le terme
gorila est employé pour caractériser l’antipéronisme viscéral qui serait l’apanage d’une petite bourgeoisie hostile au populisme.
[12]
Walter LITTLE, « Electoral aspects of peronism, 1946-1954 »,
Journal of International
Studies, vol. 15, n° 3, août 1973. Grâce au
gerrymandering dessiné par le ministre de l’Intérieur,
en 1951, le parti péroniste obtient, avec 800000 voix, 23 députés tandis que le radicalisme avec
600 000 voix n’en obtient que 5. Ce redécoupage a consisté à regrouper dans un même district
les quartiers du Barrio Norte (type 16e arrondissement de Paris) avec les faubourgs populaires,
donnant ainsi l’impression d’une lame de fond péroniste.
[13]
Interview d’Antonio CARTAÑA,
ombudsmann de la ville de 1988 à 1998, août 2000.
[14]
Domingo F. SARMIENTO,
Facundo, L’Herne, 1964 (Trad. fr., Marcel Bataillon). En 1845,
D. F. Sarmiento du fond de son exil chilien publie
Facundo pour dénoncer la tyrannie de Rosas
qui a pris le pouvoir à Buenos Aires. Dans ce qui est présenté comme l’histoire du
caudillo de la
Rioja, Facundo Quiroga, D. F. Sarmiento dresse un tableau de l’Argentine où les
caudillos (Rosas),
produits des plaines et de leur barbarie, s’affrontent aux villes qui représentent la Civilisation.
[15]
Pilar GONZALEZ BERNALDO, « L’urbanisation de la mémoire. La politique urbaine de
l’État de Buenos Aires pendant la sécession ( 1852-1862), in
Mémoires en devenir : Amérique
latine, XVIe-XXe siècle, Bordeaux, Maison des Pays ibériques, 1994.
[16]
Pilar GONZALEZ BERNALDO,
Civilité et politique. Aux origines de la Nation argentine. Les
sociabilités à Buenos Aires de 1829 à 1862, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999,381 p.
[17]
Pila GONZALEZ BERNALDO,
op. cit.
[18]
L’expression est de Ricardo Rojas, idéologue du mouvement de la Restauration Nationale,
cité par Adrián GORELIK,
La grilla y el parque. Espacio público y cultura urbana en Buenos Aires,
1887-1936, Universidad Nacional de Quilmes, 1998,449 pages, p. 206. Ceci va d’ailleurs de
pair avec l’institutionnalisation de la discipline géographique et son introduction dans l’enseignement ( 1904).
[19]
A. GORELIK,
op. cit., p. 215.
[20]
Les fêtes du premier centenaire ont lieu dans un climat social agité car elles sont troublées par des attentats anarchistes, en protestation contre la loi de résidence (loi Richieri votée
en 1902) qui permet au pouvoir exécutif d’expulser les étrangers indésirables et de refuser l’entrée
de ceux ayant un casier judiciaire, à un moment où la forte migration d’Italiens et d’Espagnols,
« les deux pays européens connaissant les plus forts indices de crime de sang », suscite une forte
réaction de peur.
[21]
Adrian GORELIK,
op. cit.
[22]
Carlos REBORATTI,
Nueva capital, viejos mitos. La geopolitica criolla o la razón extraviada, Buenos Aires, Sudamerican-Planeta, 1987,186 p.
[23]
Sébastien VELUT,
L’Argentine en ses provinces. Disparités régionales, systèmes spatiaux
et finances publiques dans un État fédéral, Thèse de doctorat, Paris III-Sorbonne Nouvelle, nov.
2000,483 p.
[24]
Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA, « Approche géopolitique de la question fédérale en
Argentine »,
Historiens et Géographes, n° 372, octobre 2000, pp. 125-140.
[25]
Rémy PRUD’HOMME, « La gestion des métropoles », in
Cities, Ciudades, Villes, Le
Courrier du CNRS, juin 1996.
[26]
Interview du vice-chef de la ville autonome de Buenos Aires, Enrique Olivera, août 1998.
[27]
L’avenue qui ceinture la ville porte le nom du général unitaire – le général Paz – qui a
défendu la ville en 1852 contre les forces confédérées, lors de la sécession, nom symbolique s’il
en est.
[28]
Plusieurs termes sont employés, inspirés du français couronne,
corona ou ceinture
cíntura, de l’espagnol,
cordón ou encore de l’anglais,
ring anillo.
[29]
A. NOVICK et H. CARIDE, « Ciudad versus área metropolitana. Notas par una historia del
Gran Buenos Aires », pp. 25-35. Document de travail n° 37 : Projet « Les mots de la ville-Amérique latine », H. RIVIÈRE d’ARC (textes réunis par),
Les discours techniques et savants de
la ville dans la politique urbaine, 1998.
[30]
E. PASSALACQUA,
Gobierno y administración del áera metropolitana. Balance de la
experiencia, mimeo, 1997, p. 49.
[31]
Cf. description de la banlieue chaotique dans le roman de Roberto ARLT,
Los siete locos,
[traduction française,
Les Sept Fous, « Points-Seuil », Seuil, Paris, 1994,290 p.].
[32]
E. PASSALACQUA,
op. cit.
[33]
Voir I. LLORENTE, « Alianzas politicas en el surgimiento del peronismo : el caso de la
provincia de Buenos Aires », M. MORA Y ARAUJO et I. LLORENTE (comp.),
El voto peronista.
Ensayos de sociología electoral argentina, Ed. Sudamericana, 1980.
[34]
Voir Maristella SVAMPA, « Que reste-t-il de la culture péroniste dans l’Argentine de la fin
des années 1990 ?»,
Problèmes d’Amérique latine, oct.-déc. 1999, pp. 25-40.
[35]
Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA, « Du PAN au plan de justice sociale. Les politiques de
lutte contre la pauvreté dans les banlieues de Buenos Aires »,
Les Annales de la Recherche
urbaine, juin 2000, n° 86, pp. 132-143.
[36]
Un député de la banlieue est élu avec en moyenne 250000 à 280000 voix, contre 40000
à 60000 voix pour les districts de l’Intérieur.