Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.2707134627
206 pages

p. 201 à 206
doi: en cours

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Lectures

N°101 2001/2

 
Pierre BRUYELLE (dir.), Les TrèsGrandes Concentrations urbaines, « Dossier des Images économiques du monde », SEDES, Paris, 2000,318 p. Élisabeth DORIER -APPRILL (dir.), Les TrèsGrandesVillesdanslemonde, Éditions du Temps, Paris, 2000,382 p. Françoise DUREAU, Véronique DUPONT, Éva LELIÈVRE, Jean-Pierre LÉVY et Thierry LULLE, Métropoles en mouvement, une comparaison internationale, Institut de recherche pour le développement/Anthropos, collection « Villes », Paris, 2000,656 p. Michel GOUSSOT, Les Grandes Villes américaines, Armand Colin, Paris, 2000, 191 p. Jean-Pierre PAULET (dir.), Les Très Grandes Villes dans le monde, CNED-SEDES, Paris, 2000,240 p. Hervé VIEILLARD -BARON, LesBanlieues, des singularités françaises aux réalités mondiales, Hachette, Paris, 2001,287 p.
 
 
Nous avons reçu divers ouvrages sur les grandes villes du monde. Quatre d’entre eux traitent de l’ensemble des grandes villes, un se concentre sur les grandes villes américaines, et un sur la périphérie des grandes villes, les banlieues. Nous avons choisi de faire un compte rendu commun, comparant les différentes approches du phénomène dans ces publications.
Tous les ouvrages abordent le phénomène de desserrement urbain et d’étalement, la difficulté à définir de si vastes organismes urbains, les questions ayant trait au logement, à la mobilité, aux fonctions urbaines. Ils se distinguent d’abord par le choix de différencier ou non les villes des pays dits « du Sud » de celles « du Nord ». Le plus important par sa taille, puisqu’il dépasse les 600 pages, Métropoles en mouvement, une comparaison internationale, n’opère pas cette distinction. Il est le fruit des travaux d’un atelier international intitulé « Métropoles en mouvement », qui s’est tenu du 2 au 4 décembre 1998 et a rassemblé une soixantaine de personnes, chercheurs et professionnels de l’aménagement urbain. L’objectif est d’« avancer dans la compréhension des dynamiques métropolitaines contemporaines » en dégageant des sortes d’invariants des processus à l’œuvre et en tenant compte malgré tout de leur « nécessaire contextualisation ». Il propose donc une synthèse sur le phénomène urbain en général, par le biais d’une grille de lecture commune à tous les auteurs. La problématique d’ensemble porte sur le rôle des mobilités dans les dynamiques métropolitaines qui doivent permettre de « décrypter les multiples relations de réciprocité entre espace et société » dans dix-neuf métropoles mondiales de tailles très différentes.
Ce travail est donc très ambitieux puisqu’il se propose de montrer les points communs qui réunissent toutes les grandes villes, c’est-à-dire ce qui est de la nature même de la grande ville, quel que soit le lieu où elle se trouve. Les auteurs postulent en effet qu’il faut « favoriser le nécessaire dépassement de la coupure Nord-Sud qui n’a aucune justification épistémologique » (Alain Dubresson, p. 29). Contrairement aux autres ouvrages, le plan ne met donc pas en valeur cette coupure mais s’organise au contraire sur des thèmes transversaux qui commandent l’organisation du plan : l’étude des différentes villes est divisée en quatre parties, analysant 1) la dynamique démospatiale, c’est-à-dire les taux de croissance à long terme et conjoncturels, et la répartition des rythmes de croissance à l’intérieur des agglomérations (centre/périphéries);
2) la question du logement; 3) la ségrégation résidentielle et les spécialisations fonctionnelles; 4) la dimension politique du développement urbain.
Au-delà de la description des phénomènes, l’objectif est de comprendre la manière dont ils influent sur l’évolution urbaine. La tentative est audacieuse, et le travail fourni suscite une réflexion de fond sur ces questions. Les auteurs ont voulu avoir des idées nouvelles et cela donne un grand intérêt à cette synthèse, qui restera sans doute comme un incontournable ouvrage de référence. Cependant, à la lecture des articles eux-mêmes, la très grande distance qui sépare l’urbanité des pays développés et celle des pays pauvres ou dont la croissance démographique est très rapide apparaît dans toute son ampleur sans que cette contradiction soit analysée en tant quetelle. Un chapitre est consacré aux villes des pays développés, dans lequel Antoine Haumont reconnaît, au sujet des améliorations de l’organisation urbaine qui mèneraient les villes des pays développés vers une « seconde révolution environnementale influencée par les dynamiques de l’individualisme de masse et par les perspectives du développement durable », que l’on « hésite à dire que ces éléments existent au Sud, ou même qu’ils y sont émergents ». Denise Pumain et Véronique Dupont, lorsqu’elles étudient les mobilités urbaines, admettent également que les données statistiques sont insuffisantes, et les stades ainsi que les modes de développements urbains trop disparates pour émettre l’hypothèse d’un modèle unique. « En particulier, les métropoles du Sud ne répliquent pas à l’identique les processus qu’ont connus les métropoles du Nord » (p. 70). Quoi qu’il en soit, c’est un ouvrage remarquable par la qualité de ses informations et par sa réflexion.
Les autres livres distinguent les villes des pays sous-développés pour insister sur la spécificité des problèmes urbains dans un contexte de forte croissance démographique. Les pages sur les problèmes urbains des villes de ces pays sont d’autant plus intéressantes que l’on a des descriptions efficaces de leur diversité (Élisabeth Dorier-Apprill). Cependant, si les auteurs accordent une place importante aux questions épistémologiques concernant la ville et l’urbanité, ils sont moins diserts au sujet des ensembles appelés « pays du Sud » (Élisabeth Dorier-Apprill), « pays faiblement développés » (Philippe Cadène in Jean-Pierre Paulet), ou « pays en voie de développement » (Images économiques du monde). Ces expressions sont utilisées sans analyse préalable, « par commodité » quand le concept est déjà défini par l’ONU (Philippe Cadène), ou sans logique sérieuse comme dans les Images économiques du monde, où l’on trouve dans les « pays en voie de développement » l’Amérique latine, le monde islamique, l’Afrique subsaharienne (qui ne fait apparemment pas partie du monde islamique...), mais pas les grandes villes de Chine, d’Inde ou d’Asie du Sud-Est, regroupées avec celles de Corée dans le chapitre « Asie de l’Est et du Sud-Est ».
Tous les ouvrages rassemblent également les villes par grands ensembles géographiques. Celui que dirige Élisabeth Dorier-Apprill distingue les grandes villes européennes, les grandes villes d’Asie orientale, d’Asie du Sud-Est, d’Afrique subsaharienne, d’Amérique latine, avec quelques mises au point sur des exemples significatifs, Londres et Paris, comparées dans le même article, comme Moscou et Saint-Pétersbourg, Séoul, Buenos Aires, Mexico. Les ensembles d’Amérique du Nord ou d’Europe, pour leur cohérence, sont tout à fait pertinents, et bien traités, mais on est pour le moins surpris de voir décrites les villes du bassin méditerranéen sans aucune référence au fait que la limite entre pays du « Sud » et du « Nord » passe au milieu. Toutes lesvilles, Rome, Lisbonne, Le Caire, Beyrouth, y sont traitées de la même façon. L’Asie se taille la part du lion ( 87 pages), ce qui semble normal vu le nombre important de très grandes villes qui s’y trouvent, avec de bonnes analyses et descriptions. Peut-être eût-il été intéressant d’ajouter quelques idées synthétiques sur les éléments de cohérence de cet ensemble asiatique du point de vue urbain, malgré les degrés divers de développement urbain et économique en général. On n’y retrouve pas, par exemple, les phénomènes de fragmentations urbaines de l’Amérique, bien décrits dans le cas de Buenos Aires en Amérique latine par Marie-France Prévôt Shapira.
Les ensembles géographiques présentés dans Les Très Grandes Concentrations urbaines sont bien moins justifiés. Ce livre est plus construit comme un catalogue d’informations, extrêmement fourni, très utile pour les concours, sans réflexion sur le sujet d’étude. Philippe Cadène fait également une division géographique, mais elle est tellement condensée (quelques pages par ensemble) qu’il est difficile d’en tirer profit. Dans cet ouvrage (CNED-CEDES), l’accent est en effet porté sur les entrées thématiques et théoriques, souvent peu satisfaisantes. Les cartes en particulier sont fréquemment insuffisantes : Shanghai paraît beaucoup plus petite que Séoul (p. 97).
On est frappé par la faible place qu’occupe la politique dans ces livres. On y parle beaucoup des politiques urbaines mises en œuvre, au sens de gestion urbaine, de société et d’inégalités économiques et sociales, mais très peu de ceux qui prennent les décisions et des raisons pour lesquelles ils les prennent, hormis la mention vague des intérêts contradictoires. L’État apparaît souvent comme une puissance tutélaire impersonnelle, mais jamais les gouvernements. Les acteurs apparaissent dans des articles généraux, mais l’analyse des rapports de pouvoir dans les articles consacrés aux villes en elles-mêmes est peu poussée. Alain Dubresson parle d’« ingénierie politicoinstitutionnelle » (p. 20) pour évoquer la diversité des politiques publiques, et de la complexité des alliances « politico-urbaines motrices » (p. 21), ce qui est une façon pudique de prendre en compte les rivalité de pouvoir entre élus, propriétaires, rentiers, résidents. Comme si le fait de sortir des formulations relativement abstraites et conceptuelles retirait à la recherche sa rigueur scientifique. Le chapitre consacré par Métropoles en mouvement à l’« action publique à l’épreuve des pratiques » est pourtant constitué d’articles très intéressants, notamment sur Delhi, Bombay, Ouagadougou, Johannesburg, qui montrent combien cette dimension du développement urbain est importante pour comprendre de quoi est finalement faite la réalité des hommes qui vivent là, provoquent et entravent les changements. « L’œuvre urbaine, écrit Thierry Lulle, apparaît in fine comme le lieu où s’entrechoquent des libertés et où se développent des luttes » (p. 323). Dans les ouvrages consultés, cela n’apparaît généralement qu’en filigrane.
Le livre de Michel Goussot sur les grandes villes américaines est une synthèse intéressante qui clarifie les évolutions générales actuelles, comme le glissement des centres les plus actifs vers la côte pacifique.
La partie consacrée aux analyses à plus grande échelle est intitulée « La pratique des grandes villes américaines », et le texte s’attache à aborder ce que l’on vit dans les villes et pas seulement ce que l’on observe.
L’importance accordée aux idées est soulignée par une mise au point utile sur les idéologues américains de la ville, école des sociologues de Chicago autant qu’architectes, et leur influence sur le développement urbain. Chaque chapitre est accompagné d’études de cas qui rendent la lecture agréable et la compréhension des problèmes plus concrète, d’autant plus que l’aller et retour est facilité entre les statistiques générales et l’analyse des espaces vécus.
L’étude d’Hervé Vieillard-Baron est à une autre échelle. Il traite des banlieues en général et surtout des singularités de la banlieue française. C’est un sujet difficile du fait de la multiplicité des lieux et des situations rassemblés sous un terme qui est, en France, négativement connoté, alors qu’il recouvre une réalité diversifiée. Hervé Vieillard-Baron fait une introduction intéressante sur la sémantique du nom, afin de le remettre dans une perspective historique, et sur la place des géographes dans les politiques de la ville. Sa démarche dans le premier tiers du livre est historique : il fait une synthèse utile sur l’histoire de la banlieue, lotissements périphériques, citésjardins, grands ensembles et villes nouvelles, en montrant notamment la situation de pénurie de logements de l’après-guerre qui a abouti à la création des grands ensembles, et comment les opinions à leur sujet ont été contradictoires dès l’origine. Le second volet est centré sur les représentations négatives de la banlieue. Celle-ci est relativisée par le biais d’une présentation de la diversité des situations géographiques des quartiers sensibles – qui ne sont pas tous des grands ensembles et qui sont loin d’être tous situés dans les plus grandes villes de France – et par la mise en perspective historique de la délinquance et des statistiques récentes. Il donne également une analyse beaucoup plus fine à l’échelle des quartiers, et notamment des quartiers sensibles, qu’il connaît bien. Certaines représentations graphiques sont à cet égard tout à fait remarquables, comme la pyramide des âges par groupe d’origine dans la ZAC de Chanteloup-les-Vignes (p. 152) ou les diagrammes sur les difficultés sociales dans certains quartiers (p. 136).
H. Vieillard-Baron critique l’utilisation du mot « ghetto » en France, car il serait un obstacle pour appréhender la diversité des situations et parce que l’intervention de l’État est importante dans les quartiers en crise, mais il parle néanmoins de processus et de sentiment de « ghettoïsation », et il accorde la place principale aux problèmes de la banlieue, ce qui révèle l’enjeu de la constitution d’ensembles urbains où se concentrent des populations, surtout des jeunes, en rupture « avec les pratiques du monde adulte » (p. 170), qui ne voient pas la nécessité, pourrait-on ajouter, de s’intégrer à la communauté nationale. L’auteur est assez sceptique sur les politiques de la ville dont il fait l’exposé, et on peut regretter que la taille de l’ouvrage ne lui ait pas permis de les analyser, au niveau du terrain qu’il connaît si bien, pour prendre la forme d’acteurs et de projets concrets qui puissent nourrir la réflexion proposée.
La comparaison avec les autres banlieues occupe environ le tiers de l’ouvrage.
On y trouve des suggestions intéressantes, par exemple le mode d’insertion entre le nord et le midi de l’Italie ou la représentation positive des grands ensembles en Corée du Sud, « preuve qu’il n’existe pas de fatalité dans la perception des lieux et que les contextes historiques et politiques sont essentiels pour comprendre l’attachement aux formes urbaines », mais elles tournent parfois un peu court.
Barbara Loyer
 
Cynthia GHORRA -GOBIN, Les États-Unis entre local et mondial, Presses de Sciences-Po, Paris, 2000,287 p.
 
 
« L’avènement de l’ère globale et de l’ère de l’information, qui fait reculer les frontières et disparaître toute notion de distance, induit un nouveau rapport à l’espace et au territoire dans la circulation des biens, des services, de l’argent, des postes de travail et des informations », écrit Cynthia Ghorra-Gobin en introduction de son ouvrage Les États-Unis entre local et mondial. Consciente des enjeux locaux de la mondialisation, l’auteur entend montrer « l’enracinement du global au niveau local », à travers le sort des villes américaines dont elle est une spécialiste. Cartes et chiffres à l’appui, ce livre brosse un portrait fidèle et utile des évolutions récentes de la ville américaine, en analysant les effets induits de la mondialisation sur l’espace urbain.
La mondialisation de l’économie et l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication ont conduit à une restructuration des entreprises qui s’est traduite par une évolution de la nature de leurs activités économiques, ainsi qu’un redéploiement de ces activités sur l’ensemble du territoire. Les villes centres ont ainsi perdu de nombreuses entreprises – et beaucoup d’habitants – au profit de la banlieue, alors que l’emploi s’est largement tertiarisé, exigeant un niveau de qualification plus élevé. Cynthia Ghorra-Gobin montre les causes historiques et les conséquences de ces évolutions : une extension urbaine coûteuse pour l’environnement, encouragée par les pouvoirs publics; un décalage entre le niveau de qualification de la population de la ville centre et les emplois offerts; une concentration de la pauvreté et de l’exclusion conduisant à une véritable fragmentation du territoire.
Avec la mondialisation de l’immigration et la persistance de ghettos noirs dans les villes centres, cette fragmentation a pris une dimension ethnique incontournable. Elle conduit à des rivalités entre anciennes et nouvelles minorités, pose la question du rapport entre pouvoir fédéral et local dans la gestion des flux d’immigration, et engendre des luttes pour la représentativité politique. Cynthia Ghorra-Gobin analyse cette question à travers l’exemple de la Californie, plus particulièrement Los Angeles, en soulignant les risques réels de sécession territoriale.
Face à la mondialisation, le discours sur l’environnement devient alors un moyen de mobilisation locale et d’ancrage sur le territoire. Il est tenu aussi bien par les défenseurs aisés d’un cadre de vie suburbain, luttant contre l’implantation d’infrastructures « nuisibles » (Not In My Backyard), que par les populations urbaines défavorisées en quête de « justice environnementale ». Cynthia Ghorra-Gobin soulève ainsi le problème de la cohérence et de l’équité des territoires, tout en montrant la faiblesse de l’idée d’intérêt général et le désir des populations de participer aux décisions locales « à l’heure où les choix politiques globaux échappent à toute action collective menée à l’échelle nationale ».
Les choix politiques locaux sont devenus fondamentaux dans le domaine de l’aide sociale, dont la responsabilité fédérale a largement été transférée au niveau de l’État fédéré. Soucieuse du sort des villes centres, qui concentrent l’essentiel des difficultés sociales, Cynthia Ghorra-Gobin plaide pour l’avènement d’une vie politique à l’échelle de la métropole, créant une articulation entre les différentes entités politiques, afin de limiter les risques de sécession territoriale et d’éviter de « mettre en doute les raisons d’être de la ville centre ».
Cette idée est largement développée dans le dernier chapitre du livre. Cynthia Ghorra-Gobin conçoit la ville comme le support du dynamisme des États-Unis dans un contexte de mondialisation, mais doute que les disparités spatiales au sein de la métropole soient viables à moyen terme. Les villes doivent rester compétitives au niveau mondial tout en gérant les crises fiscales et sociales au niveau local. « La mondialisation exige la réinvention de gestion municipale, explique Cynthia Ghorra-Gobin. L’institution d’un niveau politique intermédiaire entre l’État fédéré et la municipalité aurait pour objectif premier d’éviter, pour les territoires privilégés par la dynamique économique et pour les territoires exclus, toute ambition relevant du registre de la sécession, qu’elle soit symbolique ou politique. »
L’idée est on ne peut plus séduisante. Et comme cet ouvrage démontre de façon rigoureuse et implacable que les tendances politiques vont totalement à l’opposé, on ne peut que saluer l’optimisme de Cynthia Ghorra-Gobin, les meilleures idées n’étant malheureusement pas toujours les plus mobilisantes.
Frédérick Douzet
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