2001
Hérodote
Paris/Londres : enjeux géopolitiques de villes capitales
Béatrice Giblin
Delphine Papin
Philippe Subra
[*]
Qui pourrait nier que Paris et Londres, plus encore que toute autre ville compte
tenu de leur importance, sont un enjeu de pouvoir et comme tel suscitent les rivalités les plus exacerbées ? La campagne électorale pour les élections municipales
à Paris comme à Londres en est l’illustration.
Mais l’enjeu électoral n’est qu’une des facettes de ces luttes de pouvoir, il en
existe bien d’autres. On sait les rapports particuliers de la ville de Paris (capitale
au statut exceptionnel) avec l’État français; il en est de même pour Londres :
rappelons que Mme Thatcher, à l’époque où elle était Premier ministre, n’a eu de
cesse que de limiter les pouvoirs politiques des représentants du Grand Londres
et de recentraliser les fonctions qui lui avaient été dévolues. Les gouvernements
français et britannique ont toujours conservé le contrôle des dossiers importants,
notamment en matière de transport et d’aménagement.
On peut aussi évoquer les rivalités entre la région Île-de-France, dirigée depuis
1998 par une majorité gauche plurielle, et la ville de Paris, dirigée par une équipe
de droite. Mais au-delà de ces divergences politiques il y a aussi les affrontements
classiques entre communes, qui opposent la ville-département de Paris, riche et
puissante avec un budget de 40 milliards de francs (budget comparable à celui du
Grand Londres pour une population de 7 millions et un territoire quinze fois plus
vaste), aux très nombreuses communes de banlieue, beaucoup plus petites et
plus pauvres. La situation est extrême dans le cas de l’agglomération parisienne.
Grand Londres : la construction municipale
soumise à la couleur politique du gouvernement central
Au milieu du XIXe siècle, la population londonienne ne cesse de croître. Les
conseils de paroisse, compétents pour la gestion locale des villages et des zones
agricoles, sont inadaptés aux besoins d’une ville industrielle telle que Londres.
Opposé jusque-là à la création d’une autorité métropolitaine, le Parlement établit
finalement la Metropolitan Board of Works (MBW) en 1855. Son pouvoir est
limité car ses compétences sont exclusivement techniques (infrastructures
routières, aménagements de la Tamise, réseau d’égouts). Son territoire correspond
alors à celui de l’actuel Inner London. Il faut attendre la création du London
County Council (LCC) en 1888 pour voir apparaître la première forme d’organisation politique de la capitale. Ce nouvel organisme ajoute aux compétences du
MBW celles de la gestion de l’éducation (traditionnellement attribuée en Angleterre
au pouvoir local), des questions du logement et de l’aménagement du territoire.
Mais son pouvoir est aussitôt contrebalancé par la création de douze boroughs (au
statut voisin de celui de nos communes), le gouvernement central n’ayant pas
voulu prendre le risque de donner trop d’autonomie à cette institution.
En 1963, le gouvernement conservateur de Macmillan propose la création
d’une nouvelle autorité : le Greater London Council (GLC). Il élargit le territoire
de Londres et accroît les compétences du pouvoir municipal (transports et aménagement entre autres). Cette opération technique est aussi une manœuvre politique.
Pour le Premier ministre, l’extension du territoire de la capitale lui permet d’intégrer les banlieues conservatrices et ainsi de mettre fin à l’hégémonie travailliste
qui s’exerce sur l’Inner London. Comme il se doit, les travaillistes s’opposent à
cette réforme. Néanmoins, le gouvernement la met en œuvre en 1964. Mais les
travaillistes remportent les élections suivantes et paradoxalement entérinent la
réforme du GLC. Londres compte désormais trente-deux boroughs plus celui de
la City, au statut particulier. Son territoire s’étend alors sur 1 500 km2, soit près
de quinze fois celui de la ville de Paris.
On se souvient que Margaret Thatcher supprima le GLC en 1986 à la suite de
ses dissensions avec Ken le Rouge. Quatorze ans après cette abolition, Tony Blair
reprit les limites du GLC, lui rendit ses compétences et fit élire une assemblée et
un maire au suffrage universel direct.
Ainsi, les grandes étapes de la construction du pouvoir municipal de Londres
sont donc intimement liées aux gouvernements et à la couleur politique du Premier
ministre. Le pouvoir central est à l’origine de tous les changements qui ont affecté
l’agglomération londonienne depuis plus d’un siècle.
Dans cette région de 11 millions d’habitants, à part Paris, il n’y a qu’une seule
ville d’à peine plus de 100000 habitants : Boulogne-Billancourt, alors que le Grand
Londres est divisé en trente-deux boroughs (équivalents de nos communes)
d’égale importance démographique ( 250000 habitants environ). À Paris comme
à Londres, les rivalités de pouvoir entre l’État et la capitale s’exercent à propos
de l’aménagement du territoire.
Il convient aussi d’ajouter les multiples associations souvent animées, à Paris
comme à Londres, par des personnalités de qualité, bien formées, capables
de tenir tête aux élus, de monter des dossiers pour s’opposer à certains projets
d’aménagement.
L’État et sa ville capitale : un territoire sous contrôle
Quelles que soient la taille de l’État et l’importance de sa capitale, le contrôle
politique de la capitale par l’État reste une nécessité impérative. L’État ne peut pas
ne pas avoir un droit de regard et même davantage sur sa capitale, siège du pouvoir
politique, il doit en garder le contrôle en toutes circonstances; cela est valable
pour toutes les capitales, mais encore plus quand il s’agit de villes aussi importantes que Londres et Paris. Cependant, ces deux villes n’ont pas représenté la
même menace pour le pouvoir central.
Paris, ville à hauts risques politiques
Rappelons que le statut de Paris fut longtemps particulier justement à cause de
la méfiance du pouvoir envers la population de sa ville capitale. Déjà sous l’Ancien
Régime, le pouvoir royal se méfie de Paris et des Parisiens. Que l’on se souvienne
du prévôt des marchands Étienne Marcel. Entre 1795 et 1977, Paris n’a plus de
maire, sauf pendant de très courtes périodes. Le Directoire et l’Empire suppriment
même le conseil municipal et donnent au préfet de la Seine la charge de gérer Paris
et au préfet de police celle d’y maintenir l’ordre. Paris retrouve un conseil municipal sous la monarchie de Juillet, mais sans maire et avec des pouvoirs très limités.
À la suite des journées de février 1848, les Parisiens perdent à nouveau toute autonomie municipale. Sous le Second Empire, la situation reste la même. Haussmann
est préfet de la Seine et ne conçoit pas qu’un conseil municipal puisse s’opposer à
ses projets d’aménagement. Après le retour pendant un an d’un pouvoir municipal
en 1870, les événements de la Commune ont conduit de nouveau le pouvoir
central à se méfier d’un pouvoir municipal autonome susceptible de le menacer.
Les préfets restent en place, et Paris sous tutelle. Néanmoins, cela ne suffit ni à
éviter toute révolte parisienne, ni à bloquer toute tentative du pouvoir municipal
d’affronter le pouvoir central. Les événements de janvier-février 1934 en sont
l’illustration puisque c’est de l’Hôtel de Ville que sont organisées les émeutes
d’extrême droite [Nivet, 2000]. En 1945, les membres du Comité parisien de la
libération souhaitent une plus grande autonomie municipale pour Paris. Mais le
poids des communistes dans la capitale est tel qu’ils risquent d’emporter la mairie,
et ce d’autant plus qu’ils ont le projet de constituer vingt mairies de plein droit
intégrées dans un Grand Paris qui regrouperait les représentants de Paris et de la
banlieue. Ce projet rencontre une très vive opposition, et Paris reste sous le
contrôle direct de l’État.
La représentation d’un peuple parisien dangereux, capable par ses manifestations violentes de mettre en péril l’exécutif, a donc longtemps et avec raison
préoccupé le pouvoir central, qu’il soit de droite ou de gauche. Cependant,
Mai 1968 et les dernières barricades parisiennes n’ont pas inquiété durablement
les responsables politiques car la plupart des étudiants, à l’époque, étaient issus
de la bourgeoisie. Les grands syndicats n’approuvaient guère cette révolte de
« nantis », Paris commençait à s’embourgeoiser, les risques de déstabilisation du
pouvoir central étaient donc limités.
Londres, un enjeu de pouvoir entre le gouvernement central
et le représentant de la capitale
À la fin du XIXe siècle, marquées par les événements de la Commune de Paris,
les autorités politiques britanniques ont mis en place un statut de Londres qui
limitait le pouvoir municipal pour mieux le contrôler, et ce bien que Londres n’eût
pas connu les mêmes révoltes populaires.
À plusieurs reprises au cours du siècle dernier, les gouvernements successifs
ont engagé des réformes qui devaient permettre d’améliorer la gestion de la métropole. Aucun d’eux n’a pourtant accordé à la ville de Londres un représentant puissant, muni d’un pouvoir d’action efficace et d’un budget conséquent. Un tel
personnage, capable de contrôler l’une des plus grandes métropoles mondiales et
de jouer un rôle de mandataire, à la fois sur la scène locale et sur la scène internationale, deviendrait sans nul doute pour le Premier ministre – sauf à être son
allié politique – un rival de taille. Les quelques réformes qu’ils ont néanmoins
menées n’ont d’ailleurs eu pour but que de consolider l’autorité du pouvoir central
sur le pouvoir local. Les années Thatcher sont sans conteste celles qui caractérisent le mieux ce rapport de forces entre les deux niveaux institutionnels.
•Sous l’ère Thatcher : affaiblissement du pouvoir municipal. – Margaret
Thatcher accède au poste de Premier ministre en 1979. Fidèle à son programme
libéral, elle réorganise l’administration pour faciliter l’application de sa politique.
Elle doit notamment faire face au Greater London Council (GLC), institution en
place depuis 1965 et compétente en matière d’aménagement, de transport et
d’éducation. À partir de 1981, le parti travailliste remporte les élections municipales à Londres. Margaret Thatcher engage alors un véritable combat pour juguler
cette administration qui entrave son pouvoir d’action. Il n’est pas question pour elle
que cette vitrine du Royaume-Uni qu’est Londres soit brisée par la loony left, gauche
incontrôlée et jusqu’alors incontrôlable; la Dame de Fer compte bien maîtriser
l’adversaire pour faire de Londres la première ville d’Europe, capable de dominer la
vie économique sur le vieux continent et de surpasser Paris dans tous les domaines.
La municipalité de Londres est dirigée par un membre charismatique de l’aile
gauche du parti travailliste, Ken Livingstone, dit « Ken le Rouge », qui se plaît à
affronter la Dame de Fer; les sobriquets attribués à chacun d’eux donnent bien la
mesure de leurs caractères. Depuis le County Hall (équivalent de notre Hôtel de
Ville), il brave l’intransigeante prêtresse du libéralisme qui siège au Parlement
de Westminster, de l’autre côté de la Tamise. Utilisant cette proximité géographique, le trublion fait poser sur le toit de son fief d’immenses panneaux indiquant
la progression du chômage, juste dans l’axe des fenêtres du bureau où Margaret
Thatcher exerce son pouvoir. Ce n’est là qu’un des nombreux coups d’éclat dont
Livingstone est coutumier, commentant les décisions gouvernementales de son
adversaire et s’attachant même à critiquer les mesures prises dans des domaines
où lui-même n’a pas compétence. Ses incessantes provocations ont finalement
raison de la patience de la Dame de Fer, qui met un terme à l’affrontement en 1986
en supprimant le GLC. Elle invoque à cela deux raisons : la nécessité de réduire
les dépenses et celle de restructurer l’administration. Elle dénonce en effet les
« excès budgétaires » du secteur public en général et les « abus de pouvoir » des
collectivités locales de gauche en particulier. Selon elle, la politique interventionniste du GLC imposait des dépenses trop lourdes et souvent inacceptables : mise
en place de tarifs préférentiels pour les chômeurs et les personnes âgées dans les
transports en commun, subventions accordées à diverses associations, sans parler
du coût d’entretien de la machine administrative.
Désormais, le principe de subsidiarité, selon lequel tout ce qui peut être du
ressort du niveau politique et administratif le plus bas est le plus souhaitable, doit
être appliqué. Ainsi, les pouvoirs du GLC sont confiés aux trente-deux boroughs
qui constituent la municipalité. Il ne faudrait toutefois pas analyser cette réforme
comme une volonté de décentraliser le pouvoir. En effet, une fois le GLC aboli,
les boroughs ont effectivement hérité de certaines compétences qui lui étaient
jusqu’alors dévolues, mais les prérogatives les plus importantes, comme celle des
transports ou encore la gestion des collectivités locales, sont passées aux mains du
gouvernement. Cette réforme n’est en fait qu’une recentralisation déguisée. En
éliminant les échelons administratifs, Margaret Thatcher étend en effet son
pouvoir sur la ville de Londres.
Adepte du libéralisme, elle introduit la loi du marché dans la gestion des
affaires publiques. En faisant adopter, en 1980, l’Housing Act, puis, en 1984,
l’Housing and Building Control Act, qui permettent aux locataires des Council
Housing (sorte de HLM) de devenir propriétaires, elle réduit les revenus et le
pouvoir des boroughs en matière de logement. Par ailleurs, elle confie au secteur
privé, par transfert de compétence, la gestion de l’emploi ou encore – nous y
reviendrons – celle de l’aménagement du territoire.
Paris, une pièce maîtresse dans la conquête du pouvoir présidentiel
Il faut attendre l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la
République en 1974 pour que soit lancée la réforme du statut de Paris, réforme à
laquelle s’oppose d’abord le Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac. Valéry
Giscard d’Estaing cherche avec cette réforme à attaquer la place forte gaulliste
qu’est devenue Paris depuis 1958 car, au vu de ses bons résultats électoraux sur
la capitale, il estime que le rapport de forces lui est favorable, et par ailleurs il
montre ainsi sa volonté de démocratiser la vie municipale de Paris, moyen de se
démarquer des pratiques gaullistes. Paris retrouve un maire, mais garde toutefois
son préfet de police. Le conseil de Paris devient en même temps conseil général.
La campagne électorale pour les municipales de 1977 est féroce entre les gaullistes et les démocrates libéraux (centristes et républicains indépendants).
Jacques Chirac élu, on retrouve aussitôt l’éternelle opposition entre le pouvoir
municipal et le pouvoir national, et ce bien que l’exécutif et le pouvoir municipal
appartiennent à deux familles de droite. La lutte est d’autant plus vive que les deux
leaders – Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac – ont chacun la même ambition : imposer la domination de sa famille politique sur l’autre. Les terrains
d’affrontement ne manquent pas. Ainsi, Valéry Giscard d’Estaing, ayant perçu la
sensibilité des Parisiens à la qualité de leur cadre de vie, met un terme à la construction de la voie sur berge rive gauche et s’oppose à la poursuite de la construction
de « tours » en ville, bloquant ainsi quelques projets immobiliers parisiens. La
bataille est rude et gagnée par Jacques Chirac, qui sur Paris devance Valéry
Giscard d’Estaing au premier tour des élections présidentielles de 1981, et la
domination du RPR se confirmera à chaque élection, en particulier aux municipales.
L’image du maire de Paris s’améliore au fil des ans, en partie grâce à une politique
sociale généreuse envers les personnes âgées et les handicapés et à une aide
soutenue aux associations, ce dont Paris a les moyens.
L’opposition entre l’exécutif et le pouvoir municipal est évidemment encore
plus forte quand, en 1981, la gauche arrive au pouvoir. Un des objectifs de celle-ci est de casser la citadelle chiraquienne afin de fragiliser le maire de Paris, qui,
grâce à cette fonction, apparaît clairement aux yeux de l’ensemble des Français
comme le chef de l’opposition; la lutte reprend de plus belle entre l’Hôtel de Ville
et l’Élysée ou Matignon.
En 1982, le gouvernement annonce un nouveau statut pour Paris qui rappelle
le projet des communistes à la Libération : les vingt arrondissements deviendraient
des mairies de plein exercice. Ensemble, elles formeraient une communauté
urbaine dont le président serait le maire de Paris. Les réactions sont très hostiles
et ne se limitent pas aux seuls élus, les Parisiens dans leur grande majorité sont
contre, ils n’apprécient pas le démantèlement de Paris, surtout si celui-ci apparaît
comme une manœuvre pour affaiblir un adversaire politique et non pas pour
mieux servir les intérêts de la capitale et ceux des Parisiens. Le gouvernement
recule, et la loi Paris-Lyon-Marseille ne change pas grand-chose, elle ne remet en
tout cas nullement en question le pouvoir du maire de Paris puisque les maires
d’arrondissements ont peu de pouvoir et des budgets très faibles.
Nul n’ignore que Jacques Chirac doit en grande partie son élection à la présidence de la République à son passage à la mairie de Paris entre 1977 et 1995. Son
statut de maire de Paris lui a permis de se maintenir dans le monde des grandes
personnalités politiques puisque celles-ci, lorsqu’elles sont reçues par le gouvernement français, le sont aussi par le maire de Paris, ce qui permet, si l’on en a la
stature, de donner à croire que l’on joue dans la même cour que les plus « grands ».
Enfin, et surtout, la mairie de Paris, grâce à l’importance de son budget et au
nombre élevé de ses employés, s’est révélée, au moins jusqu’aux élections municipales de 2001, être une formidable et efficace machine pour fournir hommes et
finances au parti politique qui la dirige et en particulier à son leader. La suite est
moins glorieuse.
En 2001, c’est l’alternance politique, résultat pour partie de l’épuisement d’un
système diablement efficace jusqu’en 1995, mais fragilisé par le départ de son
chef à l’Élysée. Les rivalités internes, non seulement entre les deux familles de
droite mais aussi au sein de la famille gaulliste, les affaires financières et les
fausses inscriptions sur les listes électorales semblent avoir écœuré nombre de
Parisiens, à quoi s’ajoute une campagne électorale maladroite. Sans doute faut-il
à Paris un maire d’envergure nationale qui sache gérer le local, c’est le pari que
Bertrand Delanoë devra relever.
Londres : un tremplin politique pour une carrière nationale ?
•Le premier maire de Londres élu au suffrage universel. – Les dissensions
entre le pouvoir central et le pouvoir local ne sont pas l’apanage de la Dame de
Fer puisque Tony Blair, pourtant grand partisan de la décentralisation des
pouvoirs, est également confronté à ce même rapport de forces. Fidèle à son
programme, Tony Blair reprend, dès les premiers mois ( 1997) de son mandat,
son cheval de bataille : la « dévolution ». En même temps qu’il lance un référendum pour la création d’un Parlement pour le Pays de Galles et l’Écosse, il
propose une réflexion sur la gestion de Londres. Un cahier des charges étant établi
très rapidement, il décide de mettre en place un référendum.
Lorsque Tony Blair lance cette réforme des institutions, il est certain de
trouver, en la future personne du maire, un allié. Les conservateurs sont au plus
bas dans les sondages, et les travaillistes restent traditionnellement majoritaires
dans la municipalité de Londres. Tony Blair est donc assuré du résultat lorsqu’il
engage un référendum auprès des Londoniens sur la question : « Approuvez-vous
le projet d’élection d’un maire et d’une assemblée de vingt-cinq membres pour
Londres ?» Le résultat est probant, puisque 72% des votants répondent par l’affirmative. Quelques mois plus tard, une nouvelle loi est donc votée; elle donne au
maire de Londres des pouvoirs dits « stratégiques » qui lui permettent de retrouver
certaines prérogatives, comme celles qu’il détenait à l’époque du GLC. Il est désormais compétent dans les grands domaines de la vie locale comme les transports,
avec le Transport for London (TFL), l’aménagement, avec la London Development
Agency (LDA), les services d’urgence et les pompiers, avec la London Fire and
Emergency Planning Authority (LFEPA), et enfin la police métropolitaine, avec
la Metropolitan Police Authority (MPA) dont il partage les responsabilités avec le
ministre de l’Intérieur.
Une fois la loi votée et les compétences du maire et de l’assemblée définies, les
candidats à l’élection se firent connaître. Les choix des principaux leaders et des
procédures de sélection se révélèrent difficiles et tumultueux. En raison des scandales révélés par la presse et de la houleuse compétition à l’intérieur des partis, les
noms définitifs des candidats ne purent être connus qu’au printemps de l’année 2000.
•Une opportunité pour Ken le Rouge. – La candidature la plus marquante a été
sans conteste celle de Ken Livingstone. « Interrompu il y a quatorze ans », comme
il s’est plu par la suite à le dire aux journalistes, il gardait une certaine amertume
de l’abolition du GLC et de la transformation de son fief, le County Hall, en aquarium ! Margaret Thatcher avait en effet permis à des investisseurs de transformer
cet édifice du XIXe siècle en un complexe hôtelier et de loisirs. La revanche de
« Red Ken » ne s’exercera pas sur le parti conservateur, comme on était en droit
de l’attendre, mais sur le parti travailliste, au sein duquel il milite pourtant depuis
près de trente ans. Son élection au poste de maire serait un juste retour des choses,
les Londoniens ayant gardé un bon souvenir de celui qui, malgré ses extravagances, avait fait baisser le prix des transports de près d’un tiers.
Mais le Premier ministre ne l’entend pas de cette oreille. Pour Tony Blair, instigateur de la « troisième voie », Ken le Rouge représente en effet cette gauche
archaïque qu’il n’a eu de cesse de combattre dans les syndicats, les municipalités
ou encore les milieux intellectuels avant son accession à la tête du gouvernement.
Persuadé que cette frange gauchisante est responsable du naufrage des travaillistes
dans les années quatre-vingt, il va tout tenter pour l’empêcher de revenir sur le
devant de la scène londonienne. Il ira jusqu’à entraver le bon fonctionnement
démocratique du parti lors des primaires.
Pour éviter un plébiscite de Livingstone, le parti travailliste organise un collège
électoral composé de trois corps comptant chacun pour un tiers des voix : un pour
les adhérents, un pour les syndicats, le troisième englobant les élus et les candidats. Avec ce mode de scrutin, « un député travailliste pesait ainsi presque mille
fois plus qu’un simple adhérent ». Tony Blair a beau prétendre qu’il a lui-même
été élu à la tête du parti par cette méthode, et donc qu’elle n’est pas nouvelle, il
n’en reste pas moins que, pour une consultation aussi serrée que celle relative à la
mairie de Londres, le mode de sélection choisi s’apparente à une manipulation.
L’ancien ministre de la Santé, Frank Dobson, entièrement dévoué à Tony Blair,
se présente à la candidature sous la pression du Premier ministre. Il sera principalement soutenu par le corps électoral des élus. À l’inverse, Ken Livingstone
recueille les voix des adhérents et, à la surprise générale, des syndicalistes, plutôt
loyalistes habituellement. À lui seul, le syndicat des Transports lui accorde 85,8%
des voix, ce qui s’explique par le fait que Livingstone s’oppose à la privatisation
du métro alors que Tony Blair et son favori en sont partisans. Pourtant, Dobson,
que ce mode de scrutin favorise indéniablement, obtient finalement 51,5% des
voix contre 48,5% pour son adversaire, devenant ainsi le représentant du parti
travailliste. Ken le Rouge, lésé, mais fort du soutien que lui portent la base et la
population de Londres, se présente, lui, en indépendant et ne cesse, au grand dam
de Tony Blair, de grimper dans les sondages.
Bête noire de Margaret Thatcher dans les années quatre-vingt, cet ex-trotskiste
est aujourd’hui le cauchemar de l’actuel Premier ministre. Si Tony Blair veut bien
doter Londres d’un maire, ce n’est en tout cas pas pour que ce dernier lui fasse de
l’ombre. Il n’envisage à aucun moment de ne pas contrôler jusqu’au bout ce
scrutin, un peu à la manière d’un Giscard d’Estaing qui, en 1977, avait cru pouvoir
imposer un de ses amis à la première élection à la mairie de Paris. L’un comme
l’autre ont échoué dans leurs manœuvres.
L’erreur de Tony Blair est d’avoir sous-estimé la popularité de son adversaire
et cru que la sienne lui laisserait les coudées franches pour imposer aux électeurs
son choix personnel. Or cette élection est rapidement apparue comme un votesanction contre lui. Les Londoniens n’ont visiblement pas apprécié la manière
dont se sont déroulées les primaires et, par ailleurs, ils ont voulu manifester leur
réprobation à l’égard de la politique menée jusque-là par le Premier ministre. Un
bilan datant de 2000 a montré que les objectifs qu’il s’était fixés durant la
campagne de 1997 n’ont pas tous été atteints, notamment en matière de transport,
d’éducation et de santé.
C’est aussi parce que la cote de popularité des conservateurs était au plus bas
que les Londoniens ont pu prendre la liberté de voter Ken Livingstone et ainsi
d’infliger à Tony Blair un coup de semonce. Cette élection s’est révélée un contre-pouvoir, inattendu pour le Premier ministre. Sûr d’avoir un allié en la personne du
maire sortant, il avait choisi un mode de scrutin inhabituel, destiné à renforcer le
pouvoir du représentant municipal. C’est, hélas pour lui, Livingstone qui en
profite, devenant, par son charisme, un adversaire de taille. Ken le Rouge suivra-t-il la même voie que Jacques Chirac et deviendra-t-il un personnage influent sur
la scène nationale ?
Petit Paris/Grand Londres
La coupure Paris/banlieue : une séparation politique longtemps efficace
Le territoire de la ville de Paris est petit ( 105 km2) et surtout bien délimité par
les boulevards des Maréchaux (ou extérieurs) et le périphérique, comparé à
l’étendue de Londres, beaucoup plus vaste. On le sait, les limites si nettes de Paris
sont dues à la construction très tardive des fortifications entre 1841 et 1845, décidées pour assurer la défense de Paris, chacun gardant le souvenir de l’occupation
de la capitale par les armées coalisées en 1814-1815. Paris et une partie des
communes suburbaines ont donc été entourées d’un mur de 36 kilomètres de long,
flanqué de 94 bastions, précédé de fossés de 15 mètres de large et d’une zone non
ædificandi de 250 mètres, les glacis, pour mieux en assurer la défense. En 1860,
le territoire de la ville de Paris par annexion des communes suburbaines, intégrées
totalement ou partiellement, s’étend jusqu’aux fortifications. Démantelées en
1919, on y a alors installé les boulevards des Maréchaux, en bordure desquels,
pendant l’entre-deux-guerres, on a construit des logements, sociaux ou pas, les
fameux logements en briques rouges de la ville de Paris. Sur la zone non ædificandi s’était installée ce qu’on appelait la « zone », c’est-à-dire des habitations de
fortune construites par des chiffonniers et autres clochards à l’origine du quartier
des puces de Saint-Ouen-Clignancourt. Puis cette zone fut dégagée plus ou moins
manu militari et utilisée pour construire des bâtiments scolaires, des terrains de
sport, des hôpitaux, et à partir de 1957 le périphérique extérieur.
Tout cet espace a donc pendant près d’un siècle isolé physiquement Paris des
communes de banlieue qui l’entourent, et la construction du périphérique a ancré
durablement cette coupure. Il n’est en effet recouvert que dans les traversées des
bois de Boulogne et de Vincennes, aussi les points de contact entre Paris et les
communes de la proche banlieue sont-ils espacés et les voies de passage sous ce
périphérique bruyant, peu avenantes.
La séparation physique très marquée entre Paris et sa banlieue fut une aubaine
sur le plan politique pour les forces conservatrices ou à tout le moins anticommunistes. En effet, compte tenu de l’évolution politique des banlieues nord, devenues
entre les deux guerres des bastions communistes, les édiles parisiens comme les
responsables de l’État n’ont surtout pas cherché à étendre le périmètre de Paris, car
l’intégration de ces communes très peuplées aurait risqué de faire tomber Paris aux
mains des communistes, déjà très puissants dans les arrondissements populaires.
Il faut se souvenir du poids électoral du parti communiste jusqu’à la fin des
années soixante-dix dans la région parisienne. Ainsi, en 1964, le découpage
des nouveaux départements de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne a été
réalisé pour contenir dans un périmètre bien délimité les « banlieues rouges » afin
d’éviter toute extension du pouvoir des communistes. Face à ces bastions communistes que sont encore les départements de la Seine-Saint-Denis et du ValdeMarne, bien que fragilisés, Paris – ville-département de droite – s’est encore plus
isolée de son environnement immédiat, au moins au nord et à l’est.
Depuis quelque temps, aménageurs et urbanistes relancent la réflexion sur
l’organisation territoriale de Paris et de sa proche banlieue. Quand se mettent en
place dans toutes les grandes agglomérations des structures intercommunales, il
est en effet pour le moins paradoxal que Paris reste sans la moindre concertation
ou presque avec les communes voisines. Mais compte tenu de sa puissance et de
sa richesse, même si celle-ci n’est plus aussi florissante, les élus des communes
de sa proche banlieue hésiteraient à abandonner leur autonomie pour rejoindre une
structure intercommunale dans laquelle Paris serait nécessairement très dominante.
La méfiance est d’autant plus grande que ces élus de banlieue ont souvent vu leurs
propres territoires choisis par leurs homologues parisiens pour installer les populations et activités dont ils voulaient se débarrasser : logements sociaux parisiens
installés en banlieue, usines d’incinération des ordures, etc. Mais tout cela ne se
fait plus sans réaction, comme le prouve l’échec de l’implantation d’une usine
d’incinération à Vitry-sur-Seine (voir Hérodote n° 99).
Londres et Paris : villes de droite et/ou villes de gauche ?
Paris de gauche à droite et de droite à gauche ?
Dans l’histoire de la France, le comportement politique des Parisiens a joué un
rôle majeur : pour s’en tenir au seul XIXe siècle, on sait le rôle du peuple de Paris
dans les journées de juillet 1830, dans la révolution de 1848, dans la Commune
de Paris en 1871. C’est le Paris des barricades, le Paris des classes laborieuses,
classes dangereuses, le Paris ville révolutionnaire, le Paris ville de gauche. En
revanche, depuis la Ve République, Paris est ville de droite, le général de Gaulle
ayant su attirer et fidéliser une partie du vote populaire. Ses successeurs n’ont pas
bénéficié du même soutien, en revanche ils ont tiré profit de l’« embourgeoisement » des Parisiens. Pourtant, après vingt-trois ans de domination de la droite et
d’enrichissement des Parisiens, la gauche plurielle gagne les élections municipales
de mars 2001. Ville de droite et/ou ville de gauche ?
•L’Ouest toujours à droite, l’Est de nouveau à gauche. – C’est en effet, on le
sait, une des caractéristiques de Paris que cette opposition ancienne entre l’Ouest
d’abord aristocratique puis bourgeois, mais toujours aisé, et l’Est populaire et
ouvrier, opposition qui s’est traduite avec une correspondance presque parfaite dans
le comportement politique : les quartiers aisés de l’Ouest votent à droite, les quartiers populaires de l’Est votent à gauche. On connaît l’origine au moins pour partie
de ce grand contraste : le déplacement le long de la Seine d’est en ouest des lieux
du pouvoir central du Châtelet aux Tuileries et leur prolongation par les ChampsÉlysées, l’Étoile, et plus récemment jusqu’à l’Arche de la Défense. La qualité de
l’habitat, son ancienneté et son confort expliquent aussi la permanence de cette
opposition, les opérations haussmanniennes ayant fortement contribué à la mise en
place de ce clivage Est/Ouest. Avec les vastes opérations de rénovation de l’habitat
qui ont commencé au cours des années soixante dans les quartiers les plus insalubres des 13e, 19e, 20e et 18e arrondissements, et qui se sont aussi accompagnées
de la destruction de nombreux locaux industriels, ce clivage s’est atténué mais n’a
pas complètement disparu.
On peut s’interroger sur sa permanence compte tenu des profonds bouleversements démographiques, sociaux, culturels et économiques qu’ont connus ces quartiers de Paris. Mais s’ils sont toujours de gauche, il ne s’agit plus de la même
gauche, ni des mêmes électeurs. C’est en effet dans ces quartiers qu’ont été
construits les logements sociaux, en particulier dans les 19e, 20e et 13e arrondissements, ce qui a maintenu un électorat plus favorable à la gauche, mais il ne
s’agit plus des ouvriers qui assuraient les bons scores communistes jusque dans
les années soixante-dix; il s’agit d’une population d’employés ou de cadres
moyens travaillant souvent dans les services publics, électorat qui assure désormais les bons scores du Parti socialiste. Néanmoins, quand le contexte national est
défavorable à la gauche socialiste, comme aux municipales de 1983, la droite
emporte tous les arrondissements. En revanche, le succès total de la droite aux
élections municipales de 1989 est plus surprenant, un an après la réélection de
François Mitterrand, qui devance Jacques Chirac dans les 13e, 19e et 20e arrondissements. Des voix à gauche expliquent ce « grand chelem inattendu » par
quelques irrégularités électorales, principalement de faux électeurs.
•La mixité sociale, entre représentation et réalité, entre discours et pratique. –
L’ancienneté et la netteté de ces contrastes politiques droite/gauche peuvent nous
conduire à relativiser la représentation selon laquelle il existait autrefois une réelle
mixité sociale à Paris. Nombreux sont ceux qui dénoncent la désindustrialisation
volontaire de Paris à partir des années soixante au profit des bureaux, des services
publics ou privés, les élus parisiens voulant réduire les activités ouvrières dans le
but d’embourgeoiser Paris et de réduire l’électorat communiste. Sans doute, mais
il est difficile de n’y voir que la volonté d’élus soucieux de la tranquillité de leur
réélection car, on le sait bien, il n’y a pas qu’à Paris que les emplois industriels
ont chuté. Si la population ouvrière de Paris ne représente plus que 15% des actifs
en 1990 contre 38% en 1954, elle diminue aussi dans l’ensemble de la France, il
est vrai dans une moindre mesure : 26% en 1990 contre 38% en 1954. De même,
toutes les grandes agglomérations ont vu le nombre de leurs cadres supérieurs
s’accroître, Paris plus que les autres, mais comment ignorer le rôle dirigeant de
cette ville mondiale ? En outre, les scores des candidats communistes n’ont pas
fortement baissé qu’à Paris. Néanmoins, il est incontestable que la fédération de
Paris voit son potentiel de militants se réduire à partir des années soixante.
En fait, la ségrégation sociale et spatiale existe depuis longtemps, et la mixité
sociale a toujours été relative et variable selon les quartiers. C’est dans les quartiers
les plus aisés que la mixité sociale est la plus faible, car il n’y a pas de logements
sociaux et très peu de logements anciens sans confort. C’est dans les anciens quartiers populaires qu’elle est la plus forte pour les raisons inverses, mais aussi parce
que le prix de location ou d’achat au mètre carré rend encore accessible le logement
parisien aux classes moyennes. Par ailleurs, la présence d’une forte population
immigrée dans ces quartiers logés dans des HLM ou dans des immeubles privés
vétustes, comme à la Goutte d’Or ou à Belleville, rend difficile la mixité sociale au
quotidien. Par exemple, le charme des marchés exotiques parisiens fréquentés
épisodiquement ne doit pas masquer le souci des familles de mettre leurs enfants
dans de « bons » établissements scolaires, autrement dit ceux où les enfants d’immigrés sont moins nombreux. L’enjeu est d’importance pour ces familles quand on
sait l’influence de la réussite scolaire dans l’ascension sociale. Il y a loin parfois de
la mixité spatiale à la mixité sociale. Mais le problème ne se pose pas qu’à l’échelle
de Paris, il se pose également à celle de la région parisienne. Depuis les années
quatre-vingt, les disparités spatiales se sont accusées; dans les communes des
banlieues ouest et sud, le nombre des bureaux et résidences pour cadres s’accroît
beaucoup plus que dans celles du Nord et de l’Est. Réalité qu’il faut cependant
nuancer au moins pour certains endroits : par exemple, l’implantation du Stade de
France a provoqué la reconversion et le réaménagement de la Plaine-Saint-Denis,
même s’il y a encore fort à faire; l’aéroport de Roissy et la ville nouvelle de MarnelaVallée sont aussi des pôles de développement.
Londres à droite et à gauche
•L’Inner London travailliste, l’Outer London entre travaillistes et conserva-teurs. – À la différence de Paris, les forces politiques de droite et de gauche sont
à égalité depuis la création du Greater London Council, puisque la majorité change
à chaque élection, le centre de Londres restant dominé par les travaillistes et la
périphérie par les conservateurs. Comme à Paris, l’est de Londres fut occupé par
les classes populaires (principalement ouvrières). Cet électorat de gauche s’est
longtemps maintenu à cause de la présence du port et des docks. Mais cette domination travailliste au centre de la capitale s’explique avant tout par le départ
précoce vers la banlieue des classes moyennes et aisées.
En outre, le Grand Londres, beaucoup plus que Paris, accueille une très forte
population d’origine étrangère (Indiens, Pakistanais, Bangladeshi, Jamaïcains et
Noirs africains, qui représentent environ 1,6 million de personnes sur les
7 millions d’habitants que compte le Grand Londres au recensement de 1991). Or
au sein de l’Inner London, on compte 30% de population d’origine étrangère,
nombre d’entre eux ont la nationalité britannique et sont donc électeurs, la majorité votant travailliste. D’après le recensement de 1991,80% des Bangladeshi et
plus de 60% des Noirs résident dans l’Inner London.
Il faut savoir aussi que quatre boroughs (Hackney, Islington, Southwark,
Tower Hamlets) sur les douze que compte l’Inner London sont parmi les dix
collectivités locales anglaises les plus défavorisées. Ces quatre boroughs sont à
majorité travailliste. On comprend que cette population défavorisée soit soucieuse
de défendre l’aide sociale, le système du welfare, régulièrement menacée par les
conservateurs. En revanche, on sait qu’à Londres se trouvent aussi quelques-unes
des plus grandes fortunes du monde, en particulier dans les deux boroughs de
Westminster et Kensington-Chelsea, où le vote conservateur est logiquement
très majoritaire.
L’Outer London reste traditionnellement plus favorable aux conservateurs,
même si des boroughs (Waltham-Forest, Newham, Barking au nord-est, Ealing
Hounslow, Merton au sud-ouest) votent généralement travailliste. Mais la composition sociale de ces boroughs est loin d’être homogène, ce qui explique que, selon
les contextes politiques favorables ou défavorables à la droite ou à la gauche,
certains d’entre eux puissent basculer.
•En mai 2000, le choix des Londoniens, ni droite ni gauche : les transports. –
C’est pourquoi, lors des premières élections au suffrage universel direct du maire
de Londres en mai 2000, Ken Livingstone a remporté un succès personnel en se
présentant comme « indépendant ». On sait qu’il a axé sa campagne électorale sur
les problèmes des transports, manifestant en particulier son opposition à la privatisation du métro, thème particulièrement sensible pour les Londoniens de droite
comme de gauche, qui gardent en mémoire l’accident de Paddington. La privatisation des chemins de fer britanniques est pour nombre d’entre eux synonyme de
course au profit au détriment de la sécurité. C’est pourquoi beaucoup d’électeurs
travaillistes, mais aussi libéraux et conservateurs, ont choisi Livingstone malgré
sa réputation de gauchiste. Rappelons que Tony Blair, et donc son candidat Frank
Dobson, ainsi que le candidat conservateur Steve Norris étaient favorables à la
privatisation du métro.
Bien qu’il s’agisse des premières élections au suffrage direct, l’intérêt des
Londoniens fut faible puisque à peine un tiers des électeurs a voté, participation
cependant comparable à celle des autres élections locales au Royaume-Uni. On
constate ici une différence notable avec l’intérêt que portent les Français aux élections municipales.
En 1997, dans le contexte de la dévolution (création des parlements écossais
et gallois), Tony Blair décide l’élection d’une assemblée municipale pour Londres.
Celle-ci compte seulement vingt-cinq élus, le premier GLC ayant en effet été jugé
ingouvernable à cause du très grand nombre de ses membres. C’est pourquoi le
Grand Londres fut divisé en quatorze circonscriptions, chacune regroupant deux
ou trois boroughs. Chaque circonscription élit un membre de l’assemblée municipale. À ces quatorze élus s’ajoutent onze autres membres, élus eux à l’échelle
du Grand Londres, qui forme une seule circonscription.
Ken Livingstone est élu maire en remportant douze circonscriptions. En
revanche, pour l’élection des représentants à l’assemblée municipale, les conservateurs obtiennent huit circonscriptions contre six pour les travaillistes. Mais
grâce à l’élection des onze autres membres à l’échelle du Grand Londres,
travaillistes et conservateurs sont à égalité (neuf élus chacun), les Verts ayant trois
élus et les libéraux quatre.
Les enjeux géopolitiques de l’aménagement des agglomérations capitales
Île-de-France : de l’État tout-puissant à la balkanisation des pouvoirs
Qui décide de l’aménagement de l’Île-de-France ? La réponse à cette question,
évidente il y a trente ans, est devenue depuis nettement plus compliquée. Le rôle
de l’État, très dominant dans la définition et la mise en œuvre de la politique d’aménagement de l’agglomération parisienne entre 1960 et 1975, n’a cessé de reculer
au cours des deux dernières décennies. La parenthèse d’un État hégémonique,
capable d’imposer ses conceptions et sa stratégie de développement, sans avoir à
transiger ni à négocier – qui, à un siècle de distance, faisait écho à la grande période
haussmannienne –, semble s’être durablement refermée pour laisser la place à un
jeu beaucoup plus complexe, dans un système d’acteurs en évolution permanente.
•1977-1985 : crise de légitimité de l’État et retour des élus. – L’érosion du
contrôle de l’État sur le processus d’aménagement de l’agglomération intervient
progressivement et prend des formes différentes selon les dossiers et les enjeux.
Elle s’opère au profit de deux types d’acteurs : les collectivités locales et les entreprises du secteur privé. Les lois de décentralisation de 1982 font des régions des
collectivités territoriales de plein exercice et reconnaissent aux communes la
responsabilité principale en matière d’urbanisme en leur transférant notamment
l’instruction des permis de construire et l’élaboration des plans d’occupation des
sols, tout comme l’élection d’un maire à Paris, à partir de 1977. Aussi jouent-elles
un rôle important dans cette évolution. Mais l’évolution se situe également au
niveau des représentations que les différents acteurs ont de leur rôle. Les élus,
désormais comptables de la qualité de vie comme de l’emploi de leurs électeurs,
sont jugés par l’opinion plus proches et plus humains que les administrations. Ils
gagnent en légitimité ce que l’État perd au même moment, lui dont les excès
centralisateurs et interventionnistes sont violemment dénoncés. Les habitants, ou
plutôt une partie d’entre eux, riverains des grands projets d’infrastructures, principalement dans les secteurs où résident les couches moyennes et supérieures, se
mobilisent et apprennent à faire pression sur leurs élus comme sur les administrations. Les fonctionnaires de l’État, dans bien des cas, intègrent ces nouveaux
rapports de forces au point d’en paraître inhibés. L’État souverain a vécu.
•L’affaiblissement de l’État face aux entreprises privées. – Ce repositionnement profite également aux entreprises, portées par la vague libérale qui touche la
gauche comme la droite gouvernementale (notamment le courant gaulliste, qui
avait pourtant toujours accordé une grande place au rôle de l’État). L’intervention
du secteur privé dans l’aménagement de l’agglomération n’est pas une nouveauté.
La construction de la Défense et la création des villes nouvelles reposaient sur une
synergie entre planification par l’État et financement privé. Mais, à partir des années
quatre-vingt, les rapports de forces entre les deux partenaires évoluent très sensiblement : désormais, les décisions d’implantation sont rares, la création d’emplois
est devenue l’enjeu principal des politiques publiques, et dans ce domaine ce sont
les entreprises qui décident.
En 1982 et 1985, le gouvernement décide de libéraliser les investissements
immobiliers privés en Île-de-France en assouplissant les règles de l’agrément, qui
donnait jusque-là à l’État un droit de veto sur les programmes de bureaux, d’usines
ou d’entrepôts dans la région. Conséquences : une véritable explosion des projets
de bureaux, sous la double pression des promoteurs et des élus locaux (plus de
100 milliards de francs – 16 milliards d’euros – investis entre 1987 et 1990, le plus
souvent « en blanc », c’est-à-dire sans acheteur certain); à partir de 1993, l’effondrement du marché immobilier ( 4 millions de mètres carrés en stock en 1995) et
finalement un rétablissement partiel de l’agrément. La négociation entre l’État
etDisney, à la même époque, est significative de cette dégradation des positions de
pouvoir de l’État : soucieux d’obtenir à tout prix pour l’Île-de-France les retombées
économiques de l’installation d’Eurodisney et de prouver à l’opinion sa détermination à combattre le chômage, le gouvernement socialiste se positionne en demandeur face à la multinationale américaine et multiplie les concessions pour obtenir
une décision favorable : construction d’une bretelle autoroutière, prolongement du
RER, ouverture d’une gare TGV, baisse de la TVA sur les billets, prêt bonifié de la
Caisse des dépôts, etc. Plus important : Disney se voit en quelque sorte concéder
l’aménagement d’une grande partie du secteur IV de la ville nouvelle de MarnelaVallée, où l’entreprise pourra réaliser un vaste programme immobilier.
•Avec les collectivités locales : de l’hégémonie au partenariat... ou au conflit. –
Les rapports entre l’État et les collectivités locales connaissent une évolution tout
aussi spectaculaire. Avec trois grands cas de figure : le partenariat, la marginalisation pure et simple de l’État et le conflit.
Dans toute une série de dossiers, la pratique du partenariat devient dominante.
L’État ne peut plus imposer ses décisions et ses conceptions; il doit négocier,
prendre en compte la logique des élus, leurs intérêts et leurs stratégies. L’État glisse
d’un rôle de décideur tout-puissant et omniprésent vers un rôle d’incitateur, qui fixe
des règles et propose des financements. Cette pratique du partenariat est par exemple
au cœur de la « politique de la ville » qui s’est mise en place à partir de 1982 pour
répondre à la crise des banlieues, et qui est devenue progressivement le principal
moyen d’action des pouvoirs publics en matière d’urbanisme à grande échelle
(dix-sept des cinquante-deux « grands projets de ville » retenus en décembre 2000
se situent en Île-de-France); et l’une des principales sources de financements
publics en matière d’aménagement urbain dans la région ( 1,9 milliard de francs
– 290 millions d’euros – prévus pour la période 2000-2006). Les services de l’État
définissent les règles qui donnent accès à l’argent de la politique de la ville, tracent
en quelque sorte le cadre de cette politique (quel type d’action, selon quelles modalités, avec quels objectifs ?), valident les projets concrets qui leur sont soumis et finalement financent la plus grande part des dépenses. Mais ce sont les maires qui sont
maîtres d’ouvrage des opérations et qui élaborent, avec leurs propres équipes techniques et leurs partenaires locaux, le contenu les projets.
•Le Grand Stade et la ZAC Seine-rive gauche : des opérations négociées. – Ce
fonctionnement partenarial régit aussi les rapports entre l’État et la région ÎledeFrance, dans le cadre des contrats de plan, et on le trouve également dans toute
une série d’opérations d’aménagement particulières. L’implantation du « Grand
Stade », prévu pour accueillir la Coupe du monde de football de 1998, donne
l’occasion aux gouvernements Bérégovoy et Balladur d’arbitrer entre une dizaine
de candidatures rivales (dont celles de Nanterre, Tremblay-en-France, MarnelaVallée et Sénart). Cependant, le choix de Saint-Denis (ville qui n’était pas candidate) par le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua en 1993 donne lieu à une
négociation avec la municipalité communiste de Patrick Braouzec, qui obtient des
mesures d’accompagnement substantielles (couverture de l’autoroute A 1, création d’une nouvelle gare de RER et déplacement d’une autre, etc.) et parvient à
influencer la conception même du site, en imposant une desserte par les transports
en commun pour limiter les surfaces de parking. Saint-Denis atteint ainsi presque
totalement les objectifs qu’elle s’était fixés : rattraper le retard d’équipement de la
commune (sans presque rien débourser) et engager la restructuration urbaine du
secteur de la Plaine-Saint-Denis, vaste espace industriel en déshérence qui occupe
la moitié sud du territoire de la commune.
On retrouve cette pratique partenariale, mais selon des modalités différentes,
dans la principale opération d’aménagement actuellement en cours dans Paris
intra-muros, celle de la ZAC Seine-rive gauche ( 13e arrondissement). L’État a
imposé dès le départ ( 1988) la présence de la « Très Grande Bibliothèque » au
cœur du périmètre de l’opération et intervient indirectement à travers les deux
grandes entreprises de transport qu’il contrôle, la SNCF, propriétaire d’une importante partie des terrains, et la RATP, qui doit assurer la desserte du nouveau quartier. Puis, devant les difficultés de commercialisation des programmes de bureaux
de la nouvelle ZAC, et pour répondre aux besoins des universités parisiennes,
il négocie avec la ville l’achat de 200 000 mètres carrés, dans le cadre du
programme Université du troisième millénaire (septembre 2000). Mais l’opération reste conçue et gérée par une société d’économie mixte dépendant de la ville
de Paris, la SEMAPA (présidée par le maire du 13e arrondissement); elle est sous
la responsabilité politique de la municipalité (avec les risques que cela suppose),
et c’est celle-ci qui a adopté le plan d’aménagement de zone, qui définit les grands
choix d’aménagement de la ZAC; enfin, c’est le budget de la ville qui au final est
garant de l’équilibre financier de l’opération. Contrairement à l’opération de la
Défense ou à celle du Grand Stade, l’État n’est plus ici maître d’ouvrage, mais
simple partenaire.
•Un exemple de marginalisation réussie de l’État : l’affaire des terrains
Renault. – Le dossier des terrains des usines Renault à Boulogne-Billancourt
illustre de manière exemplaire ce qu’est devenu le jeu des acteurs de l’aménagement en Île-de-France, au croisement des logiques des entreprises, des collectivités locales et de l’État. À l’origine, il y a la décision du constructeur automobile
de fermer son site de production historique de Billancourt ( 1989). L’enjeu que
constitue l’aménagement de ces terrains est très vite perçu comme stratégique par
les différents acteurs concernés, en raison de la superficie des surfaces libérées
( 47 hectares principalement sur l’île Seguin et la rive droite de la Seine), de la
qualité du site (une île de la Seine – il y en a peu – et des terrains au bord de l’eau)
et de sa situation géographique remarquable en plein « croissant d’or » de l’Ouest
parisien, à deux pas des quartiers où se concentrent les grandes sociétés audiovisuelles (Radio-France, TF1, France-Télévision, Canal +). La bataille autour du
devenir de ce site n’en sera que plus rude.
La logique de Renault dans cette affaire est purement financière : il s’agit de
réaliser à cette occasion une plus-value immobilière maximale, afin de financer les
investissements industriels et commerciaux du groupe, en ne conservant que
les surfaces nécessaires à la construction de son futur siège social. En pleine bulle
de spéculation immobilière, la valeur du terrain est estimée à 8 ou 9 milliards de
francs (environ 1,3 milliard d’euros). La logique de la ville de Boulogne-Billancourt
est évidemment différente : le départ de Renault peut être l’occasion d’une opération d’urbanisme de grande envergure, permettant d’achever l’aménagement de la
commune et de récupérer un espace exceptionnel, en bordure de Seine. L’opération doit être équilibrée financièrement et rapporter de la taxe professionnelle
(donc comporter un nombre suffisant de mètres carrés de bureaux), mais aussi
proposer des logements, des espaces verts et des équipements de proximité pour
la population et comporter des équipements de prestige. La logique de l’État est
encore différente, parce qu’elle se place à un autre niveau géographique; l’opération constitue à la fois une formidable opportunité et un risque : il faut éviter
d’accentuer encore le déséquilibre entre l’ouest et l’est de l’agglomération.
La bataille va se dérouler en trois temps. Au début, l’État cherche à prendre le
contrôle du dossier. Michel Rocard, Premier ministre, annonce fin 1989 une opération d’intérêt national sur le site, nomme une mission d’État qui préconise
l’implantation d’une cité scientifique internationale, puis décide l’organisation
d’un concours international d’architectes. Les élus locaux répondent par une
contre-offensive en règle : le maire RPR de Boulogne, Paul Graziani, présente en
1992 un projet d’aménagement concurrent, fondé sur la création d’une véritable
cité lacustre (la « Cité bleue »), tandis que celui de Meudon, l’UDF Henri Wolf,
lance un concours d’urbanisme pour les quatre hectares qui se situent sur sa
commune. De son côté, Renault, refroidi par l’effondrement du marché immobilier, consulte d’éventuels partenaires financiers, ainsi que la fine fleur de l’architecture internationale (Chemetov, Renzo Piano, Portzamparc, Rogers, Tschumi) et
choisit d’attendre plutôt que de brader. La confusion est totale, et elle est aggravée
par la défaite aux municipales de 1995 de Paul Graziani, battu par l’UDF Jean-Pierre Fourcade, jusque-là maire de la commune voisine de Saint-Cloud. Celui-ci
abandonne le projet de Cité bleue, très contesté techniquement, et choisit de passer
par le syndicat intercommunal du Val-de-Seine, qui associe les communes
voisines, ainsi que le département des Hauts-de-Seine, la région et l’État. Un
schéma directeur est adopté, que l’État finit par approuver en mars 1997, et qui
manifeste le retour des communes dans le jeu et la marginalisation de l’État :
5,4 millions de mètres carrés sont prévus, dont 3 pour les logements et 2,4 pour
les activités (l’équivalent du quartier de la Défense avant ses récentes extensions).
D’autres péripéties vont suivre (concours d’architectes, annonce d’une fondation
d’art contemporain dans l’île Seguin, financée par l’homme d’affaires François
Pinault). Mais l’essentiel est acquis : l’opération ne se fera pas sous la houlette de
l’État, mais sous le signe d’une alliance entre les communes et l’entreprise.
•L’extension de la Défense : échec à l’EPAD. – En août 1990, Michel Delebarre,
ministre de l’Équipement, annonce la prolongation du mandat de l’Établissement
public d’aménagement de la Défense (EPAD) jusqu’en 2007 et l’aménagement de
600 hectares situés à l’ouest de l’Arche sur Nanterre et encore disponibles. L’opération répond à un double objectif : renforcer les atouts de Paris dans la compétition avec Londres à un moment où la demande de bureaux repart et, plus
prosaïquement, redresser les finances de l’établissement public grâce à la vente de
« droits à construire » aux promoteurs, finances mises à mal par l’enfouissement
de l’autoroute A 14 ( 1 milliard de francs, 150 millions d’euros) et deux prélèvements de l’État de 1 milliard chacun. Le projet élaboré initialement par l’EPAD
est imposant : 600000 mètres carrés de bureaux (s’ajoutant aux 2,5 millions déjà
existants), 300000 mètres carrés de locaux universitaires et 13500 logements.
Ilva susciter une opposition très nette de la municipalité communiste de Jacqueline
Fraysse-Cazalis, qui refuse de voir arriver 30000 habitants supplémentaires (un
tiers de la population actuelle), avec les risques électoraux que cela comporte, et
dénonce une gestion autoritaire du dossier (février 1997).
L’épreuve de force entre l’EPAD et la ville de Nanterre débouche rapidement
sur une victoire totale de celle-ci. En effet, le nouveau ministre de tutelle de
l’EPAD, après la victoire de la gauche plurielle aux législatives, n’est autre que
Jean-Claude Gayssot, camarade de parti de la maire de Nanterre et lui-même ancien
maire de banlieue. À sa demande, le directeur régional de l’Équipement propose
une révision du projet qui satisfait toutes les demandes de Nanterre : la convention
signée en mai 2000 ramène le périmètre d’aménagement à 100 hectares, et la ville
récupère la maîtrise des 500 hectares restants; le programme est réduit des trois
quarts ( 300 000 mètres carrés de bureaux, de commerces et d’équipements,
3500 logements seulement, dont plus d’un tiers de logements sociaux). Enfin et
surtout, l’opération est confiée à un nouvel établissement public (Seine Arche),
dirigé par un conseil d’administration où la ville pèse aussi lourd que l’État et
présidé par la maire de Nanterre.
À Londres : l’aménagement du territoire au gré des pratiques politiques
La concurrence entre le pouvoir central et le pouvoir local s’exprime à la fois
dans la distribution des compétences et dans la gestion de la ville en termes d’aménagement et de transport. L’exemple de la rénovation des Docklands et du quartier des gares de King’s Cross-St Pancras, ordonnée par Margaret Thatcher et
reprise par les travaillistes, témoigne des conflits et des enjeux de pouvoir.
En supprimant le GLC en 1986, Margaret Thatcher prend le contrôle de l’aménagement de la capitale. À l’heure où la France met en place les lois de décentralisation, la Première britannique pratique une politique inverse en recentrant le
pouvoir sur elle-même et sur son gouvernement. Le fait est essentiel pour
comprendre l’évolution et la conduite de la politique urbaine de Londres pendant
ces années-là, profitant d’un contexte économique particulièrement favorable pour
appliquer une politique ultralibérale.
Avec l’embellie économique du début des années quatre-vingt et la déréglementation du marché, la City « explose » : avec ses 500 000 emplois et un taux de
croissance de 10% par an, les 5 millions de mètres carrés de bureaux ne suffisent
plus. On s’oriente alors vers des espaces moins onéreux mais qui demeurent
géographiquement bien situés par rapport au cœur économique de Londres. C’est
dans ce contexte que va s’amorcer l’aménagement d’anciennes friches industrielles telles que le King’s Cross Railway Land, situé au nord-ouest du centre de
la capitale, ou encore les Docklands, à l’est et plus en marge de la ville.
S’il existe une réelle nécessité à cette époque de créer de nouvelles surfaces de
bureaux, la manière dont vont être conduits les aménagements témoigne de la volonté
de Margaret Thatcher de signer son passage par de grands projets en la matière.
Pour les faciliter, elle s’emploie à simplifier la législation urbaine, afin que l’action
des promoteurs ne soit pas entravée ou retardée par les habituelles contraintes
administratives. C’est ainsi qu’elle instaure dans la capitale des « zones franches »,
d’ordinaire offertes aux villes du Nord gravement touchées par la crise du charbon.
Face au phénomène de mondialisation grandissant, la concurrence pour attirer
les sièges sociaux s’accroît entre les capitales européennes en général et avec Paris
en particulier. Pour Margaret Thatcher, Londres doit conserver à tout prix son
statut de première place boursière internationale. Ainsi, les grandes firmes et les
banques du quartier de la City dictent l’évolution des aménagements de Londres.
La capitale doit être la plus moderne, la plus attrayante et donc la plus prestigieuse, afin d’attirer les magnats de la finance et les investisseurs.
•Le cas des Docklands ou la politique urbaine du « coup par coup ». – Le cas
des Docklands est sans conteste le meilleur exemple de la politique urbaine menée
par Margaret Thatcher durant les années quatre-vingt. Il met en évidence l’absence
de planification urbaine et l’omniprésence du pouvoir central à Londres en matière
d’aménagement, face à un pouvoir local désormais muselé.
Les Docklands constituaient alors une vaste friche industrielle de plus de
2250 hectares, soit près du cinquième de Paris intra-muros. Situé sur les berges
de la Tamise, très à l’est de la capitale, cet ancien complexe industrialo-portuaire
offrait l’image d’une zone repoussante et mal équipée (la plupart des liaisons s’y
faisant auparavant par bateau). Aucun promoteur ne prenait à l’époque le risque
d’y investir. Pour les attirer, le gouvernement met en place un programme d’aménagement urbain – l’Urban Development Corporation (UDC) – qui s’inspire du
modèle américain. D’un point de vue économique, l’UDC avantage les promoteurs et les investisseurs sur le plan de la fiscalité. D’un point de vue politique, les
acteurs de ce programme, nommés par l’État et responsables devant lui seul, n’ont
plus à tenir compte du droit local en matière d’urbanisme.
Après l’acquisition de terrains par l’État, ceux-ci sont ensuite mis à la disposition du secteur privé. Les autorités locales n’ont, par voie de conséquence, plus
aucun droit de regard sur ce secteur clé qu’est l’aménagement urbain de leur
propre territoire. En 1981, la Chambre des communes autorise la création d’un
établissement public qui correspond au programme UDC, la London Dockland
Development Corporation (LDDC), placé sous la tutelle du ministère de l’Environnement et indépendant des élus locaux. Cet organisme ôte au GLC et aux
boroughs concernés – à majorité travailliste – leur compétence en matière de
planification, de réglementation urbaine et de réalisation d’infrastructures de transport. Il remplace le London Docklands Strategy Plan, instauré en 1976 par les
travaillistes pour combler les bassins afin de recréer une zone industrielle,
construire des logements sociaux et un nouveau réseau routier. Cette gestion
étatique avait été dénoncée comme « marxisante » par les conservateurs et symbolisait pour l’ultralibérale Dame de Fer tout ce qu’elle combattait.
Désormais, c’est la loi du marché qui régit l’aménagement. La planification est
enterrée et la politique du « coup par coup » préconisée. La LDDC se targue même
d’être l’instigateur de cette absence de planification, la réalisation de documents
de marketing pour promouvoir la zone des Docklands devant suffire à changer son
image de marque, afin d’attirer les investisseurs. Les prospectus ont beau vanter
les mérites de cette future annexe de la City, les infrastructures pour s’y rendre
demeurent inexistantes. L’État se lance alors dans la réalisation d’un métro automatique très moderne, qui ne requiert pas de conducteur. Bien que d’une efficacité discutable – sa capacité étant nettement insuffisante –, la Docklands Light
Railway, inaugurée en 1987, symbolise le renouveau du quartier et doit surtout
permettre de rassurer les investisseurs. Le projet décolle enfin et de grandes firmes
commencent à s’implanter, encouragées par l’État, qui les exonère de taxes pour
les inciter à créer des emplois. Rapidement cependant, la conjoncture économique
est défavorable, cette création d’emplois se révèle alors être un leurre. En fait de
création, il s’agit de transfert d’emplois, parfois même accompagnés de compressions de personnel, à l’instar de ce qui s’est passé pour les grands quotidiens nationaux britanniques, qui avaient quitté la Fleet Street, dans la City, pour le quartier
des Docklands. La population autochtone, quant à elle, s’aperçoit qu’elle est
laissée pour compte et qu’elle n’entre véritablement dans aucun des projets, ni en
matière de logement, ni en ce qui concerne le marché du travail.
Très vite, les critiques se font virulentes, d’autant plus qu’intervient la crise
économique issue du krach boursier de 1987. Le phénomène freine l’élan des investisseurs et Margaret Thatcher devient de plus en plus impopulaire, y compris au sein
de son propre parti. Sa politique libérale en matière d’aménagement est remise en
cause. Si l’absence de planification avait permis un moment d’éviter la confrontation avec les autorités locales et la population, elle se révèle inadéquate à la lumière
de la conjoncture économique. Cette politique du « coup par coup », sans organisme
de contrôle, est critiquée pour son manque de cohérence. Néanmoins, les promoteurs
ont gardé confiance dans le succès à terme de ce projet, même si certains d’entre eux
deviennent demandeurs d’un aménagement « ordonné » et concerté, afin de préserver
leurs propres constructions et de ne pas déprécier la valeur de leur placement.
Aujourd’hui, cette rénovation – pourtant fortement critiquée – est un succès.
La reprise économique aidant, les firmes investissent de nouveau, et ce quel que
soit le prix du mètre carré, d’où l’avantage d’être une capitale mondiale.
•Le cas de King’s Cross : entre agencement économique et développement
local. – Moins connu en France que la rénovation des Docklands, l’aménagement
du King’s Cross Railway Land est tout aussi évocateur du rapport de forces entre
le gouvernement et les boroughs. Dans ce projet d’aménagement, trois groupes
d’acteurs vont s’affronter : le gouvernement; les promoteurs et la société de l’architecte Norman Foster; le borough de Camden et enfin – et contre toute attente – la
population à travers l’association locale King’s Cross Railway Land Group.
Le King’s Cross Railway Land est une ancienne zone industrielle située à
l’arrière des gares de King’s Cross et St Pancras, qui desservent le nord du pays.
Peu touchée par les bombardements, cette vaste friche industrielle de 54 hectares
(espace équivalent au parc de la Villette à Paris) a toujours été écartée des plans
de reconstruction et de rénovation d’après-guerre. Ainsi, la plupart des dépôts et
des usines, fermés à la suite du déclin du secteur secondaire, demeurent inchangés
depuis le XIXe siècle, formant un ensemble qui témoigne de la puissance industrielle de cette époque. Le quartier est aujourd’hui réputé pour sa dangerosité et
infréquentable après 6 heures du soir. La criminalité est liée au trafic de drogue
dure et à la prostitution. L’image de cette dangerosité est largement véhiculée par
les tabloïds londoniens avides de faits divers.
Le quartier de King’s Cross-St Pancras est, au début des années quatre-vingt,
une sorte de verrue au milieu des grandes zones touristiques et résidentielles de
Londres. Pourtant, au milieu de cette même décennie, la British Rail décide de faire
de King’s Cross la seconde gare Eurostar de Londres (la première étant celle de
Waterloo). Sa situation géographique au nord de la capitale permettrait dans le futur
un prolongement de la ligne Eurostar jusqu’aux villes de Manchester, Liverpool et
même Glasgow. La rénovation de la gare serait accompagnée de l’aménagement
du King’s Cross Railway Land.
À partir de cette décision, des perspectives s’ouvrent. Le gouvernement conservateur décide d’encourager le projet. En soutenant cette entreprise, il compte bien
gagner l’estime de la population dans ce quartier travailliste. Par ailleurs, la zone
à revitaliser est assez importante pour susciter l’intérêt des médias et assez raisonnable pour que les travaux de réhabilitation puissent être achevés pendant le
mandat de Margaret Thatcher. Tous les atouts semblent réunis, puisque la British
Rail, propriétaire de la majorité du terrain, est partie prenante et que les investisseurs et les promoteurs s’intéressent particulièrement à ce quartier bien situé, dont
les prix du terrain restent faibles et dont l’avenir paraît lié à celui de l’Europe par
l’intermédiaire de l’Eurostar.
À ces trois atouts – psychologique, géographique et économique – s’ajoute un
atout politique pour les conservateurs puisque King’s Cross Railway Land est sur
le borough travailliste de Camden. Cet aménagement local d’ampleur nationale
doit donc être le témoin de la réussite des conservateurs en matière urbaine, et par
conséquent de l’échec des travaillistes, incapables en leur temps d’engager et de
mener à bien cette revitalisation.
La British Rail, qui à l’époque appartient encore au secteur public, demande
alors au gouvernement de l’aider à financer son projet. Celui-ci, hostile à une politique d’État-providence, et désirant démontrer la formidable capacité du marché
régulateur, suggère à son interlocuteur d’appliquer le programme UDC, c’est-à-dire d’exploiter ses propres biens – en l’occurrence ses 54 hectares de friche –
pour en tirer les bénéfices et être en mesure de s’autofinancer pour la restructuration de la gare. Le gouvernement décide donc de ne pas subventionner la British
Rail, mais l’aide à trouver des investisseurs. La compagnie ferroviaire organise
alors un concours d’architectes, remporté par le célèbre Norman Foster. L’idée du
projet est d’organiser un ensemble de bureaux autour d’un parc ovale. Dans ce
vaste agencement économique, les propriétaires, les promoteurs et les architectes
n’ont accordé, dans leur schéma de réflexion, qu’une part minime à la population.
En Angleterre, tous les projets d’aménagement, y compris ceux qui sont entièrement financés par le secteur public, ont l’obligation de consacrer une part du
budget qui leur est imparti au secteur social, en construisant soit une école, soit
un parc, soit des logements. Dans le plan Foster, la part réservée à la population
est minime et localisée en marge du schéma, à l’extrême nord-ouest du King’s
Cross Railway Land, entre deux lignes ferroviaires. La participation de huit des
plus grands architectes du moment, chacun devant s’attacher à la réalisation d’un
édifice (entre autres Renzo Piano et Richard Rogers, architectes du centre
Georges-Pompidou, et le Français Jean Nouvel, architecte de l’Institut du monde
arabe), devait sans doute permettre de faire oublier cette négligence. En invitant
ces architectes de renom, Norman Foster et Margaret Thatcher espèrent faire de
ce projet l’un des plus prestigieux.
•L’opposition de la population. – En dépit de ces hautes personnalités, une
partie de la population s’est rapidement regroupée dans une association, King’s
Cross Railway Land Group (KCRLG), pour s’opposer au projet, avec comme mot
d’ordre : « Nous ne voulons pas d’un second Docklands au cœur même Londres. »
C’est le mutisme des autorités locales, muselées par le gouvernement central, qui
fait réagir d’autant plus vivement la population. Le KCRLG est devenu un groupe
très actif, proposant une étude sociologique et économique des besoins du quartier. Par la suite, il réalise même un contre-projet dont le contenu sera soutenu par
Frank Dobson, alors député du borough et plus tard candidat au poste de maire.
Dans un quartier où ni les promoteurs ni le gouvernement ne s’attendaient à
rencontrer opposition ou résistance, l’existence de cette association bien structurée a largement surpris.
Ce ne sont pourtant pas les pressions populaires ni celles des associations qui
ont entravé le projet Foster. Celui-ci reposait sur la bonne santé du marché immobilier et de l’économie en général. Or, le krach boursier de 1987 a entraîné une
perte de confiance des investisseurs. Du jour au lendemain, les projets tertiaires
dans le pays en général et à Londres en particulier sont jugé inutiles et surabondants. Les banques sont de moins en moins disposées à investir et les promoteurs
se retirent. En conséquence, le projet Foster est abandonné, mettant en évidence
la fragilité de la régulation « naturelle » du marché prônée par Margaret Thatcher.
Ironie du sort : les politiques mises en place pour faciliter l’essor de ce projet ont
en fait provoqué sa chute ! La déréglementation du marché, que les promoteurs
portaient aux nues, a joué en leur défaveur. Ce sont curieusement ces mêmes
promoteurs qui réclament aujourd’hui plus d’interventions et souhaitent ressusciter
la défunte planification urbaine.
Les années quatre-vingt-dix sont marquées par une politique plus souple en
raison des difficultés économiques et de la pression sociale. Ainsi, John Major, qui
succède à Margaret Thatcher, est obligé en matière urbaine de restituer une partie
des pouvoirs aux boroughs. Il s’oriente vers une solution de compromis avec le
programme City Challenge, fondé sur la valorisation du partenariat public-privé,
conciliant l’initiative locale et le financement des programmes, en fonction de
leur mérite évalué par le gouvernement. Ce nouveau programme permet aux autorités locales d’accéder aux différentes étapes de la procédure. La victoire écrasante
des travaillistes aux élections municipales de 1994 va permettre à ceux-ci de
conduire la majorité des partenariats à Londres. Le pouvoir des boroughs
travaillistes s’en trouve renforcé par l’arrivée de Tony Blair à la tête du gouvernement en 1997.
Déjà sous John Major, l’État octroie aux collectivités territoriales une enveloppe budgétaire de 35 millions de livres sterling (soit environ 350 millions de
francs) pour financer la mise en place de projets locaux de revitalisation urbaine,
sous la forme d’un partenariat entre le gouvernement et tous les acteurs locaux
(associations, police, urbanistes, élus locaux, entreprises publiques et privées). Un
concours, sur la base d’un cahier des charges, permet à l’État de sélectionner une
trentaine de projets, dont celui concernant King’s Cross. Le gouvernement finance
ce partenariat pour une durée de cinq ans. En contrepartie, celui-ci est chargé de
mobiliser tous les acteurs et de définir les limites du quartier à rénover, afin d’établir les priorités dans le projet de réhabilitation de la zone.
Les travaillistes au pouvoir dans les boroughs de Camden et d’Islington
présentent donc au gouvernement un projet pour rénover le quartier de King’s
Cross. Celui-ci ne se limite plus seulement à la friche industrielle, comme le projet
Foster, mais à une surface cinq fois plus étendue englobant les rues les plus dégradées du quartier à cheval sur les boroughs de Camden et d’Islington. Il prévoit
également de faire arriver l’Eurostar non plus dans la gare de King’s Cross mais
dans celle voisine de St Pancras, ce qui permet ainsi une réduction des coûts.
Ainsi, la politique contractuelle mise en place est plus globale et tente de faire
appel à toutes les disciplines. Pour cela, le partenariat s’entoure de tous les acteurs
de la société afin de déterminer ensemble les particularités et les priorités du quartier. La population est largement consultée, au moyen de questionnaires et par
l’intermédiaire des associations de quartiers, en particulier les associations de
minorités ethniques. Dans ces quartiers particulièrement dégradés, le poids démographique des minorités représente plus d’un quart de la population. Ces associations sont souvent les seules à faire entendre la voix des étrangers, qui, pour
d’évidentes raisons linguistiques, répondent rarement aux questionnaires écrits.
La rénovation du quartier, pensée en collaboration avec tous les acteurs (publics
et privés), se trouve pourtant confrontée à deux obstacles : d’une part, l’arrivée de
l’Eurostar, d’autre part, le type d’aménagement des 54 hectares. Le succès de ce
partenariat reste soumis aux investisseurs et à la société Railtrack, qui est chargée
de financer et de construire la nouvelle ligne Eurostar. Sans l’arrivée de l’Eurostar
en gare de St Pancras, les promoteurs ne prendront pas le risque d’investir dans
ce quartier.
Par ailleurs, le projet des 54 hectares du King’s Cross Railway Land n’a
toujours pas été dévoilé. Les pouvoirs locaux, qui n’ont – malgré ce partenariat –
qu’un rôle consultatif, ne peuvent empêcher la réalisation d’un agencement économique qui irait pourtant à l’encontre de leurs objectifs. Les municipalités de
Camden et d’Islington doivent faire preuve de diplomatie auprès des promoteurs
afin d’éviter la « City Office » de type Foster ou la « gentrification », avec ce que
cela représente d’exclusion pour les autochtones.
Une question géopolitique décisive pour Paris :
quelle instance intercommunale pour l’agglomération ?
Le Grand Londres décidé au début des années soixante a réglé les relations
entre la ville centre et sa proche banlieue. De plus, la récente réforme mise en
place par Tony Blair vient de le doter d’une instance politique aux pouvoirs
contrôlés, mais néanmoins réels, dans le domaine de l’aménagement du territoire
et des transports.
Il n’en va pas de même pour Paris. Or l’effacement de l’État dans le domaine de
l’aménagement pose une question importante : celle d’un lieu d’arbitrage pour les
grandes décisions qui concernent l’ensemble de l’agglomération. L’intercommunalité reste cantonnée à des alliances de proximité, regroupant quelques villes qui
partagent problèmes ou projets, et à la gestion de services urbains et d’équipements techniques (stations d’épuration, usines d’incinération, par exemple).
La région Île-de-France ne remplace pas réellement cette structure intercommunale absente, pour des raisons qui sont à la fois techniques ou juridiques et politiques. L’élaboration du schéma directeur de l’agglomération reste une prérogative
de l’État – le conseil régional étant seulement associé à la procédure comme les
autres collectivités territoriales, et notamment les huit départements. La région
participe certes au financement des infrastructures de transport, aux côtés de
l’État, de la SNCF et de la RATP – et donc influence les décisions dans ce
domaine –, mais elle ne siège pas au Syndicat des transports parisiens, qui gère la
politique de déplacements dans l’agglomération.
Cependant malgré l’importance de cette question, les candidats à la mairie de
Paris ont été discrets; il est vrai que les enjeux géopolitiques sont d’importance.
·
BERTOLINI L. et SPIT T., Cities on Rails : The Redevelopment of the Railway Station Areas,
E & FN Spon, Londres, 1998.
·
CHARLOT M., Le Pouvoir politique en Grande-Bretagne, PUF, Paris, 1998.
·
CHALINE C., Le Royaume-Uni : économie et régions, Masson Géographie, Paris, 1991.
·
GENESTIER P. et MATTEI M.-F., Le Poids de l’immobilier, le choc de la publicité : Londres-Paris, Géographie sociale, Paris, 1991.
·
LERUEZ J., « L’élection du maire du Grand Londres : 4 mai 2000 », Pouvoir, n° 95,2000.
·
NEWMAN P. et THORNLEY A., Urban Planning in Europe, Routledge, Londres, 1996.
·
NEWMAN P., « The New Government of London », Annales de géographie, n° 613, Armand
Colin, Paris, 2000.
·
VAQUERO S., Mémoire de géopolitique sur le gouvernement de Londres, DEA, Centre de
recherches et d’analyses géopolitiques de l’université de Paris-VIII, 1991.
[*]
Géographes, Centre de recherches et d’analyses géopolitiques université Paris-VIII.