Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.2707134627
206 pages

p. 57 à 75
doi: 10.3917/her.101.0057

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N°101 2001/2

Alors que la population urbaine est en croissance continue à travers le monde, les métaphores se multiplient pour dénoncer les phénomènes plus ou moins récents auxquels sont confrontés les gestionnaires de la ville : « violences urbaines », « quartiers défavorisés », « banlieues », « cités », « spécialisation des territoires », « mixité », « jeunes »... autant de termes qui ont la particularité de renvoyer à une réalité différente selon le contexte dans lequel ils sont utilisés et dont la puissance évocatrice suffit à alimenter les fantasmes les plus divers mais aussi les représentations les plus sophistiquées. On peut y ajouter la longue liste des comparaisons en France avec les situations urbaines nord-américaines ou plus simplement l’évocation de territoires fortement stigmatisés. Sarcelles, Gonesse, Mantes-la-Jolie sont devenus les raccourcis de longs discours pour qualifier la déliquescence d’un quartier « en difficulté ».
Les évolutions urbaines posent de vraies questions qui touchent directement la population et auxquelles les aménageurs, les responsables politiques et les acteurs sociaux sont tenus de répondre. Ceux-ci, souvent démunis face à l’ampleur de la tâche et la rapidité des évolutions, peinent à trouver des solutions ou cèdent à la pression populaire. Or le manichéisme qui se dégage des constats dramatiques sur les évolutions urbaines alimente l’intolérance et encourage des comportements qui renforcent les évolutions et autres dérives dénoncées.
Il devient dès lors de plus en plus nécessaire d’élaborer une analyse approfondie des problèmes complexes auxquels sont confrontées les villes; car seule une compréhension fine des enjeux et des évolutions peut amener à une réflexion et un discours constructifs, et conduire à des politiques urbaines susceptibles d’enrayer les évolutions considérées comme « néfastes », voire d’apaiser les tensions et conflits qui minent nombre de centres urbains.
À l’instar de la géopolitique à l’échelle des conflits internationaux, ou de la géopolitique interne à l’échelle d’une nation, la géopolitique urbaine offre une méthode d’analyse qui, à l’échelle d’une ville – tout en prenant en compte les autres niveaux d’analyse –, permet d’appréhender les rivalités de pouvoir qui bien souvent tiennent la une de l’actualité et font l’objet de débats entre citoyens. La géopolitique urbaine utilise de nombreux outils d’analyse, calqués sur la géopolitique telle qu’elle est définie par Yves Lacoste, qui, des représentations nationales au simple îlot de quartier, permet de décoder des comportements a priori irrationnels, de comprendre les motivations des acteurs dans les rivalités de pouvoir, et comment ces rivalités de pouvoir ont un impact sur l’organisation des territoires urbains. La géopolitique urbaine apparaît comme une méthode utile pour aborder les problèmes de la ville dans toute leur complexité. Elle s’inscrit dans une démarche de géopolitique plus générale tout en proposant des outils spécifiques qui, comme nous allons le voir à travers l’exemple de l’étude d’une ville américaine, mènent à l’analyse des représentations, du territoire et des données qui sont au cœur des rivalités de pouvoir.
La démarche que je vais présenter résulte de ma confrontation à une étude de cas urbaine sur une ville moyenne des États-Unis, avec au centre une problématique plus générale qui touche l’ensemble de la société américaine. En m’attachant à construire une « géopolitique du multiculturalisme », à travers l’exemple de la ville d’Oakland [1], dans la baie de San Francisco (voir ci-après, carte p. 77), j’ai élaboré un certain nombre d’outils d’analyse adaptés à ce territoire urbain. Ces outils avaient pour objectif de permettre de répondre aux questions posées traditionnellement par la démarche géopolitique : quelles sont les rivalités de pouvoir; les représentations qui animent les acteurs; la nature du territoire; ses différents niveaux d’analyse; les termes du débat démocratique ? Et enfin, quelles sont les interactions entre ces différents éléments d’analyse ? Cette démarche, en discipline issue de la géographie, a nécessité un solide travail de terrain.
Avant d’exposer les outils développés pour cette étude de cas et les exemples qui peuvent les illustrer, il convient d’exposer rapidement l’intérêt du choix d’Oakland dans une démarche de géopolitique urbaine.
 
Le choix d’Oakland et la bataille du redécoupage électoral
 
 
Le contexte géographique et politique de la ville d’Oakland conduit à des conflits géopolitiques importants dans la compréhension de l’évolution de la question raciale aux États-Unis, d’où le choix du sujet et de la problématique. Par sa diversité ethnique, ses flux d’immigration et sa politique raciale, la Californie est souvent considérée comme un véritable laboratoire du multiculturalisme et de la réflexion sur l’identité américaine. Or cette diversité ethnique est au cœur des enjeux politiques de la Californie et de la ville d’Oakland. Et si la diversité ethnique fait partie de l’histoire de la ville, sa réalité est en pleine évolution, à l’image de la Californie. L’intérêt de la ville d’Oakland, dans la baie de San Francisco, par rapport à de nombreuses villes de Californie, est la présence sur un territoire relativement petit des quatre grands groupes ethniques, à savoir les Blancs, les Noirs, les Hispaniques et les Asiatiques. Chacun de ces groupes est représenté de façon suffisamment importante pour prendre part aux rivalités de pouvoir dans la ville et se positionner ainsi dans les conflits géopolitiques par rapport aux autres groupes.
Pour comprendre les enjeux des rivalités de pouvoir qui se déroulent sur ce territoire, il importe donc de saisir non seulement cette réalité démographique, mais aussi sa nature. La ville d’Oakland, bien que comportant une forte proportion de minorités depuis longtemps, est restée une oligarchie blanche aux mains des républicains pendant des décennies. C’est seulement à la suite d’un combat politique difficile – dans la ville qui a vu la naissance des Black Panthers – que les Noirs ont enfin réussi à prendre le pouvoir municipal en 1977. Cette prise du pouvoir par les Noirs a accéléré le départ des Blancs d’une ville déjà en proie à de graves difficultés économiques depuis le début de la désindustrialisation. Malgré la croissance économique de la fin des années quatre-vingt-dix, la ville ne semble pas se remettre des mutations économiques qui ont transformé l’économie américaine et de la récession qui a durement frappé la Californie à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix. C’est dans un contexte économique difficile, de fort taux de chômage pour les Noirs, que les minorités asiatiques et hispaniques ont commencé à affluer à partir des années quatre-vingt, réclamant une part des emplois et des acquis politiques des Noirs. Cette immigration récente fait l’objet de représentations contradictoires au sein des minorités, alimentées par de fortes inégalités socio-économiques entre les groupes et au sein même de ces groupes. Les enjeux politiques, économiques et sociaux de l’immigration hispanique et asiatique se traduisent alors par des rivalités de pouvoir entre des groupes qui luttent au nom de leurs propres représentations de la diversité et de leur droit au pouvoir.
Ces rivalités portent notamment sur trois domaines, particulièrement sensibles, et qui se trouvaient déjà au cœur des revendications des Noirs dès le début du mouvement pour les droits civiques. La représentation et la participation politiques sont un aspect majeur de ces conflits. Les minorités asiatiques et hispaniques, épousant la rhétorique des Noirs, ont obtenu – au terme d’un conflit animé – un redécoupage électoral qui leur est favorable dans la ville. C’est pourtant à un pouvoir majoritairement blanc que, vingt ans seulement après leur accès au pouvoir municipal, les Noirs viennent de céder à nouveau la gestion de la ville. La question du bilan de l’accès au pouvoir municipal par les Noirs est ainsi directement posée, alors que les Asiatiques et les Hispaniques luttent vigoureusement pour le partage des fruits de la participation politique. Les domaines de l’éducation et de la criminalité sont sans doute ceux où les inégalités entre les groupes sont les plus vives, mais aussi les plus sensibles en ce qu’elles conditionnent l’avenir des jeunes générations. Là encore, chaque groupe tente de défendre ce qu’il perçoit comme ses intérêts, animé par ses propres représentations et confronté à des représentations antagonistes.
À l’origine du choix d’Oakland se trouve ainsi un conflit important, encore difficile à imaginer en France de nos jours : la bataille pour le redécoupage électoral. Alors que l’appartenance ethnique est un sujet tabou dans le domaine des politiques publiques en France, elle fait l’objet de débats publics, de lois et de politiques publiques depuis les origines de la nation aux États-Unis. Loin de correspondre à des définitions anthropologiques et encore moins biologiques, les notions de race et d’ethnicité relèvent de la pure construction sociale dans un pays composé d’immigrants d’origines diverses. Cette identité politiquement instrumentalisée donne lieu à des catégorisations de race ou d’ethnicité à géométrie variable, officialisées par le Bureau du recensement. Tous les dix ans, au vu du recensement, les municipalités redélimitent leurs circonscriptions afin de respecter l’équilibre des populations dans un souci démocratique. L’exercice, qui tient des tractations politiques les plus discrètes et partisanes en France, fait l’objet de débats publics aux États-Unis. À Oakland, le conflit a été particulièrement vif en raison de plusieurs phénomènes que j’ai dû intégrer dans l’analyse, et en premier lieu le contexte d’immigration californienne et la crise de l’identité américaine, qui ont fortement marqué les États-Unis au cours des années quatre-vingt-dix.
Le débat sur le multiculturalisme et la représentation politique des minorités a fortement influencé les personnalités politiques de la ville, au point de les pousser à résoudre par la voie démocratique un découpage qui aurait pu rester du ressort d’une commission ad hoc. L’attitude de la municipalité a ainsi été déterminante, puisqu’elle a confié l’organisation du redécoupage à un expert qui a mis les données à la disposition de la population afin que chaque groupe dessine sa propre carte. Armé des données du recensement, de cartes de la ville et du règlement sur le découpage électoral, chaque groupe ethnique de la ville a pu se porter candidat à la réalisation du découpage des circonscriptions. Plusieurs propositions ont été retenues par les experts et la commission de conseillers municipaux chargés du projet. De nombreux débats ont conduit à l’élaboration d’une carte à peu près consensuelle, bien que chacun ait dû faire des concessions et qu’une partie des leaders noirs ne l’ait jamais acceptée. Certains de ces débats ont été particulièrement houleux, présidant au déballage public de ressentiments et de rivalités entre les différents groupes ethniques, la plus virulente se révélant être une conseillère municipale blanche défendant corps et âme le territoire de sa « minorité », invoquant la Cour suprême au secours de ses arguments.
Carte de
synthèse
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L’impact du discours national ne doit pas masquer la réalité d’une situation locale. En l’espace d’une décennie, l’immigration hispanique et asiatique massive a provoqué une modification importante des rapports de forces numériques. Par ailleurs, le débat sur le redécoupage est arrivé juste après un conflit entre la communauté asiatique et la municipalité qui a incité les Asiatiques à s’impliquer plus dans la gestion politique de la ville afin de voir leurs intérêts mieux représentés. C’est aussi l’époque où un nouveau leader hispanique est venu défendre les intérêts de sa communauté, avec l’intention à peine voilée de devenir un jour maire. Et ce conflit a grandement contribué au réveil et à l’organisation politique des minorités dans la ville, qui de ce fait se sont impliquées plus fortement encore dans les conflits politiques et la gestion de la ville.
Pour comprendre ce type de conflits et son impact sur l’évolution de l’espace urbain, il m’a fallu élaborer une démarche qui a nécessité un solide travail de terrain. Cette démarche présente un certain nombre d’outils communs avec l’école de Chicago ou la géographie urbaine classique. Elle apporte cependant, par la prise en compte des rivalités de pouvoir et des représentations, une originalité et une pluridisciplinarité qui permettent de rendre compte des facteurs plus subjectifs, plus irrationnels, qui ont néanmoins leur importance dans l’évolution des territoires urbains et des populations qui s’y trouvent.
 
La minutieuse étude de représentations contradictoires
 
 
L’étude des représentations est aussi délicate que passionnante. Elle comporte en effet un grand degré de subjectivité, et l’enquêteur n’est pas exempt de ses propres représentations. Le simple fait, dans ce cas, d’être une femme blanche étrangère est un élément susceptible d’influencer les propos que peuvent tenir les personnes interrogées, de la même façon qu’il peut contribuer à affecter l’interprétation de ces propos, quelle que soit l’ardeur que l’enquêtrice puisse mettre à garder son « objectivité ». Les frontières des représentations sont floues et au sein de chaque groupe, comme nous le verrons, des représentations contradictoires peuvent s’affronter, malgré la revendication d’une identité commune. En dépit de ces réserves, il semble cependant impossible d’analyser un phénomène politique sans tenir compte de ces représentations qui animent les acteurs du débat ou du conflit et conduisent à l’adoption de stratégies et de comportements politiques.
Une représentation géopolitique est une construction, un ensemble d’idées plus ou moins logiques et cohérentes, qui a une fonction dans les conflits géopolitiques. Elle exprime ou décrit une partie de la réalité de façon plus ou moins précise et plus ou moins exacte, voire complètement déformée. En ce sens, elle se nourrit de faits objectifs mais garde un caractère profondément subjectif. Dans les conflits entre nations, le concept de représentation renvoie à la manière dont un groupe humain répondant aux critères traditionnels qui en font un peuple (langue, culture, origine nationale, territoire, religion...) se représente et perçoit les peuples ou les groupes voisins, ainsi que son histoire, son territoire, son identité. Ces représentations s’inscrivent dans un cadre identitaire : une identité de groupe ou de peuple, l’identité de l’Autre (groupe, peuple, voisin, ami ou ennemi), son histoire chargée d’événements plus ou moins douloureux, plus ou moins glorieux, et son territoire (sa nature et ses limites). Ce concept de représentation s’applique parfaitement à la géopolitique urbaine, l’identité urbaine étant l’une des identités multiples arborées par les acteurs dans les conflits géopolitiques, et le territoire urbain l’un des objets de ces représentations.
Aux États-Unis, par exemple, la façon dont chaque minorité ethnique (asiatique, hispanique, noire, indienne...) se représente sa condition dans la ville et dans la société américaine, son histoire, ses droits, sa citoyenneté et la façon dont elle se situe par rapport au pouvoir municipal, par rapport aux autres minorités et par rapport à un projet de société, est un élément clé de compréhension des conflits qui se produisent dans les villes de forte immigration. Les conflits qui président à l’implantation de logements sociaux dans les villes françaises peuvent également s’analyser par le spectre des représentations. Les candidats au logement social véhiculent, en tant que groupe, une image, une identité qui dans les représentations des citoyens de classe moyenne pavillonnaire est associée à la pauvreté, l’immigration, la délinquance, la criminalité et un certain nombre d’attitudes en opposition avec ce qu’ils perçoivent être leurs propres valeurs. La crainte de la dévaluation de leur propre logement est rapidement justifiée par leur promptitude à quitter massivement les lieux, ce qui engendre effectivement une dévaluation de leur bien. L’exemple est plus extrême encore aux États-Unis, où des banlieues entières, en connivence avec les agents immobiliers, se refusent de vendre à des Noirs. Et quand un nombre suffisant de Noirs parvient tout de même à accéder à la propriété dans un quartier résidentiel, la composition « raciale » de ce quartier peut se transformer radicalement en l’espace de quelques années.
L’appréhension de ces représentations est ainsi utile en ce qu’elle nous éclaire sur le comportement des groupes politiques en conflit, qui peuvent a priori paraître absurdes, contre-productifs, voire totalement monstrueux. Un exemple frappant à Oakland est celui de l’ebonics, l’anglais noir parlé dans les ghettos américains [2]. En décembre 1996, le district scolaire de la ville d’Oakland a décidé d’attribuer à l’anglais noir le statut de langue à part entière, méritant respect et reconnaissance, et de l’utiliser dans l’enseignement. Cette décision votée à l’unanimité par un comité directeur multiethnique a déclenché une vague de protestation nationale. La presse, les intellectuels et même de nombreux leaders noirs se sont insurgés quasi unanimement contre cette décision qualifiée de « ridicule », « absurde », « suicidaire » et autres qualificatifs encourageants. Une étude plus attentive de la situation de l’éducation à Oakland, et plus particulièrement de l’échec scolaire des Noirs, permet de saisir si ce n’est la légitimité, du moins la logique de raisonnement qui a conduit les membres du conseil d’administration scolaire à prendre cette décision. Aussi absurde qu’elle puisse paraître a priori, cette décision relève d’un ensemble d’idées plus ou moins logiques et cohérentes, c’est-à-dire d’une représentation de la réalité d’une situation, en l’occurrence l’échec scolaire des Noirs, et d’une représentation des solutions envisageables. Elle traduit la détresse ressentie par les responsables de la politique scolaire face à une situation qui les dépasse et pour laquelle les remèdes ne semblent exister nulle part dans les procédures « normales » d’enseignement.
La décision relève de représentations qui, à défaut de paraître sensées aux yeux de nombre d’universitaires, se sont révélées profondément populaires à Oakland, les raisonnements les plus rationnels n’étant souvent pas les plus mobilisateurs dans les conflits géopolitiques.
L’étude de ces représentations contradictoires n’a de sens que dans le cadre de la prise en compte des rivalités de pouvoir comme critère pertinent des évolutions urbaines. Si les représentations sont susceptibles d’induire des comportements, les rivalités de pouvoir peuvent déboucher plus directement sur l’élaboration de politiques issues de ces représentations ou du résultat de l’affrontement de représentations contradictoires. La mobilisation des Noirs autour de la question de l’ebonics doit aussi se comprendre dans le cadre de la rivalité à l’égard des populations récemment immigrées aux États-Unis et qui bénéficiaient d’un enseignement bilingue, au premier chef desquelles les Hispaniques. De même, la personnalité d’un certain nombre d’acteurs peut jouer un rôle de premier ordre dans l’évolution des conflits géopolitiques. Un maire fort et charismatique a la capacité d’influer sur les représentations, par son action, d’une part, et par la force de persuasion qui se dégage de ses discours, d’autre part.
Pour comprendre les représentations qui entrent en jeu dans la géopolitique du multiculturalisme à travers l’exemple d’Oakland, j’ai mené des dizaines d’entretiens qualitatifs semi-directifs, réalisés auprès des acteurs politiques et sociaux d’Oakland. Outre les habitants des différents quartiers, j’ai rencontré des représentants de la ville, élus et administratifs, des meneurs de quartiers, des policiers, des avocats, des travailleurs sociaux, des enseignants, des élèves, des élus du comté, des ecclésiastiques, des repris de justice, ainsi que des universitaires ayant travaillé comme consultants pour la ville d’Oakland. Ce travail a souvent emprunté les méthodes de l’enquête journalistique. Certains entretiens ont pu être menés au calme, en dehors de toute préoccupation d’actualité. D’autres, au contraire, permettaient de comprendre le positionnement d’un groupe de population ou d’un mouvement politique lors d’un événement ou d’un conflit particulier. Ces événements pouvaient avoir une dimension nationale, comme l’annonce du verdict dans l’affaire Rodney King ou du procès d’O. J. Simpson, ou encore le démantèlement des politiques préférentielles envers les minorités en Californie (affirmative action). D’autres gardaient une portée strictement locale, comme un épisode criminel particulièrement douloureux, des brutalités policières ou le départ de la chaîne de supermarchés Safeways de la ville. Certaines enquêtes ont même pris la forme de reportages, afin de rencontrer des personnes très diverses et de mieux connaître les préoccupations quotidiennes des habitants de la ville et des communes alentour. La lecture quotidienne de la presse locale et de la presse nationale a complété ce travail de terrain sur des sources de première main.
Les représentations ne peuvent en effet s’analyser à la simple échelle de l’individu. Les questions posées aux personnes interviewées à Oakland avaient parfois trait à l’actualité nationale et internationale mais ne pouvaient se substituer à une analyse personnelle du chercheur du débat public autour de ces questions. D’où l’importance fondamentale de l’analyse de la presse nationale, des discours des leaders et des intellectuels sur toutes les questions se rattachant à la problématique du multiculturalisme. Dans le cas d’Oakland, cela s’est révélé d’autant plus nécessaire que la proximité de l’université de Berkeley permettait une pénétration exceptionnelle du discours multiculturaliste dans la ville. L’université jouxte la ville d’Oakland et, au début des années quatre-vingt-dix, elle était l’un des leaders en matière d’affirmative action, développant des efforts importants pour recruter des minorités et affichant la volonté de former une élite à l’image de la population, c’est-à-dire d’une grande diversité ethnique et culturelle. Au cours des années quatre-vingt-dix, le débat sur l’identité américaine faisait rage, et les détracteurs des politiques préférentielles criaient à la balkanisation de la société et appelaient à la réconciliation nationale par le retour aux valeurs des « vrais Américains ». Les partisans du multiculturalisme, dénonçant un melting-pot illusoire qui n’a jamais fonctionné pour les populations considérées comme « indésirables », opposaient à ceux-ci de nouveaux modèles de la nation américaine : salad bowl, mosaïque ou encore kaléidoscope. Ce débat riche et complexe qui se déroulait à l’échelle nationale méritait d’autant plus d’attention qu’il nourrissait les représentations des habitants d’Oakland et de toute la Californie. Cette influence se traduisait par desimplications politiques majeures, notamment le démantèlement des politiques d’affirmative action en Californie ou encore la fin de l’éducation bilingue, et par le positionnement des leaders politiques à l’égard de ce débat. Or le discours multiculturaliste possède une véritable force à Oakland, où les dirigeants comme la population se vantent de la capacité des habitants à vivre ensemble, dans une ville qu’ils aiment décrire comme la mieux « intégrée » aux États-Unis, et où pourtant, dans chaque conflit, chaque débat, la question raciale resurgit comme le principal enjeu ou le dernier recours susceptible de mobiliser l’opinion.
D’autres discours, d’autres phénomènes portant sur des temps plus longs alimentent les représentations. La persistance des inégalités socio-économiques entre les races – et plus particulièrement l’épineuse question des Noirs – confère un poids extraordinaire aux discriminations passées. L’esclavage, aussi lointain qu’il puisse paraître aux yeux des Européens, reste très présent dans les représentations de la population noire. La frustration et le sentiment d’injustice et d’infériorité qu’il a engendrés sont perpétués par la difficulté des Noirs à obtenir un meilleur statut social et une reconnaissance. La publication d’ouvrages comme The Bell Curve – affirmant l’infériorité biologique des Noirs dans la réussite sociale – et l’ampleur du battage médiatique autour de cet ouvrage renforcent encore ces sentiments. Il en va de même pour des événements fortement médiatisés comme le lynchage de Rodney King ou le procès d’O. J. Simpson.
Les entretiens menés à Oakland, et plus généralement tout ce travail sur les représentations, ont également permis d’identifier l’objet des principales rivalités de pouvoir entre les groupes, et donc de décoder un certain nombre de ces représentations à la lumière de ces conflits. Chaque fois qu’une rivalité de pouvoir émergeait d’un discours ou était relatée par la presse, il devenait possible de mesurer les critères « objectifs », les « faits » mis en cause dans cette rivalité de pouvoir. Grâce à la connaissance de ces faits et du discours tenu par les acteurs, on pouvait comprendre les motivations, les stratégies, les représentations de la réalité qui animaient ces acteurs, et expliquer de ce fait un certain nombre de comportements apparaissant a priori comme injustifiés, irrationnels ou absurdes. Ce fut le cas dans l’exemple développé plus haut de l’ebonics. On peut, de la même façon, analyser le redécoupage électoral du territoire de la ville, l’évolution de la composition de sa population et de ses quartiers, la dégradation de sa situation économique et ses difficultés à profiter de la croissance exceptionnelle qui touche l’ensemble de la baie de San Francisco. Pour cela, l’étude de la « réalité » du territoire et des critères « objectifs » qui alimentent les représentations est indispensable.
 
L’indispensable approche du territoire
 
 
La dimension territoriale de l’analyse géopolitique est, en effet, fondamentale, ce qui la rend indissociable d’une démarche géographique. Les conflits peuvent se produire entre des États, ou des ensembles de pays, ou au sein d’un même État entre des forces politiques rivales. La géopolitique urbaine porte sur un territoire urbain, qui selon la problématique recouvre des limites différentes. Il peut s’agir de conflits entre villes, de rivalités entre ville et banlieue, voire de conflits au sein d’une même ville entre des forces rivales, aux intérêts antagonistes, qui luttent pour le contrôle politique, économique ou social d’un même territoire, ou qui cherchent à attirer sur leur propre territoire une part des ressources communes à toute une ville. Ce territoire urbain n’est cependant pas circonscrit aux seules limites administratives d’une ville ou d’un quartier. La mobilité des frontières internationales, l’interprétation sur l’appartenance d’une portion de territoire à tel ou tel pays s’appliquent aussi à l’échelle urbaine. Les frontières d’un quartier sont floues et sujettes à l’interprétation et au déplacement. Elles peuvent se trouver bouleversées par un projet d’aménagement, par l’afflux massif d’un type nouveau de population ou par un découpage électoral. Elles peuvent aussi être symbolisées par des barrières « infranchissables » tels une autoroute ou un fleuve. Elles peuvent, enfin, à l’échelle d’une agglomération, regrouper un petit nombre de communes qui selon leur intérêt ou leur perception de leur propre identité choisiront de rallier un côté ou l’autre de la frontière. L’étude du territoire doit donc intégrer des critères de géographie physique mais aussi des éléments de géographie humaine, économique, politique et historique. Le relief d’une ville, l’organisation de ses transports, l’implantation et les caractéristiques des populations, la nature des activités économiques et ses évolutions dans le temps sont autant de clés de compréhension des rivalités de pouvoir sur les territoires.
Le première démarche qui s’impose, la plus simple mais aussi l’une des plus efficaces, est l’observation. Comme tout paysage géographique, le paysage urbain est riche d’enseignements. Parcourir Oakland permet d’emblée de cerner un certain nombre de problématiques et de s’orienter vers des pistes de recherche qui ont toutes les chances de se révéler fructueuses. Le choix de la problématique du multiculturalisme s’est imposé à Oakland à la fois en raison du débat national sur l’identité américaine qui sévissait alors aux États-Unis – et l’ampleur prise dans ce débat par les représentations du multiculturalisme –, mais aussi en raison de la tonalité particulière prise par la question du multiculturalisme dans la vie politique d’Oakland et plus encore dans ses quartiers. La simple traversée de la ville d’Oakland, d’un bout à l’autre de l’avenue East 14th Street rebaptisée – pas par hasard – International Boulevard, offre un spectacle vivant de ce multiculturalisme par ailleurs théorisé dans le débat intellectuel national. On passe ainsi de quartiers presque exclusivement noirs à des quartiers de très forte mixité ethnique, dotés d’une enclave asiatique bien délimitée, puis à des quartiers où la proportion d’Hispaniques est de plus en plus forte, avant de rencontrer à nouveau une mixité Hispaniques/Noirs au seuil des ghettos à très forte majorité noire. On trouve aussi des quartiers quasi exclusivement blancs. Les données naturelles directement observables font également partie de l’analyse du territoire, même dans le cadre d’un territoire urbain.
À Oakland, par exemple, on observe que le relief joue un rôle important dans la détermination des données socio-économiques et politiques, en premier lieu la répartition de la population. Sur les collines, les hills, on trouve les populations les plus aisées. La partie la plus haute de ces collines regroupe les habitants les plus riches, alors que sur les hauteurs moyennes se situent les classes aisées un peu moins riches. Sur les bas des collines, l’autoroute I-580 coupe la ville en deux. En dessous se trouvent les flatlands, bas quartiers où se situent les ghettos noirs depart et d’autre des quartiers de forte immigration, ainsi que la zone industrielle le long de la baie et le centre-ville proche du lac intérieur. Les collines sont le dernier bastion des Blancs, où ceux qui n’ont pas quitté la ville au moment de la suburbanisation et du déclin économique d’Oakland se sont réfugiés. Les collines sont ainsi peuplées très majoritairement de Blancs – à l’exception de quelques personnes de couleur qui ont réussi économiquement –, alors que les flatlands abritent essentiellement les minorités. La zone tampon des collines moyennes accueille les minorités ayant gravi l’échelle sociale... et du coup la colline.
Ces caractéristiques géographiques internes à la ville d’Oakland, mais aussi sa situation dans la baie de San Francisco et enfin la situation géographique de la Californie par rapport au reste des États-Unis et aux États voisins sont des éléments majeurs de la compréhension des enjeux analysés. La proximité de l’université de Berkeley, comme nous l’avons vu, favorise la pénétration de l’idéologie multiculturaliste et de ses multiples représentations. La frontière commune entre le Mexique et la Californie, de la même façon, est déterminante dans les représentations à l’égard de la population hispanique, tout comme le fait que la Californie ait autrefois appartenu au Mexique. Les villes et les quartiers urbains doivent ainsi être replacés dans un contexte spatial plus large. L’analyse géopolitique urbaine doit prendre en compte les différents niveaux d’analyse. Un territoire urbain est implanté dans un département, une région ou encore un « pays » – autre représentation du territoire promue par Charles Pasqua. Cette région se situe dans un État appartenant lui-même à un ensemble d’États, ce qui prend un sens particulièrement aigu à l’heure de la construction de l’Europe ou dans des États fédéraux. Et nombre des questions qui se posent suscitent un débat à l’échelle quasi planétaire dans un contexte de mondialisation où la circulation de l’information est de plus en plus dense et rapide. À l’inverse, les questions qui affectent le territoire de l’ensemble d’une ville ont une traduction à la plus grande échelle d’analyse urbaine : l’îlot, le pâté de maisons. Toutes les analyses de conflits internationaux, les questions de géopolitique urbaine appellent ainsi à faire constamment le lien entre les différents niveaux d’analyse. Les problèmes qui affectent la ville centrale d’une agglomération ont des répercussions sur l’ensemble de l’agglomération. Une ville au dynamisme économique puissant peut impulser un dynamisme territorial qui bénéficiera à l’ensemble de l’agglomération, voire de la région. L’attrait de population et d’entreprises apportera des capitaux à même de financer des aménagements fructueux. À l’inverse, la dégradation de certains quartiers peut favoriser l’émergence de la délinquance, voire de situations de violence affectant l’image de l’ensemble de la ville. Cette publicité involontaire nourrit des représentations de mauvaise gestion de la municipalité qui ne mettent pas en confiance d’éventuels investisseurs. Là encore, les différents niveaux d’analyse se justifient. Les conséquences de cette situation seront bien plus fâcheuses pour la commune dans le cas où elle devrait subir la concurrence directe d’une ville voisine tout aussi bien située mais à l’image plus positive. Dans d’autres cas, l’intervention de la région peut se révéler salvatrice ou au contraire dramatique. Et dans tous les cas de figure, la résonance médiatique des événements jouera un rôle fondamental dans la diffusion de cette image.
Comment expliquer autrement qu’en France les petites villes tranquilles de province, voire les zones rurales, aient une représentation aussi précise des « banlieues » françaises ou des ghettos américains ? Pourquoi tant d’Américains banlieusards ont-ils peur des quartiers de centre-ville alors qu’ils ne s’y sont jamais rendus ?Pourquoi, sinon par la diffusion des représentations, les Européens surnommeraient-ils certains quartiers « Chicago » ou « le Bronx » ? Le rôle des médias est d’autant moins anodin que ces représentations ont des conséquences importantes sur l’évolution des conflits et des territoires, particulièrement en milieu urbain.
La traduction spatiale des phénomènes observés et des données trouve comme supports privilégiés les cartes. Grâce à la multiplication des données et au degré de précision de l’enquête, j’ai pu ainsi réaliser de nombreuses cartes détaillées qui viennent en appui des observations mais font apparaître aussi d’autres phénomènes susceptibles d’apporter un éclairage ou une clé de compréhension supplémentaires. Le conflit de l’ebonics a donné lieu à des cartes montrant les différences de résultats scolaires au sein de la ville, mais également à l’échelle de la baie de San Francisco. La comparaison de ces cartes avec les données de population et la criminalité a permis de souligner la spécificité de la situation des jeunes Noirs défavorisés et d’avancer des hypothèses sur leur échec scolaire comparé aux résultats des immigrants récents.
L’analyse de résultats électoraux prend également une tout autre signification lorsqu’il est possible de superposer les cartes de population à celles des bureaux de vote. On peut ainsi faire apparaître clairement le comportement électoral d’une population choisie et démontrer, comme ce fut le cas pour Oakland, que la population hispanique s’est mobilisée pour le seul candidat hispanique aux élections municipales, qui n’a d’ailleurs reçu de soutien politique que dans le district même où il avait été élu conseiller municipal. La carte présente des résultats quasiment nuls sur toute la ville, à l’exception des bureaux de vote où se trouve un électorat majoritairement hispanique. Ce type de carte peut aussi faire ressortir, à l’inverse, l’absence de soutien massif de la communauté asiatique à un candidat d’origine chinoise. De telles cartes peuvent encore rendre compte de la puissance électorale des différents quartiers, si l’on prend en compte l’âge de la population, le pourcentage de citoyens américains, la proportion d’électeurs inscrits ou encore les taux de participation.
Ces cartes fort utiles ne peuvent cependant pas s’analyser seules, d’où l’intérêt de l’approche intégrée de la géopolitique urbaine, et notamment de la prise en compte des rivalités de pouvoir.
 
La prise en compte des rivalités de pouvoir
 
 
Ted Dang, candidat au poste de maire d’Oakland en 1994, avait tout pour séduire les électeurs et plus encore les électeurs asiatiques. La lassitude croissante exprimée par la majorité de la population à l’égard du maire sortant noir, Elihu Harris, accusé de ne pas mener de politique assez dynamique pour tirer Oakland du marasme économique, l’image de successful businessman affiché par Ted Dang, son parcours personnel et ses ambitions pour la ville auraient pu lui assurer le succès et mobiliser une grande partie de la population asiatique, qui quelques années avant s’était battue pour obtenir une meilleure représentation politique dans la ville. Mais les rivalités de pouvoir au sein de la communauté asiatique ont privé Ted Dang du soutien de ses personnalités influentes. La campagne trop agressive impulsée par son directeur de campagne a choqué la population : les Asiatiques ne se sont pas reconnus dans un style aussi virulent et les Noirs n’ont pas apprécié de voir leur maire, malgré ses défauts, traîné à ce point dans la boue. Lionel Wilson, premier maire noir d’Oakland élu en 1977, a donné le ton : « Si un Asiatique est élu maire, les Blancs feront la queue derrière lui pour reprendre le pouvoir. » L’analyse des résultats électoraux montre une mobilisation conséquente des Asiatiques et de l’ensemble de la population à son égard lors du premier tour, et une mobilisation franchement insuffisante des Asiatiques au second tour, alors que les Noirs votaient massivement pour l’ancien maire. Entre le premier et le second tour, Ted Dang a perdu beaucoup de son crédit, et la communauté noire, pourtant prête à une alternative, s’est ressoudée autour de son maire, pour qui les ecclésiastiques se sont soudain mobilisés.
De la même façon, la désintérêt de la communauté noire à l’égard des dernières élections municipales et le soutien massif de cette même communauté à un candidat blanc mérite une analyse complexe, d’autant que la population blanche a privilégié un candidat noir. Là encore l’analyse du comportement politique des électeurs doit intégrer les critères socio-économiques et ethniques qui influencent le vote, mais aussi les représentations et la personnalité des acteurs. Les contre-performances du maire noir Elihu Harris avaient failli lui coûter son poste contre Ted Dang en 1994. Quatre ans plus tard, il cède la place et pas moins de huit Noirs vont se présenter à sa succession. Face à dix candidats, Jerry Brown, un Blanc, va emporter la victoire haut la main, dès le premier tour, avec 59% des voix. Un an plus tard, il obtiendra tout aussi facilement les pleins pouvoirs qui avaient été refusés par les électeurs au maire précédent, grâce à une modification du régime de gouvernement de la ville. Là encore, la prise en compte des rivalités de pouvoir et de la personnalité des acteurs est déterminante. Jerry Brown est arrivé comme le messie, doté d’une aura. Ancien gouverneur de Californie, il attire toutes les attentions médiatiques, ce qui donne une tonalité très particulière à cette élection. Il a ses entrées à Washington et dans les grandes villes des États-Unis. Il apparaît ainsi comme tout-puissant aux yeux d’une population relativement désespérée de voir un jour Oakland renaître de ses cendres. Jerry Brown est venu pour « sauver Oakland » et le clame haut et fort. Il promet d’attirer l’attention, les investisseurs et les populations aisées dans la ville et réussit à convaincre massivement la population. Deux ans après l’élection, l’état de grâce est achevé depuis longtemps, et la question de la représentation politique des Noirs resurgit face aux méthodes expéditives et parfois autoritaires du nouveau maire. Là encore, la carte s’est révélée extrêmement utile pour comprendre qui avait voté pour ce maire et présenter une analyse plus fine de ses zones de faiblesse et de ses zones de force sur la ville. À elle seule, la carte ne suffit cependant pas à expliquer un tel raz de marée, essentiellement lié à la personnalité des acteurs.
 
La carte comme représentation
 
 
Les cartes nécessitent ainsi la même lucidité et les mêmes précautions que la manipulation des représentations. Il ne faut, en effet, pas perdre de vue que la cartographie est elle-même une représentation. Bien qu’elle se fonde sur des données objectives, elle procède d’une sélection de données et d’une présentation particulière, d’où il résulte une représentation de la réalité qui apparaît différente pour d’autres. La simple comptabilité raciale proposée par le Bureau du recensement relève d’une représentation de la diversité ethnique aux États-Unis loin d’être partagée par tous les groupes présents. Le simple terme de « race » est politiquement considéré comme inadmissible en France lorsqu’on l’emploie pour désigner des populations humaines. Aux États-Unis, il relève d’une construction sociale, voire d’une réalité biologique pour les partisans du darwinisme social. Les Blancs, les Asiatiques et les Noirs sont considérés par le Bureau du recensement comme des « races », alors que les Hispaniques, malgré les efforts de lobbying d’organisations telle La Raza, sont un groupe transculturel, qui rassemble des personnes « de toutes races » qui s’identifient comme mexicaines, mexicaines-américaines, chicanos, cubaines, portoricaines, originaires d’Amérique centrale ou du Sud, ou qui se réclament de descendance espagnole ou hispanique. Elles appartiennent donc également à l’un des trois groupes raciaux. C’est pourquoi il est souvent nécessaire, quand les données le permettent, de distinguer les personnes blanches « d’origine non hispanique » afin de ne pas superposer les mêmes populations dans une comparaison. Les Hispaniques ne sont d’ailleurs pris en compte que depuis le recensement de 1970, et la catégorie raciale des Asiatiques n’existe que depuis 1980. Dans le recensement de 1990, il n’y avait toujours pas de place pour les personnes « mixtes », condamnées à choisir entre deux identités « raciales ». Le recensement de 2000, en revanche, multiplie les catégories et permet une identification plus précise mais qui laisse tout de même place à un certain degré de subjectivité. L’identité est un choix, voire une revendication politique. Les chiffres du recensement sont pourtant les seules données disponibles pour réaliser des cartes et, tout aussi partielle que soit cette réalité, elle n’en recèle pas moins une grande utilité.
La cartographie a ainsi pour but de mieux comprendre la réalité géopolitique et les critères relativement objectifs – même s’ils restent imparfaits – sur lesquels se fondent les représentations qui animent les acteurs politiques. Quel que soit le nombre d’immigrants oubliés ou intimidés par la démarche du recensement, la représentation cartographique de l’immigration apporte un élément de compréhension des conflits de pouvoir entre les minorités dans la ville.
Enfin, et surtout, la carte permet de montrer la dimension spatiale de problématiques trop souvent exposées au simple niveau sociologique ou politique. Or le territoire et son organisation sont au cœur des conflits géopolitiques que connaît la ville. À Oakland, la ségrégation raciale n’est pas seulement une représentation mentale, elle est une réalité territoriale que la carte plus que n’importe quel outil est à même de représenter. Les inégalités sociales ont une traduction spatiale extrêmement claire qui a un rôle à jouer dans des questions qui semblent a priori exclusivement politiques. Encore une fois, l’exemple de l’ebonics est frappant. Nombreux sont ceux qui ont brandi l’argument moral et fustigé la position philosophique des responsables de l’éducation à Oakland. Peu se sont penchés sur une carte pour constater l’écart dramatique entre les résultats scolaires des quartiers bourgeois de la ville et ceux des quartiers presque exclusivement noirs, à fort taux de pauvreté, minés par la criminalité et les conditions de vie déplorables. La ville d’Oakland abrite en ses murs les meilleures écoles primaires de toute la Californie, mais aussi les pires. La situation géographique d’une école dans la ville détermine souvent un ensemble de conditions de travail qui se traduisent par des résultats scolaires fortement différenciés. On peut, à l’instar du nouveau président George W. Bush, décider de reporter la responsabilité des résultats sur l’équipe enseignante, en sanctionnant les écoles dont le niveau de performances est insuffisant. Les enseignants seraient ainsi tenus de rendre des comptes, sans quoi leur école déjà en difficulté perdrait ses financements. Une étude attentive de la corrélation entre l’environnement géographique et les résultats scolaires des enfants inciterait pourtant à porter les plus grands efforts sur les conditions de vie dans les quartiers autour de l’école, même si ponctuellement une équipe pédagogique parvient, au prix d’une grande imagination et souvent d’une grande concentration de ressources, à redresser la situation scolaire dans les quartiers en détresse sociale.
Les luttes de pouvoir ont lieu sur et à propos de territoires précis, avec des frontières plus ou moins définies. Dans le cas de conflits géopolitiques entre États, il s’agit généralement de frontières nationales, là encore plus ou moins précises, et souvent contestées. De la même façon, des barrières urbaines plus ou moins tangibles ont également une fonction géopolitique. Le red-lining, qui désigne la discrimination opérée par les banques à l’égard des quartiers pauvres – la représentation mentale d’une ligne rouge au-delà de laquelle les banques ne prêtent plus d’argent –, renvoie très précisément à ce type de frontières. En géopolitique urbaine, il existe de nombreux moyens de cartographier ces frontières ou barrières urbaines. La carte apparaît souvent bien plus précise et claire que ce à quoi l’on pouvait s’attendre. Dans les villes américaines, les banques refusent de s’installer dans de vastes quartiers considérés comme des quartiers à risque. Leur absence est palliée par la présence de bureaux de check-cashing, lieux d’encaissement des chèques en échange d’espèces, phénomène aisé à cartographier. De même, la présence de commerces est révélatrice de la nature du quartier, les liquor stores, magasins d’alcool, étant essentiellement concentrés dans les quartiers pauvres, contrairement aux magasins d’alimentation, particulièrement déficients. Les données de criminalité, de valeur des logements, de niveau socio-économique de la population, d’immigration ou de santé donnent à Oakland des résultats étonnamment cohérents, qui permettent d’identifier clairement les barrières qui séparent les quartiers, notamment la frontière de l’autoroute I-580. Ces frontières sont évidemment susceptibles d’être larges, des zones tampons de mixité pouvant exister entre les quartiers. Mais certaines limites comme l’autoroute I-580 sont très marquées et, qui plus est, hautement symboliques aux yeux des habitants. Car, enfin et surtout, les représentations de la population mais aussi des leaders de la ville ou des investisseurs peuvent servir de base à la cartographie. Et, très souvent, on retrouve dans la carte mentale des habitants les frontières établies à partir de données « objectives ». Quand ce n’est pas le cas, c’est peut-être le signe que la piste d’une représentation liée à une rivalité de pouvoir spécifique doit être approfondie.
La géopolitique urbaine apparaît ainsi comme une démarche utile dans l’analyse des problèmes de la ville et des enjeux de développement du territoire. Elle s’appuie sur des méthodes qui ont déjà fait leurs preuves, de la géographie physique à la géographie humaine, historique et économique, empruntant aussi selon les besoins des démarches et des outils propres à la sociologie ou aux sciences politiques. Cette pluridisciplinarité permet d’expliquer des phénomènes complexes, issus de causes multiples de nature différente, et dont une seule dimension ne saurait rendre compte. La prise en compte des rivalités de pouvoir, des acteurs et de leurs représentations apporte une dimension politique essentielle à la compréhension d’évolutions qui ont une traduction spatiale mais que la seule étude du territoire ne peut suffire à expliquer. De même, en plaçant le territoire au centre de l’analyse, la géopolitique urbaine démontre la dimension territoriale de conflits politiques qui font l’objet de débats dépassant très souvent la question à l’origine du conflit. Ainsi, comme le démontre l’exemple d’Oakland, même la question de philosophie politique qu’est le multiculturalisme possède une dimension territoriale et peut être abordée par le prisme de la géopolitique urbaine.
Cette démarche de géopolitique urbaine que j’ai élaborée à partir du cas d’Oakland n’est sans doute pas directement transposable sur les villes françaises. L’utilisation de l’appartenance ethno-raciale, pour ne citer qu’un exemple, est concrètement impossible. Reste que les enjeux développés dans cette étude de cas présentent des similitudes avec certaines situations françaises, quelle que soit l’ardeur que mettent les observateurs à ne pas les voir. Il ne s’agit aucunement ici de faire un amalgame entre des situations d’origine et de nature différentes. Mais il ne semble pas inutile de tenter d’adapter à l’étude de situations françaises des outils qui se sont révélés efficaces pour une situation américaine. La prise en compte des représentations et des rivalités de pouvoir sur les territoires urbains français laissera ainsi sans doute apparaître une réalité bien moins consensuelle que celle que les partisans de l’« intégration à la française » cherchent à nous vendre, et permettra peut-être d’élaborer des solutions démocratiques adaptées aux évolutions urbaines afin d’éviter que les conflits prennent des proportions ingérables.
 
NOTES
 
[*]Centre de recherches et d’analyses géopolitiques, université Paris-VIII; maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise.
[1] Voir Frédérick DOUZET, Géopolitique du multiculturalisme. L’exemple d’Oakland, Californie, thèse dirigée par Béatrice Giblin, soutenue le 21 janvier 2000 à l’université Paris-VIII.
[2] Voir Frédérick DOUZET, « Broken English, Broken Nation, l’anglais noir : de l’outil pédagogique à l’outil politique », Hérodote, n° 85,2e trimestre 1997, p. 62-86.
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