2001
Hérodote
L’eau, le pouvoir, la violence dans le monde méditerranéen
Jacques Béthemont
[*]
Le principe selon lequel toutes choses sont réparties de façon inégale dans le
monde méditerranéen s’applique aussi à l’eau. L’abondance et la pénurie, l’une et
l’autre plus ou moins relatives ou absolues, alternent non seulement d’une rive à
l’autre, mais d’une région à l’autre, voire d’un versant à l’autre. Cela pour les
données immédiates de l’hydrologie car les situations réelles incluent trois autres
variables : des situations amont ou aval, qui peuvent devenir des situations de domination ou de dépendance; la richesse ou la pauvreté, qui permet ou qui interdit aux
nations de pallier les handicaps de la nature; les choix des politiques de gestion tant
aux échelles régionale et nationale qu’internationale. Les situations observables
vont donc de l’abondance à la pénurie, de l’indépendance à la subordination avec,
par voie de conséquence, des conflits latents ou avérés sur la ressource.
Ces conflits, dont l’objet et l’ampleur varient d’un lieu et d’une époque à
l’autre, peuvent être diversement interprétés. De façon positive, ils constituent la
base de toute négociation entre les parties intéressées et peuvent être résolus par
un travail d’accommodation réciproque. De façon négative, ils peuvent dégénérer
en rapports de forces. Mais au-delà de la diversité qui va de l’un à l’autre de ces
extrêmes, la gouvernance étatique fait figure de constante ambiguë, l’État étant à
la fois maître d’œuvre, gestionnaire, arbitre, puissance tutélaire, partenaire essentiel mais parfois contesté et finalement générateur d’ordre et de désordre. Ce faisceau de relations complexes n’est pas l’apanage du monde méditerranéen mais il
atteint ici, du fait de la faiblesse des bilans hydriques, des niveaux de tension qui
font de l’hydropolitique méditerranéenne à la fois un enjeu stratégique et un sujet
de préoccupation dont la gravité ira en s’accentuant dans les années à venir, de
sorte qu’on assiste aux échelles régionale et nationale à des tensions et conflits,
cependant que se profile à l’échelle internationale le risque d’éventuelles guerres
de l’eau.
L’évaluation des ressources en eau peut se faire à partir de multiples
approches
[1]. La plus simple consiste à rapporter la totalité des volumes disponibles dans une aire donnée – État ou bassin fluvial – à la population, soit le ratio
ressource/habitant tous usages confondus. Selon les normes internationales au
demeurant contestables, les situations de pénurie se font sentir à partir d’une dotation de 1 200 m
3/hab./an et en dessous de 500 m
3 s’instaurent des situations
critiques. Sur cette base, mais en ne prenant en compte que les réserves renouvelables correspondant à l’écoulement superficiel et aux nappes renouvelables, il
apparaît que, dès 1990, six pays affrontaient déjà des situations de pénurie : Malte,
Israël, Égypte, Libye, Tunisie et Algérie (tableau 1). Une projection sur l’année
2025, prenant en compte les taux de croissance démographique moyens et les
variations de consommation résultantes, laisse augurer une dégradation marquée
de la situation dans ces mêmes pays mais aussi de fortes tensions sur le reste de
la rive sud, Chypre, Syrie, Liban et Maroc.
Ces chiffres théoriques prêtent bien entendu à discussion sur plusieurs points,
particulièrement l’évaluation des ressources, l’atténuation des contraintes par
diverses techniques, les considérations d’ordre spatial.
S’agissant de l’évaluation des ressources, les disponibilités peuvent être majorées pour certains pays, notamment l’Égypte, la Libye et l’Algérie, par la prise en
compte des nappes fossiles et non renouvelables mais susceptibles d’exploitation
pour une durée qu’il n’est pas toujours facile de déterminer. Cependant, la qualité
de ces eaux, leur température et leur salinité peuvent les rendre impropres à de
multiples usages : les eaux fossiles de la Libye affichent un taux de salinité de 7 ‰
contre 4 ‰ pour la nappe de Nubie que les Égyptiens commencent à exploiter
[2],
mais si les Égyptiens peuvent atténuer la salinité de ces eaux en les mêlant aux
eaux douces du Nil, il n’en va pas de même pour les Libyens, de sorte que l’énormité supposée de réserves susceptibles de fournir 1000 m
3/s pendant deux millénaires s’apparente quelque peu à un mirage, d’autant que l’évaluation de la fraction exploitable de cette ressource varie selon les experts de 12500 à 2400 km
3.
Ajoutons enfin que si l’exploitation initiale des nappes jaillissantes n’est pas
coûteuse, leur déplétion progressive implique le recours à des pompages de plus
en plus onéreux.
TABLEAU 1.
RESSOURCES EN EAU PAR HABITANT (d’après J. Margat, Plan Bleu)
TABLEAU 1. – RESSOURCES EN EAU PAR HABITANT (d’après J. Margat, Plan Bleu)
Pays
Espagne
France
Italie
Malte
Ex-Yougoslavie
Albanie
Grèce
Turquie
Chypre
Syrie
Liban
Israël
Égypte
Libye
Tunisie
Algérie
Maroc
Ressources per capita
(m3/an) en 1990
1909
5827
3262
200
28700
15385
5836
5000
1286
2963
1380
371
1078
230
490
545
1460
Ressources per capita
(m3/an) en 2025
1515
5400
3200
152
24200
3500
5430
2210
1000
625
860
230
640
65
240
265
545
(d’après J. Margat, Plan Bleu)
Sur un autre registre, les possibilités offertes par diverses techniques couvrent
un large éventail. La correction la plus simple consiste à stocker l’eau dans des
réservoirs. Encore faut-il que les structures géologiques se prêtent à cette fin, ce
qui n’est pas le cas dans les pays où, comme en Algérie, dominent les formations
poreuses ou sensibles à l’érosion. La référence à l’Espagne montre également les
limites du genre : en moins d’un demi-siècle, la capacité de stockage est passée,
dans ce pays, de 4 à 51 km3, mais alors que le nombre des réservoirs était faible et
leur capacité forte jusque dans les années soixante, depuis cette date leur nombre
va se multipliant alors que leur capacité unitaire décroît, ce qui laisse entendre que
tous les sites économiquement exploitables ont été équipés et que la mobilisation
des sites restants sera de moins en moins rentable. Au demeurant, les limites des
techniques de stockage sont apparues dans ce même pays avec les épisodes de
sécheresse de 1996 et 1999, qui ont vu le tarissement de plusieurs réservoirs. On
objectera qu’avec les 162 km3 du seul ouvrage d’Assouan l’Égypte a reculé les
limites du genre. Voire... Parmi les autres techniques, la réalisation des ouvrages
assurant les transferts interbassins suscite de sérieux problèmes politiques, indépendamment de problèmes écologiques qui vont de l’affaissement des nappes au
tarissement des cours supérieurs. Finalement, les techniques les moins sujettes à
caution tant au plan de l’écologie qu’à celui de la politique privilégieraient le recyclage des eaux usées et, dans les cas limites, le dessalement de l’eau de mer, qui
fournit déjà plus de la moitié de l’eau consommée dans l’archipel maltais. Ces
techniques exigent malheureusement des savoir-faire complexes, des appareillages
coûteux et des frais de maintenance élevés : le coût de production des eaux distillées par osmose s’élève à plus de 4 dollars par mètre cube avant la mise en réseau.
Autant dire que ces technologies ne dépassent pas le stade de la desserte urbaine
dans des pays riches capables de maîtriser des techniques sophistiquées.
Les considérations d’ordre spatial, enfin, se posent de façon différente aux
échelles nationale et internationale. À l’échelle nationale, la distinction s’impose
entre des régions ou des bassins dont les eaux sont rares ou abondantes. L’opposition est particulièrement frappante en Espagne, où les régions méditerranéennes
au climat proche de l’aridité s’adossent à un versant atlantique humide dont
certaines provinces, comme la Galice, ne sont pas sans analogies climatiques avec
la Bretagne, constat qui renvoie aux problèmes de transferts interbassins.
À l’échelle internationale, étant entendu qu’un cours d’eau international est défini
par le fait qu’il sépare ou traverse des territoires dépendant de plusieurs États, le
jeu de l’espace se fait à la fois subtil et brutal. Subtil, il inclut des notions d’usage
et la définition de politiques de voisinage. Brutal, il peut opposer deux types
d’États. D’un côté, ceux qui, comme la Turquie ou l’Éthiopie, font figure
dechâteaux d’eau et peuvent contrôler les ressources des pays situés en aval, de
l’autre, ceux qui, comme l’Égypte, ne disposent que de ressources allogènes dont
les débits se sont formés sur un ou plusieurs États situés en amont, de sorte que
leurs dotations originelles (entendons par là antérieures à l’ère des grands travaux)
peuvent être obérées par des équipements nouveaux que contrôleraient ces États.
Au-delà de ces considérations et quel que soit le mode d’évaluation des
ressources, un constat liminaire permet d’opposer les rives nord et sud de la
Méditerranée. Rive nord, dix pays (en comptant les États issus de la décomposition de la Yougoslavie) disposent de 1 060 km
3 dans leurs frontières et encore de
546 km
3 dans les bassins versants méditerranéens pour une population totale
de 187 millions d’habitants dont le dynamisme démographique, exception faite de
la Turquie, est faible
[3]. Rive sud (une rive incluant la Syrie, le Liban et Israël), huit
pays disposent de 154 km
3 pour une population totale de 170 millions d’habitants,
qui doublera en plus ou moins trente ans. Les enjeux ne sont donc pas les mêmes
d’une rive à l’autre, d’autant que les écarts sont accentués tant par la différence
des PIB/habitant que par les conditions d’accès aux technologies évoluées. Une
fois pris en compte ce différentiel, il est tout de même possible d’évoquer des
problèmes communs à l’ensemble des pays méditerranéens, notamment les relations conflictuelles qui opposent la puissance publique aux usagers.
Le rôle ambivalent des États à l’intérieur de leurs frontières
Longtemps, l’action des États méditerranéens dans la gestion des eaux est
restée assez discrète en dehors des aménagements destinés parfois à la navigation,
mais le plus souvent aux travaux de drainage des zones humides et de protection
contre les crues. Pour le reste, s’agissant du ravitaillement en eau des agglomérations ou des aménagements hydro-agricoles, les initiatives étaient d’ordre local,
les modèles de référence relevant soit du type des mancomunidades espagnoles
aux structures relativement démocratiques, soit du type des huertas le plus souvent
dominées par des bourgeoisies urbaines. L’Égypte constituait la seule exception
notable puisque la répartition des eaux de la crue annuelle était commandée à
l’échelle du fleuve par un pouvoir autoritaire qui a servi de référence fondamentale au Despotisme oriental de Wittfogel (Éditions de Minuit, 1964,672 p.).
Avec l’ère des grands travaux, ouverte dès la fin du XVIIIe siècle en Espagne, le
rôle de l’État est devenu de façon progressive prépondérant du seul fait du changement d’échelle et du coût des aménagements, et ce relais s’est révélé lourd d’impacts,
encore que ceux-ci revêtent des aspects différents d’un pays à l’autre, en fonction
non seulement des choix politiques mais aussi des substrats culturels.
Ambiguïté des réformes agraires
Dans l’ensemble des pays méditerranéens, la plupart des réformes agraires
reproduisent le même schéma. Elles ont été le plus souvent conçues comme le
moyen de résoudre des problèmes d’ordre social ou politique, mais ont également
servi de justificatif à des régimes autoritaires soucieux de démontrer leur efficacité en multipliant les grands travaux hydrauliques.
Le cas de la Maremme est exemplaire sur ce point : un marais proche de Rome,
infecté par la malaria et assaini par un drainage rendu ostentatoire par le recours
à des stations de pompage. La symbolique du Duce triomphant de la nature, là où
même les anciens Romains avaient échoué dans leurs travaux, était d’autant plus
forte que, sur ce territoire affecté d’une connotation négative, des villages modèles
avaient surgi, entourés de champs cultivés par des vétérans fascistes, donc méritants. Le contexte dictatorial en moins, ce modèle a été reconduit, au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale, dans le delta du Pô, où une masse d’ouvriers agricoles sans terres posaient des problèmes sociaux d’autant plus graves aux yeux du
gouvernement démocrate-chrétien qu’ils votaient communiste. Il n’est pas sans
intérêt d’observer que, dans l’un et l’autre cas, les intentions premières des promoteurs de ces réformes ont été déçues, du seul fait que, l’objectif premier étant de
caser un nombre maximal d’attributaires sur une surface donnée afin que le « pacte
de la terre » les incite à un certain conservatisme, la taille des exploitations était
trop faible pour que celles-ci soient viables. Dans le delta du Pô, la situation était
aggravée par l’option prise en faveur d’un habitat dispersé supposé prévenir les
attroupements dangereux. Au bout de quelques années, nombre d’attributaires
avaient déguerpi et leurs lots avaient été regroupés de façon plus ou moins légale
en exploitations viables dont les propriétaires résidaient à Ferrare ou Comàcchio :
un échec sanctionné par le maintien des élus de gauche : semi bianchi frutti rossi...
L’autoritarisme des réformes se retrouve en Espagne, où la politique des grands
travaux et la formation des grands corps d’ingénieurs a longtemps coïncidé avec
l’affirmation de pouvoirs forts, dictature de Primo de Rivera puis franquisme. Là
encore, les exploitations créées dans le cadre de l’Institut de réforme et de
développement agraire (IRYDA) répondaient à un objectif d’accession à la
propriété aux moindres frais d’investissement, d’où l’exiguïté des exploitations.
Du moins, l’option en faveur d’un habitat par villages comptant en moyenne
400 habitants groupés autour de l’église, de l’école et du dispensaire permit d’instaurer une certaine cohérence sociale qui a facilité le passage de l’agriculture à des
activités diversifiées.
Les remises en cause des réformes agraires ne sont pas toujours d’ordre politique. Dans le cas de la Grèce submergée en 1923 par le reflux des Grecs chassés
de Turquie, la réforme de Vénizelos distribuant les terres abandonnées par les
grands propriétaires turcs ne fut vécue que comme un espace et un temps de transition permettant aux réfugiés de s’intégrer progressivement dans l’économie
nationale, de sorte que le regroupement postérieur des lots de colonisation ne
donna lieu à aucune contestation.
Dans le cas des réformes françaises de la Provence et du Languedoc, la remise
en cause de plans remarquables au point de vue tant technique que social a sanctionné une triple dérive : d’une part, l’adduction d’eau sur les périmètres d’irrigation a favorisé la poussée urbaine dans la région comprise entre Marseille, Aix et
l’étang de Berre, tout comme elle a facilité le ravitaillement en eau des complexes
touristiques languedociens; d’autre part, la tentative de reconversion du vignoble
languedocien par le passage à l’irrigation s’est soldée par un échec, la viticulture
relevant de considérations culturelles plus que de logique économique; enfin, le
maintien dans le secteur agricole des cultivateurs rapatriés de l’Afrique du Nord
n’a pas suscité l’adhésion complète des intéressés.
Le poids du jacobinisme dans les politiques de l’eau en France
Le rôle de l’État dans les premiers développements de l’agriculture hydraulique
en France s’est longtemps limité à l’octroi de concessions ou la définition et l’application de règlements administratifs. L’interventionnisme étatique ne s’est réellement manifesté qu’à travers la genèse et la gestion de la Compagnie nationale du
Rhône. En début de siècle, l’impulsion initiale de l’aménagement – techniquement
difficile – du fleuve revient à des initiatives privées ou locales : les communes et
départements riverains, la compagnie de chemins de fer PLM, des consommateurs
d’électricité et l’État actionnaire. Tant le faible investissement des partenaires
régionaux que les aléas de l’Histoire avec la nationalisation des chemins de fer,
puis celle de l’électricité, ont renforcé le rôle de l’État. À terme et faute sans doute
du dynamisme nécessaire, l’initiative régionale a débouché sur la formule du
« Rhône au service de la nation ». L’électricité, qui, vendue à un tarif préférentiel,
devait faciliter le développement économique de la région, a été plus simplement
distribuée sur le réseau national cependant que la puissance installée combinée
avec la masse d’eau du fleuve a incité Électricité de France à implanter dans la
vallée une part importante de ses sites de production électronucléaire. L’axe rhodanien n’a guère eu pour contrepartie de ces aménagements que des expropriations
pour cause d’intérêt public, cependant que les volets irrigation et aménagement du
territoire étaient systématiquement minimisés, supprimés ou réduits au nucléaire.
Le tout dans l’indifférence ou le consentement tacite des élus et des acteurs régionaux
[4]. Ce n’est que depuis une date récente et à la suite de l’abandon du projet
de la liaison Rhône-Rhin que la région Rhône-Alpes commence à revendiquer une
partie de la « rente énergétique
[5] », sans qu’il soit pour autant possible d’évoquer
une réelle concertation entre riverains et aménageurs. Dans ce cas, il y a crise mais
le conflit reste latent. Ce n’est qu’à une date récente que l’émergence du concept
de « valeur patrimoniale » a suscité quelques conflits dont le registre s’étend
progressivement de l’écologie aux problèmes de tarification
[6]. La remise en cause
d’un jacobinisme centralisateur implicitement admis et explicitement vécu aura
sans doute été facilitée par les directives européennes dont émanent les lois sur
l’eau, en particulier celle du 3 janvier 1992, qui implique les instances régionales
dans les organismes de gestion et constitue l’amorce d’un processus de subsidiarité.
Les régions contre l’État en Espagne
Depuis longtemps, la gouvernance de l’eau en Espagne a été prétexte à conflits
entre les irrigants et l’État. Initialement, d’innombrables disputes opposaient sur
chaque périmètre tantôt les arrosants d’aval à ceux d’amont, tantôt quelques puissants à des masses besogneuses
[7], sans qu’il y ait intervention de l’État. Celui-ci
n’est apparu sur le devant de la scène qu’avec le recours progressif à des équipements lourds, dont l’implantation a nécessité à partir de 1866 la mise en place d’un
corpus législatif ainsi que l’adoption du principe de subventions contrôlées puis
directement gérées par les instances étatiques travaillant sur la base de « divisions
hydrauliques » couvrant la quasi-totalité du territoire. Les statuts et les modes
d’intervention assez disparates de ces organismes furent harmonisés dès 1926 dans
la cadre de « confédérations hydrographiques » opérant chacune à l’échelle d’un
bassin fluvial. Témoigne de l’œuvre considérable de ces organismes gérés par un
corps d’ingénieurs dépendant du ministère des Travaux publics le passage des
superficies irriguées de 0,2 à 4 millions d’hectares en un siècle. Cette progression
remarquable, confortée par la mise en place de structures de commercialisation
modernes, ne s’explique pas uniquement par les contraintes climatiques et la force
des traditions hydrauliques. Elle doit beaucoup à l’élan de reconstruction du pays
impulsé par les cadres issus de la « génération de 98 », réagissant contre la défaite
consécutive à la guerre hispano-américaine. Surtout, elle a été facilitée par l’absence
de toute contestation politique dans le cadre des régimes autoritaires de Primo de
Rivera puis de Franco. Cette absence de concertation a notamment permis, en
l’absence de toute consultation des populations intéressées, la réalisation du transfert des eaux du Tage vers le Segura. Achevée en 1979, cette opération a permis
l’essor des cultures spéculatives de fruits et légumes dans le Levant espagnol.
Concrètement, le potentiel de terres irrigables, jusqu’alors limité par la sécheresse,
s’est accru de 269 000 ha à la suite de cette opération.
De façon paradoxale, ce succès technique est à l’origine de la remise en cause
de cette politique autoritaire de grands travaux. La demande agricole, urbaine et
touristique du Sud-Est ne cessant de croître et le précédent Tage-Segura faisant
figure de modèle, la politique des transferts a été généralisée avec la promulgation en 1993 du Plan hydrologique national. Ce plan, officiellement justifié par
l’intérêt général de la nation et la nécessaire solidarité entre régions, est fondé sur
le transfert des bassins dits « excédentaires » vers des bassins déficitaires dans le
cadre d’un vaste réseau d’interconnexion qui, au final, devrait prélever les eaux
du versant atlantique au bénéfice du versant méditerranéen, les principaux donateurs étant l’Èbre (prélèvement de 1612 hm3/an) et le Duero ( 1370 hm3), alors
que le Sud-Est bénéficierait d’une dotation s’élevant à 2005 hm3.
La contestation de ce plan a été d’autant plus vive dans le bassin de l’Èbre que
l’utilisation des eaux de ce fleuve, fort d’un module
[8] de 614 m
3/s mais sujet à des
extrêmes allant de 8 à 5600 m
3, faisait déjà l’objet de multiples conflits
[9]. Le plus
simple, le plus constant de ceux-ci oppose la Confédération hydrographique de
l’Èbre, en charge d’une gestion globale de la ressource, aux communautés autonomes qui tentent de s’opposer à toute ingérence centralisatrice sur l’aire qu’elles
contrôlent et dont elles cherchent à accroître les dotations en eau. Le jeu qui se
noue entre les représentants de l’administration centrale et ces entités locales est
d’autant plus délicat que le statut des autonomies régionales permet aux instances
politiques d’entrer dans le jeu. S’amorce à ce niveau un autre type de conflit opposant l’Aragon à la Navarre dont les objectifs de gestion prennent davantage en
compte la production d’énergie que l’irrigation. Un conflit plus virulent oppose les
deux provinces d’amont à la Catalogne, qui souhaite dériver les eaux de l’Èbre vers
le nord en direction de Tarragone, si ce n’est de Barcelone. Les Catalans ne sont pas
en reste et ceux du Sud dénient à ceux du Nord le droit de dériver les eaux du fleuve
vers la capitale régionale. Ces multiples conflits entrecroisés conduisent à des choix
discutables comme la mise en valeur des pauvres terres gypseuses des Monegros :
l’intérêt économique est nul, mais l’opération permet aux Aragonais de retenir un
surplus d’eau au détriment des Catalans. Il existe tout de même un consensus général
qui oppose la population du bassin aux autres régions à propos du transfert d’eau
vers le Levant, qui constitue la pièce maîtresse du
Plan hydrologique national.
Parmi les arguments avancés figurent en bonne place l’écologie et la nécessité
de maintenir un fort débit à l’aval, faute de quoi de graves déséquilibres environnementaux affecteraient le cours inférieur du fleuve et surtout son delta. Mais
l’argumentation est surtout d’ordre politique et patrimonial : l’eau est le sang de
la terre, dériver l’eau, c’est affaiblir la terre, et comme les hommes s’identifient à
la terre, ce sont les hommes qui sont les véritables victimes des transferts. Sur cette
base, les partis autonomistes – surtout aragonais – ont très vite recherché et dans
une large mesure obtenu un unanimisme encadré tant par la presse que par des
manifestations festives, des libelles, des campagnes d’affiches proclamant la lucha
por l’agua. Un unanimisme que l’on retrouve peu ou prou sur le Duero et maintenant sur le Tage, et qui explique sans doute le manque de réaction des Portugais
face à un plan qui les pénaliserait au premier chef : il suffit des Espagnols et de
leurs luttes intestines pour le mettre en échec.
L’État contre la paysannerie
Les pays du Maghreb sont les héritiers d’une longue tradition hydraulique qui
s’épanouit aussi bien dans des structures locales du type
huerta ou oasis que dans
la gestion de cours d’eau comme l’oued Draa ou l’oued Ziz. Dans le cas du Maroc,
laremise en cause de cette tradition, effective depuis les débuts de l’époque coloniale
mais perdurant dans le cadre de l’État souverain, aboutit à une série de transferts
[10]
affectant aussi bien les hommes que les eaux. Jusqu’à la mise en place du protectorat, la population était répartie pour l’essentiel entre le piémont atlasique, le Dir,
et les vallées montagnardes. Par la suite, elle a été attirée par la formidable expansion des villes et, de façon toute particulière, par la région du littoral atlantique.
Cet exode des hommes a amené par voie de conséquence le déclin relatif de
nombreux appareillages hydrauliques, et cet affaiblissement a finalement justifié
le transfert des eaux des montagnes vers les plaines, qui ont bénéficié de vastes
aménagements hydro-agricoles.
Ce transfert devrait semble-t-il bénéficier à une néo-paysannerie installée sur
les périmètres nouvellement aménagés. Mais les termes du bilan proposé entre
autres par M. El Faiz se révèlent assez décevants. Dans le Haouz de Marrakech
pris à titre d’exemple, l’implantation de nouveaux canaux en béton a eu pour
corollaire la destruction des structures anciennes préexistantes, avec à la clé des
effets d’impact allant de l’assèchement de la palmeraie et du rabattement des
nappes à des reprises d’érosion consécutives à la mise en valeur de parcelles trop
vastes sur des pentes trop fortes. De façon plus générale, les grands périmètres des
plaines atlantiques qui valorisent l’eau des montagnes, Gharb, Loukkos, Tadla,
Doukkala et Sous, lorsqu’ils n’ont pas été concédés à de grands entrepreneurs
mais intégrés aux programmes de la réforme agraire, laissent peu de place aux
fellahs. Ce sont en fait les ingénieurs de terrain qui établissent les plans de culture
et les assolements, contrôlent le matériel de labour et les bâtiments de stockage.
Théoriquement propriétaire de son lot, l’agriculteur n’est en fait qu’un exécutant
dont la force matérielle est progressivement relayée par celle des machines
[11]. La
tension résultante explique à la fois les bris de machines ou de prises d’eau sur les
nouveaux périmètres et une prise de conscience qui débouche sur la réactivation
des périmètres montagnards dont la valeur patrimoniale tend à être reconnue.
Cette mainmise de l’État sur l’eau se retrouve sur toute la rive sud selon des
modalités diverses allant des réformes de type socialiste à la remise en cause de ces
réformes dans le cadre d’économies libérales. Un des cas les plus intéressants par
sa complexité est celui de l’Égypte
[12], où l’État moderne instauré par Muhammad
Ali en 1808 commença par nationaliser les terres à son profit, de sorte qu’impôt
et fermage se confondaient au bénéfice de l’État, maître des eaux. Cette mainmise
permit une refonte totale des systèmes d’irrigation et le creusement de canaux qui
élargirent l’emprise des surfaces cultivées. Elle eut pour contrepartie la culture
obligatoire du coton faisant office d’impôt en nature, cependant qu’une bonne
partie des terres passait,
via un système de prêts usuraires, sous le contrôle d’une
bourgeoisie foncière qui accapara également l’essentiel des superficies nouvelle-ment aménagées. Les réformes entreprises dans le cadre de l’Égypte nassérienne
aboutirent, en dépit des espoirs d’une masse de petits agriculteurs, à une répartition inégale des terres nouvellement conquises sur le désert grâce au barrage
d’Assouan, entre deux modes de valorisation : d’une part et dans un premier
temps, des lots individuels regroupés dans le cadre de quelques nouveaux
villages; d’autre part et une fois passés les premiers élans révolutionnaires, des
fermes collectives dont la superficie allait jusqu’à 40 000 feddans
[13]. Toujours
dans le premier élan de la révolution, la superficie des propriétés personnelles
était limitée à 50 feddans dans le delta et la vallée, ce qui avait permis une certaine
redistribution des terres. Par la suite, divers amendements ou accommodations ont
permis aux grandes exploitations familiales de se reconstituer, cependant que les
fermes d’État étaient cédées à des investisseurs où dominaient les bénéficiaires de
la rente pétrolière au Moyen-Orient. Finalement, la place faite au paysannat, qui
constituait l’un des objectifs prioritaires de la révolution des jeunes officiers, s’est
progressivement réduite en peau de chagrin, du fait tant d’une option socialiste qui
favorisait les fermes d’État par rapport aux coopératives paysannes que du relais
de l’option socialiste vers un libéralisme peu soucieux de promotion paysanne.
Sous couvert de modernisme, ces options ont totalement négligé le problème
essentiel qu’affronte l’Égypte, à savoir l’accroissement d’une masse paysanne qui,
faute de terre, s’entasse sans aucune perspective dans les quartiers les plus misérables des villes. Un calcul simple montre que si la superficie cultivée est passée
de 5 à 7 millions de feddans entre 1965 et 1995 sur des terres nouvellement
conquises grâce au barrage d’Assouan, dans le même temps, la croissance démographique a ramené la superficie cultivée par habitant de 0,22 à 0,11 feddan. Dans
la même perspective, H. Ayeb
[14] calcule que sur telle grande exploitation mécanisée de 40000 feddans employant 200 personnes, une attribution des terres sur
la base de 5 feddans par attributaire eût permis de caser 8000 familles regroupant
au minimum 32000 personnes. Le calcul économique va ici à l’encontre de la
logique sociale.
Encore faut-il préciser que l’État égyptien, quelles que soient ses orientations
politiques, ne s’est jamais attaqué de front à la paysannerie. Il a notamment – et à
la différence du Soudan – consenti de réels efforts pour recaser au mieux les
Nubiens dont les terres avaient été ennoyées par la retenue d’Assouan. Il n’en va
pas de même partout et les paysanneries peuvent être manipulées de diverses
façons par l’État. En Syrie, nombre d’agriculteurs expulsés des emprises correspondant à la retenue de Tabqa ont été recasés, colons forcés, dans des conditions
difficiles, le long de la frontière avec l’Irak qu’ils sont censés protéger. En
Turquie, un aspect important mais souvent occulté du plan d’aménagement de
l’Euphrate est l’ennoiement des vallées qui concentrent l’essentiel de la population kurde en gros villages entourés de vergers. Après mise en eau des barrages
qui ennoient ces vallées, leurs habitants sont transférés vers des villages de colonisation sur lesquels ils bénéficieront des bienfaits de l’irrigation assortis d’un
sérieux contrôle de leurs mouvements, contrôle facilité par la déstructuration des
trames traditionnelles de l’espace.
Les carences de l’État
Souhaitée ou contestée, l’omniprésence de l’État, tout comme la diversité de
ses modes d’intervention, sont justifiées tant par l’ampleur des moyens qu’exige la
réalisation des grands projets hydrauliques que par la nécessité d’établir des arbitrages entre de multiples intérêts et d’établir des lois et règlements à cette fin. Pour
autant, l’État n’est pas toujours à même de remplir les missions qui devraient
entrer dans ses attributions. Cette impuissance tient souvent à l’impossibilité de
combler, au niveau de la gestion, l’écart qui va des grands ouvrages à l’utilisateur
de base, qu’il s’agisse de réprimer des abus, de satisfaire la demande des usagers
ou d’opérer des arbitrages entre ceux-ci.
Le cas des arrosages abusifs ou clandestins illustre bien le problème des usages
abusifs. Dans la vallée du Rhône, prise à titre d’exemple, beaucoup d’exploitants
agricoles opérant sur des périmètres aménagés et desservis par l’un ou l’autre des
organismes en charge des arrosages prélèvent directement l’eau des nappes par
pompage. Ce faisant, ils évitent diverses taxes mais compromettent la gestion
d’ensemble des périmètres (l’effectif des irrigants desservis est trop faible pour
assurer la rentabilité du périmètre) et perturbent l’équilibre des nappes phréatiques.
On retrouve le même problème en bien d’autres lieux, en Grèce où les cultivateurs
de coton ont asséché les vallées et provoqué, dans les régions littorales, des ingressions d’eau salée
[15], comme en Tunisie où les pompages des maraîchers détruisent
la nappe du Sahel littoral, cependant qu’aux limites de la zone désertique d’autres
pompages assèchent les nappes pliocènes et compromettent l’alimentation en eau
des oasis
[16]. Même constat en Espagne, où les pompages clandestins destinés à
l’irrigation du maïs ont mis à sec l’une des zones humides les plus précieuses
d’Europe, les Tablas de Damiel.
L’État n’est pas toujours à même de satisfaire les diverses catégories d’usa-gers et d’opérer les arbitrages nécessaires. À l’échelle régionale, les conflits les
plus marquants depuis plusieurs décennies opposent, dans les régions sujettes à
pénurie, les irrigants aux usagers industriels et urbains. C’est sans doute au
Maghreb que les tensions sont les plus fortes
[17]. Au Maroc, l’approvisionnement
de la conurbation littorale centrée sur Casablanca et qui s’étend sur 200 km entre
Kenitra et El-Jadida est assuré par les grands ouvrages de l’Oum er-Rbia et du Bou
Regreg, qui suffisent encore à une demande de l’ordre de 600 millions de mètres
cube/an au prix de surélévations et de coûteux ouvrages annexes, mais le transfert
des eaux rifaines de l’oued Ouergha est déjà programmé au détriment de divers
projets d’intérêt agricole. En Tunisie, l’oasis de Tozeur est pratiquement sacrifiée
à la demande touristique, de sorte que l’oasis tend à devenir un simple décor. De
son côté, l’oasis de Gabès est asséchée par le complexe industriel qui accapare
l’eau tout en polluant la nappe avec ses rejets. La demande urbaine de Tunis enfin,
combinée avec celle du secteur touristique, monopolise les eaux dérivées de la
Medjerda, dont il était initialement prévu qu’elles devaient soutenir l’expansion du
secteur agricole dans le Sahel.
Mais c’est sans doute en Algérie, et plus particulièrement dans la région
d’Alger, que la question de l’eau se révèle préoccupante. Au lendemain de l’indépendance, les besoins cumulés de l’agglomération et des agriculteurs de la Mitidja
pouvaient encore être satisfaits par les eaux de l’Atlas blidéen et des aquifères
régionaux. De 1970 à la fin du siècle, la demande cumulée des secteurs agricole,
industriel et urbain est passée de 300 à 900 millions de mètres cubes par an. Bien
que de nouvelles ressources aient été dégagées sur l’oued Kettara et que plusieurs
réservoirs soient en construction, la demande du secteur agricole a dû être réduite,
alors que la Mitidja fournit l’essentiel du ravitaillement de la capitale en produits
frais. Il est facile de mettre en évidence les carences de l’État dans une situation
qui apparaît pratiquement ingérable. En témoignent aussi bien les lenteurs dans la
programmation des ouvrages de retenue en construction que l’état de délabrement
du réseau de distribution : les pertes sur réseau s’élèvent à 50%.
Sans être aussi tendue que celle d’Alger, la situation d’Athènes n’est pas moins
sujette à de vives tensions entre les diverses catégories d’utilisateurs
[18]. Dans les
années soixante, les sources d’approvisionnement relativement proches du réservoir de Marathon et du lac Iliki suffisaient à la demande mais avaient déjà freiné
le recours à l’irrigation. Par la suite, Athènes a été amenée à rechercher de l’eau
en direction du versant humide de la mer Ionienne, et le percement d’un tunnel a
permis de capter les eaux du Mornos au détriment des agriculteurs béotiens. On
envisage maintenant de multiplier les captages en Béotie et de détourner l’Evinos.
À terme, on peut prévoir que les plans d’équipement hydraulique de la vallée de
l’Archéloos seront sacrifiés à la demande de la capitale. Le secteur agricole
fournissant l’essentiel du produit régional dans la Béotie, on imagine du reste les
tensions résultantes, la concurrence entre secteurs d’activité s’ajoutant à la tension
entre région et capitale.
L’eau devient ainsi une source de tensions violentes dans les villes. Si lesproblèmes d’Athènes sont résolus tant bien que mal au détriment des agriculteurs et
si la demande marseillaise peut être maintenant satisfaite grâce à l’œuvre de la
Société du canal de Provence, il n’en va pas de même sur la rive sud. M. Amzert
[19]
précise que dans telle ville de l’Algérois, la distribution est passée de deux fois une
heure par jour dans les années quatre-vingt à une fois une heure tous les deux ou
trois jours, puis à une heure par semaine depuis 1995. Encore faudrait-il nuancer
cette vue globale et opérer la distinction dans toutes les villes du Maghreb entre
quartiers riches et relativement bien approvisionnés, quartiers populaires où il existe
un robinet par appartement ou par étage et quartiers d’habitat spontané où les points
d’eau sont aussi rares que mal entretenus
[20]. Une telle dégradation peut s’expliquer
par le fait que, dans les pays de tradition coranique, l’eau est considérée comme un
don de Dieu, donc gratuite, et que la pose de compteurs est pratiquement irréalisable,
de sorte que la gestion économique des réseaux se révèle impossible. En attendant
que le problème résultant de retour sur investissements puisse être un jour résolu,
etque la tarification de l’eau attire les investisseurs étatiques ou autres, l’eau fait
l’objet d’une économie parallèle allant de la vente dans la rue au partage d’un robinet
entre de multiples usagers. Ces moyens d’infortune n’empêchent pas le retour,
chaque été, de frustrations qui peuvent aller jusqu’à de véritables émeutes de l’eau.
Logiques de bassin et conflits frontaliers
La dimension internationale ne fait que reprendre les situations classiques
d’opposition entre rive gauche et rive droite ou amont-aval, mais elle implique les
États dans la résolution de ces conflits. Dans le cadre des pays méditerranéens, s’il
existe des conflits potentiels dans le cadre des États nés du démembrement de la
Yougoslavie, l’intérêt ou plus précisément le risque de conflits avérés se concentre
sur trois bassins internationaux, le Nil, l’Euphrate et le Jourdain
[21]. Il existe également un non-conflit remarquable dans le cas du Rhône, dont une partie des eaux fait
l’objet d’un projet de transfert en direction de Barcelone, sans qu’il y ait eu consultation ni même information des riverains. Même si ce projet est actuellement mis en
sommeil et même si sa réalisation semble peu justifiée au plan économique comme
au plan environnemental, la comparaison entre l’indifférence des Rhodaniens et la
sensibilité exacerbée des riverains de l’Èbre mérite d’être soulignée.
L’Égypte et le Nil
Longtemps, l’Égypte s’est identifiée au Nil et, dans l’esprit des Égyptiens,
l’usage de ses eaux à leur profit exclusif allait de soi
[22]. Ce n’est qu’à la fin du
XIX
e siècle, lorsque les Anglais introduisirent la culture du coton dans la Djezireh
soudanaise, que les Égyptiens prirent conscience du fait que le Nil était un fleuve
international et qu’ils pouvaient ne pas être les seuls utilisateurs de ses eaux. Du
moins le colonisateur qui contrôlait la majeure partie du bassin nilotique
via le
Soudan compensa-t-il le prélèvement d’eau en amont par la construction d’un
premier barrage implanté à Assouan avec une capacité de 1 puis 2 km
3, ainsi que
par la construction de barrages régulateurs en territoire soudanais. L’équilibre
précaire ainsi établi fut remis en cause lorsque le Soudan devint indépendant en
1953 et exigea un partage des eaux, formalisé par un traité de 1959 qui instaurait
une répartition sur la base de 18,5 km
3 pour le Soudan (contre 2 km
3 effectivement
prélevés à la date de l’accord) et 55,5 km
3 pour l’Égypte, qui en échange de cette
concession restait libre d’ériger le haut barrage d’Assouan. Le débit annuel moyen
du Nil s’élevant à 84 km
3, il restait 10 km
3 correspondant à l’évaporation sur le
lac Nasser. Ce partage conclu entre deux États alors que le bassin du Nil en compte
dix
[23] fut immédiatement dénoncé par l’Éthiopie. Et c’est autant pour échapper aux
risques et contraintes de l’amont que pour obtenir une régulation pluriannuelle de
la crue du Nil que l’Égypte s’est lancée dans la construction du haut barrage. Selon
Nasser, « avec la construction du haut barrage, l’Égypte ne sera plus jamais l’otage
des pays d’amont ». Cette assertion, confortée à l’époque par l’énormité du volume
stocké derrière le barrage, est maintenant mise en échec sur deux plans, à l’intérieur
des frontières de l’Égypte et à l’échelle du bassin.
À l’intérieur des frontières égyptiennes, s’il n’est pas question de remettre en
cause l’utilité d’un ouvrage qui dès sa mise en eau ( 1964) a évité au pays une crue
catastrophique avant de lui épargner des années de sécheresse, force est d’en
mesurer les limites : il régularise les débits interannuels sans les augmenter pour
autant, alors que la population égyptienne a plus que doublé depuis sa mise en eau.
Certes, les ingénieurs égyptiens font appel à la nappe d’inféroflux et même aux
eaux fossiles de la nappe de Nubie, valorisent les eaux de colature dans les rizières
et recycleront dans quelques années les eaux usées des principales villes. Tout cela
portera au mieux la dotation nationale à quelque 63 km3, et seule la perte des
terres arables consécutive à l’expansion urbaine justifie dans une certaine mesure
la conquête de terres nouvelles dans le désert, le Sinaï et la Haute-Égypte, ou un
programme de dérivation des eaux du lac Nasser vers l’ouest et ce qu’on appelle
déjà la Nouvelle Vallée via le khor Toshka. Mais on voit mal comment la dotation
égyptienne même accrue pourrait satisfaire à la demande des périmètres ainsi
programmés dont le total dépasse les 2 millions de feddans. Au cas où les projets
de la Nouvelle Vallée et du Sinaï prendraient une réelle ampleur, il en résulterait
une réduction des débits dans la partie aval du delta, et cette diminution provoquerait une ingression de langue salée et une salinisation du sous-sol qui ruineraient
tous les efforts de bonification réalisés depuis trente ans dans cette région qui
fournit l’essentiel de la production nationale de riz. Or l’Égypte poursuit ces projets
d’expansion, ce qui laisse entendre qu’elle escompte un accroissement de sa dotation hydraulique et implique le traitement du problème à l’échelle du bassin.
En théorie, et même dans les cartons des ingénieurs, il est possible d’accroître
les volumes disponibles jusqu’à 300 km3, alors que la capacité du lac Nasser n’est
que de 162 km3. De tels volumes suffiraient à combler la soif de terre des Égyptiens,
mais il faudrait pour cela rehausser les seuils des déversoirs sur les lacs Albert et
Tana (c’est chose faite sur le lac Victoria), quitte à noyer de bonnes terres arables
sur leurs rives; créer de nouvelles retenues sur des sites déjà recensés, Nimule et
Gambela sur le Nil blanc, relèvement de l’ouvrage de Roseires sur le Nil Bleu, une
chaîne de petits barrages sur l’Atbara, un ouvrage de grande capacité sur la
quatrième cataracte à Merowe; drainer les grands marais qui fonctionnent comme
des machines évaporatoires, Bahr el-Ghazal, Bahr el-Djebel, Kenamuke et
Machar, ce qui permettrait de récupérer 45 km3.
Ces projets paraissent assez illusoires. D’un point de vue écologique, l’assèchement des marais africains provoquerait une catastrophe écologique d’ampleur planétaire puisque ces marais constituent les sites d’hivernage de l’avifaune européenne.
Sur le plan de la géopolitique, la guerre qui oppose le Nord-Soudan musulman au
Sud-Soudan animiste ou chrétien a interrompu le creusement du canal de Jonglei,
dont l’un des usages immédiats eût été la création d’une voie navigable permettant
le passage de canonnières ou de convois lourds du nord au sud. Sur le plan des
hydropolitiques enfin, les accords internationaux portant sur un aménagement global
du bassin sont inconcevables. L’Éthiopie fait valoir que sa population croît plus vite
que celle de l’Égypte, que les années de sécheresse qui se sont succédé depuis une
trentaine d’années ont provoqué des famines qui auraient pu être évitées par la
création de structures d’irrigation et que, si elle fournit 86% des débits mesurés à
Khartoum, elle n’en utilise à ce jour que 0,3%. D’où le bien-fondé d’un projet
soutenu par la Banque mondiale et portant sur 1,5 million d’hectares irrigués à
partir d’une dérivation des eaux du lac Tana. D’autres riverains du Nil et de ses
affluents font valoir des arguments du même ordre pour justifier d’autres projets,
notamment la Tanzanie, qui programme la mise en valeur de 250000 ha sur le
plateau sec du Wembere. Le Soudan ajoute à cet imbroglio en portant de façon
unilatérale sa dotation de 18,5 à 20 km3... dans un premier temps.
Autant de casus belli, disent les Égyptiens, qui, désavantagés par leur situation
en aval du fleuve, font valoir aussi bien l’ancienneté de leurs droits que la pénalisation inhérente à l’aridité de leur climat.
La Turquie ou le « maître du château »
Dans l’imaginaire populaire, le Tigre et l’Euphrate évoquent moins la Turquie,
qui fournit l’essentiel de leur débit, que la Mésopotamie, qui les utilise
[24]. De fait,
la Turquie s’est longtemps désintéressée de ces fleuves qui n’arrosaient que les
lointaines provinces d’Anatolie, traversaient de multiples gorges et affichaient des
régimes fantasques : débits annuels variant de 1 à 4, ce qui rend peu significatifs
les 830 m
3/s du module de l’Euphrate et les 570 m
3/s de celui du Tigre
[25], étiages
prononcés et crues violentes. C’est donc sans trop de restrictions que les Turcs se
sont engagés dans le cadre du traité de Lausanne ( 1923), puis par une convention
de 1946, à garantir un débit de 500 m
3/s à la frontière syrienne. Ces garanties
étaient d’autant plus nécessaires aux deux pays d’aval que les débits mesurés à
hauteur du Chott el-Arab proviennent à raison de 70% de la Turquie, contre 7%
de l’Iran et 23% de l’Irak. La position des Turcs a changé dès les années soixante,
lorsqu’ils ont évalué le potentiel énergétique des deux fleuves à 7400 MW (soit
une production moyenne de 30 milliards de KWh équivalant au tiers de la
consommation nationale d’électricité mesurée en 1999). D’où la crise amorcée en
1965, lorsque la Turquie a fixé unilatéralement sa dotation minimale à 14 km
3 sur
l’Euphrate, alors que la Syrie faisait état d’une consommation de 14 km
3 et l’Irak
de 18 km
3, soit un total de 46 km
3, bien supérieur au débit annuel moyen du fleuve
qui s’élève en moyenne à 32 km
3 mesurés au niveau de la frontière turco-syrienne.
Cette crise s’est concrétisée en 1989, date de la mise en chantier du Programme
régional de développement de l’Anatolie du Sud-Est ou GAP ( Guneydogu
Anadolu Projesi). Ce programme englobe treize projets de développement intégré
(sept sur l’Euphrate, six sur le Tigre) comportant le stockage de 60 km3 dans
vingt-deux réservoirs, des centrales électriques et l’irrigation de 1,7 million d’hectares, qui mobiliseront à eux seuls 22 km3 d’eau. L’investissement correspondant
qui s’élèvera à 32 milliards de dollars incombera à la seule Turquie, faute d’une
entente internationale insérant ces réalisations dans un programme de gestion intégrée tenant compte des positions irakienne et syrienne. En dépit de la contrainte
financière ainsi imposée par la Banque mondiale, la mise en œuvre est rapide
puisqu’à la fin de l’an 2000 le bilan portait sur quatre grands barrages en eau et
dix autres en construction, 120000 ha irrigués et 200000 en cours d’équipement.
Que peuvent être les réactions des riverains d’aval face à ce diktat ? Pour bien
montrer qui était le maître du jeu, au printemps de 1991, les Turcs ont rempli le
barrage Atatürk en fermant les vannes, de sorte que l’Euphrate a été mis à sec au
moment où les pays d’aval préparaient leur campagne annuelle d’irrigation. Un tel
coup de force serait difficilement imaginable, n’était qu’il a coïncidé avec la
guerre du Golfe et qu’il affecte deux États que les Américains ont mis en quarantaine. À l’inverse, la Turquie se sent protégée par la force de son armée et par sa
position au sein de l’OTAN, dont elle constitue la plate-forme d’intervention au
Moyen-Orient.
Bien entendu, la Turquie se justifie en faisant valoir l’accroissement rapide de
la population anatolienne et sa pauvreté, ainsi que l’acuité de son problème énergétique puisqu’elle ne produit pas de pétrole. Il n’est bien entendu pas question
du contrôle exercé sur la population kurde dans le cadre du GUD. Elle fait également observer que si l’Euphrate fournit la majeure partie des eaux qu’elle retient,
en revanche l’essentiel des débits du Tigre passe la frontière et peut donc être
utilisé par les deux pays d’aval. C’est oublier que les eaux du Tigre lessivent des
terrains gypseux et sont moins propres à l’irrigation que celles de l’Euphrate.
Oublier également que les affluents irakiens du Tigre ont de fortes pentes et que
leur charge alluviale comble rapidement les retenues, ce qui les rend pratiquement
impropres à tout aménagement.
Dans ce contexte explosif, la Syrie tire un peu mieux son épingle du jeu que
l’Irak. Lors de l’assèchement de 1991, elle a pu utiliser à son profit exclusif – et
sans apporter la moindre considération aux demandes de l’Irak – les maigres filets
d’eau suintant à l’aval du barrage Atatürk. Elle a également pu jouer sur les
réserves ( 10 km3) du barrage de Tabqa (lac Assad). Sur un autre registre, elle
dispose d’une certaine capacité de nuisance à l’égard de la Turquie en utilisant au
maximum les eaux de l’Oronte, dont la Turquie ne contrôle que le cours terminal.
À cette fin, elle a drainé et colonisé les marais du Ghab et utilisera à terme
760 millions de mètres cubes sur les 800 millions de l’écoulement annuel de ce
petit fleuve aux eaux abondantes. Ce faisant, elle compromettra la mise en valeur
et même le ravitaillement urbain de la région comprise entre Antakia et Iskanderun.
Cette région, toujours revendiquée par la Syrie, correspond à l’ancien sandjak
d’Alexandrette qui, initialement rattaché à la Syrie et peuplé d’arabophones, fut
donné à la Turquie en 1939 par le colonisateur français. Il est vrai qu’en représailles
les Turcs menacent de capter et de dériver sur leur territoire les eaux du Khabour,
qui prennent leur source en Turquie mais profitent essentiellement à la Syrie.
En dépit de leur mainmise sur le château d’eau anatolien, les Turcs font valoir
qu’ils seraient à même de contribuer de façon au moins partielle au règlement de
la question de l’eau au Moyen-Orient. Ils disposent en effet avec le Ceyhan et le
Seyhan – deux petits fleuves côtiers qui sont bien alimentés par la fonte des neiges
sur le Taurus et dont les bassins sont entièrement inscrits dans leurs frontières –
d’une formidable réserve d’eau proche de la frontière syrienne. Un projet peaufiné depuis 1986 permettrait d’acheminer chaque année, au moyen de deux tubes,
2,2 km3 d’eau qui pourraient desservir à un prix relativement avantageux – de
l’ordre de 1,5 dollar/m3 – la Syrie, Israël, la Palestine, la Jordanie et finalement la
péninsule arabique. À ce jour, et craignant d’être l’objet de pressions ultérieures
– les Turcs ayant fait la preuve de leur capacité à fermer un robinet –, les pays
démarchés n’ont pas souscrit à cette proposition dont la mise en œuvre supposerait en préalable une pacification globale du Moyen-Orient. Seul Israël importe par
voie de mer des volumes encore modestes.
Israël et les eaux du Jourdain
Le Jourdain, petit fleuve endoréique dont l’écoulement annuel est estimé à
570 millions de mètres cubes au niveau du lac de Tibériade avant sa confluence
avec le Yarmouk, reçoit ses eaux de quatre pays, le Liban, la Syrie, la Jordanie et
Israël. Mais alors qu’Israël ne fournit que 23% de l’écoulement annuel, il est le
principal utilisateur d’une ressource disputée
[26] et c’est en fonction des choix politiques de ce pays que la question des eaux de ce fleuve international doit être
abordée. En fait, Israël ne contrôle, dans la limite de ses frontières de 1967, que
les eaux du Dan. Le Liban contrôle le Hasbani, et la Syrie le Banias, les résurgences du Golan et le Yarmouk. La dépendance géographique qui frappe Israël,
mise en évidence à plusieurs reprises par les menées hostiles de ses voisins, a été
résolue de plusieurs façons : par la définition de la frontière qui passe par la rive
orientale du lac de Tibériade, ce qui permet à Israël d’en pomper les eaux sans
contrôle; par faits de guerre, dont la prise de contrôle du Golan et l’occupation
pour un temps du Sud-Liban, ce qui a permis à Israël de trouver un complément
de ressources dans le Litani; par voie de fait, en bombardant à plusieurs reprises
et dès 1964 les chantiers d’ouvrages visant à détourner les eaux à l’intérieur des
frontières syriennes et jordaniennes. Cette politique de force est nuancée par
l’acceptation d’un ouvrage de dérivation et d’un canal du Ghor qui permettent aux
Jordaniens d’irriguer la rive gauche du Jourdain. Cette région, qui correspond à
1% du territoire, fournit actuellement le tiers du ravitaillement de la Jordanie en
produits frais.
Ni les efforts diplomatiques ni les plans de partage n’ont manqué pour atténuer
les tensions résultant de cet état de fait : plan Lowdermilk ( 1944), plan Cotton
( 1954), Plan du comité technique arabe ( 1954), plan Johnston ( 1955), propositions
de la FAO ( 1995) pour l’essentiel. Aucun de ces plans n’a reçu le moindre début
d’application. Reste une double interrogation : la politique d’expansion d’Israël
est-elle axée principalement sur l’agrandissement territorial ou sur la nécessité de
contrôler son approvisionnement en eau ?
En l’état, Israël prélève 700 millions de mètres cubes par an en eaux de surface
dont 400 millions pompés dans le lac de Tibériade et injectés dans le National
Water Carrier, qui transfère ces eaux du nord au sud du pays jusque dans le Neguev.
Le solde provient du Yarmouk et de divers petits cours d’eau qui alimentent le
Jourdain, comme le Harod, ou gagnent la Méditerranée, comme l’Oishon. Ce total
très insuffisant est porté à 1,75 km3 par l’exploitation de trois nappes : la nappe littorale de Gaza, la nappe orientale qui achemine vers le Jourdain des eaux légèrement
saumâtres, la nappe de Cisjordanie occidentale qui fournit à elle seule 400 millions
de mètres cubes. Ce calcul inclut le recyclage d’eaux usées, dont le volume approximatif serait de l’ordre de 200 millions de mètres cubes. À noter qu’une partie des
ressources souterraines est constituée d’eaux fossiles. En tout état de cause, le total
des ressources ne répondrait pas aux besoins, qui dépasseraient 1,9 km3.
De fait, la population d’Israël s’élevant en l’an 2000 à 6 230 000 habitants, la
dotation annuelle par habitant s’élève tout juste à 282 m3, valeur qui correspondrait à une situation critique, n’était qu’elle pose de multiples questions dont la
plus immédiate est celle de sa répartition. En termes d’affectation de la ressource,
60% de l’eau sont encore consommés par le secteur agricole (contre 82% en
1970). En termes de répartition par groupe, la consommation par habitant dépasse
400 m3/an pour un Israélien contre 70 m3/an pour un Palestinien résidant dans la
bande de Gaza. Cette inégalité, ou plus exactement cette violence faite aux Palestiniens, a été instaurée par une législation datant de 1947 et au terme de laquelle :
- le forage des puits est soumis à autorisations, mais seuls les Israéliens bénéficient de celles-ci. Incidemment, le forage de puits profonds et israéliens permet
d’assécher les puits superficiels et palestiniens;
- la consommation d’eau est fixée selon des quotas discriminatoires, assortis
d’amendes en cas de dépassement, quotas qui n’affectent que les Palestiniens;
- les puits et sources appartenant à des Palestiniens « absents » sont confisqués;
- l’eau est facturée à un prix élevé mais les agriculteurs israéliens bénéficient
de subventions compensatoires.
Ces mesures discriminatoires s’inscrivent dans le paysage : en Cisjordanie,
tous les points de contrôle de l’eau, réservoirs ou branchements principaux, sont
sous le contrôle des colonies juives, et dans la bande de Gaza, sèche et poussiéreuse, les jardins et les serres des colons apparaissent comme autant de provocations, d’autant que si les colons ont accès aux eaux du NWC, les Palestiniens ne
disposent que des eaux de la nappe littorale. Surexploitée, cette nappe est envahie
par l’eau de mer et devient progressivement saumâtre.
Israël justifie sa politique de l’eau par un jeu d’arguments qui font valoir en
dernier ressort le double risque d’une menace sur les sources de son approvisionnement et d’une pénurie avérée. Ce dernier argument peut être contesté quand on
sait que le secteur agricole, s’il consomme 60% de l’eau mise en réseau, n’occupe
que 2,5% de la population active et ne génère que 3% du PIB... avant déduction
des subventions dont il bénéficie. À partir de ce constat, il est possible d’évaluer le
rôle de l’eau dans la politique israélienne. Il y a eu sans doute, dans un premier
temps, une mystique de l’eau inspirée par les nombreuses références bibliques qui
assimilent le désert à la malédiction de Dieu et qui font de sa transformation en
jardin une bénédiction divine. De façon plus concrète et en se fondant sur le principe qui veut que la terre appartienne à celui qui la cultive, c’est de propos délibéré
qu’Israël assigne une fonction agricole à ses colonies cisjordaniennes. En tout état
de cause, le contrôle de la Cisjordanie est lui-même justifié par le fait que les eaux
de sa nappe fournissent une part essentielle du ravitaillement en eau de l’État
hébreux et que les Palestiniens, opérant dans le cadre d’un État autonome, ne
manqueraient pas de mobiliser la totalité du potentiel de cette nappe. Enfin, la
vallée du Jourdain, si elle ne joue qu’un rôle secondaire en tant que fournisseur
d’eau, constitue une ligne de défense essentielle face à des États arabes qui font
montre à l’égard d’Israël d’une hostilité manifeste. Au-delà de cette argumentation,
le fait est que l’eau, monopolisée et au besoin gaspillée, est un moyen d’oppression
pesant sur la communauté palestinienne. Peut-être les Israéliens espèrent-ils que le
manque d’accès à une ressource essentielle poussera les Palestiniens à l’exil ? En
fait, le partage inégal à douze contre un est à l’origine d’un sentiment de frustration qui ajoute à la tension existant entre les deux communautés.
On peut bien entendu soutenir, comme le fait M. Lowi, que l’eau pourrait être un
instrument de paix dans le cadre d’un transfert des technologies de l’eau israéliennes
vers les pays arabes, qui en échange garantiraient à la fois la paix et l’accès à l’eau
dans une terre pacifiée où Israéliens et Palestiniens cohabiteraient harmonieusement.
Est-il besoin de dire que cette vue édénique cadre mal avec la réalité observable
sur le terrain ?
Le pouvoir et la violence
L’eau dans les pays méditerranéens n’est pas forcément rare. Elle est surtout
répartie de façon irrégulière avec une prédominance des situations contrastées : ici
des montagnes humides dominent des plaines sèches, et là des fleuves abondants
traversent des déserts; ici l’eau est si abondante que sa gestion pose peu de
problèmes, et là les contraintes sont si fortes que l’accès à l’eau devient une priorité absolue. Ce jeu d’oppositions transparaît sur bien d’autres registres, comme
la force ou l’insignifiance des cultures de l’eau ou encore la priorité accordée ici
au drainage et là à l’irrigation. Des situations aussi contrastées ne sont le fait ni
des régions arides ni des régions humides, mais caractérisent plutôt les marges
climatiques. C’est sans doute la combinaison de ces trois facteurs, marginalité
zonale, contrastes entre régions voisines et finalement situations de dépendance
hydrographique de certaines régions à l’égard d’autres, qui fonde une certaine
spécificité méditerranéenne, laquelle implique finalement des tensions plus ou
moins fortes aux diverses échelles de l’espace, qu’il s’agisse de l’accès à l’eau
ou de sa répartition entre diverses catégories d’usagers. Et ce sont finalement ces
tensions entre régions ou nations qui expliquent le rôle des États selon diverses
configurations, la distinction s’imposant entre le contexte national et la scène
internationale.
Accords et conflits à l’échelle des États
Aux niveaux les plus simples, l’État est absent et les problèmes se règlent dans
le cadre de communautés qui peuvent être tantôt de taille très modeste, comme
celles des hautes terres tunisiennes, des vallées de l’Atlas ou des petits périmètres
des Alpes du Sud, tantôt assez puissantes pour exercer le contrôle de l’eau et la
discipline des usagers sur des aires assez vastes, comme la huerta de Valence.
À l’autre extrémité de l’échelle des rapports entre l’État et diverses entités
régionales ou sectorielles, l’État se présente comme un acteur unique, soit parce
qu’il n’existe pas d’interlocuteur capable d’infléchir son action, comme cela se
passe souvent en France notamment dans la vallée du Rhône, soit parce qu’il agit
dans le cadre de structures autoritaires comme ce fut le cas dans l’Espagne franquiste, soit enfin parce que, comme en Égypte, le pouvoir contrôle la gestion de
l’espace par le biais de la gestion de l’eau et que ses choix sont sans appel.
Ces cas extrêmes sont de plus en plus rares, soit que des infrastructures lourdes
intègrent l’espace des microstructures, soit que le dialogue ou la confrontation s’instaurent entre les échelons national et régional sous de multiples formes, en fonction
des traditions et savoir-faire touchant à la culture de l’eau. Dans un pays comme
l’Espagne, où les traditions d’autonomie régionale ajoutent aux fortes traditions
des associations d’irrigants, la confrontation est forte et il se pourrait que, s’agissant du Plan hydrologique national, les régions triomphent de la logique d’État.
Dans un pays comme la France, où ces traditions sont plus faibles ou absentes, il
se pourrait à l’inverse que les lois sur l’eau édictées par l’État finissent par susciter
des interfaces de dialogues sur le modèle des SAGE (schémas d’aménagement et
de gestion de l’eau).
Israël, enfin, constitue un cas d’exception puisque l’État et une fraction dominante de la population sont d’accord pour imposer à une fraction dominée un
contrôle de l’espace par l’eau.
À l’échelle internationale : Macht geht vor Recht
En théorie, le droit international devrait permettre la résolution des conflits
impliquant des États, mais force est de constater l’impuissance du droit face aux
situations de fait. Les règlements internationaux n’ont longtemps pris en compte
que les problèmes de la navigation sur quelques fleuves comme le Rhin et le
Danube. L’élargissement des propositions juridiques à d’autres usages ne s’est fait
que très progressivement en s’inspirant de diverses législations nationales. Or
l’éventail des jurisprudences autorise toutes les politiques, et la Turquie fait volontiers référence à la doctrine Harmon ou de souveraineté nationale absolue, selon
laquelle un État ou un particulier peuvent user librement et au mieux de leurs intérêts de l’eau qui longe ou traverse leur territoire. Inversement, l’Irak ou l’Égypte
se réfèrent à la législation dite « californienne », au terme de laquelle les droits du
premier usager l’emportent sur ceux des usagers plus récents. Face à ces doctrines
contradictoires, la Commission législative internationale travaillant dans le cadre
de l’ONU a formulé en 1991 une proposition de loi qui n’a pas été ratifiée à ce
jour
[27]. Aussi bien ses recommandations se heurtent à de multiples contradictions
puisque l’article 6 recommande un usage équitable alors que l’article 7 interdit
toute action entraînant un dommage appréciable : dans le cas du Nil, l’usage équitable voudrait que l’Éthiopie développe son potentiel hydraulique, mais ce choix
entraînerait un dommage appréciable pour l’Égypte.
Force est donc de constater que, dans tous les cas analysés, la force prime le
droit. Seule puissance militaire capable d’une forte intervention dans le bassin du
Nil, l’Égypte se dit prête à intervenir contre tout aménagement qui aboutirait à la
diminution de sa dotation hydraulique. Dotée d’une puissante armée et confortée par
le soutien des États-Unis, la Turquie peut impunément remettre en cause la tradition
hydraulique qui conditionne l’agriculture vivrière de l’Irak. Et dans le bassin du
Jourdain, Tsahal fait la loi. Savoir toutefois si l’Éthiopie, l’Irak, la Palestine ou telle
autre nation qui s’estimerait spoliée n’en viendront pas à des actes désespérés
pour résoudre une situation où se mêlent frustration et humiliation ?L’escalade de
la violence est bien là dans les trois cas qui viennent d’être évoqués, et à supposer
que des plans patronnés par l’ONU ou par telle puissance médiatrice soient mis
en œuvre – hypothèse eschatologique dans l’immédiat –, ces plans seraient remis
en cause en moins d’une génération du seul fait de la croissance démographique
des populations concernées. La violence est là, et si le terme de « guerre de l’eau »
prête à discussion, c’est uniquement parce que les modalités de ce type de guerre
ne répondent pas aux normes diplomatiques convenues, bien qu’elles puissent être
considérées comme la continuation d’une politique par d’autres moyens.
L’eau, cause ou prétexte
Qu’il s’agisse de l’Èbre, du Nil ou du Jourdain, il n’est pas certain que la
violence des propos ou des politiques réponde exactement à la gravité des situations en cause. Cela tient peut-être au fait que les riverains d’un fleuve s’identifient parfois à celui-ci : l’Èbre est le sang de l’Aragon, et dévier ses eaux équivaut
à saigner la communauté aragonaise; les Égyptiens s’identifient si bien au Nil que
les habitants des villes neuves construites dans le désert parlent d’exil et rêvent des
eaux boueuses du fleuve; et que dire du Jourdain, qui est pour tout Juif le seuil de
la Terre promise ? On peut évoquer, sur ce même thème de l’identification des
hommes au fleuve, la Padanie et cette étrange fête au cours de laquelle furent
mêlées et rejetées dans le fleuve, au niveau du delta, les eaux provenant des
Doires, du Tessin, de l’Adige, bref de toutes les composantes d’un fleuve unique
ou, si l’on préfère, le symbole de toutes les communautés régionales unies par ce
fleuve. Cette identification d’une nation à ses eaux est lourde d’implications négatives dans la mesure où l’eau symbole devient l’eau support de revendications
politiques et finalement l’eau cause ou prétexte justifiant les pires excès. Ne nous
demandons donc pas s’il y aura des guerres de l’eau. Elles sont déjà là.
[*]
Professeur émérite, université Jean-Monnet, Saint-Étienne.
j. bethemont@ chello. f
[1]
MARGAT J., « L’eau dans le bassin méditerranéen, situation et prospective »,
Plan Bleu,
fascicule 8,1992,196 p.
[2]
Une salinité de 4 ‰ élimine les cultures fruitières et légumières et diminue de façon
sensible les rendements des céréales et de la luzerne. Au-delà de 7 ‰, la faiblesse des rendements est aggravée par une salinisation rapide des sols.
[3]
Effectifs de population en 2000 d’après les données du PNUD.
[4]
Voir BETHEMONT J., « Le Rhône entre nation et région »,
Revue de géographie de Lyon, Géocarrefour, 72/1,1997, p. 67-75.
[5]
Une taxe avait bien été instaurée en vue du financement de la liaison Rhône-Rhin, mais depuis
1997 et l’abandon du projet, cette taxe, qui s’élève en 2000 à 8,48 centimes par kilowatt-heure
produit, va dans les caisses de l’État sans qu’il y ait eu la moindre concertation avec les élus régionaux présents dans le conseil d’administration de la CNR.
[6]
MARIÉ M., LACERNA D. et DÉRIOZ P.,
Cultures, usages et stratégies de l’eau en Méditerranée
occidentale, tensions, conflits et régulation, L’Harmattan, Paris, 1999,549 p.
[7]
La synthèse d’un vaste corpus bibliographique est proposée par GIL OLCINA A. et MORALES
Gil,
Planificacion Hidraulica en España, Murcia, CAM, 1995,430 p. L’aspect conflictuel est plus
particulièrement développé dans DRAIN M. (dir.), « Les conflits pour l’eau en Europe méditerranéenne »,
Espace rural, n° 36, Montpellier, 1996,262 p.
[8]
D’après DAVY L.,
L’Èbre, étude hydrologique, Champion, Paris, 1978,803 p.
[9]
CLARIMONT S., « Conflits pour l’eau dans le bassin de l’Èbre »,
in DRAIN M. (dir.), « Les conflits
pour l’eau en Europe méditerranéenne »,
op. cit., p. 63-114.
[10]
Sur le cas marocain, voir EL FAIZ M., « Pour une histoire de longue durée des aménagements
hydro-agricoles dans le Haouz »,
in MARIÉ M. (dir.),
Grands Appareillages hydrauliques et sociétés
locales en Méditerranée, actes du séminaire de Marrakech, Presses des Ponts et Chaussées, Paris,
1994,206 p., p. 23-33. Voir également dans le même ouvrage PÉRENNÈS J., « Réflexion sur les acteurs
des politiques d’irrigation au Maghreb, ingénieurs et paysans », p. 139-152.
[11]
PÉRENNÈS J.,
L’Eau et les hommes au Maghreb, contribution à une politique de l’eau en
Méditerranée, Karthala, Paris, 1993,646 p.
[12]
Parmi de nombreuses publications, AYEB H.,
L’Eau au Proche-Orient, la guerre de l’eau
n’aura pas lieu, Karthala-CEDEJ, Paris, 1998,226 p. Sur la valorisation des terres nouvellement
conquises, BAKRE M. et
al.,
L’Égypte et le haut barrage d’Assouan, Presses de l’université, SaintÉtienne, 1980,182 p.
[13]
Un feddan = 0,42 hectare.
[14]
AYEB H., « Gestion technique et sociale de l’eau et aménagement du territoire en Égypte »,
in
RIVIÈRE -HONEGGER A. et RUF T. (dir.), « Approches sociales de l’irrigation et de la gestion de l’eau »,
Territoires en mutations, n° 7, CNRS, Montpellier, 2000, p. 121-138.
[15]
SIVIGNON M., « La question de l’eau en Grèce »,
in DRAIN M. (dir.), « Les conflits pour l’eau
en Europe méditerranéenne »,
op. cit., p. 199-233.
[16]
BROCHIER -PUIG J., « Modes d’organisation et modalités d’accès à l’eau dans les périmètres irrigués privés sur forages illicites : cas des nomades sédentarisés à El-Faouar (Tunisie)»,
in RIVIÈRE -
HONEGGER A. et RUF T. (dir.), « Approches sociales de l’irrigation et de la gestion de l’eau », p. 203-218.
[17]
Mise au point dans MUTIN A.,
L’Eau dans le monde arabe, Ellipses, Paris, 2000,156 p.
[18]
SIVIGNON M.,
op. cit.
[19]
AMZERT M., « L’eau, l’économie, la politique »,
in Marié et
al., Cultures, stratégies et usages
de l’eau, op. cit., p. 81-108.
[20]
MARTIN J. (dir.), « L’eau et la ville dans les pays du bassin méditerranéen et de la mer Noire »,
Urbama, Tours, fasc. de recherche n° 22,1991,312 p.
[21]
Outre AYEB H. ( 1998) et MUTIN G. ( 2000), WORLD BANK,
From Scarcity to Security : Averting a Water Crisis the Middle East and North Africa, Washington, 1994,476 p.; BULLOCH J. et DARWICH
A.,
Water Wars, Coming Conflicts in the Middle-East, Golanz, Londres, 1993,237 p.; FERRAGINA E.,
L’acqua nei paesi mediterranei, Il Mulino, Bologne, 1998,275 p.; MAJZOUB T.,
Les Fleuves du
Moyen-Orient, L’Harmattan, Paris, 1994,276 p.
[22]
Sur les problèmes spécifiques du Nil, HOWELL P. H. et ALLAN J. A.,
The Nile, Sharing a
Scarce Resource, University Press, Cambridge, 1994,391 p.
[23]
Tanzanie, Ouganda, Rwanda, Burundi, Kenya, Zaïre, Éthiopie, Érythrée, Soudan, Égypte.
[24]
Sur les problèmes spécifiques du Tigre et de l’Euphrate, OLCAY ÜNVER H., « South-eastern
Anatolia Integrated Development Project Turkey : an Overview of Issues of Sustainibility »,
Water
Resources Development, 13/2,1997, p. 187-207.
[25]
Débits mesurés aux frontières avec la Syrie (Euphrate) et l’Irak (Tigre).
[26]
Outre les ouvrages de HAYEB, FERRAGINA, MAJZOUB ET MUTIN : BULLOCH J.,
Water Wars, Gollance, Londres, 1996; FISCHER M., « The Economics of Water Dispute Resolution, Project Evaluation and Management, an Application to Middle-East »,
Water Resources Development, 11/4,1995;
KLIOT N.,
Water Resources and Conflicts in the Middle-East, Routledge, Londres; Lowi M.,
Water
and Power, Cambridge Univ. Press, Cambridge, 1993.
[27]
La position de cette commission est exposée dans SIRONNEAU J.,
L’Eau, nouvel enjeu stratégique mondial, Economica, Paris, 1996,108 p.