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Hérodote

2002/1 (N°104)

  • Pages : 222
  • ISBN : 2707136379
  • DOI : 10.3917/her.104.0119
  • Éditeur : La Découverte


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L’armée est un acteur central de l’histoire politique de la Russie contemporaine. Par ses actions et les mobilisations qu’elle provoque, elle est à la croisée des tensions entre autoritarisme et démocratie, entre libéralisme et dirigisme, entre collectivisme et individualisme qui traversent l’État et la société russes après la chute de l’URSS. Son comportement est déterminant lors de l’affrontement des légitimités soviétique et russe (en août 1991), des légitimités parlementaire et présidentielle (en octobre 1993) puis des légitimités centrale et fédérale (guerre en Tchétchénie). D’un côté, la création de l’armée permet à la Russie de se constituer en État à part entière et de succéder à l’URSS. Dans la sociologie historique occidentale, la monopolisation du pouvoir militaire par le pouvoir politique est au fondement de l’existence des États modernes. La Russie n’échappe pas à cette analyse. Plus encore, « l’armée est historiquement au cœur de l’État russe », estime Roger D. Markwick [1]  Roger D. MARKWICK, « What Kind of State is the Russian... [1] . À partir de 1993, l’armée contribue au renforcement de l’État et à la présidentialisation de son régime politique. D’un autre côté, le fonctionnement de l’armée, qui n’a pas été réformé dans son esprit, suscite des réactions qui participent de l’affaiblissement du pouvoir central : la démilitarisation de l’économie, la valorisation des droits individuels et la fédéralisation posent la question de l’émergence d’une société marchande et civile face au militaire, et donc face à l’État. L’institution militaire est à la croisée de deux chemins. En plein affaiblissement, elle reste investie d’un idéal de puissance.

L’armée, le centre, l’autorité

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D’août 1991 jusqu’en mai 1992, les dirigeants russes nouvellement élus s’interrogent sur la création d’une armée nationale. Une telle création semble constituer l’aboutissement logique du processus de légitimation qu’ils ont engagé face aux autorités soviétiques. Pourtant, les débats et les décisions de l’époque laissent voir leurs hésitations politiques. En effet, après août 1991, l’armée soviétique, par sa composition et son fonctionnement, ne constitue pas un obstacle à l’affirmation de l’identité nationale russe. Elle sert ses intérêts stratégiques et politiques. Sa disparition est imposée par les nouveaux États indépendants. Elle est subie, plus que voulue, par la Russie.

Armée et refondation étatique

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À la fin des années quatre-vingt, les dirigeants russes, réunis autour de Boris Eltsine, leur leader charismatique, réclament des pouvoirs accrus pour la RSFSR. Ces demandes concernent les domaines politique, économique, social ou culturel. Elles ne concernent pas l’armée. Alors que les autres républiques fédérées de l’Union s’intéressent politiquement aux questions militaires (les trois États baltes et l’Azerbaïdjan demandent le départ des troupes soviétiques stationnées sur leur territoire, l’Ukraine souhaite nationaliser les troupes soviétiques se trouvant à l’intérieur de ses frontières), le désintérêt russe pour cette question marque l’ambiguïté politique liée à la définition du nouvel État. Les responsables russes souhaitent avant tout un rééquilibrage des pouvoirs au sein de l’URSS. La république fédérée de Russie ne manifeste à aucun moment la volonté de s’approprier les forces armées soviétiques. Les nouveaux responsables russes, Eltsine en tête, estiment que l’armée doit rester unifiée. De décembre 1991 à mai 1992, une fois la disparition de l’URSS actée, ils militent en faveur du maintien de forces armées communes dans la Communauté des États indépendants (CEI) nouvellement créée. Leur méfiance à l’égard d’un démantèlement de la force armée a plusieurs justifications objectives : l’arme nucléaire, qui suppose un contrôle unique, est dispersée dans plusieurs républiques; il est difficile de partager des forces conventionnelles qui ont toujours été intégrées; la situation stratégique de la Russie est défavorable car, jusqu’alors située à l’arrière des frontières, elle hérite de troupes et de matériels de réserve.

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À ces arguments opérationnels s’ajoutent des justifications politiques et sociales, qui, pour n’être pas clairement exprimées, n’en sont pas moins réelles. Premièrement, le haut commandement de l’armée soviétique est majoritairement constitué d’officiers russes. La prise de contrôle de cette institution ne constitue donc pas un enjeu national. Deuxièmement, durant le putsch d’août 1991, l’armée soviétique a manifesté sa loyauté politique à l’égard d’Eltsine et des réformateurs russes. Alors que le ministre de la Défense de l’URSS participait aux activités du Comité d’État à l’état d’urgence, les principaux commandants lui ont désobéi et ont choisi de soutenir le président russe nouvellement élu. Après août 1991, la prise de contrôle politique de l’armée ne constitue plus un enjeu pour les dirigeants de la RSFSR. BorisEltsine place des officiers qui lui sont proches au sein des structures de défense soviétiques. Troisièmement, l’armée est un instrument de socialisation politique et culturelle. Depuis la Seconde Guerre mondiale, elle contribue à la diffusion de l’idéologie communiste mais aussi de la langue russe parmi les conscrits de toute l’URSS [2]  Comme le souligne EllenJONES, « sous Brejnev, l’armée... [2] . Son contrôle ne représente donc pas un enjeu culturel.

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En clair, les dirigeants russes souhaitent séparer l’autorité politique (exercée sur le territoire de la Russie) et l’organisation militaire (réunissant les républiques de l’ex-URSS). Cette dissociation est inconciliable avec le principe de l’État souverain tel que l’entendent les partenaires de la Russie, qui suppose la mise en adéquation des instruments de la violence et du territoire sur lequel s’exerce souverainement leur action. La création d’une armée russe est imposée par défaut, par le refus des nouvelles républiques indépendantes de rester unies militairement. Elle marque la transformation de la RSFSR en État souverain et traduit aussi son renoncement à la domination politique russe multiséculaire sur des territoires conquis par la violence. Considérée comme l’héritière de l’URSS, la Russie s’engage à rapatrier sur son territoire les forces armées stationnées hors des frontières de l’ex-URSS ainsi que celles se trouvant dans certaines anciennes républiques soviétiques. L’armée russe regroupe ainsi toutes les troupes stationnées en Allemagne, en Pologne, à Cuba, dans les pays baltes [3]  Le retrait des troupes soviétiques constitue un enjeu... [3] , en Transcaucasie et en Moldavie. La Russie s’approprie toutes les flottes ex-soviétiques (à l’exception de la flotte de la mer Noire, dont le partage est un des éléments essentiels du conflit russo-ukrainien) et la flottille de la Caspienne. La Russie hérite d’une armée forte d’environ 3 millions d’hommes. À l’image de l’organisation soviétique, il s’agit d’une armée massive de conscription, organisée en cinq armes : armée de terre, armée de l’air, marine, forces de fusées stratégiques et défense antiaérienne. Le rapatriement des soldats de l’étranger et la réorganisation militaire du territoire marquent définitivement la création du nouvel État. La Russie est reconnue comme un partenaire militaire à part entière sur la scène internationale. Elle s’engage à respecter les traités de désarmement signés par l’URSS.

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La gestion de l’héritage nucléaire soviétique est confiée à la Russie. En 1992, quatre des nouveaux États issus de l’URSS (la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan) héritent de missiles nucléaires. Les premiers accords et traités signés dans le cadre de la CEI en 1991 et 1992 portent essentiellement sur le contrôle de ces armements nucléaires stratégiques (Minsk, 3 décembre 1991) et sur le maintien d’un commandement unifié des forces stratégiques de la CEI (Minsk, 14 février 1992). La dissémination du nucléaire militaire entre plusieurs mains suscite l’inquiétude des démocraties occidentales, qui souhaitent la concentration du pouvoir militaire soviétique entre les mains de l’État russe. Dès août 1991, les Occidentaux veulent savoir dans quelles mains se trouve la valise nucléaire. Comme le soulignent Bertrand Badie et Marie-Claire Smouts, « le double postulat de l’acteur rationnel et de la personnification de l’État sur lequel repose la dissuasion nucléaire est mis ouvertement à l’épreuve depuis août 1991. Le bon usage de l’arme nucléaire, faite précisément pour qu’on n’ait pas à s’en servir, suppose un mécanisme de décision centralisé, une autorité responsable, un calcul rationnel. La situation d’incertitude causée par l’effondrement des structures d’autorité de la plus grande puissance nucléaire en Europe suscite les plus vives inquiétudes [4]  Bertrand BADIE et Marie-Claude SMOUTS, Le Retournement... [4]  ». En décembre 1991, le bouton nucléaire est transmis par Mikhaïl Gorbatchev à Boris Eltsine. La Russie devient le successeur de l’URSS et l’héritière unique du statut de puissance nucléaire et du siège permanent de l’Union soviétique au Conseil de sécurité des Nations unies. La centralisation du nucléaire en Russie a des répercussions sur l’organisation du pouvoir politique. Comme le souligne Dominique Colas, « supposons que la possession de certains types de forces de destruction implique l’existence de certains rapports politiques. De la même façon que Marx a dit qu’avec le moulin à eau on a le suzerain et le vassal et qu’avec la machine à vapeur on a le bourgeois et le prolétaire, on pourrait dire qu’avec le cheval et le cavalier on a l’aristocratie, et qu’avec l’arc et la flèche on a le fantassin et la démocratie, ou avec l’arme atomique, le pouvoir personnel, présidentiel ou autoritaire [5]  Dominique COLAS, Sociologie politique, PUF, Paris,... [5]  ».

Armée et centralisation politique

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Pour contrôler l’armée, le pouvoir politique russe institue un système de direction centralisé. Le Président est le commandant en chef suprême des forces armées. Il définit la politique militaire qui est ensuite appliquée par le ministère de la Défense. Comment cette centralisation, induite par la gestion de l’armée, peut-elle s’accommoder de la démocratie, de la séparation des pouvoirs et de l’État de droit, à l’honneur en Russieen 1991-1992 ?Pour répondre à ce dilemme, les dirigeants russes se tournent vers l’exemple occidental. En URSS, la forte imbrication des sphères politique et militaire était au fondement de l’autoritarisme. En 1992, la démocratisation des relations civilo-militaires, sur le modèle occidental, est officiellement soutenue par les nouveaux responsables politiques russes. D’un point de vue théorique, l’organisation des relations entre l’armée et le pouvoir (relations civilo-militaires) constitue un élément de définition de l’identité politique des États. Les chercheurs occidentaux ont longtemps considéré que l’organisation des relations civilo-militaires était radicalement différente en URSS et dans les démocraties occidentales. Conformément au paradigme élaboré par Samuel Huntington dans les années cinquante [6]  Et notamment dans son ouvrage The Soldier and the State :... [6] , ils définissent deux types idéaux de relations civilo-militaires : dans les démocraties populaires, les pouvoirs militaires et politiques sont fortement imbriqués. Les militaires siègent dans les instances de prise de décisions civiles tandis que des commissaires politiques sont placés au sein de l’armée pour assurer sa soumission au régime communiste. Ce type de relation est qualifié de « contrôle subjectif ». À l’inverse, dans les démocraties occidentales, le pouvoir politique monopolise l’élaboration des décisions de défense mais reconnaît que l’armée dispose d’une autonomie professionnelle dans leur application. Ce type de relation est qualifié de « contrôle objectif ». Si l’on suit ce modèle, la transition démocratique en Russie dans le domaine des relations civilo-militaires semble donc se résumer au passage de la première forme d’organisation (contrôle civilo-militaire subjectif) à la seconde (contrôle civilomilitaire objectif) et à l’instauration d’une séparation des sphères civile et militaire. Cette séparation peut prendre des formes institutionnelles variées : suppression des commissaires politiques dans l’armée, retrait des militaires de la vie politique, nomination d’un ministre de la Défense civil, partage des compétences des pouvoirs exécutif et législatif sur l’armée. Le passage de l’une des formes d’organisation à l’autre est présenté comme l’un des déterminants d’une réussite de la démocratisation de la Russie.

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Les transformations de la fin des années quatre-vingt ont semblé correspondre aux prescriptions démocratiques des observateurs occidentaux. La suppression des commissaires politiques par MikhaïlGorbatchev, après le putsch d’août 1991, marque le premier pas vers une démocratisation des relations civilo-militaires. Les commissaires politiques avaient été institués dans l’armée soviétique après la révolution de 1917. Ils étaient chargés de s’assurer de la fidélité des officiers et des soldats au régime bolchevique. En supprimant cette institution caractéristique de l’autoritarisme soviétique, Gorbatchev semble ouvrir la voie à une transition démocratique dans les forces armées. Les réformes institutionnelles et politiques, engagées au cours de l’année 1992 par les dirigeants russes, semblent poursuivre la démocratisation gorbatchévienne. La nomination d’un ministre de la Défense civil est évoquée à plusieurs reprises au début de l’année 1992. Elle semble acceptée mais est temporairement reportée pour des raisons d’opportunité. Au printemps 1992, le général Volkogonov, président de la Commission d’État pour la création du ministère de la Défense, explique : « Je suis personnellement favorable à ce que le ministère russe de la Défense soit une administration civile et que toutes les directions opérationnelles soient transférées à l’état-major général. [...] Durant la première année, le ministre de la Défense russe peut être un militaire. Ensuite, il faudra peut-être décider de nommer un civil [7]  Interview du général de corps d’armée D. Volkogonov,... [7] . » La « civilianisation » du ministère de la Défense est un objectif politique reconnu par les dirigeants russes. Concernant le partage des pouvoirs sur l’armée, de nouvelles lois militaires sont votées par le Parlement russe en 1992 et 1993. Elles définissent les compétences respectives du pouvoir exécutif et législatif sur l’armée : le Président définit la politique militaire tandis que le Parlement vote le budget de défense. Formellement, la Russie s’oriente vers la constitution de relations civilo-militaires de type démocratique.

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Cette volonté de réforme des relations civilo-militaires s’atténue au fil de l’exercice du pouvoir par les dirigeants russes. Les difficultés économiques, les inquiétudes sociales et le développement des tensions avec le Parlement conduisent les membres de l’exécutif à envisager l’armée comme une ressource politique. En 1993, le bombardement du Parlement par l’armée constitue un tournant déterminant. L’armée applique l’ordre du Président, qui lui commande de bombarder l’immeuble où se sont retranchés les députés. Cette intervention met en cause la séparation des pouvoirs sur l’armée en démontrant sa seule loyauté à l’égard du pouvoir exécutif. Elle contribue à l’évolution du régime politique russe. À l’issue de la dissolution du Parlement, une doctrine militaire est adoptée en novembre 1993. Ce texte général introduit une disposition importante : le Président obtient le droit de décider de l’intervention de formations armées sur le territoire russe. La nouvelle Constitution, adoptée en décembre 1993, donne la prépondérance au Président dans le contrôle et le commandement de l’armée. Elle est complétée par des actes législatifs. Par un décret du 21 décembre 1993, BorisEltsine prend de force le contrôle de trois ministères, dont le celui de la Défense. En 1996, une nouvelle loi sur la défense indique que le ministère de la Défense n’applique que les décisions prises par le Président.

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Les relations civilo-militaires aujourd’hui en Russie empruntent à la fois à l’exemple occidental et aux traditions soviétiques. Conformément à l’exemple démocratique, des débats autour de la politique militaire sont tolérés. Les opposants à la politique militaire gouvernementale, qui s’expriment au Parlement ou au sein des mouvements associatifs, peuvent faire entendre leur voix. Cependant, dans la sphère militaire, la tradition autoritaire reste fortement présente, en assonance avec les demandes des autorités militaires mêmes. Une personne unique, le Président, est placée au sommet de la hiérarchie militaire et décide seule de son utilisation. Les militaires restent impliqués dans la définition de la politique de défense et dans sa mise en œuvre. À la Douma comme au Conseil de la fédération, les députés membres du Comité de la défense sont majoritairement d’anciens généraux.

L’armée, une institution totale

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À partir de 1993, l’utilisation de l’armée en politique intérieure introduit des logiques de marchandage entre le pouvoir politique et le ministère de la Défense, qui gênent la mise en place d’une véritable réforme. Soucieux de conserver le soutien de l’armée, le Président consent aux autorités militaires la conservation de leur organisation antérieure. De 1992 à 2001, les ministres de la Défense successifs de l’URSS sont des généraux formés à l’époque soviétique. Bien que l’idée de la nomination d’un ministre de la Défense civile ait été envisagée en 1992, Boris Eltsine ne se résout pas à appliquer cette idée, qui irrite les militaires. Ce n’est qu’en 2001 que le président Poutine nomme un civil au ministère de la Défense. Cette « civilianisation » est plus symbolique que réelle. Le nouveau ministre, Sergueï Ivanov, est un ancien général du Service fédéral de sécurité (FSB), passé dans le civil quelques semaines avant sa nomination et bien connu des militaires pour avoir dirigé le Conseil de sécurité de la Russie. Sa nomination est orchestrée par Vladimir Poutine et valorisée comme un signe de modernité politique. Elle peut aussi être comprise comme un retour des services de sécurité et comme une tentative pour restaurer un contrôle direct du pouvoir politique au sein de l’armée.

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En dépit des évolutions intervenues dans le pays, les autorités politiques reconnaissent au ministère de la Défense une pleine autonomie dans la gestion de ses effectifs. Les responsables militaires ne sont pas tenus d’ouvrir leur institution vers la société civile et d’y reconnaître les droits individuels de chaque citoyen. Les autorités militaires insistent au contraire sur le devoir patriotique qui pèse sur chaque membre de la communauté nationale. Ils s’opposent à la reconnaissance de l’objection de conscience et à l’instauration d’un service civil alternatif. À l’intérieur de l’armée, comme dans tous les pays, des règles légales régissent le comportement des soldats. En Russie comme en URSS, elles reprennent les principes classiques d’organisation des casernes. Le nouveau règlement disciplinaire, qui entre en vigueur au 1er juillet 1994, change peu par rapport au règlement soviétique. Le préambule et les citations de Lénine sont supprimés mais le corps du texte reste sensiblement le même. Le règlement précise que « l’ordre du commandant [chef] doit être rempli sans objection, précisément et en temps voulu. Le militaire qui reçoit un ordre répond “À vos ordres” puis l’accomplit [8]  Ministerstvo oborony Rossijskoj Federacii, 1996, p... [8]  ». L’obéissance absolue du subordonné au chef est rappelée en permanence dans les publications militaires. Ce qui différencie l’armée russe des armées occidentales, c’est, au-delà du règlement disciplinaire, qui peut être qualifié de légal et de rationnel, les pratiques violentes régissant les relations entre les hommes dans les casernes. Fondées sur la soumission traditionnelle des plus jeunes aux plus âgés, elles créent une atmosphère de peur et d’arbitraire au sein de l’institution. Elles renforcent le caractère total des exigences de l’autorité militaire à l’égard de ses subordonnés.

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Les réformes structurelles, qui sont entreprises après la chute de l’URSS, n’affectent pas l’« esprit » de l’institution. La nature des menaces auxquelles l’armée doit faire face change. La Conception de la sécurité nationale (adoptée en janvier 2000), la doctrine militaire (avril 2000) et la Conception de la politique étrangère (juin 2000) affirment que la menace d’agression majeure directe contre la Russie est en déclin. En revanche, les menaces liées à l’émergence de conflits locaux aux frontières méridionales de la Russie sont en développement. Pour lutter contre ces dernières, des aménagements institutionnels sont entrepris. La doctrine militaire préconise la création de groupements armés mixtes, réunissant des militaires, des policiers et des gardes-frontières. Poutine renforce les missions des troupes de gardes-frontières et du ministère de l’Intérieur. L’institution militaire est concurrencée par l’apparition de formations destinées à maintenir l’ordre à l’intérieur même du pays. Issues du KGB, les forces de gardes-frontières se constituent en administration indépendante. Elles comptent 140 000 hommes en 2000 [9]  The Military Balance 2000-2001, Oxford University Press,... [9] . Les troupes du ministère de l’Intérieur en regroupent autant et se développent pour mener des missions de maintien de l’ordre élargi. Pour ne prendre qu’un exemple récent, en août 2001, le responsable du ministère de l’Intérieur à Moscou, Vladimir Pronine, propose que les nouveaux conscrits ne soient pas incorporés dans l’armée mais dans les rangs de la police de Moscou, qui manque de personnel [10]  RFERL Security Watch, vol. 2, n° 32,22 août 2001. [10] . L’accroissement des enjeux de sécurité intérieure oriente la réforme de l’armée. Le ministère de la Défense lance, dès 1992, un programme de réforme des forces armées, suivi, jusqu’en 2001, de nombreux projets semblables, appliqués partiellement voire oubliés dès que signés. Au terme de dix ans de réformes militaires, les effectifs ont fortement baissé. L’armée compte aujourd’hui 1 million d’hommes environ et devrait passer à 850 000 hommes en 2003. D’un point de vue macropolitique, la démobilisation engagée à l’issue de la guerre froide semble réussie. Cette diminution des effectifs s’accompagne d’une réduction du nombre d’armes au sein de l’armée. En 1997, l’armée russe passe de cinq à quatre armes. Les forces de défense antiaériennes disparaissent et fusionnent avec l’armée de l’air. En 2001, les troupes de fusées stratégiques sont supprimées. L’organisation de l’armée russe se conforme techniquement à celle des forces occidentales. Elle comprend désormais trois armes : terre, air, mer. Ces réductions correspondent au souhait du président Poutine de constituer une armée compacte et adaptée aux capacités économiques du pays. Elles ne sont cependant pas le signe d’une démilitarisation du pays. Le déclin des effectifs du ministère de la Défense s’accompagne d’une augmentation de ceux des autres agences de sécurité. Le conflit en Tchétchénie contribue à brouiller les évolutions. Pour éviter de reconnaître qu’il s’agit d’une véritable guerre, les autorités russes transforment les troupes du ministère de l’Intérieur en véritable armée équipée de matériel lourd. À l’intérieur de l’armée, les contraintes qui pèsent sur les soldats ne sont pas atténuées.

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Au niveau régional, pour s’adapter au territoire de la RSFSR, les responsables russes tentent de réformer les régions militaires. Cette politique est formellement conçue comme une déconcentration du pouvoir du ministère de la Défense vers les régions, qui ne laisse pas de place à l’autonomie régionale. À la chute de l’URSS, le territoire russe est divisé en huit régions militaires (Saint-Pétersbourg, Moscou, Nord-Caucase, Volga, Sibérie, Extrême-Orient, Oural, Transbaïkalie). Aux régions militaires s’ajoute une entité à part : l’oblast de Kaliningrad. Ce dernier constitue un avant-poste russe fortement militarisé sur la mer Baltique. Il est perçu comme le dernier bastion de la Russie à sa frontière occidentale. En 1998, le nombre de régions militaires passe de huit à sept. Le ministre de la Défense, I. Sergeev, transmet des capacités opérationnelles et stratégiques aux commandants de ces régions. En 2001, les régions militaires de la Volga et de l’Oural fusionnent. Une tendance à l’agrandissement territorial des régions militaires est donc observable. Ce choix est justifié par des arguments économiques (volonté de réduire les coûts de fonctionnement des commandements régionaux). L’armée russe vit une transformation organisationnelle mais pas de réforme idéologique. Les mêmes principes de centralisation, de hiérarchie et d’autorité fondent son organisation.

L’armée, le local, l’informalité

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Entre 1992 et 2001, dans la Russie « d’en bas », l’armée, héritée de l’URSS, vit en contradiction avec les évolutions économiques et sociales du pays. L’heure est à la conversion du complexe militaro-industriel, à la création de mouvements de défense des soldats, à la libéralisation des comportements individuels et marchands, or l’armée n’a pas fait l’objet d’une réforme de son organisation et reste une institution à prétention totalitaire. Face à elle, des mouvements sociaux et des mobilisations individuelles se développent sur l’ensemble du territoire. Ces évolutions touchent l’organisation des régions militaires, la vie des casernes et le comportement des simples soldats. Confinées dans le domaine de l’informel et de l’illégal, ignorées des autorités publiques, elles produisent des modifications inattendues au sein de l’armée.

Le patrimonialisme

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En 1991-1992, la démilitarisation de l’économie et de la société constitue un enjeu important pour la transformation politique de la Russie. L’organisation de l’URSS était tout entière tournée vers la satisfaction des besoins militaires du pays, conduisant certains observateurs à parler d’« économie mobilisée », voire de « société mobilisée ». Les activités de défense absorbaient de 75% à 80% du budget total consacré à la recherche et au développement et s’accompagnaient d’une forte militarisation de la science. L’industrie de défense assurait plus de la moitié de l’activité productive totale [11]  Thierry MALLERET et Murielle DELAPORTE, L’Armée rouge... [11] . À partir de 1989, la priorité accordée au système militaire est présentée comme l’une des causes des difficultés économiques de l’URSS. Les autorités soviétiques estiment que la diminution du budget de la défense est un préalable indispensable à la réforme économique [12]  Ibid., p. 166. [12] . La conversion du secteur militaire devient le mot d’ordre. Les budgets alloués au ministère de la Défense sont fortement réduits. Ils passent de 4,7% du PIB en 1992 à 2,6% en 2000 [13]  The Military Balance 2000-2001, op. cit., p. 116. [13] . Le 1er septembre 2001, Vladimir Poutine annonce que, pour la première fois dans l’histoire de la Russie, l’État dépense plus pour l’éducation que pour la défense [14]  RFERL Newsline, 4 septembre 2001, http :// www. rferl.... [14] . Ces chiffres et ces déclarations doivent être accueillis avec précaution. Comme le soulignent certains observateurs, « le budget militaire n’est pas transparent et la société civile ne peut pas contrôler de manière effective les structures armées [15]  Nezavissimoe voennoe obozrenie, 7-13 septembre 2001,... [15]  ». En dépit de ces restrictions, une diminution des budgets militaires est indéniable par rapport à la période soviétique.

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En l’absence de réforme réelle, la réduction des budgets militaires produit des effets indésirables. Vers 1995-1996, le paiement des soldes a souvent atteint plusieurs mois de retard. Les conditions de logement de nombreux officiers sont précaires et les programmes de relogement engagés par l’État depuis 1992 ne permettent pas de leur fournir un toit. Cette situation contraste avec le niveau de vie élevé que connaissaient les militaires à l’époque soviétique. Le déclin de leurs ressources n’en est que plus durement ressenti. La désorganisation des forces armées et la dégradation du niveau de vie de leurs membres contribuent au développement de nouveaux comportements au sein de cette institution et au sein de l’État russe plus généralement. Dès 1992, la désorganisation des forces armées s’accompagne d’un accroissement de la corruption et de la criminalité. Le rapatriement sur le sol russe des troupes de l’étranger constitue le premier élément de confusion entre les sphères marchande et publique. Le rapatriement des troupes de l’ex-RDA en donne l’illustration la plus claire. Le ZGV (Groupe des troupes occidentales), stationné en RDA, regroupait des hommes, des infrastructures et des matériels en nombre important. Leur retrait donne lieu à des transactions économiques à la légalité douteuse. Des scandales de corruption, touchant le ministère de la Défense russe, éclatent en 1994. Le ministre russe aurait directement bénéficié d’avantages financiers liés à la vente d’avoirs militaires soviétiques en ex-RDA. Le rapatriement, par les échanges et les déplacements de biens qu’il entraîne, constitue un facteur important de développement de la corruption dans la sphère militaire. Il n’est pas le seul. La vente de matériel militaire est une grande source de malversations en Russie même. Les scandales financiers qui y sont liés sont une constante de l’histoire récente. En mai 2001, la reconnaissance de ces malversations prend même un tour officiel. Selon un rapport de la Cour des comptes, le ministère de la Défense aurait utilisé à contre-emploi 50 millions de dollars en 2000. Les plus gros détournements auraient été constatés dans le domaine de la coopération militaire internationale [16]  RFERL Security Watch, vol. 2, n° 22,4 juin 2001. L’intégralité... [16] . En effet, la Direction de la coopération internationale du ministère de la Défense est autorisée à vendre à l’étranger des matériels militaires inutilisés par l’armée russe et dispose ainsi de ressources en devises. Ces ressources auraient ensuite été mal contrôlées et auraient en partie disparu. Là encore, les chiffres sont difficiles à vérifier et les accusations de corruption sont parfois le fruit de concurrences politiques et institutionnelles. Cependant, les informations et les rumeurs sur l’enrichissement indu des officiers dans les échelons supérieurs du pouvoir militaire contribuent à la diffusion de ces pratiques aux niveaux subalternes. Les officiers et les soldats sur le terrain se sentent moralement exonérés en comparaison avec le comportement de leurs supérieurs. Leurs difficultés économiques et sociales les conduisent à adopter des stratégies de survie qui enfreignent les règles légales. Ils parviennent à arrondir leurs revenus en vendant des biens militaires (armes et munitions, mais aussi carburants, vêtements [17]  Le quotidien Komsomolskaâ Pravda du 28 août 2001 affirme... [17] ...). Certains militaires exercent plusieurs activités en parallèle ou utilisent les infrastructures de l’armée pour développer leurs propres affaires. Comme le souligne V. Serebriannikov, « l’absence catastrophique deprotection sociale de toutes les catégories de militaires, associée à l’absence de définition des différentes formes de propriété des biens, conduit à une hausse des pillages et à la formation de couches intermédiaires claniques et corrompues parmi les officiers, à la commercialisation d’une partie des avoirs militaires [18]  V. SEREBRIANNIKOV et Û. I. DERÛGIN, Sociologia armii... [18]  ». Ces pratiques favorisent la constitution d’un pouvoir fondé non sur le droit et la justice mais sur le patrimonialisme et les réseaux. L’introduction anarchique de pratiques marchandes dans l’armée contribue à sa désorganisation et à son affaiblissement. Elle contribue à l’échec des politiques publiques de réforme militaire. Ces pratiques ne concernent pas seulement une armée démobilisée et en paix. Elles se nourrissent aussi de la guerre. Au printemps 2001, le journal Novaya Gazeta publie des documents sur la corruption des contractants militaires impliqués dans le conflit tchétchène. Ces documents contribuent à montrer les conflits d’intérêts économiques et politiques qui se développent autour de la guerre.

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L’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, en mars 2000, a réveillé l’espoir des militaires. Le nouveau président a promis une augmentation des soldes dès janvier 2002. En juin 2001, il a annoncé un alignement des salaires militaires sur les salaires des autres fonctionnaires. Mais la mesure, qui devait donc permettre un rattrapage desrémunérations militaires, a finalement été repoussée à janvier 2003, refroidissant l’enthousiasme de l’armée pour le nouveau président [19]  RFERL Security Watch, vol. 2, n° 32,22 août 2001. [19] .

L’insoumission

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Dans la société russe, dès la fin des années quatre-vingt, la libéralisation politique soutenue par Gorbatchev conduit à une remise en cause de la place occupée par l’armée dans l’organisation du pays. La libéralisation de la presse amène des révélations sur les tortures subies par les jeunes appelés durant leur service militaire. Les violences commises au sein de l’institution militaire (la dedovchtchina) sont dénoncées au grand jour. La réforme du fonctionnement de l’armée devient un thème central du débat public. En 1990, Gorbatchev réduit la durée du service militaire, qui passe de deux ans à un an et demi dans l’armée de terre. La défense des jeunes et des soldats est assurée par des mouvements associatifs qui se créent à la fin de la période gorbatchévienne. Des comités de mères de soldats demandent l’amélioration du niveau de vie des conscrits, le droit au service civil alternatif, la suppression des bataillons disciplinaires... Leurs revendications sont soutenues par les autorités. Mikhaïl Gorbatchev annonce la suppression des bataillons de construction (stroibat). Boris Eltsine soutient certaines demandes des mères de soldats. En 1993, le droit au service civil alternatif est inscrit dans la Constitution russe. Cependant, depuis 1993, aucune loi d’application des dispositions constitutionnelles sur le service civil alternatif n’a été adoptée. Ce dernier reste officiellement illégal. En 1994, le déclenchement de la guerre en Tchétchénie s’accompagne de l’envoi de nombreux jeunes conscrits sur le front. Les comités de mères de soldats s’insurgent mais restent impuissants. À Moscou et à Saint-Pétersbourg, les jeunes Russes choisissent massivement l’insoumission face à l’armée. Chaque année, environ 30000 d’entre eux sur un total de 400000 appelés refusent de se rendre au commissariat militaire. De plus, de nombreux jeunes obtiennent ou achètent le droit d’échapper au service militaire : fausses inscriptions à l’université, faux certificats médicaux... Les mouvements de mères de soldats perdent de l’influence auprès des autorités politiques. Leurs relations avec le président Eltsine se détériorent. Depuis l’élection de Poutine, cette tendance se poursuit. En septembre 2001, V. Melnikova, responsable du Comité des mères de soldats de Moscou, cesse de siéger au sein de la Commission des grâces présidentielles, à la suite de l’oukase de Vladimir Poutine modifiant la composition de cette commission [20]  Information reprise par Boris KLIN, « Prezident naznacil... [20] . Le déclin de l’influence des mères de soldats auprès du pouvoir politique s’accompagne d’une volonté publique manifeste de redonner à l’armée son rôle social. Poutine insiste sur les missions d’éducation patriotique confiées à l’armée. Par un décret de décembre 1999, il renforce la formation patriotique dans les écoles. Ses décisions semblent mettre un terme officiel aux processus de démi-litarisation de la société engagés par Mikhaïl Gorbatchev dix ans plus tôt.

La dissymétrie

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Pour résoudre les problèmes d’organisation liés au déclin des financements publics, les autorités militaires incitent les régions russes à participer à l’entretien des forces stationnées sur leur territoire. Les sujets de la fédération réagissent différemment à ces demandes. Dans le champ militaire, les républiques du Tatarstan et de Tchétchénie sont politiquement les plus actives. En 1990, le Tatarstan déclare sa souveraineté, demande la création d’une confédération et envisage la création d’une garde nationale. À la même époque, les dirigeants tchétchènes commencent à constituer leur propre armée. En 1992, le Tatarstan et la Tchétchénie refusent de signer le Traité fédéral. Leur chemin commun s’arrête là. Alors que le Tatarstan choisit la voie de la négociation et de la bilatéralité pour faire valoir ses revendications, la Tchétchénie et le pouvoir central russe ne parviennent pas à négocier et s’engagent dans la guerre. Le 5 mars 1994, le Tatarstan signe un accord sur l’armée avec le pouvoir central et obtient de participer à la définitionde la politique militaire sur son territoire. En avril 1999, le président tatar s’oppose à l’envoi de volontaires tatars en Yougoslavie. En septembre 1999, le Parlement tatar suspend la conscription dans les forces armées russes en raison de la reprise de la guerre en Tchétchénie. La situation de l’armée russe au Tatarstan est dépendante de considérations politiques.

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Plus souvent, la dissymétrie militaire qui se développe est liée à des déterminants économiques. La réorganisation du territoire intervient dans un contexte financier défavorable à la défense. Les attributions budgétaires destinées à l’entretien des garnisons diminuent et sont souvent en partie détournées au niveau central. Dans les régions, les autorités militaires parent aux pénuries et aux difficultés du ravitaillement en passant des accords avec les autorités régionales. En échange de services, elles obtiennent des subsides locaux proportionnels à la richesse du territoire où elles se trouvent. La situation des soldats, leur niveau de vie, leur équipement varient en fonction des régions. L’Extrême-Orient et la Sibérie sont réputés pour la dureté du service alors que les régions centrales du pays, plus riches, participent davantage à l’entretien de l’armée.

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Cette régionalisation de l’organisation militaire est un facteur de désorganisation. La région militaire du Nord-Caucase (SKVO) est ainsi l’une des plus grandes subdivisions militaires de Russie. Elle regroupe près de 100 000 hommes répartis dans 13 sujets de la fédération. En Tchétchénie, pourtant, les troupes du SKVO ne représentent que 18% des effectifs engagés (les 82% restants viennent des autres régions militaires). En 2000, un contrôle de la Cour des comptes met au jour les dérives financières qui obèrent le fonctionnement du SKVO. Les approvisionnements des troupes en alimentation et en énergie ont lieu, dans la région ou en Géorgie, à des tarifs très supérieurs à ceux pratiqués dans le reste de la Russie. Un observateur estime que « les relations entre les directions principales et centrales du ministère de la Défense, d’un côté, et les structures régionales, de l’autre, ne sont pas optimales » et que le SKVO en pâtit [21]  MihailHODARENOK, « Problemy voûûsego okruga » (« Les... [21] .

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En cela, le fonctionnement de l’armée ne se différencie pas réellement du fonctionnement de la Russie après la disparition de l’URSS. « Il n’y a pas eu de décentralisation à proprement parler pendant les années Eltsine. C’est la désorganisation des politiques centrales qui a provoqué l’autonomisation des provinces, en obligeant chaque acteur à trouver son propre mode de gestion », constate Marie Mendras [22]  Marie MENDRAS, « La question de l’État : la recentralisation... [22] . Cette remarque s’applique à la sphère militaire, ce qui montre l’ampleur de la désorganisation des politiques centrales, incapables même d’assurer le contrôle des instruments régaliens. La souplesse induite par cette désorganisation permet cependant à l’armée de survivre et aux sujets de la fédération d’aménager leur pouvoir et leurs attributions.

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Depuis l’arrivée de VladimirPoutine à la tête de l’État russe, la réorganisation politique et militaire du territoire se simplifie. Comme le souligne MarieMendras, pour la nouvelle équipe, la « restauration » de l’autorité étatique « signifie l’affirmation des pouvoirs de l’exécutif central, concentré dans les différents organes politiques et administratifs fédéraux ». Les administrations fiscales, les tribunaux, les services de sécurité, la police et l’armée doivent être soustraits à la subordination envers les gouverneurs de région ou les maires des grandes villes et remis sous le contrôle direct des services centraux [23]  Marie MENDRAS, « La question de l’État... », art. cité,... [23] . Au printemps 2000, Poutine crée sept grands districts administratifs. Les responsables de ces superdistricts, nommés par le Président, ont pour mission de superviser les agences fédérales territoriales et de surveiller les activités des gouverneurs. Le découpage de ces superdistricts rappelle celui des régions militaires. Cette parenté est accentuée par le parcours professionnel des personnes qui les dirigent. Cinq de ces sept représentants plénipotentiaires du Président sont des officiers de l’armée ou du renseignement. Comme l’écrit Marie Mendras, « le message est clair : les forces de l’ordre ont vocation à agir au cœur du système de gouvernement du pays [24]  Ibid., p. 155. [24]  ».

L’explosion des contradictions : la guerre

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L’armée est au cœur de la contradiction qui oppose les aspirations centralisatrices des dirigeants russes et les réalités économiques et sociales de l’ancien espace soviétique. Comme le note Roger D. Markwick, « si l’on suit les critères les plus cruciaux, la Russie est un État faible qui manque du pouvoir fiscal et militaire. Au mieux, l’État russe est un État qui manque de “pouvoir infrastructurel”, en dépit du quasi-“pouvoir despotique” de son système présidentiel [25]  Roger D. MARKWICK, « What Kind of State... », art.... [25]  ». Entre « despotisme » et « faiblesse », la violence s’installe pour régler les différends.

À l’intérieur de l’État russe : la guerre en Tchétchénie

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La guerre en Tchétchénie constitue une illustration des tensions violentes nées de la disparition de l’URSS et de la contradiction entre étatisme et libéralisme qui en découle. Dès la fin de la période soviétique, les autorités tchétchènes manifestent leur volonté d’indépendance et la concrétisent en créant des forces armées. Ces dernières sont constituées à partir du matériel soviétique présent sur place. Des ventes d’armes, organisées par des officiers russes au profit des Tchétchènes, auraient complété l’équipement nationaliste. Le général Doudaev est lui-même un ancien des forces armées soviétiques qui recycle ses compétences militaires au profit de l’armée tchétchène. Les modes de constitution de cette armée de guérilla illustrent les processus d’affaiblissement de l’État et de régionalisation entraînés par la chute de l’URSS, les transformations économiques subséquentes et l’abandon de l’autoritarisme. Ces processus, initialement soutenus par les autorités de la RSFSR, entrent en conflit avec les velléités centralisatrices et unificatrices des dirigeants de la fédération de Russie. Eltsine, qui avait été soutenu par Doudaev au moment du putsch d’août 1991, et qui se posait alors comme le défenseur des aspirations tant indépendantistes que démocratiques, devient le symbole de l’impérialisme russe.

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En 1994, le déclenchement des hostilités entre la Russie et la Tchétchénie est le fruit de l’affrontement de deux légitimités militaires et, donc, de deux légitimités étatiques. Eltsine ordonne l’envoi des troupes russes en Tchétchénie pour « désarmer les formations armées illégales » qui y ont été constituées. Ces formations armées, créées par le président tchétchène, portent atteinte au monopole militaire du pouvoir russe au sein de la fédération et donc à l’existence de cet État tel qu’il a été défini après la chute de l’URSS. Indirectement, la guerre en Tchétchénie donne une valeur étatique forte aux frontières de la RSFSR, qui sont devenues celles de la Russie. Dessinées par Staline et acceptées par défaut, celles-ci deviennent un objectif politique fondamental à défendre. Comme l’écrit MarieMendras, « la décision dramatique de mener une guerre dans la Tchétchénie séparatiste en décembre 1994 a des causes multiples et complexes. L’une d’entre elles fut certainement la grande confusion qui agitait les cercles du Kremlin sur un possible “effet domino” qui aurait entraîné l’État russe à sa perte [26]  Marie MENDRAS, « La question de l’État... », art. cité,... [26]  ». La seconde guerre de Tchétchénie, en septembre 1999, est officiellement déclenchée par les autorités russes en raison de l’incursion de « formations armées illégales » issues de Tchétchénie au Daghestan. Comme le souligne Anatolij Novikov, le déclenchement des conflits de 1994 et 1999 est fondamentalement lié aux mêmes causes : l’affrontement de formations armées en conflit de légitimité politique. Pourtant, la seconde opération est qualifiée par les autorités russes de « lutte antiterroriste [27]  Anatolij NOVIKOV, « Genezis silovogo varianta » (« La... [27]  ». Cette dénomination permet au pouvoir russe de disqualifier les aspirations des Tchétchènes à la formation d’un État national.

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En Tchétchénie, l’autoritarisme politique du centre russe se heurte aux réalités économiques et sociales. Pour de nombreux observateurs, l’armée russe, mal financée et mal équipée, est incapable d’agir comme instrument de l’autorité russe à l’intérieur et à l’extérieur du pays. La campagne en Tchétchénie illustre le caractère anarchique et absurde des réformes militaires engagées depuis 1990. Les troupes russes sont mal entraînées et ne disposent que de matériel obsolète. Les 100000 hommes engagés en Tchétchénie, en janvier 2000, ne réussissent pas à y rétablir l’ordre. Ils parviennent à peine à contrôler les grandes villes (Groznyi, Argoun, Goudermès) au terme d’un encerclement prolongé et de tirs d’artillerie intensifs. En choisissant de faire intervenir l’armée (les forces du ministère de la Défense) en Tchétchénie, les dirigeants russes donnent implicitement à ce conflit interne une dimension interétatique. L’armée, instrument de l’État destiné à défendre ses frontières d’une offensive étrangère, est mobilisée à l’intérieur même du pays pour lutter contre d’autres forces armées. Cette contradiction est reconnue implicitement par le gouvernement russe. À partir d’avril 2000, le ministère de la Défense annonce « la fin des opérations militaires majeures en Tchétchénie ». Les opérations sont désormais conduites par les forces spéciales et la police. L’armée est placée au second plan. Pour autant, face au refus du gouvernement russe d’engager des négociations politiques avec les autorités tchétchènes, la violence armée, quelle que soit l’institution qui l’administre, reste la seule réalité possible.

Aux côtés de l’État russe : les conflits dans l’ancien espace soviétique

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Les situations de conflit qui se nouent dans l’ancien espace soviétique sont le fruit des mêmes contradictions. Au tout début des années quatre-vingt-dix, profitant de la déroute soviétique et de l’indétermination russe, les républiques issues de l’URSS se constituent en États et créent leurs propres forces armées. Comme le souligne JacquesLévesque, « la Russie eltsinienne pré-indépendante, qui a joué le rôle de loin le plus important dans la destruction du pouvoir soviétique et le démantèlement de l’URSS, a encouragé tous ces nationalismes et les a par la suite assez longtemps tolérés, y compris à l’intérieur de ses frontières [28]  Jacques LÉVESQUE, « La gestion de l’ancien Empire ou... [28]  ». Lorsque la tolérance prend fin, l’armée constitue l’un des principaux instruments de restauration de la domination traditionnelle du pouvoir russe dans l’ancien espace soviétique. Faute de moyens, cette restauration n’est cependant pas très glorieuse.

Les prétentions collectives

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Depuis 1992, la Russie milite en faveur d’un renforcement des coopérations militaires au sein de la CEI. Les discussions sur l’avenir et le financement des forces armées, ainsi que sur la sécurité aux frontières et dans les nouveaux États, débutent dès décembre 1991. Elles débouchent sur la création de forces d’interposition de la CEI ( 21 février 1992) et sur la création d’une force collective de maintien de la paix ( 6 juillet 1992). Le 15 mai 1992, la signature du traité de Tachkent sur la sécurité collective marque la volonté de la Russie de reprendre en main les questions militaires dans la CEI. Le Traité de sécurité collective regroupe la Russie, l’Arménie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan. Des institutions militaires de coopération entre ces différents États sont créées : Comité des secrétaires de conseils de sécurité, Conseil des ministres de la Défense, État-major de coordination de la coopération militaire, Centre antiterroriste... Toutes ces institutions supra-étatiques sont dirigées par un officier russe. Au printemps 2001, le nouveau ministre de la Défense russe, Sergueï Ivanov, est nommé président du Conseil des ministres de la Défense de la CEI. Le général d’armée Iakovlev, ancien commandant en chef des missiles stratégiques de la Russie, est nommé chef de l’État-major de coordination des forces armées.

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L’État russe s’investit dans la création de troupes de maintien de la paix, au point qu’une confusion s’instaure avec les troupes russes. Des forces d’interposition de la CEI sont envoyées en Ossétie du Sud ( 14 juillet 1992), en Transdniestrie ( 21 juillet 1992) ainsi qu’au Tadjikistan ( 10 septembre 1993). En Géorgie, les forces envoyées en 1994 sur la ligne de front entre l’Abkhazie et la Géorgie sont officiellement des « forces de la CEI mais demeurent entièrement russes [29]  Dmitrii DANILOV, « Russia’s role », http :// abkhaziageorgia.... [29]  ». De manière générale, ces forces collectives ont pour utilité de réduire l’ambiguïté entre la définition officielle des frontières de l’État et leur existence réelle qui découle de la présence de militaires russes hors des frontières officielles de la Russie. Les soldats russes stationnent dans de nombreuses républiques voisines de la Russie. Le gouvernement russe construit un modèle politique supra-étatique destiné à justifier les décalages observés entre leur présence et les frontières officielles de l’État. Reprenant des logiques validées sur la scène politique occidentale, il développe des traités de coopération, des forces de maintien de la paix, des actions humanitaires. L’armée est au cœur de ces constructions politiques. En avril 2001, la Russie envisage la formation de forces collectives de réaction rapide aux compétences limitées. Ces forces sont conçues sur le modèle européen. En réponse, les nouveaux États indépendants qui s’opposent à la Russie tentent de lui répondre, sur le même plan, par la création de structures politico-militaires supranationales. En 1996, la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie créent le GUAM et demandent le développement de relations particulières entre leur alliance et l’OTAN. Face aux pressions militaires de la Russie, leur réponse se situe bien sur un plan militaire supra-étatique.

La politique du cavalier seul

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En débit des tentatives de rationalisation supra-étatiques, les prétentions de la Russie à conserver son influence dans l’ex-URSS se traduisent majoritairement par des actions militaires autonomes et souveraines. L’Ukraine, la Moldavie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan refusent de constituer un espace de défense commun et affirment qu’une indépendance totale est conditionnée par l’existence d’une armée nationale (accord de Minsk du 14 février 1992). Face à ces oppositions, l’armée russe est mobilisée. Sa présence est aussi maintenue voire renforcée dans les nouveaux États qui acceptent de coopérer avec Moscou. Depuis dix ans, le bilan de la présence militaire russe dans l’étranger proche semble impressionnant.

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Les troupes russes sont présentes en Ukraine. Les autorités ukrainiennes, qui entendaient obtenir le retrait total des forces russes et de la flotte de guerre mouillant dans les ports de Crimée, ont dû faire marche arrière. Face à l’inflexibilité du gouvernement ukrainien, les autorités russes ont activé les mouvements indépendantistes en Crimée et entamé un chantage aux approvisionnements énergétiques. Ces mesures de rétorsion ont conduit le gouvernement ukrainien à céder. Le 31 mai 1997, la Russie et l’Ukraine signent un traité d’amitié, de coopération et de partenariat. Celui-ci affirme l’« intangibilité des frontières existantes », mais autorise la location de facilités portuaires à la Russie en Crimée. En dépit de ses réticences initiales, le gouvernement ukrainien est contraint d’accepter la présence militaire russe sur son territoire.

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En Géorgie, les autorités postsoviétiques, sous la présidence de V. Gamsakhourdia, ont manifesté très tôt des velléités indépendantistes qui se sont traduites par leur refus d’entrer dans la CEI et d’adhérer aux traités de sécurité collective. Les autorités russes ont alors entrepris de maintenir leur pouvoir dans la région en s’alliant aux indépendantistes abkhazes. Ces derniers, soutenus en sous-main par l’armée russe, ont obtenu de fait la partition du pays, au terme de combats avec les forces régulières géorgiennes. En 1993, face aux menaces d’éclatement de son pays, le nouveau président géorgien, Édouard Chevardnadzé, consent à négocier. En février 1994, il est contraint d’octroyer à la Russie quatre bases militaires (Vaziani, Gudauta, Batoumi et Akhalkalaki) et de faire entrer son pays dans la CEI.

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En Azerbaïdjan, les velléités autonomistes azéries du début des années quatre-vingt-dix ont été calmées par le soutien des troupes russes aux combattants arméniens engagés dans une lutte pour le contrôle du Haut-Karabakh. Le gouvernement azéri, tout en tentant de rester distant de la Russie, a été contraint de reconnaître son influence et d’entrer dans la CEI en 1993. À l’heure actuelle, le conflit du Haut-Karabakh n’a toujours pas trouvé de dénouement officiel et environ 3000 militaires russes stationnent en permanence sur le territoire arménien.

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En Moldavie, la présence de la Xe armée russe en Transdniestrie, une région peuplée de Russes et d’Ukrainiens, a favorisé l’émergence d’un mouvement autonomiste au début des années quatre-vingt-dix. Commandée par le général Lebed, la Xe armée a mené des opérations militaires massives, contraignant les autorités moldaves à signer un cessez-le-feu en juillet 1992. En juin 1995, la Xe armée a été officiellement dissoute. Néanmoins, des forces armées russes substantielles restent stationnées en Transdniestrie.

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Au Tadjikistan, la 201e division russe motorisée est stationnée dans plusieurs points du pays. Comme le souligne Jean-Christophe Romer, lorsque Moscou a envoyé cette division sur la frontière tadjiko-afghane en août 1992, Eltsine a déclaré : « Les frontières du Tadjikistan avec l’Afghanistan sont aussi les frontières de la Russie [30]  Jean-Christophe ROMER, Géopolitique de la Russie, Economica,... [30] . » Le 6 février 1993, P. Gratchev, le ministre russe de la Défense, annonce que la 201e division restera au Tadjikistan. Cette présence est confirmée par un accord signé entre la fédération de Russie et la république du Tadjikistan le 16 avril 1999. À l’issue des attentats commis contre le World Trade Center à New York et contre le Pentagone, le rôle de la 201e division, à la frontière de l’Afghanistan, est renforcé. Initialement envisagée comme un instrument d’influencerégionale, elle devient un instrument d’influence de la Russie sur la scène internationale.

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Au Kazakhstan, la Russie reste présente. Elle loue pour dix ans le cosmodrome de Baïkonour et le polygone d’essais militaires de Sary-Chagoun.

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Sur la frontière occidentale, la coopération militaire de la Russie avec la Biélorussie s’est accélérée après l’élection de Loukachenko à la présidence biélorusse en juillet 1994. La Russie a progressé vers l’intégration de la Biélorussie dans son système de défense. Les deux pays ont signé des accords bilatéraux sur la défense commune des frontières et de l’espace aérien.

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Ce rapide panorama de la présence militaire russe dans la CEI permet de montrer l’importance du rôle attribué à l’armée dans les relations avec ces régions et traduit une immixtion qui n’est pas sans rappeler la présence soviétique en Europe centrale et orientale après la Seconde Guerre mondiale. Les méthodes sont proches : chantages économiques, intrigues politiques, politique du pire au profit du pouvoir russe. Toutefois, les réalités de la vie quotidienne des militaires russes dans la CEI permettent d’atténuer ces ressemblances.

Une gloire perdue

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En dépit de son déploiement, l’armée russe ne parvient pas à remplir ses missions officielles. En Géorgie, sa présence n’est pas très glorieuse. Les forces russes, déployées le long de la frontière entre l’Abkhazie et la Géorgie en 1994, atteignent à peine 1 500 hommes alors qu’elles devraient en compter 3 000. Leur entraînement et leur équipement ne leur permettent pas d’assurer leur mission. « En fait, la porosité de la ligne de cessez-le-feu a été une source majeure de tension entre les deux parties », affirme Dmitrii Danilov [31]  Dmitrii DANILOV, « Russia’s role », http ://abkhaziageorgia.... [31] . L’armée russe a ainsi perdu des hommes en Géorgie.

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La situation sociale et économique des soldats russes hors du territoire national est encore plus difficile qu’à l’intérieur du pays. Au Kazakhstan, le polygone de Sary-Chagoun constitue une enclave importante de 80000 hectares. Dans les faits, pourtant, les réalités matérielles et sociales de cette présence en montrent les limites. La situation des militaires du polygone de Sary-Chagoun est difficile. De 1990 à 1997, ce polygone n’a bénéficié d’aucun financement public. Les militaires n’y ont pas de protection sociale et vivent isolés, les liaisons aériennes ayant pratiquement cessé. Comme le résume justement un reporter russe, « tout a des limites. Si la Patrie oublie une nouvelle fois ceux qui défendent ses intérêts, les problèmes sociaux du polygone pourraient devenir des problèmes politiques pour l’État [32]  Sergei SOKUT, « Poligon boretsa s proizvolom cinovnikov »,... [32]  ». Dans la CEI même, le décalage entre la politique militaire de l’État russe et ses possibilités réelles est manifeste.

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En raison de ces difficultés économiques, la présence de l’armée russe participe du développement des trafics et des relations informelles dans les zones de conflit. Que ce soit en Asie centrale ou dans le Caucase, elle est perçue comme une force corruptrice (nous ne jugeons pas ici de l’ampleur réelle des trafics mais de leurs répercussions symboliques). Dans le Caucase, Jonathan Cohen estime que « la guerre et la disparition de l’URSS ont dévasté la production industrielle, les infrastructures et l’agriculture de l’Abkhazie et ont restreint le progrès de la Géorgie vers la stabilisation économique [...]. Le marché noir, les monopolistes locaux, les gardes-frontières, les soldats et les milices ont bénéficié d’une économie anarchique et sont incapables de trouver une issue au conflit [33]  Jonathan COHEN, « Economic dimensions », http :// abkhaziageorgia.... [33]  ». En Asie centrale, Sergei Gretsky estime que la 201e division russe est affectée par le crime. Plusieurs officiers russes ont été assassinés à Douchanbé ces dernières années. Il écrit : « Les crimes liés à la drogue sont en augmentation. Le business des narcotiques est devenu une source majeure de revenus pour tous les groupes du gouvernement, pour l’opposition et pour les militaires russes [34]  Sergei GRETSKY, « Civil War in Tajikistan : Causes,... [34] . » L’image des forces russes dans l’ancien espace soviétique est dégradée. Elles sont généralement plus réputées pour leur vénalité que pour leurs exploits.

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Ces difficultés à entretenir des forces armées à l’étranger peuvent expliquer les transactions actuelles autour du retrait des troupes russes de Géorgie et de Moldavie. La pression militaire de la Russie sur la Géorgie semble se relâcher. Le départ des soldats russes des bases de Vaziani et de Guadauta est en cours. Les troupes russes restent uniquement présentes à Batoumi et à Akhalkalaki, à la frontière de la Turquie. Leur rôle en Abkhazie reste toutefois crucial et contribue au contrôle du gouvernement géorgien. Le retrait des soldats de Moldavie est envisagé. L’accroissement des dépenses militaires liées à la guerre en Tchétchénie et aux tensions en Asie centrale peut conduire les autorités russes à réduire leur présence dans des zones moins cruciales.

Au-dessus de l’État russe : les tensions internationales

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Jusqu’en 1991, le caractère centralisé et autoritaire de la politique étrangère soviétique permettait d’envisager les relations internationales de manière réaliste. La force armée, au cours du XXe siècle, a été au cœur de la diplomatie de l’URSS. Les autorités soviétiques envisageaient la politique étrangère comme un affrontement d’État à État puis de bloc à bloc. Même si, dès les années soixante-dix, les observateurs occidentaux ont pu mettre en lumière l’importance d’une sociologie des relations internationales, cette approche n’a jamais été relayée par les dirigeants politiques russes. Le rôle des accords d’Helsinki dans le renforcement de la dissidence en URSS a toujours semblé de peu de poids face aux réalités du nucléaire et aux processus de désarmement.

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La disparition de l’URSS aurait pu conduire à une redéfinition des principes de la politique étrangère russe. Deux évolutions y contribuaient. D’une part, la fin de l’URSS a produit un affaiblissement important du potentiel militaire russe. Les problèmes de défense que rencontre la Russie sont ceux d’une métropole privée de son empire. La Russie hérite de forces armées inadaptées à son territoire et à son économie. Dans l’organisation militaire soviétique, la RSFSR constituait une zone militaire de réserve. Protégée par les régions militaires des Carpates, de Biélorussie, de Kiev et d’Odessa, elle n’était pas considérée comme une zone militaire névralgique. L’URSS avait projeté ses forces militaires les plus performantes au-delà des frontières de sa métropole, à la frontière chinoise, en Europe centrale et orientale, dans le Caucase. À sa disparition, une part significative des moyens stratégiques et des infrastructures les plus modernes restent sur les territoires des pays baltes, de l’Ukraine, de la Biélorussie et des autres États indépendants. « Environ 70% des technologies et des armes les plus modernes des forces armées de l’ancienne URSS sont restés hors de la Russie », explique le général Gratchev [35]  « La position du ministre », Rossijskie Vesti, 4 janvier... [35] .

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D’autre part, la disparition de l’URSS et la réorganisation des forces armées ouvrent la voie à l’émergence d’acteurs nouveaux sur la scène internationale, qu’ils soient supranationaux (alliances, forums, réseaux) ou infranationaux (régions, associations, voire citoyens). Face à ce développement, le rôle de l’armée dans l’exercice de la puissance est amoindri. Ce constat supposerait une réorientation des principes de la politique étrangère et une prise en compte des phénomènes non militaires et non gouvernementaux.

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Dans les faits, l’armée continue d’être envisagée comme un instrument privilégié de la politique étrangère par les responsables politiques russes. « Le facteur de la force militaire a joué et jouera un rôle important dans la garantie des intérêts dela Russie dans l’arène internationale », affirme Igor Ivanov, alors vice-ministre des Affaires étrangères, en 1996 [36]  Igor IVANOV, « Faktor Sily » (« Le facteur de la force »),... [36] . Les dirigeants russes considèrent le monde comme un espace de lutte politique et militaire entre les États. Répugnant à abandonner le statut de puissance qui fut celui de leur État, ils se placent dans une situation de confrontation militaire avec l’OTAN, et, concomitamment, avec les États-Unis. Le maintien de l’OTAN après la disparition du pacte de Varsovie, son élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale et son intervention en Yougoslavie sont perçus comme autant de signes d’hostilité par les responsables politiques et militaires russes. À l’inverse, l’élargissement de l’Union européenne, considérée comme une entité économique, n’est pas ressentie comme une agression. Cette différence de perception est symptomatique d’une approche réaliste des relations internationales.

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Face à une situation estimée menaçante, les responsables s’attachent à conserver, voire à renforcer, le potentiel nucléaire militaire hérité de l’URSS. Le maintien et le fonctionnement de forces conventionnelles nombreuses sont trop coûteux. La valorisation du nucléaire permet de conserver à moindre coût un statut de puissance internationale. En 1997, la nomination du général Sergeev, ancien commandant en chef des troupes de fusées stratégiques, à la tête du ministère de la Défense témoigne du rôle accordé au nucléaire dans la gestion des relations internationales. Les forces conventionnelles sont fortement affaiblies mais la possession nucléaire peut continuer à assurer le respect de la Russie sur la scène internationale. Comme le souligne Dmitrii Trenine, « les armes nucléaires russes sont perçues comme un contrepoids à l’unipolarité croissante du système international [37]  Dmitrii TRENINE, « La Russie et l’avenir de la politique... [37]  ». Le paradigme réaliste imprègne la politique étrangère russe, aux dépens des nouveaux acteurs des relations internationales. « Les élites au pouvoir en Russie ont opéré leur “retour à l’histoire” et adopté une version très dure de la Realpolitik », confirme Trenine [38]  Ibid., p. 123. [38] . L’armée constitue l’instrument fondamental de cette approche des relations internationales.

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Dans l’histoire politique, l’armée peut relever des péripéties du temps court, des bombardements, des assauts, des victoires. C’est la vision la plus communément admise dans l’étude actuelle de l’armée russe. Elle cache pourtant une histoire de la longue durée, celle de l’État, des droits et des devoirs des citoyens, des enjeux économiques et sociaux. L’armée, en tant qu’instrument régalien, ne relève officiellement que de l’État et est donc pertinente pour son étude. Depuis 1993, la volonté de redonner à l’armée un rôle important dans l’organisation de la Russie est indéniable. La centralisation du pouvoir politique sur l’armée, la valorisation du nucléaire ou la guerre en Tchétchénie montrent le rôle central accordé au militaire dans la gestion de la Russie. Jacques Lévesque constate ce retour du militaire lorsqu’il écrit : « Chez Gorbatchev, la conscience des limites et de la fragilité de ce qui pouvait être accompli par des moyens militaires, sur une base économique déliquescente, avait amené une nouvelle politique internationale [...]. Puis la Russie est retombée quelque peu dans les vieilles ornières. Sur fond d’effondrement économique, elle s’est appuyée sur le seul instrument de puissance qui lui restait, ses forces armées (malgré leur état lamentable) pour établir son hégémonie dans sa sphère d’influence [39]  Jacques LÉVESQUE, « La gestion de l’ancien... », art.... [39] . » Du point de vue de l’État et des représentations politiques, ce constat est réel. Cependant, l’effondrement économique et l’état « lamentable » des forces armées ne peuvent être mis entre parenthèses. Ce sont précisément les réalités économiques et sociales de la vie des militaires qui les placent au cœur du dilemme entre puissance de l’État et stratégies individuelles. La décentralisation asymétrique du pouvoir fédéral, l’effondrement des forces conventionnelles et la défaite en Tchétchénie montrent que les engagements officiels du pouvoir politique sont en contradiction avec les pratiques militaires réelles. En dépit des volontés centralisatrices et rationalisatrices manifestées par le président Poutine, la disparition des tensions entre projets politiques et réalités sociales autour de l’armée semble encore loin d’être acquise.

Notes

[*]

Centre franco-russe en sciences sociales et humaines de Moscou. Vient de publier L’État, l’armée et le citoyen en Russie postsoviétique, L’Harmattan, 2001,299 p.

[1]

Roger D. MARKWICK, « What Kind of State is the Russian State – if There is One ?», Journal of Communist Studies and Transition Politics, vol. 15, n° 4, décembre 1999, p. 112.

[2]

Comme le souligne EllenJONES, « sous Brejnev, l’armée a deux missions de socialisation : promouvoir les valeurs socialistes et favoriser l’intégration et la diffusion du russe parmi les soldats non slaves ». E. JONES, « Social Change and Civil-Military Relations », in Timothy J. COLTON et Thane GUSTAFFSON (éd.), Soldiers and the Soviet State, Princeton University Press, Princeton, 1990, p. 268.

[3]

Le retrait des troupes soviétiques constitue un enjeu politique sensible. La Russie signe un accord sur le retrait des troupes de l’ex-URSS des États baltes ( 23 janvier 1992), qui doit se faire progressivement jusqu’à l’été 1993. Chaque retard pris dans le retrait de ces troupes est perçu comme un signe de mauvaise volonté politique. Celui-ci s’achève pourtant dès 1994.

[4]

Bertrand BADIE et Marie-Claude SMOUTS, Le Retournement du monde, Presses de la FNSP et Dalloz, Paris, 1995, p. 178.

[5]

Dominique COLAS, Sociologie politique, PUF, Paris, 1994, p. 264.

[6]

Et notamment dans son ouvrage The Soldier and the State : The Theory and Politics of Civil-Military Relations, The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1957.

[7]

Interview du général de corps d’armée D. Volkogonov, « V novyh strukturah mozet najtis’mesto i dlâ generala Lobova » (« Dans les nouvelles structures, on peut trouver une place pour le général Lobov »), Izvestia, 12 avril 1992.

[8]

Ministerstvo oborony Rossijskoj Federacii, 1996, p. 19.

[9]

The Military Balance 2000-2001, Oxford University Press, Londres, 2000, p. 126.

[10]

RFERL Security Watch, vol. 2, n° 32,22 août 2001.

[11]

Thierry MALLERET et Murielle DELAPORTE, L’Armée rouge face à la perestroïka, Complexe, Bruxelles, 1991, p. 129.

[12]

Ibid., p. 166.

[13]

The Military Balance 2000-2001, op. cit., p. 116.

[14]

RFERL Newsline, 4 septembre 2001, http :// www. rferl. org

[15]

Nezavissimoe voennoe obozrenie, 7-13 septembre 2001, p. 3.

[16]

RFERL Security Watch, vol. 2, n° 22,4 juin 2001. L’intégralité des rapports de la Cour des comptes est disponible sur le site http :// www. ach. gov. ru/ results/ ulyanov/ 1-1. shtml

[17]

Le quotidien Komsomolskaâ Pravda du 28 août 2001 affirme même que le ministère de la Défense russe aurait vendu du sang collecté pour les soldats blessés en Tchétchénie. RFERL Security Watch, vol. 2, n° 34,3 septembre 2001.

[18]

V. SEREBRIANNIKOV et Û. I. DERÛGIN, Sociologia armii (Sociologie de l’armée), ISPI RAN, Moscou, 1996, p. 215.

[19]

RFERL Security Watch, vol. 2, n° 32,22 août 2001.

[20]

Information reprise par Boris KLIN, « Prezident naznacil svoih zasitnikov prav celoveka » (« Le Président a nommé ses défenseurs des droits de l’homme »), Kommersant, n° 166, 13 septembre 2001.

[21]

MihailHODARENOK, « Problemy voûûsego okruga » (« Les problèmes d’une région militaire en guerre »), Nezavissimoe voennoe obozrenie, n° 25,2001, p. 3.

[22]

Marie MENDRAS, « La question de l’État : la recentralisation impossible », Critique internationale, n° 12, juillet 2001, p. 151. Étudiant l’État russe en général, Vladimir Shlapentokh estime que la Russie est un État prémoderne et invoque le féodalisme européen pour en définir les caractères politiques. Pour lui, le cœur de la comparaison est fondé sur l’existence d’un État central faible, incapable de faire régner l’ordre et la loi. Vladimir SHLAPENTOKH, « Early Feudalism : the Best Parallel for Contemporary Russia », Europe-Asia Studies, vol. 48, n° 3,1996, p. 393-411.

[23]

Marie MENDRAS, « La question de l’État... », art. cité, p. 154.

[24]

Ibid., p. 155.

[25]

Roger D. MARKWICK, « What Kind of State... », art. cité, p. 112.

[26]

Marie MENDRAS, « La question de l’État... », art. cité, p. 148.

[27]

Anatolij NOVIKOV, « Genezis silovogo varianta » (« La genèse de la variante violente »), Nezavissimoe voennoe obozrenie, 2001, http :// www. ng. ru

[28]

Jacques LÉVESQUE, « La gestion de l’ancien Empire ou les vestiges de la puissance », Critique internationale, n° 12, juillet 2001, p. 160.

[29]

Dmitrii DANILOV, « Russia’s role », http :// abkhaziageorgia. parliament.ge/ Publications/ Foreign/ dmitrii_danilov.htm

[30]

Jean-Christophe ROMER, Géopolitique de la Russie, Economica, Paris, 1999, p. 67.

[31]

Dmitrii DANILOV, « Russia’s role », http ://abkhaziageorgia. parliament.ge/ Publications/ Foreign/ dmitrii_danilov.htm

[32]

Sergei SOKUT, « Poligon boretsa s proizvolom cinovnikov », Nezavissimoe voennoe obozrenie, n° 18, mai 2001.

[33]

Jonathan COHEN, « Economic dimensions », http :// abkhaziageorgia. parliament.ge/ Publications/ Foreign/ jonathan_cohen.htm

[34]

Sergei GRETSKY, « Civil War in Tajikistan : Causes, Developments and Prospects for Peace », in Roald Z. SAGDEEV et Susan EISENHOWER (éd.), Central Asia : Conflict, Resolution, and Change. Center for Political and Strategic Studies, 1995, http :// www. cpss. org/ cabook. htm

[35]

« La position du ministre », Rossijskie Vesti, 4 janvier 1993. Cité par Dale R. HERSPRING, « The Russian Military : Three Years On », Communist and Post-Communist Studies, vol. 28, n° 2,1995, p. 164.

[36]

Igor IVANOV, « Faktor Sily » (« Le facteur de la force »), Krasnaâ Zvezda, 19 novembre 1996.

[37]

Dmitrii TRENINE, « La Russie et l’avenir de la politique nucléaire », Nucléaire : le retour d’un grand débat, Cahiers de Chaillot, n° 48, juillet 2001, p. 119.

[38]

Ibid., p. 123.

[39]

Jacques LÉVESQUE, « La gestion de l’ancien... », art. cité, p. 160.

Plan de l'article

  1. L’armée, le centre, l’autorité
    1. Armée et refondation étatique
    2. Armée et centralisation politique
    3. L’armée, une institution totale
    4. L’armée, le local, l’informalité
    5. Le patrimonialisme
    6. L’insoumission
    7. La dissymétrie
    8. L’explosion des contradictions : la guerre
  2. À l’intérieur de l’État russe : la guerre en Tchétchénie
  3. Aux côtés de l’État russe : les conflits dans l’ancien espace soviétique
  4. Les prétentions collectives
  5. La politique du cavalier seul
  6. Une gloire perdue
  7. Au-dessus de l’État russe : les tensions internationales

Pour citer cet article

Daucé Françoise, « L'armée dans l'histoire de l'État russe contemporain », Hérodote 1/ 2002 (N°104), p. 119-143
URL : www.cairn.info/revue-herodote-2002-1-page-119.htm.
DOI : 10.3917/her.104.0119

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