2002
Hérodote
Nord-Caucase : un « étranger intérieur » de la fédération de Russie
Viatcheslav Avioutskii
[*]
Le plus grave problème géopolitique de la fédération de Russie se pose en
Tchétchénie, l’une des six républiques musulmanes de la façade septentrionale du
Caucase. On sait que, depuis la disparition de l’Union soviétique, deux guerres
ont opposé les indépendantistes tchétchènes à l’armée russe. D’abord de
décembre 1994 à l’été 1996 : les forces russes subirent alors de très lourdes pertes,
notamment lorsqu’elles entrèrent sans précaution dans la ville de Groznyi, pour
tenter de mettre fin aux combats qui opposaient les unes aux autres des factions
tchétchènes, en fait les islamistes contre les non-islamistes. Ensuite, bien qu’une
solution de compromis ait été trouvée, prévoyant un référendum cinq ans plus
tard sur la question de l’indépendance, et bien que les Russes aient évacué
Groznyi, laissant agir un gouvernement tchétchène, une nouvelle guerre de
Tchétchénie a repris enseptembre 1999. Des combattants musulmans se réclamant
ouvertement de la puissante confrérie wahhabite d’Arabie Saoudite venaient de
fonder une république indépendante islamique dans les montagnes du Daghestan,
juste à l’est de la Tchétchénie, qui, de surcroît, était plongée dans un véritable
chaos. Les troupes russes durent mener trois mois de terribles combats pour
reprendre Groznyi (octobre à décembre 1999).
La dimension religieuse du conflit fut longtemps passée sous silence par la
presse occidentale et, au spectacle du petit peuple tchétchène luttant contre
l’armée russe, les journaux français, notamment, exprimèrent leur indignation
contre la Russie; des ONG demandèrent même des sanctions internationales :
« Groznyi, le crime russe », titre par exemple Libération le 17 décembre 1999.
Cette hostilité était d’autant plus grande que cette seconde guerre de Tchétchénie,
comme la précédente, fut considérée comme une manœuvre électorale, quel qu’en
fût le prix pour les soldats russes : la première aurait été menée pour faire réélire
Eltsine, la seconde pour avantager son successeur. « Une guerre pour gagner les
élections », titrait Le Monde en première page le 14 décembre 1999. La soudaine
démission d’Eltsine, le 31 décembre, et son remplacement par Vladimir Poutine
pour assurer l’intérim avant sa prochaine élection furent considérés comme la
vraie raison de cette guerre. Deux ans plus tard, celle-ci dure toujours, bien qu’on
ne puisse plus invoquer de raisons électorales.
Déjà en septembre 1999, les très graves attentats dans la banlieue de Moscou,
qui firent plus de trois cents morts (les 10 et 13 septembre), avaient été considérés
par la presse occidentale comme l’œuvre des « services secrets russes » pour justifier la nouvelle guerre contre la Tchétchénie. C’est en vain que le gouvernement
russe avait alors dénoncé l’action de terroristes islamistes étroitement liés à la
confrérie wahhabite, dont le rôle s’était grandement accru en Tchétchénie. On
savait pourtant que depuis 1995 un chef de guerre, Khattab, d’origine saoudienne,
qui avait combattu en Afghanistan contre les Russes et au Kosovo, dirigeait dans
le Caucase un groupe d’Arabes combattants du Djihad. Malgré cela, l’opinion
occidentale condamnait la Russie, qui dénonçait pourtant les visées des islamistes
sur toutes les régions situées au nord du Caucase entre la mer Caspienne et la mer
Noire. Mais les attentats du 11 septembre contre les tours du World Trade Center
à New York et le Pentagone à Washington ont changé sinon les données du
problème tchétchène, du moins la façon de les envisager. Que Vladimir Poutine
ait immédiatement proposé son soutien au président Bush a eu pour effet qu’une
grande partie de la presse occidentale prend désormais au sérieux ce que les
Russes disent depuis plus de deux ans du rôle des islamistes wahhabites, et notamment de celui d’Oussama ben Laden, dans la guerre de Tchétchénie. Celle-ci est un
des fronts du Djihad, la guerre sainte, que l’organisation d’Al Qaïda mène au plan
mondial. On sait maintenant que de nombreux Tchétchènes sont allés s’entraîner
dans les camps d’Al Qaïda en Afghanistan, comme le prouve le nombre de ceux qui
y ont été tués ou faits prisonniers après l’intervention américaine contre les taliban.
La Tchétchénie dans les plans d’Oussama ben Laden
Nous savons que l’État islamique de l’Afghanistan, dirigé par les taliban, avait
reconnu, le 23 janvier 2000, la Tchétchénie en tant qu’État indépendant. Le
ministre des Affaires étrangères des taliban, Wakil Ahmed Mutawakil, avait de
surcroît déclaré que les taliban n’épargneraient pas « leurs efforts pour aider les
Tchétchènes dans leur lutte pour l’indépendance ». Le ministère russe des Affaires
étrangères avait alors déclaré que cette reconnaissance posait la question des
sanctions de l’ONU contre les taliban. Le Kremlin, par son porte-parole Sergueï
Yastrjembski, avait même menacé de bombarder les bases d’entraînement des
taliban en Afghanistan du Sud. En même temps, les services spéciaux russes ont
indiqué que des taliban afghans combattaient aux côtés des indépendantistes tchétchènes dans le Nord-Caucase. Le FSB a informé qu’ils étaient transportés par air
de Lahore, Peshawar ou Quetta au Pakistan vers Zahedan et Tabriz en Iran et, de
là, en Azerbaïdjan puis enfin à pied dans le Caucase ( Izvestia, 9 décembre1999).
Selon les sources russes, en mars 2000, Aslan Maskhadov, le président tchétchène, a rencontré Oussama ben Laden à Kandahar, en Afghanistan. Il lui a
demandé plus d’aide, sous forme de l’envoi de mercenaires, d’armes, de munitions
et de médicaments. Selon certains témoignages, Oussama ben Laden aurait même
visité la zone montagneuse de la Tchétchénie contrôlée par les rebelles, deux
semaines plus tard ( Severny Kavkaz, 11 mars 2000). Il semble que Ben Laden s’est
rendu en Tchétchénie en voyage d’inspection pour superviser l’emploi des fonds
qu’il avait envoyés auparavant pour financer la guérilla tchétchène. Cette information est passée inaperçue dans les médias occidentaux.
Cependant, la Tchétchénie, semble-t-il, constituait une partie importante dans
le plan de Ben Laden, qui prévoyait la création autour de l’Afghanistan d’un État
islamique mondial, le Califat. Le multimillionnaire saoudien envisageait de créer
un État islamique unifié dans le Caucase. Ce projet ne constitue qu’une partie
d’un plan beaucoup plus important. Il comprend deux étapes. Pendant la première
étape, 48 pays d’Asie, d’Afrique et d’Europe, y compris l’Arménie, l’Azerbaïdjan,
l’Albanie, la Bosnie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, la Palestine,
seraient réunis dans le cadre du même État, qui se serait étendu vers 2 100 à l’ensemble de la planète. En février 1998, Ben Laden a créé un Front mondial du
Djihad (FMDj), réunissant les islamistes d’Arabie Saoudite, du Pakistan, d’Égypte
et du Bangladesh (Al Qaïda, Gamaa islamiya, Djihad islami, Kharkat ul-ansar,
Djama’at i-ulema i-islami). Par la suite, le FMDj a intégré de nouveaux membres,
tels Al-Djamaa al-islamiya (Libye), Biat al-imam (Jordanie), Djihad (Yémen),
Asbat al-ansar (Soudan), Djamaa sirriya (Liban), GIA (Algérie). Les combattants
du FMDj ont pris part au conflit du Kosovo aux côtés des Kosovars albanophones.
Le FMDj aide les groupements islamiques aux Philippines. Il est actif en Afrique
centrale et orientale. Dans l’ex-URSS, c’est-à-dire la CEI, Ben Laden entretient
des relations non seulement avec les indépendantistes tchétchènes, mais aussi avec
les leaders des oppositions tadjike et ouzbèke.
Nous savons qu’Al Qaïda avait pour stratégie celle des dominos, visant à déstabiliser les grands ensembles géopolitiques à travers les minorités islamistes. Ainsi,
on sait que les
taliban et Ben Laden formaient et soutenaient les séparatistes du
Cachemire en Inde, les combattants ouïgours dans le Xinjiang en Chine, les islamistes ouzbeks dans la vallée du Ferghana en Ouzbékistan et les combattants de
Bassaev et de Khattab en Tchétchénie. Les
taliban étaient particulièrement actifs
au Cachemire, où ils envoyaient leurs combattants pour aider le Djihad. Par
exemple, au printemps 2000, les Hizbul Moudjahidin, mouvement islamiste séparatiste du Cachemire, annonçaient : « Notre objectif est l’établissement d’un
Califat islamique à travers le monde entier. Nous ne croyons pas dans les frontières idéologiques et géographiques
[1]. »
De la lutte pour l’indépendance à la guerre sainte en Tchétchénie
À l’origine de l’actuel drame tchétchène, il y a en 1990 le mot d’ordre lancé par
Boris Eltsine (alors président du Soviet suprême de Russie) à toutes les républiques
de l’URSS de proclamer, chacune, leur souveraineté. Ce qu’elles firent – et tout
d’abord la Russie –, ou tout au moins leurs dirigeants. Dans la plupart d’entre elles,
cette proclamation de souveraineté ne signifiait pas rupture avec l’Union, comme
le prouvent les résultats massifs du référendum de mars 1991. En revanche, ce
référendum pour le maintien de l’Union ne fut pas organisé dans les républiques
de Transcaucasie ni en Tchétchénie. Un « Congrès national du peuple tchétchène »
se constitue et proclame que son objectif est d’« aboutir à l’indépendance ».
Cette radicalisation rapide des idées en Tchétchénie est sans doute à mettre en
rapport avec les souvenirs laissés par la déportation massive des Tchétchènes en
1944 vers le Kazakhstan, d’où ils ne furent autorisés à revenir qu’en 1957. Cette
radicalisation fut incarnée par le général de l’Armée rouge Doudaev, commandant
d’une escadre aérienne en Estonie, et qui, à l’occasion de congés en Tchétchénie,
s’y trouvait en août 1991 lors de la tentative de putsch contre Gorbatchev. Alors
qu’à Groznyi les dirigeants du Parti communiste faisaient preuve d’attentisme à
l’égard des putschistes, Doudaev manifesta immédiatement son soutien à Boris
Eltsine, avec qui il noua durant plusieurs années des liens privilégiés. Dès lors, en
Tchétchénie, une lutte pour le pouvoir oppose Doudaev à Zavgaev, président du
Soviet suprême de Tchétchénie, chacun des deux concurrents ayant le soutien de
son clan et de la confrérie religieuse à laquelle il appartient. Clans et confréries religieuses conservent en effet une importance considérable dans les sociétés musulmanes du Caucase. De 1991 à 1994, cette rivalité va progressivement s’étendre à
l’ensemble des Tchétchènes, s’envenimer en une série de coups de force électoraux
et se transformer en affrontements de plus en plus graves. Et en décembre 1994,
c’est pour séparer les adversaires et empêcher une guerre civile que l’armée russe
envoyée par Eltsine entre à Groznyi et tombe dans un tragique guet-apens monté
par Doudaev et ses partisans, devenus des guerriers islamistes (voir mon article
« L’engrenage de la guerre en Tchétchénie », Hérodote, n° 81, « Géopolitique du
Caucase », p. 35-69).
Ce qui est frappant dans l’évolution des problèmes géopolitiques en Tchétchénie,
c’est la rapidité avec laquelle, dans une société musulmane soumise depuis
soixante-dix ans au régime soviétique, un général d’aviation de l’Armée rouge
s’est transformé en islamiste, et une lutte politique pour l’indépendance en djihad.
Un mois avant sa mort, le 5 avril 1996, Doudaev (qui fut tué dans le Caucase
par un missile russe) expliquait dans un journal kazakh panturquiste, Zaman-Kazakhstan, les raisons de la résistance des combattants tchétchènes face aux
forces fédérales, numériquement supérieures : « La seule raison pour cela est notre
foi en Allah. Personne ne meurt sans ordre d’Allah. Nous savons au demeurant
qu’après ce monde nous nous retrouverons dans un autre monde. Le second
monde est plus important que celui-ci. » Doudaev n’a pas hésité à lancer une mise
en garde à l’Europe: « L’Europe observe en silence la politique cruelle de la
Russie. [...] S’il le faut, nous ferons répandre cette guerre à travers l’Europe tout
entière. Progressivement la guerre va se répandre à travers le monde entier, la
balance de forces serait basculée. »
De nombreux actes terroristes (prises d’otages, détournements d’avions et
attentats à la bombe) ont frappé aveuglément plusieurs villes russes, notamment
Moscou, Bouïnaksk, Volgodonsk, Essentouki, Minéralnye Vody, Nevinnomyssk,
tuant et blessant plusieurs milliers de civils. Cependant, les médias occidentaux
ont diffusé l’information, provenant des sources tchétchènes, selon laquelle le FSB
était commanditaire de ces attentats afin de pouvoir justifier l’introduction des
troupes fédérales dans la Tchétchénie. Le degré de violence du terrorisme et de la
résistance des indépendantistes tchétchènes a mis en relief la vraie nature de leur
combat, qui, après la mort de Doudaev, s’est transformé sous l’influence des
wahhabites venus d’Arabie Saoudite en une guerre sainte contre les chrétiens : le
Djihad. La mouvance islamiste est devenue prédominante parmi les indépendantistes à partir de 1998, lorsque le wahhabisme s’est largement répandu dans le
Nord-Caucase sous l’action du commandant Khattab, lieutenant de Ben Laden.
Mais c’est aussi à cette époque que commencent les premiers accrochages entre
les soufis et les wahhabites en Tchétchénie et au Daghestan.
Le discours des Tchétchènes islamistes
Il est intéressant de voir la formation du discours islamiste chez les deux idéologues principaux de l’indépendantisme tchétchène, Zelimkhan Yandarbiev et
Movladi Oudougov. Jusqu’en 2000, Zelimkhan Yandarbiev, connu comme artisan
de la reconnaissance de la Tchétchénie par les taliban et devenu vice-président,
représentait officiellement le gouvernement tchétchène à l’étranger, entretenant
des liens étroits avec les pays islamiques et y levant des fonds pour la cause indépendantiste. Cependant, après l’établissement des relations officielles avec les
taliban, le président tchétchène Maskhadov l’a écarté des affaires, pour éviter de
se priver du soutien américain.
Dans un entretien accordé à l’agence d’information tchétchène MARSHO,
Zelimkhan Yandarbiev a commencé par dénoncer le « monde entier, transformé en
structures claniques d’États avec les doctrines du terrorisme d’État militaro~politique international ». Il a souligné que seul l’Afghanistan des taliban avait « lancé
un défi courageux au système criminel du terrorisme d’État international » et
reconnu l’indépendance tchétchène, parce qu’il avait choisi la « voie juste d’aménagement et de vie sur cette terre ». Yandarbiev a condamné ensuite le reste du
monde musulman, qui « se retrouva en effet moins souverain en affaires et en
actions ». Puis l’ancien vice-président a expliqué la raison de son écartement par
Maskhadov, en disant qu’il faisait activement et résolument la propagande du
« Djihad mondial, en démontrant que la Tchétchénie se trouve en avant-garde de
cette lutte sur la voie d’Allah ».
Yandarbiev a fait par la suite un parallèle entre l’Afghanistan des
taliban et la
Tchétchénie de Maskhadov, en déclarant que ces deux États « se retrouvèrent en
isolement international en raison de leur volonté de construire un véritable État
islamique ». Il a ajouté que le mollah Omar, en décidant de reconnaître officiellement la Tchétchénie, avait dit : « Nous avons pris cette décision en nous basant
sur le devoir devant Allah. » Yandarbiev a insisté sur le caractère religieux du
conflit tchétchène : « La situation en Tchétchénie est très claire : un Grand Djihad
est mené sur la voie d’Allah contre le terrorisme d’État international anti-islamique
et le génocide du peuple tchétchène. C’est ici [en Tchétchénie] que se trouve la
première ligne du Djihad mondial. » Il a fait savoir que « le syndicat christianosioniste international criminel se révéla sur l’attitude envers la Tchétchénie, il
dévoila sa véritable essence de ses prétendus instituts et organisations internationaux – ONU, OSCE et autres
[2] ».
Yandarbiev est revenu au sujet qui lui est très cher (complot christiano-sioniste,
dirigé contre l’islam): « Presque tout le monde islamique se trouve dans une sorte
de dépendance semi-coloniale ou néo-coloniale de la mafia christiano-sioniste,
qui terrorise le monde. » Il a lancé une diatribe contre l’Occident, en l’accusant d’être
« complice de crimes de la Russie contre le peuple tchétchène ». Pour Yandarbiev,
« l’Occident est toujours en calcul de son propre intérêt », il constitue par ailleurs
le « pragmatisme » et le « christianisme-sionisme dans sa forme la plus exercée ».
Il est revenu une autre fois sur la critique de l’Amérique, en déclarant que « les
États-Unis sont un des principaux coupables de tous les malheurs de l’Oumma
musulmane ». En parlant des Tchétchènes, il a noté qu’ils font partie de la « nation
islamique unique » et qu’il est possible de préserver cette unité, seulement en se
fondant sur l’islam coranique et sur la charia inaltérée, en affirmant que « la Russie
dans son expression actuelle est notre ennemi jusqu’au jour du Jugement dernier ».
Pour Movladi Oudougov, la raison de la diabolisation des Tchétchènes par
Moscou est qu’ils sont l’obstacle principal à la domination de la Russie sur le
Caucase. « Les Tchétchènes ont toujours été porteurs de l’esprit islamique dans
le Caucase, et ont toujours joué le rôle de protecteur principal de l’islam », alors
que « la Tchétchénie était toujours le grenier du gazawat [guerre sainte] et approvisionnait le front avec des ressources principales, matérielles et humaines, dans
la guerre contre la Russie ». « Ces actions [de la nation tchétchène] sont dictées par
un refus décisif des Tchétchènes de renoncer à la charia d’Allah. » « Pour les
Tchétchènes, les Russes sont et ont toujours été kafirs [païens]. »
À l’instar de Yandarbiev, Oudougov est conscient que « l’Occident a ses
propres intérêts », en ajoutant que « personne jamais ne sera “notre défenseur”
jusqu’à ce que nous ne démontrions que nous sommes capables de nous défendre
et de punir les agresseurs ». Il a noté que « l’Occident n’interviendra réellement
qu’après que la Russie subira une défaite ». Mais Oudougov invite à tirer profit des
contradictions existant dans les relations en Occident, y compris celles entre les
États-Unis et la Russie. Il a expliqué que « l’Occident tente de jouer le rôle de dirigeant de l’humanité. Cela oblige à respecter les règles de conduite bien définies
dans les affaires internationales. Il faut voir jusqu’à quel point ces règles sont
capables d’aider les Tchétchènes ». Mais « tout ce qui est en contradiction avec
la charia doit être résolument rejeté. Toute la politique envers la Russie devrait
être conduite en strict respect de la loi, c’est-à-dire de la charia ! » (Kavkaz
Center, 18 juin 2001, wwww. kavkaz. center. org. news). Pour Oudougov, le monde
islamique est en train de renaître : la Tchétchénie et l’Afghanistan des taliban se
situent au centre de cette renaissance.
L’extension du conflit et la seconde guerre de Tchétchénie
La première guerre a duré de 1994 à 1996. Les deux camps, russe et tchétchène,
subissent des pertes considérables. Un certain nombre de civils tchétchènes
meurent en raison de bombardements, de combats et d’exactions. Ces abus provoquent l’indignation de la communauté internationale. La Russie se plie à la pression de l’Occident et évacue ses troupes, entre septembre 1996 et janvier 1997. Élu
en 1997, Aslan Maskhadov remplace Doudaev comme président. Entre 1997 et
1999, la Tchétchénie est, de fait, indépendante, mais elle plonge dans le chaos et
Maskhadov n’arrive pas à s’imposer aux différentes factions rivales. Le wahhabisme
se répand, les enlèvements de citoyens russes et étrangers par des Tchétchènes se
multiplient, des attentats sont perpétrés dans les grandes villes russes. À l’été 1999,
les wahhabites tchétchènes, sous la direction de Bassaev, auteur d’une spectaculaire prise d’otages en 1995 à Boudionnovsk, s’infiltrent au Daghestan. Ils y
proclament un État islamique indépendant, au milieu des montagnes, mais sur un
carrefour routier important et en contact relativement facile avec la plaine. Cette
« enclave de Kadar » a été dénommée la « petite Tchétchénie » du Daghestan.
Les Daghestanais, notamment sous l’influence des confréries soufies, qui refusent l’autorité des wahhabites, repoussent ces nouveaux venus avec l’aide de l’armée
fédérale. En septembre 1999, l’armée fédérale entre en Tchétchénie pour mettre
fin aux raids que les islamistes lancent sur les villes russes situées, pour certaines,
à plusieurs centaines de kilomètres au nord du Caucase. Mais dans Groznyi, les
Tchétchènes islamistes, puissamment armés, opposent une résistance acharnée et
la ville n’est prise par les Russes qu’après trois mois de terribles combats. Les
combattants tchétchènes parviennent à briser l’encerclement et à gagner la
montagne, d’où ils lancent des raids contre les villes de la plaine. Pour les Russes,
il est difficile de distinguer parmi les Tchétchènes ceux qui sont islamistes et ceux
qui ne le sont pas, d’où nombre d’excès lors des interrogatoires de suspects dans
des « camps de triage ». La communauté internationale condamne de nouveau les
atteintes aux droits de l’homme et plus globalement les actions militaires russes
en Tchétchénie.
De surcroît, la guérilla tchétchène est réfugiée sur le versant sud du Caucase,
en Géorgie, chez les Kistines (Tchétchènes de Géorgie), dans les gorges de
Pankissi (district Akhmetovski dans la Géorgie orientale). Cette enclave tchétchène
échappe à tout contrôle efficace des autorités géorgiennes, qui n’arrivent d’ailleurs
pas plus à s’imposer dans d’autres unités autonomes, telles l’Ossétie du Sud et
l’Abkhazie. Les Ossètes et les Abkhazes, malgré leur emplacement géographique
(leurs zones d’habitation se trouvent sur le versant sud du Grand Caucase), appartiennent géopolitiquement au grand groupe d’ethnies nord-caucasiennes.
L’affaire abkhaze est révélatrice puisqu’elle démontre qu’une communauté
nord-caucasienne est capable de se constituer pour défendre les aspirations indépendantistes de cette petite république musulmane dépendante de la Géorgie.
L’Abkhazie, où les Géorgiens étaient peu à peu devenus majoritaires, est de fait
devenue indépendante de Tbilissi en 1992. Pendant cette violente guerre où Doudaev
joua un rôle important, de nombreux Tchétchènes, Kabardes, Adyghéens, Abazas,
Chapsougues, mais aussi Cosaques, ont apporté leur aide aux Abkhazes, en combattant les troupes géorgiennes. En 1993, la Géorgie a évacué ses troupes de la république sécessionniste. Les négociations abkhazo-géorgiennes, menées entre 1993 et
2001, n’ont pas abouti. La paix est restée fragile : des affrontements abkhazogéorgiens surviennent une autre fois en octobre 2001. Tbilissi menace de quitter la CEI
et demande le départ du contingent russe de l’Abkhazie. En effet, les militaires
russes, stationnés en Abkhazie, constituent le soutien principal des indépendantistes
abkhazes. De ce fait, le gouvernement géorgien n’est guère pressé d’agir contre les
rebelles tchétchènes installés sur son territoire, d’où ils lancent des raids contreles
troupes russes au pied du versant septentrional du Caucase.
Au versant nord du Grand Caucase, une violente guerre entre les Ossètes du
Nord et les Ingouches pour le district Prigorodny, en octobre-novembre 1992, a
transformé en enclave l’Ingouchie, isolée entre la Tchétchénie indépendantiste et
l’Ossétie du Nord. En 1999-2000, la lutte pour le pouvoir entre les Karatchaïs
etles Tcherkesses a mis en cause l’existence d’une des deux républiques bicéphales
que le Nord-Caucase compte : la Karatchaevo-Tcherkessie. Même si la guerre
entre les Tcherkesses et les Karatchaïs a pu être évitée de justesse, cette république, proche de l’Abkhazie et de la Mingrélie, contrôlée par les zviadistes,
hostiles au régime de Chevardnadzé, et des rebelles tchétchènes (groupement de
Guelaev), reste, avec la Tchétchénie et le Daghestan, un des foyers d’instabilité du
Nord-Caucase.
L’extrême complexité géopolitique du Nord-Caucase
Selon l’opinion très répandue dans les milieux scientifiques et politiques de
Moscou, la caractéristique géopolitique principale dans le Nord-Caucase est le
conflit entre l’islam et l’orthodoxie, qui est accentué par la vigueur du contraste
géographique plaine-montagne soulignant la coupure entre les Slaves orthodoxes
et les montagnards caucasiens, essentiellement musulmans. Envisagée à petite
échelle, cette région du Caucase fait partie de ce long « arc d’instabilité » séparant
le monde chrétien orthodoxe et le monde islamique. Cet arc s’étend entre les
Balkans et l’Altaï, en passant par le Nord-Caucase et le Nord-Kazakhstan. En particulier, cette hypothèse est chère à l’idéologue islamiste de Russie Geïdar Djemal,
qui réunit le Caucase et les Balkans dans le même bloc géopolitique.
On peut faire un parallèle entre les Balkans, le Nord-Caucase et le Nord-Kazakhstan. Une frontière militaire, surveillée par des populations slaves (les
Granitchars serbes dans les Kraïna des Balkans, les Cosaques du Nord-Caucase et
du Nord-Kazakhstan), y fut instaurée par le centre impérial, qu’il soit autrichien
ou russe. Cependant, dans le Nord-Caucase et le Nord-Kazakhstan, le limes
cosaque a été conservé après l’annexion au XIXe siècle de territoires peuplés par
des musulmans. Jusqu’en 1917, ces territoires constituaient de fait dans l’Empire
russe un « étranger intérieur » puisque les autorités russes y donnaient la préférence au droit coutumier local ( adates) et à la charia pour résoudre la majeure
partie des litiges. De surcroît, les musulmans de ces territoires nouvellement rattachés n’étaient pas considérés comme les sujets de l’Empire, ils y avaient un statut
particulier d’« allogène », dispensés de service militaire, soumis à une imposition
allégée, privés de la liberté de déplacement.
Après 1917, cet « étranger intérieur » aux multiples ethnies fut intégré dans la
fédération de Russie avec un statut particulier de « région autonome » ou de
« république autonome », devant préserver sa spécificité ethnique. Les Cosaques,
parce qu’ils étaient restés fidèles au tsar, furent l’objet de nombreuses persécutions. Une série de modifications de limites administratives de ces entités autonomes, lorsque les districts à majorité russe ont été rattachés aux unités autonomes,
a conduit à une imbrication ethnique, qui est devenue aujourd’hui une cause
de conflits.
Selon une thèse de certains, qui prônent un rôle plus actif de la Russie au Nord-Caucase et même son retour en Transcaucasie, c’est la fin de l’URSS qui a réactivé tout ce nœud gordien de conflits nord-caucasiens. Cependant, il nous semble
que leur réactivation résulte du dysfonctionnement du système tout entier de
l’aménagement militaro-politique du Nord-Caucase. Ce système, conçu pendant
la première moitié du XIXe siècle, était fondé sur l’isolement des ethnies les unes
par rapport aux autres. Cela n’a d’ailleurs pu arrêter que très provisoirement les
conflits interethniques dans le Nord-Caucase, qui n’avaient jamais cessé
jusqu’alors. Mais ce système ne prévoyait pas l’accroissement naturel des populations montagnardes, ni l’attribution à celles-ci des terres arables, indispensables
pour leur développement. Dès qu’en 1918 les premiers maillons du système ont
sauté et les populations montagnardes ont commencé à traverser le limes cosaque,
les vieilles querelles ont resurgi.
Ce serait une erreur de présenter l’époque soviétique comme une période de
coexistence pacifique, fondée sur l’internationalisme. Il suffit d’évoquer les déportations de villages entiers cosaques en 1918 et dans les années vingt, la guerre
interethnique sur le Térek de 1918, les déportations de quatre « peuples punis » du
Nord-Caucase vers l’Asie centrale et le Kazakhstan en 1943-1944, les émeutes
antitchétchènes de 1958 à Groznyi, les manifestations ingouches pour le retour du
Prigorodny dans les années soixante-dix et quatre-vingt, pour voir jusqu’à quel
point l’image médiatisée par le régime soviétique de l’amitié entre les peuples était
du trompe-l’œil.
En plus de cela, il existait des conflits « masqués » qui se manifestaient dans
la politique d’encadrement, dans l’assimilation de petites ethnies aux ethnies
apparentées, plus importantes numériquement, dans le refus de doter certains
groupes ethniques de l’écriture en leur langue, dans les déplacements forcés
de groupes ethniques à l’intérieur de leurs républiques, et enfin dans le départ
massif des populations slaves des républiques autonomes du Nord-Caucase.
La fin de l’URSS a réactivé de nombreux conflits ethniques mis en sommeil
par le pouvoir soviétique. Parmi ces conflits, les conflits ethnopolitiques et ethnoterritoriaux sont les principaux. S’il existe un conflit majeur entre les descendants
de colons slaves et l’ensemble des populations montagnardes qui s’installent de
plus en plus dans la plaine, la plupart des conflits se déroulent entre les ethnies
locales.
Plusieurs conflits ethnopolitiques existent dans le Nord-Caucase. Ainsi, le
groupe adygho-abkhaze est opposé de longue date au groupe balkaro-karatchaï,
dominé autrefois par les princes tcherkesses et kabardes. La course pour le pouvoir
entre les Tchétchènes et les Kabardes dans la Confédération des peuples caucasiens a conduit à la paralysie de cette organisation, qui se trouve en sommeil depuis
1994. En outre, les Tchétchènes s’opposent historiquement aux Daghestanais, ce
qui remonte probablement à la prédominance avare dans l’imamat de Chamil, dans
lequel les Tchétchènes étaient minoritaires. Une opposition existe également entre
les « peuples punis », déportés par Staline en 1943-1944 (Tchétchènes, Ingouches,
Tchétchènes-Akkintsy, Balkars et Karatchaïs), et les peuples qui ont été épargnés
(Kabardes, Adyghéens, Tcherkesses, Ossètes, Abazas, Nogaïs et Daghestanais).
La liste des conflits ethnoterritoriaux est longue. En 1992, les Ingouches et les
Ossètes ont livré une vraie guerre, courte mais particulièrement violente, à propos
du district Prigorodny appartenant à l’Ossétie du Nord, mais qui était rattaché
avant 1944 à la Tchétchénie-Ingouchie. En 1991-1992, les Laks au nord du
Daghestan se sont affrontés aux Tchétchènes-Akkintsy. Entre 1991 et 1994, les
Kabardes et les Balkars se sont opposés à l’intérieur de leur république, qui a failli
éclater. En 1999, les Karatchaïs ont eu des accrochages avec les Abazas et les
Tcherkesses. D’autres conflits moins intenses existaient au Daghestan (entre
les Laks et les Koumyks, entre les Avars et les Tchétchènes-Akkintsy, entre les
Laks et les Darguines, entre les Koumyks et les Avars), en Tchétchénie (entre
lesTchétchènes et les Nogaïs), dans le territoire de Stavropol (entre les Darguines
et les Nogaïs), et dans le district Sounjenski, partagé actuellement entre la
Tchétchénie et l’Ingouchie (entre les Tchétchènes et les Ingouches).
La subdivision des ethnies en de nombreux sous-groupes
est une source de conflits
Les populations autochtones du Nord-Caucase sont traditionnellement classées
selon leur langue. Il existe quatre groupes linguistiques principaux : caucasique du
Nord-Ouest (adygho-abkhaze), caucasique du Nord-Est (vaïnakh et daghestanais),
turcique et iranien (Ossètes). On se bornera ici à évoquer la complexité du groupe
caucasique du Nord-Est, car c’est numériquement le plus important et c’est lui dont
la complexité a actuellement les plus importantes conséquences géopolitiques.
Le groupe caucasique du Nord-Est
Il se subdivise en deux grands groupes : vaïnakh et daghestanais, dont les
locuteurs ne se comprennent pas.
Le groupe vaïnakh est composé des Tchétchènes et des Ingouches, qui habitent
essentiellement dans leurs républiques respectives. À leur tour, les Tchétchènes
se subdivisent en cinq groupes : les Terkkhoïs (les Tchétchènes du Térek), les
Tchétchènes de la Petite Tchétchénie, les Tchétchènes de la Grande Tchétchénie,
les Tchétchènes-Akkintsy, qui habitent dans le nord du Daghestan, et les Kistines,
qui vivent à l’est de la Géorgie. Les Tchétchènes-Akkintsy sont enclins à se rattacher directement au groupe vaïnakh. Pendant la période soviétique, les Terkkhoïs
occupaient traditionnellement les postes dirigeants en Tchétchénie-Ingouchie,
étant été considérés comme loyaux par les communistes.
ETHNIES AUTOCHTONES DU NORD -CAUCASE, EN 1989
[3]
ETHNIES AUTOCHTONES DU NORD -CAUCASE, EN 19893
Nombre des ethnies
Adyghéens
Chapsougues
Tcherkesses
Kabardes
Abazas
Karatchaïs
Balkars
Nogaïs
Turkmène
Koumyks
Ingouches
Tchétchènes
Tchétchènes-Akkintsy
Avars
Darguines
Laks
Tabassarans
Lezguines
Agouls
Nombre total dans le
Nord-Caucase et dans
les zones limitrophes
105 000
7 571
42 000
386 000
30 000
142 000
71 000
56 000
1 000
261 000
228 000
848 000
58 000
601 000
353 000
98 000
78 000
379 000
14 000
Nombre total dans la
république éponyme
ou dans les zones
d’habitation compacte
95 000
7 571
40 000
363 000
27 000
129 000
71 000
13 000
(Karatchaevo-Tcherkessie)
+ 28 000 (Daghestan)
1 000
(territoire de Stavropol)
231 000
196 000
734 000
58 000
496 000
280 000
91 000
78 000
204 000(Daghestan)
+ 171 000 (Azerbaïdjan)
13 000
Pourcentage dans la
population totale de
la république éponyme
22,1
0,16
(territoire de Krasnodar)
9,7
48,2
6,6
(Karatchaevo-Tcherkessie)
31,2
9,4
3,2
(Karatchaevo-Tcherkessie),
1,6 (Daghestan)
0,4
(territoire de Stavropol)
12,9
12,9
57,8
3,2
27,5
15,6
5,1
4,3
11,3
0,8
Nombre des ethnies
Tsakhours
Routouls
Ossètes
Tats
Juifs montagnards
Total
Nombre total dans le
Nord-Caucase et dans
les zones limitrophes
18 000
15 000
525 000
13 000
11 000
4 350 571
Nombre total dans la
république éponyme
ou dans les zones
d’habitation compacte
5 000 (Daghestan)
+ 13 000 (Azerbaïdjan)
15 000
334 000 (Ossétie du
Nord) + 60 000 (Ossétie
du Sud) + 104 000
(Géorgie intérieure)
13 000 (Daghestan)
3 895 571
Pourcentage dans la
population totale de
la république éponyme
0,3
(Daghestan)
0,8
53,0
(Ossétie du Nord)
0,7
Le groupe daghestanais est extrêmement complexe. Il est composé des Avars,
des Darguines, des Laks, des Tabassarans, des Routouls, des Lezguines, des
Agouls et des Tsakhours. Les plus nombreux, les Avars ( 496 000 personnes habitant le Daghestan en 1989), dépassaient largement les moins nombreux, les
Tsakhours ( 5000 personnes au Daghestan, en 1989). Cependant, cette classification,
arrangée par les ethnologues soviétiques, cache une fragmentation ethnique
unique dans tout l’espace postsoviétique.
Chaque ethnie se subdivise en fait en plusieurs sous-groupes. Les locuteurs,
appartenant à des sous-groupes définis comme apparentés par l’ethnologie officielle,
ont découvert qu’ils ne se comprenaient pas du tout ou avec de grandes difficultés.
En effet, les ethnologues ont réduit le nombre d’ethnies dans le Daghestan, en
incluant des ethnies peu nombreuses dans des ethnies importantes, capables, selon
eux, de les assimiler.
C’est ainsi, par exemple, que les Avars se subdivisent en fait en Avars proprement dits et en Arguines, mais également en deux autres groupes apparentés. Le
premier groupe, Andi, regroupait les Andis, les Botlikhs, les Godoberdines, les
Karatines, les Akhvakhs, les Bagoulals, les Tindals et les Tchamalals. Le second
groupe, Didoï, comprenait, en plus des Didoïs, les Khvarchines, les Bejtines et
les Goundebs. Chacun de ces minuscules groupes ethniques ne dépasse pas
10000 personnes. Il est à noter que les Andis sont les plus proches des Tchétchènes,
en constituant une sorte de pont linguistique entre les langues vaïnakhes et daghestanaises. Les Andis, avec les Tchétchènes-Akkintsy du Daghestan, étaient par
ailleurs seuls à participer à la première guerre de Tchétchénie ( 1994-1996). On
rapporte que des combattants tchétchènes trouvaient souvent refuge chez les
Andis, dont les villages se trouvent à proximité de la Tchétchénie. Mais la fameuse
« enclave de Kadar », où les wahhabites avaient créé en 1999 un État islamique
indépendant, doit cette appellation d’« enclave » au fait qu’il s’agit de villages
darguines isolés en zone avare et koumyke.
Ethnies du Daghestan, Ed. de l'Académie des sciences
de l'URSS, 1955
De surcroît, de nombreuses guerres ont autrefois opposé ces différents groupes
ethniques, par exemple les Avakhs et les Karatines, les Avars de Guidatl et une
partie de Bagoulals, les Avars de Khounzakh et les Bagoulals du village Tionoda.
Par ailleurs, les Botlikhs ont traditionnellement des relations conflictuelles avec
les Andis, les Karatines et les Avars. Les Avars des villages Chodroda et Ansalta sont
historiquement en conflit avec les Godoberdines, alors que les Karatines sont de
longue date en mauvais termes avec les villages avars Kheleturi, Alak, Mestéroukh,
Khounzakh, Ourada, Guenta, Tidib et Matchada. Les Bagoulals sont en rapports
conflictuels avec les Avars de Khouchtada, les Tindals, et les Akhavakhs
[4].
Il est intéressant de noter qu’à la fin du XIXe siècle plusieurs unions existaient
dans la zone avare du Daghestan : Antlratl (Avars et Bejtines), Tekhnoutsal (Avars
et Andis), Rissor Bo (Avars et Arguines). Ainsi que trois unions provisoires : entre
les Avars de Guidatl et les Karatines contre les Akhvakhs de la société Ratlou-Akhvakh, entre les Avars de Guidatl et les Bagalouls de la société Khouchtada
contre d’autres sociétés bagoulales, entre les Avars et les Botlikhs.
Les Darguines se subdivisent en Darguines proprement dits, en Kaïtags et en
Koubatchines. Les Kaïtags et les Koubatchines sont très minoritaires au sein du
groupe et ne peuplent que deux villages, respectivement Itsari et Koubatchi, situés
dans le district Dakhadaevski. Il est intéressant de noter que sur cinq unions militaires formées par les Darguines dans le passé, trois étaient ethniquement mixtes.
Ainsi, en plus de Darguines, l’union Akoucha-Dargva comprenait des Laks et des
Avars, alors que la Bourkoun-Dargva possédait deux villages lezguines et s’est
retrouvée à partir du début du XVIIIe siècle sous le contrôle des Laks. Ces derniers
se subdivisent selon les dialectes en cinq groupes principaux : vitskhine, koumoukh,
vikhline, achtikouline et balkhar. Dans le passé, les Laks ont eu de nombreuses
guerres avec les Avars et les Kaïtags (groupe darguine).
Les Lezguines sont une autre ethnie divisée entre le Daghestan et l’Azerbaïdjan.
La langue lezguine se subdivise en trois dialectes : kurin (kurinski – on l’appelle
également guneï, guneïski), akhtyn (akhtynski) et koubin (koubinski); ce dernier
est parlé par les Lezguines de l’Azerbaïdjan. Certains chercheurs ajoutent également le dialecte yarkin (yarkinski). Un groupe sous-ethnique correspond à chaque
dialecte. Par exemple, il existe trois groupes sous-ethniques lezguines. Historiquement, l’ethnie lezguine n’a jamais constitué une seule unité politique. Les
Kurins (Kurintsy) habitaient à Kura, qui était ouverte aux interventions étrangères.
Ils se trouvaient successivement sous le contrôle des khanats de Kouba (Azéris),
de Kazikoumoukh (Laks) et de Derbent (Azéris). Le deuxième groupe, les
Lezguines de Kouba (Koubintsy), faisait partie du khanat de Kouba. Cependant,
ils n’y étaient pas majoritaires. Les Akhtyns (Akhtyntsy) constituaient le troisième
groupe sous-ethnique
[5]. Les Akhtyns formaient un groupe de « sociétés libres » de
la vallée du Samour nominalement indépendantes (Akhty-para, Alty-para, Dokouzpara et société routoulo-lezguine
[6]).
On voit le degré de fragmentation et d’emboîtement des ethnies daghestanaises.
Le Daghestan constitue de loin la région la plus conflictogène du Nord-Caucase.
Cependant, parmi les Daghestanais, il existe une culture spécifique, qui s’est développée au cours des siècles de la cohabitation et qui privilégie le dialogue plutôt
que les affrontements, quoique les guerres et les incursions fussent fréquentes
dans le Daghestan.
Cette multitude de subdivisions n’est pas en soi une menace pour la stabilité
du Nord-Caucase. Mais la persistance de ces subdivisions, correspondant dans la
plupart des cas à une opposition conflictuelle infra-ethnique et interethnique, est
un signe de ce que le Nord-Caucase évolue à une vitesse très différente de celle
de la fédération de Russie et selon ses lois, très distinctes des lois avec lesquelles
les Russes construisent leur vie quotidienne. Disons que la société russe est plus
moderne, dans le sens qu’elle ne considère pas l’origine ethnique de telle ou telle
personne comme un avantage ou un handicap dans sa carrière, les qualités
personnelles étant le critère le plus important. Par exemple, de nombreux Tatars,
Tchétchènes, Ossètes, Allemands et juifs occupent des postes importants dans les
branches bancaire et pétrolière, ou même dans l’administration, alors qu’Aman
Touléev, Chor (une ethnie turcique de l’Altaï) d’origine, a pu faire une belle
carrière dans l’administration fédérale et s’est fait élire gouverneur dans la région
de Kémérovo, qui est pourtant à majorité russe. Un autre exemple est le très
charismatique ministre fédéral des Situations d’urgence, Sergueï Choïgou, originaire de la république de Touva.
La distribution ethnique du pouvoir
Les élites au pouvoir de toutes les républiques du Nord-Caucase, à l’exception
de la Tchétchénie, sont pour le moment loyales à Moscou, les unes plus que les
autres, mais toutes dépendent étroitement des subventions que le Centre leur
accorde, en raison de la crise économique profonde. Parmi les républiques, il
existe sans doute la favorite de Moscou – l’Ossétie du Nord. Cette république,
majoritairement chrétienne, n’est pas seulement la plus fidèle au Kremlin dans la
région, qui a soutenu toutes les décisions moscovites sans dire un mot, même les
plus impopulaires, elle influence aussi la politique russe envers la Géorgie, car la
survie de l’Ossétie du Sud, située sur le versant géorgien du Caucase, dépend
directement de la présence du contingent militaire russe.
Le Daghestan, particulièrement frappé par le chômage et la crise économique,
ne cache pas non plus son orientation prorusse. Il en va de même pour la Kabardino-Balkarie. L’Adygheïa et la Karatchaevo-Tcherkessie, où les communautés russes
sont particulièrement fortes, 75% et 40% de leurs populations totales respectivement, ne montrent pas de signes de rébellion, même si elles ne sont pas toujours
enthousiastes à l’égard de la politique de Moscou dans la région, notamment à
propos de l’Abkhazie.
Malgré l’absence dans les républiques nord-caucasiennes de sentiments ouvertement sécessionnistes, à l’exception de la Tchétchénie, chaque république a créé
ses propres parlement, Constitution et gouvernement. Ces républiques se comportent souvent comme des États dans l’État, où des règles non écrites de distribution
du pouvoir selon les critères ethniques existent. Dans d’autres régions majoritairement russes, on pouvait trouver des gouverneurs d’origine allemande, turcique
ou ukrainienne, alors que dans les républiques du Nord-Caucase, après 1991, et
parfois bien avant cette date, les dirigeants appartiennent pratiquement tous à
l’ethnie éponyme.
Au Daghestan, où aucune ethnie n’est largement majoritaire, un conseil d’État,
organe collégial dans lequel toutes les ethnies possédant les langues écrites étaient
représentées, gérait la vie de la république. Mais cela n’empêchait pas une lutte pour
le pouvoir entre les ethnies. Ainsi, selon une règle non écrite, à l’époque soviétique le poste du premier secrétaire du comité du PCUS de la république était
occupé par un Avar; le président du praesidium du Soviet suprême daghestanais
était un Darguine. Cette distribution du pouvoir existe actuellement : le président
du Conseil d’État du Daghestan, Magomedali Magomedov, et le maire de la
capitale Makhatchkala, Saïd Amirov, sont darguines, alors que les Avars contrôlent le poste de président de l’Assemblée populaire (Parlement) de la république.
Le président du gouvernement (Premier ministre) était un Koumyk, alors que son
adjoint était un Avar en 1999 (Gadji Makhatchev). Pendant les cinquante et
soixante dernières années, les trois postes suprêmes au Daghestan étaient occupés
par les Avars, Darguines et Koumyks. Cela s’expliquait par le poids numérique de
ces trois ethnies dans la population totale de la république. Plusieurs ethnies, exclues
du partage du pouvoir, tels les Laks, les Lezguines et les Tabassarans, ne cessent
pas de critiquer ce système.
Les conflits intérieurs à l’islam nord-caucasien
Une autre série de ruptures existe à l’intérieur de l’islam nord-caucasien. Nous
avons déjà parlé dans notre article « Engrenage de la guerre en Tchétchénie »
( Hérodote n° 81, « Géopolitique du Caucase ») de l’opposition entre les deux
confréries soufies, Naqshbandiya et Qadiriya, qui a entraîné au début des années
quatre-vingt-dix une opposition politique qui a scindé la société tchétchène. Les
Naqshbands, fidèles à Moscou, ont constitué l’opposition anti-Doudaev, alors que
les Qadirs ont formé l’entourage proche du président tchétchène. Après la mort de
Doudaev, cette opposition s’est estompée face à la menace commune, le wahhabisme.
À l’été 1998, les adeptes des deux confréries se sont réunis pour combattre à
Goudermès des wahhabites.
Au Daghestan, l’existence de plusieurs confréries soufies n’a pas débouché sur
une lutte ouverte, ce qui n’a pas empêché des luttes byzantines, qui sont si caractéristiques de cette république pluriethnique, dont la stabilité fragile se fonde sur
un accord selon le modèle libanais. Dans les structures de la Direction spirituelle
des musulmans du Daghestan, les Avars étaient majoritaires pendant les années
quatre-vingt-dix, ce qui a provoqué la scission de la DSM en fonction des critères
ethniques. Traditionnellement, les Avars occupaient le poste de mufti dans la DSM
du Nord-Caucase, puis dans la DSM du Daghestan. Cette domination permettait à
beaucoup d’imams koumyks et darguines de contester l’« avarisation » de la DSM.
Ainsi, S. A. Darbichgadjiev (élu mufti en 1992), M. Darbichev (élu en 1994),
S. M. Aboubakarov (élu en 1996) et A. Abdoullaev (élu en 1998) sont avars.
Pendant une brève période, entre 1989 et 1992, deux Koumyks réussirent à se faire
élire au poste de mufti du Daghestan (M. M. Babatov et B. Issaev). La lutte pour le
contrôle de la DSM entre les Avars et les Koumyks continuait encore en 2000
[7].
Au milieu des années quatre-vingt-dix, parallèlement à la DSM du Daghestan,
dominée par les Avars, à Makhatchkala, il existait une DSM koumyke et une DSM
lake. À la fin des années quatre-vingt-dix, une DSM du district Nogaï fut organisée à Terekli-Mekteb, alors qu’un Kaziat
[8] darguine vit le jour à Izberbech.
Cependant, les dignitaires avars ont fait preuve de diplomatie en réussissant à
réunir les muftis de toutes les DSM ethnorégionales au sein d’un Conseil de coordination. Le président du Conseil, le mufti de la DSM du Daghestan, est
de facto
mufti de tous les musulmans de la république. Toutefois, la DSM du Daghestan
ne contrôle qu’entre 20% et 50% des mosquées daghestanaises.
Le soufisme au Daghestan a reflété une opposition ethnique à l’intérieur de
l’islam, dont nous venons de parler. Pratiquement toutes les confréries soufies
dans cette république sont monoethniques. Ainsi, les Darguines, les Koumyks, les
Lezguines, les Laks et les Tabassarans sont adeptes de la Naqshbandiya. Les
Tchétchènes-Akkintsy et les Andis (sous-groupe des Avars) appartiennent traditionnellement à la Qadiriya. La Shaziliya est répandue essentiellement parmi les
Avars et dans une moindre mesure parmi les Koumyks
[9].
Géographiquement, plus de 85% d’adeptes soufis habitaient au nord et à
l’ouest du Daghestan. Si on analyse l’implantation géographique de l’islam dans
le Nord-Caucase, on peut facilement noter que 52% de toutes les mosquées qui
fonctionnaient dans la fédération de Russie se trouvaient dans la seule république
du Daghestan ( 1 585 sur 3 072)
[10]. En comparaison avec le Daghestan, les autres
républiques du Nord-Caucase comptent un nombre relativement modeste de
mosquées : 400 en Tchétchénie en 1999
[11], 400 en Igouchie en 1999
[12], 68 en
Kabardino-Balkarie en 1998
[13], 91 en Karatchaevo-Tcherkessie en 1997
[14]. Le
nombre total de mosquées dans le Nord-Caucase était de 2544 à la fin des années
quatre-vingt-dix.
La croissance du nombre de mosquées est spectaculaire. Vers la fin des années
trente, toutes les mosquées étaient fermées dans le Daghestan (il y en avait 1 702
en 1917). En 1986,27 mosquées y fonctionnaient. En 1992, il y en avait déjà plus
de 800
[15]. En 2000, leur nombre a dépassé 1 500. Selon certaines sources, ces
statistiques prennent en compte les mosquées officielles, enregistrées auprès les
autorités. Le nombre total des mosquées, enregistrées et non enregistrées, dans le
Daghestan pouvait se situer autour de 5 000.
La forte concentration de mosquées au Daghestan s’explique par le fait que
cette région de la fédération de Russie était islamisée la première, bien avant les
Tatars de la Volga et les Bachkirs. Dans le Daghestan, l’islamisation se déroula du
sud au nord. Selon certaines sources, elle débuta en 733, lorsque Abu Maslama
conquit Derbent et le transforma en rempart du Califat arabo-musulman dans le
Caucase. Aux VII
e-X
e siècles, la ville de Derbent était profondément islamisée,
alors que l’islamisation des Lezguines, des Tabassarans et des Routouls était plus
superficielle. Aux X
e-XIII
e siècles, les Agouls et les Laks étaient islamisés à leur
tour. À la fin du XIV
e siècle, les Darguines et les Nogaïs étaient convertis à l’islam,
alors que la ville de Koubatchi devint le deuxième rempart de l’islam du
Daghestan. Aux XIII
e-XV
e siècles, l’islamisation des Koumyks et des Avars se
déroula, et à la fin du XV
e siècle les Tchétchènes-Akkintsy et les ethnies du groupe
Ando-Tsez étaient convertis
[16]. L’islamisation du Daghestan s’acheva à la fin du
XVI
e siècle par la conversion à l’islam des Didoïs par les Avars musulmans.
À titre de comparaison, nous pouvons citer les Tchétchènes, dont l’islamisation
ne s’est achevée que vers la fin du XVIIIe siècle, et les Ingouches, dont le dernier
village a été converti à l’islam dans les années 1870. Au Daghestan, les Avars, les
Darguines et les Tchétchènes-Akkintsy pratiquent plus l’islam que les Koumyks,
les Nogaïs et les Lezguines.
Les wahhabites dans le Nord-Caucase
Le wahhabisme constitue le facteur de conflits le plus important, du moins aux
yeux de Moscou, où les médias ne cessent de parler d’une guerre contre la Russie
que les wahhabites nord-caucasiens, aidés par leurs sponsors étrangers, sont en
train de mener.
Cependant, le terme « wahhabisme » doit être utilisé avec précaution pour
désigner une des mouvances de l’islam nord-caucasien. Le terme al-wahhabiya,
dans les pays arabes, désigne les adeptes de Muhammad ibn Abd al-Wahhab.
La doctrine wahhabite est fondée sur les principes de la doctrine d’un éminent
théologien, Taki ad-din ibn Taymiyya ( 1263-1328), originaire de Syrie. Il appelait
à combattre toutes les nouveautés, qui « déviaient » les principes de l’islam pur et
originel. Au XVIIIe siècle, Muhammad ibn Abd al-Wahhab s’inspira d’Ibn
Taymiyya et fonda la doctrine wahhabite et une confrérie. Celle-ci devint la base
de réunification des tribus arabes de la péninsule Arabique lorsqu’elles décidèrent
sous la direction des Saoudiens de combattre les Ottomans accusés de corruption.
Parmi ceux-ci, les soufis avaient une grande influence. Les wahhabistes arabes
livrèrent un combat aux colonisateurs ottomans. Ce furent les premiers affrontements entre wahhabites et soufis. L’ethnologue russe de l’Académie des
sciences Yarlykapov affirme même que l’Arabie Saoudite est née dans la lutte
contre le soufisme.
Le champ sémantique de ce terme, qui ne couvrait à l’origine que les adeptes
du wahhabisme classique, s’est élargi. Actuellement, en ex-URSS, mais aussi dans
les pays islamiques, ce terme désigne toutes les mouvances fondamentalistes et
radicales dans le sunnisme. Les premières communautés wahhabites apparurent
dans le Nord-Caucase dans les années soixante-dix, mais c’est seulement après
1996 que la presse commence à parler d’une vraie installation du wahhabisme
dans le Nord-Caucase. L’enracinement du wahhabisme dans le Nord-Caucase était
devenu possible grâce à l’aide abondante de la part de nombreux fonds et organisations islamiques établis dans les pays arabes du Golfe.
Plusieurs dizaines de fonds et organisations islamiques, dont les filiales internationales de fonds islamiques, étaient actifs au Daghestan en 1990-1999.
Plusieurs d’entre eux virent leurs activités interdites : Benevoliks International
Foundation (États-Unis), Al-Khaïriya (Émirats arabes unis), Qatar (Qatar)
[17].
Parmi d’autres organisations, on peut évoquer une association assez influente en
Arabie Saoudite, Djamaa as-salaf as-salih. On considère que son objectif réside en
la propagation de la doctrine salafite ou wahhabite dans le monde. Un certain
Daguistani représentait au Daghestan une autre organisation saoudienne, Al-Igassa. Selon les données du FSB, Abdel-Hamid Djafar Daguistani dirigeait le
département russe d’Al-Igassa en Arabie Saoudite et était en même temps imam
d’une mosquée à Médine.
Une autre organisation islamique, Djamaa mouslimi, ouvrit une filiale à
Makhatchkala. Une personnalité très connue en Arabie Saoudite, Cheikh
Mouhammed ben Nasser al-Aboudi, était invitée au Daghestan. Il est à noter que
ceux qui finançaient le Parti de renaissance islamique au Daghestan étaient
adeptes du wahhabisme, tel Serwah Abed Saah, qui organisa dans les districts
Kizilyourtovski et Khassavyourtovski des éditions destinées à faire la propagande
du wahhabisme.
En 1997, une organisation islamique internationale, Al-Harameïn, aidait financièrement des organisations wahhabites daghestanaises qui avaient pour objectif
la création sur le territoire de la Tchétchénie et du Daghestan d’un « État islamique »,
indépendant de la fédération de Russie. Le directeur général d’Al-Harameïn était
le cheik Akil ben Abdoul Aziz. Le siège de l’organisation se trouvait à Er-Ryad,
en Arabie Saoudite. Les services spéciaux affirment que d’importantes sommes
d’argent en devises furent transférées par la filiale de Bakou au centre wahhabite
daghestanais Kavkaz, qui se trouvait à Makhatchkala, et à Karamakhi.
En 2001, plusieurs émissaires d’Al-Harameïn se trouvaient dans les détachements des chefs de guerre tchétchènes, tels Abdel Latpyf ben Abdal Karim-Darian
(état-major de Maskhadov), Abou-Omar Mouhammed As-Seïf, Abou Salman
Mouhammed, Ad-Dahchi Abou-Sabit.
Un conflit ouvert oppose les adeptes de l’islam caucasien traditionnel et les
militants wahhabites. Les affrontements se sont déroulés en Tchétchénie et au
Daghestan, où les structures officielles de l’islam (Direction spirituelle des musulmans, DSM) sont traditionnellement dominées par les soufis. Les leaders musulmans
soufis ont condamné sévèrement le wahhabisme, en interprétant l’activisme de ses
adeptes comme une menace à leur domination sur les DSM. Et surtout, les wahhabites considèrent comme chirk, signe de paganisme, les danses religieuses et le
culte des saints qui sont très pratiqués dans le Caucase. Plusieurs fois, le conflit
entre soufis et wahhabites s’est transformé en affrontements ouverts. Selon
plusieurs témoignages, les premières tensions entre les wahhabites et les soufis
qadirs ont surgi pendant la première guerre de Tchétchénie en 1994-1996. En
mai 1997, les adeptes soufis ont eu les premiers accrochages avec les wahhabites
dans l’enclave de Kadar (district Bouïnakski), au Daghestan. En juillet 1998, à
Goudermès, les wahhabites ont combattu pendant plusieurs jours les combattants
du chef de guerre Soulima Yamadaev. Ces affrontements ont failli se transformer
en une guerre civile.
En août 1998, un attentat à la bombe a tué à Makhatchkala le mufti du
Daghestan S. M. Aboubakarov, connu pour sa ferme attitude antiwahhabite.
Ilavait critiqué sévèrement les activités de Khattab, en déclarant que les wahhabites
constituaient un mal potentiel non seulement pour les musulmans du Nord-Caucase
mais aussi pour les musulmans de toute la fédération de Russie. Aboubakarov
s’était permis de dire devant les journalistes que « le wahhabisme est un pseudo-islam, mais il porte un masque idéologique, c’est un mouvement idéologique et
politique avec un enclin extrémiste », en rajoutant que « Khattab n’a pas apporté
l’islam en Tchétchénie, mais il l’idéologise sans le connaître profondément ». Le
mufti s’est étonné : si Khattab « avait proclamé le gazawat [guerre sainte] au nom
d’Allah, pourquoi il n’était pas allé [combattre] en Palestine » ?
L’opposition du wahhabisme a conduit à la réunification de hauts dignitaires
musulmans du Nord-Caucase dans un Centre de coordination des musulmans du
Nord-Caucase, composé des muftis du Daghestan, de la Tchétchénie, de l’Ingouchie,
de l’Ossétie du Nord-Alanie, de la Kabardino-Balkarie et de la Karatchaevo-Tcherkessie. Selon ses fondateurs, cet organisme devait contenir l’expansion du
wahhabisme dans la région. Sous la pression des soufis, le 16 septembre 1999,
l’assemblée populaire du Daghestan a adopté une loi sur « l’interdiction de l’activité wahhabite et autre activité extrémiste sur le territoire de la république du
Daghestan ».
Un avenir plus qu’incertain pour le Nord-Caucase
Dix ans après le spectaculaire démembrement de l’URSS, la fédération de
Russie ne s’est pas disloquée dans une multitude de républiques, de régions et de
territoires, comme beaucoup d’experts l’annonçaient au début des années quatre-vingt-dix. Et ce n’étaient pas des spéculations gratuites : après 1991, la fédération
de Russie a dû faire face à de nombreuses aspirations sécessionnistes à l’intensité
différente de la part non seulement des unités autonomes, tels la Tchétchénie, le
Tatarstan ou le Bachkortostan, mais également de la part de plusieurs régions
russes. N’étant pas parvenu à venir à bout du séparatisme avec des moyens politiques, Moscou est intervenu militairement pour combattre les indépendantistes
tchétchènes, en 1994-1996 et en 1999-2000. L’opinion occidentale a critiqué de
nombreuses violations des droits de l’homme au cours de ces interventions militaires, qui n’ont pas donné de résultats concluants. Ces critiques n’ont pas empêché
Moscou d’agiter l’épouvantail de l’exemple tchétchène devant les candidats potentiels à la séparation et de calmer pour quelque temps la fièvre séparatiste.
Le démembrement de la fédération de Russie n’a pas eu lieu, et ce pour
plusieurs raisons. D’abord, en comparaison avec l’URSS, la Russie est plus homogène politiquement : dans la plupart des républiques, le vote politique, pour la
gauche ou pour la droite, pour les libéraux ou pour les démocrates, domine selon
les critères ethniques ou religieux. Ensuite, la majeure partie de la population russe
est relativement tolérante à l’égard d’autres ethnies, qui ne constituent par ailleurs
que quelque 15% de la population du pays. Enfin, les ethnies non russes sont
beaucoup plus russifiées que les anciennes nations soviétiques, tels les Arméniens,
les Lituaniens ou les Moldaves. Le plus souvent, elles sont mélangées depuis des
siècles avec des Russes et ont choisi les valeurs européennes.
Cependant, une partie de la fédération de Russie, le Nord-Caucase, est différente. Le vote ethnique y prédomine, même parmi les Russes, les ethnopartis
sont nombreux et influents, la tolérance étant mise en question par des ethnonationalismes. Dans le Nord-Caucase, une simple tentative d’organisation
d’élections présidentielles directes peut friser la guerre ethnique, comme c’était
le cas en Karatchaevo-Tcherkessie en 1999. Dans une autre république nord-caucasienne, en Adyghéie, une minorité ethnique ( 20% de la population), mais
ayant le privilège d’être éponyme, détient 80% de postes clés et exclut, selon les
critères linguistiques (non-maîtrise de l’adyghéen), des candidats à la présidence.
On peut se demander où ailleurs qu’en Tchétchénie de 1998 un président, soidisant démocratiquement élu, Maskhadov, se rend en char d’assaut tous les matins
à son bureau ? Où ailleurs que dans la capitale du Daghestan, ville de quelque
300 000 habitants, tout déplacement du maire mobilise presque la totalité de la
police municipale et paralyse toute circulation, car il a déjà été victime de
plusieurs attentats à la bombe, ses concurrents politiques ne lésinant pas sur
le choix des moyens.
À cela nous pouvons ajouter le fait qu’un grand nombre d’ethnies nord-caucasiennes s’opposent régulièrement à la politique extérieure de la Russie : cette
dissidence est devenue plus qu’évidente lors de la crise du Kosovo, au printemps
1999, pendant laquelle les musulmans nord-caucasiens ont soutenu les Kosovars
musulmans albanophones et désapprouvé fermement l’attitude proserbe de Moscou.
Cela ne constitue que la partie visible d’une sorte d’iceberg ou d’un véritable
nœud gordien de conflits interethniques, impossibles à résoudre, ni politiquement,
ni militairement. Un paradoxe se dessine : on pourrait dire que plus Moscou
s’active dans le Nord-Caucase, plus cette région s’éloigne de la Russie. Ce n’est
pas un hasard si les journalistes de la Nezavissimaïa Gazeta, un journal réputé
pour son analyse des problèmes interethniques, traitent désormais du Nord-Caucase sous la rubrique consacrée à la CEI, comme les républiques ex-soviétiques
devenues indépendantes en 1991, alors que les autres régions de Russie sont traitées
dans la rubrique « Les régions de la Russie ».
Au terme des dix dernières années, les Russes ne voient plus au Nord-Caucase
une continuation historico-géographique de la sainte Russie, ni même une région
périphérique pouvant être intégrée, mais un « étranger », dangereux et hostile, se
trouvant de l’autre côté de la frontière russe « idéale », selon l’expression de
Sergueï Panarine ( Diaspora, Moscou, n° 2-3,1999), un « étranger » parlant des
langues inintelligibles et vivant selon des lois qui ne sont pas les « leurs ». Certains
Russes vont jusqu’à souhaiter que l’on se sépare une fois pour toutes de cette
« tumeur maligne », sinon les « métastases de désintégration » gagneront toute la
Russie. Ce discours s’inscrit dans une représentation vieille de quinze ans, lorsqu’une
partie de l’élite soviétique d’origine russe dénonçait l’exploitation de la Russie par
les républiques soviétiques moins développées et réclamait la séparation de celles-ci, en prétextant que leur développement coûtait trop cher au peuple russe.
Sans se rallier à ces thèses paradoxalement nationalistes, il nous est impossible
de ne pas prendre en compte cette nouvelle représentation qui s’est formée dans
l’opinion publique russe. Elle ne considère plus la Tchétchénie, et par extension
les autres républiques du Nord-Caucase peuplées de musulmans, comme faisant
partie de la fédération de Russie, mais comme un second Afghanistan, qu’il est
trop coûteux de chercher à retenir. Le peuple russe comprend de moins en moins
pourquoi il faudrait sacrifier des milliers de jeunes recrues pour conserver des
montagnes et leurs bordures peuplées par des gens qui sont des « étrangers » en
Russie et qui souhaitent, pour bon nombre, ne plus faire partie de la fédération
de Russie.
Nous pensons donc qu’il est logique de considérer cette région comme un
« étranger intérieur » à la Russie par comparaison avec ce que les Russes appellent
couramment l’« étranger proche », c’est-à-dire les anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes lors de la dislocation de l’URSS. De cette idée que
le Nord-Caucase est en fait un « étranger intérieur » dans la Russie, on peut tirer
trois conséquences géopolitiques. Primo, Moscou ne doit pas traiter cet « étranger
intérieur » comme les autres « sujets » de la fédération de Russie, le dialogue et les
concessions doivent remplacer la présence militaire. Secundo, l’« étranger intérieur » n’est pas en principe intégrable dans l’espace politique russe et il devrait
en être séparé, par une frontière efficace limitant vers le nord les territoires des
républiques caucasiennes. Tertio, il est souhaitable qu’à l’égard du Caucase
Moscou change rapidement sa politique, qui est héritière du colonialisme russosoviétique. En effet, l’agitation provoquée par les guerres de Tchétchénie, tant en
Russie qu’au plan international, peut progressivement inciter d’autres populations
à considérer que leur avenir n’a guère de place dans la fédération de Russie. Des
« étrangers intérieurs » peuvent se former dans les années à venir autour d’autres
ethnies, notamment les Tatars musulmans de la Volga et de l’Oural.
On peut cependant constater que les Tatars forment aujourd’hui l’ethnie la plus
dispersée de la Russie : plus de la moitié d’entre eux vivent en dehors du Tatarstan.
Par ailleurs, au Tatarstan, les Tatars ne constituent que la moitié de la population
(mais c’était aussi le cas en Tchétchénie), et la communauté n’y est pas exclue de
la vie politique : le poste de vice-président du Tatarstan, par exemple, est traditionnellement donné à un Russe. Les ethnopartis tatars, islamistes et radicaux, ne
recueillent que quelques pourcentages aux élections et n’arrivent pas (pour le
moment) à mobiliser les masses. L’élite tatare au pouvoir, dirigée par le président
Mintimer Chaïmiev, ne souhaite pas la séparation et préfère le dialogue constructif
avec le Kremlin. Enfin l’islamisation du Tatarstan ne semble pas aussi prégnante
que dans le Caucase. Bref, si Moscou accorde une large autonomie au Tatarstan,
les arguments séparatistes peuvent s’y trouver.
En revanche, il n’existe – semble-t-il – aucune solution durable permettant
d’arrimer à la fédération de Russie cette « périphérie gangrenée » qu’est le
Caucase. Cet « étranger intérieur », avec la réislamisation qui s’y développe depuis
la fin des années quatre-vingt, dérive vers un modèle géopolitique moyen-oriental,
avec flux pétroliers et rivalités ethniques et religieuses. Moscou a deux solutions,
toutes les deux ne servant que de palliatif provisoire, pour le Nord-Caucase. La
première consiste en l’abandon pur et simple de cette région, ce qui pourra
conduire à la formation d’une Fédération nord-caucasienne, où les luttes ethniques
et religieuses ne manqueront pas, les Tchétchènes cherchant à imposer leur autorité aux autres. Le problème pour les Russes sera de limiter vers le nord, par un
nouveau limes, l’expansionnisme des musulmans et de préserver dans la plaine les
territoires russes de Krasnodar et de Stavropol, où les minorités nord-caucasiennes
sont déjà particulièrement actives.
La seconde « solution » consiste à laisser se poursuivre les conflits actuels, qui
risquent de s’étendre à l’ensemble du Caucase et de menacer de plus en plus vers
le nord la communauté russe de Stavropol et de Krasnodar. Mais l’exemple tchétchène montre qu’il est impossible de vaincre en pays musulman un mouvement
idéologique comme celui des islamistes, qui se réfère à un mélange de mysticisme
et de vengeance géopolitique, en rejetant l’exemple d’une civilisation mieux développée. Les conséquences des guerres du Caucase, la diffusion du thème de la lutte
de l’islam contre le christianisme, risquent de se propager dans l’ensemble de la
CEI et de compromettre les relations de la Russie avec les républiques musulmanes d’Asie centrale. Or celles-ci – on le découvre de plus en plus – sont détentrices de très importantes ressources en pétrole et en gaz, et la Russie a tout intérêt
à ce qu’une grande partie des futurs grands flux d’exportation de ces hydrocarbures passent par son territoire, plutôt que de gagner directement l’océan Indien.
[*]
Centre de recherches et d’analyses géopolitiques, université Paris-VIII.
[1]
Voir Riyaz PUNJABI, « Kashmir, Realising the Dream of an Islamic Caliphate »,
World
Affairs, New Delhi, avril-juin 2000, p. 58-73.
[2]
Zelimkhan YANDARBIEV, « La Russie est notre ennemi jusqu’au jour du Jugement
dernier »,
Kavkaz Center, 12 juillet 2001,
www. kavkaz. org. news
[3]
D’après les données du recensement de la population de l’URSS de 1989.
[4]
Peuples du Daghestan. Recueil d’articles, Éditions de l’Académie des sciences de
l’URSS, Moscou, 1955, p. 64.
[5]
S. S. AGUICHIRINOVA,
La Culture matérielle des Lezguines, XIXe-début XXe siècle, Naouka,
Moscou, 1978, p. 5.
[6]
Peuples du Daghestan,
op. cit., p. 104.
[7]
A. MALACHENKO,
Repères islamiques du Nord-Caucase, Centre Carneggie de Moscou,
Moscou, « Guendalf », 2001, p. 98.
[8]
Administration musulmane.
[9]
K. KHANBABAEV, « Soufisme comme la base de la société »,
NG-Religuii(NG-Religions),
supplément à
Nezavissimaïa Gazeta, 11 juillet 2001.
[10]
Daguestanskaïa Pravda (Makhatchkala), 24 février 2001.
[11]
M. YUSSOUPOV, « Islam dans la vie socio-politique de la Tchétchénie »,
Tsentralnaïa
Azia i Kavkaz (Asie centrale et Caucase), Lulea, Suède, n° 2 ( 8), 2000, p. 165.
[13]
S. AKKIEVA,
Troisième congrès des musulmans. Réseau du monitoring et de la prévention des conflits, Moscou, avril 1998, p. 18.
[14]
V. A. TICHKOV (éd.),
Voies de la paix dans le Nord-Caucase : rapport d’expertise indépendant, Moscou, 1999, p. 52.
[15]
V. BOBROVNIKOV, « Daghestan : entre la Russie et l’Orient musulman »,
Vestnik Evrazii,
Acta Eurasica, Moscou, n° 1,1995, p. 130.
[16]
« Islam sur le territoire de l’ancien Empire russe », S. M. PROKHOROV,
Dictionnaire
encyclopédique, Saint-Pétersbourg, filiale saint-pétersbourgeoise de l’Institut d’orientologie de
l’Académie des sciences de Russie, Moscou, 1998, p. 31.
[17]
Daguestanskaïa Pravda (Makhatchkala), 24 février 2001.