2002
Hérodote
La langue irlandaise en Irlande du Nord : vers une possible neutralité ?
Wesley Hutchinson
[*]
En Irlande du Nord, la « question de la langue » est un sujet particulièrement
sensible. Exclue de la place publique pendant les cinquante années de pouvoir
unioniste ( 1921-1972), la langue irlandaise, qui a fait son retour sur les marges de
la scène politique nord-irlandaise dans les années soixante-dix, est devenue
aujourd’hui un enjeu culturel et politique de toute première importance. Puisque
les discours des antagonistes s’inspirent des prototypes établis à la fin du
XIXe siècle, cet article essaie d’esquisser les schémas historiques et idéologiques
qui sous-tendent ce débat. Il souligne également comment les demandes des irlandisants ont rencontré un terrain idéologique fertile dans la politique des « deux
traditions » mise en application en Irlande du Nord à partir de 1985, et comment la
langue a bénéficié d’une conjoncture particulièrement favorable dans laquelle
la décentralisation au sein du Royaume-Uni, la Charte européenne des langues
régionales ou minoritaires et surtout l’Accord du Vendredi saint signé en
avril 1998 ont joué des rôles importants.
Au début du XIXe siècle, sur une population de quelque 5 millions d’habitants,
on estime que l’irlandais était encore la langue vernaculaire d’environ 3,5 millions
de personnes. À la fin du siècle, décimé par la grande famine ( 1845-1851), l’irlandais est devenu l’apanage d’une population appauvrie et arriérée, loin des centres
urbains, une marginalisation géographique qui n’est que la matérialisation de son
exclusion politique.
C’est avec la création de la Ligue gaélique (Conradh na Gaelige) en 1893 que
l’on voit s’amorcer une renaissance de la langue. Grâce à la Ligue, qui lance un
programme innovateur de diffusion de la langue par le biais de l’édition et de
cours pour adultes, l’irlandais reprend sa place en milieu urbain et acquiert par la
même occasion une nouvelle visibilité. Or la résurgence de la langue coïncide
avec l’installation dans l’île d’une logique identitaire binaire qui va dominer sa vie
politique jusqu’à nos jours. Les choix constitutionnels qui se font à la fin du
XIX
e siècle autour de la question de l’autonomie pour l’Irlande vont s’alimenter de
deux constellations identitaires parallèles – d’un côté, la tradition nationaliste,
d’allégeance irlandaise, de culture gaélique, de religion catholique; de l’autre, la
tradition unioniste, d’allégeance et de culture britanniques, de religion protestante.
En dépit du non-sectarisme et de l’apolitisme recherchés par une bonne partie de
ses membres – dont certains unionistes
[1] –, la Ligue est vite récupérée par des indépendantistes, qui perçoivent la langue comme un vecteur de résistance potentiel
[2].
En effet, la langue est la préoccupation primordiale de certaines figures clés de
la future révolution. Patrick Pearse, poète, éducateur et futur président d’une
République déclarée à Dublin en 1916, est membre actif de la Ligue depuis sa
création. Dans un discours célèbre prononcé en 1913, il identifie l’apprentissage
de la langue comme une étape initiatique vers l’engagement politique : le seul
contact avec la langue transfigure l’individu
[3]. Cette vision, dominée par son
déterminisme spirituel caractéristique, attribue à la Ligue une fonction prophétique préparant le terrain pour les révolutions culturelle et politique à venir. Cette
ligne militante va finir par l’emporter en 1915 lorsque la Ligue insère dans ses
statuts l’objectif d’une « Irlande libre gaélique ». Les « apolitiques » comme Hyde
sont évacués; l’irlandais devient non simplement un ingrédient, mais l’agent
même de la création de la République.
La partition : la racine d’une langue fourchue...
La partition qui est négociée à Londres en 1921 va déboucher sur un double
statut pour la langue à l’échelle de l’île.
Au Sud, elle s’installe du côté du pouvoir, devenant la pierre de touche du discours identitaire officiel. En dépit de son état minoritaire, les Constitutions successives ( 1922 et 1937) l’identifient comme « langue nationale
[4] ». La langue
acquiert une très haute visibilité : on affiche un bilinguisme officiel (panneaux
indicateurs, publications officielles); on lui accorde une place privilégiée dans la
fonction publique; on la sacre à l’école, chargée par l’État de la transmettre à
lanouvelle génération...
Les choses ne seront pas ainsi dans le Nord.
En Irlande du Nord, sous les gouvernements unionistes successifs, la langue
irlandaise, partie intégrante d’un amalgame politico-identitaire perçu comme
étranger et hostile, première langue officielle d’un pays voisin dont la Constitution
ne reconnaît pas l’existence même de l’Irlande du Nord
[5], est hautement suspecte.
En effet, l’irlandais, désormais l’apanage de la minorité nationaliste, elle-même
considérée comme une « cinquième colonne » par les autorités unionistes, est
perçu comme le vecteur d’un projet subversif. Si l’État décide, pour des raisons
stratégiques, de ne pas l’interdire
[6] – il est enseigné dans le cadre de l’éducation
catholique privée et continue à bénéficier de l’appui de quelques organisations
bénévoles
[7] –, l’irlandais est condamné à l’invisibilité dans la vie publique
[8].
Les années soixante-dix voient se produire un changement radical quant à la
place de la langue en Irlande du Nord. Dans un contexte politique et sécuritaire de
plus en plus tendu, elle prend racine au sein des prisons parmi les détenus républicains de l’IRA. L’apprentissage de l’irlandais dans ce monde carcéral est perçu
par les sympathisants des prisonniers comme une forme de libération d’un territoire (linguistique) occupé. Citant Máirtín Ó Cadhain, l’un des plus grands écrivains irlandais du XX
e siècle et membre de l’ancienne IRA, Gerry Adams, l’actuel
chef du Sinn Féin, identifie la langue comme élément essentielle de la lutte : « La
langue irlandaise est la reconquête de l’Irlande, et la reconquête de l’Irlande est
la langue irlandaise
[9]. » Dans ce discours typiquement circulaire, langue, territoire
et lutte (armée ?) sont inextricablement interconnectés. L’irlandais retrouve ses
lettres de créance comme langue de combat.
Le rôle militant de la langue est exacerbé lors des grèves de la faim de 1981.
La figure de Bobby Sands, leur première victime, a valeur d’icône dans ce
domaine. Militant républicain ayant appris la langue en prison, Sands commence à
écrire de la poésie avant de mourir en martyr après soixante-six jours de jeûne.
Ainsi, on reproduit les schémas de la période révolutionnaire, le nouvel héros
républicain suivant le même chemin (de croix...) que les « protomartyrs » de
1916 : comme eux il est écrivain, comme eux il est irlandophone, comme eux il va
se sacrifier pour la cause.
Selon la lecture républicaine de l’histoire, cette renaissance de l’irlandais dans
le cadre inattendu des prisons est emblématique à plusieurs égards. D’abord, dans
la mesure où elle souligne l’existence des continuités historiques, elle confirme
encore la validité de la théorie « résurrectionniste » qui a toujours été à la base de
l’idéologie républicaine : en dépit d’un affaiblissement apparent, la cause (la
langue) finit toujours par renaître. Mais, pour le propagandiste républicain, les
conditions matérielles dans lesquelles la langue renaît fonctionnent aussi comme
une métaphore des relations fondamentales qui existent entre l’Angleterre et
l’Irlande : l’image de la langue incarcérée, placée sous haute surveillance, n’est
que la matérialisation des rapports entre la culture dominante et la culture dominée. Que le protagoniste central de l’affaire des grèves de la faim, Bobby Sands,
finisse par mourir souligne davantage que l’objectif ultime de la politique britannique est de réduire ce verbe subversif, ce verbe martyr, au silence.
Un aspect particulièrement intriguant de la renaissance de l’irlandais à cette
époque concerne l’intérêt pour la langue que portent les paramilitaires protestants
au sein des mêmes prisons. Les anciens prisonniers loyalistes décrivent comment
beaucoup d’entre eux avaient commencé leur initiation à l’histoire de l’Ulster en
prison. Cette confrontation à l’histoire irlandaise, matière qui n’était pas enseignée dans les écoles protestantes, coïncide avec leur premier contact avec la
langue irlandaise, sous la forme des cours hurlés d’une cellule à l’autre par les
« étudiants » républicains. On raconte comment, dès 1971, ils ont demandé et
obtenu que l’on dispense des cours d’irlandais aux loyalistes aussi
[10].
Ce nouveau rapport à la langue irlandaise fait partie d’une réflexion en profondeur qui a lieu dans le cadre carcéral quant au sens de l’identité unioniste.
Il constitue un élément fondamental de la réinvention du loyalisme comme partie
intégrante de l’histoire irlandaise. Cette remise en question identitaire va déboucher sur l’émergence de partis loyalistes, « émanations » politiques des groupes
paramilitaires – on pense au PUP (Progressive Unionist Party), porte-parole de
l’UVF (Ulster Volunteer Force) – qui, en tant qu’homologues loyalistes du Sinn
Féin, vont savoir dialoguer avec lui sur des dossiers « chauds » tels le sort des prisonniers, le désarmement et la culture. Ce dialogue entre frères ennemis va représenter un atout considérable dans le cadre du processus de paix entamé après les
cessez-le-feu de 1994
[11]. Bien qu’il ne faille pas exagérer l’étendue de l’intérêt
pour la langue, le fait même qu’il ait pu se manifester dans ces milieux est en soi
surprenant.
L’implantation de la langue dans la vie associative
Si la position de l’irlandais au sein des prisons attire beaucoup d’attention
médiatique, certains autres microdéveloppements confirment la vivacité de la
langue à cette époque. Ainsi a été créé à la fin des années soixante une communauté irlandophone au cœur d’un quartier nationaliste de Belfast, la Shaws Road.
Au-delà du fait qu’il illustre le réflexe autogestionnaire qui a toujours caractérisé
le mouvement irlandisant au sein de la communauté nationaliste en Irlande du
Nord, ce projet est important puisqu’il comporte une stratégie éducative destinée à
créer les conditions nécessaires à la transmission intergénérationnelle de la
langue : la mise en place d’une école primaire irlandophone
(bunscoil
[12] ), la première à exister dans le Nord. Mais il est surtout remarquable parce qu’il représente l’unique exemple en Irlande de la création d’une
gaeltacht (communauté
irlandophone) en milieu urbain
[13].
Or, malgré cette initiative, malgré les dizaines de cours de langues qui continuent à fonctionner dans l’indifférence totale, c’est avant tout le Sinn Féin, l’émanation politique de l’IRA, qui va faire en sorte que la « question de la langue »
devienne incontournable. Certes, il serait simpliste de dire que le mouvement
républicain a un monopole de la langue. Le SDLP, principal rival du Sinn Féin au
sein du bloc nationaliste, a toujours souligné son « importance spéciale » pour la
communauté qu’il représente. Mais, malgré un certain nombre d’initiatives
[14], le
SDLP s’est laissé éclipser par le Sinn Féin sur ce dossier identitaire de toute
première importance. C’est le Sinn Féin qui a servi de vecteur entre les prisons et
le monde extérieur. L’auto-apprentissage de cette langue (difficile) par ces prisonniers, issus pour la plupart des milieux urbains défavorisés et qui vont réintégrer la
société, va permettre de briser l’image d’Épinal d’une langue archaïque et mystérieuse; l’irlandais peut désormais exister en dehors d’un contexte rural et loin des
cercles d’intellectuels et de bureaucrates qui se sont traditionnellement occupés de
son sort. Un nouvel « environnement écologique » avait été inventé.
La stratégie britannique : déjouer l’OPA républicaine sur la langue
La visibilité de la campagne républicaine pour la langue va finir par nécessiter
une réaction de la part du gouvernement britannique. Lorsque Margaret Thatcher
signe l’Accord anglo-irlandais en 1985, elle fait le premier pas vers une refonte
profonde de la société nord-irlandaise. Si le texte n’accorde que la part du pauvre
à la culture, le principe fondamental qui sous-tend son application – l’équilibre
entre les « deux traditions » en présence « dans l’île d’Irlande » – va ériger les préjugés binaires en orthodoxies administratives. Le fragile déséquilibre entre les
deux Irlandes va être repensé. Concrètement, la culture britannique, à l’honneur
en Irlande du Nord depuis la partition, allait voir disparaître son hégémonie par la
mise en place d’un nouveau système d’équilibres destinés à assurer une stricte
« parité d’estime » (selon le jargon actuel) entre les « traditions culturelles » unioniste et nationaliste à l’échelle de la province. En réalité, la mise en place de ce
balancier intercommunautaire est destinée à revaloriser la tradition nationaliste
sur le territoire nord-irlandais afin de réduire l’aliénation catholique à l’égard de la
présence britannique et de montrer à cette communauté que la voie constitutionnaliste peut apporter autant d’avancées que la lutte armée.
Un domaine clé qui va nécessiter une approche en douceur est la gestion de la
langue irlandaise, élément fondamental de la « tradition culturelle » nationaliste.
Il fallait donc élaborer une stratégie de « décontamination » de la langue qui
permette aux Britanniques de gérer l’irlandais tout en évitant une confrontation
ouverte avec le milieu unioniste. Il est évident qu’il s’agit d’un équilibre très
difficile.
Un des principaux éléments de cette stratégie, élaborée à partir de 1987,
consiste à tenter de changer la façon dont l’irlandais est perçu au sein de la communauté unioniste en réactivant la mémoire quant à la contribution protestante (et
parfois même unioniste) à sa défense et à sa propagation. Dans une démarche qui
cherche à dépasser le carcan binaire imposé sur la langue au début du XXe siècle et
à renouer avec l’héritage commun que représente la langue, des organismes
comme Iontaobhas Ultach/Ultach Trust, créé en 1990, éclairent l’étendue de cette
contribution en soutenant une politique d’édition et de recherche destinée à
remettre en question les évidences contemporaines.
En parallèle, le gouvernement britannique met en place une politique de sub-ventions qui invite des organisations bénévoles à proposer des projets ayant une
dimension « transcommunautaire ». De nombreuses organisations œuvrant pour la
promotion de la langue ont ainsi pu bénéficier d’allocations gouvernementales,
soit au titre d’un projet particulier, soit à plus long terme, dans le cadre de la formation professionnelle de jeunes chômeurs.
Ainsi, la stratégie gouvernementale cherche la flexibilité. Si la création de
structures « satellites » comme Ultach offre au gouvernement la possibilité d’afficher sa distance et sa neutralité, la prise en charge directe par ses fonctionnaires
des demandes émanant des organisations irlandisantes permet un niveau de
contrôle rapproché sur leurs activités.
Or, si les militants réclament plus de moyens pour la langue, ils se méfient du
contrôle idéologique qui pourrait en être le prix. Étant donné la forte politisation
de la langue, le critère « transcommunautaire » n’était pas toujours facile à respecter.
Ainsi, le gouvernement (sous le regard attentif des unionistes !) devait surveiller la
destination des fonds de peur qu’ils n’atterrissent dans l’escarcelle d’une organisation terroriste républicaine. Des retraits de fonds ont été effectués à plusieurs
occasions, ce qui ne fait que conforter les cyniques dans l’idée que les Britanniques
profitent des subventions pour faire la chasse aux sorcières.
Par ailleurs, l’unionisme regarde tout geste britannique envers la langue avec
la plus grande méfiance. Pour la plupart des unionistes, tout soutien financier à un
groupe irlandisant équivaut à une contribution directe au mouvement républicain.
Mais la politique britannique leur déplaît pour une tout autre raison. En effet, la
tentative de désamorcer l’hostilité protestante envers la langue irlandaise est perçue comme un élément d’une stratégie culturelle et politique plus vaste qui consisterait à structurer son regard collectif vers le cadre identitaire irlandais afin
d’accentuer les distances entre cette communauté et son héritage « britannique ».
Une telle « désanglicisation » de la communauté protestante préparerait le terrain
imaginaire nécessaire à un désengagement britannique en douceur...
Les enjeux (parfois inattendus) des statistiques
En 1991, le gouvernement britannique inclut une question sur l’irlandais lors
du recensement en Irlande du Nord. Aucune question à ce propos n’avait figuré
depuis 1911 à l’occasion du dernier recensement avant la partition de l’île. Selon
le
Irish Language Report, quelque 142000 personnes résidant en Irlande du Nord
affirment avoir des connaissances en irlandais
[15]. Or, il fut néanmoins impossible
d’arriver à une appréciation précise des capacités linguistiques des recensés.
Effectivement, le recensement les invita à une simple auto-évaluation de leurs
compétences linguistiques. Cela a tout de suite provoqué une polémique quant à la
validité de ces chiffres, certains commentateurs affirmant qu’ils avaient été artificiellement gonflés pour des raisons politiques – logique des deux traditions
oblige...
Malgré tout, le recensement permet d’imposer ne serait-ce qu’une vague grille
de lecture de la communauté irlandophone d’Irlande du Nord. Une des retombées
les plus importantes consiste en l’application à cette communauté et aux moyens
dont elle dispose d’une logique comparatiste. Ainsi, lorsqu’on compare sa position avec celle des autres langues celtiques présentes dans les îles Britanniques,
notamment avec sa langue sœur, le gaélique écossais, on constate des décalages
importants dans certains domaines clés. Dans le cadre du secteur audiovisuel, par
exemple, alors que le gaélique écossais bénéficie de trois cent cinquante heures
d’émissions annuelles ( 1993) pour une population gaélisante de 65000, l’irlandais
se cantonne à six heures pour une audience (potentielle) de près de 150 000
[16].
Il est évident que le gaélique écossais n’est pas au centre d’une guerre identitaire
comme l’est l’irlandais. Néanmoins, l’argument statistique va ouvrir un nouveau
front de revendications fondées sur l’injustice palpable dont souffrirait la langue
irlandaise et permettre aux Britanniques de faire passer les quelques concessions
faites à l’irlandais sous la bannière du « fair-play ».
Les négociations autour de la signature et de la ratification de la Charte européenne vont se dérouler dans un même cadre comparatiste. En dépit du refus initial
du gouvernement Major de ratifier la charte pour le Royaume-Uni, le gouvernement Blair,
a priori mieux disposé sur la question que son prédécesseur, va se
trouver l’objet de pressions multiples émanant des administrations en Écosse, au
Pays de Galles et en Irlande du Nord. Le gallois ne pose aucun problème; selon le
Welsh Language Act de 1993, il bénéficie déjà d’un statut compatible avec les exigences de la partie III de la charte
[17]. Arguant des nouvelles circonstances créées
par la politique de décentralisation, le ministère chargé des affaires écossaises
milite pour que le même statut (partie III) soit accordé au gaélique écossais. Or,
les fonctionnaires nord-irlandais sont nettement moins enthousiastes en ce qui
concerne l’irlandais. Les sensibilités de la situation nord-irlandaise plaident pour
une stratégie gradualiste qui aurait consisté à accorder une reconnaissance
moindre (partie II) dans un premier temps, avec la possibilité d’une évolution à
plus long terme.
Il faut reconnaître que la « question de la langue » était devenue particulièrement complexe en Irlande du Nord. Certains stratèges unionistes, dont David
Trimble, chef du Parti unioniste d’Ulster et, depuis 1998, Premier ministre d’Irlande
du Nord, avaient compris depuis longtemps, notamment depuis la signature de
l’Accord anglo-irlandais ( 1985), que la logique binaire instaurée par l’Accord
allait inévitablement renforcer la position de la langue irlandaise. Afin de contre-carrer les avances nationalistes dans ce domaine clé de la culture, il fallait élaborer
une contre-stratégie consistant à valoriser l’« ulster-scots », variante ulstérienne du
scots, langue ou dialecte (les avis sont très partagés !) parlé par une importante
section de la population nord-irlandaise, de souche écossaise et majoritairement
protestante, donc surtout unioniste. Même si ce « parler » est à l’ordre du jour
depuis un certain temps, l’intensification du débat autour de l’irlandais produit
une accélération dans le camp « adverse », où l’on voit la création dès 1992 d’une
série de structures destinées à promouvoir les intérêts de cette communauté linguistique
[18]. Cette stratégie est d’autant plus astucieuse qu’elle s’inscrit elle aussi
dans une logique comparatiste. Profitant de l’expérience des militants irlandisants,
les avocats de l’ulster-scots produisent des estimations du nombre de locuteurs
(quelque 150 000 selon Trimble
[19]...), soulignent la dimension « transcommunautaire » et « transfrontalière » de la langue (il y a une petite communauté ulsterscots en République) et s’accrochent à la communauté scotophone d’Écosse,
exigeant que les deux langues aient le même niveau de reconnaissance.
C’est ainsi que la logique binaire instaurée par l’Accord de 1985 s’est trouvée
remise en question par l’émergence d’une « troisième voix », dont les défenseurs
politiques étaient déterminés à avoir leur part du gâteau
[20].
L’Accord du Vendredi saint
En dépit des réticences des fonctionnaires nord-irlandais, le gouvernement britannique décide en 1998 de « spécifier » les trois langues celtiques en leur accordant, sur une échelle temporaire à définir, un statut selon les termes de la partieIII
de la charte. Il faut dire que les discussions sur la charte coïncident non seulement
avec la mise en place de la décentralisation au sein des îles Britanniques, mais
aussi avec une phase de déblocage dans le cadre du processus de paix nord-irlandais. Ainsi, les enjeux culturels – et notamment linguistiques – ont servi de
monnaie d’échange dans une négociation on ne peut plus complexe.
L’Accord du Vendredi saint
[21] reflète l’importance de la question en accordant
une section importante à la langue. Si, à l’insistance des partis unionistes, l’ulsterscots a droit à une brève mention, c’est l’irlandais qui gagne le devant de la scène.
S’inspirant de la terminologie de la charte, le gouvernement britannique s’engage
(« lorsqu’il le jugera approprié et que les habitants le souhaiteront ») à « promouvoir » la langue, en encourageant son « usage oral et écrit dans la vie publique » et
en supprimant les « restrictions qui découragent ou menacent [son] usage et son
développement ».
L’Accord prévoit, entre autres, la création d’« organismes transfrontaliers »
(
cross-border bodies) chargés d’harmoniser les pratiques dans un certain nombre
de domaines à l’échelle de l’île. Or l’Accord ne précise pas quels domaines seront
concernés. Dès le départ, le Sinn Féin – soutenu activement par le gouvernement
irlandais – a appelé à la création d’un organisme Nord-Sud chargé de la langue
irlandaise. Il a fallu plusieurs mois d’âpres négociations et une série de concessions – l’ulster-scots sera incorporé sous l’égide de la nouvelle autorité – avant
que les unionistes ne donnent leur accord
[22].
C’est ainsi qu’en mars 1999 on créa l’organisme chargé de la gestion des questions linguistiques. Comme il se doit, il a trois noms : en anglais, The North-South
Language Body, en irlandais, An Foras Teanga, et en ulster-scots, Tha Boord o
Leid. Cette structure bicéphale, administrée conjointement par Belfast et par
Dublin, gère deux agences, Foras na Gaelige (pour l’irlandais) et Tha Boord
o Ulstèr-Scotch (pour l’ulster-scots). Pour ce qui est du Foras na Gaelige, il s’agit
de la toute première structure chargée de coordonner la gestion de la langue
irlandaise à l’échelle de l’île. Doté par Londres et par Dublin d’un budget de
10 millions de livres (Tha Boord o Ulstèr-Scotch ne dispose que de 1,3 million de
livres), cet organisme devrait produire des effets bénéfiques des deux côtés de la
frontière en stimulant la coopération (et la concurrence) dans les domaines télévisuel, informatique et administratif.
À l’échelle nord-irlandaise, il est à supposer que l’enseignement sera l’un des
domaines où l’expansion de la langue sera la plus remarquable. On assiste effectivement à une progression d’intérêt pour les
gaelscoileanna en Irlande du Nord.
Parti, comme on l’a vu, de l’initiative du
bunscoil de la Shaws Road, il y a désormais (janvier 2001) vingt-cinq écoles primaires irlandisantes en Irlande du Nord
avec quelque 1600 élèves ainsi que deux écoles secondaires (à Belfast et à Derry)
avec environ 400 élèves
[23]. Le ministre de l’Éducation nord-irlandais, Martin
McGuinness (Sinn Féin), est très favorable au développement de l’éducation en
langue irlandaise. Ses déclarations récentes
[24], faites explicitement sous l’autorité
de l’Accord de 1998, ont permis la réduction des conditions (en termes de nombre
d’élèves) qui doivent être réunies avant que le ministère ne prenne en charge le
fonctionnement des écoles irlandisantes. Ces développements laissent entendre
que son ministère va continuer à œuvrer dans ce sens.
Le pas de deux entre le gouvernement britannique et la langue irlandaise a
donc énormément évolué depuis le début des années soixante-dix; l’indifférence,
voire l’hostilité, initiale a cédé la place d’abord à une implication minimaliste et
ensuite à une sorte d’engagement auprès de la communauté irlandisante.
Cependant, il n’est pas raisonnable de penser que l’irlandais puisse à court ou à
moyen termes répondre à toutes les attentes de l’idéologie « transcommunautaire » : l’héritage républicain et l’aliénation unioniste concomitante vont continuer à conditionner les perceptions. Cela dit, le nouveau climat engendré par le
processus de paix risque de déstabiliser les réflexes conditionnés. Comme le fait
remarquer Gordon McCoy dans un article récent
[25], les militants sont désormais
invités à des réunions où le ministre de la Culture et du Sport, Michael McGimpsey (unioniste), leur parle en irlandais pour leur expliquer que son ministère
dépense plus d’argent pour les langues minoritaires que pour le sport ! On assisterait donc à un glissement du discours hors du cadre des droits identitaires de la
communauté nationaliste et vers le domaine, en principe plus neutre, des droits
purement linguistiques.
Si la banalisation de l’irlandais par son absorption dans le système risque
d’enlever un peu de son piquant, le décalage avec la gestion de l’ulster-scots
risque de renforcer le discours en faveur de celui-ci au sein de la communauté
unioniste. Il n’y a pas de raison que ses défenseurs n’appliquent pas les mêmes
schémas comparatistes qui ont montré leur utilité pour l’irlandais. L’irlandais
devient une norme par rapport à laquelle le mouvement ulster-scots se mesure.
Ainsi, au nom d’une société « authentiquement multiculturelle », les demandes
pour un programme de « rattrapage » de l’ulster-scots se font déjà entendre
[26].
Elles vont s’intensifier.
En tout état de cause, il est clair que la langue irlandaise n’a pas généré autant
d’intérêt et d’engagement depuis la fin du XIXe siècle. La langue jouit d’une visibilité et d’un prestige inimaginables il y a à peine dix ans. Elle commence le
XXIe siècle avec une solide base communautaire, encadrée par des garde-fous
législatifs, et bénéficie de supports administratifs et techniques qui dépassent très
largement le cadre nord-irlandais. Ce qu’il faut désormais, c’est ne pas se laisser
emporter par des espoirs trop utopiques. Il est inconcevable que le rythme de
croissance en termes de financement puisse être maintenu à long terme. Il faut que
le mouvement irlandisant et son homologue ulster-scots élaborent des stratégies
pour encadrer le futur développement de ces langues en fonction d’une analyse
réaliste et équilibrée de leur véritable potentiel. Sinon, l’administration britannique risque de perdre patience et, avec le soutien de la majorité anglophone, de
diriger les fonds linguistiques vers des secteurs – telle la santé – où les besoins
paraissent plus urgents.
[*]
Université Paris-VII-Denis-Diderot.
[1]
Voir Risteárd Ó GLAISNE,
De Bhunadh Protastúnach : Rian Chonradh na Gaelige,
Carbad, Dublin, 2000.
[2]
Voir Aodán MAC PÓILIN, « Plus ça change : The Irish Language and Politics »,
in A. MAC
PÓILIN (éd.),
The Irish Language in Northern Ireland, Ultach, Belfast, 1997, p. 31-48.
[3]
« The Coming Revolution », novembre 1913,
in P. H. PEARSE,
Political Writings and
Speeches, Dublin, 1924, p. 91-99.
[4]
L’anglais est reconnu comme une « deuxième langue officielle ».
[5]
Les articles 2 et 3 de la Constitution de 1937 affirment que « le territoire national comprend
toute l’île d’Irlande » et que le Parlement et le gouvernement d’Eire (Irlande) ont le droit d’exercer leur juridiction sur l’ensemble de ce territoire. Ces dispositions ont finalement été amendées
en 1998 sous les termes de l’Accord du Vendredi saint.
[6]
Voir Liam ANDREWS, «“The Very Dogs in Belfast Will Bark in Irish”: the Unionist
Government and the Irish Language, 1921-1943 »,
in A. MAC PÓILIN (éd.),
The Irish Language
in Northern Ireland,
op. cit., p. 49-94.
[7]
Notamment Comhaltas Uladh, la branche locale de la Ligue gaélique.
[8]
Voir Camille O’REILLY, « The Company of Strangers : Ethnicity and the Irish Language
in West Belfast », publié comme supplément à
Forthnight, n° 336, février 1995, p. 1-2.
[9]
Gerry ADAMS,
The Politics of Irish Freedom, Dingle, Brandon, 1986, p. 147.
[10]
Voir le texte de William SMITH, ancien détenu loyaliste à la Maze, reproduit dans Pilib
MISTÉIL (éd.),
The Irish Language and the Unionist Tradition, Ulster People’s College/Ultach
Trust, Belfast, 1994, p. 17-23.
[11]
Voir Wesley HUTCHINSON, « Redéfinir l’unionisme depuis les marges ?»,
Irlande :
vision(s)/révision(s), GRAAT, Tours, 1998, p. 127-140.
[12]
En 1971 fut créée Bunscoil Phobail Feirste (école primaire en langue irlandaise). Financée par les parents eux-mêmes – avec le soutien de la communauté environnante –, l’école finit
par être prise en charge par le ministère de l’Éducation en 1984.
[13]
Une
gaeltacht fut mise en place par le gouvernement irlandais dans le Meath, non loin
de Dublin, dans les années vingt. Celle de Belfast est souvent qualifiée de « néo-
gaeltacht ».
[14]
En 1990, son ancien chef, John Hume, très actif au Parlement européen, propose une
étude sur les langues moins répandues de l’Europe; le rapport Killelea sera publié et adopté par
le Parlement européen en 1994.
[15]
« The Northern Ireland Census 1991 »,
Irish Language Report, HMSO, Belfast, 1993.
Les statistiques confirment la forte implantation de la langue dans la communauté catholique
( 126 600 réponses positives contre 5 500 « autres religions » et environ 10 000 dont la religion
ne fut pas indiquée).
[16]
A. MAC PÓILIN, « BBC Northern Ireland and the Irish Language »,
in A. MAC PÓILIN et
L. ANDREWS,
BBC Agus an Ghaelige, Ultach, Belfast, n.d. [ 1994 ?], p. 4-5.
[17]
Selon les termes de la partie II de la charte, les États signataires prennent une série
d’engagements d’ordre général quant à la reconnaissance et à la promotion des langues régionales présentes sur leur territoire. Les engagements souscrits sous les termes de la partie III
sont nettement plus précis et contraignants. La charte propose une liste de soixante-cinq dispositions dans les domaines suivants : l’enseignement, la justice, l’administration, les médias, les
activités culturelles, la vie économique et sociale et les échanges transfrontaliers. Chaque État
« s’engage à appliquer un minimum de trente-cinq paragraphes ou alinéas choisis parmi [c]es
[...] dispositions ».
[18]
Par exemple, la Ulster-Scots Language Society ( 1992) et un Ulster-Scots Heritage
Council ( 1994).
[19]
Déclaration de David Trimble lors d’un débat télévisé à la BBC Northern Ireland, le
23 juin 1998. La campagne pour inclure une question sur l’ulster-scots lors du recensement de
2001 n’a pas abouti.
[20]
Pour une analyse plus détaillée des enjeux culturels soulevés par l’ulster-scots, voir
Wesley HUTCHINSON,
Espaces de l’imaginaire unioniste nord-irlandais, Presses universitaires,
Caen, 1999, surtout le chapitre intitulé « L’Ulster-scots : la troisième voix ?», p. 153-176.
[21]
Voir « Accord multipartite en Irlande du Nord (Belfast 10 avril 1998)»,
Documents
d’actualité internationale, n° 15, ministère des Affaires étrangères, La Documentation française, Paris, 1
er août 1998, p. 551-560.
[22]
Aodán Mac Póilin explique le détail de cette négociation « fleuve » dans « Cross-Border
Language Developments : North-South, East-West », une conférence (non publiée) présentée au
Centre for Cross-Border Studies, le 12 mai 2001.
[23]
Voir Guillaume BAKELAND, «
Gaelscoileanna : un système éducatif en plein essor »,
La
Langue gaélique en Irlande : hier et aujourd’hui, Études irlandaises, automne 2001, n° 26-2,
p. 146-147.
[24]
Le 18 décembre 2000, il annonce que les critères ont été revus à la baisse : pour qu’une
nouvelle école primaire irlandisante à Belfast soit financée par le ministère, il faut que quinze
élèves soient inscrits (douze pour une école en région rurale). Le 31 octobre 2001, il annonce
qu’une nouvelle école secondaire irlandisante peut ouvrir ses portes avec cinquante élèves.
[25]
Gordon MC COY, « From Cause to Quango ? The Peace Process and the Transformation
of the Irish Language Movement in Northern Ireland »,
in John M. KIRK et Dónall P. Ó BAOILL
(éd.),
Linguistic Politics : Language Policies for Northern Ireland, the Republic of Ireland, and
Scotland, Cló Ollscoil na Banríona, Belfast, 2001, p. 204-218.
[26]
Lord LAIRD OF ARTIGARVAN, « Language Policy and the Ulster-Scots Agency »,
ibid.,
p. 37-41.