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Hérodote

2002/2 (N°105)

  • Pages : 204
  • ISBN : 270713537X
  • DOI : 10.3917/her.105.0038
  • Éditeur : La Découverte


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Des grèves et manifestations d’étudiants et de lycéens ont été organisées à partir du jeudi 28 février 2002 dans les rues de Bastia, Ajaccio, Corte et Porto-Vecchio pour l’officialisation de la langue corse, à l’initiative de mouvements étudiants et lycéens nationalistes. Tous les ingrédients d’une mobilisation de la jeunesse par la mouvance nationaliste la plus radicale sont présents : mots d’ordre de grève dans les établissements scolaires de l’île; affrontements avec les forces de l’ordre qui ont fait de part et d’autre une dizaine de blessés; saccage des locaux de la sous-préfecture de Corte investie par les lycéens et les étudiants et échauffourées devant la préfecture d’Ajaccio, le siège de la collectivité territoriale de Corse restant ignoré des manifestants; interpellation d’un étudiant. Puis programmation d’une « grande manifestation unitaire » dans la cité universitaire de Corte pour l’officialisation de la langue corse et l’arrêt des poursuites. « Le calme n’est revenu qu’après l’adoption, à l’unanimité, par l’assemblée de Corse, d’une motion déposée par les élus nationalistes de Corsica Nazione visant à créer une “commission ad hoc chargée de suivre la mise en œuvre de l’article 7 de la loi sur la Corse” relative à l’enseignement du corse » ( Corse matin, 2 mars 2002).

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La corrélation entre les mouvements et syndicats nationalistes et les actions de revendication en matière de langue et de culture linguistique apparaît ici évidente. En Corse, la revendication culturelle et linguistique, intégrée dès la décennie soixante-dix dans une logique de reconnaissance et de lutte identitaire, est dès ses débuts devenue un argument idéologique majeur du discours de la mouvance nationaliste, régionaliste puis indépendantiste. Si le ministre de l’Éducation nationale rappelle publiquement et avec insistance l’importance patrimoniale des « langues régionales » ou « langues et cultures de France », les militants nationalistes se réclament d’un combat pour les « langues minoritaires » ou « minorées ».

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Alors que des autorités nationales longtemps réticentes ont accordé depuis le statut particulier de 1982 ou le statut d’autonomie interne de 1991 des compétences élargies en matière de langue et de culture aux instances régionales, alors qu’il y a montée en puissance officielle de la langue et de la culture corses et que leur enseignement s’est généralisé dans l’île, de la maternelle à l’université, force est de constater une réelle régression dans le parler. Elle n’est jamais utilisée par les nationalistes, dont tous les textes sont diffusés en français, titres et sigles exceptés. La revendication linguistique n’est-elle devenue pour leurs militants aux organisations désormais éclatées et rivales qu’un facteur de mobilisation politique et unitaire ? Son instrumentalisation sur l’échiquier régional à des fins politiques n’est-elle que le fait des nationalistes ? En mars 2000, la majorité des élus de l’assemblée de Corse votait pour un enseignement obligatoire de la langue et de la culture corses.

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La spécificité de la langue, de la culture, de l’histoire du « peuple corse » confère-t-elle à l’échelle nationale et sur le plan géopolitique une spécificité de l’espace ? une spécificité du territoire ? Il est à noter que le concept de territoire, notion intraduisible en langue corse, n’est jamais utilisé par les acteurs politiques locaux, qui lui préfèrent celui de « terre ».

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Spécificité culturelle et spécificité économique, donc politique, sont désormais liées sur le plan régional et national. D’où l’évocation d’un « développement économique identitaire » ou d’un « tourisme identitaire ». À échelle européenne, les spécificité de la langue et de l’espace rejoignent d’une part la spécificité des territoires insulaires reconnue par les instances européennes au traité d’Amsterdam, d’autre part la vision européenne d’une citoyenneté reconnaissant la notion de minorité.

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Cette prise en compte récente de l’identité n’est-elle pas un outil de positionnement des élus de l’île au sein de ces espaces national et européen ?N’y a-t-il pas légitimation par l’identité d’une revendication institutionnelle d’autonomie génératrice d’un renforcement des pouvoirs locaux ? Dans cette affirmation de spécificité reposant sur une aire géographique et donc territorialisée, l’officialisation de la pratique de la langue régionale risque-t-elle de devenir un facteur de discrimination et d’exclusion dans une logique politique devenue identitaire ?

Pour les nationalistes : la langue est un outil au service de l’indépendance de la « terre »

La langue, un facteur de reconnaissance et d’identité que les nationalistes s’approprient

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La revendication linguistique et culturelle s’affirme au début des années soixante-dix, période de radicalisation de la mouvance nationaliste devenue majoritairement indépendantiste. Dans le manifeste Main basse sur une île du Front régionaliste corse, publié en 1971, les militants pour une « voie corse ausocialisme », dont des linguistes reconnus, dénoncent – dans un chapitre intitulé « Le grand dérangement culturel » – le « génocide culturel perpétré par le centralisme ».

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Les sigles des mouvements régionalistes et indépendantistes sont « corsisés » dès 1973. La reconnaissance de la langue corse en tant que phénomène identitaire, dans une logique d’opposition au français, renforce une reconnaissance d’ordre ethnoculturel et communautaire devenue un des piliers de l’argumentaire politique nationaliste. Les militants se considèrent comme les seuls défenseurs et promoteurs d’une identité culturelle corse qui n’est pas prise en compte dans un premier temps par les autres forces politiques régionales. Ils s’approprient le domaine de la revendication de la langue corse promue par de nombreux linguistes insulaires attachés à sa reconnaissance linguistique et identitaire; la langue devient alors un enjeu idéologique et occupe désormais le champ politique régional, elle est perçue dès lors par une majorité d’insulaires comme une revendication exclusivement nationaliste. L’attachement affectif à la langue devient un facteur de mobilisation du courant nationaliste.

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En effet, les militants nationalistes tentent d’établir un consensus sur des notions affectives de terre, de langue, de culture, d’histoire, participant ainsi à une sacralisation de la dimension locale qui ira en s’amplifiant, par opposition à tout ce qui est français; il n’y a pas en Corse de représentation de territoire limité par des frontières, concept intraduisible en langue corse. Les nationalistes emploient la notion de « terre ». Cet attachement à la « terre » est un facteur émotionnel d’unité pour les nationalistes, qui, abolissant les coordonnées de temps et d’espace, construisent un modèle mythique s’incarnant dans une figure maternelle, divinisée, la Corse, dont l’hymne choisi est justement Dio vi Salve Regina; dénonçant une « colonisation de peuplement » et une « population allogène », et s’appuyant sur le déclin de la pratique de la langue corse sur l’île depuis le début du siècle, ils tendent à constituer un groupe ethnico-national à partir de la notion de légitime défense. Dans les années soixante-dix, l’ethnie devient peuple et se rattache au concept de langue et de nation, lorsque la mouvance nationaliste, devenue majoritairement indépendantiste, se radicalise. Ses militants, revendiquant une décolonisation et l’autodétermination, font reposer ce concept de nation sur une « communauté de sang » et sur une « communauté historique », ou sur une « adhésion inconditionnelle au nationalisme ». L’ennemi est l’« État colonialiste français » et ses fonctionnaires continentaux. I Francesi Fora (IFF, « Les Français dehors ») devient un slogan. L’adoption du concept politique de peuple légitime le droit de revendiquer l’indépendance, de devenir une nation-unité politique, qui se fonde sur la doctrine du Volksgeist du XIXe siècle : une nation qui se définit sur des concepts de terre, de langue et de culture. Début février 1989, lors du débat sur l’enseignement de la langue en session de l’assemblée de Corse, Léo Battesti affirme : « Nous n’avons pas pour notre part besoin d’évoquer des raisons économiques, voire des raisons géographiques ou autres. Nous pensons que tout simplement nous devons défendre notre langue parce que c’est la nôtre, que c’est celle de notre peuple. Le problème, c’est de savoir comment on défend cette langue, et c’est vrai que c’est un problème politique. [...] Il faut des décisions politiques, il faut les mener à terme. La seule manière, c’est bien sûr dans le domaine de la langue l’enseignement obligatoire. »

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Fin des années quatre-vingt, la revendication d’une reconnaissance juridique du peuple corse, devenu une « communauté de destin », repose alors sur une spécificité de la langue qui doit être dotée d’un statut propre. La première cunsulta de la langue corse, Lingua corsa, lingua naziunale, le 1er décembre 1992 à Corte, a pour thème « Quel statut pour la langue corse ?». Officialisation, co-officialité, enseignement obligatoire contraire à la Constitution française jalonnent le discours politique des formations nationalistes publiques et clandestines, de plus en plus divisées. Mais qui se rattache toujours à la doctrine du Volksgeist, doctrine rappelée dans le programme de Corsica Nazione aux législatives de mars 1993 : « Le principe qui nous guide est des plus clairs : “Une terre, une culture, un peuple, une nation.” Dans le même esprit, la langue ne constitue pas un simple véhicule de communication interne ou externe, elle exprime nos valeurs de civilisation, notre manière de penser, de vivre et d’aimer. Ainsi, notre système politique et la vie sociale qui en dépend ne peuvent véritablement s’accomplir que s’ils coïncident avec nos fondements identitaires. »

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La Cuncolta, après le rejet par le Conseil d’État de la ratification des langues régionales et minoritaires de février 1997, dénonce « l’attitude du gouvernement français qui se prépare à rejeter une fois de plus la Charte européenne des langues minoritaires au nom de sa sacro-sainte Constitution. Ce mépris à l’encontre des peuples et des langues de France mais aussi d’Europe traduit bien le jacobinisme d’un État qui n’a chaque jour un peu plus de démocratie que le nom ». « A chi nega a lingua nega u populu »La Corse, 12 février 1997).

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Pour les candidats aux élections législatives de Inseme per l’avvene, coalition de nationalistes ayant choisi la voie démocratique, « il ne peut y avoir de projet collectif pour le peuple corse sans une politique culturelle et linguistique ambitieuse »; la langue corse est une « priorité législative » ( Corse matin, 8 mars 2002).

L’appui du Conseil de l’Europe et du Parlement européen

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La reconnaissance juridique de la langue et de la culture corses, devenue un argument de réforme institutionnelle des nationalistes, se fonde sur des textes émanant du Conseil de l’Europe et du Parlement européen. Des responsables nationalistes font appel au droit européen pour une revendication d’autonomie, d’autodétermination, voire d’indépendance. Une organisation européenne pour les droits de l’homme et ses libertés fondamentales est créée en mai 1990, dont un des fondateurs est le secrétaire d’A Cuncolta Naziunalista, formation nationaliste la plus radicale, vitrine légale du FLNC-canal historique; elle publie en 1991 un recueil de conventions du Conseil de l’Europe et du Parlement européen, intitulé La Corse, l’Europe et le Droit, où le président de la délégation revendique en préambule un « droit des gens » (p. 6): Convention européenne des droits de l’homme, Convention-cadre européenne sur la coopération transfrontalière des collectivités ou autorités territoriales, Charte européenne de l’autonomie locale du Conseil de l’Europe, Charte communautaire de la régionalisation du Parlement européen, et un point sur la réforme des Fonds structurels européens...

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La Déclaration des droits collectifs des peuples, assemblée générale de la Conférence des nations sans États d’Europe occidentale (CONSEO) établie à Barcelone le 27 mai 1990, clôt ce recueil : « Tout peuple a le droit d’exprimer et de développer sa culture, sa langue et ses règles d’organisation et de se doter pour ce faire de ses propres structures politiques, d’enseignement, de communication et d’administration publique, sur son aire de souveraineté » (article 9). Ces textes, pour l’un des rédacteurs de cet opuscule, « annoncent une ère constitutionnelle nouvelle dans l’administration des hommes et des peuples de l’Europe, avec le souci de retourner aux valeurs substantielles et de prévenir, par le recours à l’arme paisible du droit, les crises tragiques que prépare l’arme de la violence [sic] » (p. 93).

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Mais le texte du Conseil de l’Europe qui va mobiliser et fédérer épisodiquement toutes les énergies nationalistes est la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, le terme de « régionales » étant souvent occulté dans la formulation de la revendication nationaliste. Cette charte a en effet l’opportunité d’associer revendications culturelles et institutionnelles à l’échelle des États et du Conseil de l’Europe. Au mois de juillet 1992, Corsica Nazione dépose une motion à l’assemblée de Corse pour que cette dernière demande « au gouvernement de proposer au Parlement, dans les plus brefs délais, la ratification de la Charte européenne sur les langues régionales ou minoritaires adoptée par le Comité des ministres du Conseil de l’Europe le 22 juin 1992 ». Motion rejetée par 23 voix contre 22 lors de la demande d’examen prioritaire, soumise à la commission de la culture. Article 1 : la langue corse est officielle sur l’ensemble du territoire soumis à la juridiction de l’assemblée de Corse; article 2 : le Corse, langue du peuple corse, et le français, langue officielle de l’État, sont les deux langues officielles de l’assemblée de Corse.

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En 1993, dans une lettre ouverte, Max Simeoni, UPC, député européen élu sur la liste des Verts, revendique la signature par la France de cette charte : « Seul un statut juridique peut garantir des droits à nos langues mises à mal par le jacobinisme uniformisateur [...] des mesures administratives ne sauraient tenir lieu de statut légal [...]. La Charte du Conseil de l’Europe, que la très grande majorité des 27 pays s’apprête à contresigner, procure ce cadre juridique souple et évolutif. L’Europe, dit-on, doit se bâtir sur le pluralisme, le respect des spécificités, le droit à la différence, le pluralisme ne saurait être amputé ou charcuté. » Pour une « réappropriation de l’identité collective », Corsica Nazione lance une campagne de signatures pour sensibiliser le Conseil de l’Europe, le Parlement européen, l’Assemblée nationale, le Sénat et le gouvernement. Elle demande à l’assemblée dans le cadre de l’article 26 de se faire l’écho de ces propositions.

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Le droit européen tel qu’il est défini par le Conseil européen légitime l’adoption de la « Charte européenne des langues minoritaires en février 1997 pour le MPA : la décision de Conseil d’État sur la “ratification par la France de la charte des langues minoritaires” illustre l’impérieuse nécessité pour cette dernière d’harmoniser son droit interne avec les incontournables évolutions découlant du droit européen ». La Cuncolta Indipendentista, le 13 juin 1998, « a la prétention de croire qu’il sera plus utile pour la Corse d’être une région d’Europe plutôt que la vingt-deuxième région de France » ( La Corse, 2 juillet 1998).

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Jean-Guy Talamoni, représentant du groupe Corsica Nazione, est devenu un participant assidu aux colloques nationaux et internationaux relatifs à l’avenir institutionnel de l’île : lors du colloque du 25 au 30 août 1998 – « Régions insulaires et construction européenne : comparaison entre la Corse et les îles Aland » –, rassemblant des personnalités politiques, des journalistes et des universitaires, Jean-Guy Talamoni traite du thème « Langue, culture et identité ou la paix d’un peuple debout sur sa terre ». Son introduction est une présentation de son mouvement, Corsica Nazione, « organisation nationaliste publique », « la seule à être représentée à l’assemblée de Corse »; elle « lutte pour la souveraineté de la Corse et son droit à l’indépendance nationale ».

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Parler d’identité conduit Jean-Guy Talamoni « en particulier à parler de la langue », le « sanctuaire de l’identité », le développement culturel et la défense de la langue étant une des « quatre revendications cardinales » avec la reconnaissance du peuple corse, le développement économique identitaire et durable, et l’évolution institutionnelle. Pour le leader indépendantiste, le fait que la langue corse soit menacée est uniquement une affaire corso-française d’opposition entre la Corse et la France : « L’Éducation nationale française, véritable rouleau compresseur, eut la charge de déraciner méthodiquement notre langue. » Enseignement obligatoire, officialisation et développement de l’audiovisuel sont nécessaires pour la sauver, sur le modèle de la langue catalane de la Catalogne sud. Ce concept d’identité dans le discours du leader nationaliste allie toujours la terre et la langue : « La langue des Corses doit être enseignée de façon normale sur la terre de Corse »; sans lutte, « il y aurait sans aucun doute aujourd’hui encore des habitants de la Corse, mais le Peuple Corse, lui, aurait disparu en tant que communauté vivant sa propre identité sur sa propre terre ».

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Il reprend les mêmes propos lors du colloque du 21 février 2000 portant sur l’« avenir institutionnel de la Corse », l’« autonomie, modèle de développement régional insulaire ou étape vers l’indépendance », organisé par le cercle VincentdeMoroGiafferri, association du barreau de Paris qui « regroupe des avocats, des magistrats et autres membres des professions juridiques et judiciaires, corses et amis de la Corse ». Et tire les conséquences de cette reconnaissance : « Nous pensons que pour certaines élections, comme les municipales, il est normal que tous ceux qui résident à un moment donné dans un endroit puissent voter, c’est le sens de l’évolution européenne. Mais s’agissant d’élections qui vont déterminer l’avenir d’une communauté, de notre peuple, comme les élections territoriales, pour un certain nombre d’habitants de la Corse qui ne sont là que pour deux ou trois ans, amenés dans leur carrière à faire un passage en Corse et qui n’ont nullement l’intention de s’y établir définitivement pour y faire souche, ils n’ont pas vocation à faire partie de la communauté de destin corse. » Pour ce type d’élection, il faut un « corps électoral spécifique », le prolongement naturel de la notion de peuple corse pouvant être celui de « citoyenneté corse ».

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Outre les conséquences sur un électorat redéfini à échelle européenne et régionale, et faisant référence au cas polynésien, le leader nationaliste fait remarquer que cette reconnaissance d’une citoyenneté corse fondée sur l’identité doit avoir des conséquences sur l’accès à l’emploi et la maîtrise du foncier : « Existera-t-il encore un peuple corse demain si nous ne sommes plus propriétaires d’un mètre carré de notre terre, compte tenu de l’importance qu’a la terre dans notre culture et dans notre identité ?»

Un facteur de mobilisation, surtout auprès des jeunes

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La revendication linguistique est un levier pour une revendication politique auprès de la jeunesse insulaire. Dans les décennies soixante-dix et quatre-vingt, les nationalistes investissent avec succès dans la jeunesse et le monde de l’école. Ses leaders sont jeunes, nationalistes de la deuxième génération ayant majoritairement fait leurs études à l’université de Nice. Ils prônent l’action violente et emploient une propagande révolutionnaire; sont engagés à droite, voire à l’extrême droite (Occident, Ordre nouveau, Association générale des étudiants de Nice). Les jeunes insulaires sont par ailleurs sensibles à la langue corse : se consacrant de plus en plus aux Paghjelle (chants traditionnels), ils forment un public enthousiaste pour de nouveaux groupes de chanteurs en langue corse, tous sympathisants, voire militants de la cause nationaliste : Canta u Populu Corsu, I Muvrini, Ghjami A. Ghjalesi. La revendication culturelle devient idéologique. Les « Ghjurnate corse di Corti » ont lieu l’été à partir de 1971, rassemblant Corses de l’intérieur et Corses de l’extérieur. Y participent des militants de la cause identitaire et linguistique.

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La grève des lycéens en janvier 1993, au lycée de Sartène, témoigne de manière exemplaire du lien entre revendication pour la langue et mouvements nationalistes au sein même des établissements scolaires : le 12 janvier 1993, l’ALC (Associu di liceani corsi), soutenue par l’APC (Associu di parenti corsi), appelle à la grève des lycéens sur une revendication de co-officialité corse-français et d’enseignement obligatoire du corse de la maternelle à l’université, publiée par Corse matin du 13 janvier 1993. Sa délégation, reçue par le sous-préfet de Sartène, revendique sept points principaux, reprenant mot pour mot sept des huit articles de la motion de Corsica Nazione du 26 juin 1992 à l’assemblée de Corse sur l’officialisation de la langue corse : seul l’article 5, daté pour l’année scolaire 1992-1993, est occulté.

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Cette action pour la défense de la langue corse va jusqu’à l’occupation par les étudiants de Ghjuventu Paolina de la salle des délibérations du Conseil constitutionnel à Paris, l’après-midi du 18 mars 1994. Ils accusent l’État de ne pas prendre en considération leurs revendications exposées le matin au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche durant près de trois heures auprès d’un conseiller technique du ministre chargé du dossier corse : statut dérogatoire à l’université de Corte, corsisation des emplois, généralisation et obligation de la langue corse.

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La lutte pour la défense de la langue corse est un facteur d’unité et de rassemblement des mouvements nationalistes et de positionnement de cette mouvance à échelle régionale et nationale, voire européenne. La langue corse a toujours favorisé une mobilisation commune des nationalistes, régionalistes modérés et indépendantistes durant les décennies soixante-dix et quatre-vingt, puis de la mouvance aujourd’hui divisée en une quinzaine d’organisations officielles qui cherchent à se positionner, en période électorale et postprocessus de Matignon, à l’égard du pouvoir régional et du pouvoir national.

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En 1997, dans un contexte de rétablissement de l’État de droit par le gouvernement Juppé et d’un déficit de solidarité des élus régionaux à l’égard des mouvements nationalistes, la revendication linguistique est à nouveau utilisée pour remobiliser les militants d’une mouvance nationaliste divisée et affaiblie par deux années de guerre nationalo-nationaliste.

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L’initiative de ce mouvement revendicatif d’ordre linguistique et identitaire revient au syndicat nationaliste étudiant de Corte, la CSC, affilié à la Cuncolta Naziunalista. Son porte-parole déclare : « Autour d’un thème qui fait l’objet d’un consensus, nous avons voulu profiter d’un contexte, et de ce qui est ressenti comme une injustice, pour engager une mobilisation autour de la défense et la promotion de la langue corse, et de l’ensemble de la revendication culturelle » ( La Corse, 13 février 1997). Une dizaine d’organisations politiques et syndicales nationalistes, associatives, culturelles et institutionnelles, comme le Conseil économique, social et culturel, forment un Culletivu pè a lingua Corsa ayant pour objet l’« action en faveur de la ratification de la Charte des langues minoritaires et la contribution à l’élaboration du Plan de développement pour la langue et la culture corses prévu par l’article 53 de la loi Joxe ». La manifestation unitaire, à Ajaccio, de soutien à la création d’un office du bilinguisme ou office de planification linguistique proposée à l’assemblée de Corse par les élus de Corsica Nazione sera un succès : « 4 000 voix pour une langue », titre Corse matin du 6 avril 1997.

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En 1998, cette lutte identitaire deviendra un facteur de consensus et de mobilisation de toutes les forces politiques de la droite d’opposition majoritaire et des nationalistes, se démarquant ainsi du pouvoir gouvernemental durant la période du préfet Bonnet.

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Il en est de même en mars 2002, après la suspension par les élus de Corsica Nazione du soutien au processus de Matignon et la fin d’un consensus qui n’est plus activé avec les élus régionaux. À la veille des élections présidentielles, le combat pour l’article 7 donne l’occasion aux nationalistes divisés de s’affirmer sur l’échiquier politique insulaire et de se repositionner par rapport aux élus locaux. Il y a reprise des attentats à connotation xénophobe; le sigle IFF redevient d’actualité. Et à nouveau une mobilisation du mouvement lycéen et étudiant s’organise pour la langue corse.

Si la pratique de la langue et de la culture corses est devenue une source notable de création d’emplois, la promotion et la politisation de Langue et culture corses (LCC) par les nationalistes jouent en défaveur de la langue corse

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Tous les nouveaux emplois engendrés par la mise en place de son enseignement sont des emplois de la fonction publique, les associations privées ne s’étant pas impliquées au niveau du primaire comme Diwan en Bretagne ou les ikastolas au Pays basque. Depuis 1991, une centaine de professeurs ont obtenu le CAPES et enseignent dans les collèges et lycées de l’île. Cependant, l’étroitesse de l’aire d’enseignement entraîne la demande d’extension puis de généralisation dans le premier degré, qui conduit à moyen et long termes à la création de nouveaux postes.

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Pour certains élus de la droite traditionnelle claniste, il peut être vécu comme un facteur d’indépendance. Par ailleurs, l’enseignement de LCC (Langue et culture corses) est parfois reçu avec méfiance. Pour les instituteurs et les professeurs, s’exprimer en corse dans une salle de classe peut être perçu comme un acte militant ou comme une forme de solidarité avec les nationalistes, tant la revendication culturelle est devenue politique.

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Quant aux parents d’élèves, on assiste à une désaffection de la part des familles pour l’enseignement de LCC alors que ce dernier est fondé sur le volontariat. Ils refusent la revendication culturelle car assimilée à une revendication politique visant à l’indépendance de la Corse.

Une identité linguistique, source de spécificité, est un outil de reconnaissance d’un territoire régional

La reconnaissance culturelle de la langue et de la culture corses

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D’une terre aux multiples parlers à un territoire à une langue. – Le fait qu’il y ait en Corse des représentations de « terre » et non pas de « territoire », notion intraduisible localement, est à mettre en corrélation avec un espace insulaire morcelé, cloisonné, composé de multiples territoires à différentes échelles et doté d’une langue aux parlers divers : de part et d’autre du col de Vizzavone l’« En deçà » des monts tourné vers la Toscane et l’« Au-delà » des monts tourné vers la Sardaigne, avec une multitude de microrégions qui sont des territoires où se confrontent des forces politiques rivales à toutes les échelles de pouvoir. Dans le passé, le locuteur pouvait savoir de quel village, voire de quelle microrégion ou partie de l’île était son interlocuteur; aujourd’hui, cet exercice est devenu souvent impossible avec une expression linguistique normalisée et déterritorialisée.

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Reconnaissance de la langue : concept de langue polynomique et de reconnaissance-naissance de la langue. – La reconnaissance de la langue corse est récente. Les travaux fondamentaux des universitaires Fernand Ettori, Pascal Marchetti et Jean-Baptiste Marcellesi en sont en grande partie à l’origine. « Que le corse soit une langue romane, comme le notait à la fin du XVe siècle le chroniqueur Petrus Cyrnaeus, que notre langue appartienne à l’aire dialectale italique, personne ne peut de bonne foi le contester. Ses plus proches parents sont à chercher en Toscane parmi les parlers rustiques plus encore que dans le toscan littéraire » (F. Ettori, « Corse », Encyclopédies régionales, 1984).

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Selon le sociolinguiste Jean-Baptiste Marcellesi, « l’individuation socio-linguistique est le processus par lequel une communauté ou un groupe social tend à systématiser ses différences linguistiques, à les sacraliser, à les considérer comme déterminantes, à en faire un élément de reconnaissance. Ces différences deviennent alors des “indicateurs d’identité”» ( L’Île miroir, actes du colloque d’Aix-en-Provence, 27-28 novembre 1987).

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Selon Jeannine Grob, « le corse est objet d’une mystification qui souvent (surtout de la part des étudiants interrogés) s’accompagne d’une stigmatisation du français. [...] Si l’on peut affirmer donc que le discours militant a eu (et a) une influence considérable sur la conscience linguistique collective surtout des jeunes générations, il faut ajouter que cette influence est notable avant tout au niveau de l’attitude explicite des Corses envers leur langue qui est souvent en contraste frappant avec leur comportement langagier réel. [...] Les jeunes (seulement les étudiants ?) qui en partie n’ont plus le corse comme langue maternelle tendent à en proposer une évaluation prestigieuse plus souvent que les personnes âgées généralement corsophones » (J. Grob, « Observation sur la situation sociolinguistique corse », Études corses, n° 28, p. 24).

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Le concept sociolinguistique de langue polynomique a été élaboré par J.-B. Marcellesi : « Langues dont l’unité est abstraite et résulte d’un mouvement dialectique et non de la simple ossification d’une norme unique, et dont l’existence est fondée sur la décision massive de ceux qui la parlent de lui donner un nom particulier et de la déclarer autonome des autres langues reconnues », ce mouvement ne faisant « que reproduire le processus dont sont nées probablement les langues actuellement considérées comme unifiées et normalisées » ( Études corses, n° 28, p. 7).

Promotion et développement de la LCC : enjeu politique et idéologique au cœur de la question institutionnelle de la Corse

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Unanimité dans la société civile pour promouvoir l’enseignement de la languecorse mais débat sur son officialisation. – Linguistes et sociolinguistes sont partagés sur l’efficacité de l’officialisation de la langue corse. Selon Pascal Marchetti, « la co-officialité, c’est la mort de la langue corse [...]. Une langue ne se décrète pas. Elle vit, un point c’est tout. Elle a, certes, besoin de gens qui la parlent, mais pas de régisseurs. [...] Pour des raisons historiques et par les choix faits par ses locuteurs, la langue corse n’est pas une langue véhiculaire. Il n’y a aucune raison pour qu’elle le devienne, et surtout pas si on se met en tête de l’imposer par le haut. Ce serait le couronnement de son extinction. Nos ancêtres qui, eux, parlaient le corse, et de qui nous devrions prendre des leçons, lui avaient assigné sa place. Celle des travaux et des jours. Mais lorsqu’il s’agissait d’écriture ou d’administration, ils ont fait le choix de l’italien puis du français. Sans traumatisme aucun, vous pouvez me croire. Le traumatisme, c’est maintenant qu’on l’invente » ( Corse matin, 7 avril 1991).

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Jacques Muglioni, inspecteur général de philosophie, déclare dans Corse matin du 12 mai 1991 : « Je ne suis pas le chantre de l’uniformité linguistique : oui à l’étude du corse, oui à la pratique de cette belle langue, non à sa co-officialité en tant que langue véhiculaire... Aux zélateurs du corse je dis : prenez garde, le vrai danger ne vient pas de Paris. En affaiblissant le français, c’est Chicago que vous avantagez. »

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Jean-Baptiste Marcellesi préconise quant à lui une généralisation plutôt qu’une obligation de la langue corse à l’école : « Les partisans de l’obligation projettent la vision de l’apprentissage qu’ils ont connu pour le français et reproduisent l’idéologie linguistique étatique (dans ce cas on devine de quel État il s’agit) alors que les partisans de la généralisation s’appuient sur un apprentissage de type consenti, polynomique et moderne » (débat sur « L’enseignement public en Corse », Aubagne, mars 2001).

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Les thèses de Jacques Thiers, professeur à l’université de Corte, soutiennent la co-officialité des langues corse et française. Il représentait la Corse à la Conférence mondiale des droits linguistiques à Barcelone, en juin 1996, organisée par le comité de traduction des droits linguistiques du PEN Club international et le Centre international Escarré pour les minorités ethniques et les nations (CIEMEN).

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Des associations comme l’ADECEC, Scola Corsa Bastia et Scola Corsa Corte délèguent aux pouvoirs publics la prise en charge et l’organisation de l’enseignement de la langue corse. Scola Corsa, au rôle militant culturel ancien, s’est investie dans les cours du soir, les publications de livres, de chansons et de poésies pour enfants. Mais aussi dans une défense militante de la langue corse : ses responsables font partie du Bureau européen des langues les moins répandues et revendiquent lasignature par la France de la Charte des langues régionales ou minoritaires.

43

Les syndicats de l’Éducation nationale soutiennent un statut d’officialité pour la langue et se prononcent résolument pour son enseignement dans le cadre du service public de l’Éducation nationale : sur la base du volontariat des parents pour la FEN puis FSU, majoritaire dans l’île, qui propose en 1979 la création d’un CAPES et d’une agrégation; obligation pour le SGEN-CFDT Corsica, qui revendique une épreuve obligatoire au concours d’entrée à l’IUFM.

44

Pour l’université de Corte, pionnière dans la promotion et l’enseignement d’une langue régionale, la langue corse est obligatoire dans le cursus universitaire. À l’initiative de la Cunsulta di i Studienti Corsi, le conseil d’administration de l’université décide d’insérer parmi les manifestations du dixième anniversaire de l’université un colloque relatif à la co-officialité des langues corse et française où sont invités des représentants des régions françaises mais également d’Italie, du Canada, d’Espagne. Selon les organisateurs, ce colloque pourrait déboucher, seulement à condition que les élus et responsables suivent les propositions faites, sur une co-officialité à l’université mais aussi dans toutes les autres administrations installées sur l’île ( La Corse, 3 avril 1992).

45

Le CCECV (Conseil de la culture, de l’éducation et du cadre de vie), qui deviendra en 1991 avec le statut d’autonomie interne le CESC (Conseil économique, social et culturel), organe d’assistance et de conseil consulté par le président du Conseil exécutif ou celui de l’assemblée de Corse, passe d’une reconnaissance culturelle à une reconnaissance politique avec la revendication d’un statut pour la LCC. Dès 1986, il propose à court terme que l’enseignement de la langue et de la culture corses soit obligatoire pour l’État, qui s’engagerait à le fournir, tout en demeurant optionnel pour l’élève; à moyen terme, un enseignement généralisé de la maternelle à l’université; à plus long terme, un enseignement bilingue. Lors de la session de l’assemblée de Corse de février 1989, son président, Tony Casalonga, déclare : « La langue corse, ùn hè piu lingua materna » et propose le concept de lingua matria; il demande l’officialisation de la langue corse à travers la pleine application de la résolution 192 du Conseil de l’Europe, quand le Parlement français l’aura adoptée. En novembre 1991, les propositions du CCECV pour une co-officialité progressive de la langue corse en s’appuyant sur les nombreux exemples européens réussis sont votées à l’unanimité.

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La revendication de concepts tels que la co-officialité dans la pratique de la langue ou son enseignement obligatoire, de nature politique et non plus culturelle, tend à la mise en place d’un statut particulier de la langue et à une proposition de sortie du droit commun des territoires métropolitains, voire à une révision constitutionnelle.

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L’enseignement de la LCC : une compétence partagée entre l’État et l’assemblée de Corse définie par le statut particulier de 1982 et celui d’autonomie internede 1991. – Alors que l’État a abandonné progressivement sa politique hostile au développement des langues régionales, on observe une montée en puissance des compétences en matière de LCC des élus régionaux, qui revendiquent un statut particulier de la langue et de la culture corses. Il y a corrélation entre l’action de l’État, qui déclare vouloir développer la richesse patrimoniale de la France avec la promotion des « langues et cultures de France », et celle de l’assemblée de Corse, dont la majorité des élus est attachée au développement des « langue et culture corses » sur le plan culturel mais aussi identitaire et statutaire. Dès juillet 1983, les élus de la droite régionale unis aux élus nationalistes votent pour son enseignement obligatoire, contraire à la Constitution française. Ces responsables politiques locaux associent progressivement la généralisation de leur enseignement puis leur obligation avec l’identification et la promotion d’un territoire régional, la spécificité linguistique légitimant des formes particulières de décentralisation pour la Corse avec la mise en place de statuts particuliers successifs, à l’origine d’un renforcement des pouvoirs locaux. Une politique favorisée par l’État et encouragée par les instances européennes, en particulier le Parlement européen et le Conseil de l’Europe. Le partenariat de l’État et de la région en matière de langue est défini dans le cadre des contrats de plan successifs.

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Alors qu’en juin 1982 la circulaire Savary prévoit un « enseignement dispensé de la maternelle à l’université comme une matière spécifique », cet enseignement restant facultatif, le 8 juillet 1983 les élus de la droite traditionnelle roccaserriste, de la droite néo-claniste et de la mouvance nationaliste adoptent majoritairement à l’assemblée de Corse une proposition adressée au Premier ministre, ayant « pris acte du caractère fondamental de la langue comme ciment de la culture et de l’urgence de mettre en œuvre une réelle politique de réappropriation culturelle qui traduise la volonté de l’assemblée de rendre sa langue à son peuple. Consciente du caractère historique de ses responsabilités, l’assemblée de Corse a décidé de s’engager dans une politique de bilinguisme dans le cadre d’un plan triennal qui sera élaboré en concertation avec l’État, ce bilinguisme étant compris de la maternelle à l’université [...] l’enseignement de la langue fera l’objet d’une modulation horaire sur la base du principe de l’enseignement obligatoire ». Excepté le MRG par refus du particularisme et le PCF qui replace cette revendication dans un contexte national de diversité régionale, un consensus s’est établi entre une majorité d’élus régionaux sensibles dès cette époque à un renouveau identitaire reconnu par un statut de langue obligatoire. Le pouvoir régional s’engage pour sa part à mener une action généralisée dans la toponymie des lieux, des villages et des villes, la diffusion d’ouvrages et d’œuvres en langue corse, la création d’écoles maternelles de langue corse, l’attribution de moyens financiers et la constitution d’une banque de données.

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En vérité, les élus nationalistes, minoritaires au sein d’une assemblée élue à la proportionnelle et dont la classe politique majoritaire est fragmentée et divisée, ont utilisé ces rivalités de pouvoir pour faire voter par des élus a priori opposés des motions de reconnaissance juridique de concepts identitaires de peuple et delangue.

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Malgré les efforts de Jack Lang pour l’instauration d’un authentique bilinguisme français-langue régionale, il n’y a pas de réelles mobilisation ni action sur place en faveur du bilinguisme. Corse matin du 8 janvier 1993 titre : « Jack Lang attend... l’assemblée de Corse », qui n’a pas encore arrêté le plan de développement de la langue et de la culture corses.

51

Dans la rubrique « Défense et promotion de la langue corse » du budget primitif de la CTC pour l’exercice 1993, on trouve une dotation prévisionnelle de 1,2 million de francs imputée sur le chapitre 943 (Enseignement), article 657, et intitulée « Subventions plan de développement de la langue corse », crédits qui ne seront jamais consommés (CESCC, avril 1997).

52

Les mesures Balladur de 1994 sont à mettre en corrélation avec les applications concrètes des mesures du PDR (plan développement régional) d’octobre 1993 en grande partie préconisées dans une motion de Corsica Nazione. Le 1er février 1994, le Premier ministre, Édouard Balladur, annonce la décision gouvernementale de « porter en cinq ans l’offre d’enseignement à trois heures, de la classe maternelle à l’université ». Est introduite par le ministère la création de sections méditerranéennes associant le corse à une autre langue romane. Dans des mesures relatives à la « stratégie de l’État en Corse », le gouvernement annonce en 1995 la généralisation de l’enseignement du corse et un projet d’adaptation des programmes. « La Corse a des atouts pour avoir une fonction de pont entre les grandes cultures voisines. Sa langue, élaborée sur place à partir du latin, se rapproche par là des autres langues romanes. » Cette présentation, en accord avec le phénomène d’individuation, occulte toute parenté déclarée avec l’italien ou la langue toscane. Il y a alors reconnaissance par les autorités académiques d’un enseignement spécifique de la langue et de la culture corses. En 1996, dans le « Projet pour l’académie de Corse », un des objectifs prioritaires du rectorat est d’« adapter les programmes nationaux à la réalité corse », c’est-à-dire « trouver, quand cela est nécessaire et possible, une approche spécifique de leur contenu » (Marc Debene, recteur de l’académie de Corse, avril 1996). Il n’est plus alors question de patrimoine.

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En 1997, la généralisation des classes bilingues est adoptée dans un amendement du vote du budget primitif. Le 20 novembre 1997, des mesures sont adoptées par l’assemblée de Corse à la quasi-unanimité : tous les élèves sont inscrits en langue corse, mais peuvent demander à ne pas suivre cet enseignement. Un cursus bilingue pour l’ensemble du primaire est envisagé. Ces dispositions seront reprises en avril 1999, dans le Plan de développement de la LCC produit pour la première fois par l’assemblée de Corse.

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Reconnaissance de la langue corse dans les médias régionaux. – Avec la mise en place du statut particulier, puis du statut d’autonomie interne, un espace médiatique régional s’est mis en place avec des émissions en langue régionale imposées par le cahier des missions et des charges du service public de la radio et de la télévision. La langue corse est présente dans les programmes régionaux de France 3 ( 8% de la programmation locale): sept minutes ouvrent le soir le 19-20 avec des informations en corse. Le présentateur du journal régional parle en français mais ses interlocuteurs s’expriment indifféremment sans être traduits ni sous-titrés dans l’une ou l’autre langue. Le titre du magazine hebdomadaire Da qui, en langue corse, reflète bien la volonté de relier la langue à la terre. « Notre objectif, explique René Siacchi, est de favoriser le passage naturel et détendu d’une langue à l’autre, comme cela se pratique de façon spontanée chez nous. [...] Nous nous imposons l’effort de parler corse dans certains créneaux et le reste du temps nous laissons faire. Ça marche : la première partie du journal a gagné 3,8% d’auditeurs depuis qu’elle est en corse. Sans doute le public est-il en pleine évolution. Des jeunes arrivent, qui ont souvent appris le corse à l’école. C’est la fin du folklorisme. On peut aussi réfléchir en langue corse sur l’emploi ou les quotas laitiers » ( Le Monde, 17-18 mars 1996). Des moyens financiers ont été accordés lors de l’adoption du contrat de plan État-région en 1994, et c’est en 1995 qu’a été voté le principe d’une convention avec France 3 Corse, à propos de programmes éducatifs et de création s’appuyant sur l’identité culturelle et linguistique.

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RCFM, Radio Corse Frequenza Mora, radio locale de Radio France parmi les plus écoutées, est totalement bilingue, avec cinq rendez-vous quotidiens d’information en langue corse. Les deux langues peuvent être utilisées à tout moment. Comme toute radio locale, elle est maître de la programmation et responsable de ses choix. Il existe par ailleurs six autres radios locales privées de moindre audience.

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Enfin, il est paradoxal que la promotion de la langue corse soit réelle dans l’audiovisuel public d’État, alors que, dans la presse écrite privée et locale, la place réservée aux articles en langue corse est dérisoire.

Montée en puissance officielle de la langue et régression dans le parler, dans la pratique

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La langue corse est la langue régionale la plus enseignée et la plus diffusée de France. En 1998,85% de la population scolaire corse dans le premier degré bénéficient d’un enseignement bilingue ou d’un apprentissage et d’une sensibilisation, contre seulement 5% pour les populations scolaires bretonne et occitane, et 13,5% pour les Catalans (dans les départements où ces langues régionales sont enseignées). 20% reçoivent un enseignement de trois heures par semaine. Il existe vingt sites bilingues en 2001. L’offre de trois heures s’est généralisée dans les collèges et les lycées. Chaque établissement dispose d’une salle multimédia mise à la disposition des classes de langue corse, Des cursus de « parcours langues romanes » et des sections méditerranéennes ont été mis en place dans le second degré. Un CAPES de corse a permis le recrutement d’environ quatre-vingts professeurs depuis 1991. L’enseignement de la langue corse en université est prévu pour tous les étudiants à raison d’une heure à une heure trente par semaine. Selon Nicolas Giudici : « Dans les années soixante-dix, on estimait à quelque 70 000 le nombre de personnes susceptibles de tenir une vraie conversation en corse, c’est-à-dire d’exprimer dans cette langue l’ensemble des messages liés aux travaux et aux jours. Au crépuscule du siècle, il n’en reste pas 20 000. Pourtant le corse n’a jamais été aussi présent à l’école et dans les médias » ( Le Problème corse, Milan, 1998).

Instrumentalisation de la langue et de la culture corses, outils pour une reconnaissance de spécificité à échelles nationale et européenne

La langue autorise des réformes institutionnelles et des statuts particuliers : langue officielle, bilinguisme, langue obligatoire

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À échelle nationale : la langue permet une revendication du droit à la diffé-rence sur le plan institutionnel. – La langue corse devient un facteur de spécificité au sein de la nation française. « Le processus d’individuation n’est évidemment pas sans rapports en France, en Italie, en Espagne avec les revendications de décentralisation, de défense de l’environnement et du cadre de vie, d’autonomie ou d’autogestion régionales. Face aux élites consolidées qui ont investi dans l’unicité du marché national, des élites ascendantes, par ailleurs souvent parfaitement maîtresses de la langue de l’État, investissent dans de nouvelles formes de reconnaissance et d’identification linguistiques et culturelles » (J.-B. Marcellesi, 1986, repris dans L’Île miroir, actes du colloque d’Aix-en-Provence, La Marge éd., 27-28 novembre 1987, p. 170).

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La langue, facteur d’identification d’une communauté, devient alors un élément de consensus et de mobilisation de toutes les forces politiques de l’île : courants éclatés du nationalisme et pouvoirs locaux de la droite corsiste majoritaire dans l’île. Ce consensus, par ailleurs renforcé par une dimension affective de la langue corse auprès de tous les élus locaux, est une donnée essentielle en période de tension avec le pouvoir central.

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La légitimation des statuts particuliers repose en partie sur la langue corse, thème clé de toutes les réformes. Langue et peuple et leur reconnaissance officielle, juridique, sont au cœur du processus de réforme institutionnelle depuis vingt ans. Le statut particulier de 1982 et celui d’autonomie interne de 1991, à l’origine d’une nouvelle catégorie de collectivité, sont justifiés par une identité culturelle spécifique assise sur une langue spécifique par rapport au reste de la France métropolitaine : l’article 1 du statut Joxe, rejeté par le Conseil constitutionnel, porte sur la reconnaissance juridique du peuple corse, « communauté historique et culturelle vivante », avec des droits propres en matière culturelle et économique. De la mise en place d’une revendication d’un renforcement des compétences attribuées aux élus locaux jusqu’à la revendication largement partagée en juillet 2000 d’un pouvoir législatif à échelle régionale, la langue corse est un facteur de reconnaissance de spécificité et de droit à la différence. L’élaboration d’un troisième statut dans le cadre du processus de Matignon associe la reconnaissance par l’assemblée de Corse de l’enseignement obligatoire de la langue corse avec la mise en place d’un pouvoir d’adaptation législative en juillet 2000.

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La reconnaissance de ce droit à la différence, attestée par François Mitterrand dès 1974, est à replacer en Corse dans le contexte du passage d’une revendication anticolonialiste minoritaire des nationalistes à une revendication « antijacobine » davantage partagée au niveau des élus locaux de la droite libérale majoritaire à l’assemblée de Corse : la revendication du « contre l’État » rejoint celle du moins d’État et d’une revendication de plus de compétences pour les élus locaux, voire d’un pouvoir législatif pour la droite libérale corsiste, les nationalistes et les socialistes. Leur revendication d’un statut pour la langue corse se radicalise, alors que les pouvoirs dévolus à l’assemblée de Corse en matière de langue et de culture corses vont croissant au fur et à mesure que l’île change de statut.

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En début de processus de Matignon, alors qu’un troisième statut est en cours d’élaboration, pour José Rossi, président de l’assemblée territoriale de Corse, « la France est le seul État de l’Union européenne qui reste jacobin et centralisé. C’est tout à fait incompatible avec ce qu’il faut faire pour une île comme la nôtre, où l’histoire et l’identité ont accentué l’inadaptation des pouvoirs publics » (colloque tenu le 21 février 2000, cercle Vincent-de-Moro-Giafferri). Pour Jean Baggioni, président du Conseil exécutif, la Corse n’a pas à relever du droit commun ( Corse matin, 20 juin 2001). Concept de discrimination positive ou acheminement vers un pouvoir autonome ?

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Des décisions du gouvernement ou des votes du Parlement sur un enseignement obligatoire de la langue corse ne sont pas conformes à la Constitution française. La langue corse est un des grands axes retenus par le Premier ministre qui font la spécificité de la Corse et de son futur statut : le 3 juillet 2000, le groupe de travail sur la Corse, retenant la proposition unanime des élus de Corse en faveur d’un enseignement obligatoire de la LCC, adopte le principe de l’obligation et propose comme formule juridique la plus solide une disposition législative sur le modèle de la Polynésie française (« La langue corse est une matière enseignée dans le cadre de l’horaire normal des écoles maternelles et primaires »). L’État s’engage désormais sur une revendication linguistique identitaire. Dans les propositions du gouvernement Jospin présentées aux élus insulaires le 20 juillet 2000, l’un des cinq thèmes traités porte sur l’« enseignement de la langue corse ». Alors qu’il veut accorder un troisième statut particulier à la Corse en vingt ans, en même temps que se met en place le processus de Matignon est menée parallèlement par la commission Mauroy une réflexion sur une réforme de la décentralisation enFrance.

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Deux motions sont présentées à l’assemblée régionale lors de la session des 9 et 10 mars 2000 de l’assemblée de Corse, dans le cadre du processus de Matignon, où l’on retrouve les notions de langue, de peuple, de pouvoir d’adaptation législative. La motion des 26, majoritaire, est présentée dans un projet de délibération par une coalition unissant des RPR, des radicaux, des socialistes et des communistes. Il est rappelé en préambule que « les Corses forment, dans la République française, une communauté vivante fondée sur son identité culturelle et linguistique ainsi que sur son attachement à notre île ». Il est précisé que cette communauté ne constitue pas juridiquement un peuple. Ces élus sont favorables à une plus large décentralisation dans le cadre de la République. S’il y a souhait dans l’objectif « épanouissement de notre identité » de l’enseignement obligatoire de la langue corse de la maternelle à l’entrée en sixième, et de la création d’une académie de Corse, cette motion ne mentionne pas la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

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Inversement, la motion des 22, minoritaire, reprend en préambule la délibération du 13 octobre 1988 de reconnaissance du peuple corse par l’assemblée de Corse. Présentée par le radical Paul Giaccobi et rassemblant des élus de la droite libérale corsiste, dont le courant de José Rossi, et les nationalistes de Corsica Nazione, elle se réclame, dans le même objectif « épanouissement de notre identité », de la « philosophie » de la Charte des langues régionales ou minoritaires du Conseil de l’Europe. Et revendique des compétences assorties de pouvoirs législatifs et réglementaires dans le cadre d’un nouveau statut de l’île.

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Il s’agit en fait de la même motion qui sera renégociée dans la nuit par quelques élus en quête de consensus identitaire et de réforme institutionnelle. Le jour du vote des deux motions, le journal Le Monde, daté du 11 mars mais paru le 10 mars, titrait : « Une synthèse est en vue à l’assemblée de Corse sur l’avenir institutionnel de l’île. »

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Recherche d’alliances avec d’autres régions françaises ou européennes dispo-sant d’une langue régionale spécifique. – Les forces politiques locales insulaires, favorables à un renforcement des pouvoirs locaux et à une Europe des régions, établissent des échanges avec des régions de langue « minoritaire ». Des échanges entre Corse et Bretagne vont être établis à l’automne 2000, en plein processus de Matignon, alors que les deux promoteurs de langue régionale et de pouvoirs locaux renforcés sont devenus l’un président de l’assemblée de Corse, l’autre vice-président du conseil régional de Bretagne. L’association Bretagne-Corse est créée à l’automne 2000 à Ajaccio. À Quimper, en septembre 2001, José Rossi donne une conférence dans les locaux de la CCI de Quimper sur les réformes engagées en Corse et leurs implications possibles pour d’autres régions. Des échanges transrégionaux vont également s’établir avec des régions de l’Union européenne. En février 2001, la collectivité territoriale mandate un conseiller à Dublin, dans le cadre d’un forum du « Partenariat de la diversité » lancé par le Bureau européen des langues les moins répandues; le président de l’assemblée régionale, en visite officielle à Barcelone en février 2002, invité par la communauté autonome de Catalogne, souhaite que le futur président de la République réalise l’« inscription dans la Constitution d’un vrai pouvoir local comme partout en Europe ».

L’appel au droit européen

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Le gouvernement français utilise le terme de « langues et cultures de France ». Pour le ministre de l’Éducation nationale, Jack Lang, « ce sont des trésors nationaux qui appartiennent au patrimoine. Nous devons nous battre pour en assurer la préservation et en faciliter l’essor » ( Corse matin, 8 janvier 1993). En revanche, tous les courants nationalistes emploient exclusivement le terme de « langues minoritaires », et même celui de « langues minorées » pour l’association Scola Corsa de Bastia.

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Le Conseil de l’Europe avance le concept de « langues régionales ou minoritaires ». Langue minoritaire suppose la reconnaissance de minorités, ce qui est inconcevable dans la logique citoyenne républicaine française. Inversement, le droit des minorités est reconnu et défendu au sein du Conseil de l’Europe ou du Parlement européen. Ces instances reconnaissent en France six minorités définies à partir d’un critère linguistique : le basque, le breton, l’occitan, le catalan, l’alsacien et le corse.

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La langue corse est présentée comme une langue minoritaire et elle doit donc avoir une reconnaissance territoriale. De plus, elle doit être spécifique et ne pas être rattachée à l’aire linguistique italienne, alors que les instances européennes encouragent la mise en place de politiques transfrontalières et que la clientèle touristique de la péninsule voisine représente une part notable des touristes étrangers.

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L’ensemble des élus de Corse, excepté les radicaux de gauche, font référence à la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires pour une reconnaissance juridique de la langue corse. Cette charte devient un atout et un argument avancé par les forces politiques de l’île afin de mettre en place sur le territoire de la collectivité territoriale de Corse un statut particulier pour la langue corse. Bien que rejetée par le Conseil constitutionnel en 1999, cette revendication a l’avantage d’être promue par la France, qui l’a signée le 7 mai 1999 à Budapest, mais ne l’a pas ratifiée.

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Elle a été adoptée sur le plan régional, le 9 février 1995, lors d’une motion déposée par le groupe communiste demandant la ratification de 14 des 95 mesures prévues par la Charte des langues régionales ou minoritaires. Louis Ferdinand de Rocca Serra, sénateur de Corse-du-Sud en 1997, du courant rossiste, est membre du Haut Conseil des langues de France, comme le président de l’assemblée de Corse : « Comme les Basques, les Bretons, les Catalans [...] notre langue régionale est un élément essentiel de notre culture. Depuis mon accession au Sénat, je n’ai cessé d’œuvrer au sein du Haut Conseil des langues de France pour la ratification de la Charte. Bon nombre d’États européens ont déjà ratifié cette charte et, à l’heure où l’Europe politique se construit, pourquoi les langues régionales françaises ne feraient-elles pas l’objet d’une reconnaissance officielle, comme c’est le cas pour la plupart de nos voisins ?» ( La Corse, 13 février 1997).

73

Les processus de construction européenne et de régionalisation sont concomitants. Il y a convergence d’intérêts des instances régionales et des instances communautaires. L’Europe des régions est voulue par le Conseil de l’Europe et le Parlement européen. Ce dernier, en juin 1984, dans un document de travail, a proclamé les régions « héritières de l’histoire de l’Europe et de la richesse de sa culture » et a affirmé : « L’intégration européenne atteindra à terme un stade qui appelle l’Europe des régions plutôt que l’Europe des nations » (Jean Labasse, Quelles régions pour l’Europe ?, Flammarion, 1981, p. 18).

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En janvier 1989, l’ARE (Assemblée des régions d’Europe) prend à son compte le « rôle actif » que celles-ci entendent jouer dans l’œuvre commune et affirme que leur « institutionnalisation » est une conséquence inéluctable de l’Acte unique. En second lieu, un concept d’identité insulaire s’ajoute à celui d’identité linguistique, en tant que facteur de spécificité, d’où la mise en place d’IMEDOC. En effet, s’ajoute à l’échelle européenne une spécificité insulaire revendiquée en tant que facteur d’un statut spécial et de droits dérogatoires à la législation européenne, aujourd’hui arbitre en matière fiscale et de transport.

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Environnement et identité sont au cœur de la réflexion de la Commission des affaires européennes de la collectivité territoriale corse (CTC), présidée par le responsable nationaliste de Corsica Nazione avec les voix de la droite majoritaire.

Banalisation de la revendication identitaire et risques de discrimination et d’exclusion dans la collectivité territoriale de Corse

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L’officialisation de la langue corse est un outil de « corsisation des emplois » et de « territorialisation » de la fonction publique insulaire et introduit la notion de préférence « nationale ». Dans la plate-forme de quinze propositions des huit organisations nationalistes corses communiquée à la presse le jeudi 4 novembre 1999, la proposition 9 indique que, « dans la perspective d’un plurilinguisme nécessaire, la langue corse devra être la langue officielle de l’île ». L’obligation qui serait faite aux fonctionnaires d’utiliser et de maîtriser la langue corse, son usage oral et écrit, impliquerait nécessairement une modification des règles d’affectation et de recrutement. La connaissance de la langue régionale deviendrait ainsi un critère discriminant. Le MPA, lors d’une conférence de presse le 23 juin 1993, déclare qu’un quota de professeurs des écoles compétents en langue et en culture corses doit être fixé à l’issue de la deuxième année à l’IUFM. Pour cela, il faut mettre en place des épreuves éliminatoires en fin de première année.

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La proposition 12 des huit organisations nationalistes de novembre 1999 préconise la mise en place d’une politique de corsisation des emplois en favorisant le retour des Corses dispersés dans le monde et la définition d’une « politique d’immigration en fonction de ses intérêts propres, économiques et culturels, dans le respect des droits de l’homme ». Elle met ainsi en corrélation une politique de corsisation des emplois et d’immigration, d’une part, et d’immigration et d’intérêts culturels, d’autre part... Pour le responsable de Corsica Nazione, dans une déclaration publiée par La Corse du 27 février 1998, « il apparaît plus équitable pour nos enfants de former les hommes et les femmes de chez nous, plutôt que d’en faire venir d’ailleurs ». Ce système de recrutement d’emploi fondé sur une préférence « nationale » s’apparente à celui de la préférence nationale prônée par le Front national, puisqu’il repose sur des critères identitaires et non d’égalité citoyenne et de compétences.

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Cette politique d’exclusion concerne le vote et la nature du corps électoral. Au colloque du 21 février 2000 organisé par le cercle Vincent-de-Moro-Giafferri, Jean-Guy Talamoni, dans sa communication, tire les conséquences de cette reconnaissance d’un corps électoral corse : « S’agissant d’élections qui vont déterminer l’avenir d’une communauté, de notre peuple, comme les élections territoriales, pour un certain nombre d’habitants de la Corse qui ne sont là que pour deux ou trois ans, amenés dans leur carrière à faire un passage en Corse et qui n’ont nullement l’intention de s’y établir définitivement pour y faire souche, ils n’ont pas vocation à faire partie de la communauté de destin corse. » Pour ce type d’élection, il faut un « corps électoral spécifique ». Le prolongement naturel de la notion de peuple corse pouvant être celui de « citoyenneté corse » avec ses conséquences sur l’accès à l’emploi et la maîtrise du foncier : « Existera-t-il encore un peuple corse demain si nous ne sommes plus propriétaires d’un mètre carré de notre terre, compte tenu de l’importance qu’a la terre dans notre culture et dans notre identité ?»

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La notion de peuple corse, « communauté de Corses d’origine et de Corses d’adoption », a été votée à l’assemblée territoriale en 1988, au moment où les indépendantistes adoptent le concept de « communauté de destin », et en début de processus Joxe et de trêve du FLNC. En 1996, dans le « Projet pour l’académie deCorse », un des objectifs prioritaires du rectorat est d’« adapter les programmes nationaux à la réalité corse », c’est-à-dire « trouver, quand cela est nécessaire et possible, une approche spécifique de leur contenu » (Marc Debene, recteur de l’académie de Corse, avril 1996) et de recommander l’étude des œuvres des écrivains « régionalistes » tels que Verga, Pirandello, Deledda... chez lesquels les caractères et les coutumes décrits sont souvent proches de la réalité corse.

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À partir de 1988, l’assemblée de Corse vote des motions nationalistes faisant référence à une identité spécifique et au particularisme de l’île. Le 17 juillet 1992, le vote d’une motion du MPA pour la « corsisation des emplois » de la fonction publique et parapublique témoigne de l’adoption par certains élus régionaux de critères ethniques : « L’assemblée de Corse demande au gouvernement de modifier les dispositions législatives et réglementaires en matière d’attribution de fonctions dans toutes les administrations et institutions publiques et parapubliques, comme cela existe réglementairement pour les nominations de l’Éducation nationale dans les DOM-TOM, pour donner la priorité, à compétences égales, aux originaires et conjoints d’originaires du territoire de Corse. »

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Un « développement identitaire » est défini dans le Plan de développement régional de 1993. Le 22 avril 1994, la CTC, arguant du rôle de l’« enseignement de l’histoire comme instrument de formation culturelle et civique », a délibéré et demandé un « enseignement obligatoire de l’histoire des Corses et de leur culture avec le concours de l’université de Corte ».

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Alors que l’enseignement de la langue régionale en Corse est pris en charge exclusivement par l’école publique, il y a corrélation entre le statut de l’enseignement de la langue et celui du territoire. Plus le statut juridique du territoire régional s’oriente vers une autonomie renforcée, plus le statut de la langue se « radicalise » : avec le statut particulier de 1982, une large dévolution des compétences de la région et la généralisation de l’enseignement de la langue corse; avec le statut d’autonomie interne de 1991, la création d’une collectivité territoriale sui generis et le bilinguisme; avec le troisième statut en préparation dans le cadre du processus de Matignon, et qui doit aboutir dans sa deuxième phase en 2004, date clé pour l’Union européenne avec son élargissement à l’Est, la proposition d’un enseignement obligatoire de la langue corse et d’un pouvoir d’adaptation législative.

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Cette progression témoigne d’une évolution de la représentation de l’Étatnation républicain et de la problématique corse vers le schéma de référence européen de reconnaissance des droits collectifs des minorités, sur des critères d’identification linguistique et culturelle. Cette association communauté linguistique et territoire n’est-elle pas dans son concept même source de rivalités, de divisions et de conflits ?Ce type de reconnaissance statutaire ne crée-t-il pas à son tour des communautés minoritaires sur le territoire de l’île de Corse ?Que devient la « langue des migrants », exclue de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, dans un des territoires régionaux de France où vivent le plus d’étrangers ?

Notes

[*]

Géographe, maître de conférences à l’université de Perpignan.

Plan de l'article

  1. Pour les nationalistes : la langue est un outil au service de l’indépendance de la « terre »
    1. La langue, un facteur de reconnaissance et d’identité que les nationalistes s’approprient
    2. L’appui du Conseil de l’Europe et du Parlement européen
    3. Un facteur de mobilisation, surtout auprès des jeunes
    4. Si la pratique de la langue et de la culture corses est devenue une source notable de création d’emplois, la promotion et la politisation de Langue et culture corses (LCC) par les nationalistes jouent en défaveur de la langue corse
  2. Une identité linguistique, source de spécificité, est un outil de reconnaissance d’un territoire régional
    1. La reconnaissance culturelle de la langue et de la culture corses
    2. Promotion et développement de la LCC : enjeu politique et idéologique au cœur de la question institutionnelle de la Corse
    3. Montée en puissance officielle de la langue et régression dans le parler, dans la pratique
  3. Instrumentalisation de la langue et de la culture corses, outils pour une reconnaissance de spécificité à échelles nationale et européenne
    1. La langue autorise des réformes institutionnelles et des statuts particuliers : langue officielle, bilinguisme, langue obligatoire
    2. L’appel au droit européen
  4. Banalisation de la revendication identitaire et risques de discrimination et d’exclusion dans la collectivité territoriale de Corse

Pour citer cet article

Lefevre Marianne, « Langue, terre et territoire en Corse », Hérodote 2/ 2002 (N°105), p. 38-59
URL : www.cairn.info/revue-herodote-2002-2-page-38.htm.
DOI : 10.3917/her.105.0038

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