Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.270713537X
204 pages

p. 60 à 72
doi: 10.3917/her.105.0060

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N°105 2002/2

Le rapport Cerquiglini sur les « langues de la France » (consultable sur le site de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, hhttp :// www. dglf. fr)comme la très récente reconnaissance des créoles de départements d’outre-mer français comme langues régionales ( 2000) posent, dans l’ensemble français, le problème du statut de ces idiomes. Hors de ce territoire, de Haïti à Maurice, sont également en usage des parlers créoles qui n’ont que rarement accédé à la reconnaissance comme langues officielles et/ou nationales et, moins encore, à une instrumentalisation qui les aurait conduits à être considérés comme des langues de plein exercice. Les linguistes ne sont d’ailleurs pas en mesure de distinguer clairement entre langue et dialecte; pour répondre à cette question, on se réfugie souvent derrière la formule, bien peu linguistique, selon laquelle « une langue est un dialecte qui a une armée et une marine ». S’il ne fait pas de doute que la minoration des créoles est, pour une bonne part, liée à ce que ces parlers sont nés de la colonisation dans des aires dominées par la langue du colonisateur, il est un peu simpliste de regarder une éventuelle indépendance politique comme un gage assuré de reconnaissance identitaire, de positivation des représentations et d’extension des fonctions et des domaines d’usage. Toutefois, avant même d’aborder plus précisément ces points, il est sans doute nécessaire de préciser ce que sont ces créoles.
 
Que sont donc les langues créoles ?
 
 
En abordant, pour les créoles français, le problème des langues et de leurs territoires, il est d’autant plus nécessaire de préciser rapidement leurs caractères et leur nature que sont fortes, tenaces et répandues les idées fausses sur le sujet et que, dans un tel domaine, il est souvent difficile de faire le départ entre le scientifique et l’idéologique, comme on le verra plus loin. Par ailleurs, on ne peut guère donner une définition linguistique de ces langues car elles ne présentent pas de caractères spécifiques qui permettraient de les caractériser.
Un mot d’abord pour dire que mon propos se limitera ici aux créoles à base française de la zone américano-caraïbe (dominicain, guadeloupéen, guyanais, haïtien, louisianais, martiniquais, saint-lucien) et de l’océan Indien (mauricien, réunionnais, rodriguais, seychellois). Je les qualifierai ici simplement de « créoles français », sans m’embarrasser de dénominations du style « créoles à base lexicale française ». Une telle périphrase cache, sous une apparente scientificité, des visées idéologiques. On donne à penser par là que, si les lexiques de ces créoles sont d’origine française, leurs grammaires ne le seraient pas. En fait, une telle insinuation est fausse. Ces langues sont des systèmes tout à fait autonomes par rapport au français et, quoiqu’on ne sache pas très bien mesurer la distance interlinguistique, les rapports qu’on peut établir entre leurs lexiques et les lexiques français (le pluriel est ici nécessaire) sont grosso modo homologues à ceux qu’on peut noter entre les grammaires et les grammaires du français (anciennes, populaires, régionales...).
Pour faire court, je pourrais résumer mon point de vue sur la créolisation grâce à trois métaphores : l’état civil, les trois unités et la recette de sorcière.
À la différence de la plupart des langues naturelles, les créoles ont, si l’on peut dire, un état civil. Je veux dire par là qu’on peut savoir où et quand ils sont nés. Ces langues sont apparues le plus souvent dans des îles occupées et mises en valeur par des colonisateurs européens entre le XVIe et le XVIIIe siècle. On peut également établir de quelles langues elles sont nées si l’on prend soin d’établir avec soin les données démographiques et sociolinguistiques qui prévalent dans la formation et l’évolution de ces sociétés coloniales. Ces aspects rendent tout à fait exceptionnels les cas des créoles, car rares sont les langues naturelles dont on peut étudier la genèse avec autant de certitude.
La deuxième métaphore est celle des « trois unités ». Comme la tragédie classique, la créolisation obéit à une règle fondée sur trois unités, comme celle qu’a énoncée Boileau dans son Art poétique.
L’unité de temps : la créolisation est un processus rapide qui commence non pas avec le peuplement initial de ces territoires (les Européens y sont alors, par la force des choses, numériquement majoritaires et la langue du territoire en cause est la leur), mais avec le développement des agro-industries coloniales qui vont amener des immigrations massives de main-d’œuvre.
L’unité de lieu. Peut-on rêver lieu plus fermé que l’île ?
L’unité d’action. La colonisation esclavagiste qui va opérer dans le cadre de la plantation, dont le développement commence après l’achèvement de la phase d’implantation initiale et la mise en place des structures de production agroindustrielle (café ou sucre le plus souvent). Cette phase d’installation, préalable à la créolisation, dure en général de trente à cinquante ans.
La troisième métaphore n’est pas la moins importante. La créolisation est en effet non pas la règle (comme on le pense souvent de nos jours, où l’on met un peu à toutes les sauces le métissage), mais l’exception. C’est ce qui fonde l’analogie avec la « recette de sorcière » qui est un processus complexe, réunissant des ingrédients divers, mais qui a pour trait majeur de n’opérer que si tous ses éléments sont présents. S’il en manque un seul, la recette devient inopérante. La colonisation est assurément un élément majeur de la recette de la créolisation, mais elle est loin d’être le seul. Sont aussi des ingrédients indispensables de la recette : le peuplement européen (il n’y a pas eu de créolisation en Afrique occidentale ou centrale) et la présence de populations serviles immigrées (il n’y a pas eu de créolisation du français en Algérie), mais il y a également d’autres éléments dans la recette de la créolisation.
La créolisation n’est donc pas, comme le croient certains linguistes, un processus essentiellement linguistique, et les créoles ne sont pas des langues « mixtes » ou « métisses » (les deux mots ont à peu près la même origine), issues d’un simple mélange des langues qui serait analogue au mélange de produits dans une éprouvette. Ils résultent plutôt, dans des conditions historiques et sociolinguistiques très spécifiques, de l’appropriation approximative de variétés de français, elles-mêmes koïnèisées à partir de variétés populaires anciennes et régionales de cette dernière langue. Naturellement, on l’aura compris, ce qui vaut pour le français vaut aussi pour les autres langues européennes de colonisation entre le XVIe et le XVIIIe siècle (anglais, espagnol, hollandais, portugais). La durée de la phase initiale de la colonisation est aussi un élément de la recette de sorcière, ce qui, à mon sens, est un des éléments d’explication de l’absence de créoles espagnols dans des territoires comme Cuba ou la république Dominicaine, où tous les autres éléments de la recette sont pourtant réunis [Chaudenson, 1992,2001].
Si je conteste l’expression de « laboratoire créole » qu’ont employée certains linguistes, je pense, en revanche, et je le dis depuis longtemps, qu’un Dieu linguiste, expérimentateur in vivo et non in vitro, n’aurait guère pu faire mieux pour juger de l’influence des divers paramètres historiques, sociaux et linguistiques dans l’évolution historique des langues. Ainsi, le français, introduit en Amérique du Nord à la même époque et par les mêmes populations françaises que dans les Isles qui allaient devenir créolophones, ne s’est nullement créolisé en Nouvelle-France, si marginal qu’il puisse paraître dans certaines variétés. Mieux, une île comme Saint-Barthélemy (aujourd’hui dépendance administrative de la Guadeloupe) a conservé, depuis le XVIIe siècle, une variété de français archaïque dénommé localement « patois » et qui est en usage dans la seule zone occidentale de ce minuscule territoire ( 25 km2), alors qu’on use, dans la partie orientale, au Vent, d’un créole d’ailleurs différent de celui de la Martinique, d’où il a très probablement été introduit [Calvet et Chaudenson, 1998]. Les choses sont plus nettes encore dans le domaine géopolitique que j’évoquais en commençant.
 
Indépendance et promotion des créoles
 
 
Sans que les choses aient toujours été dites clairement, on a souvent laissé entendre que la minoration des langues créoles tenait essentiellement au maintien d’une domination coloniale des puissances européennes. Cette assertion a été et demeure particulièrement fréquente dans les départements d’outre-mer français (Guadeloupe, Guyane, Martinique, Réunion). Rappelons que ces territoires ont vu leur statut colonial changer le 19 mars 1946 par une décision unanime de l’Assemblée nationale française sur proposition de députés des Antilles (Bissol), de la Guyane (Monnerville) et de la Réunion (Vergès). Les motifs de cette transformation se laissent résumer dans cette simple phrase d’un de ces députés : « Il n’y a en effet chez nous aucun problème d’ordre culturel, linguistique ou national » [cité dans Chaudenson, 1980, p. 99].
Le français opprimerait donc le créole d’abord et surtout par le « pouvoir de l’appareil d’État colonialiste » [Bebel-Gisler et Hurbon, 1975, p. 123].
L’histoire des territoires créolophones est à cet égard fort intéressante et, surtout, on peut la prendre en compte sur deux siècles puisque Haïti a accédé à l’indépendance dès 1804. À partir des années soixante, la plupart des territoires, où sont en usage des créoles français et qui étaient devenus colonies de la Couronne britannique, accèdent à l’indépendance : Maurice ( 1968), Seychelles ( 1976), Dominique ( 1979), Sainte-Lucie ( 1980). Un examen rapide de l’évolution des situations linguistiques de ces États montre que la relation entre indépendance politique et promotion du créole local est pour le moins problématique.
Le cas le plus évident, car il est le plus ancien, est naturellement celui d’Haïti. Ce territoire, ancienne colonie française de Saint-Domingue, conquiert son indépendance dès 1804, après la victoire des insurgés sur les troupes françaises. Cette première république noire ne va pas toutefois abandonner pour autant la langue du colonisateur, quoique l’immense majorité de la population ne la connaisse pas et use uniquement du créole local. En 1926, le français est même désigné comme langue officielle par la Constitution, disposition que reprendra la Constitution de 1964.
La situation haïtienne a d’ailleurs servi à Charles Ferguson pour illustrer le concept de « diglossie » proposé dans un célèbre article de la revue Word [ 1959]. Plus d’un siècle et demi après l’indépendance, dans la diglossie haïtienne le français demeure, à l’époque où Ferguson écrit, la langue exclusive des situations publiques et formelles, le créole étant strictement cantonné dans la communication informelle (avec 90% de locuteurs créolophones unilingues).
À partir de 1979 se dessinent certains mouvements en faveur d’une promotion du créole haïtien. On choisit une graphie officielle pour cette langue, par un décret présidentiel ( 18 septembre 1979) qui pose le principe d’une introduction du créole à l’école. Ce désir de promotion trouve une forme de manifestation dans le deuxième plan quinquennal ( 1976-1981): ce document marque que le créole doit devenir la langue des débuts de la scolarisation, le français étant enseigné dès l’origine, mais sous forme orale d’abord. Une expérimentation et la mise au point d’outils pédagogiques sont engagées dans le cadre de l’Institut pédagogique national avec d’importants soutiens de la France. En août 1983, on promulgue une nouvelle Constitution qui reconnaît le français et le créole comme « langues nationales », le premier continuant à être la langue officielle.
Vingt ans après, force est de constater que toutes ces déclarations n’ont guère eu de suite; on pouvait le pressentir dès les années quatre-vingt [Chaudenson et Vernet, 1983], et l’aggravation des problèmes économiques et politiques d’Haïti n’a évidemment pas facilité les choses.
En fait, sauf aux Seychelles, on ne trouve pas d’État où l’accession à l’indépendance ait entraîné un changement important, ou même sensible, dans la situation de diglossie locale.
Aux Seychelles même, où peu après l’indépendance ( 1976) la prise du pouvoir par France Albert René s’était marquée d’une forte volonté de promouvoir le créole, on peut se demander quelles seront à terme, dans ce domaine, les conséquences ultimes de la démocratisation engagée sous la pression internationale dans les années quatre-vingt-dix.
Pourtant, dès mars 1979, la Constitution seychelloise reconnaissait le créole comme « langue nationale » aux côtés de l’anglais et du français. Mieux, en juillet 1979, le créole se voyait déclaré « première langue nationale » (l’anglais étant la deuxième et le français la troisième). À la différence de ce qui se passe, à peu près à la même époque, en Haïti, une réforme réelle et sérieuse est alors engagée, dans des conditions rendues favorables par des mesures d’accompagnement essentielles : nationalisation de l’éducation (neuf ans de scolarité gratuite et obligatoire), sectorisation des écoles, création de crèches et de maternelles, d’équipements sportifs et de cantines, etc. Le créole non seulement devient la première langue enseignée et celle de l’initiation à la lecture et à l’écriture, mais se voit reconnu comme le médium essentiel du début de la scolarité.
Toutefois, cette réforme rencontre à la fois des résistances politiques (la créolisation du système est perçue par l’opposition comme un instrument d’endoctrinement politique) et des obstacles techniques (le plus grave est l’absence de littérature en créole : résumer et traduire en créole seychellois quelques grands romans européens ne suffit pas à l’appétit de lecture des écoliers !).
Vingt ans après, le bilan est certes plus positif qu’en Haïti (ce n’est pas difficile !), mais, en dépit des efforts, la promotion du créole demeure modeste, hors du domaine scolaire, et, surtout, des menaces pèsent sur le système éducatif lui-même, perçu comme fortement lié à l’époque du parti unique. Le rétablissement récent de l’enseignement privé est un élément qui risque de peser lourd dans les évolutions ultérieures, en ouvrant la voie à une école où la langue européenne serait le médium éducatif exclusif.
L’examen des données sociohistoriques conduit donc, de toute évidence, à rejeter, sous sa forme simpliste, l’équation parfois posée entre « domination coloniale » et « minoration » des créoles.
 
Les créoles dans les DOM
 
 
D’une façon assez inattendue, les conflits suscités en France par la création récente d’un CAPES créole (certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire) s’éclairent, pour partie au moins, par la prise en compte des réformes engagées en Haïti et aux Seychelles, même si les situations politiques sont tout à fait différentes.
Une des premières ambiguïtés tient à la notion même de « créole ». Y a-t-il dans le monde un créole français, de la Guyane à l’île Rodrigues (partie intégrante de l’île Maurice, mais située à 600 km à l’est de cette dernière), dont les divers parlers ne seraient que de simples dialectes, ou les créoles français sont-ils des langues différentes qu’on réunit sous une même dénomination dont on est incapable d’ailleurs, on l’a vu, de donner une définition linguistique consistante ?
L’argument de l’existence d’une langue créole unique a été depuis longtemps utilisé à des fins idéologiques et politiques. Dans son discours d’ouverture au 2e Colloque international des études créoles, aux Seychelles en 1979, J. Hodoul, alors ministre de l’Éducation et de la Culture du gouvernement installé par la Révolution de 1977, jouait déjà dans ce registre : « Nous sommes ici pour proclamer l’existence d’une langue et pour témoigner notre solidarité avec les peuples qui la parlent [souligné par moi]» [cité dans Chaudenson et Vernet, 1983, p. 142].
Aux Antilles, la Charte culturelle créole publiée par le GEREC (Groupe d’études et de recherches en espace créolophone) en 1982 présente la même ambiguïté (bien sûr volontaire) dans l’usage du terme « créole ». L’emploi systématique du terme au singulier et sans référence géographique témoigne de la volonté de créer l’illusion de l’existence d’un seul créole dans le monde, en dépit, ici ou là, de propos qui visent à nuancer cette vue dominante. On constate d’ailleurs, au sein même du GEREC, une considérable évolution sur le plan des revendications. En effet, si le GEREC-F de 2002 (où le F final est l’initiale de « francophone », ce qui ne laisse pas d’étonner en raison de la dénonciation permanente, par ce même GEREC, de l’oppression coloniale française) se félicite de l’octroi aux créoles du statut de « langues régionales » de la France, on est loin de la position du GEREC de 1982. On lisait en effet dans la Charte culturelle créole déjà évoquée : « Le GEREC réclame que le créole acquière le statut juridique de langue première des Antilles et de la Guyane, le français étant déclaré langue seconde » [ 1982, p. 47].
Ces déclarations sont tout à fait contemporaines de la naissance du mouvement Bannzil kréyol, créé à Sainte-Lucie lors du 3e Colloque international des études créoles et dont l’un des objectifs majeurs était l’élaboration d’une langue « pancréole ». Le caractère chimérique d’une telle entreprise a conduit toutefois ce mouvement à disparaître, au bout de quelques années, sans réalisations notables [pour le détail, voir Chaudenson, 1993].
Dans la querelle autour du CAPES créole réapparaît le même débat et de la part du GEREC des prises de position identiques, en dépit de quelques brèves palinodies au cours desquelles les dirigeants de ce groupe reconnaissent, ici ou là, l’évidente diversité des parlers créoles des DOM. La polémique a été engagée par mon article publié dans Libération ( 9 novembre 2000); il visait d’abord à demander qu’on ajoutât un s à créole dans « CAPES créole », pour prendre en compte le fait que les créoles des DOM ne constituent pas une seule et même langue. La chose est particulièrement incontestable pour le réunionnais, qui diffère à peu près autant des parlers de la zone antillo-guyanaise que peuvent différer l’espagnol de l’italien. Songerait-on à faire pour ces deux langues un CAPES de « langue romane » ?
Il est facile de démontrer que, hors du petit groupe des créoles des Petites Antilles (Dominique, Guadeloupe, Martinique, Sainte-Lucie), les créoles constituent des entités linguistiques indépendantes. On peut en donner la preuve aussi bien au plan scientifique (par la comparaison des systèmes) qu’au plan empirique (il suffit de faire entendre, comme je l’ai bien souvent expérimenté, un enregistrement de créole haïtien authentique à un locuteur du martiniquais ou du réunionnais pour constater que l’intercompréhension est des plus réduites). Parler d’un Créole (même avec une majuscule hypostasiante), dont les divers parlers seraient de simples dialectes, relève de l’ignorance ou de l’imposture. Le CAPES créole (sans s final) en administre d’ailleurs la preuve puisque ce concours, dont les premières épreuves ont eu lieu en mars 2002, regroupe en réalité quatre « sous-concours » correspondant chacun à l’un des quatre créoles en cause (guadeloupéen, guyanais, martiniquais, réunionnais). Cette organisation n’a rien à voir, quoi qu’on ait pu en dire, avec le CAPES d’occitan [Prudent, 2001].
Une autre observation que j’avais faite dans ce même article de Libération était que la mise en place de ce CAPES créole aurait dû être précédée de la clarification de certains points d’aménagement linguistique, dont le premier et le plus évident est l’officialisation d’une graphie pour chacune des langues en cause. Le cas haïtien évoqué ci-dessus est clair et la démarche logique, même si elle n’a guère abouti. Le décret de 1979, qui décidait de l’introduction du créole à l’école haïtienne, fixait aussi, fort logiquement, la graphie officielle de cette langue. Aux Seychelles, les choses ont été un peu différentes dans la mesure où l’« orthographe » du créole avait déjà été fixée. Dans tous les cas, de telles mesures ont toujours précédé les décisions en matière d’usage des créoles dans les systèmes éducatifs.
Comment a-t-on pu songer à l’utilisation pédagogique d’une langue et, pis encore, à la formation d’enseignants destinés spécifiquement à enseigner cette langue sans avoir préalablement arrêté les principes de son écriture ? Très probablement les responsables du ministère français de l’Éducation nationale, qui ont rédigé les textes en cause, ont été abusés par les propos de prétendus spécialistes qui visaient sans doute, par cette omission, à assurer leur mainmise personnelle sur le système. En la circonstance, il aurait été prudent de prendre d’autres avis et cela d’autant que le débat s’est ouvert en novembre 2000 et que les textes définitifs n’ont été publiés qu’en février 2001.
La comparaison avec le breton ou l’occitan, toujours invoquée pour justifier le singulier du mot « créole » dans « CAPES créole », est tout à fait fallacieuse [Prudent, 2001]. Un simple regard sur les cartes permet de le comprendre : la Bretagne est une unité territoriale, et il n’y a que quelques centaines de kilomètres, sans solution de continuité, entre les aires des dialectes de l’occitan géographiquement et linguistiquement les plus éloignées. En revanche, il y a 10000 km d’océan et de continent entre la zone américano-caraïbe et les archipels créolophones de l’océan Indien. Lors d’un récent colloque à Sainte-Lucie (janvier 2002), on a pu entendre Derek Walcott (prix Nobel de littérature 1992) déclarer que, quoiqu’il n’y ait entre la Martinique et Sainte-Lucie qu’une quarantaine de kilomètres, ilpercevait la Martinique comme un univers fort éloigné de son île natale.
Sur le plan linguistique, le breton, en dépit des divergences graphiques, forme une seule langue et les dialectes de l’occitan (indépendamment des problèmes de graphie) ont également une source historique commune incontestable dans l’occitan ancien. Il n’existe naturellement pas un « créole ancien » qui serait à l’origine de tous les créoles actuels, sauf si l’on veut désigner ainsi le français !
 
Créoles (individus) et créoles (langues)
 
 
Les choses sont rendues encore plus complexes dans les aires créolophones par les évolutions sémantiques du mot « créole » appliqué aux individus. Si les faits sont tout à fait clairs au plan historique et sémantique, ils engendrent fréquemment malentendus, débats et conflits dans la mesure où, selon les territoires, « créole » désigne des Blancs (à l’exclusion des mulâtres et des Noirs), des mulâtres ou des Noirs (à l’exclusion des Blancs), ou des natifs du territoire (sans référence phénotypique précise). Comme dans la plupart des cas les protagonistes des conflits prennent pour référence les dictionnaires du français standard, qui ne tiennent pas compte de cette diversité des sens locaux du mot, les choses ne s’en trouvent pas clarifiées, bien au contraire.
L’origine du mot « créole » est assurément ibérique (espagnol criollo et/ou portugais crioulo), les Espagnols et les Portugais ayant ouvert la voie à la colonisation européenne. Une des plus élégantes et des plus anciennes définitions du mot est donnée, en latin, par le Thesaurus Hispanus Latinus de Valeriano Requejo : Patria Hindus, genere Hispanus (« Indien par la patrie, Espagnol par la race », on doit ici se souvenir que la zone américano-caraïbe se nommait alors Indes occidentales). Le mot désigne donc très clairement à l’origine les Blancs nés aux colonies; il permet de les distinguer à la fois des métis (espagnol mestizo, latin tardif misticius), qui sont des individus nés de père européen et de mère indienne, et des mulâtres (espagnol mulatto), nés de père européen et de mère africaine. Toutefois, ces distinctions vont rapidement perdre une partie de leur pertinence en raison du faible nombre de femmes européennes, ce qui entraîne une généralisation inévitable du métissage.
En français, si le mot apparaît dans les dictionnaires dès la fin du XVIIe siècle sous la forme « criole » (Richelet, 1680; Furetière, 1690), il est encore très peu connu. La définition qu’en donne Furetière fait d’ailleurs explicitement référence à l’usage qu’on fait de ce terme dans les colonies espagnoles (« Criole : c’est le nom que les Espagnols donnent à leurs enfants qui sont nés aux Indes »).
Toutefois, dans les colonies françaises elles-mêmes, divers éléments permettent de constater, dès cette époque, une importante évolution du sens.
Ainsi, à l’île Bourbon (aujourd’hui la Réunion), en 1703, une remarque d’un voyageur souligne à la fois la rareté du terme en français et l’évolution locale de sa signification : « Par le mot de créoles, il ne faut pas entendre des personnes aucunement difformes de nature, aussi bien les hommes que les femmes, dont ils se trouvent de très jolies et fort bien faites. Leur couleur de chair est un peu brune [souligné par moi car on voit par là qu’il s’agit probablement de mulâtres] mais douce » [ Histoire générale des voyages, t. IX, p. 155].
On constate aux Antilles que le mot est appliqué à des Noirs, comme dans ce fragment du père Labat : « Les Créoles même [le contexte indique sans la moindre équivoque qu’il s’agit d’esclaves noirs], c’est-à-dire ceux qui sont nés dans le pays, les regardent comme leurs pères » [Labat, 1722, t. IV, p. 146].
On voit donc se créer ici une séparation entre la tradition lexicographique française qui se fonde sur des documents écrits et des usages coloniaux où, selon les territoires, apparaissent des sens nouveaux.
Comme je l’ai dit, le faible nombre de femmes européennes conduisait fatalement à limiter très fortement l’usage du terme « créole », si l’on voulait lui garder son sens premier. Dans les colonies, aux Antilles comme à Bourbon, on va rendre central le trait sémantique d’indigénéité, en particulier pour les esclaves, car il devient important de distinguer les esclaves nés dans le territoire (qualifiés de « créoles ») de ceux qui sont nés ailleurs et qu’on nomme « bossales » dans la zone américano-caraïbe. De la même façon, l’adjectif « créole » est de plus en plus utilisé pour désigner des réalités locales, qu’il s’agisse d’animaux (« bœuf créole », « cheval créole », etc.) ou de réalités physiques (« café créole ») ou culturelles (« cuisine créole », « chanson créole »). Curieusement, pour les langues de ces colonies qu’on désigne partout, dans ces langues elles-mêmes, du nom de « patois », l’emploi du terme « créole » pour les qualifier est relativement récent.
Pour ce qui est des esclaves et sous l’influence des facteurs mentionnés, on observe une évolution sémantique identique aux Antilles et à Bourbon; en revanche, le mot « créole » va connaître, hors de cet emploi, selon les territoires, des évolutions sémantiques majeures. On se trouve là dans un des cas, assez rares, où l’on peut corréler de façon assez rigoureuse une évolution linguistique à des facteurs sociaux qui vont entraîner, pour un même terme (en l’occurrence « créole »), des changements sémantiques propres à divers territoires.
De façon un peu schématique, on peut dire que, dans les anciennes colonies, on distingue deux catégories.
Dans les unes (Haïti, Réunion, Seychelles), le terme « créole » s’applique indifféremment à des Blancs, des mulâtres et des Noirs. Dans ce cas, l’élément sémantique d’indigénéité est prédominant. Est dit « créole » tout individu né dans le pays. En Haïti, la situation est bien décrite dans le Dictionnaire de J. Faine : « Créole : Créiyole, créiole, langue pays la; paler créole; langue créole. –Moune, bète, plante qui faitt qui natif-natal dans tel pays. – D’où êtes-vous ? Je suis de Camp-Perrin. Côté ous moune ?Moin cé créole Cam Perrin. »
En haïtien, le mot prend même le sens de « rejet, rejeton, produit » dans le règne animal et végétal : kweyol banan signifie « repousse de bananier ».
En réunionnais, récemment encore mais cette distinction tend à se réduire, le mot « créole » désignait en principe tout individu natif du territoire, mais ne s’appliquait pas aux Indiens, même s’ils étaient nés dans l’île. On les nommait d’ailleurs en créole kontnasyon (mot à mot « contre-nation »). Des manifestations culturelles propres au groupe indien (dit localement malbar ), comme les marches dans le feu, étaient donc regardées comme ne relevant pas de la culture et du patrimoine créoles. Aux Seychelles, en l’absence quasi totale de population indienne, ce problème ne se pose pas et tout Seychellois est qualifié de créole, quel que soit son phénotype.
La seconde catégorie de territoires est constituée de ceux où les sociétés ne vont pas admettre que le même terme désigne à la fois des Blancs, des mulâtres et des Noirs, même s’ils sont nés dans le pays. Dans les Petites Antilles et à La Nouvelle-Orléans (où le problème ne se pose plus car il n’y a pratiquement plus de francophones ni de créolophones dans la ville), « créole » ne s’applique qu’à des Blancs, qu’on nomme aussi « béké » en Martinique et en Guadeloupe. Depuis quelques années, la vogue de la « créolité » fait que cet usage est quelque peu battu en brèche, mais il demeure néanmoins fort. Un exemple : la plaisanterie faite à une personnalité antillaise, désignée comme « chabin » dans la classification locale (selon le Dictionnaire du créole guadeloupéen, un chabin est « yon nèg wouj a chivéjon : un nègre à la peau claire et aux cheveux crépus blonds »). Il y a quelques années, on a publié sa photo à côté du portrait de Joséphine de Beauharnais, « la Belle Créole », en la sous-titrant « Le beau Créole ». La plaisanterie n’est naturellement drôle que pour ceux qui jugent qu’un chabin ne saurait être qualifié de créole, même s’il est martiniquais !
À Maurice, en revanche, le mot « créole » ne désigne ni des Blancs, ni des Indo-Mauriciens. Il y a donc, pour la majorité des Mauriciens (la population est d’origine indienne à 70%), un abus à voir leur territoire qualifié de « créole » (voir Hérodote, 1985), puisque dans la classification locale ce terme ne s’applique qu’à une partie de la population de l’île, mulâtre ou métisse et, en général, chrétienne. Certains intellectuels indo-mauriciens, comme l’écrivain D. Virahsawmy, souhaiteraient qu’on ne nommât pas la langue locale le « créole mauricien », mais simplement le « mauricien », afin d’éviter une corrélation explicite, qu’ils jugent abusive, entre la dénomination de la langue commune à tout le territoire et une fraction réduite de sa population (celle qu’on nomme localement « créole »).
La Louisiane constitue un cas particulier dans la mesure où s’y trouvent réunis, par les hasards de l’histoire, deux sens du terme « créole » qui caractérisent, à l’origine, deux territoires différents. Dans la terminologie en usage à La Nouvelle-Orléans et, plus généralement, dans ce qu’on appelait le « français louisianais » (aujourd’hui à peu près disparu), « créole » désignait, comme aux Petites Antilles, un « Blanc né aux colonies ». La bonne société blanche de La Nouvelle-Orléans se qualifiait donc elle-même de « créole ». En revanche, dans l’ouest de la Louisiane, « créole » désigne des mulâtres ou des Noirs, et « parler créole » y équivaut à parler « nèg ». Cet emploi, qui pourrait être lié aux importantes immigrations venues de Saint-Domingue au moment des troubles politiques qui conduisirent l’ancienne colonie à l’indépendance, s’est sans doute étendu du parler créole local au français acadien, qu’on doit distinguer du français louisianais évoqué ci-dessus. Il en résulte localement des conflits et des polémiques sur le « vrai » sens du mot que, naturellement, le recours aux dictionnaires du français standard ne permet pas de résoudre puisque, jusqu’à une période très récente, ces ouvrages se sont bornés à reprendre les définitions inadéquates de leurs prédécesseurs.
On peut hasarder ici une hypothèse que j’ai proposée ailleurs [Chaudenson, 1974,1991]. Sans que la première catégorie soit regardée comme moralement supérieure à la seconde (moins « raciste »), on peut admettre que ces deux types de sociétés fonctionnent de façon différente. Dans le premier cas, où « créole » peut s’appliquer à tout individu natif du territoire, sans restriction liée au phénotype, on est en présence de sociétés où le social l’emporte sur le racial. Ce type de société peut être caractérisé par un proverbe brésilien qu’on trouve aussi ailleurs : « Mets un nègre sur un cheval, il devient mulâtre. » S’élever dans l’échelle sociale équivaut à s’élever dans l’échelle raciale. Certes, on le devine, il vaut mieux être riche et blanc que pauvre et noir, mais la richesse peut compenser la négritude ou le métissage. La frontière entre le blanc et le noir est donc mouvante et elle est souvent infléchie, sinon déterminée, par des facteurs socio-économiques. De telles sociétés admettent dont sans trop de problèmes qu’un même terme (« créole ») s’applique à la fois à des Blancs, à des mulâtres et à des Noirs.
En revanche, dans le second type (Petites Antilles, Nouvelle-Orléans et Maurice), on est en présence de sociétés où la frontière entre le Blanc et le mulâtre (et, a fortiori, le Noir) s’établit sur des critères généalogiques. À Maurice, si l’on descend d’un « homme de couleur » ( dimoune koulèr désigne, parmi les créoles, les individus au phénotype le plus européen), on demeure exclu de la catégorie des Blancs, quelque couleur effective qu’on puisse avoir et quelle que soit la réussite sociale à laquelle on est parvenu. Dans la langue, un signe net de la force de cette démarcation tient au nombre même des dénominations, toujours péjoratives, qui dans le parler local servent à qualifier les individus qui se situent phénotypiquement à cette frontière : blan fès nwar (« Blanc fesse noire »), po graté (« peau grattée »);katorz kara (« quatorze carats »), blan fer blan (« Blanc fer-blanc ou Blanc qui fait le Blanc ?»), frontyèr (« frontière »), etc. [Chaudenson, 1974].
Paradoxalement, autant je tiens à ce que l’on ajoute un s à « créole » quand il s’agit des langues, autant j’admets l’existence d’un « monde » créole dont l’existence apparaît nettement au plan patrimonial et culturel, en dépit des spécificités de chacun des territoires qui le constituent. Dans un ouvrage publié en 1992 sous le titre Des îles, des hommes, des langues, j’avais ajouté un sous-titre qui est souvent passé inaperçu, « Essai sur la créolisation linguistique et culturelle ». Lorsqu’il s’est agi de réactualiser et de traduire ce livre en anglais [ 2001], Salikoko Mufwene, qui s’est chargé de cette tâche, a considéré que ce titre ne pouvait être conservé et a choisi pour le remplacer Creolization of Language and Culture. Un tel choix a le mérite essentiel de la clarté. Ce que j’avais tenté dans cet ouvrage était de voir si l’on pouvait étendre aux systèmes culturels créoles (musique, cuisine, médecine populaire, traditions orales, etc.) nos connaissances et nos hypothèses sur la créolisation linguistique, qui est le domaine que nous connaissons le mieux car, en fait, il est le seul à avoir été étudié. Les conclusions de cette étude sont que les langues sont sans doute, parmi les systèmes culturels créoles, ceux qui sont les plus différenciés, en particulier dans ce qui les caractérise le plus, c’est-à-dire les systèmes morpho-syntaxiques. Une musique « pancréole » est tout à fait possible, et bien des formes de tels genres musicaux existent déjà; une langue pancréole est une chimère absurde qui ne conduirait qu’à la négation des diverses composantes qu’on prétendrait y réunir.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*]Linguiste, université d’Aix-en-Provence.
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