2002
Hérodote
Évolution des étagements ethnopolitiques dans les montagnes sino-indochinoises
Michel Bruneau
[*]
Quels sont les caractères de cette vaste région montagneuse transnationale qui
s’étend du sud de la Chine au nord de l’Asie du Sud-Est continentale, à l’extrémité
orientale du monde indien ?Est-ce l’étagement des paysages et des peuples, l’opposition hautes terres-basses terres en son sein, en même temps que par rapport aux
grandes plaines alluviales qui la bordent au sud, l’éparpillement extrême de
peuples minoritaires qui seraient étrangers, voire hostiles, les uns aux autres ?
Les géographes classiques, tels que J. Sion [ 1929], C. Robequain [ 1929] ou
P. Gourou [ 1953], ont caractérisé ces « montagnes d’Extrême-Orient » comme
étrangères aux plaines, parlant d’un « divorce géographique entre montagnes et
plaines », à l’inverse des montagnes alpines où, au contraire, il y avait interpénétration entre montagnes et plaines, échanges et complémentarités. Dans les Alpes,
les hommes et le bétail circulaient tout au long de l’année entre les étages montagneux, des plaines et fonds de vallées voisines aux alpages d’altitude, sans différenciation de nature ethnique, religieuse ou politique des populations. Les
phénomènes de transhumance montrent bien cette solidarité entre les divers
étages, dans les montagnes de l’Atlas au Maroc comme dans les Alpes. De même,
dans le Caucase, où la mosaïque ethnique est complexe, chacune d’entre elles est
présente aux diverses altitudes, du moins jusqu’à la limite de l’œkoumène
( 3 000 m environ). Les différents groupes ethniques changent d’un bassin versant
à l’autre plutôt que d’un étage à l’autre, comme ce serait le cas dans la péninsule
indochinoise et dans le sud de la Chine. Il y aurait dans ce dernier cas une correspondance étroite entre milieux écologiques étagés, systèmes agraires et groupes
ethnolinguistiques, à la façon d’un empilement de strates géologiques, trois en
l’occurrence (basses terres, étage intermédiaire de 300 à 1 000 m, hauteurs au-dessus de 1000 m).
P. Gourou [ 1953, p. 30-31] a attribué à la malaria, endémique le long des cours
d’eau descendant des montagnes, la très grande réticence des Vietnamiens à s’installer dans la zone montagneuse et leur très faible présence sur ces hautes terres
avant la Seconde Guerre mondiale. Les flaques d’eau claire et ensoleillée en bordure de ces torrents ou rivières, dont l’eau se renouvelle assez fréquemment, sont
favorables à la prolifération des larves d’anophèles, dangereux pour l’homme
(Anopheles minimus, aconitus, maculatus), transportant le Plasmodium praecox
ou falciparum. Les populations montagnardes ont été longtemps partiellement
immunisées, alors que les habitants des plaines, beaucoup moins exposés, ne
l’étaient pas. Le paludisme a donc été, jusqu’aux campagnes d’éradication systématiques datant des années cinquante et soixante, voire soixante-dix pour les
régions les plus reculées, un obstacle sérieux à la pénétration des milieux montagneux par les populations vivant dans les basses terres.
Ces traits descriptifs apparus dans l’ethnographie et la géographie coloniale,
voire tropicale, se révèlent dépassés si l’on prend en compte les recherches d’anthropologie politique, de géographie humaine et d’histoire des cinquante dernières
années. L’analyse des systèmes politiques des différents groupes ethniques permet
en effet de découvrir la véritable cohérence sociopolitique de cette région et de ces
espaces qui ont longtemps été et sont encore largement en marge des grands États
qui les englobent. Elle permet aussi de mieux montrer les nombreux liens économiques et politiques qui existent, depuis longtemps, entre les trois étages ethnoécologiques qu’on a longtemps pu y distinguer. Cet étagement ne doit-il pas
aujourd’hui être remis en cause par l’ouverture aux communications modernes
d’une partie de plus en plus importante de l’étage intermédiaire, voire supérieur,
dont les paysages agraires sont en pleine transformation, en particulier au Vietnam
et en Thaïlande ?
Les hautes terres de l’éventail nord-indochinois
ou montagnes sino-indochinoises
Une vaste zone de montagnes et de collines est comprise entre le Sichuan, le
Tibet, l’Assam, le Guangxi, au nord, et les grandes plaines alluviales de la péninsule indochinoise au sud (voir carte, p. 91). Les axes orographiques et les grands
fleuves asiatiques prenant leur source dans l’Himalaya, du Brahmapoutre au
Yangzi, dessinent un éventail remarquable, des chaînes tertiaires de la Birmanie et
de l’Assam, à l’ouest, aux montagnes de consolidation plus ancienne et d’histoire
géologique complexe du sud-ouest de la Chine au Laos et Vietnam septentrional,
à l’est [Birot, 1974, p. 282-283]. Morcellement, difficulté de pénétration et de circulation caractérisent physiquement cet espace de vallées, bassins, plateaux et
gorges profondes. Humainement, ce sont de moindres densités moyennes de
population qu’en plaine (généralement inférieures à 50 h./km2) et une mosaïque
ethnique particulièrement complexe. Ces montagnes, en dehors des hauts plateaux
tibéto-chinois dominés par des chaînes montagneuses qui dépassent 5 000 m à
l’extrémité nord-ouest, sont très diverses. Elles plafonnent généralement à des
altitudes ne dépassant qu’exceptionnellement 2 000 m et s’abaissent progressivement vers le sud. Couvertes par un manteau forestier plus ou moins dense et
soumises à un climat de mousson faisant alterner saisons sèche et humide, elles
sont donc susceptibles dans leur majeure partie d’être humanisées. La couverture
végétale varie en fonction de la pluviométrie et de l’altitude, de la brousse à épineux
dans les parties basses les plus sèches à la forêt sempervirente de type chinois à
chênes, lauracées et conifères spéciaux en altitude. Les forêts claires à feuilles
caduques, les forêts denses à feuilles caduques ou forêts de mousson à teck et les
forêts mixtes denses mélangeant arbres à feuilles toujours vertes et à feuilles
caduques, à diptérocarpacées, sont les plus fréquentes. L’étagement de la végétation est caractéristique de ce milieu montagneux, les formations les plus sempervirentes qui comprennent des espèces tempérées se trouvant dans les parties les
plus élevées.
FIGURE 1
CARTE DE SITUATION DES FRONTIÈRES
Les auteurs anglo-saxons [McKinnon et Michaud, 2000] ont récemment qualifié cette vaste zone de montagne de « domaine montagnard sur le massif d’Asie du
Sud-Est » continentale, parfois qualifié d’overarching massif [Lim Joo-jock,
1984]. Il ne se définit pas tant par une unité culturelle interne que par des caractéristiques géographiques communes, ses habitants, minoritaires au sein des Étatsnations auxquels ils appartiennent, ayant en commun leur différence profonde
avec les populations majoritaires des basses terres qui les entourent. Il s’agit
d’environ 65 millions d’habitants relevant d’une cinquantaine de dénominations
ethniques appartenant à trois groupes ethnolinguistiques majeurs (Môn-Khmer,
Austro-Thaï, Tibéto-Birman). Ils relèvent aujourd’hui de la souveraineté de sept
États-nations : Chine, Inde, Birmanie, Laos, Thaïlande, Vietnam, Cambodge. Bien
qu’il ne soit pas possible d’estimer la population exacte de chacun de ces groupes
ethniques qui transgressent les frontières nationales, on peut estimer que les deux
ensembles ethnolinguistiques les plus importants, présents dans cinq des sept Étatsnations, sont les Thaï (environ 20 millions) et les Hmong-Miao (environ 9 millions).
Le terme de « montagnards » qui sert à les désigner dans leur ensemble, audelà de leur grande diversité, a une origine géopolitique précise qui remonte à la
deuxième guerre d’Indochine ( 1963-1975). Ce terme a été utilisé pour désigner les
habitants des plateaux centraux communs au Sud-Vietnam, à l’est du Cambodge et
au sud-est du Laos, que les armées américaine et sud-vietnamienne cherchaient à
enrôler pour combattre les Nord-Vietnamiens communistes et leurs alliés du Sud.
Il avait été emprunté à l’ethnographie coloniale de l’Indochine française par les
services secrets américains et sud-vietnamiens, lorsqu’ils rassemblaient des informations sur ces populations. Le terme de « montagnards » avait été en effet utilisé
depuis au moins les années 1890 pour désigner les habitants des hautes terres de
l’Indochine et de ses voisins par la littérature ethnographique et géographique
française de l’époque. Il s’agit donc d’un terme français devenu anglais dans le
discours politiquement dominant de la guerre et de l’après-guerre américaines
d’Indochine. De plus en plus d’auteurs anglo-saxons le préfèrent à highlanders ou
à highland-minorities, également utilisés dans les publications [McKinnon et
Michaud, 2000, p. 6]. Ce terme de « montagnards » est donc un construit, qui se
réfère à une grande variété de peuples vivant sur les hautes terres de l’Asie du Sud-Est continentale. Ils sont caractérisés par leur statut de minorités, membres de
différents groupes ethnolinguistiques, en contact constant avec des peuples ethniquement différents d’eux-mêmes et loin de la région centrale du pays auquel ils
appartiennent. La plupart parlent au moins trois langues, la leur, celle de leurs voisins
les plus proches et la langue nationale de l’État dans lequel ils vivent. Ces identités
ethniques ne sont pas immuables, ni liées à l’occupation d’un territoire, mais plutôt
à une activité économique et à la participation à un système social et politique. Le
passage d’une identité à une autre peut se faire aussi bien dans les basses que dans
les hautes terres en fonction de l’environnement et des intérêts de chacun.
Étagement et stratification ethnique ?
Le géographe allemand W. Credner [ 1935], repris ensuite par H. Uhlig [ 1969,
p. 8-9], a décrit ce qu’il a appelé une « stratification ethnique » en trois étages altitudinaux dans les montagnes du nord du Siam (actuelle Thaïlande). Les populations de riziculteurs, utilisant une charrue du type araire et l’irrigation, vivent dans
des plaines et bassins intramontagnards. Ce sont des Thaï : Khon Muang, Shan ou
Lao. Ils vivent dans des sociétés organisées en États. Au-dessus, ce sont des populations tribales de la forêt et de la montagne, essarteurs pratiquant une agriculture
de défriche-brûlis à la houe et au bâton à fouir, divisés en plusieurs groupes ethnolinguistiques et en villages dispersés. Certains de ces groupes austro-asiatiques
tels que les Wa ou Lawa (ou Loua), les T’in, Kha, Khmou... ont été vraisemblablement refoulés des plaines conquises par les populations actuelles des plaines,
venues du nord. D’autres, comme les Karen, arrivés plus récemment, ainsi que des
migrants Thaï, Lao, Khon Muang, sans-terres venant des basses terres, se trouvent
également dans cet étage intermédiaire entre 400 et 800-1 000 m d’altitude. Au-dessus, dans la strate supérieure entre 1000 et 1600 à 2000 m, ce sont des populations montagnardes, encore plus récemment arrivées du nord (fin XIXe-XXe siècle),
pratiquant l’agriculture itinérante sur brûlis à la houe, notamment la culture du
pavot à opium. Elles appartiennent à divers groupes ethnolinguistiques tibétobirmans (Lahou, Lissou, Lolo) ou Hmong-Yao. Wissmann [ 1943] a appliqué un
modèle de ce type aux populations du Sud-Yunnan, dans lequel les riziculteurs des
basses terres sont tantôt des Thaï, tantôt des Chinois (Han) plus récemment installés.
Immédiatement au-dessus, des Môn-Khmer, Naschi, Mindsia... peuplent les
versants et fonds de vallées affluentes. Sur les hauteurs entre 1400 et 2000 m, ce
sont des villages Lolo, Buti Akha, Lohei, Miao, pratiquant l’agriculture itinérante
sur brûlis et la culture du pavot à opium.
Un tel étagement se retrouve dans les profils de paysages agraires et de types
d’utilisation du sol modélisés par H. Ulhig [ 1969] à propos du nord de la Thaïlande
(voir figure 2). On passe des rizières irriguées de fond de vallées ou de bassins aux
défriche-brûlis à longue jachère forestière (une dizaine d’années) ou aux vergers
de théiers des versants montagneux qui alternent avec une forêt plus ou moins
dégradée. Un peu plus haut, jusqu’aux lignes de crête, c’est l’agriculture itinérante
mi-commerciale (opium), mi-d’autosubsistance des essarts de riz pluvial ou de
maïs qui entraîne une dégradation du milieu forestier en savane à Imperata. À cette
différenciation des paysages correspond une différenciation des groupes ethniques
avec les populations thaï, shan ou lao en bas ou sur les premiers versants, des
populations appartenant aux groupes austro-asiatiques (Loua, T’in, Khmou) ou
karen un peu plus haut, puis, jusqu’aux lignes de crête, des populations de langues
sino-tibétaine ou tibéto-birmane pratiquant une agriculture itinérante (Akha, Lissou,
Hmong, Yao). On pouvait observer un tel étagement des paysages et des types
d’utilisation du sol, une telle stratification ethnique, dans les années soixante, sur
les versants du Doï Inthanon ( 2 600 m) avant l’ouverture d’une route carrossable
conduisant au plus haut sommet de Thaïlande [Bruneau, 1977]. On a d’ailleurs
proposé un modèle spatial des relations interethniques en cercles concentriques,
schématisant un bassin intramontagneux du nord de la Thaïlande, qui représente
une telle stratification en trois étages [Bruneau, 1974, p. 388-390] (voir figure 3).
Ce vaste ensemble de reliefs s’est toujours situé aux marges des grands États
comme l’Empire chinois, la Birmanie, le Siam, le Laos, le Vietnam, l’Inde, le
Tibet. Cela ne veut pas dire qu’il n’ait pas connu ses propres formes étatiques,
mais généralement de dimensions moindres, tels le Nan Zhao ou le Sipsong Pan
Na. Une mobilité globalement méridienne des diverses populations, dans le même
sens que les écoulements du réseau hydrographique, a été une constante dans la
longue durée.
Par-delà la multiplicité et la complexité ethnique de cette zone, on peut avec
J. Lemoine [ 1997] y distinguer deux grands types de systèmes politiques : ceux
sans État et ceux à État, les sociétés tribales, acéphales et segmentaires d’un côté,
les seigneuries féodales, royaumes et empires de l’autre. Alors que les royaumes
et empires (Chine, Vietnam, Laos, Siam, Birmanie, Inde) ont leur centre en dehors
de la région et ne la touchent que sur leurs marges, la formation politique étatique
caractéristique de la zone est constituée par les diverses seigneuries, principautés
ou petits royaumes thaïs qui ont été omniprésents depuis le VIIe siècle dans les
vallées et bassins de chacun des États se partageant cet espace.
FIGURE 3
MODÈLE SPATIAL DE RELATIONS INTERETHNIQUES
Il s’agit de constructions territoriales déjà assez complexes pouvant associer
plusieurs groupes ethniques, à savoir une société étatique dominante, dont le cœur
se trouve dans un bassin un peu plus étendu et peuplé que les vallées et bassins
voisins, et des sociétés tribales ou segmentaires des versants et hautes vallées
voisines, appartenant à des groupes ethnolinguistiques différents. Ces sociétés
tribales ou segmentaires, qui se caractérisent par l’existence de clans et de lignages,
peuvent être réparties entre sociétés égalitaires, avec ou sans statuts différenciés
(Miao-Yao, Hani/Akha, Lissou...), et sociétés stratifiées, avec ou sans castes et/ou
classes (Chin, Chinpo, Naga du Nord, Yi des montagnes Fraîches...).
Les sociétés égalitaires des hauteurs
Sur les hauteurs, très souvent au-dessus de 1 000 m, la partie de l’espace souvent la plus difficile d’accès a longtemps échappé – et échappe encore aujourd’hui
en partie – au contrôle étatique. Cet espace est émietté en communautés villageoises autonomes appartenant à différents groupes ethniques de langue tibétobirmane (Hani/Akha, Kachin-Gumlao, Lahou, Lissou...) ou Hmong-Yao. Par-delà
les différences ethnographiques observables d’un groupe à l’autre, il existe
nombre de points qui permettent de dessiner un ensemble de caractéristiques
communes. Ces communautés villageoises, jouissant d’une grande autonomie,
sont constituées par une juxtaposition de lignages appartenant à différents
clans, dont la cohésion au niveau villageois est assurée par un Conseil des
anciens (composé par une partie ou la totalité des chefs de maisonnées). Tous ces
lignages, patrilinéaires et exogames, sont en principe égaux, le seul principe
hiérarchique étant l’antériorité des générations et l’âge, qui fondent l’autorité du
chef de maisonnée ou de lignage. Il n’y a pas, en revanche, de véritable chef de
village institutionnalisé, tout juste un meneur des maisonnées décidées à fonder
un nouveau village. Dans certains groupes, comme les Lissou ou les Nosou, il
peut exister parfois une exception à cet égalitarisme général dans le statut inférieur
octroyé à des éléments allogènes, prisonniers de guerre, miséreux se réfugiant
dans les montagnes, victimes de razzia. Ils constituent une main-d’œuvre pour les
travaux agricoles ou domestiques, leur statut s’améliorant progressivement chez
leurs descendants
[1].
Le village, qui n’est soumis à aucune institution supérieure, en dehors de l’État
sur le territoire duquel il se trouve et auquel le relie un lien fiscal, est une entité
sociale assez fluide, puisque susceptible à tout moment de se dissoudre ou de se
recomposer au moins partiellement. On se trouve dans un espace de microcosmes
villageois autonomes, voire indépendants, juxtaposés sans entretenir de relations
économiques significatives entre eux, car ayant des productions trop similaires,
non complémentaires. Les villages voisins appartiennent le plus souvent à des
groupes ethniques différents. La dispersion est la règle, et les ensembles de villages
ethniquement homogènes, tels que le pays Lissou de part et d’autre de la Salouen,
à la frontière nord-est de la Birmanie, sont des exceptions. Un même lignage, ou
afortiori un même clan, d’une ethnie est constitué par un rassemblement de maisonnées situées dans des villages différents souvent éloignés, voire très éloignés
dans l’espace
[2].
Cet espace relativement fluide, caractérisé par une grande mobilité des maisonnées, et même des villages, avec une structure politique égalitaire, est particulièrement difficile à intégrer par les États, que ce soit des royaumes, des empires
ou de simples principautés ou seigneuries. Il n’existe pas d’élites héréditaires auxquelles pourrait être concédée une partie du pouvoir en échange de leur loyauté.
Ce système politique est apte à se reproduire partout où sont fondées de nouvelles
communautés, quelle que soit la forme de l’État englobant, dont la capacité à les
intégrer politiquement est ainsi très limitée [Bouchery, 1997].
La maisonnée formée par une famille étendue est l’unité socio-économique la
plus forte. La communauté villageoise n’est qu’un groupement plus ou moins
éphémère de maisonnées regroupées en lignages appartenant à différents clans.
On a comparé ces villages à des bandes d’oiseaux qui représenteraient chacun une
maisonnée. Tantôt ils s’agglomèrent tous ensemble, tantôt se dispersent en petits
groupes ou s’éparpillent pour se rassembler à nouveau, laissant à leur périphérie
quelques isolés. Conflits ou vendettas provoquent ces mouvements à moins que ce
ne soit l’épuisement des sols et la recherche de terres moins dégradées par la répétition des cultures et des défrichements.
Les liens avec l’extérieur sont d’abord de nature économique, ce sont des
échanges commerciaux avec les basses terres occupées par des Shan. Des colporteurs de cette ethnie, parfois accompagnés de bœufs de bât, assurent un commerce
de produits agricoles ou artisanaux à faible rayon d’action. Les caravaniers Haw
(Chinois musulmans du Yunnan), à l’aide de mulets ou de robustes petits chevaux,
transportent les produits de plus grande valeur. Ceux-ci sont exportés ou importés
dans l’ensemble de la zone en relation avec les foyers plus lointains de consommation : opium et produits dérivés, produits industriels, armes
[3]... Ces espaces sont
donc marginaux dans tous les sens de ce terme et dans tous les États de la région,
quelles que soient leurs dimensions.
Sociétés sans État à territoires claniques des hauteurs
Les Yi Noirs et Blancs, parfois appelés aussi Lolo, sont une des minorités montagnardes chinoises les plus nombreuses (plus de 6 millions) après les Zhouang,
qui appartiennent au groupe ethnolinguistique austro-thaï. La plupart vivent dans
la zone montagneuse du sud-ouest de la Chine qui est à cheval entre le Sichuan et
le Yunnan. Ce groupe ethnolinguistique yi est divisé en deux castes endogamiques : les Yi Noirs aristocratiques (nosu) et les Yi Blancs serfs et esclaves
(yiho). La seconde caste représente plus de 90% de la population yi; elle est issue
de groupes de diverses origines enlevés et réduits en esclavage. Les Yi Noirs,
répartis en clans patrilinéaires, exogamiques et segmentaires, jouaient seuls un
rôle dans la structure politique. Chaque clan possédait un territoire clairement délimité, non franchissable sans acquitter des droits ou demander une autorisation.
Cette société tribale à lignages segmentaires, dont chacun avait ses populations
dépendantes et assujetties, se référait à une idéologie égalitaire entre clans
[Lemoine, 1997; Lu Hui, 1997]. Cependant, la cour impériale Han reconnaissait
comme chefs territoriaux (tusi) un groupe étroit ( 1 % de la population) de seigneurs (nzymo) se réclamant d’une descendance directe des deux frères ancêtres
fondateurs des clans yi noirs. Cette structure hiérarchique de chefferies territoriales s’était probablement mise en place à l’époque de la domination mongole.
On se trouve donc en présence de territoires claniques en situation très marginale
par rapport à la société des basses terres, qu’elle soit à majorité han ou thaïe.
Un autre groupe de montagnards essarteurs formant une société égalitaire à
lignages segmentaires, les Drung, appartenant à la famille tibéto-birmane, vit dans
la vallée du Dulongjiang (haut Irraouaddi oriental) et du Nujiang (Salouen), aux
confins du Yunnan, de la Birmanie et du Tibet. On les retrouve plus au sud de
petits groupes dispersés de Nung en Birmanie
[4]. Leurs villages actuels sont des
regroupements de segments de lignages exogames autour d’un lignage fondateur
du village, alors qu’ils étaient auparavant dispersés en hameaux de longues maisons
de type communautaire, correspondant chacune à un lignage localisé. Un chef de
village
(kasang), bon orateur, chef d’une famille aisée, a un rôle de modérateur
arbitrant les conflits; il préside les rituels dispensateurs de richesses, tels que la
chasse collective ou le nouvel an des Drung, au cours duquel un bœuf est sacrifié.
Ce chef n’était généralement pas héréditaire et les lignages restaient égaux.
Mais les Drung se sont longtemps trouvés intégrés dans les sphères d’influence
des autorités voisines, que ce soit les chefs tibétains ou lissou, les tusi Naxi de la
vallée du Mékong, enfin les autorités chinoises (gouverneur du Yunnan). Cette
société égalitaire, de même que d’autres groupes tribaux, s’est alors de plus en
plus trouvée intégrée dans une hiérarchie de chefferies tributaires avec les populations voisines, dans laquelle elle occupait le plus bas échelon [Gros, 1997, p. 95-113]. Des chefs de domaine, couvrant un ensemble de villages, d’un rang supérieur
à celui de chef de village, percevaient le tribut annuel et pouvaient être amenés à
jouer un rôle en cas de conflit armé entre populations voisines.
Ces divers exemples de populations tribales montagnardes conservant encore
en grande partie leur structure politique égalitaire d’origine se situent dans la périphérie la plus externe des États impériaux, royaux ou seigneuries à structure féodale
des basses terres. Elles ne leur ont été longtemps rattachées que de façon assez
ténue. Dans cette même zone montagneuse, à l’opposé de ces espaces fluides et
émiettés des hauteurs, espaces de liberté en marge, les basses terres des bassins
etvallées ont été le siège de sociétés très hiérarchisées et centralisées à un niveau
local ou régional, fondées sur la riziculture irriguée.
L’espace des sociétés à État des basses terres : les seigneuries thaïes
Ces sociétés sont le résultat de la migration et de la conquête des Thaï entre le
VIIe et le XVe siècle. Celle-ci s’est faite aux dépens de populations austro-asiatiques
ou tibéto-birmanes, refoulées dans les étages intermédiaires. Il s’agit bien, semble-t-il, d’une conquête militaire, conséquence de la poussée han puis mongole, qui a
institué un ordre nouveau inspiré des Zhou occidentaux (IXe-VIIIe siècles av. J.-C.)
et des Mongols. Les Thaï Lü ont été influencés par l’organisation militaire des
armées mongoles peu après la conquête de Tali ( 1253 et 1271).
Cet ordre est caractérisé par la mise en place d’États segmentaires dont l’unité
de base est la seigneurie ou principauté, désignée dans les différentes langues
thaïes par un même mot :
muang,
möng,
ming,
maeng,
moeng... Celle-ci est fondée par un seigneur conquérant
(tao, chao, chau...) qui, à partir de son centre
urbain entouré de murs
(vieng ou
chieng), attire et organise une paysannerie armée
distribuée en villages
(ban), pour la mise en valeur de terres basses qu’elle aménage en rizières irriguées. Au-delà de cette paysannerie soumise à une sorte de
servage, ce seigneur domine d’autres groupes ethniques austro-asiatiques ou
tibéto-birmans tributaires dans les collines et montagnes avoisinantes. Chaque
bassin et les vallées affluentes situées au sein des reliefs environnants forment un
muang. Plusieurs de ces
muang se trouvent ainsi juxtaposés. L’un d’entre eux
(muang luang), dont le
chao est capable de mobiliser un plus grand nombre
d’hommes, parce qu’il est au cœur d’un bassin ou d’une vallée plus grands, est en
mesure d’exercer une hégémonie sur un nombre plus ou moins important d’autres
chao et
muang voisins
[5].
Ces systèmes politiques thaïs ont été décrits et analysés par G. Condominas
[ 1980], après H. Maspero [ 1967], à partir de l’exemple des Thaï Blancs, Noirs et
Rouges des Sipsong Chaû Tai du nord du Vietnam, et par J. Lemoine [ 1997], qui a
comparé ces derniers au royaume des Lü des Sipsong Pan Na (Xishuangbanna) du
Yunnan. Ces deux exemples sont particulièrement intéressants parce qu’ils ont
fonctionné de façon quasi indépendante jusqu’au milieu du XXe siècle. Mais le
même type de structures politiques a existé aussi au début du XXe siècle dans les
États Shan de Birmanie, dans le nord de la Thaïlande (Lan Na Taï), au Laos (Lan
Chang), en Assam (Taï Ahom).
L’État Taï Lü ou Sipsong Pan Na comptait à la veille de son abolition ( 1954)
trente-quatre muang regroupés en douze panna ou principautés ( 1570, date de la
fondation). Il avait à sa tête un roi (tsao pien din) résidant avec sa cour à Tseng
Houng (Jin Hong). Ce souverain avait reçu lors de la pacification du Yunnan par
les Ming le titre de Cheli Xuanwei Shi-si (Haut Commissaire à la pacification du
Cheli), confirmant la suzeraineté et le contrôle de la cour impériale chinoise.
Chaque chao muang parent en ligne masculine ou par alliance du roi (tsao pien
din) administrait son fief, y rendait la justice, recueillait taxes et corvées. Il devait
lui renouveler périodiquement son allégeance en lui fournissant tribut et soldats.
Cette société était fondée sur la coexistence de deux classes. L’aristocratie au pouvoir possédait des terres en propre et en disposait d’autres servant à rétribuer
grades et fonctions. La paysannerie servile, qui était aussi le peuple en armes, cultivait les rizières de village (na ban) et de lignage (na ha kon) sous la responsabilité
collective de la communauté villageoise, qui en assurait la redistribution périodique. Un nombre beaucoup plus faible de populations déracinées était au service
direct de l’aristocratie pour l’exploitation de ses terres ou comme domestiques
(hong haï ou kha tsao) avec un statut proche de l’esclavage [Lemoine, 1997,
p. 176-183]. Des agents de la cour (po lam) renforçaient son pouvoir à divers
niveaux (muang, ban) ou dans divers domaines, comme le contrôle des différents
types de rizières ou des populations montagnardes tributaires.
À la même latitude, à l’est du royaume Taï Lü, aux confins du Yunnan, du
Vietnam et du Laos, les Thaï Noirs, Blancs et Rouges ont vécu dans des structures
semblables de
muang regroupés dans la première moitié du XII
e siècle par un
conquérant Lang Chuong, qui s’était établi dans le bassin le plus important, celui
de Diên Biên Phu. Cependant, cette monarchie patrimoniale, qui deviendra plus
tard les Sipsong Chaû Thaï, s’est disloquée au XV
e siècle. Désormais, jusqu’en
1954, elle se transformera en un ensemble de seigneuries autonomes ou indépendantes
(muang), sur lesquelles les plus importantes se disputeront l’hégémonie
(muang luang), dans une situation de pouvoir instable. Elles ont entretenu des
liens tributaires, variables selon les époques, avec les royaumes voisins : la Chine
par l’intermédiaire des gouverneurs du Yunnan, la cour d’Annam, le royaume
laotien de Louang Prabang. À partir du XVII
e siècle, le terme vietnamien de
chaû,
équivalent du chinois
zhou (préfecture), a été appliqué à seize d’entre eux, qui
sont devenus douze sous l’administration coloniale française en 1896 : les Sipsong
Chaû Thaï. Chaque
chaû muang comprenait un
muang central et au moins quatre
muang subordonnés
(muang fia) considérés comme extérieurs
[6].
Le sud de la Chine et le nord de la péninsule indochinoise ont ainsi été conquis
par une aristocratie de chefs de guerre thaïs (tao, chao) à la tête de petits groupes
de guerriers-paysans, hommes libres, roturiers (pay, phrai), cultivateurs de
rizières irriguées. « Cette vaste expansion thaïe a été réalisée, dans ses premières
phases, par des chefs apparentés entre eux se lançant à la tête de petites troupes à
la conquête de vallées ou de terres basses aménageables en rizières » [Condominas, 1980, p. 268]. Ayant constamment fait preuve d’une grande cohésion, ils ont
imposé leur autorité à toutes sortes de populations antérieurement présentes. Ce
furent, en particulier à l’est et au sud-ouest, des populations austro-asiatiques plus
nombreuses, qui occupaient déjà les basses terres et y avaient constitué des États
(Khmou de Müöng Swa ou Loua de Chiang Mai par exemple), ou bien, à l’ouest
et au nord-ouest, des populations de langues tibéto-birmanes. Des alliances matrimoniales avec les filles des souverains locaux ont consolidé leur pouvoir.
Une grande partie de ces populations dominées a été réduite à un état de servage ou de semi-esclavage
(pua pai), caractérisé par l’ethnonyme
Kha ou
Sa, qui
veut dire « esclave ». Elles n’avaient pas accès pour elles-mêmes aux rizières
(na),
qu’elles pouvaient cultiver pour le compte d’aristocrates
(tao) ou de notables thaïs
(
mo), mais elles pouvaient pratiquer l’essartage sur les versants des collines ou
montagnes. Ces populations avaient donc un statut social et économique inférieur
aux « hommes libres » thaïs
(pay) cultivant leur part de rizières en propriété collective en contrepartie de corvées et redevances pour les aristocrates, ou
a fortiori
pour les notables (
mo), intermédiaires entre aristocrates et « hommes libres »
[Condominas, 1980, p. 293-295]. La seule façon pour ces populations asservies de
pouvoir participer aux décisions collectives concernant la riziculture, par
exemple, a été de se « thaïser » en apprenant la langue des conquérants et en adoptant leur religion bouddhiste ou animiste, leur système de valeurs. L’idéologie ethnique thaïe a acquis au cours de cette expansion une très grande force d’attraction
au sein de ces seigneuries ou principautés, et encore davantage au sein des
royaumes constitués plus au sud aux dépens des Môn ou des Khmer (Lan Na Thaï,
Lan Xang, royaume de Sukhothaï puis d’Ayuthaya)
[7].
Une certaine instabilité caractérisait ces systèmes politiques du type « mandala »
, qui reposaient non pas sur le contrôle d’un territoire bien délimité et de sa
population, mais sur la capacité de son souverain à mobiliser une force armée
suffisante pour établir sa domination sur ses voisins, en comptant sur la fidélité de
son « entourage ». Le centre, le palais royal et la cour, la capitale, qui pouvait se
déplacer à l’intérieur de l’aire centrale, définissaient cet État. Son extension territoriale dépendait de la puissance accumulée au centre par le souverain. L’État
mandala
[8] ne se définissait pas par son périmètre, par ses frontières, qui étaient
mal délimitées, imprécises et fluctuantes, mais par la puissance, la grandeur et le
rayonnement de son centre, qui se voulait aussi l’axe du monde, le centre de l’univers, et du souverain qui y résidait et participait à la divinité créatrice de cet univers,
Siva.
L’étage intermédiaire austro-asiatique
Lorsque, au cours de leurs migrations nord-sud, les Thaï conquérants se sont
implantés dans les basses terres de la zone montagneuse, ils y ont le plus souvent
trouvé des populations qui les occupaient précédemment et appartenaient en général au groupe ethnolinguistique môn-khmer : Kha, Khmou, Wa, Lawa (Loua),
Plang ou Bulang. Celles-ci ont alors été soit refoulées dans les collines et montagnes avoisinantes, soit assimilées en plaine. Lorsqu’elles ont conservé leur identité ethnique, ces populations ont vécu pendant des siècles en étroite liaison avec
les Thaï des plaines et vallées et ont été exposées à l’influence de leur culture et de
leur système politique, auquel elles ont été intégrées au niveau social le plus bas;
Kha signifiait « esclave ». L’exemple des Plang en relation avec les Thaï Lü des
Sipsong Pan Na est particulièrement significatif [Spangemächer, 1997].
Cette société, constituée d’abord de patrilignages égalitaires, gouvernée démocratiquement par l’assemblée générale des chefs de lignages présidée par le
daman (chef de village), s’est transformée sous l’influence thaï lü en une société à
lignages stratifiés
[9]. Une organisation politique de type féodal s’est, au cours des
derniers siècles, imposée par suite de leur intégration aux structures politiques thaï
lü. Les zones montagneuses des Sipsong Pan Na ont été divisées en douze
khwen,
entités administratives correspondant aux douze
panna lü. Chacune d’entre elles
était dirigée par un
ho khwen, choisi parmi les
daman et chargé de payer le tribut
au
tsao pien din, le souverain thaï
[10]. La société villageoise s’était alors stratifiée
en quatre classes
[11]. L’ancienneté d’installation dans le village déterminait en fait
la superficie des terres dont on pouvait disposer.
Ce système politique des Plang est passé, selon la terminologie utilisée par
E. Leach [ 1954], d’un type gumlao démocratique, à égalité de statut entre lignages,
clans et individus, à un type gumsa à statuts différenciés et hiérarchisés. « Les
seigneurs lü, en apportant leur soutien actif à la formation d’une élite héréditaire,
ont favorisé dans la société segmentaire des Plang l’apparition de statuts différentiels entre lignages sur le modèle hiérarchique thaï. La distinction des statuts lignagers a apporté la possibilité aux nouveaux chefs inféodés par les Lü d’accaparer le
monopole de l’autorité à l’intérieur de la communauté villageoise » [Spangemächer,
1997, p. 125]. La pénétration de la culture lü chez les Plang a abouti à leur conversion au bouddhisme entre le XVe et le XVIIIe siècle, ainsi qu’à leur emprunt de
l’écriture thaï lü. Cela et le fait d’avoir occupé cette région les premiers leur valurent un statut spécial supérieur à celui des Tibéto-Birmans (Hani, Jinuo, Lahu) animistes, arrivés plus récemment et devant leur verser un tribut annuel. Chaque
village plang avait un temple et au moins un bonze, comme un village lü.
On observe ce même type de symbiose entre Austro-Asiatiques des collines et
montagnes (Wa, Lawa, Palaung Wa, Kha, Khmou) et Thaï des basses terres, qu’ils
soient Khon Muang, Shan ou Lao en Thaïlande, Birmanie ou Laos. La riziculture
irriguée et le bouddhisme progressent dans les fonds de vallées avec l’accroissement des densités de population
[12]. C. Satyawadhna [ 1990] a mené une étude
comparative entre trois régions peuplées par des Wa (Yunnan), Lawa de Chiang
Mai-Mae Hong Son et de Nan en Thaïlande et à la frontière du Laos. Ce sont probablement d’anciens habitants des plaines refoulés vers les collines par les Thaï,
Lao, Birmans, Vietnamiens et Chinois, arrivés après eux mais politiquement
dominants. Ils se sont trouvés dans les trois cas en position périphérique, astreints
au paiement d’un tribut et à la participation à des corvées. Dans la région Wa, qui
est située à la fois dans l’État shan de Birmanie et au Yunnan, la densité de la
population s’est beaucoup accrue au cours des dernières décennies. Cela a
entraîné une dégradation de l’environnement et la concentration en gros villages
apparemment autonomes, mais en fait intégrés dans des chefferies comme celle de
Lanshang au Yunnan, étudiée par l’auteur [Satyawadhna, 1990]. Ils sont caractérisés par une structure hiérarchique de leurs clans.
Il leur était en effet impossible de coloniser d’autres terres en dehors de leurs
montagnes, parce qu’ils étaient entourés de toutes parts par des vallées et bassins
occupés par des Shan ou des Chinois en position de force. La culture de l’opium et
la participation à l’armée du parti communisme birman jusque dans les années
quatre-vingt ont été une alternative pour ces chasseurs de têtes. Ceux de Thaïlande
et du Laos ont participé aux XIXe et XXe siècles à une série de mouvements millénaristes, parfois avec les Hmong et les Yao. Les Loua ou T’in de Nan ont même
rejoint en 1968 les troupes du parti communiste thaï après l’échec de la révolte de
Phi Bun Lua. Aujourd’hui, les États centraux ont rétabli l’ordre en organisant des
campagnes de répression, sauf en Birmanie, où la dissolution du parti communisme birman n’a pas fait disparaître l’armée Wa, qui encadre désormais la production et le trafic de l’opium pour son propre compte.
L’interaction entre systèmes politiques hiérarchisés (gumsa)
et égalitaires (gumlao) des basses et hautes terres
D’autres groupes ethniques, comme les Kayah et les Kachin-gumsa, ont
dépassé le stade villageois en évoluant vers des structures étatiques par imitation
ou influence de leurs voisins shan. Les Kayah ont constitué sur le modèle thaï des
principautés du type möng, de même les Kachin dans le système gumsa, respectant la notion de chef qui exerce son autorité sur un domaine (mung) dans lequel
sont rassemblés plusieurs villages. Les lignages sont stratifiés : lignages de chefs,
d’aristocrates, de paysans libres, d’esclaves. Un tribut est versé au chef par tous
les membres des lignages autres que le sien, tribut constitué par la cuisse de tous
les animaux à quatre pattes qu’ils ont abattus. Ils lui doivent également des prestations. La cohésion de ces mung kachin-gumsa, moins grande que celle des principautés shan, est menacée par la révolte éventuelle des autres chefs de lignage
contre le chef « mangeur de cuisses » (zou ou duwa). Ces unités territoriales
kachin ou kayah s’étendaient comme les États shan (Möng) à la fois sur des basses
terres et sur les reliefs, englobant différents groupes ethniques [Leach, 1954].
Chaque petite principauté shan
(möng) entretenait avec les groupes ethniques
montagnards avoisinants des liens de domination entretenus par un système de
relations commerciales (fréquentation régulière des marchés) et matrimoniales
(polygamie du
Saobah). Les systèmes
gumsa transposaient dans ces sociétés
d’essarteurs les structures hiérarchiques de la société féodale shan
[13]. F. K. Lehman
[ 1963] a décrit des systèmes politiques du même type dans le nord des collines
chin, en interaction continuelle avec les Birmans de la vallée de la Chindwin proche
ou les anciennes principautés Thaï Ahom d’Assam. Les lignages segmentaires se
dispersent, chaque village regroupant plusieurs d’entre eux. Les clans sont stratifiés entre une classe aristocratique
(bawi) et une classe roturière
(chia)
[14].
Les systèmes politiques naga, situés dans la même chaîne de collines et montagnes immédiatement au nord des Chin, ont été étudiés par P. Bouchery [ 1988].
Ils offrent un exemple intéressant à mettre en parallèle avec le précédent. Il n’y a
pas parmi les Naga de véritables systèmes démocratiques du type gumlao décrit
par Leach chez les Kachin, car leurs villages possèdent tous des chefs héréditaires,
qui sont les descendants en ligne paternelle des fondateurs de ces sites villageois.
Mais cette qualité ne leur confère pas nécessairement l’autorité pour exercer le
pouvoir longtemps après la période pionnière de la colonisation. Leur rôle consiste
d’abord à accomplir régulièrement certains rituels destinés à garantir le bien-être
et la prospérité du village, leur fonction étant avant tout de nature religieuse.
L’autorité est alors fondée plutôt sur le mérite personnel, la vertu ou la richesse.
Dans la plupart des communautés, après la phase de fondation et de colonisation
des terres au cours de laquelle le fondateur exerce véritablement le rôle d’un chef,
le pouvoir a tendance à se morceler entre les subdivisions du village (morung),
dont les représentants siègent au conseil, qui élit un chef mais conserve l’essentiel
du pouvoir. On n’est pas dans un système gumsa dans la mesure où tous les patrilignages exogames, y compris celui de l’ancêtre fondateur, sont égaux pour les
relations de mariage.
On peut ainsi avec P. Bouchery [ 1988, p. 329-330] estimer que « l’organisation
gumsa ou son équivalent en Assam et en Asie du Sud-Est, caractérisée par une
réelle différenciation des lignages et héritée d’une relation privilégiée avec les
Shan, a en définitive une portée régionale beaucoup plus large que Leach ne semblait le soupçonner lui-même à propos de cette région : elle concerne en fait l’ensemble des territoires où les Taï organisés en principautés ont entretenu des
rapports de suzeraineté durables avec des populations “tribales” établies dans les
collines ». Ces sociétés, qui se sont stratifiées au contact des Shan ou des Birmans
et qu’on peut rattacher au type gumsa décrit par E. Leach [ 1954], sont hiérarchisées en trois classes : lignages princiers, aristocratiques, roturiers (et marginalement d’esclaves), les aînés passant au statut de rang immédiatement inférieur à
chaque génération.
Cependant, l’influence de ce modèle politique des Thaï en général s’est heurtée à une limite infranchissable, celle des sociétés égalitaires telles que les Miao-Hmong ou des Hani/Akha, qui, bien qu’en contact, n’ont pas été ébranlées. Ces
groupes ethnolinguistiques de la famille sino-tibétaine, venant du nord, du monde
chinois, se sont, comme on l’a vu plus haut, installés plus récemment, c’est-à-dire
depuis la fin du XIXe siècle, sur les parties les plus hautes des montagnes (au-dessus
de 1400 à 1600 m).
Cet étagement ou stratification en trois étages décrit par les géographes et les
ethnologues, qui reste la structure de base de l’espace montagneux de l’éventail
nord-indochinois, est de plus en plus remis en cause, bouleversé par la modernisation ou le développement introduits par les États-nations, qui cherchent à mieux
maîtriser ces montagnes situées à leurs frontières. Ces zones frontalières montagneuses sont aussi très souvent des zones de conflits armés récurrents.
Des espaces frontaliers et de conflits armés récurrents
Le tracé actuel des frontières des États de la péninsule indochinoise a été fixé
sur une carte entre 1890 et 1910, soit à l’intérieur des empires coloniaux britannique et français, soit dans leur relation avec le royaume de Siam. Cependant, chacun des États concernés n’a pas toujours été en mesure de faire respecter sa
souveraineté territoriale le long de ses frontières. C’est pourquoi, pour comprendre la situation actuelle d’inégale maîtrise des territoires frontaliers, il faut
faire appel aux conceptions qui prévalaient avant la période coloniale, la cartographie moderne et l’avènement des États-nations. De ce point de vue, il existe une
très nette opposition entre un type de frontière linéaire de type chinois, délimitant
les basses terres densément occupées à la suite d’une colonisation systématique
par une population majoritairement chinoise ou vietnamienne, et un type indien,
caractérisant l’Assam et les monarchies de bouddhisme Theravada (Birmanie,
Thaïlande, Laos, Cambodge), qui avaient une frontière beaucoup plus floue, une
zone de petits États tributaires, comme les seigneuries thaïes précédemment analysées, pratiquant les allégeances multiples avec leurs voisins plus puissants
[Bruneau, 2001].
Aujourd’hui encore, ce caractère zonal d’étendue variable de la frontière, en
fonction de la puissance réelle du pouvoir central, se retrouve un peu partout dans
les zones montagneuses ou de plateaux, à la périphérie des grands États. Il est
d’autant plus accentué que l’État est plus faible et d’un niveau de développement
plus bas. La Chine, le Vietnam, la Thaïlande sont les seuls en mesure de faire
respecter véritablement leur souveraineté territoriale le long de la plus grande
partie de leurs frontières linéaires. En revanche, les États plus faibles, moins développés et modernisés, le Myanmar, le Laos et le Cambodge, sont encore loin de
maîtriser politiquement et militairement la plus grande partie de leurs territoires
frontaliers plus ou moins montagneux.
On peut observer également que la supériorité de la Chine et du Vietnam dans
ce domaine est à mettre en relation avec une politique, dans la longue durée, d’implantation de colons agricoles d’origine militaire dans les espaces frontaliers. L’État
impérial s’appropriait ainsi des territoires relativement sous-occupés par des
groupes ethniques transfrontaliers obéissant à des logiques différentes. En Chine
et au Vietnam, l’État s’est territorialisé depuis une époque très ancienne, comme
en témoigne l’existence de cartes dès l’origine de ces États (VIe siècle av. J.-C. en
Chine, XIIe siècle ap. J.-C. au Vietnam), alors que les « États agraires » concentriques, ou États mandalas de type indien, privilégiaient les relations de dépendance et les allégeances des populations, sans traduction territoriale précise dans
des zones montagneuses qui étaient de toute façon sous-peuplées. Il a fallu
attendre la fin du XIXe siècle pour que le Siam se soucie de cartographier très précisément son territoire.
Ces espaces montagneux situés aux marges et aux frontières des États-nations,
qui sont le domaine des minorités montagnardes, ont toujours été une zone de prédilection pour tous les mouvements d’opposition armée au pouvoir central de l’État,
situé dans les basses terres. Les différents mouvements nationalistes d’idéologie
communiste des pays de l’ex-Indochine française (Vietnam, Laos, Cambodge), les
partis communistes thaï et birman ont mené leurs combats à partir de bases situées
dans les montagnes, en s’appuyant sur les minorités auxquelles ils ont accordé des
droits, au moins dans un premier temps (zones autonomes Tây Bac et Viêt Bac de
1954 à 1975 au Nord-Vietnam). Au cours des deux guerres d’Indochine, les Français puis les Américains ont également cherché à utiliser les minorités montagnardes, que ce soit les Hmong du Laos (autour de Xieng Khouang) ou les
« montagnards » des plateaux centraux du Sud-Vietnam. Ils ont dans les deux cas
utilisé le trafic clandestin de l’opium pour financer l’armement de ces forces auxiliaires. Il existe donc un lien très fort dès le milieu du XXe siècle entre luttes
armées et trafic de drogue. Ce lien s’est particulièrement développé dans l’État
shan en Birmanie, où différentes armées n’ont cessé de lutter depuis l’indépendance contre l’armée birmane. Celle-ci aujourd’hui maîtrise mieux la situation,
mais tolère l’armée Wa issue du PCB dissous, armée avec laquelle elle a conclu
des accords secrets pour un partage des profits provenant du trafic de drogue.
Khun Sa, qui dirigeait une de ces armées shan insurgées et contrôlait une part
importante du trafic de la drogue du Triangle d’or, a disposé d’une base en territoire thaïlandais près de la frontière birmane (Ban Hin Taek), où il avait établi son
quartier général, jusqu’en 1982. Par ailleurs, les troupes chinoises du Guomindang
qui avaient reflué du territoire chinois en passant par l’État shan de Birmanie ont
pu s’installer en 1961 à Mae Salong et Tam Ngop, du côté thaïlandais de la frontière birmane. Depuis 1978, les plantations de théiers et de pins ont remplacé la
culture de l’opium, et une route moderne a été construite, favorisant le tourisme.
Cependant, les forces armées chinoises sont encore en possession de cette zone
frontalière, l’État thaïlandais étant surtout présent à travers l’école, la pagode
bouddhiste et le dispensaire. À Ban Hin Taek, de même, une milice recrutée localement assure les fonctions de police, et le responsable administratif de ce bourg
est shan et en poste depuis la période antérieure à l’expulsion de Khun Sa par
l’armée thaïlandaise ( 1982) [Wijeyewardene, 1990, p. 176-179). Là aussi l’école
est le principal symbole de la souveraineté territoriale thaïe. On voit par ces
exemples que l’État thaïlandais a une approche très pragmatique du contrôle de sa
frontière en zone montagneuse.
Les armées birmane, chinoise, laotienne et thaïlandaise continuent à jouer un
rôle crucial dans la création, l’entretien et la gestion des réseaux commerciaux
d’import-export dans ces zones frontalières [Walker, 2000, p. 139-142]. Elles
régulent et canalisent une grande partie de ces flux d’échanges en ouvrant et
contrôlant les points de passage : Dongxing-Mong Cai, Pingxiang-Langson,
Hekou-Lao Cai entre Chine et Vietnam, ou bien Chiang Khong-Houayxay,
Chiang Sen-Thonpheung entre Thaïlande et Laos, Mengla-Boten entre Chine et
Laos, Mae Sai-Tachilek entre Thaïlande et Myanmar. De Chine et de Thaïlande
viennent la plupart des biens de consommation et d’équipement, du Laos, du
Vietnam et du Myanmar des matières premières et des produits agricoles (bois,
lignite, charbon, café, riz, fruits...). La réouverture et la réactivation de ces points
de passage redonnent aux frontières et aux États-nations qui les contrôlent une
importance que les contrebandes tendaient à estomper lorsqu’elles étaient fermées
à l’époque de la guerre froide.
L’emprise de plus en plus grande des États-nations sur ces espaces montagneux frontaliers, à travers leur présence militaire et la construction de voies de
communication que cela suppose, contribue à l’effacement progressif de l’étagement et de la stratification ethniques traditionnels.
L’effacement progressif de l’étagement et de la stratification ethniques
On décrira ici plus particulièrement le processus par lequel les paysages et le
peuplement de cet espace montagneux ont été profondément modifiés, depuis une
trentaine d’années, en Thaïlande et au Vietnam, pays sur lesquels on dispose du
plus grand nombre d’études et dans lesquels le processus est le plus avancé.
L’accroissement des échanges et des interactions entre basses et hautes terres
dans le nord de la Thaïlande a été accéléré par l’aménagement des moyens de
communication, en particulier des routes, après la Seconde Guerre mondiale et par
la pression démographique de plus en plus forte dans les basses terres, obligeant
un nombre toujours plus grand de paysans à rechercher de nouvelles terres à
mettre en valeur sur les versants forestiers des montagnes. Au cours des quarante
dernières années, on a donc assisté à la multiplication des fronts pionniers « spontanés » ou organisés par l’État, en relation avec les infrastructures routières de plus
en plus nombreuses dans la zone montagneuse. Les Khon Muang, qui ne disposaient plus d’assez de terres dans les vallées ou bassins, ont cherché à mettre en
valeur non seulement les terrasses les plus hautes, mais aussi les premiers versants
dans les vallées adjacentes. Ils ont cultivé d’abord du riz pluvial de montagne en
complément du riz de rizière, insuffisant, puis ont pratiqué de plus en plus des
cultures commerciales telles que le maïs, le manioc, les haricots mungo ou l’ananas. Ils voisinent avec des Karen et des Loua, qui ont établi depuis une plus
longue période un système rural combinant riziculture irriguée de fond de vallée
et essarts à longue jachère forestière permettant une reconstitution du sol. Ceux-ci
migrent aujourd’hui vers les basses terres pour trouver des emplois saisonniers ou
à plus long terme.
L’État a aménagé des stations de développement (nikhom), qui ont mis au
point des systèmes de culture faisant alterner les cultures annuelles en rotation sans
jachère (riz, maïs, soja, sorgho et tournesol, par exemple). En altitude, au-dessus de
1 000 m, le maraîchage de carottes, patates douces, choux... et même fleurs coupées pour les marchés urbains est de plus en plus développé en cultures de remplacement de l’opium. Les Chinois de l’ancienne armée du Guomindang, à la
frontière de la Thaïlande et de la Birmanie, sont particulièrement actifs dans ce
type d’agriculture intensive d’altitude impliquant également la culture de pommes
de terre et l’aménagement de vergers d’arbres fruitiers (pommes, litchis...), en
relation avec des conserveries. Les projets de développement du roi de Thaïlande
contribuent aussi largement au développement d’une telle agriculture commerciale intensive sur les hauteurs. Le réseau commercial des Chinois musulmans
Haw, qui couvre une grande partie de cette zone montagneuse et qui s’était mis en
place d’abord pour la commercialisation de l’opium, facilite le développement de
ces cultures commerciales permises par l’ouverture d’un réseau routier.
Ailleurs, de l’autre côté des frontières, en Birmanie et au Laos, qui ne disposent pas actuellement d’infrastructures routières comparables et où l’État n’a pas
encore réussi à sécuriser ces territoires montagneux, c’est le pavot à opium du
Triangle d’or qui continue à être la source prédominante de revenu. Un espace
transfrontalier inséré dans les réseaux internationaux du trafic de la drogue s’étend
dans les zones montagneuses aux frontières du Myanmar, du Yunnan chinois et du
Laos, la Thaïlande ayant maintenant réussi à promouvoir des cultures de remplacement [Chouvy, 2002]. Les groupes ethniques tibéto-birman et hmong-yao sur
les hauteurs sont les plus engagés dans cette culture du pavot, que favorisent les
brumes et rosées matinales de ces altitudes. Les Wa également, dans l’État shan
du Myanmar, jouent un rôle d’autant plus important qu’ils disposent d’une armée
(ex-PC birman), qui organise et contrôle le trafic en relation avec l’armée birmane. Les groupes ethniques de l’étage intermédiaire (Karen, Wa, Khmou, T’in...)
participent aussi bien à titre de main-d’œuvre que pour leur propre compte. La
culture du pavot à opium, même si elle reste écologiquement liée à l’étage supérieur des hauteurs montagnardes, contribue donc également à brouiller la stratification ethnique. Elle provoque la rencontre et le mélange des groupes ethniques
des étages supérieur et intermédiaire sur ses lieux de production et de transformation en montagne.
À côté de ces paysans sans terre venus des basses terres ou des montagnards
appartenant à différents groupes ethnolinguistiques qui se sont installés en squatters sur les terres forestières qu’ils ont défrichées, de véritables entrepreneurs
sino-thaïs ou des diplômés en agronomie des basses terres reprennent ces parcelles gagnées par la savane à Imperata après quelques années de culture avec des
moyens traditionnels. Ils investissent dans l’aménagement et l’équipement de
grandes exploitations, mécanisées mais utilisant aussi la main-d’œuvre locale,
pour des productions maraîchères et fruitières mettant à profit le climat tempéré
de l’étage supérieur ou intermédiaire. La régularisation du statut foncier de ces
terres de la Couronne se fait grâce aux relations privilégiées qu’ils entretiennent
avec l’administration d’État située dans les petits centres urbains.
On pourrait multiplier les exemples de cette expansion de l’agriculture en
montagne aux dépens des forêts et de l’agriculture sur brûlis traditionnelle des
Loua (Lawa) et Karen, qui ne porte pas atteinte aux équilibres écologiques. Cette
progression, de nature en partie spéculative depuis une quarantaine d’années, a été
permise par l’éradication de la malaria, la mise en place d’une infrastructure routière et la progression consécutive des encadrements militaire, policier et administratif. L’installation de stations de recherche agronomique et d’une vulgarisation
agricole dans le cadre des différents projets de développement et de cultures de
remplacement de l’opium y a également contribué, mais la présence d’un réseau
commercial sino-thaï dans les basses terres et dans un grand nombre de villages
montagnards des hauteurs a sans doute joué un rôle encore plus décisif. Tout cela
a entraîné des migrations interethniques du bas vers le haut, mais également du
haut vers le bas, si bien qu’aujourd’hui la stratification en trois étages ethnoécologiques a quasiment disparu, du moins à proximité des voies de communication. Les montagnards des hauteurs (Hmong, Yao, Lissou...) tirent un meilleur
profit de l’économie marchande qui a gagné les hautes terres en se comportant en
véritables entrepreneurs, n’hésitant pas parfois à acquérir des rizières irriguées
dans les basses terres ou à développer des activités commerciales et artisanales en
relation avec l’expansion du tourisme. Les plus touchés par une paupérisation
relative par rapport aux populations des basses terres sont les Karen ou les Loua
de l’étage intermédiaire, qui sont contraints à migrer pour chercher du travail non
qualifié, étant de moins en moins en mesure de s’en remettre à leur agriculture de
subsistance dans un milieu forestier que s’approprient aussi bien les Khon Muang
que les montagnards des hauteurs.
Depuis la réunification du Vietnam ( 1975), l’intégration des hautes terres a été
un objectif essentiel du gouvernement vietnamien. Il a supprimé les anciennes
« zones autonomes » de minorités ethniques du Nord-Ouest et du Nord (Tây Bac
et Viêt Bac) et favorisé l’implantation systématique de colons vietnamiens, issus
des villes (surtout Ho Chi Minh Ville – Saigon) et du delta du fleuve Rouge surpeuplé, dans des « nouvelles zones économiques », dont les premières avaient été
créées dans les montagnes du Nord entre 1961 et 1966 [De Koninck, 2000, p. 15].
Deux à cinq millions de personnes, selon les estimations, auraient ainsi été transplantées, sans compter les migrants spontanés, de plus en plus nombreux. Les plateaux centraux ont été les plus touchés par cette véritable politique de peuplement
de zones occupées jusqu’alors majoritairement par des minorités ethniques mônkhmer. Il s’agit bien d’une poussée vers l’ouest (Tay Tiên), analogue à celle vers
le sud qu’ont connue les Viêt (Nam Tiên). Des pôles urbains régionaux préexistants ont connu une forte croissance, Dalat, Ban Me Thuot et Pleiku, facteurs
d’intégration de ces territoires à l’espace national, repoussant les territoires encore
peuplés majoritairement par des minorités montagnardes vers les zones montagneuses les plus marginales des frontières, les plus mal desservies par les voies de
communication.
L’État vietnamien, comme l’État chinois, a organisé la colonisation agricole
dans les zones marginales montagneuses, moins peuplées, de minorités ethniques
pour les intégrer systématiquement au territoire national, en puisant dans les
réserves démographiques des zones centrales très densément peuplées. Les plateaux centraux vietnamiens ont reçu au cours des vingt dernières années aussi bien
des soldats viets démobilisés que des minorités ethniques venant des provinces du
Nord limitrophes de la Chine relativement surpeuplées. Les minorités « autochtones », cham ou môn-khmer, sont ainsi obligées de s’intégrer dans une agriculture
commerciale permanente, en particulier la culture de caféiers, ou de se retirer dans
les forêts résiduelles des montagnes les plus éloignées, pour tenter d’y conserver
leur agriculture traditionnelle sur brûlis [De Koninck, 2000, p. 16]. Des troubles
récents sur ces plateaux centraux sont peut-être un signe de difficultés potentielles
d’intégration de ces minorités, naguère organisées par le Front unifié pour la libération des races opprimées (FULRO).
La disparition en cours de l’étagement et de la stratification ethniques ?
Les travaux des anthropologues au cours des cinquante dernières années, à la
suite de Leach [ 1954], ont montré comment, dans le temps long, les sociétés hiérarchisées des riziculteurs des basses terres, au sein même de cet ensemble montagneux, n’ont cessé d’influencer celles des montagnards de l’étage intermédiaire
par le biais des systèmes politiques gumsa. Seuls les groupes de l’étage supérieur,
des hauteurs, plus mobiles, moins enracinés, ont réussi à conserver des systèmes
gumlao, égalitaires ou « démocratiques ». Ces travaux de terrain dans des groupes
ethniques montagnards ou de vallées et bassins ont montré qu’il existait bien, dans
le temps long, une stratification ethnique dont le principal indicateur était l’organisation sociopolitique, la nature du système politique, plus ou moins « démocratique » sur les hauteurs ou « féodal » dans les basses terres et à l’étage intermédiaire.
Le concept d’État mandala avancé par les historiens [Chutintaranond, 1990] a
également mis en relief les relations de dépendance et les interactions entre le
centre d’un muang et ses périphéries montagneuses.
Ainsi, la vision un peu trop statique d’une stratification ethnique, telle que
celle proposée en 1935 par W. Credner, a pu être sérieusement nuancée, même si
l’étagement ethno-écologique reste structuralement valable dans les parties les
moins modernisées ou développées de l’ensemble de ce vaste massif montagneux
de l’Asie du Sud-Est continentale. En revanche, il n’y a pas, et même il n’y a
jamais eu, de « divorce géographique » entre hautes et basses terres, mais des
interactions croissantes entre les populations des différents étages, pouvant aller
jusqu’à une quasi-disparition de l’étagement ethnique dans les régions les plus
pénétrées par le réseau des voies de communication et par l’encadrement militaire, politique et socio-économique des États-nations les plus forts et les plus
modernisés, c’est-à-dire la Thaïlande, le Vietnam et la Chine (sur une partie de
son territoire du moins). La montagne fournit toujours plus de ressources naturelles (bois, minerais, pierres précieuses...) et humaines (main-d’œuvre bon marché) aux habitants des plaines, sans disposer du même niveau d’infrastructures et de
services. Elle devient de plus en plus une périphérie exploitée et sous-développée,
sous la dépendance des pôles urbains de la plaine.
Si ce vaste espace montagneux de l’éventail nord-indochinois a été depuis longtemps la périphérie externe, la zone frontière des empires et royaumes, aujourd’hui
États-nations, qui l’encadraient au nord, au sud, à l’est et à l’ouest, il a aussi été jusqu’au début du XXe siècle le siège d’États mandala thaïs centrés sur les bassins et
vallées les plus étendus en son sein. Ils ont largement contribué à lui donner une
certaine cohérence et permettent de mieux comprendre l’importance numérique et
politique des Thaï. Cette autonomie, autrefois très grande, est depuis une cinquantaine d’années en voie de disparition, puisque les États-nations qui se le partagent
ne cessent de renforcer leur emprise en se modernisant et en se développant.
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[*]
CNRS-MITI (Migrations internationales, Identités, Territorialités), Bordeaux.
[1]
Les décisions importantes sont prises par consensus au sein du conseil villageois. Il existe
toujours la possibilité pour les maisonnées ou les individus qui ne seraient pas d’accord, ou ne
se sentiraient pas à l’aise dans le village, de quitter celui-ci pour en rejoindre un autre ou en fonder un nouveau.
[2]
Les maisonnées se regroupent plus ou moins en quartiers dans des villages qui presque
toujours comprennent plusieurs lignages. En dehors de ces quartiers de village, les maisonnées
d’un même lignage peuvent entretenir des relations à distance, notamment pour les cérémonies
du nouvel an. Il se forme ainsi des communautés multivillageoises, que J. D. Jones a étudiées
chez les Lahou ( 1968), à l’intérieur desquelles migrent des maisonnées.
[3]
Des liens de nature plus politique étaient assurés en Chine par le système des
tusi à
l’échelle du district (
xien) ou des
dzopha à celle du village pour la collecte de l’impôt, la levée
éventuelle de conscriptions ou de corvées diverses. En Thaïlande, c’est le chef du village désigné par les autorités thaïes qui, en relation avec la police des frontières, assure le lien avec les
autorités administratives des basses terres. Ces montagnards n’ont pas la citoyenneté thaïlandaise ni de droit officiellement reconnu sur la terre, ce qui ne facilite certainement pas leur
intégration.
[4]
S. Gros [ 1997] a utilisé les sources chinoises pour analyser leur évolution récente sous
l’influence des peuples voisins auxquels ils ont versé des tributs à divers moments de leur
histoire.
[5]
Chaque
muang n’existe que par l’acte fondateur de la dynastie de chefs
(chao muang) qui
le dirige à partir du moment où il a planté le poteau tutélaire
(lak muang) de la dynastie, acte
renouvelé à chaque avènement d’un nouveau souverain. Ce
lak muang, qui symbolise l’esprit
tutélaire du chef ou le lien de filiation entre le ciel et le chef dénommé
tao fa, c’est-à-dire « seigneur fils du Ciel », est l’objet d’un culte privé de la dynastie concernée. Il se différencie du
génie protecteur de la communauté, le
phi muang, qui a pour fonction d’harmoniser les rapports
de l’homme avec la nature sur l’espace occupé par la population thaïe locale et qui fait l’objet
d’un culte public et immuable [Formoso, 1996]. Chacun de ces esprits fait partie d’une hiérarchie correspondant aux différents niveaux du pouvoir politique et du territoire contrôlé :
phi sua
(esprit du lignage),
phi hian (esprit de la maisonnée),
phi ban (du village),
phi na (de la rizière).
La forme prébouddhique la plus traditionnelle a été décrite par H. Maspero [ 1967] chez les Thaï
Blancs et Noirs du nord du Vietnam.
[6]
N’étant pas convertis au bouddhisme, à l’inverse des Lü, ces Thaï pratiquaient le culte
des génies tutélaires du
ban et du
muang (fi ban et
fi muang), encadrés par un
ông mo et un
mo
muang. Ils représentaient un stade plus archaïque que les Lü, n’ayant pas pu maintenir une
structure monarchique de
tsao pien din. Il n’y avait pas de fédération ou confédération dans un
cas comme dans l’autre, mais un État segmentaire reposant « sur un rapport social fondamental
de dépendance entre le roi et le seigneur dans son territoire mais aussi entre le seigneur et le
paysan dont le seigneur respecte l’organisation communautaire [...]. Il y avait des devoirs réciproques d’assistance armée et de respect du territoire, à l’un comme à l’autre de ces deux
niveaux » [Lemoine, 1997, p. 214-215].
[7]
Depuis la mainmise sur le Yunnan par la dynastie Ming au XVe siècle, les interactions
entre la Chine et le Sipsong Pan Na ont été plus fréquentes, mais pas d’une nature très différente. Le Yunnan comprenait plusieurs États entretenant avec l’empereur de Chine des relations
tributaires du même type que celles qui le liaient aux royaumes birman, lao, thaï (désignation du
souverain comme
junmin xuanwei shisi). C’étaient, outre le Sipsong Pan Na, les États de Nanzhao, de Dali ou de Houli. Cette relation de soumission formelle consistait à envoyer périodiquement un tribut et à ne pas commettre d’agression contre les territoires chinois frontaliers. Une
expédition punitive pouvait être envoyée par l’empereur chinois en cas de débordement grave et
d’atteinte à l’équilibre des forces dans la région par des conquêtes territoriales excessives de
l’un de ces vassaux, mais c’était rare et exceptionnel [Shih-chung Hsieh, 1995].
[8]
Le territoire des « États agraires » de l’Asie du Sud-Est était organisé dans la plupart des
cas selon un modèle de type mandala à trois auréoles concentriques : au centre, la capitale du
roi, avec son palais et les principaux sanctuaires, entourée d’un territoire sous son contrôle
direct; une deuxième auréole de provinces confiées à des membres de la famille royale ou à des
aristocrates dont le pouvoir avait tendance à devenir héréditaire; une troisième auréole, ou
auréole externe, d’États indépendants tributaires. On a décrit ce modèle pour le royaume de
Pagan (XIe-XIIIe siècles), celui d’Ayuthaya puis de Bangkok (Siam), du XVe au XVIIIe siècle
[Bruneau, 1991].
[9]
Le
daman, désigné soit par tirage au sort, soit par voie héréditaire, fonde son autorité sur
sa protection par les génies protecteurs du village.
[10]
Au niveau villageois, à côté du
daman, réduit à une fonction rituelle, un
laogan héréditaire, vassal du
tsao pien din, jouait le rôle le plus important; il distribuait les terres, collectait le
tribut, les différentes prestations en nature et argent, et présidait l’assemblée des chefs de village
et de lignage devenus héréditaires.
[11]
Les maisonnées riches
(nang ke man), possédant le plus de terres, de bétail, d’outils
agricoles, appartenaient à des lignages de chefs et employaient de la main-d’œuvre étrangère à
la famille. Elles se différenciaient des trois autres classes, qui n’employaient que peu ou pas du
tout de main-d’œuvre. Des maisonnées aisées autosuffisantes
(nang bang gan), des maisonnées
de jeunes ou de nouveaux immigrants
(nang duo) avaient reçu peu de terres et fournissaient
vingt à trente jours de corvée par an. Elles étaient les plus nombreuses. Enfin, les maisonnées
les plus pauvres
(nang an) ne recevaient que rarement des terres, travaillant sur les terres des
autres, vivant donc essentiellement de leurs prestations de travail [Spangemächer, 1997, p. 124].
[12]
LesLawa ou Loua de quelques villages montagnards situés au sud-ouest de Chiang Mai
(frontières entre les districts de Mae Sariang et de Mae Chaem) ont conservé un lignage
(samang) occupant une position supérieure à celle des autres lignages. L’aîné de ce lignage,
considéré comme détenteur de la culture lawa, dirige le rituel agraire et possède certains privilèges. Ce lignage pourrait être qualifié de royal ou princier [Kunstadter, 1966, p. 65-69]. Les
Lua conservent en effet la mémoire d’un ancien royaume lawa dont le souverain Kun Lüang
Vilangka aurait été vaincu par la princesse mône Camadevi régnant à Lamphun (Haripunjaya).
Les chroniques lao yuan (actuels Khon Muang) se réfèrent à ce royaume et à l’antériorité des
Lawa dans cette région par rapport aux Môn et aux Thaï (
Chronique de Lamphun traduite par
C. Notton, 1930). Le royaume de Lan Na Thaï, fondé par Mangrai à Chiang Mai, absorba par la
suite l’État mône d’Haripunjaya et les populations lawa. Quelques villages de la montagne ont
été les seuls à conserver jusqu’à nos jours la culture lawa.
[13]
L’imitation allait parfois assez loin, comme chez les Palaung Wa du
Möng Tawnpeng à
l’ouest de la Salouen. Combinant riziculture irriguée de fond de vallée et riz sec de montagne
sur brûlis (
taungya), le théier planté en vergers (
miang) était leur culture commerciale, destinée
à la fabrication de chiques. Ils parlaient souvent le shan pour communiquer avec leurs voisins et
l’utilisaient comme langue écrite. Convertis depuis longtemps au bouddhisme Theravada, ils
avaient tendance à s’assimiler aux Shan, si bien que leur nombre n’a pas cessé de diminuer dans
les divers recensements et estimations de populations depuis 1920. De même, les Tai loï (Shan
montagnards), près de Keng Tung, étaient en fait des Wa convertis au bouddhisme et en cours
d’acculturation à la civilisation shan.
[14]
Le chef du village, qui appartient à un clan aristocratique, est généralement héréditaire.
Son pouvoir repose aussi sur son prestige, qui s’acquiert à travers l’organisation de fêtes de
mérite. Il dépend beaucoup de la richesse acquise à travers le commerce avec les basses terres à
majorité birmane. Des domaines supravillageois se forment en fonction de réseaux commerciaux ayant à leur tête un chef de village plus prestigieux que les autres (
ram bawi). Les autres
chefs de village (
khua bawi), ses clients et obligés, sont mariés à une femme de son lignage.
Cependant, la fréquence des conflits entre villages, clans, domaines rend ces structures supravillageoises instables et susceptibles de remaniements.