2003
Hérodote
L’empire global et ses guerres locales
Alain Joxe
[*]
L’empire global américain est-il réel ? Ou bien existe-t-il seulement en puissance, c’est-à-dire en changement, si ce changement est une genèse et peut aboutir à une forme qui constituerait sa puissance en principe d’unité, à une forme
matérielle constitutive d’une identité durable ? Cette interrogation, qui paraît
relever d’une disputatio rédigée dans le vocabulaire de l’ontologie thomiste, est
provisoirement nécessaire parce qu’on doit se demander si l’usage de la force
dans l’empire naissant sert directement à l’établissement de l’ordre économique
néo-libéral global, à une mise en forme du monde (shaping the world) qui serait
la réalité (matérielle) de l’empire et son essence en acte en tant qu’il domine le
monde. Ou si, au contraire, le recours à la violence virtuelle ciblant, par l’espace,
tous les points du globe, sans conquête et sans prise en charge des sociétés, des
nations, des paroisses, des habitants, n’est pas une illusion, un simple fantasme
de puissance paranoïde dans son holisme et schizoïde dans son ciblage numérisé
qui ne peut réellement que punir les révoltes et non pas établir une identité impériale stable.
Nous ne souhaitons pas reprendre ici tous les débats théoriques qui cherchent à
formaliser la définition actuelle du système dominant américain comme un empire
global ou comme un empire américain. Mais plutôt analyser concrètement les
étapes opérationnelles du passage de la bipolarité à la « monarchie » actuelle et,
dans l’action qui marque cette transition, repérer, si elle existe, la relation entre
l’action violente et la mise en forme de l’économie.
Il reviendra aux historiens de déterminer si la transformation des États-Unis,
sous Bush Jr, en un empire militaire se donnant pour ennemi global « le terrorisme » dérive de l’évolution unilatéraliste de ce pays ou si l’Europe n’est pas
aussi à l’origine d’une manipulation qui transforme les Américains en « mercenaires » du monde capitaliste et de l’économie de marché transnationalisée. Quoi
qu’il en soit, nous souhaitons surtout vérifier, guerre par guerre, comment s’accentue l’engagement proprement militaire et la définition militariste du leadership
américain, caractère stratégique qui permet de parler d’empire, mais qui entre en
contradiction avec sa définition économiciste libérale.
Pour comprendre l’engagement militaire actuel des États-Unis et de leurs
auxiliaires, dans la mise en forme du monde par des petites guerres cruelles, on va
partir derechef d’une définition romaine de l’empire pour marquer l’originalité de
l’empire américain. On va ensuite revisiter les modalités de leur engagement dans
la guerre de Bosnie, puis dans la guerre du Kosovo et enfin dans la guerre
d’Afghanistan, en montrant qu’il s’agit bien d’une militarisation des critères de
domination.
Ensuite, on va chercher à décrire le système impérial global qui se dessine sous
nos yeux, en prenant comme objets problématiques deux processus de paix qui
viennent de se transformer en « processus de guerre » locale, en 2001, en tant que
parties d’une « guerre globale contre le terrorisme » : la Palestine et la Colombie.
On conclura sur l’aporie essentielle du système, son incapacité à assumer
aucune forme de souveraineté démocratique dans l’espace conquis par l’économie
de marché et soumis à la répression aéro-satellitaire qui doit servir à la croissance
nécessaire, au profit de la logique d’entreprise, d’une forme de domination globale
militarisée. Il faudra désormais définir politiquement cette domination militaire
pour pouvoir la réduire politiquement.
L’usage du mot « empire »
En effet le mot « empire » ne doit pas être utilisé n’importe comment. Il vaut
mieux lui conserver son sens romain originel qui est celui de « capacité de commandement militaire » accompagnant, suivant ou précédant l’extension d’un pouvoir
économique ou d’un mode de production.
L’usage romain
Le pouvoir (imperium) de l’empereur est à distinguer, donc, de l’autorité
(auctoritas) du Sénat, qualité d’un pouvoir réservé aux élites socio-économiques
de la nation impériale, Cette autorité peut augmenter, s’accroître quantitativement
comme une accumulation dont le poids est chiffrable (à l’origine, en terres cultivables et récoltes) dans la temporalité lente et cumulée de la production et de la
vie. L’empire, au contraire, agit dans le temps bref et immédiat de la décision et de
la destruction sous menace de mort; même s’il entraîne, par effet de conquête, un
accroissement de l’espace de domination économique, c’est d’abord un pouvoir se
traduisant par de l’obéissance militaire. Celle-ci dérive de l’efficacité de la
menace dans les décisions qui s’appuient sur le consentement ou la soumission
obtenue sous menace de mort visant divers systèmes d’organisation identitaires,
États, classes, ethnies, régions, religions, à diverses échelles.
L’imperium est le pouvoir extraordinaire du général en chef. C’est d’abord,
aux origines de la république et en temps de guerre, un pouvoir d’exception, le
pouvoir de vie et de mort du commandant en chef sur les citoyens-soldats. Ce
pouvoir se propage à l’extérieur du territoire, car il se transcrit en pouvoir de vie et
de mort des soldats sur les peuples extérieurs, soumis ou à soumettre.
L’imperium devient personnel et permanent sous l’Empire romain, entre la
dictature perpétuelle de César et le principat d’Auguste, qui réussit le collage entre
lasociété esclavagiste militarisée et conquérante de l’Occident romanisé et la société
de la partie orientale, où des traditions étatistes plus logistiques et théologiques
descendent des empires hellénistiques. L’Empire peut se diviser entre plusieurs
« empereurs » concurrents ou hiérarchisés, ou bien se balkaniser en royaumes et
cités. Cet Empire est toujours menacé, mais il est toujours renaissant. L’imperium,
comme commandement militaire, peut passer à un chef barbare, mais ce barbare
ne peut devenir empereur, car l’empereur doit être issu de la classe sénatoriale, ce
qui garantit que son action militaire sera conforme aux intérêts de cette classe
dominante transnationale et non pas aux intérêts des classes populaires d’Orient
ou d’Occident, car dans ce cas il serait désigné comme « tyran » et chassé par le
Sénat. Ces vieilles catégories doivent être retenues non pas parce que « romaines »
et incorporées dans la culture occidentale, mais justement parce que ce sont là des
concepts socio-stratégiques universels, dont la pertinence est nécessaire à tous les
empires, si bien qu’il n’est pas besoin de recréer à chaque instant tout un vocabulaire pour traiter des fondements du pouvoir militaire impérial, aujourd’hui
comme hier.
Deux différences notoires distinguent toutefois l’empire américain de tous ceux
qui l’ont précédé dans l’aire euro-méditerranéenne, du point de vue de l’application
de la violence. C’est un empire non conquérant et c’est un empire aérosatellitaire
électronifié.
Un empire non conquérant mais contrôlant les guerres
La première différence dérive des objectifs néo-libéraux et dérégulateurs des
entreprises globales américaines; elle est fondée sur une éthique ancienne, suspendue par la guerre froide qui renforça, sous Kennedy, la prééminence d’un exécutif
militarisé par la centralisation de la décision d’emploi de l’arme nucléaire.
L’éthique libérale se trouve rétablie dans l’après-guerre froide. Bien avant qu’il
devienne « monarchie » mondiale, l’empire américain ne cherchait pas la conquête
territoriale : ni la conquête, ni l’annexion, ni la colonisation de territoires, au-delà
de l’Ouest américain et du Mexique, mais seulement l’absorption des espaces et
des systèmes économiques dans le système économique néo-libéral de l’économie
de marché, qu’il organise à partir de son territoire et dont il assure le gardiennage
par sa puissance militaire virtuelle, devenue absolument supérieure en 1945.
Durant la bipolarité et à cause d’elle, aucune des petites guerres qui se déroulaient dans le monde n’échappait à la surveillance des États-Unis. Dans ce sens, sa
non-intervention dans un conflit local pouvait être considérée comme une forme
d’intervention ou plutôt d’intégration dans la conjoncture impériale bipolaire, par
définition, globale. Aucune réaction ne suivit la conquête ou la reconquête par
l’URSS de la Tchécoslovaquie, de la Pologne ou de la Hongrie. Après la chute
de l’URSS, dans la mesure où plus aucune puissance étatique ou impériale ne
menace les États-Unis, toutes les opérations militaires tolérées par l’empire sont
offensives ou préventives dans un espace extérieur, et non plus défensives face à la
menace de « conquête communiste ». Aujourd’hui, l’empire américain surveille
toujours toutes les guerres mais n’y intervient pas nécessairement.
Les expéditions militaires de l’empire entre 1991 et 2001 sont alors destinées à
deux types de « victoires » qui ne sont toujours pas la « conquête » territoriale :
renverser les régimes despotiques, ainsi nommés parce qu’ils s’opposent à la globalisation, au nom d’une version patrimoniale locale de la souveraineté; ou des
régimes dits tyranniques parce qu’ils gèrent l’économie selon une définition
populiste nationaliste de celle-ci. Ces deux termes, en usage depuis les révolutions
française et américaine, reprennent en fait le vocabulaire politique grec et romain,
républicain puis impérial. Somoza et Trujillo étaient des despotes, Berlusconi
pourrait le devenir car il gère une tendance au monopole privé, ce en quoi il diffère
de Hitler ou Mussolini, qui sont des tyrans. Chavez est aussi un « tyran », comme
Castro ou comme Staline, dans le vocabulaire romain utilisé par Washington, car
ils gèrent des ressources nationalisées au profit d’une redistribution de richesse
vers les classes populaires. Punir les peuples rebelles, par des actions répressives
exemplaires, à valeur dissuasive : dans le temps pour le peuple écrasé, dans l’espace
pour les peuples voisins. Ces actions visent non à les occuper pour les soumettre,
encore moins à les protéger après conquête contre l’invasion barbare ou contre le
malheur, soit de la crise socio-économique, soit de la « guerre de tous contre
tous ». Depuis la guerre du Golfe, l’empire américain ne crée pas de zone de protection et de paix dans l’intérieur de limites lisibles comme celles du limes
romain. Il crée des zones de transition instables. Actuellement l’empire n’a plus
d’intérieur; même le territoire des États-Unis n’est pas nécessairement considéré
comme un intérieur et reçoit des traitements militaires comparables à ceux qui
sont pratiqués dans l’espace extérieur proche. Il dessine un front de déstabilisation,
de dérégulation et de répression des effets de la globalisation, par des actions au
besoin expéditionnaires et brutales (Los Angeles, la secte davidienne, Panama).
Les États-Unis incluent en quelque sorte une Amérique latine et afro-américaine
où le traitement des déchets sociétaux et des marginaux laissés pour compte est
proche des méthodes en vigueur dans les pays plus pauvres de l’hémisphère.
On pouvait penser, pendant la bipolarité, que le « monde libre » faisait partie de
son « intérieur ». L’intérieur de l’empire contenait les membres de l’OTAN et les
pays latino-américains. Vouloir en sortir, en terme d’identité politico-sociale, était
dangereux, comme on l’a vu à Cuba, au Chili, à la Grenade, à Panama et à un
moindre degré au Pérou. Cette appartenance allait de pair avec une forme de « protection » accordée au « sénat » local plutôt qu’au peuple local (toujours pour parler
en langage romain). Aujourd’hui, ayant perdu sa frontière et son « intérieur »,
l’empire pousse activement un principe de « dérégulation » de l’économie qui
entraîne un peu partout des désordres chaotiques, de l’inégalité et des crises
sociales graves. Cela n’empêche pas nécessairement qu’en moyenne l’empire soit
le siège d’une croissance économique qui se concentre sur quelques territoires et
bénéficie à certaines classes sociales. Mais l’OTAN ne sert plus à délimiter des pays
inscrits dans l’alliance impériale et qui méritent protection, par une reconstruction
économique soutenant leur démocratisation. Il est devenu une simple réserve
virtuelle de coalitions ad hoc pour divers types d’expéditions éventuelles.
Un empire aéro-satellitaire électronique
La seconde différence d’avec tous les empires universels qui l’ont précédé
dérive de la révolution technologique. C’est qu’il agit sur ce monde resté inconquis,
non plus essentiellement par la domination des mers et des littoraux au moyen
d’une flotte de guerre, même s’il domine les mers – comme naguère l’empire
britannique. Mais il domine le monde à partir d’un nouveau no man’s land, l’espace
aérosatellitaire qui joue le rôle que jouait l’océan dans l’imaginaire géopolitique
de l’Antiquité et du Moyen Âge : ce qui entoure les terres émergées. L’espace est,
comme l’océan britannique, un no man’s land à partir duquel on peut vouloir
contrôler et dominer l’ensemble des terres habitées, mais à la différence de
l’océan marin, l’océan spatial aérosatellitaire « baigne » verticalement toutes les
terres émergées et non plus seulement les côtes.
La géopolitique conquérante de l’empire peut penser projeter des forces partout où son aviation de bombardement de haute altitude, ses satellites d’observation
et ses fusées intercontinentales ou à portée littorale peuvent traiter des objectifs
avec précision, c’est-à-dire partout. Par définition, tout point du globe est désormais placé sur le « littoral » de l’espace aérosatellitaire.
La transition vers l’empire militaire par les guerres locales
L’empire est devenu une hégémonie avant tout militaire et aérosatellitaire,
mais toujours non conquérante. Il a procédé par des changements de cap précis et
insensibles, amorcés à l’occasion des guerres et des expéditions externes, pendant
la période de transition qui s’étend entre la guerre du Golfe et l’attentat du 11 septembre 2001. En fait, un système militarisé ne peut pas être décrit sans l’étude
conjointe des combats qu’il livre et du discours stratégique qui les accompagne,
quelle que soit la rationalité ou l’absurdité de ce discours. L’analyse stratégique
exige une démarche anthropologique d’autant plus nécessaire que les identités
actives du système de l’après-guerre froide – États fédéraux, États-nations érodés,
Länder, réseaux, partis, mafias, religions, organisations de citoyens de base,
confédérations de type Europe, « empire » proprement dit – sont encore instables
et peu institutionnalisées.
L’empire américain unique, la « monarchie » selon la terminologie futuriste de
Dante
[1], naît de la même façon que naguère l’Empire romain. Celui-ci s’imposa
sur toute la Méditerranée après qu’il eut dominé les cités grecques, « en les libérant » de l’hégémonie macédonienne et de la domination des monarchies orientales. La nation américaine qui a libéré les nations européennes et les a soumises
dans l’OTAN, en affrontant le national-socialisme, puis le communisme totalitaire, naît sous nos yeux, depuis dix ans, comme une sorte de Saint Empire romain
de nation américaine. Il naît d’un appel, d’une sollicitation des nations européennes qui se sont proclamées impuissantes à réguler, dans les Balkans, l’effondrement du système soviétique. Il en résulte, entre 1990 et 2001, une série
d’expéditions de maintien de l’ordre dans lesquelles se forgent plusieurs doctrines
possibles et une pratique de l’action militaire hégémonique qui contribuent à l’enfermement des États-Unis dans un discours unilatéral et dans une pratique autistique de
la surpuissance, ressentie comme
vocatio populorum et donc volonté de Dieu. Ce
scénario est comparable formellement à celui de Rome étendant, au lendemain
des guerres civiles, une morale politico-militaire esclavagiste unifiée sur toute la
Méditerranée comme sur les Balkans, la Gaule et la moitié de l’Orient. Notre unification militarisée est celle du capitalisme transnational de marché et de l’affaiblissement des régulations socio-économiques d’État au profit d’une « souveraineté »
des entreprises. L’objet socio-économique est bien différent, même si la similitude
formelle permet d’éclairer certaines constantes de toute stratégie impériale.
Les étapes « impériales » : guerre de Bosnie
L’avènement de l’empire militarisé se fait par petites touches dans l’ex-Yougoslavie, puis par une grande touche avec la guerre d’Afghanistan.
Dans la guerre de Bosnie ( 1992-1995), enchaînée à la guerre serbo-croate
( 1991), les États-Unis commencent par refuser de s’engager militairement dans la
gestion des Balkans, malgré l’impuissance réelle ou fictive de l’Europe. En 1993,
le siège de Sarajevo entre dans sa deuxième année, l’Amérique est encore en train
de forger des représentations stratégiques globalistes plutôt civilistes ou non
interventionnistes. Le paradigme de l’élargissement
(enlargement) prévu cette
année-là par Anthony Lake, conseiller présidentiel pour les questions de sécurité
nationale, succède au concept de
containment
[2]. C’est, il est vrai, un schéma dynamique et conquérant, mais procédant de l’économie : il prône l’extension
conjointe de la démocratie et de l’économie de marché contre le despotisme et
l’économie de commande. Face à ce dualisme offensif et lumineux, Samuel
Huntington avait développé, dès l’été 1993, son schéma ternaire défensif et
sombre, la représentation d’un monde de violence éclatant aux frontières qui
séparent les civilisations. Selon la substance de ses définitions empiriques, il
s’agit en fait des barrières qui séparent les religions. Il voit l’Amérique manœuvrant à la défensive pour maintenir la division entre tao-confucéens et araboislamistes, pour faire régner un énorme système de
check and balance au profit
des judéo-chrétiens (les orthodoxes étant presque classés avec l’islam). Dans ce
choc ternaire, l’amorce d’une complexité combinatoire infinie à toutes les
échelles identitaires représente l’empire comme une non-intervention et une
manœuvre de survie, au milieu de l’autodestruction des trublions du monde extérieur par leurs mini-guerres de religion.
La guerre de Bosnie, avec ses trois camps, paraît surgir comme un cas exemplaire pour la mise à l’épreuve des représentations dominantes.
L’optimisme offensif dualiste de Clinton l’emportera formellement sur le pessimisme défensif ternaire des républicains de droite. Conviés à intervenir sur la
Bosnie, les États-Unis, avec une énergie simplificatrice, parviennent à résoudre
la guerre à trois camps qui présageait le chaos total, en forçant, par l’alliance
croato-musulmane, le retour à un schéma binaire; ils isolent les Serbes et les rejettent dans leur Moyen Âge mafieux, tandis que l’intégrisme croate et l’alliance
islamiste saoudienne, alliés de force et pesant sur les Bosniaques, parviennent à
liquider la modernité républicaine pluriculturelle de la Bosnie originelle, tout en
sauvant ladite Bosnie de la conquête serbe totale. Leur alliance de convenance
parvient à constituer à terre les troupes auxiliaires nécessaires à l’énoncé menaçant
et à la rentabilisation diplomatique de la supériorité aérosatellitaire américaine.
Au moment où les casques bleus européens sont ridiculement paralysés, le refoulement des armées serbes par les assauts croates et bosniaques et le moment
d’équilibre qui permet de forcer la paix sont obtenus par les « alliés du terrain »
sans que les États-Unis aient eu besoin de mettre un seul de leurs hommes à terre.
Ils interviennent juste en temps voulu, pour empêcher la victoire totale des
Croato-musulmans. Les accords de Dayton, qui reposent sur le ralliement de
Milosevic – garant de la signature des Serbes de Karadzic, alors qu’il est déjà
considéré comme criminel de guerre –, sont un cessez-le feu « impérial » construit
pour ne durer qu’avec la garantie impériale, sans qu’on puisse parler d’une paix.
Les Européens qui sont à l’origine de l’intervention impériale ont été écartés de la
médiation en force, avec une brutalité qu’on cherche ensuite à oublier dans les
chancelleries. L’utilisation de l’OTAN, comme société de services modulable,
montre en fait que l’Alliance n’est plus qu’un mot : les États-Unis n’ont plus
besoin d’alliés mais de troupes auxiliaires, et encore, dans certains cas seulement.
Guerre du Kosovo
La guerre du Kosovo est le deuxième palier du reconditionnement impérial
de l’alliance euro-américaine. Là, les États-Unis manquent d’alliés locaux à
terre. En effet, relayant tardivement l’hégémonie non violente de Rugova sur la
résistance albanaise, l’UCK n’est pas suffisamment forte pour fournir un appui
militaire à une stratégie opérationnelle surpuissante visant un effet global de préemption dissuasive.
Les Anglais ouvertement et les Français plus confidentiellement proposent aux
Américains une stratégie de dissuasion ou de prévention de l’action de nettoyage
ethnique en préparation. En envoyant au Kosovo des troupes opérationnelles
terrestres, on obligerait les forces militaires serbes à adopter une formation de
combat qui les rendrait vulnérables à la supériorité aérosatellitaire américaine et ne
leur permettrait pas d’entreprendre sans aucune entrave leur nettoyage ethnique.
Les États-Unis saisissent au contraire l’occasion pour manifester qu’ils n’ont
aucun besoin des troupes terrestres de leurs alliés et décident de bombarder la
Serbie, ce qui accélère le nettoyage ethnique et ne fournit aucune protection aux
Albanais, massacrés et déportés sans obstacle sérieux. Les troupes serbes se retirent précipitamment du jour où, localement obligées d’affronter l’UCK pour le
contrôle de la route du Monténégro, elles se concentrent et subissent des pertes
lourdes par bombardement moderne de haute précision. On aurait donc pu éviter
les horreurs de l’exode si les suggestions françaises et britanniques avaient été
adoptées. Les États-Unis ont préféré démontrer qu’on pouvait se passer des alliés
de l’OTAN dans la zone même où leurs intérêts sécuritaires et politiques étaient
les plus flagrants.
Là aussi, on peut parler d’une gestion impériale des conflits.
Entre la guerre de Bosnie et la guerre du Kosovo, l’action impériale est devenue un but en soi, car on ne peut pas dire, comme pour la guerre du Golfe, que la
région représente un enjeu économique mondial. Il y a donc eu création d’un intérêt impérial purement politico-militaire, ce qui est la première manifestation d’une
autonomie des objectifs militaires et stratégiques dans l’empire de l’après-guerre
froide. L’alliance militaire n’implique plus la convergence politique. Le refoulement de l’État trublion serbe est obtenu, en Bosnie comme au Kosovo, par la pure
action militaire d’auxiliaires ou d’alliés locaux, sans intervention opérationnelle
de l’Europe. La construction dans la zone d’une sorte de camp romain américain
symbolise cette emprise impériale directe. À partir de là, l’empire américain est
certes seul au monde à prétendre diriger le monde entier. Mais ce projet est encore
virtuel. Formellement, il est insupportable d’être un empire sans espace « barbare »
externe sur quoi exercer une emprise. Certes, il n’existe pas d’extérieur économique réel à l’emprise financière des marchés. Donc il faut bien ménager la survie
d’un extérieur militaire réel.
C’est à cette création qu’a servi l’expédition d’Asie centrale et de l’océan
Indien contre le régime taliban d’Afghanistan et le réseau Ben Laden.
Maîtriser l’Asie centrale
La riposte à l’attaque du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles du World
Trade Center et contre le Pentagone, par le réseau islamiste terroriste de Ben
Laden (Al Qaida) vient à point nommé pour donner à l’empire unique un ennemi
global qui échappe à une définition localisée et qui pourtant permet une localisation
de la puissance militaire impériale. Du point de vue stratégique, c’est l’invention
d’un ennemi global non géographique mais néanmoins « barbare externe » et localisable par des ports d’attache qui sont des États complices punissables. Cette
invention consolide ainsi une représentation du monde cohérente avec l’unification financière de l’empire mondial, d’une part, et, d’autre part, la présence partout d’un ennemi « extérieur » virtuel, non territorial, mais qui, néanmoins, est
bien obligé d’atterrir en plusieurs endroits. « Le terrorisme », c’est-à-dire le parti
du mal, est ubiquitaire, mais grâce à l’électronique il sera possible de pourchasser
et tuer partout ses complices, ses ports de relâche. Les îles de la Tortue de ces nouveaux pirates doivent être identifiées, étiquetées et ciblées. Mais sur quels critères
choisir les points de projection et de contrôle prioritaires ?
Dans la guerre contre Al Qaida, l’Afghanistan et le Pakistan sont maîtrisés
comme lieux d’atterrissage de l’ennemi global. On cherchera ensuite à le poursuivre ailleurs. Pour cet ennemi qui est composé (exactement dans la même forme
que les élites financières transnationales) de no land’s men naviguant sur des no
man’s lands électroniques et financiers, la liste des « ports » de relâche possibles
permet de ranger sur étagères un certain nombre de points d’interventions expéditionnaires et aérosatellitaires éventuelles. Les Philippines, l’Irak, la Corée du
Nord, l’Iran sont repris des listes, établies sous Clinton, d’ennemis « voyous »
(rogues states) ou proliférateurs nucléaires. L’Arabie Saoudite, qui pourtant est un
port d’attache financier de Ben Laden, est épargnée parce qu’elle est jugée maîtrisable par la monarchie (de même que le Pakistan était maîtrisable par l’armée, les
services spéciaux, le drug control). La maîtrise de cet espace, ou plutôt la
démonstration pratique de cette maîtrise, transforme l’Asie centrale en un
« golfe » créé dans l’espace aérosatellitaire – un peu comme on peut dire qu’un cas
d’espèce dûment jugé crée une loi en droit coutumier. Le contact du centre du
continent asiatique avec le no man’s land aérosatellitaire est fabriqué par l’expédition qui permet de séparer la Russie de la Chine et l’Asie continentale du golfe
Persique par une cicatrice (même si, au bout du pipe-line, la mer est nécessaire « à
l’ancienne » pour évacuer le pétrole).
Ces deux projections, dans les Balkans et en Asie centrale, permettent de dire
que les États-Unis s’intéressent à l’emprise militaire sur les zones interstitielles
des grandes civilisations. À l’échelle micro des Balkans, c’est la définition qu’on
peut donner à la Bosnie et à la Macédoine. À l’échelle macro, la zone pluriculturelle correspondante est formée par les républiques ex-soviétiques du Caucase et
d’Asie centrale.
Le bond en avant pour contrôler l’Asie centrale date de bien avant la guerre
d’Afghanistan. Il a été opéré méthodiquement par l’intermédiaire de l’acte fondateur OTAN-Russie ( 1994), qui donne aux États-Unis le droit de préparer, avec
l’accord des Russes, d’éventuelles interventions en cas de désordres internes ou
externes causés par les États voisins de la Fédération russe.
L’extension de l’imperium est institutionnalisée par les areas of responsibility
des grands commandements militaires américains. Au lendemain de la guerre
d’Afghanistan, on notera tout d’abord le fait que l’empire, par l’extension des
grands commandements de l’EUCOM et du CENTCOM, s’étend désormais à
toute l’Eurasie sauf la Chine et l’Inde. Le SOUTHCOM s’étend à toute l’Amérique
latine et le PACOM à tout l’océan Pacifique avec ses côtes, îles et presqu’îles
(ycompris l’Afrique et Madagascar...). L’Afrique de l’Ouest dépend du commandement naval atlantique.
Mais l’empire n’a encore rien proclamé de son avènement, en ce qui concerne
la Chine et l’Inde. Ces deux pays ne sont pas inclus dans l’imperium institutionnel, ils demeurent deux bulles extérieures, non englobées dans une des « zones de
responsabilité » sous revue. Il faut évidemment s’interroger sur cette exclusion
de deux des grands foyers de civilisation humaine. Laissant de côté plus de
2,3 milliards d’habitants, soit le tiers de l’humanité, l’empire américain se réserve
un extérieur militaire. Je ne parle pas ici de l’insertion de la Chine et de l’Inde
dans l’économie mondiale par les institutions ou les règlements commerciaux et
par la circulation des capitaux, mais du pouvoir impérial militaire proprement dit.
L’Europe unie face à la gestion unilatéraliste américaine :
la guerre contre le terrorisme et le listing des méchants
La notion de « guerre contre le terrorisme », énoncée à l’occasion de l’attentat
terroriste d’Al Qaida, a créé deux obligations aux États-Unis : rechercher plus que
jamais et hiérarchiser les acteurs terroristes présents dans les lieux d’affrontements violents qui prolifèrent, même si les actes terroristes locaux n’y ont jamais
pris pour cible les États-Unis; les disposer sur étagère, comme un libre marché
des terrorismes disponibles, donc d’ennemis désignables dont le statut peut évoluer
sur simple révision des commentaires attachés à la présence d’une organisation
sur la liste.
Le procédé du listing, déjà coutumier aux États-Unis, est toujours un instrument de communication entre l’exécutif, le Congrès, le Pentagone et les pays
alliés (et soumis). Cette liste est « réelle » non parce qu’elle est « légale » ou
« vraie », mais parce qu’elle est dressée en vue de définir une légitimité pour
certains financements et pour le recours à la force. C’est un instrument purement
unilatéraliste.
La nouveauté, qui a été acceptée dans l’indifférence par la Commission de
Bruxelles, c’est que les États-Unis ont convaincu l’Union européenne de faire
dresser, de son côté, une liste d’organisations terroristes. Les États-Unis et leurs
agents et sous-traitants en profitent ensuite dans les réunions, colloques et couloirs pour crier au scandale si la liste de l’Union européenne n’est pas la même
que celle de Washington. Outre qu’il s’agit d’une « contamination culturelle » et
donc d’un effet discret d’hégémonie, la différence substantielle la plus importante
tient au fait que la « liste » de l’Union européenne ne correspond à aucune législation fiscale ou militaire, à aucun mode de communication obligatoire entre les
pouvoirs traditionnels, constitutifs de la souveraineté en démocratie (exécutif,
législatif et judiciaire). En effet, l’Union européenne n’est pas un État fédéral et
n’a pas de Constitution réglant, au niveau européen, le pouvoir de décision en
matière de paix et de guerre. Le listing européen n’émane d’aucun pouvoir. C’est
un schéma postiche qui se transforme en un simple instrument de pression illégitime sur la décision encore souveraine des États. Les Américains protestent sans
cesse parce que la liste européenne se permet d’être différente de la leur. Elle
contient des terroristes palestiniens mais n’inclut toujours pas les FARC de
Colombie.
Tous les anciens ennemis des États-Unis se retrouvent sur l’étagère des terroristes de l’empire et peuvent désormais mériter une expédition ou un raid punitif.
Mais leurs « mérites paradigmatiques » sont inégaux. Cuba est devenu un has
been, l’Irak battu à plate couture ne peut être réchauffé que grâce à une « alerte au
terrorisme nucléaire », concept stéréotypé, produit expressément pour désigner
les proliférateurs potentiels (l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord) et dont sont exclus
les proliférateurs réels (Pakistan, Inde, Chine).
L’Irak, par son agression « classique » contre son voisin koweïtien, avait mérité
une coalition unitaire de l’ONU, groupant démocraties et dictatures. L’Afghanistan taliban est devenu pire que « voyou », en hébergeant Al Qaida, ce qui a permis
l’invention novatrice d’une agression globale en réseau. Tous deux ont été mis
« sur étagère » avec une bonne raison onusienne : leur rôle d’agresseur international au sens classique.
Mais on entre dans des options impériales complètement nouvelles, si le choix
des « terrorismes » ennemis et l’opportunité de leur écrasement sont définis unilatéralement et poussent à mettre fin aux processus de paix engagés sous Clinton
avec l’appui multilatéral du système international.
En effet, on quitte par là toute référence à la tradition des médiations et des
bons offices dans la solution des conflits locaux et toute référence à la légitimité
de l’ONU pour la décision d’intervention punitive.
Deux catastrophes dues à la simplification « antiterroriste »
La simplification américaine exigera que tous les « terrorismes » soient désignés comme tels et placés sur étagère, y compris ceux qui étaient théoriquement
traités par des « processus de paix » dans la phase antérieure. Dans cet abandon
des processus diplomatiques, comment préciser ce qui mérite d’être considéré
comme procédant de la militarisation de l’empire ?
On va examiner rapidement, à la lumière de la définition de la guerre globale
contre le terrorisme ordonnée par Bush avant la guerre contre les taliban, la
nature de deux crises locales qui ont vu récemment deux processus de paix se
transformer en processus de guerre asymétrique et qui revêtent une importance
globale en raison des enjeux qui s’y incarnent : le conflit israélo-palestinien et la
guerre de Colombie. On considère ainsi la Palestine et la Colombie, comme cas
d’école, comme lieux d’expérimentation pour la pensée militarisée de l’empire
américain post-guerre froide.
La Palestine est devenue le lieu type de l’effacement total du rôle de l’ONU.
Pour l’ONU, les violateurs de résolutions sont bien les Israéliens depuis plus de
trente ans et l’arrêt du processus de Madrid-Oslo aurait dû replonger Israël dans
l’illégitimité totale. L’Autorité palestinienne est désignée comme terroriste alors
que c’est l’armée israélienne, associée aux milices de colons, qui organise impunément la violation pointilleuse des résolutions de l’ONU et du droit international
humanitaire en soumettent les populations occupées à des mesures meurtrières
etdégradantes.
En Colombie, de même, la tendance actuelle du gouvernement Bush est de
désigner les guérillas comme « terroristes » après trois années de négociations
politiques, alors que les paramilitaires – qui agissent partout, comme tout le
monde le sait, en connivence avec certains éléments de l’armée colombienne –
constituent une organisation plus « narco » et plus terroriste que les FARC et
l’ELN
[3] : les paramilitaires (fédérés en « Autodéfenses unifiées de Colombie »)
sont auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité les plus atroces
(assassinats de masse, tortures, exécutions à la tronçonneuse, viols et mutilations).
En pure logique antiterroriste, on devrait, du moins, s’obliger à mettre sur la
liste-étagère les deux parties de ces conflits locaux. À la fois Sharon, ses services
spéciaux, les unités commandos spécialisées dans l’assassinat et les unités répressives de l’armée israélienne; et pas seulement les kamikazes palestiniens. En
Colombie, il est vrai, les guérillas et les paramilitaires figurent tous deux sur la
liste américaine, mais bien sûr pas l’armée colombienne. Son
articulation opérationnelle avec le paramilitarisme est pourtant à ce point enracinée dans les pratiques (avec l’appui tacite du commandement colombien et, plus grave encore, du
commandement américain du SOUTHCOM) qu’il est presque impossible de
supprimer cette connivence. Le choix comme camp ami de l’armée et des paramilitaires entraîne la Colombie dans la guerre totale. Au cours de la récente
campagne électorale, la pratique des assassinats ciblés (de syndicalistes et de militants des droits de l’homme) est restée totalement impunie tandis qu’un président
d’extrême droite au passé de compromission avec les mafias de la drogue rendait
impossible la distinction d’un camp du bien et d’un camp du mal. La mise en
œuvre du « plan Colombie » dans sa version américaine
[4] s’est déroulée avec la
participation de mercenaires américains, pilotes d’hélicoptères. Le nettoyage du
terrain, repoussant les FARC d’une partie du département, s’est faite ouvertement
avec l’appui des paramilitaires, qui sont des terroristes représentants directs des
mafieux de la drogue.
En Palestine, un appui américain unilatéral et constant est accordé au gouvernement et à l’armée israélienne, qui est autorisée à pratiquer toutes ses exactions
sans aucun obstacle réel venant des États-Unis. Avec l’appui actif des milices
paramilitaires des colons, les opérations de répression lancées contre le « terrorisme » du Mouvement de libération de la Palestine constituent des actions
terroristesqui aboutissent à un bien plus grand nombre de victimes civiles du côté
palestinien que du côté israélien.
Normalement, l’histoire, la sociologie, l’idéologie, la religion des acteurs des
deux champs de « bataille contre le terrorisme » de Colombie et Palestine constituent des facteurs et des enjeux si différents que l’idée de les comparer peut
paraître artificielle. Mais cette comparaison entre plusieurs champs de la lutte
terroriste/antiterroriste a été faite par les acteurs eux-mêmes. Elle est le fruit de la
construction, par les États-Unis, de la guerre contre le « terrorisme ». La simplification inhérente à ce comparatisme n’est pas le fait des chercheurs, car la comparaison globalisante entre petites guerres locales dérive tout à fait logiquement de
la nécessité de définir des camps globaux dans la guerre globale proclamée par
l’empire. Le camp des antiterroristes mondiaux contribue à définir un camp des
terroristes mondiaux. Dans la plupart des guerres internes dissymétriques, l’usage
du terrorisme est présent des deux côtés. Et pour des raisons locales (déplorables)
on est alors obligé, du côté américain, de recruter, pour le camp des « antiterroristes », des terroristes notoires ou néophytes, auteurs récidivistes ou improvisés
de crimes contre l’humanité.
Contre-feu européen ?
Depuis la fin de la guerre du Kosovo, Colombie et Palestine – ces deux points
chauds du globe – sont devenus des terrains d’affrontement paradigmatiques entre
les postures globales de l’Amérique et de l’Europe en matière de guerre et de paix
locale. Une représentation unilatéraliste de la guerre américaine est contenue dans
l’expression elle-même qui ne désigne aucun adversaire politico-stratégique identifié, mais seulement une stratégie opérationnelle du faible au fort, habituelle dans
les guerres de libération ou dans les guerres civiles. Le terrorisme des résistances
suscite normalement de la part de l’État soumis à cette forme de menace une réaction contre-terroriste tout aussi terroriste, car la répression « légale » s’accompagne
presque toujours de violations des droits de l’homme et de crimes contre l’humanité frappant la population civile. La guerre asymétrique débouche sur la terreur
réciproque. Le fait que les États-Unis se rangent dans un camp les oblige de toute
façon à admettre des méthodes terroristes d’engagement contre-terroriste.
Après une période de flou entre la guerre du Golfe et l’attentat d’Al Qaida, le
retour à une description manichéenne, c’est-à-dire dualiste, de l’état du monde
paraît une simplification dont les Américains ne peuvent pas se passer et qui promet des catastrophes et des guerres sans fin si on n’y porte pas remède. L’empire
américain (ou « global », ou « du capital », ou « occidental ») ne pourra devenir
légitime et traiter les causes des actes terroristes que s’il recherche la paix mondiale
par des actes économiques et politiques, au lieu d’inventer une guerre mondiale, de
s’autoriser toutes les expéditions militaires et de mépriser tant l’ONU que le droit.
La victoire sur les pauvres ou l’écrasement d’une ethnie par le massacre
tuent le marché et la démocratie
Toutefois, la principale contradiction interne de l’imperium n’est pas dans la
déshumanisation-automatisation de l’espace-temps où se déploie la visée létale.
Il y a une contradiction entre l’établissement d’un système global d’évaluation
d’enjeux essentiellement définis par des paramètres économiques et un imperium
qu’on refuse, par doctrine, de faire agir sur la société en amont de l’économie,
sauf à punir le monde s’il se rebiffe. En somme, au-delà des beaux discours, il faut
se poser les questions suivantes sur des expéditions militaires en coups de poing
d’Afghanistan et des Philippines, et sur les actions prévues contre l’Irak, (voire
demain la Corée, l’Iran, la Somalie, la Colombie, la Palestine): ces actions sont-elles conformes à des buts de mise en forme locale de l’économie, ou bien
obéissent-elles à des rationalités purement militaires, c’est-à-dire à des critères
militaristes qui échappent à la définition clausewitzienne de la guerre comme
continuation du politique; ou bien sont-elles réputées aboutir par la terreur et les
sanctions à une mise en forme du monde, sous menace de mort, selon quelque critère politique propre à l’après-guerre froide, qui servirait indirectement la globalisation économique néo-libérale ? Ou bien ces actions sont-elles motivées par un
mélange incohérent d’attaques impériales conquérantes (et attardées), de croisières destinées à montrer le pavillon des marines dans la tradition de la Navy, de
démonstrations techno-stratégiques futuristes mises en équation par l’Air Force et
de crétinerie politique à courte vue, le tout jaillissant de l’inculture spécifique au
personnel politique américain ? En somme, d’une improvisation composite sans
réalité stratégique, qui proclame – en termes logistiques plutôt qu’opérationnels –
la supériorité sur tout ennemi possible, réel ou virtuel, et qui produit de ce fait des
conduites incohérentes et expérimentales proprement infantiles ?
Voilà qui est encore difficile à établir.
La question peut et doit être posée sérieusement parce que la « guerre mondiale » déclarée contre le « terrorisme » à la suite de l’attentat du 11 septembre
2001 ne désigne pas un ennemi politique, mais une forme de violence politique, le
terrorisme, qui a toujours caractérisé la lutte des faibles contre les forts, dans tous
les combats asymétriques, en particulier dans les luttes de libération nationales.
Mon propos n’est évidemment pas de « justifier le terrorisme » sur le plan éthique.
Chacun conçoit que c’est un crime de tuer des innocents pour faire peur aux coupables. Mais mon but est de décrire sur le plan historique et stratégique ce qu’on
appelle terrorisme.
La déclaration de guerre contre une forme de guerre, plutôt que contre un
ennemi, peut être décrite comme une préemption tardive (c’est-à-dire une réaction
précoce) contre des formes de luttes qui sont suscitées (provoquées, rendues
fatales) par la posture stratégique globale « antiterroriste » elle-même. Cette posture conduit l’empire américain à ne chercher d’aucune manière à compenser par
de nouveaux types de régulation la dérégulation catastrophique qu’il impose au
monde sous le nom de globalisation néo-libérale. Tout au plus, dans des discours
de mars 2002, le président Bush prévoit-il un accroissement de l’aide caritative.
Échapper par des paix locales à l’autodestruction expérimentale de l’empire
Une définition comparatiste des actions en sous-traitance, dans les conflits
asymétriques, remplaçant les processus de paix, se déduit de nombreuses publications américaines qui n’ont rien de secret. Cela devrait faire réfléchir l’Union
européenne, mais aussi les acteurs armés colombiens et israéliens, sur le sort
terrible qui guette les nations (colombienne, israélienne, palestinienne) en cas
d’intervention active des États-Unis poussés à agir sur les symptômes plutôt qu’à
aborder le traitement des causes. Des États-Unis considérant tous les développements locaux comme des éléments expérimentaux intéressants pour leur grande
stratégie. Certainement, de grandes destructions et de grands massacres sont à prévoir du fait de la recomposition par les États-Unis d’une représentation fantasmée
des ennemis globaux de l’empire virtuel, à une échelle que ne justifierait pas
l’examen attentif des conditions spécifiques locales et la conviction qu’une solution pacifique pourrait y être trouvée.
Certains des acteurs politiques, militaires et économiques locaux, actuellement
engagés à la légère dans une alliance trouble et virtuellement sanglante, dans
l’espoir d’une guerre victorieuse « à l’ancienne » appuyée par les États-Unis,
pourraient y réfléchir à deux fois et redevenir des adeptes d’un « patriotisme de la
survie », proche de l’amour du pays et de la recherche de la paix à tout prix. En
acceptant les rôles de sous-traitance expérimentale au service de la guerre globale,
les armées d’Israël ou de Colombie pourraient en effet devenir les destructeurs de
leur propre pays et les plonger dans la faillite absolue et l’abolition de la démocratie.
La réforme de l’État sioniste israélien et la réforme de l’État oligarchique
colombien sont évidemment nécessaires pour éviter que l’expérience destructive
sans fin politique aboutisse à transformer un processus de paix local en processus
de guerre globale. C’est le retour au modèle du « processus de paix local » que
l’Union européenne tente de mettre en forme sur la terre colombienne comme sur
la terre palestinienne, mais sans aucun succès jusqu’à maintenant. Les États-Unis
interviennent dans l’autre sens, d’autant que, depuis l’attentat du 11 septembre
2001, ils paraissent guéris de leur désir de guerre zéro-mort.
En tant que Français, nous savons très bien que de Gaulle a été responsable du
passage à la guerre totale en Algérie et que les blessures et les destructions
causées pour remporter la « victoire » sur une révolte populaire justifiée n’aboutissent jamais à une victoire politique, surtout si la victoire recherchée n’est pas politique, mais purement symptomatique. De Gaulle a compris, après avoir vaincu
militairement le FLN, qu’il ne pouvait le vaincre politiquement. Mais l’Algérie
d’aujourd’hui souffre encore des séquelles de ce passage atroce par la guerre
totale. Sans doute n’évitera-t-on le passage par la guerre totale que si l’intromission
de l’Europe, actuellement porteuse de critères politiques et de principes pacifiques
très différents de ceux des États-Unis, s’affirme avec beaucoup plus d’énergie.
Mais si cet autre modèle ne s’impose pas d’urgence dans les cas qui se présentent aujourd’hui, la généralisation de sanglants processus de faillite risque de
transformer prochainement le monde entier en une série de zones de massacres.
Ce passage au massacre global fut théoriquement prévu dans la culture du Pentagone, bien avant l’attentat de Ben Laden. On peut reprocher beaucoup de choses
au pouvoir américain mais pas l’hypocrisie militaire, car cette perspective a été
parfaitement décrite dans des écrits militaires prospectifs, qui prennent en compte,
sans se voiler la face, l’existence d’une augmentation insupportable de l’écart
entre extrême richesse et extrême pauvreté, et donc le caractère fatal d’une révolte
devant cette conséquence des dérégulations néo-libérales, révolte à laquelle on
devra s’opposer par des massacres. Ces scénarios prospectifs rejoignent ceux
d’Attac et d’autres mouvements antiglobalistes
[5].
À l’inverse, il conviendrait de s’orienter vers une forme de projet social permettant la mise en ordre des marchés, leur stratification ou hiérarchisation à
l’échelle globale, de même que naguère la hiérarchisation des marchés pouvait
être pensée et organisée à l’échelle de chaque nation. Faute de quoi, ce qui se dessine dans ce domaine est extrêmement réactionnaire. La reconstitution d’une
noblesse mondiale et l’arrangement, par une sorte de fascisme global, se traduiraient en stratification de castes de consommation avec, à la base de la pyramide,
une zone de massacres des « pauvres inutilisables ou
desechables
[6] » : prostitués,
enfants des rues, drogués mendiants et parias, camps de personnes déplacées, hors
des zones de nettoyage social, plutôt que de nettoyage ethnique (même si parfois
le nettoyage social prenait, comme en Israël, la figure du nettoyage ethnique).
La soumission sans protection n’engendre pas de souveraineté démocratique
La question de savoir si l’empire est virtuel ou réel se pose donc en raison du
refus de prise en charge du monde soumis. Une soumission sans protection
engendre-t-elle de la souveraineté ? La réponse de Hobbes (de Canetti, de Carl
Schmitt, etc.) est « non ! ». L’empire par sa globalité et sa non-prise en charge des
vaincus est un empire qui n’est souverain que par la menace de mort, non par la
promesse de vie.
Comme le but de l’empire globaliste néo-libéral est de créer des marchés
intenses, sources de profits croissants, il faut bien que ces marchés soient fondés
sur le désir de consommation des êtres vivants. Rares sont les cas où l’intensité
des profits est durablement liée à la mort. L’extension des cimetières et les
dépenses des obsèques n’en portent pas la promesse. Moins invraisemblable, la
liaison de quelques marchés spéculatifs avec l’accroissement de la menace de
mort est pourtant peu conforme avec l’idée d’une croissance globale des profits.
L’extension des marchés dans le monde entier grâce à la dérégulation néo-libérale est bien un acte de foi. Mais ce qu’on observe, c’est l’effondrement des
marchés de consommation populaires sous l’effet de cette dérégulation qui réduit
les salaires et multiplie les revenus au-dessous du niveau de la pauvreté.
Comme au Moyen Âge les tournois, au XVIIIe siècle le jeu, au XIXe siècle les
Bourses, les marchés financiers d’aujourd’hui assurent la circulation des fortunes
et la concentration des forces financières, non leur expansion. La fréquente baisse
des revenus des pauvres oblige à compter sur la consommation des riches pour
maintenir la croissance. Mais il y a des limites à la consommation de luxe. D’où la
tendance à rechercher partout des effets de niche, des gisements exploitables de
main-d’œuvre pour des formes nouvelles de prostitution ou de drogues, comme
pour l’intensification des marchés de classes moyennes émergentes, tous moyens
de « faire de la cavalerie » avec les gisements de consommateurs. Cependant, à
chaque instant une crise peut éclater presque n’importe où et fonder localement un
désespoir qui suscitera des révoltes indifférentes aux marchés financiers. Le sort
de l’Argentine nous donne une idée de cette étrangeté nouvelle qui pointe à l’horizon
du possible. On ne pourra apaiser de tels spasmes que par la répression de masse,
à condition que les armées locales s’y prêtent. La réponse à la répression de masse
ou à l’effondrement sociétal total ne pourra être que suicidaire et terroriste. La
guerre déclarée contre le terrorisme n’est donc pas une guerre dissuasive mais
punitive. Elle ne s’attaque nullement aux causes du terrorisme, tant que la dérégulation générale des fonctions souveraines de protection sociale reste le fondement
même de l’empire.
C’est dans ce sens que l’empire, par sa pratique militarisée de répression des
symptômes violents, n’est que virtuel : il ne peut remporter de victoire aboutissant
à une paix. Il n’y a pas de victoire économique qui puisse être remportée contre la
révolte des pauvres sans massacres constants contraires à la consommation de
masse ou sans une redistribution qui serait une victoire des exclus. L’empire dans
sa forme actuelle, même s’il gagne toutes ses petites guerres, ne sera pas victorieux, même potentiellement.
[*]
Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.
[1]
Une fois le monde conquis et unifié, le Christ peut venir. Relevant les signes de la légitimité conjointe et disjointe du Christ et de l’empire, Dante remarque (Monarchie II, XI, 6) que le
Christ est né dans la crèche à Bethléem parce qu’il n’y avait plus de place dans les auberges à
cause de l’afflux dû au recensement ordonné par l’empereur (Luc 2,1): « Le Christ voulut naître
de la Vierge mère sous l’édit [de recensement] de l’autorité romaine pour que, dans cet unique
dénombrement du genre humain, le fils de Dieu fait homme fût dénombré comme homme. »
[2]
Le 21 septembre 1993, le National Security Adviser du président Clinton proclame, à la
John Hopkins University, l’avènement du nouveau paradigme. IHT, 24 septembre 1993. Alain
JOXE,
L’Empire du chaos, La Découverte, Paris, 2002, p. 107
sq.
[3]
Les FARC sont les Forces armées de Colombie. L’ELN est l’acronyme espagnol de
l’Armée de libération nationale.
[4]
C’est-à-dire le plan de la fumigation chimique menée, au cours des deux dernières
années, dans le Putumayo.
[5]
PETERS, « Constant Conflict »,
Parameters, septembre 1997. Susan George, le rapport
Lugano.
[6]
En espagnol, on dit
desechables, c’est-à-dire jetables.