2003
Hérodote
La mondialisation des religions, toujours recommencée ?
François Thual
[*]
La mondialisation des religions n’est pas douteuse, si l’on entend par là que le
catholicisme et le protestantisme se répandent de par le monde, tout comme l’islam
et même le bouddhisme; le judaïsme fait de même à son échelle propre, tandis
que, bon gré mal gré, l’hindouisme déborde vers divers continents. Mais cette
mondialisation est de rythme et de forme très variables d’une religion à l’autre.
Elle s’est parfois amorcée au sein des plus vastes empires anciens, mais elle n’a
pas toujours été scandée par les flux et reflux de ceux-ci. Souvent aussi, elle s’est
propagée au long des itinéraires du commerce lointain. Néanmoins, depuis le
XV
e siècle européen, ses liens avec le bâti d’une économie mondiale unifiée n’ont
pas été particulièrement serrés. Autrement dit, les expansions religieuses des derniers siècles ne participent pas directement de la mondialisation généralisée,
aujourd’hui imputée à l’action combinée de quelques moteurs techniques, économiques et politiques. Elles sont certes influencées par les transformations massives que ces moteurs provoquent, mais elles ont néanmoins leurs dynamismes
propres qu’il convient de mettre en lumière. Les systèmes
[1] religieux sont, en
effet, déchirés par des discordes doctrinales (jadis dénommées « hérésies ») et par
des désaccords organisationnels (générateurs de « sectes »), deux mouvements qui
le plus souvent s’entretiennent l’un l’autre, non sans être corrélés de diverses
façons avec les crises sociales de toute sorte, le tout devant être démêlé cas par cas.
Avant d’en venir aux siècles les plus récents, il convient de rappeler les principaux effets en longue durée des « hérésies » anciennes et la persistance de
« sectes » finalement enflées en confessions nouvelles, car ils continuent de peser
sur la mondialisation religieuse de ce temps.
Les cinq grandes familles religieuses actuelles
[2] se sont construites sur le terreau
universel de l’animisme des religions « primitives », c’est-à-dire premières. Un
exemple de ce phénomène est fourni par ce que Léon Vandermeersch avait appelé
le monde sinisé. Dans cet espace qui comprend la Chine, le Japon et les Corées,
ainsi que les substrats de peuplement très anciens en Asie centrale, le mariage de
cultes archaïques et des religions qui s’y sont surimposées demeure bien apparent.
Excepté le cas du shinto au Japon, les religions ne sont pas organisées administrativement et ne disposent pas d’un clergé : monastères, sectes, écoles et autres lieux
traditionnels de culte sont les supports de pratiques religieuses d’une grande
diversité dans lesquelles la famille a souvent un rôle central à jouer. Cet exemple
d’une restructuration de messages religieux à partir de cultes qui divinisaient les
forces de la nature, en leur adjoignant une sacralisation de l’autorité familiale et
du clan, puis de la hiérarchie des pouvoirs, constitue une caractéristique intéressante, une survie par hybridationsà partir de souches fort anciennes.
Au-delà d’un animisme qui semble avoir été le lot d’une grande partie de
l’humanité, les premières constructions religieuses qui ont pris leur essor ont
ensuite continué de se diversifier, donnant ainsi l’image d’une arborescence de
doctrines et de structures organisationnelles déployées dans l’espace et le temps à
partir de « souches » premières. Autrement dit, il n’y a pas de progression linéaire
dans le devenir des religions. Un bel exemple en est donné par l’hindouisme, qui,
durant l’Antiquité, est sorti de son berceau, en Inde, pour se répandre en Asie du
Sud-Est et dans l’Indonésie actuelle. La plupart des royaumes hindouisés de cette
Asie ont, par la suite, été convertis soit au bouddhisme, soit à l’islam. De fait, il ne
semble pas y avoir d’accumulation irréversible dans le domaine religieux.
La diffusion d’une religion obéit à des phénomènes sociologiques complexes
et pas tous répertoriés. Ainsi, la formation du bouddhisme par une scission à partir
de l’hindouisme, puis son expansion vers l’ouest, c’est-à-dire vers des régions
aujourd’hui islamisées comme le Cachemire, est-elle due à des causes politiques
ou économiques ? Il est difficile de se prononcer sur ce sujet. Le fait est, cependant, que le bouddhisme a connu une territorialisation mouvementée. Des régions
ont été entièrement perdues, telles les façades occidentales du monde indien, alors
que de nouvelles acquisitions, comme celles du Tibet, de la Mongolie et du Japon,
étaient gagnées par ailleurs. Encore faut-il rappeler qu’il se passe mille ans entre
la prédication du Bouddha, au pied de l’Himalaya, et l’arrivée de son message
dans l’archipel nippon.
Branche dissidente du judaïsme, la religion chrétienne a été dédaignée ou
persécutée pendant ses premiers siècles, puis s’est épanouie dans l’Empire
romain, après le ralliement de l’empereur Constantin. Mais, bien avant la rupture, au XIe siècle, entre l’Église d’Orient et l’Église d’Occident, il existait déjà
plusieurs Églises chrétiennes, qu’elles soient nées dans l’Empire romain (coptes,
arméniennes et syriaques) ou qu’à la façon des Églises nestoriennes elles se soient
propagées pendant mille ans au long de la route de la Soie, de la Perse jusqu’à
laChine.
Un autre exemple d’universalisation, qui n’est pas sans préfigurer la mondialisation moderne, est celui de l’islam. « Dans sa première grandeur », pour
reprendre le titre du livre de Maurice Lombard
[3], la propagation de cette nouvelle
foi surgie du Hedjaz s’est opérée par captation de routes commerciales établies
depuis la plus haute Antiquité. Nonobstant les scissions provoquées par la succession de Mahomet, cette re-totalisation socio-économique a rapidement porté
l’islam guerrier, à travers l’Empire byzantin et l’Empire perse, vers le bassin
méditerranéen, jusqu’aux portes du monde occidental. Le bassin pontique et le
monde irano-indien ont également été atteints avant que l’islam reprenne une
course plus pacifique, au long de routes commerciales de l’océan Indien.
Aux origines de l’actuelle mondialisation des religions
En effet, alors que ses limites occidentales sont quasiment stabilisées, avec
l’Empire ottoman et le royaume marocain, l’islam continue de poursuivre aux XVe
et XVIe siècles son expansion commercialo-religieuse en Asie et sur la côte orientale de l’Afrique. Il partage le contrôle de l’océan Indien avec les navigateurs
indiens, malais et, pour un temps, chinois, sans heurts graves avec les États ou les
religions installés sur son pourtour. Cependant, c’est l’époque où les Portugais et
les Espagnols, bientôt suivis par plusieurs autres nations, débordent de leur
Europe vers les contours occidentaux de l’Afrique, s’emparent des Amériques et
débouchent finalement dans l’océan Indien où, du XVIIe au premier XXe siècle, leur
présence ne cessera de se renforcer impérieusement. Ces nouveaux venus emportent dans leurs bagages toutes les variantes religieuses de la chrétienté, et les États
qu’ils construisent ou conquièrent sont équipés de robustes Églises catholiques,
toutes les fois que leurs souverains relèvent de cette confession.
Le mouvement par lequel ces religions débordent de leurs espaces déjà acquis
se poursuivra par une expansion géographique qui les fait essaimer à la surface du
globe. Il est évidemment corrélé avec d’autres processus historiques, dont
l’ensemble conduit à la colonisation européenne de différents continents. Dans ce
contexte, le christianisme européen est propagé aux Amériques, en Afrique, en
Asie et en Océanie par une série de missions et d’évangélisations successives dont
les plus violentes sont pratiquées, pendant deux siècles, dans l’Amérique espagnole. Ce mouvement, que Pierre Chaunu
[4] avait appelé en son temps « le désenclavement planétaire de l’Occident », est en fait la prime expansion coloniale de
quelques pays européens. Il aura pour effet de dilater dans le monde presque entier
un christianisme européen, lui-même déjà divisé. En effet, avant son expansion
mondiale, le christianisme occidental, qui était séparé du christianisme oriental
depuis le schisme de 1054, s’était ensuite scindé entre un catholicisme et un protestantisme, ce dernier se déployant lui-même en toute une série de confessions.
Ainsi, c’est d’une Europe politiquement et religieusement plurielle que part la
vague de christianisation du monde.
Plus tardif, un second facteur renforcera la mondialisation religieuse de source
européenne, lorsque l’émigration d’origine économique ou politique prendra de
l’ampleur. À partir du milieu du XIXe siècle, elle transporte à des milliers de kilomètres de chez elles des populations parfois importantes, dont les langues et les
coutumes sont diverses, mais qui n’auront souvent, comme système de référence
commun, que leur religion, rempart de leur solidarité et parfois moyen de conserver leur identité d’origine.
L’expansion des religions, due à la dilatation impériale des puissances européennes à partir du XVIe siècle, peut être mesurée par quelques chiffres significatifs
qui aident à comprendre l’essor puis le déclin relatif du christianisme au cours des
cinq cents dernières années.
ESSOR ET DÉCLIN DE LA CHRÉTIENTÉ
(toutes dénominations confondues)
Au début du XVIe siècle
En 1800
En 1900
En 1980
En 2000
Population mondiale
Environ 426 millions
Environ 954 millions
Évaluée à 1,65 milliard
4,5 milliards
6 milliards
% des chrétiens
19%
23%
35%
Environ 33%
Environ 23%
Au XVI
e siècle, les chrétiens, quelle que soit leur dénomination, représentent
19 % des 426 millions d’habitants de la planète
[5]. Ensuite, leur effectif absolu et
relatif ne cessera de croître jusqu’au milieu du XX
e siècle. Enfin, au cours des dernières décennies de ce siècle, le poids de la chrétienté dans la population mondiale
commencera de se réduire, non par raréfaction des chrétiens, mais parce que la
croissance démographique globale est nettement plus forte dans les régions non
christianisées que dans celles où les Églises chrétiennes sont établies.
Parmi les puissances européennes responsables de l’expansion du christianisme, il faut inclure la Russie. En s’étendant vers le Pacifique, l’Empire russe
porte l’Église orthodoxe jusqu’en Chine, en Corée et au Japon, où elle survit
encore. Néanmoins, la diffusion principale est celle du catholicisme porté par le
Portugal et surtout l’Espagne, dès les XVIIe et XVIIIe siècles. Puis, plus tard, elle se
poursuivra plus modestement par les soins de la France, principalement en
Afrique noire.
Les missions catholiques en Océanie seront plus tardives encore, car elles
répondront, au XIX
e siècle, au développement du protestantisme dans bon nombre
d’archipels de cette région du monde. Plus hâtive, la principale contribution du
protestantisme à la mondialisation du christianisme aura été l’effet de la colonisation anglaise
[6], qui amènera l’anglicanisme et ses dissidences puritaines à s’installer
en Amérique du Nord et à former la matrice confessionnelle d’où sortiront la plupart des cultes des États-Unis. Le protestantisme s’est aussi répandu en Afrique, à
travers les colonisations anglaise et allemande, voire française. En Asie, enfin, le
catholicisme réussira à constituer un certain nombre de bastions qui tiennent
encore de nos jours, grâce notamment aux missions espagnoles installées aux
Philippines et en Indochine et aux missions françaises présentes en Indochine et
en Chine.
L’expansion des religions chrétiennes, comme conséquence de la colonisation,
a pour contrecoup le désenclavement – ou le foisonnement – d’autres religions.
Cet aspect moins connu a été favorisé par la transformation des formes d’exploitation économique, marquée notamment par l’abolition de l’esclavage au cours du
XIXe siècle. Ainsi, dans le cadre de la colonisation britannique, la lutte précoce de
Londres contre les diverses formes d’esclavage a conduit les administrations
coloniales à remplacer l’ancien approvisionnement en esclaves des plantations de
l’empire britannique – qu’elles fussent en Asie, en Afrique ou aux Amériques – par
une émigration de travailleurs, organisée le plus souvent depuis l’Inde britannique.
Ce mouvement est à l’origine de la présence en Afrique, dans le bassin de la
Caraïbe et dans les autres régions où la colonisation britannique avait répandu les
plantations, de nombreuses communautés d’Indiens, de religion généralement
hindouiste mais aussi islamique. Le désenclavement de l’hindouisme forme un
paradoxe intéressant, puisque l’hindouisme est une religion fermée : on ne peut
pas devenir hindou, on ne peut l’être que par naissance. Cette restriction n’a pas
empêché la colonisation de sortir l’hindouisme de son berceau naturel et de le
projeter aux quatre coins du monde par les voies de l’expansion économique,
illustrant ainsi le fait que la fermeture sociale d’une religion n’est pas contradictoire avec sa mobilité géographique. Aujourd’hui encore, l’hindouisme demeure
une religion non prosélyte.
Pour revenir à l’extension du domaine musulman, celle-ci s’est opérée de façon
différente de celle du christianisme. L’islam qui continuait de progresser autour de
l’océan Indien a finalement été rattrapé par la colonisation européenne, qui, de
proche en proche, s’est emparée de toutes les zones où il avait proliféré. Au début
du XXe siècle, la seule exception à cet égard était celle de l’Empire ottoman, puissance chancelante dont la modernisation, en Turquie, allait bientôt s’accompagner, sous la direction d’Ataturk, par une violente réaction laïque. Néanmoins,
l’islamisation que la colonisation européenne a ralentie, mais non refoulée, a pris
ensuite un élan nouveau qui l’a conduite à se mondialiser sur un rythme différent
de celui du christianisme. En effet, c’est l’explosion démographique du tiers
monde qui explique principalement l’expansion numérique de l’islam au cours du
XXe siècle, cependant qu’une dynamique de conversion se poursuivait dans de
nombreuses régions de la planète islamisées depuis seulement deux ou trois
siècles. Tel est le cas du Caucase, de l’Indonésie actuelle et aussi de l’Afrique,
où l’islam a progressé à travers brousses et savanes durant la première partie du
XXe siècle, pour se développer ensuite à partir des agglomérations urbaines de
ce continent.
ESSOR DE L’ISLAM AU XXe SIÈCLE
(toutes dénominations confondues)
1900
1950
1960
2000
Population mondiale
Évaluée à 1,65 milliard
3,90 milliards
4,45 milliards
6 milliards
Effectif et% des musulmans
200 millions 12%
400 millions 10%
430 millions 10%
1,4 milliard 23%
Bref, l’expansion de l’islam n’est pas un phénomène linéaire. Au XIXe siècle,
des millions de musulmans ont dû quitter les Balkans et le Caucase en raison du
recul de la domination ottomane. De même, si l’on regarde aujourd’hui la nouvelle islamisation de la Corne de l’Afrique et des grands centres urbains africains,
due à l’initiative des fondations musulmanes de l’Arabie Saoudite et des pétromonarchies du Golfe, force est de constater que les phénomènes politico-sociologiques
jouent un rôle majeur dans cette troisième islamisation. À l’heure de la décolonisation, l’islam a bénéficié d’un élan additionnel du fait des besoins de maind’œuvre de l’Europe. Ainsi, une dizaine de millions de musulmans venus du
monde arabe, de la Turquie, de l’Afrique subsaharienne et du sous-continent
indien se sont installés dans l’ensemble de l’Europe. Les destinations de ces
importantes communautés musulmanes font écho aux liens coloniaux de naguère :
Maghrébins et autres Africains en France et dans les pays voisins, Indiens au
Royaume-Uni, etc. Même la fixation majoritaire des Turcs en Allemagne rappelle
les liens qui, sans mûrir sous une forme coloniale, furent néanmoins tissés entre
ces deux pays à l’apogée de la colonisation. Les émigrations dues à l’exil politique (émigrations iranienne et afghane) ne relèvent pas des besoins de maind’œuvre, dont l’apogée fut atteinte au cours des années 1970, mais ont suivi des
courants analogues.
Dans ce même ordre d’idées, une émigration d’origine politique explique la
présence de nombreuses communautés bouddhiques en Europe et en Amérique,
où elles se sont installées à la suite des guerres d’Indochine et des autres désordres
qui ont affecté l’Asie. Dans ce cas précis, l’expansion a été renforcée par la
conversion de nombreux Occidentaux aux différentes formes de bouddhisme.
Lafascination intellectuelle pour le bouddhisme, liée à la présence de centaines de
milliers d’Asiatiques, a fait qu’aujourd’hui la communauté bouddhiste atteint un
chiffre important dans un pays comme la France
[7].
Au total, la mondialisation des religions au cours des tout derniers siècles a été,
en général, un phénomène induit par des causes extra-religieuses, même si les
appareils religieux, agissant en tant qu’organisations sociales et administratives,
ont emboîté le pas aux mouvements sociologiques créés et conditionnés par
d’autres forces que leur action propre. Le flux et le reflux politiques des empires
coloniaux ont redessiné la configuration générale des religions mondiales expansives, entraînant des émigrations, volontaires ou non, qui ont amené des peuples
très différents à vivre loin de chez eux. Un exemple d’apparence surprenante
illustre remarquablement ce brassage à l’échelle du monde : celui du Surinam, ex-Guyane hollandaise, où les Indonésiens jugés trop favorables à la Hollande ont dû
se réfugier dans les années 1950, rejoignant ainsi des contingents de maind’œuvre transportés jusque-là après l’abrogation de l’esclavage, double mouvement qui a formé un État majoritairement musulman au cœur d’une Amérique du
Sud profondément catholique.
Toutes les religions semblent ainsi avoir été happées successivement par l’expansion coloniale, puis par la décolonisation, ce qui a provoqué une mondialisation
involontaire de leur implantation, conditionnée et accélérée en permanence par
l’histoire politique et économique, c’est-à-dire par des causes non religieuses.
Un phénomène analogue se retrouve dans le cas du judaïsme, religion qui a
subi le plus de mutations démographiques et géographiques depuis deux cents ans,
alors qu’elle avait déjà accumulé maintes expériences tragiques au cours des millénaires précédents. La comparaison des peuplements juifs au début du XIX
e siècle et
au début du XXI
e siècle le montre aisément. Il y a deux siècles, la masse des populations juives vivait en Europe orientale, dans les pays musulmans du Maghreb et
du Moyen-Orient, dans l’Empire ottoman et l’empire perse. Deux cents ans plus
tard, sur les 14 millions de juifs comptabilisés par les organisations juives
[8],
on constate qu’environ 6,5 millions vivent aux Amériques (États-Unis, Canada,
Argentine, Brésil), presque 5 millions en Israël, 1 million en Europe occidentale
et 1 million dans la partie occidentale de la CEI (Russie, Ukraine, Biélorussie,
etc.). L’extermination pratiquée durant la Seconde Guerre mondiale et le départ
des juifs du monde arabe après 1948 n’expliquent pas à eux seuls ces transformations d’un paysage mondial qui a également été façonné par de grandes scansions
économiques et politiques. La polarisation du monde juif contemporain en deux
grandes structures, l’une en Amérique du Nord, l’autre au Proche-Orient, en
Israël, s’explique dans le premier cas par l’émigration, au XIX
e siècle, de populations fuyant la misère économique et les persécutions politiques de la Russie et de
l’Europe orientale. La création du pôle formé par l’État hébreu découle, pour sa
part, du croisement de plusieurs choix politiques : ceux des États subordonnés ou
complices de l’Allemagne hitlérienne lors du génocide européen; celui des
Nations unies ratifiant, en 1948, la création de l’État d’Israël; et celui, enfin, de
cette partie du monde juif qui a accepté le passage d’une définition confessionnelle à une définition nationale conforme à la formule prônée par le sionisme
dès la fin du XIX
e siècle. Dans toute sa dramatique singularité, l’évolution de la
géographie juive depuis deux cents ans conforte l’idée que la mondialisation des
religions est, en général, imputable à des phénomènes extra-religieux.
Les religions entre universalité et fragmentation
L’essaimage planétaire des religions induit par la mondialisation a-t-il favorisé
l’homogénéisation des espaces religieux et des croyances, ou au contraire a-t-il
permis à l’émiettement des religions de se poursuivre, voire de se renforcer ? La
réponse n’est pas douteuse, car leur morcellement s’est visiblement accru depuis
deux cents ans. Cas par cas, on peut expliquer cette tendance, soit par des contestations doctrinales, soit par des disputes en matière d’organisation, ou encore par
la dialectique de ces deux facteurs. Les schismes administratifs aboutissent à une
redéfinition doctrinale, et les mutations doctrinales débouchent sur des restructurations des appareils religieux. La mondialisation des religions ne les a pas disloquées, mais elle a accéléré leur multiplication, ne serait-ce qu’en raison des
modifications survenues dans les conditions de vie de leurs fidèles. Néanmoins,
cette même mondialisation n’a marginalisé ni les organisations religieuses, ni les
sentiments religieux. Elle a plutôt engendré de nouvelles problématiques, liées
à l’émigration, à la colonisation et aux conversions de masse. En ce sens, elle a
complexifié les espaces religieux traditionnels, en favorisant l’émergence de nouveaux courants et de nouvelles structures organisationnelles et doctrinales.
S’agissant du monde chrétien, il convient de commencer par le catholicisme,
religion qui est à la fois la plus universalisée et la plus unie quant à la doctrine et à
l’organisation. La préservation de son unité a été rendue possible par deux phénomènes d’apparence contradictoire : la centralisation romaine croissante et l’utilisation très souple des ordres monastiques. En effet, depuis 1870, date du premier
concile du Vatican
[9], le pape a accentué son autorité sur l’« administration
centrale » de l’Église que forment la Curie et le Collège des cardinaux et sur les
« services extérieurs » qui comprennent, en 2002, les diocèses et leurs 490 évêques.
À cet égard, il y aurait un parallèle à établir entre ce renforcement et la perte des
États du pape au XIX
e siècle : la déterritorialisation du pouvoir pontifical semble
avoir été compensée par un contrôle renforcé du réseau mondial des Églises. Cette
recentralisation a évidemment été favorisée par le développement des communications et des échanges, du télégraphe à l’Internet et du rail à l’avion. Parallèlement, l’Église catholique a continué de gérer les obstacles résultant des différences
sociales, ethniques et linguistiques, parmi des fidèles dont l’effectif s’est accru.
Pour ce faire, elle a utilisé des moyens expérimentés de longue date : la création
d’ordres monastiques, masculins ou féminins, missionnaires ou non, tels les
Jésuites, les Maristes, etc.
Les nombreux ordres monastiques qui existent aujourd’hui rassemblent environ
250 000 personnes dans le monde entier. Ce sont autant de réponses adaptées à la
gestion de particularismes sociologiques ou géopolitiques, dans le souci de maintenir l’unité d’un ensemble mondial. Le système des ordres et des congrégations
permet un fonctionnement mondial décentré, capable d’encadrer la diversité des
situations religieuses. Aussi relative soit-elle, cette décentralisation permet néanmoins de dynamiser la propagation de la foi, sans remettre en cause la centralité
romaine et la monarchie absolue du pape, chef élu
[10] du plus grand espace religieux organisé du monde.
L’ampleur de la mondialisation du christianisme
[11] est confirmée par le tableau
ci-après.
NOMBRE DES LANGUES DANS LESQUELLES L’ÉVANGILE EST TRADUIT
1750 1815 1850 1900 1950 1970 1975 1980 2000
60 86 250 537 1052 1490 1630 1811 1950
Vingt siècles après la prédication du Christ en araméen, les 1950 langues dans
lesquelles l’Évangile a été traduit témoignent d’une façon irréfragable de la mondialisation du christianisme
[12].
Plus concrètement, on peut décrire la vaste famille des religions chrétiennes au
moyen de quelques données extraites de l’Encyclopédie britannique des religions.
Celle-ci dénombre environ deux millions de lieux du culte relevant de 15000 structures de base définies, à la fois, par leur aire géographique et par leur mode d’organisation. En somme, on peut considérer ces structures de base comme autant de
« dénominations », telles l’Église catholique de France ou l’Église évangélique
d’Allemagne, ou encore l’Église orthodoxe de Roumanie. Récapitulées à l’échelle
mondiale, ces « dénominations » constituent les 156 « traditions fondamentales »
entre lesquelles le christianisme d’aujourd’hui est fractionné, lesdites « traditions » pouvant être considérées comme autant de « confessions » : ce sont les
branches principales du grand arbre chrétien.
Le fait majeur à souligner est que les 15 000 « dénominations » recensables en
2000 font suite aux 1 900 « dénominations » seulement qui existaient en 1900.
Ainsi, le XXe siècle apparaît comme celui de la prolifération des Églises chrétiennes,
selon des modes d’organisation administrative multipliés du fait de l’émiettement
politique de la planète, mais aussi – à un degré moindre – en raison des diverses
ruptures confessionnelles d’un siècle tourmenté. Au cœur de cette prolifération
figurent les Églises protestantes répandues de par le monde par l’expansion coloniale de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, mais aussi, dans une
moindre mesure, de la Suède. Après quoi les États-Unis ont donné naissance à de
nouvelles grandes « dénominations » religieuses. En effet, pour le protestantisme,
à la différence du catholicisme, les Églises ne participent pas du monde divin. Du
fait de cette sécularisation, leur multiplication n’est pas problématique.
Parmi la floraison de structures ecclésiales issues du protestantisme, force est
de souligner l’essor sans précédent de nouvelles religions protestantes américaines, tel le pentecôtisme
[13]. Cette religion, qui s’est formée au début du XX
e siècle
en Californie, compte aujourd’hui, selon les experts, entre 300 et 500 millions de
fidèles. En un siècle, elle a atteint un effectif double de celui des Églises orthodoxes. Elle est installée en Amérique du Sud, en Afrique, en Europe et dans les
anciens pays communistes. Elle illustre mieux que tout autre exemple la très
grande mobilité géographique des « dénominations » chrétiennes et la fragmentation des espaces confessionnels au sein du christianisme.
La multiplication des « dénominations » a aussi touché le monde orthodoxe. Si
celui-ci est resté uni dans sa doctrine, il n’en va pas de même sur le plan de l’organisation, puisqu’il a été fortement marqué par la montée des Églises nationales, au
XIXe et au XXe siècle, ainsi que par la multiplication des diasporas russe et grecque
provoquées par les commotions politiques du XXe siècle. Cette multiplication
d’entités ecclésiastiques indépendantes s’est déroulée sur un fond d’antagonisme
opposant l’orthodoxie de Constantinople à celle de Moscou. Le conflit s’est
étendu à la gestion des importantes diasporas orthodoxes. Le patriarche de
Constantinople, qui ne règne plus que sur quelques milliers de Grecs à Istanbul,
contrôle néanmoins l’importante diaspora grecque aux États-Unis et en Europe,
ainsi qu’en Australie, ce qui en fait le souverain déterritorialisé de plusieurs millions d’orthodoxes face à un patriarcat de Moscou qui continue de « régner » sur
l’ensemble des communautés orthodoxes de la Fédération de Russie et sur les
pays nouvellement indépendants de la CEI nés de la disparition de l’URSS.
Une certaine diversification se manifeste également dans le monde juif où, dès
la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle, un courant moderniste appelé
judaïsme libéral est apparu. Il n’est pas le fruit d’un schisme ou d’une hérésie, car
le judaïsme reste relativement uni dans sa définition religieuse et n’a jamais été
soumis à une organisation religieuse mondiale. Il résulte plutôt de l’apparition
d’un modernisme qui se manifeste dans les pratiques quotidiennes. Actuellement,
il semble concerner environ 1,5 million de personnes, principalement aux États-Unis. En effet, l’émigration depuis les ghettos de l’Europe orientale a entraîné un
mouvement de simplification et d’adaptation à des contextes sociologiques très
différents. Dans une certaine mesure, l’exode forcé des mellahs du monde arabe
vers l’État d’Israël a parfois eu la même valeur modernisante. Ainsi, par-delà les
tragédies que les communautés juives ont souvent subies au XXe siècle, la
mondialisation a fonctionné comme un facteur de clivage entre un judaïsme
moderniste et un judaïsme traditionnel.
L’islam s’est lui aussi mondialisé au XXe siècle, tant par sa propre expansion
que par l’émigration économique qui l’a diffusé sur tous les continents. Dans ses
deux aspects les plus fondamentaux, le sunnisme et le chiisme, cette religion se
caractérise généralement par l’unité de la foi. Pour la partie sunnite, qui représente
environ 85% du monde musulman, l’unité des définitions religieuses s’accompagne
de pratiques organisationnelles semblables. Il n’en va pas de même pour les 15 %
restants, en raison notamment du chiisme iranien, qui dispose depuis toujours
d’un haut clergé structuré.
Les confréries qui forment un islam dans l’islam ont permis, un peu à l’instar
des ordres monastiques du catholicisme, de gérer toutes les diversités ethniques et
sociologiques que l’expansion a multipliées. Il y a là une réponse spécifique au
monde musulman dont de récents travaux ont pu mesurer l’ampleur
[14]. La vitalité
de l’islam, sa souplesse, sa capacité à ne pas se scinder, à ne pas connaître de séparatisme tient au fait que les mosquées – lieux de culte, d’enseignement et de vie
sociale – sont souvent doublées par un ensemble varié de confréries, parfois
rivales, qui permettent de gérer des éléments d’hétérogénéité variables d’un pays
– voire d’une région – à l’autre. Ces confréries disposent, elles-mêmes, de systèmes très souples d’encadrement. La force du système confrérique réside dans sa
déterritorialisation puisque les confréries sont articulées en réseaux et ne reposent
pas sur un territoire délimité. Sa seconde force tient au cycle historique qui caractérise les confréries : protestation spirituelle à l’origine, elles deviennent des phénomènes coutumiers, pour finir par être des forces politiques, puis des réalités
économiques, comme l’illustre le phénomène des Mourides au Sénégal
[15], qui
forment une confrérie très puissante politiquement et économiquement.
L’extension de l’islam à la surface de la planète n’a pas permis de réduire la
grande fracture entre chiites et sunnites, mais elle n’a pas non plus donné lieu à de
nouvelles sécessions. L’exemple le plus récent de ce phénomène intéressant
semble être le wahhabisme, apparu en Arabie au XVIIe siècle. De telles confréries
forment un ciment relationnel qui, tout en maintenant une autorité spirituelle forte,
a su épouser les aspérités des sociétés où se propageait l’islam. Cela vaut pour
l’Afrique et le Caucase comme pour l’expansion dans l’océan Indien. A fortiori,
lorsque l’islam est arrivé en Europe occidentale ou dans les Amériques, le système confrérique a permis son adaptation à une vie urbaine très différente de celle
des villes marchandes de l’Orient. Doté d’une structure acéphale et d’une gestion
traditionnellement décentralisée, le système confrérique a superposé, à des mosquées longtemps rares et à des modes de vie inaccoutumés, des relations en réseau
qui apparaissent certainement, pour la sociologie et la géopolitique des religions,
comme une forme remarquablement adaptée au monde moderne.
Le bouddhisme
[16], enfin, lui aussi mondialisé par l’effet des diasporas de provenance asiatique qui se sont répandues en Europe et en Amérique, a su s’adapter
à la diversité des situations grâce à son système d’« écoles ». Chacune de ces
écoles est caractérisée par le fait qu’elle privilégie tel ou tel aspect de la doctrine
du Bouddha ou de sa pratique. Le bouddhisme a pu s’étendre en produisant une
floraison d’écoles dans le cadre d’un polycentrisme acéphale. Ce système extrêmement souple et non centralisé a favorisé aussi bien l’expansion d’un bouddhisme traditionnel que celle du bouddhisme rénové par certaines écoles, venues
notamment du Japon ou de Corée, lesquelles se répandent sous nos yeux à la surface de la planète (secte Moon, secte Sokka Gakaï, etc.)
Une autre conséquence importante de la mondialisation sur la vie des religions
résulte de l’urbanisation massive que le mouvement des échanges économiques et
démographiques a généralisée au XXe siècle. En 1950,29% de la population mondiale vivait dans des villes. En 2002, c’est presque 50 %. Dans le même ordre
d’idées, en 1900, on comptait 16 villes dépassant le million d’habitants, en 2002,
on en recense environ 325. L’urbanisation de la planète a reterritorialisé les
religions dans un espace concentré, où la cohabitation multiconfessionnelle est
devenue la règle quotidienne. Le côtoiement des différences ethniques et confessionnelles, dans de grandes métropoles comme Londres, Paris, New York, Moscou
et bien d’autres, est un phénomène récent. La question se pose de savoir si les
identités religieuses subiront une certaine érosion du fait de cette cohabitation
dans ces espaces urbains massifs et hétérogènes. La mutation des phénomènes
d’urbanisation généralisée sur tous les continents sera-t-elle la source de nouvelles
tolérances, de nouvelles agressivités, ou d’une montée générale de l’indifférence ?
Des réponses à cette série de questions découlera l’avenir des identités religieuses,
dans le contexte d’une cohabitation généralisée des différences identitaires
léguées par l’histoire aux sociétés contemporaines. Or, précisément, le monde
urbain moderne modifie le cœur même des relations des individus et des groupes
avec leurs systèmes de croyances. Même si la territorialité traditionnelle reste en
maintes régions la base de la religion, on voit se développer de nouveaux réseaux
de solidarité intra et interurbains. Ainsi, pour prendre l’exemple du christianisme,
on peut constater que les paroisses n’ont pas disparu dans les grands ensembles
urbains, mais qu’elles sont désormais complétées par toute une série d’activités
qui fonctionnent de façon déterritorialisée. La solidarité interne des espaces religieux et leur solidité ne reposent plus seulement sur la gestion de territoires
délimités. À l’instar des médias, qui sont de plus en plus utilisés par les religions
pour solidariser leurs fidèles, celles-ci fonctionnent de façon éclatée et multipolaire. Le progrès des techniques de communication et des échanges, contemporain
de la dispersion géographique des grandes religions, apparaît déjà comme un facteur
très important de leur stabilisation, malgré les grands déménagements géographiques qu’elles connaissent.
Cette dématérialisation du fait religieux, assortie de grandes mutations de la
pratique religieuse, n’est pas significative d’un évanouissement des identités
confessionnelles. La disparition des clochers de l’horizon des citadins n’entraîne
pas forcément la disparition de l’« esprit de clocher ». Le creuset des grandes
villes ne supprime pas les barrières religieuses. Les monuments par lesquels
chaque religion s’exprime sont désormais pris dans un essaimage de lieux de culte
d’architecture très variée. Les paysages urbains du monde entier voient cohabiter,
de plus en plus souvent, des églises, des mosquées et des temples bouddhistes, etc.
L’urbanisation entraîne-t-elle, pour autant, une diminution des tensions religieuses, du fait de l’anonymat des grandes villes et de l’inévitable cohabitation sur
les lieux de travail, d’habitation et de loisirs de personnes et de groupes aux
origines religieuses très diverses ? Dans une ville comme Paris, un observateur
curieux peut déjà rencontrer des représentants de toutes les religions connues et
fréquenter leurs lieux de culte.
La perpétuation de cette réalité nouvelle offerte par le mode de vie urbain
aura des conséquences sur les relations entre les religions. Le problème ne se
pose pas simplement dans le sens œcuménique, c’est-à-dire en termes de relations entre les confessions. Il concerne également le fondement même de maintes
pratiques religieuses.
L’œcuménisme chrétien est né avant la Première Guerre mondiale et s’est
développé de façon importante durant l’entre-deux-guerres, notamment dans les
milieux anglicans et orthodoxes
[17]. Puis, durant la Seconde Guerre mondiale, il a
été densifié par la lutte contre le nazisme dans l’Europe occupée. Après 1945, cet
œcuménisme interchrétien s’est développé dans le climat de la guerre froide et de
la persécution antireligieuse pratiquée par les pays socialistes. Aujourd’hui, sans
avoir modifié en quoi que ce soit les certitudes doctrinales de ses multiples composantes religieuses, il a conduit vers un certain désarmement comportemental des
religions entre elles, en modérant ou en éliminant les relations polémiques et
conflictuelles par lesquelles chacune d’elles s’affirmait à l’égard des autres.
De façon plus large, la rencontre entre le christianisme, l’islam, le judaïsme et
le bouddhisme dans les grandes métropoles de l’Occident, sans parler des grandes
métropoles du Moyen-Orient et du reste de l’Asie, aboutira-t-elle à une même
démarche, à savoir une pacification des relations sans pour autant entraîner une
dissolution des identités ? C’est là une des grandes questions que pose, aujourd’hui, la mondialisation des religions.
Cependant, l’argument peut être renversé. Avant d’être bouleversées par la
mondialisation, les religions vivaient « chacune dans son coin ». Leurs échanges
étaient fondés au minimum sur le mépris et au maximum sur la guerre. L’urbanisation généralisée les contraint désormais à cohabiter sur des territoires limités.
On peut imaginer que cette nouvelle promiscuité urbaine débouchera sur une
nouvelle agressivité, comme c’est parfois le cas en Indonésie ou au Pakistan, ou
encore en Inde, sous l’effet de l’intégrisme musulman, parfois redoublé par une
crispation hindouiste. Pour l’instant, la ville constitue une sorte de Janus; elle
permet de coexister et elle incite à la neutralité, mais elle peut aussi exacerber
les identités en les rendant insupportables les unes aux autres, à l’instar des
émeutes sunnites contre chiites à Karachi depuis cinq ans, ou entre musulmans
et hindouistes en divers points de l’Inde.
Une troisième hypothèse peut enfin être formulée : celle de la grande ville de
pays développés où un relatif bien-être favorise parfois
[18] l’ignorance des différences entre ethnies et confessions, cependant que la quotidienneté nouvelle des
individus affaiblit la scansion de la vie privée par les rythmes temporels religieux.
Les vagues successives de la mondialisation ont entraîné une nouvelle territorialité des religions, en déracinant maintes communautés de leur « niche » historique et
en modifiant leur « habitus », pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu.
Cette nouvelle territorialité du religieux se déploie, tandis que la sociologie des
croyants se transforme. On peut donc être enclin à penser que le savoir géopolitique
sera nécessairement concerné par la rencontre involontaire d’espaces religieux
naguère distincts que le XXe siècle a provoquée.
En somme, ce siècle aura été marqué par une accélération de la mondialisation
des religions stimulée par la mondialisation économique et politique de la planète.
Celle-ci a bouleversé de façon importante tant l’anatomie géographique des
grandes religions que leur physiologie sociologique
[19]. Dans ce contexte, la vitalité du religieux se manifeste notamment par des intégrismes, poussées contemporaines d’hypertension collective, qui affectent aussi bien le christianisme et le
judaïsme que l’islam et l’hindouisme.
Cependant, l’actualité des religions conduit, par ailleurs, à une montée des
dérégulations : non pas un regain de l’incroyance ou de l’athéisme, mais plutôt
l’établissement d’une pratique qui, tout en continuant à reposer sur l’adhésion aux
vérités religieuses, se traduit en fait par une perte de contrôle des appareils religieux sur les individus et les groupes humains. Cette dérégulation, que l’on
observe, au sein du christianisme, dans les sociétés occidentales d’Europe et
des États-Unis, affectera-t-elle d’autres espaces religieux ? Ainsi, pour prendre
l’exemple de l’islam, force est d’observer qu’à côté des poussées d’intégrisme la
pratique des musulmans installés en France et en d’autres pays européens procède
souvent d’une dérégulation semblable à celles des confessions installées, dans ces
mêmes pays, de beaucoup plus longue date. La refonte et la restructuration des
comportements individuels et collectifs, provoquées notamment par l’urbanisation,
entraînent ce changement.
La question se pose donc de savoir quelle tendance l’emportera dans la durée :
intégrisme ou dérégulation ? La déterritorialisation de millions d’individus pour
lesquels la vie privée, la vie publique et la vie religieuse se confondaient pratiquement dans un espace à dominante rurale est porteuse d’un contournement du
contrôle collectif que les appareils religieux exerçaient sur les êtres. Le XXIe siècle
sera peut-être religieux, comme Malraux et d’autres l’ont prédit, mais en tout cas
il ne le sera pas à la façon du XXe ou du XIXe siècle, ni a fortiori à la manière des
siècles précédents. L’adhésion à des idées religieuses, à des systèmes religieux,
n’est plus aujourd’hui synonyme de l’acceptation et de l’intériorisation du
contrôle exercé sur des populations par les appareils ecclésiastiques. Ces propos
peuvent paraître outrecuidants à une époque où les médias véhiculent des images
de fanatisme, recueillies dans les nombreuses régions aujourd’hui déchirées de
conflits. Mais la modernité n’est-elle pas, comme la révolution selon Marx, cette
taupe qui sans faire de bruit ronge les systèmes sociaux et religieux hérités du
passé et dissout la prégnance contraignante des religions sur les individus ? La
question en tout cas mérite d’être posée.
Formé par des millénaires de vie rurale des hommes, le lien religieux est remis
en question. Sa déconstruction n’est pas synonyme d’une disparition des religions.
Elle procède plutôt d’une redéfinition plus générale des modes de relations et de
médiations entre le spirituel et le quotidien. Ces modes furent forgés jadis par les
structures organisationnelles des religions, dans des conditions de vie presque en
tous points différentes de celles que la modernité répand aujourd’hui. En ce sens,
la perte de pouvoir social des appareils religieux au XXI
e siècle n’est pas forcément synonyme d’une disparition de la religiosité. Elle ouvre le chemin à une religiosité sécularisée, émotionnelle et dédogmatisée, comme le montre Françoise
Champion dans son livre sur l’émotion et la religion
[20].
La mondialisation des religions est et demeurera scandée par la mondialisation
politico-économique de la société moderne. Jamais elle ne pourra se laisser
réduire à des simplifications dangereuses comme celles que Samuel Huntington a
récemment mises à la mode
[21], comme si les religions étaient l’essence même de
civilisations contraintes à se combattre. Ni moteurs premiers des transformations
sociales, ni épiphénomènes sans grande prise sur le réel : les religions participent
du devenir global de l’humanité, en interférences complexes avec tous ses autres
aspects économiques, culturels et politiques, sans que leur conflictualité interne
– qui a déterminé le foisonnement des confessions – puisse se déployer en ignorant ou en entraînant irrésistiblement les conflictualités de toute autre espèce dont
le système mondial est travaillé.
Prolongée en plusieurs étapes, la mondialisation de l’islam se poursuit aujourd’hui. Sa dernière expansion, soutenue par les pétromonarchies d’Arabie,
concerne principalement l’Afrique et l’Asie, non sans ricochets vers l’Europe ou
l’Amérique, dus le plus souvent à l’émigration afro-asiatique. Au final, c’est le
christianisme qui a été le plus concerné par la fragmentation dans son mouvement
d’expansion, et la composante protestante en est l’exemple le plus marquant.
[*]
Directeur adjoint de l’IRIS.
[1]
Le mot « système » renvoie à la fois à un corpus de croyances et à des formes d’organisation sociologiques et administratives se manifestant par une expression collective du culte elle-même articulée sur les structures politiques.
[2]
Hindouisme, bouddhisme, judaïsme, christianisme et islam.
[3]
Maurice LOMBARD,
L’Islam dans sa première grandeur, VIIIe-XIe siècle, Flammarion,
Paris, 1971.
[4]
Pierre CHAUNU,
L’Expansion européenne, PUF, « Nouvelle Clio », Paris, 1969.
[5]
World Christian Encyclopedia, Oxford University Press, Oxford, 1982.
[6]
À cet égard, on a pu dire que l’anglicanisme était l’empire anglais en prière,
in Louis
RABATOUL,
L’Anglicanisme, PUF, coll. « Que sais-je ?», Paris.
[7]
François THUAL,
Géopolitique du bouddhisme, Éditions des Syrtes, Paris, 2002.
[8]
The New Standard Jewish Encyclopedia, Jérusalem, 1992.
[9]
Pierre MILZA,
L’Italie, la papauté 1870-1970, Masson, Paris, 1970.
[10]
Le Collège des cardinaux qui élit le nouveau pape est composé de dignitaires eux-mêmes désignés par la papauté.
[11]
World Christian Encyclopedia, op. cit.
[12]
De son côté, l’Alliance biblique française et universelle souligne que la Bible a été intégralement traduite en 383 langues, tandis que des traductions limitées à un ou plusieurs de ses
livres existent en 2261 langages (voir
www. la-bible. net).
[13]
Harvey COX,
Le Retour de Dieu, Desclée de Brouwer, Paris, 1994.
[14]
Robert MANTRAN,
L’Expansion musulmane, PUF, « Nouvelle Clio », Paris, 1995;
POPOVIC et VEINSTEIN G.,
Les Voies d’Allah, Fayard, Paris, 1996.
[15]
D’ailleurs, ce cycle à quatre temps semble s’appliquer à nombre d’entités religieuses
issues des processus de fragmentation idéologique ou organisationnel, quelle que soit la religion
considérée.
[16]
François THUAL,
Géopolitique du bouddhisme,
op. cit.
[17]
Encyclopédie du protestantisme, Labor et Fides, Bruxelles, 1999.
[18]
Dans certaines conurbations américaines, comme celle de Los Angeles, les différences
ethniques, culturelles et langagières des diverses communautés, jointes à leurs écarts économiques, se mêlent aux différences religieuses, si bien que chaque crise y provoque un jeu
complexe et mobile de surdéterminations.
[19]
Voir les travaux de Danièle HERVIEU -LÉGER, notamment
Le Pèlerin et le Converti,
Flammarion, coll. « Champ », Paris, 1999.
[20]
Françoise CHAMPION,
De l’émotion en religion, Éditions du Centurion, Paris, 1990.
[21]
Samuel HUNTINGTON,
The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order,
Simon & Schuster, New York, 1997; trad. française
Le Choc des civilisations, Odile Jacob,
Paris, 1997.