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S'inscrire Alertes e-mail - Hérodote Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezMondialisation et géopolitique
AuteurYves Lacoste du même auteur
L’ensemble des phénomènes et interactions que l’on appelle la mondialisation (ou à l’anglo-saxonne, globalisation) fait l’objet, en France notamment, depuis plusieurs années d’un très grand nombre de publications et de discours très polémiques. Après de grandes manifestations lors des récentes réunions du G 7 (les sept « pays » les plus riches du monde), on sait évidemment que les antimondialistes dénoncent les méfaits qu’entraîne, pour la majeure partie de l’humanité, le développement de cette mondialisation. Elle est en effet menée au profit pour l’essentiel de banques, de spéculateurs et de trafiquants, des firmes multinationales – en fait américaines – et sous la domination multiforme de l’hyperpuissance que sont devenus récemment les États-Unis.
2 Les militants d’une organisation comme Attac, dont l’influence en France est rapidement devenue considérable, affirment qu’une autre mondialisation est possible, tout au moins que l’on pourrait freiner les formes les plus scandaleuses de celle qui est en cours, et tout d’abord les « paradis fiscaux » et les trafics qu’ils favorisent. Il s’agit donc d’un très grand débat et certains de nos amis se sont étonnés qu’Hérodote n’y ait pas encore contribué. La raison est peut-être que la mondialisation apparaît comme un ensemble de phénomènes économiques – et surtout commerciaux, financiers, monétaires – qui se déploient au niveau planétaire, sur l’ensemble des États, en réduisant les pouvoirs de chacun d’eux, comme les fonctions de leurs frontières. En internationalisant plus que jamais les pouvoirs de l’argent, au profit de ceux qui en ont beaucoup, la mondialisation à leurs yeux semble donc être un processus qui va affaiblir les rivalités de pouvoirs sur des territoires, c’est-à-dire les problèmes géopolitiques.
3 Pour les théoriciens de la mondialisation et plus encore pour ses idéologues, la récente extension du système capitaliste à tous les pays, la circulation désormais quasi instantanée des capitaux entre les Bourses, les centres d’affaires et les « paradis fiscaux », l’accélération des transports et de la circulation des idées à la surface du globe, tout cela marquerait une étape nouvelle et capitale dans le développement économique et social de l’humanité. Du coup, les rivalités entre les États, les conflits religieux et les questions militaires perdraient bientôt toute importance devant la logique du marché mondial, les évolutions véritablement stratégiques dépendant désormais de la finance internationale et de ses choix quant à la localisation de ses investissements de capitaux. Bref, la géopolitique serait sous peu supplantée par une problématique nouvelle, celle de la géo-économie.
4 Ce genre de discours prône le primat presque absolu de l’économique sur le politique et le culturel. Mais les attentats du 11 septembre et les nouveaux préparatifs militaires des États-Unis, centre et moteur de cette mondialisation, montrent que tout ne dépend pas seulement de l’économique, même quand il serait question à propos de l’Irak du marché mondial du pétrole. Certes, pour ce qui est des techniques, le monde s’uniformise et les gratte-ciel poussent comme des champignons dans les grandes villes chinoises. Mais en Palestine et au Cachemire s’aggravent des conflits pour du territoire entre des peuples, même si territorialement l’enjeu est de bien petites dimensions. Au plan mondial, ces luttes risquent d’avoir de très graves répercussions provoquées par divers réseaux terroristes qui utilisent eux aussi les circuits de la mondialisation. Le capitalisme se développe à toute vitesse en Chine, mais plus d’un milliard de Chinois savent qu’ils sont une très grande civilisation et qu’ils n’ont plus à s’incliner devant ce nouvel « empire du milieu » qu’est l’Amérique. Les dirigeants américains estiment d’ailleurs que la Chine est la prochaine superpuissance et qu’il leur faudra sans doute l’affronter de l’autre côté du Pacifique.
5 Non seulement les problèmes géopolitiques ne vont pas disparaître avec le développement de la mondialisation, mais ils vont sans doute en être modifiés et de plus en plus nombreux du fait de leurs interactions. Aussi le phénomène planétaire qu’est la mondialisation doit-il être pris en compte dans la revue de géographie et de géopolitique qu’est Hérodote, sans pour autant qu’on y répète des analyses économiques et sociales qui sont maintenant largement connues. De cette très vaste question, il s’agit de faire une approche de type géopolitique et tout d’abord de l’envisager au plan mondial en termes de rivalités de pouvoirs sur des territoires.
6 La mondialisation est aussi une façon occidentale de se représenter le monde : les Européens et les Américains estiment que la mondialisation est d’ores et déjà effectivement mondiale. Or, à mon sens, cet ensemble de phénomènes, qui n’est pas seulement économique, mais aussi politique et culturel, n’englobe sans doute qu’une moitié de la population mondiale. En effet, ce que l’on peut appeler le monde chinois, le monde hindou et le monde musulman – le terme de « monde » implique l’idée du nombre mais aussi celle de singularité culturelle – se trouvent chacun en position de résister à la diffusion de cette hégémonie culturelle occidentale qui est étroitement liée à la mondialisation.
7 Voilà pourquoi ce numéro d’Hérodote comprend pour une grande part des articles sur la Chine, l’Inde et l’Indonésie (le plus peuplé des États musulmans). Comme les autres articles de ce numéro, ils ont été sollicités et rassemblés par Robert Fossaert, qui m’avait proposé, il y a plus de deux ans, de contribuer à la réflexion d’Hérodote sur la mondialisation. Il a maintes fois écrit dans la revue et celle-ci, il y a vingt-cinq ans, dans son n° 10 (p. 155-159), a été l’une des premières à faire connaître l’importance de l’œuvre que Robert Fossaert commençait à publier au Seuil, La Société. Une théorie générale, qui allait compter six volumes (de 1977 à 1983). À la différence de la quasi-totalité des auteurs qui, à cette époque de prépondérance du marxisme, subordonnaient encore la totalité des phénomènes sociaux et politiques aux « rapports de production », Fossaert a montré la nécessité, pour y voir plus clair, de distinguer nettement trois « instances », celle de l’économique, celle du politique et celle du culturel (ou de l’idéologique), et de combiner les différentes « formations » qu’il a distinguées concrètement.
8 La taille des différents articles et notamment celle de la contribution de Robert Fossaert ont fait qu’ils n’ont pas pu tenir dans le gabarit (même majoré) d’un numéro d’Hérodote et que j’ai dû réduire mon propos au minimum et transférer au prochain numéro l’article encore plus volumineux intitulé « Le monde des banques et des Bourses », article rédigé par un groupe de banquiers et d’un grand intérêt quant à la connaissance du phénomène général de la mondialisation. Il a été aussi nécessaire de reporter au prochain numéro l’article intitulé « Géopolitique de la drogue » que j’avais demandé à Pierre-Arnaud Chouvy. Ce numéro 109 sera intitulé « Les États-Unis et le reste du monde ». En effet, il doit être dans la logique de celui sur la mondialisation et davantage aborder des problèmes majeurs – l’hégémonie américaine – qui n’y ont été qu’indirectement abordés ou évoqués – malgré mes conseils – par imprécations philosophiques.
9 Certes, la mondialisation est une immense question et il est difficile dans un numéro de revue d’en aborder tous les facteurs et les aspects. Mais il est paradoxal que le rôle des États-Unis n’y soit qu’indirectement évoqué, alors que l’impérialisme américain est essentiellement dénoncé par les antimondialistes comme la cause géopolitique principale de la malfaisance de la mondialisation. Peut-être est-ce l’abondance de leur discours qui en a réduit les échos dans ce numéro d’Hérodote. Mais est-il possible de traiter de la mondialisation sans poser la question du rôle de l’empire mondial que domineraient les États-Unis ?
10 À ce propos, je tiens à signaler un ouvrage récent très intéressant qui, me semble-t-il, n’a guère eu d’échos. Il est intitulé Empire (publié en 2000 chez Exils Éditeurs, 559 pages), et ce livre d’abord publié aux États-Unis (remarquablement traduit en français) a pour auteurs deux marxistes qui s’affirment comme tels : Michael Hardt et Antonio Negri (cet Italien qui s’était réfugié en France durant de longues années est actuellement en prison en Italie, pour son rôle présumé lors des « années de plomb »). Ces auteurs considèrent que la mondialisation, qu’ils désignent par le « concept d’empire », se définissant par la disparition des frontières étatiques, offre des « possibilités nouvelles aux forces de libération ». Ils affirment notamment que « les États-Unis ne constituent pas le centre d’un projet impérialiste, [car] en fait aucun État-nation ne peut le faire aujourd’hui ». Je reviendrai dans le prochain numéro sur ce livre stimulant (hormis sa dernière partie, qui annonce la « chute de l’empire » en invoquant... saint François d’Assise).
11 Hardt et Negri sont des philosophes qui se définissent comme marxistes et leur réflexion philosophique me paraît fort intéressante pour l’analyse de ce processus planétaire qu’est la mondialisation. En revanche, à mon avis, Alain Joxe dans son article « L’empire global et ses guerres locales », qui se réfère implicitement aux théories de Hobbes (philosophe anglais du XVIIe siècle), n’ajoute apparemment pas grand-chose aux discours anti-impérialistes habituels. J’ai souhaité, mais en vain, qu’il reprenne davantage l’argumentation de son dernier (et intéressant) ouvrage, L’Empire du chaos (La Découverte, 2002,190 pages), où il explicite nombre de ses raisonnements. Il s’y réclame de Hobbes et de Clausewitz en extrapolant leurs théories pour lancer une « géopolitique philosophique » (p. 16), ce dont il faudra discuter.
12 Il est utile et légitime que, pour traiter de cet immense phénomène qu’est la mondialisation, l’on fasse référence comme Robert Fossaert aux « temps longs » de l’Histoire et même aux thèses que des philosophes ont avancées au début du « temps des Lumières ». On ne peut tenter d’appréhender la mondialisation qu’au travers de représentations plus ou moins contradictoires menées à un haut degré d’abstraction. Mais il faut aussi tenir compte, par le biais d’autres représentations, de ce que l’on peut appeler les réalités, et c’est ce que fait Laurent Carroué, qui vient de publier une Géographie de la mondialisation (Armand Colin, 2002, 254 pages).
13 Ces deux numéros sur la mondialisation marquent, entre autres, une nouvelle étape dans le développement d’Hérodote et de l’école géopolitique française. Aussi importe-t-il d’annoncer la transformation officielle du Centre de recherche et d’analyses géopolitiques (de l’université Paris-VIII) en Institut français de géopolitique, sous la direction de Béatrice Giblin. Il n’est pas inutile de rappeler qu’elle a participé en 1976 à la création d’Hérodote.
POUR CITER CET ARTICLE
Yves Lacoste « Mondialisation et géopolitique », Hérodote 1/2003 (N°108), p. 3-6.
URL : www.cairn.info/revue-herodote-2003-1-page-3.htm.
DOI : 10.3917/her.108.0003.




