2003
Hérodote
Le monde vu de Chine
Léon Vandermeersch
[*]
Au tournant du XXe au XXIe siècle, un ressort événementiel à double détente a
imprimé au cours de l’histoire une réorientation dont la direction est encore indécise. La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, a sonné la fin de la guerre
froide et déclenché l’éclatement de l’URSS, paraissant consacrer la suprématie
absolue des États-Unis, champions de l’ultralibéralisme le plus avancé; mais les
attentats du World Trade Center, le 11 septembre 2001, déchirant le manteau de
l’inviolabilité de ces mêmes États-Unis sur leur propre sol, ont précipité ceux-ci
dans une politique antiterroriste ouverte à la coalition de tous les États prêts à
œuvrer à la sécurité commune, y compris ceux que le tiers monde compte de
moins démocratiques. Le pays qui pourrait profiter le plus des chances qu’offre
cette conjoncture d’ouverture sur un rééquilibrage encore complètement aléatoire
de la planète est la Chine. C’est que ces chances lui arrivent au moment où, dans la
région du monde actuellement la plus dynamique, celle de l’Asie orientale, elle est
en train de prendre la place du pays qui compte le plus. Il faut en effet reconnaître,
au risque de choquer ceux qui se complaisent dans la politologie rassurante de
Gerald Segal
[1], que désormais le pays le plus influent à l’ouest du Pacifique n’est
plus le Japon, mais la Chine. La formidable supériorité économique nippone,
exprimée par un RNB de 4 600 milliards USD en 2001, quadruple de celui de la
Chine, de 1 100 milliards USD la même année – soit 35 990 USD par Japonais
contre 890 USD par Chinois
[2] –, est complètement occultée par la crise de croissance
qui frappe le pays depuis l’éclatement de la bulle financière en décembre 1989,
par le mal de vivre qu’il continue désespérément d’éprouver dans ses rapports
avec ses voisins asiatiques un demi-siècle après la fin de la guerre du Pacifique et
par la constance de son renoncement à tout engagement militaire. La Chine, elle,
impressionne d’abord par l’énormité de sa population. Son presque milliard et
demi d’habitants forme une masse constituée surtout de pauvres gens, et celle-ci
pourrait facilement noyer d’émigrants toute la Sibérie orientale comme elle a
commencé de le faire au Tibet; et l’on sait comment sa diaspora perfuse tout le
Sud-Est asiatique, pour ne rien dire de la Californie ou de la Colombie-Britannique.
Elle impressionne ensuite par la vigueur de sa croissance économique : au taux
annuel de 9,8 de 1985 à 1995, de 8,4 de 1996 à 2000, de 6,9 ensuite, selon une
projection étalée jusqu’à 2010, année où son PNB rattraperait celui des États-Unis
[3].
Au XVI
e Congrès du parti communiste chinois (ci-après PCC), Jiang Zemin a fixé
à la nation comme objectif de développement le quadruplement en 2020 du PNB
de l’an 2000. Calculé en parité de pouvoir d’achat, le PIB chinois est déjà égal à
celui du Japon en 1998
[4] ! Et la Chine inquiète parce qu’elle est le pays du monde
aux changements les plus abruptes, les plus radicaux, les plus imprévisibles de
tout le XX
e siècle. Aussi George Bush, en quête de consolidation de sa grande
coalition, n’a-t-il pas hésité à ravaler toutes ses fulminations contre les fauteurs
d’atteintes aux droits de l’homme pour se rendre, dès octobre 2001, à Shanghai,
au sommet de l’OPEC, sans même faire le court détour d’une escale au Japon. Un
an plus tard, il faisait même à Jiang Zemin l’honneur de le recevoir dans son ranch
personnel de Crawford, Texas. Cependant, ce n’est pas seulement l’Amérique
mais le monde, à commencer par ses propres voisins, que la Chine impressionne
par sa puissance montante.
La Chine et ses voisins plus ou moins sinisés
Les voisins communistes
Et d’abord ses voisins communistes. La ligne chinoise dite d’une
économie
socialiste de marché est désormais admise partout chez eux. Même la Corée du
Nord a fini par s’intéresser à cette ligne. La zone d’économie et de commerce
libres créée en 1991 par Kim Il-Sung à Rajin-sunbon à l’imitation des zones économiques spéciales chinoises a vite tourné court, la reconnaissance de la Corée du
Sud par Pékin en août 1992 ayant refroidi l’attrait des innovations chinoises pour
les Nord-Coréens. Voilà pourtant que dix ans plus tard Kim Jong-Il, à la suite de la
reprise du dialogue entre les deux Corées et à ses deux visites en Chine de
mai 2000 et de janvier 2001, manifeste de nouvelles velléités d’approche de l’économie de marché. Le 1
er juillet 2002 est décidée en Corée du Nord la libération
des prix et des salaires, lesquels sont immédiatement entraînés dans une hausse
qui les multiplie de vingt à trente fois. Suit une dévaluation du won nord-coréen
de près de 7 000 %
[5]. En août, une délégation de huit hauts fonctionnaires de
Pyong-yang est envoyée en Chine pour un stage de trois mois dans les quatre
grandes banques chinoises
[6]. Puis, le 12 septembre 2002, est décrétée la création
d’une zone administrative spéciale à Sinui-ju, gare d’arrivée de la voie ferrée
reliant les deux Corées qui doit être rétablie à travers la ligne de démarcation et
dont le prolongement transsibérien est projeté
[7]. Aussitôt, le porte-parole du
ministère chinois des Affaires étrangères, Zhang Qiyue, félicite la Corée du Nord
de s’engager « sur la voie du socialisme aux caractéristiques chinoises ». La Chine
est d’autant plus encourageante que, fournissant une bonne partie de l’aide alimentaire à la Corée du Nord et servant d’exutoire aux migrations de la faim qui en
proviennent, elle est la première intéressée à tout ce qui peut remédier à l’effroyable
crise économique du pays. Mais voilà qu’on apprend que Pyong-yang a choisi
comme commissaire chargé de la nouvelle zone un milliardaire chinois naturalisé
hollandais, Yang Bing, et que les autorités chinoises ont fait arrêter celui-ci, soupçonné d’évasion fiscale et d’infraction aux règles du régime foncier chinois
[8].
C’est que la Chine, si elle encourage les régimes asiatiques frères à suivre la voie
chinoise, tient à rester maîtresse du jeu, surtout sur ses frontières, et n’a sans doute
pas supporté que Pyong-yang nomme Yang Bing sans la consulter. Par ailleurs,
que Pyong-yang fasse un pas sur la voie de l’économie socialiste de marché n’empêche pas Pékin, qui tient à ce que son environnement dans l’Asie du Nord-Est ne
soit pas déstabilisé, de désapprouver la fabrication par la Corée du Nord d’une
bombe au plutonium, comme Jiang Zemin l’a dit à Bush.
Le parti communiste vietnamien s’est rallié depuis beaucoup plus longtemps
que le parti nord-coréen à la ligne économique chinoise. Dès le 6
e plénum de son
IV
e Congrès de septembre 1979, il reconnaissait la nécessité d’un réajustement
des principes de l’économie socialiste, et ouvrait au commerce et à la production
privés les excédents de production et les marges de terres cultivables dépassant les
quotas et les limites fixés à l’emprise des coopératives. Le véritable tournant est
pris au VI
e Congrès, en décembre 1986. Est alors nommé secrétaire général un
homme du Sud, Nguyên Van Linh, chargé de conduire la rénovation
(doi moi),
c’est-à-dire le développement de l’économie de marché et l’ouverture extérieure
aux économies capitalistes. En 1988, les paysans reçoivent un droit d’exploitation
de 99 ans sur les parcelles qui leur sont allouées. Dès 1989, la croissance du PIB
vietnamien, nulle jusque-là, s’élève à 3,5 %, tandis que l’inflation retombe de
1 000 % à 33,8 % par an. Le VII
e Congrès du parti, en juin 1991, réaffirme qu’il
faut donner la priorité au redressement de l’économie sur le développement du
socialisme. En novembre de la même année, les relations diplomatiques entre le
Vietnam et la Chine sont rétablies à la faveur d’une visite à Pékin du nouveau
secrétaire général du parti, Do Muoi, accompagné du ministre des Affaires étrangères Vo Van Kiêt. Enfin au IX
e Congrès du parti, d’avril 2001, la direction
communiste vietnamienne, ayant pris acte d’une croissance annuelle moyenne du
PIB de 7 % au cours des cinq dernières années, consacre le principe d’une
« économie de marché à orientation socialiste », reprenant presque mot pour
mot la formule chinoise. Mais politiquement les relations sino-vietnamiennes,
sous les apparences de l’amitié retrouvée, restent sujettes à beaucoup de nervosité.
Les traités qui ont mis fin en décembre 1999 et en 2000 au long et épineux différend frontalier entre le Vietnam et la Chine auraient été payés par Hanoï, aux dires
d’un jeune avocat vietnamien contestataire, Lê Chi Quang, arrêté depuis, d’un
retrait de 4 à 5 km de la frontière terrestre aux confins de la province de Lang-Son,
et de l’abandon de 10000 km
2 du domaine maritime dans le golfe du Tonkin
[9]. Un
autre sujet de grande inquiétude pour les Vietnamiens est la poursuite par la Chine
de la construction d’une série de barrages sur le Mékong, qui risquent de dérégler
l’équilibre hydrologique de toute l’Indochine, sans parler de la question des
archipels des mers du Sud. Aussi, pour éviter les tensions bilatérales, Pékin ne
manque-t-elle pas de faire jouer le plus possible l’ASEAN dans ses relations avec
Hanoï, nous y reviendrons.
Les voisins non communistes
Quant aux voisins non communistes de la Chine populaire, l’intensification de
leurs relations économiques avec Pékin a considérablement modifié la nature des
rapports politiques que la direction chinoise entretient avec eux. Du côté de Taïwan
pour commencer, en dépit des dispositions restrictives qu’ont tenté de leur imposer
les autorités taïwanaises, les investissements en Chine populaire en provenance de
l’île se sont élevés de 150 millions USD en 1989 à 32,3 milliards USD, cumulativement, en 2002. Le commerce bilatéral, chiffré à moins de 50 millions USD en
1978, atteindra sans doute le chiffre de 40 milliards USD à la fin de l’année 2002
[10].
Du coup, la Chine populaire vient d’évincer les États-Unis comme premier client
de Taïwan, en recevant en 2001 23,5 % des exportations taïwanaises contre
20,6 % pour les États-Unis
[11]. Le président Chen Shui-bian, après la victoire de
son parti, le Parti démocratique progressiste (indépendantiste), aux législatives
de décembre 2001, a d’ailleurs partiellement levé les restrictions aux relations
commerciales sino-taïwanaises, autorisant désormais le commerce direct entre
Taïwan et le continent. À l’occasion du nouvel an lunaire du 12 février 2002, pour
la première fois 289 hommes d’affaires ont été autorisés à se rendre directement
sur le continent à partir de l’île taïwanaise de Quemoy. De même, les trajets
directs par-dessus le détroit seront autorisés pour le nouvel an lunaire suivant,
celui de 2002.
L’arrimage économique de l’île au continent est devenu assez solide pour que
Pékin ne se fasse plus trop de souci lors des poussées de fièvre indépendantiste de
la direction taïwanaise. Quand le président Chen Shui-bian, qu’avait exaspéré le
succès diplomatique qu’a représenté pour Pékin la reconnaissance de la Chine
populaire par le micro-État de Nauru, a lancé le 3 août dernier la menace d’un
référendum sur l’indépendance de Taïwan, Pékin s’est d’autant moins ému que la
Constitution taïwanaise n’autorise pas le référendum – ce que le président lui-même ne pouvait bien sûr ignorer. Le vice-président Qian Qichen s’est même, en
octobre, payé le luxe de déclarer que « nous faisons grand cas et respectons les
vœux de nos compatriotes de Taïwan qui demandent d’être maîtres chez eux »,
ajoutant cependant que cela « diffère qualitativement des actions d’un petit groupe
pour l’indépendance de Taïwan
[12] ».
Avec le Japon, les relations de la Chine, dans l’ensemble exécrables jusqu’au
début du XXI
e siècle, sont en train de prendre un tour nouveau. Jusque-là, rien de
tout ce que les Chinois ont soutiré aux Japonais n’avait pu adoucir leurs sentiments nippophobes : 2 481,1 milliards de yen en aide officielle gratuite au
développement (ODA, en termes japonais anglicisés) cumulée jusqu’à 2000;
123,3 milliards de yen de crédits sans intérêt et 650,7 milliards de yen de crédits à
faible intérêt cumulés de 1979 à 2000 au titre de la coopération financière;
124,4 milliards de yen de crédits cumulés au titre de la coopération technique
pendant la même période
[13].
Trois raisons expliquent la persistance de cette nippophobie chinoise : la rémanence du souvenir des atrocités de la guerre sino-japonaise, les craintes qu’inspirent le renforcement et le redimensionnement de l’autodéfense du Japon, la
méfiance que suscite l’alliance nippo-américaine. Voici pourtant qu’un nouveau
contexte a commencé de prévaloir sur les vieilles inimitiés. À cet égard, est loin
de manquer de signification l’extraordinaire engouement qui s’est emparé de la
jeunesse chinoise pour les modes vestimentaires, les chansons, le style de la jeunesse japonaise. Dans l’autre sens, on notera la véritable révolution qui s’opère
depuis peu dans les pratiques japonaises de protection spontanée du marché intérieur de la consommation courante. On assiste en effet actuellement à la pénétration massive de ce marché par les produits de consommation chinois. L’
Economist
du 28 juillet 2001 en donnait comme illustration l’exemple d’une compagnie japonaise de redistribution, la Past Retailing Company, qui s’approvisionne en faisant
travailler 60 firmes chinoises, auxquelles appartiennent 80 usines dont les plus
importantes font travailler quelque 10 000 ouvriers. Le Japon et la Chine sont en
train de devenir des partenaires économiques de premier rang l’un pour l’autre,
estime l’économiste en chef de Morgan Stanley pour l’Asie-Pacifique, Andy Xie
[14].
Quant aux signes politiques du tour nouveau que prennent les rapports sinojaponais, ils ont marqué, par contraste avec la désastreuse visite officielle au
Japon de Jiang Zemin en novembre 1998, celle du Premier ministre Zhu Rongji en
octobre 2000. Non seulement celui-ci a tenu à exprimer ses remerciements aux
Japonais pour leur aide financière à la Chine, mais il a également déclaré que si
celle-ci avait beaucoup souffert du militarisme japonais, « le peuple japonais en
avait souffert aussi, et qu’il ne fallait pas lui en imputer la responsabilité
[15] ».
L’ASEAN
En vérité, ce tournant s’inscrit dans un nouveau style de la diplomatie chinoise
en Asie orientale, beaucoup plus ouvert, qui s’affirme depuis quelques années
déjà. La Chine n’enferme plus ses relations internationales dans le cadre étriqué
de traités bilatéraux, soit de coopération et d’amitiés avec les pays socialistes, soit
de délimitation de frontières et de règlement de contentieux avec ses voisins plus
ou moins amicaux. Elle joue désormais le jeu d’une puissance de premier rang qui
ambitionne de peser de toute son influence au niveau des grands dossiers multilatéraux. Et pour point d’appui de cette pesée, Pékin a choisi l’ASEAN
[16], où elle
pouvait compter sur la connivence des deux membres les plus influents de l’organisation, la Thaïlande et Singapour.
Résolument pro-occidentale, la Thaïlande n’en a pas moins cherché du côté
chinois un contrepoids à l’influence vietnamienne en Indochine. Aussi s’est-elle
dépêchée de normaliser ses relations avec la Chine populaire dès le 30 juin 1975,
seulement deux mois et demi après la chute de Saïgon qui mit fin à la guerre du
Vietnam. Elle est devenue, depuis lors, la meilleure alliée de Pékin au sein de
l’ASEAN. L’influence fort discrète mais bien réelle des Thaïlandais d’origine
chinoise n’y est sans doute pas pour rien. De 70 % à 80 % des parlementaires
thaïlandais ont au moins un grand-parent né en Chine. Chuan Leekpai, deux fois
Premier ministre (de septembre 1992 à juillet 1995 et de novembre 1997 à
février 2001) descend d’une famille du Fujian. C’est avec la Chine (qui pourtant
ne participe pas à la commission du Mékong de la Banque asiatique de développement) et le Myanmar que la Thaïlande a fondé au début des années 1990 la
Coopération du Grand Mékong, ultérieurement élargie par la participation du
Laos en Quadrilatère de croissance
[17]. En outre, la Chine fournit abondamment à
la Thaïlande du matériel militaire – chars, pièces d’artillerie, escorteurs navals –
« à prix d’ami », et a signé avec ce pays en février 1999 un traité de commerce
pour le XXI
e siècle qui est le premier du genre
[18]. Elle va d’ailleurs réaliser, avec
une aide de la Banque asiatique de développement, une route de 263 km reliant
le Yunnan à la Thaïlande à travers le Laos
[19]. En avril 1999, Jiang Zemin a été reçu
en visite officielle à Bangkok avec une extrême chaleur par Chuan Leekpai, et
l’année suivante, en octobre 2000, la reine Sirikit s’est rendue à Pékin pour la
célébration du 25
e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques
entre les deux pays. On notera de la part de Jiang Zemin, lors de sa visite de 1999
à Bangkok, un geste tout à fait inhabituel pour un dirigeant chinois dans le Sud-Est asiatique où, à l’égard des immigrés chinois, Pékin adopte en général un profil
bas pour éviter de nourrir la méfiance de gouvernements en général fort soupçonneux à l’égard de cette immigration : il a profité d’un passage dans le quartier
chinois de la ville pour lancer à la diaspora chinoise un appel à garder avec la
Chine des relations privilégiées.
Avec Singapour, pourtant aux trois quarts chinoise, les relations de la Chine ont
d’abord été plus compliquées. En dépit de rapports établis de longue date « au plan
de l’amitié », la ville-État a été le dernier des membres de l’ASEAN à reconnaître la
République populaire – seulement le 3 octobre 1990. À cela une double raison :
la détestation qu’inspire à Lee Kwan-yew l’idéologie communiste, et le souci de
mettre en sourdine la sinité du pays aux yeux de ses alliés de l’ASEAN. Mais le
ralliement de Pékin à l’économie de marché a fait tomber les préventions. Singapour
s’est mise à investir énormément en Chine, notamment à Suzhou et Wuxi, qui lui
doivent de se classer respectivement aux quatrième et cinquième rangs de la production industrielle parmi les provinces chinoises
[20]. Et les autorités chinoises ont
d’elles-mêmes pris soin de baisser suffisamment le ton du compatriotisme chinois
pour ne pas choquer les gouvernements indonésien, malais et philippin.
Après avoir accepté l’invitation à assister comme observatrice à la réunion au
sommet de l’ASEAN de juillet 1991 à Kuala-Lumpur, la Chine, l’année suivante,
cette organisation s’étant dotée d’une formation élargie aux ministres des Affaires
étrangères des pays de l’Asie-Pacifique, l’ARF (Asian Regional Forum), a décidé
d’y prendre part. Depuis, elle s’y est montrée de plus en plus active. C’est ce qui
lui a permis, sinon de résoudre, en tout cas de geler à son avantage les contentieux
qui l’opposent à tel ou tel des pays de l’ASEAN, et surtout celui qui touche à la
souveraineté sur les archipels de la mer de Chine méridionale, en particulier sur
les Spratlys, réputées situées dans un environnement pétrolifère. Les discussions
sur ce dossier dans le cadre de l’ASEAN remontent à 1994. Elles ont au moins
abouti à un « code de bonne conduite », signé à l’issue du sommet de Phnom-Penh
de novembre 2002 par les dix membres de l’ARF. Ceux-ci ont également, à ce
sommet, essayé de faire avancer les projets de resserrement des liens économiques entre les pays de l’ASEAN et la Chine. Bien que beaucoup de méfiance
entre eux ait jusqu’ici réduit à peu de chose l’abaissement effectif des tarifs douaniers, l’engagement a été pris de parvenir à une libération complète des échanges
en 2010. Le Premier ministre chinois Zhu Rongji en a profité pour proposer à ses
homologues japonais et sud-coréens la constitution d’une autre zone de libreéchange sino-nippo-coréenne. En fait, les objectifs de la Chine dans le cadre de
l’ARF sont plus diplomatiques qu’économiques. Il s’agit surtout pour elle de diriger
la construction d’un nouvel ordre de l’Asie orientale sur des bases régionales relativement indépendantes de la pax americana. Ce serait l’une des pièces maîtresses
d’un ordre mondial multipolaire que Pékin aspire à substituer à l’hégémonie des
États-Unis. C’est dans cette perspective que la Chine, qui depuis 1997 a accepté
de participer à des négociations quadripartites sur les affaires coréennes avec les
États-Unis et les deux Corées, a commencé de faire glisser cet autre dossier vers la
table de négociation de l’ARF, où la Corée du Nord dispose d’un siège d’observateur depuis juillet 2000. Les questions relatives à la péninsule, que l’aveu par Kim
Jong-Il de la fabrication par son pays d’une bombe au plutonium vient de compliquer singulièrement, ont été discutées lors du sommet de Phnom-Penh, à huis
clos, par les trois Premiers ministres de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud.
L’autre Asie et le tiers monde
La Chine et le sous-continent indien
Pour ce qui est du reste du théâtre asiatique, le regard de Pékin s’est d’abord
porté sur le sous-continent indien. Dans les années 1950, la Chine populaire
a pu voir dans l’Inde un partenaire à sa mesure, et aussi convaincu qu’elle de
l’urgence d’achever la décolonisation (surtout en Indochine) et la liquidation du
post-colonialisme. Zhou Enlai et Nehru ont communié dans l’« esprit de
Bandung ». Mais l’entente cordiale entre la plus grande des démocraties populaires et la plus grande des démocraties tout court n’a pas duré. La répression
chinoise de la révolte tibétaine de 1959 a amené les troupes des deux pays au
contact sur la frontière indo-tibétaine. Les frictions se sont multipliées, qui ont
provoqué la guerre courte, mais sévère, de 1962. Depuis, la question des frontières
sino-indiennes est restée pendante, et la question du Tibet s’est aggravée du fait de
l’installation du dalaï-lama à Dharamsala. C’est ce qui a conduit la Chine à privilégier l’alliance avec le Pakistan, alliance qui avait aussi l’avantage de donner à la
politique chinoise une tonalité pro-islamique que Pékin s’est plu à renforcer en
prenant position pour la Palestine contre Israël, à l’époque où la Chine se voulait
agissante dans un tiers monde dont les États arabes avaient pris la tête.
La Chine et l’Asie centrale
Cependant, depuis l’accès à l’indépendance des républiques ex-soviétiques
d’Asie centrale en 1991, l’ouverture de l’espace centrasiatique, jusque-là complètement verrouillé, n’a pas manqué de susciter toute l’attention de Pékin. Pour des
raisons de sécurité d’abord – le nationalisme des populations turcophones de la
région pouvant faire cause commune avec les Ouighours séparatistes du Xinjiang
– mais aussi pour des raisons de stratégie face à la récente implantation de bases
militaires américaines sur ce terrain, et pour des raisons économiques liées au
commerce frontalier sino-centrasiatique et à l’intérêt de la Chine pour le pétrole
du bassin de la Caspienne. Le 26 avril 1996, la Chine a signé à Shanghai avec la
Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan – appelés depuis Groupe de
Shanghai – un pacte de démilitarisation d’une zone de 100 km de large le long des
8 000 km de sa frontière avec ces cinq pays. Le 14 juin 2001, réunis de nouveau
à Shanghai, ces cinq pays, auxquels s’était joint l’Ouzbékistan, ont décidé de
renforcer ensemble la lutte contre le terrorisme, en établissant un centre antiterroriste à Bichkekek, capitale du Tadjikistan. En octobre 2002, l’armée chinoise
effectuait des exercices combinés avec les forces kirghizes sur la frontière des
deux pays, dans une section particulièrement difficiles des Tianshan, à 5 000 m
d’altitude – une première pour la Chine populaire, qui jamais jusqu’ici n’avait
organisé de manœuvres militaires conjointes avec un pays étranger. Entre-temps,
le commerce de l’Asie centrale avec la Chine était passé de 277 millions de dollars
en 1992 à 950 millions en 1998, ce qui paraît peu de chose dans l’ensemble de
l’économie chinoise, mais n’en est pas moins fort important pour la province
pauvre du Xinjiang, qui bénéficie de 55% de ce commerce
[21].
L’intérêt de la Chine pour l’Afrique, le Pacifique et l’Amérique latine
Au-delà de l’Asie, Pékin a gardé de l’époque de l’anti-impérialisme tous azimuts du maoïsme le souci de cultiver des relations amicales avec la totalité des pays
du tiers monde, quel que soit leur régime. Depuis 1996, le ministre des Affaires
étrangères chinois – à l’époque Qian Jichen, aujourd’hui Tang Jiaxuan – visite
l’Afrique chaque début d’année
[22]. L’attention que porte la Chine à plusieurs de ces
pays tient en particulier à ce que s’y livre une lutte d’influence entre Pékin et Taipei
pour la reconnaissance diplomatique : Taïwan est actuellement reconnue comme
république de Chine par huit États africains, cinq États du Pacifique (après la défection de Nauru, qui vient de se rallier à Pékin) et quatorze États d’Amérique latine.
Cependant, depuis le grand tournant politique de la fin des années 1970, l’antiimpérialisme a été remplacé par l’
objectif monde, pour reprendre le titre d’un
excellent livre de trois praticiens des affaires chinoises
[23]. Ce que vise avant tout la
Chine désormais, c’est le statut de grande puissance. Grande puissance « du
milieu », au moins du milieu de l’Asie-Pacifique sinon du milieu de toute la planète.
Et c’est avant tout sur les grandes puissances qu’elle porte son regard, un regard
non dépourvu d’ambiguïté entre appréciation et dénigrement, partenariat et rivalité.
Chine-États-Unis
À commencer par la superpuissance américaine. Entre Pékin et Washington,
depuis la fin de la guerre froide, les relations n’ont cessé d’osciller entre tension et
détente, avec ou non réactivation du contentieux permanent qui existe entre elles,
sur l’une ou l’autre des questions de Taïwan, des droits de l’homme, de la balance
commerciale, de la prolifération et de la dissémination des armes de destruction
massive et des missiles. Les deux moments les plus dramatiques ont été celui
des tirs de missiles chinois d’intimidation par-dessus l’île de Taïwan, au large de
Keelung et de Kaohsiung, juste avant les élections présidentielles taïwanaises du
23 mai 1996, avec riposte américaine par l’envoi sur zone de deux porte-avions
accompagnés de leurs escorteurs; puis celui du bombardement, réputé par erreur,
de l’ambassade de Chine à Belgrade, le 7 mai 1999, par un avion américain de
l’OTAN, avec riposte par le déclenchement d’émeutes contre l’ambassade et les
consulats américains de Pékin, Shanghai, Canton, Shenyang et Chengdu (où le
consulat fut incendié et détruit) et par la suspension par Pékin de tous les échanges
concernant la défense et la sécurité avec les États-Unis au plus haut niveau.
Pour Pékin, la question la plus grave est celle de Taïwan. Il s’agit, pour les
dirigeants chinois, de l’unité de la nation, dont le principe ne saurait souffrir la
moindre atteinte par ingérence étrangère, même symbolique. C’est pourquoi les
dirigeants chinois sont non seulement particulièrement attentifs aux livraisons
d’armes faites par les États-Unis aux forces taïwanaises, mais aussi exaspérés par
ce symbole minimal de reconnaissance que constitue l’octroi de visas aux dirigeants taïwanais lorsqu’ils voyagent aux États-Unis ou en transit par les États-Unis.
La première fois que les autorités chinoises se sont livrées à un exercice balistique
de missiles sur le détroit de Formose, avant celui qui provoqua la riposte américaine de 1996, c’était, en juin 1995, pour protester contre la délivrance d’un visa
américain au président Lee Teng-Hui lui permettant de rendre visite à son
ancienne université, celle de Cornell. Depuis, d’autres voyages de personnalités
officielles taïwanaises bénéficiant du visa américain ont eu lieu, presque tous les
ans, et Pékin n’a jamais manqué de protester, quoique sans réitérer la gesticulation
balistique de 1995.
Quant au problème de déséquilibre commercial avec les États-Unis, il existe
depuis longtemps et ne cesse de s’aggraver. Selon les statistiques américaines, le
surplus commercial chinois est passé de 3 milliards USD en 1988 à 83 milliards
USD en 2000
[24]; il a même atteint le chiffre de 148 milliards USD en août 2002,
la Chine étant devenue le troisième fournisseur des États-Unis, après le Mexique
et le Canada mais avant le Japon
[25]. Les statistiques chinoises diffèrent très sensiblement : seulement 30 milliards USD de surplus en 2000
[26], les relevés chinois
faisant déduction de ce qui n’est que commerce indirect par Hongkong. En outre,
la Chine excipe de sa condition de pays pauvre, justifiant plus d’ouverture de la
part des pays riches, ajoutant qu’une part des importations américaines depuis son
territoire provient d’entreprises américaines installées sur place et que l’avantage
de prix qui favorise ces importations profite aussi aux consommateurs américains.
Quoi qu’il en soit, le risque de rétorsion par non-reconduction du statut de nation
la plus favorisée à la Chine, qui donnait lieu chaque année à d’âpres négociations,
est désormais écarté, puisque la Chine a obtenu le 19 septembre 2001 de bénéficier de
relations commerciales normales permanentes (la formule des RCNP
ayant remplacé celle de la clause de la nation la plus favorisée). D’ailleurs, les
Américains, en 2000, ont retiré de leurs investissements directs dans l’économie
chinoise un revenu de 7,2 milliards USD, plus que dans aucun autre pays en
développement
[27].
Reste le contentieux sur les ventes chinoises d’équipements sensibles et sur le
développement par les États-Unis d’un nouveau système de bouclier antimissile
élargi, qui risque de devenir le point de désaccord le plus grave dans les années à
venir. Il est vrai que la Chine a pris en 2002 un ensemble de dispositions portant
sur le contrôle des exportations de matériel sensible; mais en niant en avoir jamais
vendu en enfreignant les engagements qu’elle avait pris, ce qui est fortement mis
en doute par les États-Unis. Par ailleurs, en réponse à la reprise par l’administration Bush du programme dit « de la guerre des étoiles », la Chine affirme avoir la
capacité de multiplier les fabrications de missiles intercontinentaux jusqu’à pouvoir déborder statistiquement le niveau d’efficacité maximum d’interception du
meilleur des boucliers antimissiles
[28].
Il n’empêche que, pour les dirigeants chinois, les États-Unis sont le modèle de
puissance qu’ils voudraient que la Chine réussisse à incarner, ce qui introduit dans
leur vision de l’Amérique une dose d’admiration qui les conduit à mettre leur
fierté à se sentir capable d’imiter les Américains partout où ils le peuvent. Quelle
satisfaction, pour le Premier ministre Zhu Rongji, que d’avoir coupé l’herbe sous
les pieds à l’ancien président de la Réserve fédérale, Paul Volker, dans les
recommandations d’éthique professionnelle qu’il s’est fait un plaisir de dispenser
aux experts-comptables lors de leur congrès mondial à Hongkong les 18 et
21 novembre 2002
[29] ! Chacun sait d’ailleurs que l’ambition de tout étudiant
chinois est d’aller faire des études aux États-Unis. Ce sentiment particulier
d’amour-haine pour les Américains explique pourquoi, après les déchaînements
de fureur qui ont suivi le bombardement de l’ambassade chinoise de Belgrade et la
mort du pilote chinois victime de la collision avec un avion espion américain au
large de l’île de Hainan le 1
er avril 2001, les autorités chinoises ont, à l’inverse,
entièrement passé sous silence la découverte, en janvier 2002, d’une douzaine de
micros cachés dans le Boeing 747-300ER commandé aux États-Unis par la présidence chinoise
[30]. Rien ne devait obscurcir le climat de la prochaine visite de Jiang
Zemin chez Bush, d’autant que ce dont Pékin a présentement le plus besoin c’est
de stabilité internationale, propice à la poursuite du développement économique
chinois suffisamment menacé par les problèmes intérieurs.
Le risque d’une remontée de tension entre Pékin et Washington est venu du
côté américain, les faucons ayant pris une influence prépondérante dans l’administration Bush. En juillet 2002, le rapport au Congrès de la US-China Security
Review Commission ainsi que le rapport annuel du Pentagone sur les capacités
militaires chinoises, qui insistaient sur les dangers que représente la Chine pour
les États-Unis et recommandaient diverses mesures de restriction des avantages
que lui accorde l’administration américaine, ont suscité de vives protestations de
Pékin. Ce qui a changé la donne, c’est le poids des rapports personnels de George
Bush avec les milieux chinois
[31]. Aussi la réception de Jiang Zemin par le président américain dans son ranch personnel de Crawford, le 25 octobre 2002, a-t-elle
marqué les relations sino-américaines d’un moment quasi idyllique. Il faut dire
que la chance de Jiang Zemin a été qu’advienne à ce moment-là la soudaine révélation de la possession par les Nord-Coréens de la bombe au plutonium, qui a
éclipsé tous les autres sujets de discussion. Les deux présidents ont pu d’une seule
voix déclarer œuvrer pour la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Dans
la foulée était décidée la reprise en décembre 2002 des conversations militaires
bilatérales qu’avait interrompues à nouveau l’incident de la collision aérienne
d’avril 2001. On apprenait en outre que les Américains reconnaissaient comme
terroriste le mouvement ouighour indépendantiste, et qu’un bureau du FBI avait
été ouvert à Pékin le 25 octobre.
Chine-Europe
Les Européens n’inspirent pas aux Chinois la même fascination. L’Europe
attire bien moins que l’Amérique la jeunesse chinoise. Si, pour les dirigeants
chinois, l’Union européenne est une carte à jouer contre l’hégémonisme des États-Unis, ce n’est pas une très bonne carte. D’abord parce que les Européens ne s’entendent pas assez entre eux pour pouvoir vraiment faire contrepoids à l’influence
américaine; ensuite parce que l’interventionnisme européen dans les Balkans est
tout à fait contraire au dogme chinois d’absolue non-ingérence. La création, en
1996, à Bangkok d’un forum informel euro-asiatique, l’ASEM (Asia Europe
Meeting), se réunissant tous les deux ans, n’a pas été de grande conséquence.
L’accord sino-européen sur l’entrée de la Chine à l’OMC, signé le 19 mai 2000, a
été plus laborieux et moins satisfaisant pour les Européens que, pour les États-Unis, celui qu’ils avaient signé le 15 novembre 1999. Bref, c’est surtout le
commerce avec chaque État membre de l’UE qui intéresse Pékin, fort habile à
mettre ces États en concurrence politico-commerciale entre eux. En 2001, ce
commerce, dans les statistiques chinoises, se chiffrait globalement à 976 milliards
USD – dépassant le niveau du commerce sino-américain ( 805 milliards USD) –,
déficitaire pour l’Europe de 84 milliards, l’Allemagne y prenant la plus grande
part ( 235 milliards) avec une balance excédentaire de 40 milliards
[32]. Et pour ce
qui est des investissements en Chine, l’UE, avec un total cumulé de 17,1 milliards
USD en 1999, était alors presque au niveau des États-Unis, tout en étant devenu,
en dehors de Hongkong, le plus gros investisseur étranger en Chine chacune des
années 1997,1998,1999
[33]. La France, quant à elle, est en queue de l’Union, avec,
pour le 1
er semestre 2002,1% seulement de son commerce extérieur réalisé avec la
Chine, au prix d’un déficit commercial de 3,6 milliards d’euros, et 1 % du stock
global des investissements étrangers dans le pays, où ne sont implantées que
500 entreprises françaises
[34].
Chine-Russie
Beaucoup plus intéressante politiquement pour Pékin est la Russie, surtout
depuis que Elstine, coupable d’avoir procédé à la liquidation du socialisme, y a été
remplacé par Poutine. Pékin et Moscou sont sur la même ligne de désapprobation
de l’intervention américano-européenne dans les Balkans, de fin de non-recevoir
opposée à toute revendication de droits de l’homme et d’opposition aux nouveaux
projets américains de bouclier antimissile. En outre, la Russie est la grande pourvoyeuse de la Chine en armements sophistiqués, notamment en sous-marins et en
avions de chasse. Elle pourrait le devenir en énergie. La Chine a importé en 2001
le tiers de sa consommation de pétrole ( 65 millions de tonnes), qui augmente de
6 % par an pour une augmentation de sa production de 2 % seulement
[35]. La
conférence des ministres de l’Énergie russe et chinois, tenue en mars 2000 à
Pékin, a entériné un projet de pipeline d’Irkoutsk à Tianjin, et convenu de la participation chinoise à l’exploitation du gaz naturel de Sibérie, les Russes devant
participer au développement du grand Ouest chinois
[36].
Conscience d’être une grande puissance politique
En somme, la perspective chinoise sur le monde a bien évolué depuis la fin de
la révolution culturelle. Ce qui la commande aujourd’hui, c’est le sentiment,
exprimé par Deng Xiaoping en 1994, que « la Chine est devenue une grande puissance politique, mais qu’il lui reste à devenir, dans un futur pas trop éloigné, une
grande puissance économique
[37] ». Cette conscience d’être une grande puissance
politique fait que la Chine se place d’elle-même, dans les affaires internationales,
désormais sur le même plan que l’Amérique, l’Europe, la Russie et le Japon.
Mais, encore insuffisamment développée, elle a besoin de paix pour poursuivre sa
croissance économique. C’est pour mieux assurer la paix qu’elle préfère maintenant
ancrer ses relations extérieures dans la multilatéralité plutôt que dans les accords
bilatéraux, en poussant à l’émergence d’un monde multipolaire à la place de celui
qui aujourd’hui est soumis à l’hégémonie américaine. Par ailleurs, la Chine ne
néglige pas d’accentuer l’image de grand pays qu’elle veut donner d’elle-même,
en s’engageant dans des projets pharaoniques comme celui de l’immense barrage
des Trois Gorges, sur le Yangtze, qui sera le plus puissant du monde. Haut de
177 m, conçu pour retenir un réservoir de 640 km de long quand il sera entièrement rempli en 2009, il coûtera 24 milliards USD. Deux des 26 turbines qu’il
comportera commenceront à produire de l’électricité en août 2003, et deux autres
en novembre 2003, ce qui permettra de fournir 5,5 milliards de kilowattheures à la
Chine centrale et à la Chine orientale pour la fin de 2003. Mais plus d’un million
de personnes ont dû être déplacées, dont 125 000 fort loin
[38]. C’est aussi le sens
d’opérations de prestige très médiatiques qui peuvent paraître payées de coûts
exorbitants par rapport à la pauvreté du niveau de vie de la plus grande partie de la
population. Ainsi, après avoir accueilli les XI
e Jeux asiatiques en 1990, Pékin a
déployé comme on sait tous les moyens possibles pour finir par obtenir les Jeux
olympiques de 2008; et n’a pas hésité à mettre en jeu un budget de 2,5 milliards
USD pour que Shanghai soit choisie comme site de l’Exposition universelle de
2010, ce qui lui est acquis depuis décembre 2002.
Qu’est-ce que la Chine offre au monde ?
La nouvelle sinophilie
Dans la région, la marche de la Chine vers l’objectif monde n’est pas sans
inquiéter certains gouvernements; mais elle inspire aussi le courant d’une nouvelle sinophilie, liée à la résurgence de l’asiatisme. Au XVIIIe siècle, l’esprit des
Lumières en Europe projetait sur la Chine l’image fantasmée du despotisme
éclairé. Aujourd’hui, aux yeux d’un Lee Kwan Yew, le développement de la
Chine permet d’escompter que la mondialisation pourrait prendre une forme multipolaire dans laquelle l’Asie ferait contrepoids à l’Occident. Encore faut-il savoir
sur quelle sorte de régime serait établie la contre-influence de la Chine face aux
démocraties occidentales. Le régime chinois est-il en train de se transformer ? La
Chine pourrait-elle devenir elle-même démocratique ?
Y a-t-il une évolution démocratique de la Chine ?
Les informations quotidiennes qui transpirent sur ce qui se passe dans le pays
au jour le jour donnent le sentiment que rien n’y change. Condamnations à mort
[39],
procès de dissidents, répression féroce du moindre signe d’opposition politique,
musellement des organes de presse, fermeture de sites Internet et blocage de
l’accès aux moteurs de recherche hors contrôle sont le lot habituel d’incidents que
rapportent les journaux occidentaux, pour y dénoncer, à juste titre, des atteintes de
tout genre aux droits de l’homme.
Les plus graves de ces atteintes sont celles dont sont victimes les non-Han des
marches chinoises, Tibétains et Ouighours. Au premier chef les Tibétains. On sait
quelle répression s’est exercée sur eux de 1959 à la fin de la révolution culturelle :
1,2 million de morts (le cinquième de la population), destruction des trois quarts
des 2200 à 2500 monastères construits au fil des siècles dans tout le Tibet, effectif des moines tombé de 120 000 à 10 000 personnes environ
[40]. Si, dans les
années 1980, un assouplissement de la politique tibétaine de Pékin avait paru
s’esquisser après la visite de Hu Yaobang à Lhassa en mai 1981, la loi martiale
imposée dans toute la zone le 7 mars 1989 a relancé la frénésie répressive
[41].
Victimes en second lieu des rigueurs du régime, les populations turcophones du
grand Ouest chinois sont frappées par la répression qui vise les mouvements séparatistes ouighours. En 1992, à Urumqi, pendant le ramadan, des émeutes se sont
soldées par une cinquantaine de morts. En 1997, les 5 et 6 janvier, c’est Yining qui
a été le théâtre d’émeutes ayant fait plus d’une centaine de morts et blessés. Pour
leur malheur, des Ouighours se sont retrouvés parmi les
taliban prisonniers des
Américains en Afghanistan, ce qui a permis à Pékin d’obtenir le classement par
Washington des indépendantistes ouighours parmi les mouvements terroristes.
Cependant, mis à part la situation des minorités qui ont la malchance de vivre
dans les régions frontalières sensibles, pour le citoyen chinois ordinaire, de
l’époque de Mao Zedong à celle de Jiang Zemin la vie a considérablement
changé. N’a-t-on pas pu entendre, même au Congrès américain, un représentant
témoigner que « des progrès ont été faits au cours des vingt-cinq dernières années :
des libertés individuelles ont été accordées, la prospérité s’est accrue et on a pu
voir des centaines de millions de Chinois se moderniser et se connecter au reste du
monde
[42] ». Le fait est que, tout en continuant à contrôler drastiquement la sphère
publique de la vie sociale, le pouvoir s’est maintenant désinfiltré de la sphère
privée. Mais le pouvoir lui-même a-t-il changé ?
Une perspective sur l’évolution possible du régime
À l’issue du XVIe Congrès quinquennal du PCC, tenu, avec 2120 délégués, du
11 au 14 novembre 2002, toute la presse occidentale a souligné d’une seule voix
que rien n’avait changé en Chine dans le processus d’autorenouvellement de la
dictature du parti : mise au point préalable de la recomposition des instances dirigeantes dans le plus grand secret, intronisation sans surprise des nouveaux dirigeants
par des votes unanimes, façade d’unité parfaitement lisse entre ceux-ci, quels que
puissent être les antagonismes entre des hommes comme Hu Jintao et Zeng
Qinghong. Pouvait-on s’attendre à autre chose ? Fausse surprise qu’il n’y ait pas
eu de surprise !
Et pourtant, ce serait être singulièrement myope que de ne pas voir ce qui distingue le régime chinois d’aujourd’hui de celui de l’époque maoïste. Il est vrai
qu’il s’agit d’un changement à une autre échelle de temps et à un niveau d’une
autre profondeur que ce qui se passe en surface, d’un congrès à l’autre. C’est en
prenant la véritable mesure de ce qui bouge en Chine que le bon expert qu’est Kei
Amako, professeur à l’université d’Aoyama gakuin à Tokyo, relève comment, si
règne toujours en Chine la dictature du parti unique, la nature de cette dictature est
incontestablement en train d’évoluer. Analysant cette évolution tout en en prolongeant la ligne sur les dix prochaines années, le sinologue japonais envisage la
possible démocratisation du régime en cinq étapes. Si le régime chinois est toujours celui de la dictature d’une minorité constituée en élite dirigeante structurant
le parti, la nature de cette dictature même a déjà changé. Ce qui a caractérisé la
première période du communisme chinois, de Mao Zedong à Deng Xiaoping,
c’est que l’élite dirigeante, conduisant le parti unique dictatorial, s’était spontanément placée sous la direction d’une personnalité charismatique, « un empereur » :
d’abord Mao, puis Deng. Cette période est aujourd’hui dépassée et une deuxième
étape, actuellement en cours, est caractérisée par le fait que l’élite dirigeante du
parti unique dictatorial se donne maintenant à elle-même une direction collégiale,
comme en témoigne la pratique de Jiang Zemin de ne prendre de décisions que
concertées avec les hautes instances du parti. La prochaine étape, la troisième,
devrait être celle d’une démocratisation interne de l’élite dirigeante elle-même,
sans que se relâche la dictature du parti unique, cette démocratisation s’effectuant
par l’extension du système d’élection directe, déjà instauré pour les comités villageois, aux assemblées de district et aux assemblées provinciales. La quatrième
étape, à l’horizon de la prochaine décennie, verrait l’émergence d’un quasi-pluralisme, résultant de l’arrivée à l’Assemblée nationale, par des élections encore
plus ou moins contrôlées par le parti, de représentants de la nouvelle bourgeoisie
des régions les plus avancées, les régions côtières. Enfin l’étape finale, la cinquième, connaîtrait la mise en place d’un véritable pluralisme démocratique,
marqué par le renversement de la hiérarchie parti > armée > État en hiérarchie
État > armée > parti
[43].
Transformation de la société chinoise
Que l’époque des grands timoniers soit bien finie, c’est ce qui ressort des
déclarations faites au président du Venezuela Hugo Chavez le 25 mai 2001 par Li
Ruihuan, membre du Bureau politique et président de la Conférence politique
consultative du peuple chinois, expliquant longuement que « nous n’avons pas
besoin d’empereur ». Mais il y a plus. Le parti monolithique est de moins en
moins adapté à une société qui se diversifie rapidement.
Diversification par l’accentuation des inégalités sociales, d’abord. La
Revue de
l’industrie et du commerce chinois (Zhongguo gongshang shibao) classe, pour
l’année 2000, les plus riches patrimoines chinois de 1,9 milliard USD, en tête, à
42 millions USD, au 50
e rang
[44]. Le coefficient Gini (qui mesure statistiquement
les inégalités de 0 à 1) est passé, dans les statistiques officielles chinoises, de
0,2124 dans la Chine rurale et 0,16 dans la Chine urbaine en 1978 à 0,3361 dans la
Chine rurale et 0,295 dans la Chine urbaine en 1999, année où il est chiffré 0,386
globalement pour tout le pays. La Banque mondiale chiffre ce coefficient globalement à 0,42 pour 2001, alors qu’on estime à 0,4 le seuil critique dont le franchissement expose aux désordres sociaux
[45].
Diversification dans la structuration même de la société, ensuite. Le directeur
du Centre d’études chinoises de l’Académie des sciences sociales, Hu Angang,
écrit dans un ouvrage récent,
Les Concepts stratégiques chinois, que la Chine
d’aujourd’hui n’est pas seulement celle d’
un pays, deux systèmes, mais celle d’
un
pays, deux systèmes et quatre sociétés: la société du secteur agricole, la société du
secteur industriel, la société du secteur des services et la société du secteur intellectuel, cette dernière rassemblant les professions techniques, enseignantes, médicales, financières, entreprenariales et du service public
[46]. L’encadrement général
par le parti unique ne peut empêcher cette diversification sociale de plus en plus
marquée. La Chine n’en est plus au temps où pouvait être liquidé tout ce qui ne
rentrait pas dans le moule coercitif prolétarien; le pluralisme ne peut plus être
gommé de la société dans laquelle il s’inscrit, et désaccorde celle-ci d’avec le parti.
Aussi constate-t-on que, même si le parti maintient ses effectifs – 67,5 millions
(soit 5,2 % de la population) au 1
er juillet 2001 –, le flux des adhésions de jeunes
se ralentit. Il est intéressant de noter que l’effectif total des huit petits partis vestigiaux, dits
partis démocratiques, continuant d’exister pour la forme, sous la direction du parti communiste, est passé de 65 000 membres en 1979 à 130 000 en
1983 et à 580 000 aujourd’hui
[47]. En outre, de multiples courants religieux ou
parareligieux plus ou moins ésotériques attirent ceux qui se détournent d’une
idéologie complètement décrédibilisée. L’exemple le plus spectaculaire en est le
mouvement de l’Ascèse de la roue de la loi
(Falungong), qui, à la veille de son
interdiction le 15 août 1999, avait plus d’adeptes que le parti ne compte de
membres : 70 millions (les autorités n’en comptant que 2 millions)
[48].
Les trois représentativités
C’est par nécessité de prendre en compte cette évolution que le XVIe Congrès
a entériné le principe des trois représentativités défendu par Jiang Zemin. Ce principe, substitué à celui de la spécificité prolétarienne du parti, fait de celui-ci le
représentant des forces productives les plus avancées, des orientations culturelles
les plus avancées et des intérêts du peuple les plus fondamentaux. Cela signifie
que le PCC, tout en gardant la forme d’un parti léniniste, n’a plus du tout de
contenu léniniste. Le signe patent de cette véritable révolution à l’envers est
l’ouverture du parti aux grands entrepreneurs privés. Déjà parmi les délégués au
XVIe congrès, les observateurs ont relevé la présence d’une dizaine de ceux-ci,
représentant un groupe de Wuxi fabricant de câbles (un certain Sun Shenlin), un
groupe textile du Jiangsu (un certain Zan Shengda), une société immobilière de
Chongqing (un certain Sun Shenlin), etc.
Verra-t-on un jour un évêque de l’Église catholique patriotique membre du
parti ? Jiang Zemin, dans un discours prononcé dans le cadre d’une conférence sur
la religion tenue les 10,11 et 12 décembre 2001, a indiqué qu’il fallait reconnaître
l’importance sociale de la religion et l’action positive des croyants pour l’unité
nationale et la paix dans le monde. Tous les membres du Comité permanent assistaient à cette conférence. Sans doute s’agit-il surtout d’un contre-feu dirigé contre
le
Falungong. Mais comment ne pas trouver extraordinaire que l’un des vicedirecteurs du Bureau gouvernemental de la réforme des structures économiques,
Pan Yue, écrive à cette occasion que le parti devait construire de « nouveaux
rapports avec la religion », dans l’esprit de sa complète transformation de
parti
d’organisation révolutionnaire en
parti dirigeant
[49] ?
Introduction de la procédure d’élection directe libre dans le régime
Par ailleurs est apparue, dans les années 1980, une tendance à l’extension de la
procédure d’élection directe et libre à partir d’une évolution des pratiques en cours
au niveau des villages. Les comités de villageois, mis en place depuis 1983 pour
suppléer à la disparition des organes des communes populaires, sont élus par les
habitants. Mais les élections qui y pourvoient n’ont pas manqué d’être, dans un
premier temps, placées entièrement dans les mains des comités du parti chargés de
les organiser. Par la suite, cependant, le parti lui-même a préféré ce qu’on a appelé
des
élections de pleine mer (haixuan), devenues la norme par une décision du
Comité permanent de la 9
e Assemblée nationale de novembre 1998 : assemblées
générales des villageois suscitant eux-mêmes de multiples candidatures, vote à
bulletins secrets, comptage transparent des voix. Ces dispositions visaient surtout
à émousser le mécontentement paysan à l’encontre du parti qui mettait partout en
place des hommes à lui se révélant souvent avides et corrompus. Mais elles ont
influé même sur les élections internes du parti : dans beaucoup de localités, les
villageois furent invités à donner leur avis sur les candidatures aux comités
locaux du PCC par des votes appréciant l’intégrité et la valeur des candidats. On
a vu de ces comités locaux, décrédibilisés par les comités de villageois, perdre
toute capacité d’agir
[50].
Fin 1998 eurent lieu quelques tentatives, vite stoppées il est vrai, mais significatives, d’organisation d’élections directes à l’échelon de l’administration cantonale
(cantons et
bourgs). Sur un autre plan, les assemblées populaires locales, à
l’origine organes purement techniques entérinant la gestion des fonctionnaires de
l’administration aux ordres du parti, ont depuis quelque temps pris le rôle d’un
pouvoir plus réellement séparé de l’exécutif et hésitant moins à vraiment contrôler
[51]
celui-ci. Cette évolution, comme celles des pratiques électorales, a été suscitée par
le parti lui-même, découvrant l’avantage de disposer de meilleurs pouvoirs de
contrôle, en particulier pour lutter contre la corruption. Ce sont là des signes du
passage à ce que Kei Amado prévoit comme la troisième période de l’évolution
du régime chinois, celle d’une démocratisation des comportements internes de
l’élite communiste dirigeante.
Démocratisation, donc, nullement du fait d’un grand élan populaire antidictatorial, mais par la prise de conscience technocratique, à l’intérieur du parti, de ce
que peut faire gagner au régime plus de lubrification démocratique dans la gestion
des affaires. Le changement de génération entre ici en jeu. L’élite constitutive du
PCC est maintenant composée de communistes de la quatrième génération. Elle
ne compte plus aucun héros de la Longue Marche, mais de plus en plus de technocrates, sélectionnés dans l’immense vivier des Chinois instruits, pour leurs réelles
capacités à gérer, administrer, diriger. En 2000, sur les sept membres du bureau
permanent du Comité central, six étaient ingénieurs et le septième architecte;
les neuf membres du nouveau bureau élu au XVI
e Congrès sont tous les neufs
ingénieurs
[52]. En 1978,26% seulement des membres du Comité central avaient reçu
une éducation secondaire
[53]. Dans le nouveau Comité central élu au XVI
e Congrès,
ils sont 98,6%
[54].
Sociétés asiatiques et sens de la communitas
Faut-il pour autant attendre que la Chine s’aligne progressivement sur
l’Occident en adoptant un peu à la fois ce qu’y est devenu le libéralisme ? Le principal effet collatéral des attentats du 11 septembre a été de remettre en question la
bonne conscience occidentale, face au triste état du monde dont la brutale montée
de la fièvre terroriste était le révélateur. Du coup, à l’extérieur de l’Occident, l’invocation par les Américains de la défense des droits de l’homme, qui appuie le
plus souvent leurs interventions un peu partout dans le monde, est apparue comme
un simple trompe-l’œil de l’hégémonisme. Si c’est là ce que valent les droits de
l’homme à l’occidentale, n’est-on pas conduit à reprendre à nouveaux frais la
question des valeurs asiatiques, que sa manipulation comme arme de défense
tactique des autoritarismes en place dans l’Asie sinisée avait, à juste titre, exposée
à une fin de non-recevoir dans les années 1990 ? Quel est le fond du problème ?
De savoir si la construction de la démocratie, dans les pays de culture chinoise, est
compatible avec une tradition éthique profondément différente de celle des pays
occidentaux, inventeurs des régimes démocratiques. En quoi consiste donc cette
différence ? Essentiellement en ceci que l’espace social, dans les pays sinisés, a
été et demeure fortement polarisé par le sens de la communauté, alors que l’Occident
a, au contraire, entièrement perdu le sens des valeurs communautaires.
Ce sont les racines mêmes de l’être-ensemble qui ont été détruites au cours du
développement de la pensée politique occidentale, comme le montrent les remarquables analyses de Roberto Esposito
[55]. La
communitas, rappelle Esposito,
lie
(cum) par le
don (munus) et le
devoir (onus). Elle est « l’ensemble des personnes
unies non pas par une “propriété” mais très exactement par un devoir, par une
dette ». Or, ce sens de la communauté authentique a été dialectiquement nié,
surtout depuis Hobbes, par une hyperbolisation du concept de contrat, placé au
fondement de la société. Le contrat, en effet, est essentiellement l’instrument
qu’utilise l’individu pour garantir sa
propriété, pour s’
immuniser dans ce qu’il a
de propre. Dès lors, ce sont les valeurs de l’
immunitas – on sait l’importance prise
aujourd’hui par la catégorie d’immunité à partir de son acception en médecine –
qui sont substituées à celles de la
communitas. Tandis que le sens de la communauté est de rompre les barrières de l’identité individuelle, l’immunité au contraire
reconstruit ces barrières. Elle a même, en Occident, ramené l’idée de liberté à
celle d’autonomie, d’indépendance, d’exemption, de garde contre les autres, qui
ne se décline que négativement, alors qu’originellement la
libertas est l’idée
d’une inflorescence, d’un accroissement de ce que nous avons en commun. D’où
vient que le communautarisme, tel que l’entendent les idéologues occidentaux
d’aujourd’hui, est en vérité parfaitement anticommunaitaire, n’est qu’une
immunitas non pas niée mais simplement élargie de ce qui m’est propre à moi à ce qui
m’est propre avec la collectivité spécifique dont je fais partie, n’est qu’un individualisme corporatiste.
À ce communautarisme occidental de la fermeture individualiste est totalement
opposé le sens chinois d’une communauté fondée sur l’extraversion systématique
des rapports familiaux, si ouverte qu’elle s’étend à tout le tissu social. En effet, si
le paradigme du lien communautaire est, dans la tradition chinoise, la parenté,
c’est en tant que celle-ci est susceptible d’extension indéfinie à autant de degrés
qu’on veut. Sans doute la parenté, au-delà d’un certain degré, devient-elle trop
ténue pour rester porteuse de sociabilité. Mais là le ritualisme chinois supplée à
l’effacement de la parenté effective par l’ourdissage de quasi-parentés de toutes
sortes : même origine provinciale, même profession, même établissement scolaire
fréquenté autrefois, etc. C’est parce que ces réseaux de relations – en chinois les
guanxi (aujourd’hui pervertis par la corruption en réseaux mafieux) – sont chargés,
par la polarisation communautaire de l’espace social, de multiples courants de
devoirs réciproques spécifiques qu’ils diffèrent de ceux qui rapprochent les individus par simple contiguïté dans l’espace social individualiste. Qui plus est, la structuration sociale qu’ils opèrent, savamment calculée par le ritualisme, est bien plus
élaborée que ne le sont les structures familiales et claniques des sociétés traditionnelles occidentales. C’est pourquoi la mutation des sociétés traditionnelles
d’Extrême-Orient en sociétés industrielles a pu s’effectuer avec conservation,
mutatis mutandis, de l’esprit de communauté qui les caractérisait. Ainsi la société
japonaise d’aujourd’hui reste-t-elle profondément marquée par cet esprit tout en
étant aussi avancée que les sociétés américaine ou européenne.
Peut-on croire que l’humanisme de la tradition communautaire ouverte des
pays sinisés soit fermé à l’universalité des droits de l’homme ? Que paradoxalement celle-ci soit spécifique de l’individualisme fermé de la culture occidentale ?
« Pour l’homme de bien qui ne faillit pas au respect et traite autrui selon les rites,
lit-on dans les entretiens de Confucius, entre les quatre mers tous les hommes sont
frères. »
Entre les quatre mers tous les hommes sont frères est une maxime que
personne n’ignore d’un bout à l’autre du monde sinisé. Sans doute l’histoire de
l’Asie orientale révèle-t-elle surtout l’écart qui s’est beaucoup creusé entre ce
principe et les pratiques du pouvoir. Mais le principe n’a cessé d’être réaffirmé
tout au long d’une grande tradition de remontrances adressées par les grands lettrés,
au péril de leur vie, au pouvoir impérial irrespectueux de la valeur typiquement
confucéenne d’
humanité (ren). Pour n’en prendre qu’un seul exemple, citons le
Programme pour sortir de l’obscurantisme (Mingyi daifang lu), rédigé en 1662,
en pleine époque des Lumières en Europe, par Huang Zongxi ( 1610-1695)
[56].
Aujourd’hui, les héritiers de Huang Zongxi s’appellent Li Zhengtian, Wei
Jingsheng, Liu Bing Yan, Chai Ling, Bai Meng, Zhang Boli, Wang Dan, et l’on
peut voir une réplique de son
Programme dans le manifeste placardé sur le
mur de
la démocratie en 1974 sous le titre de
Démocratie et légalité socialiste
[57].
Un style sinisé de démocratie ?
Dans le monde sinisé, la reformulation de l’antique principe confucéen d’
humanité (ren) en termes de démocratie moderne ne scelle pas la perte du sens communautaire du lien social. Démocratie, oui; mais individualisme paroxystique des
sociétés occidentales, non. Sans doute fallait-il, dans les pays de tradition confucianiste, libérer l’individu de l’étouffement par un familialisme rendu écrasant par
l’ordre social ultra-rigoriste du néo-confucianisme. Mais personne n’y est prêt
nulle part à prendre pour humanisme la déconstruction pure et simple de toute
norme sociale par le sociologisme négatif régnant en Occident, qui impute à la
société la responsabilité de tous les désordres et érige la transgression en mère de
toutes les valeurs. Il faut se demander si, dans les pays sinisés de régime plus ou
moins musclé, la demande de plus de démocratie n’est pas freinée par la hantise
de ce que Pierre Legendre appelle la
débâcle normative occidentale
[58]. C’est en
tout cas sur cette hantise que le régime de Singapour joue le plus volontiers pour
légitimer son autoritarisme. C’est elle qui alimente le meilleur fonds de propagande anti-occidentale du post-totalitarisme de Pékin, qui a malheureusement
pour effet de pervertir le débat périodiquement repris par le PCC sur les « valeurs
spirituelles » en en falsifiant les termes.
Dans le nouveau monde sinisé, un nouveau style de démocratie va-t-il émerger
par la réinvention originale du meilleur des traditions culturelles asiatiques ? Ou
bien, minés par l’
immonde de la mondialisation
[59], quatre mille ans de culture
chinoise vont-ils s’effacer dans l’implosion de la Chine et la ruine des valeurs de
sa civilisation, corrodées par la marchandisation et le hooliganisme ? L’avenir le
dira. Mais porte à l’optimisme le sentiment que, pour résister aux antivaleurs
qui tendent à déculturer le monde contemporain, on peut faire plus confiance à
l’homme chinois de
la régulation à usage ordinaire
[60] qu’à l’homme prométhéen
occidental.
[*]
Directeur à l’École pratique des hautes études, V
e section.
[1]
Gerald SEGAL, « Does China matter ?»,
Foreign Affairs, septembre-octobre 1999.
[2]
Chiffres établis par la Banque mondiale, qui prend maintenant en compte, au lieu du
PNB, un autre agrégat qui lui est à peu de chose près équivalent, le RNB (revenu national brut,
calculé en faisant la somme de toutes les valeurs ajoutées par les activités productives de tous
les résidents du pays, augmentée des produits fiscaux et diminuée des subventions). J’emploie
l’acronyme USD pour le dollar des États-Unis, afin d’éviter l’ambiguïté du sigle $ employé
pour le dollar de Hongkong ou de Singapour aussi bien que pour le dollar américain.
[3]
Émile LOUAPRE
et al.,
Chine, Objectif Monde !, Economica, Paris, 2001, p. 37-38 et
p. 75-76.
[5]
Le Monde, 15 août 2002.
[6]
Financial Time, 27 août 2002.
[7]
Le Monde, 27 septembre 2002.
[8]
La Tribune, 9 octobre 2002.
[9]
L’Express, 24 janvier 2002.
[10]
Selon la conférence de presse donnée à Pékin le 30 octobre 2002 par Wang Liaoping,
ministre du Commerce extérieur et de la Coopération économique, rapportée par l’agence
Chine nouvelle le même jour.
[11]
Chûgoku nenkan (Annuaire de la Chine) 2002, Södosha, Tokyo, p. 64 et 68 (ci-après, la
référence à cet annuaire sera donnée par la simple indication de
Nenkan et de l’année).
[12]
RPC en date du 21 octobre 2002.
[13]
Nenkan 2002, p. 64 et p. 68.
[14]
Qui pense que la Chine remplacera bientôt les États-Unis comme première source
d’importations pour le Japon (agence Chine nouvelle du 9 septembre 2002).
[15]
Nenkan 2001, p. 116-117.
[16]
En français l’ANASE (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), mais que l’usage,
respecté ici, désigne le plus souvent par son acronyme anglais.
[17]
Nenkan 2001, p. 283.
[18]
FEER 2000, p. 209.
[19]
financial Times, 15 octobre 2002.
[20]
Nenkan 2001, p. 385.
[21]
Mohamad-Reza DJALILI et Thierry KELLNER,
Géopolitique de la nouvelle Asie centrale,
p. 98 à 118.
[22]
Kanran 2001, p. 131-132.
[23]
Émile LOUAPRE, Jean-Michel PIVETEAU et Aldo SALVADOR,
Chine, Objectif Monde !,
op. cit.
[24]
Congressional Reports Service – Report IB 91121,
China-US Trade Issues 2002.
[25]
Wall Sreet Journal, 14 novembre 2002.
[26]
Nenkan 2001, p. 323.
[27]
David HALE, « Chief Global Economist : The Outlook for China Policy »,
China Online,
Pékin, 14 août 2002.
[28]
Shen DINGLI, « Systèmes d’armes et politiques de désarmement »,
in François GODEMENT
(dir.),
Chine États-Unis, La Documentation française, Paris, 2001, p. 98.
[29]
Le Monde, 20 novembre 2002.
[30]
The Economist n’écarte pas l’hypothèse d’une manipulation de « plombiers » chinois
aux États-Unis, organisée par la faction chinoise hostile à Jiang Zemin (
The Economist, 26 janvier
2002, p. 53).
[31]
David Hale, dans « Chief Global Economist : The Outlook for China Policy »,
op. cit.,
indique que le père et l’oncle (Prescott) de George W. Bush ont beaucoup travaillé avec la Chine
pendant toute une décennie, que c’est son oncle qui a créé la chambre de commerce US-China
et qu’il est propriétaire d’un golf à Shanghai, que son père était si soucieux de bonnes relations
sino-américaines qu’il a écrit à Jiang Zemin pour lui recommander d’encourager les comportements coopératifs chez les enfants. Il rappelle aussi qu’a été choisi comme nouvel ambassadeur
des États-Unis à Pékin Clark Randt, ancien condisciple du président à l’université, avocat basé à
Hong Kong parfaitement au fait des questions politiques, économiques et juridiques chinoises.
[32]
Statistiques chinoises,
Nenkan 2002, p. 329.
[33]
Jean-Michel PIVETEAU et Aldo SALVADOR,
Chine, Objectif Monde !,
op. cit., p. 15.
[34]
Revue de la presse chinoise du poste d’expansion économique de la France à Hongkong,
en date du 27 septembre 2002.
[35]
Le Monde, 31 octobre 2002.
[36]
Nenkan 2001, p. 126.
[37]
Rapporté dans un article de Liao Gailong dans un article du
Jiefangjun bao du 4 janvier
1994 cité par KOJIMA Tomoyuki dans
Tô. A, mars 1998, p. 8.
[38]
Dépêche Associated Press de Dow Jones, à Pékin, en date du 4 septembre 2002, à l’occasion de la fermeture du canal de dérivation du Yangtze et du début du remplissage du barrage.
[39]
Dans un livre sur Disidai (ou :
The Fourth Generation) à paraître prochainement à New
York, une personnalité de l’appareil, écrivant sous le pseudonyme de Zong Hairen, chiffre à
15000 par an le nombre de condamnations à mort exécutées en Chine entre 1998 et 2001.
[40]
Claude B. LEVENSON dans
Le Monde du 6 mars 2002, p. 18, et Fabienne JAGOU, « Politique religieuse de la Chine au Tibet »,
Revue d’études comparées Est Ouest, mars 2001, p. 36
et p. 39.
[41]
Toutefois, le dalaï-lama a indiqué aux reporters, au cours d’une visite à Dehra Dun
(à 225 km au nord de New Delhi) le 28 octobre 2002, que des signes d’une volonté de Pékin de
trouver une solution au problème tibétain étaient apparus; que deux délégués, envoyés par lui
en septembre à Pékin, y avaient rencontré Wang Zhaoguo, membre du Comité central, président
du groupe de recherche sur les théories du Front uni. Il est possible que la direction chinoise
cherche, en effet, à s’arranger avec le dalaï-lama actuel, aujourd’hui âgé de soixante-sept ans,
avant de se trouver en face de son successeur, qui pourrait ne plus admettre le principe d’une
simple autonomie du Tibet et vouloir l’indépendance pleine et entière du pays.
[42]
Earl BLUMENAUER, cité par Elisabeth Economy dans
Chine États-Unis,
op. cit., p. 55.
[43]
Kei AMAKO, « Nijûichi seki saishô no jûichi nen no Chûgoku »,
East Asia To-A, 2001,
n° 4, p. 36-37.
[44]
Le classement de la revue
Forbes pour 2002 place en tête, pour la Chine, Larry Rong,
60 ans, fils unique du président de la Citic Pacific, Ltd, dont la fortune est évaluée à 780 millions
USD, puis Xu Rongmao, promoteur immobilier dont la société possède les appartements les
plus chers du quartier de Pudong, à Shanghai. Quant aux frères Yang, tous deux sous le coup de
redressements fiscaux, Yang Bin (qu’avaient recruté les Nord-Coréens pour diriger leur nouvelle zone spéciale de Sinui-ju), sa fortune était estimée à 900 millions USD, et celle de Yang
Rong à 840 millions USD.
[45]
Ces chiffres sont rapportés par Masaharu HISHIDA,
Tô. A, janvier 2002, p. 59-60.
[46]
South China Morning Post, 5 février 2002.
[47]
Les chiffres pour 1979 et 1983 sont donnés par Tomoyuki KOJIMA,
Tô. A, janvier 2000,
p. 42. Le chiffre actuel m’a été fourni par un correspondant chinois.
[48]
James TONG, « An Organizational Anaysis of the Falun Gong... »,
The China Quaterly
171, septembre 2002, note 1.
[49]
Voir l’éditorial de Franck CHING dans le
South China Morning Post du 15 février 2002.
Elisabeth ROSENTHAL, dans le
New York Times du 8 octobre 2002, rapporte que ces dernières
années des centaines d’églises catholiques ont été construites dans le Hebei central, et que l’on
assiste à une réapparition ouverte de pratiques religieuses catholiques jusque-là clandestines. On
estime à 12 millions le nombre des catholiques chinois, dont la moitié pour l’Église souterraine.
[50]
Nenkai 2002, p. 79-80.
[51]
Young NAM CHO, « From Rubber Stamps to Iron Stamps... »,
The China Quaterly 171,
septembre 2002.
[52]
Cheng LI,
China’s Leaders The New Generation, Rowman & Littlefield, New York,
2000, p. 25, et
The Economist du 23 novembre 2002, p. 56.
[53]
Cheng LI,
ibid., p. 38.
[54]
Dépêche de Pékin reprise par la
Revue de la presse chinoise du poste économique français de Hong Kong du 14 novembre 2002.
[55]
Roberto ESPOSITO,
Communitas, Collège international de philosophie, PUF, Paris,
2000, p. 14-34 (et la préface de Jean-Luc Nancy, p. 3-10).
[56]
Voir la traduction anglaise par W. T. DE BARY, sous le titre de
Waiting for the Dawn :
APlan for the Prince, Columbia University Press, New York, 1993. Pour W. T. de Bary, les
points essentiels de la doctrine exposée dans ce traité sont les suivants : 1) structuration des
rapports sociaux par la loi et non pas seulement par la morale; 2) abrogation des principes
dynastiques, établis dans le seul intérêt de la famille impériale; 3) établissement d’une limitation constitutionnelle des pouvoirs de l’empereur; renforcement des contre-pouvoirs des lettrés
(Larry DIAMOND et Marc F. PLATTNER,
Democray in Est Asia, The John Hopkins University
Press, Baltimore-London, 1998).
[57]
Li Zhengtian est, avec ses deux amis Yi Yang et Xi Zhe, tous trois ex-gardes rouges – ils
ont réuni leurs trois noms dans le pseudonyme de Li Yizhe –, l’auteur de
Démocratie et légalité
socialiste (traduction française par un collectif de traducteurs, sous le titre de
Chinois, si vous
saviez, Christian Bourgois, Paris, 1976), qui, diffusé en 1974 en affiches murales et en copies circulant sous le manteau, est le premier manifeste de dissidents lancé après la révolution culturelle.
Wei Jingsheng est le plus célèbre des dissidents chinois, inventeur du slogan de la cinquième
modernisation (la modernisation démocratique, réclamée en plus des modernisations de l’agriculture, de l’industrie, de la défense et de la science et technologie auxquelles appelait Zhou Enlai
dans son rapport de janvier 1975 à la 1
re session de la 5
e Assemblée nationale – tenue après dix
ans d’absence d’Assemblée nationale pendant la révolution culturelle), interné trois fois de suite,
en tout vingt ans, en camp de travail, aujourd’hui aux États-Unis. Les autres noms sont ceux de
dissidents d’après les événements de la place Tian’anmen ( 1989), actuellement aux États-Unis.
[58]
Le Monde, 23 octobre 2001.
[59]
Jean-Luc NANCY,
La Création du monde ou la mondialisation, Galilée, Paris, 2002,
p. 52.
[60]
Traduction française par François Jullien de Zhongyong, l’un des quatre textes canoniques les plus importants du confucianisme (Imprimerie nationale, Paris, 1993).