Hérodote 2003/1
Hérodote
2003/1 (N°108)
206 pages
Editeur
I.S.B.N. 2707139386
DOI 10.3917/her.108.0007
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Vous consultezLe système mondial, vu des débuts du XXIe siècle

AuteurRobert Fossaert du même auteur


« Chaque partie du monde reflète l’histoire du monde entier, la subit, s’en accommode. »Fernand BRAUDEL, Au Brésil..., Annales, 1948, p. 102.

À la recherche du système mondial

Une réalité ancienne, un concept récent


Vers la fin du XIXe siècle, deux nouvelles puissances s’affirmaient parmi les nations impériales déjà maîtresses du monde : l’Allemagne, dont la conférence de Berlin ( 1884-1885) ne put rassasier le jeune appétit colonial, et les États-Unis, qui venaient, pour un maigre bénéfice, d’évincer l’Espagne de Cuba et des Philippines ( 1896). Dans les deux cas, des géographes plus militaires que savants échafaudèrent des représentations simplistes du monde entier. Selon l’amiral américain Mahan, théoricien tardif d’une pratique affirmée par l’Angleterre tout au long du XIXe siècle, la mer encerclait le heartland euro-asiatique. À l’inverse, l’Anglais Mackinder, qui eut bien des disciples en Allemagne, à la suite de Ratzel et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, présentait ce heartland comme la forteresse centrale, siège par excellence de la puissance mondiale. Dès ses premiers numéros, Hérodote analysa sous divers angles ces divagations théoriques et les Kriegspiele qu’elles inspirèrent[1] [1] Voir notamment le n° 28. ...
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, si bien que je ne m’y arrête pas.

2 Au cours du XXe siècle, les politiques assurèrent la relève des militaires avec des théorisations un peu plus substantielles. La plus célèbre fut celle de Lénine, dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme ( 1917). La Première Guerre mondiale mettait aux prises les puissances impérialistes, dont les possessions coloniales couvraient toute la Terre, hormis l’Amérique latine, que Lénine pouvait présenter de façon convaincante comme un ensemble de semi-colonies où l’influence anglaise déclinait au profit des États-Unis. La Chine, la Perse et le Siam, soumis à des impérialismes rivaux, entraient dans cette même catégorie, si bien que la dichotomie impérialistes/colonisés valait pour le monde entier. Bientôt, la conversion de l’Empire russe en URSS et la puissante aura idéologicopolitique dont celle-ci se couronna scindèrent l’ensemble impérialiste en deux parties, germes des camps et des blocs d’après 1945.

3 En effet, une découpe nouvelle devint évidente au milieu du XXe siècle, après que l’URSS eut étendu ses emprises européennes, que la guerre civile révolutionnaire de Chine se fut soldée par un triomphe communiste ( 1949) et qu’à l’instar de l’Inde et de l’Indonésie, émancipées dès 1947, les empires coloniaux eurent connu une rapide débandade, génératrice d’indépendances d’aloi fort inégal. Néanmoins, la dichotomie proclamée par les puissances prépondérantes de l’époque – monde libre/bloc communiste ou, d’autre manière, camp socialiste/bloc impérialiste – dut bientôt céder la place à une tripartition d’accent variable. Une nombreuse catégorie de non-alignés vint se loger entre les deux blocs ou camps, après la conférence afro-asiatique de Bandung ( 1955). Quand l’accent se porta vers les taux différenciés de croissance démographique ou les niveaux inégaux de richesse économique, on découvrit un tiers monde. De leur côté, les diplomates des Nations unies soulignèrent les diverses nuances d’un développement, d’abord conçu en termes économiques, ensuite élargi par la panoplie des indicateurs du « développement humain », mais jamais encore assorti d’une théorie claire des causes du sousdéveloppement ou des conditions d’émergence des pays en voie de développement.

4 De son côté, la dichotomie conserva quelque vigueur par de vagues références aux points cardinaux de la boussole. Ainsi le couple Est/Ouest eut son heure de gloire, avant que l’implosion du socialisme étatique vienne lui substituer un Nord/Sud, aujourd’hui omniprésent, mais moins significatif encore que son prédécesseur. Certes, la réduction du monde entier à un binôme doit présenter une honnête dose d’évidence pour se répandre dans le discours courant, mais il suffit d’exprimer en de tels termes une description ou une analyse un tant soit peu précise pour que la dichotomie devienne un insupportable carcan. Notre monde n’est pas mû par un moteur à deux (ni même à trois) temps, aucune théorie du système mondial ne peut acquérir une valeur heuristique si elle se fige de la sorte.

Le système mondial vu par Braudel

5 Alors que plusieurs descriptions pertinentes d’un système mondial bien cerné existaient déjà, mais sans faire de ce système un concept de portée générale[2] [2] Tel L’Islam dans sa première...
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, la théorisation du système mondial s’esquissa chez Braudel avec toutes les prudences d’un historien, aussi rebelle que ses confrères aux schémas rigides, mais plus curieux qu’eux des modèles ayant cours dans d’autres sciences sociales, comme les cycles à la Simiand, la comptabilité nationale, les longues périodes façon Kondratiev ou la transition démographique. Découvrant chez Marx un « peuple de modèles », Braudel en fit aussi un usage occasionnel, non sans quelques errements que je discuterai plus loin.

6 Les premières éditions de La Méditerranée ( 1949 et 1966) faisaient déjà mention d’une économie-monde, mais celle-ci ne se différenciait guère de la Weltwirtschaft, c’est-à-dire de l’économie mondiale au sens où l’école historique allemande entendait ce terme. C’est seulement dans l’édition de 1976 que Braudel commença de façonner ce concept, avant de l’épanouir dans Le Temps du monde, en 1979[3] [3] Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et...
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, pour décrire, étape par étape, la transformation des systèmes capitalistes marchands, centrés sur les plus riches des villes européennes des XIIe-XVIIIe siècles (de Bruges à Londres, via Venise, Gênes et Amsterdam) et étoffés d’un réticulaire croissant de liaisons maritimes, tardivement gonflées de plantations.

7 Braudel utilise la Weltwirtschaft non pas comme un tableau général de l’économie mondiale, mais pour spécifier ce qu’il appelle l’économie-monde, ensemble plus ou moins vaste des aires effectivement reliées par un flux régulier d’échanges économiques. Cet ensemble peut être lacunaire, comme la Hanse des XIIe-XVIIe siècles, dans laquelle diverses ligues de marchands allemands s’étaient fédérées et avaient souvent groupé leurs cités respectives dans une ligue des villes. Quoique rarement autonomes, ces dernières dépendaient néanmoins d’États peu contraignants. L’ensemble avait des contours instables, mais il savait guerroyer et traiter avec les puissances qui régissaient les aires où les marchands commerçaient et les mers, détroits et fleuves par où leur commerce transitait[4] [4] Philippe DOLLINGER, La Hanse,...
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. Ensuite, l’économie-monde, qui s’élargissait peu à peu, finit par assembler les États sub-stantiels et rivaux, issus des riches villes marchandes d’Italie, d’Allemagne ou de Hollande, avec les principautés territoriales qui les jouxtaient et les provinces déjà agglomérées au sein des royaumes anglais, français ou castillan. Elle prolongea cet espace par de longs tentacules, projetés vers les ports, villes et oasis qui étaient les terminus du commerce lointain. Finalement, c’est dans cette économie-monde européenne, chargée de quelques grands États territoriaux où des nations avaient commencé à se cristalliser, que se produisit l’éclosion du capitalisme industriel, au XVIIIe siècle, c’est-à-dire à une époque où plusieurs économies-mondes s’étalaient encore, ailleurs sur la planète. Braudel dresse l’inventaire de ces dernières avec un certain luxe de détails, sans oublier l’expansive Russie qui « invente la Sibérie » et qui constitue une économie-monde à elle seule.

8 Selon lui, trois conditions – qu’il dénomme aussi « règles tendancielles » – doivent être respectées pour qu’un espace géographique, historiquement repérable, constitue une économie-monde : ce doit être un espace qui varie lentement; il doit être doté d’un centre, c’est-à-dire d’une ville capitaliste dominante – étant bien entendu que, dans un tel espace, les primautés urbaines se succèdent et que leurs dominations sont plus ou moins complètes; et, enfin, ce doit être un espace dont les diverses zones juxtaposées sont hiérarchisées – un centre étroit, des régions secondes assez développées et, pour finir, d’énormes marges extérieures.

9 Au reste, l’économie-monde apparaît, à ses yeux, comme « un ordre face à d’autres ordres » qui sont ceux de la culture, du social et de la politique, lesquels ne cessent de se mêler à l’économie pour « la favoriser, ou tout aussi bien la contrecarrer ». Sous un autre angle, il présente également l’économie-monde comme l’antonyme de l’empire-monde, c’est-à-dire de l’assemblage d’aires territoriales multiples sous un pouvoir politique qui les fédère ou les vassalise, à moins que son influence, rendue plus lointaine par les conditions militaires et techniques de l’époque, ne s’exerce que de façon indirecte. Un empire-monde inclut des structures économiques variées (y compris, le cas échéant, un commerce lointain dont les tronçons locaux sont tolérés ou enkystés) et des cultures riches de langues diverses, de religions variées et de coutumes différentes, le tout étant assemblé par un pouvoir puissant et rayonnant. Une économie-monde est d’une égale diversité, à ceci près que son liant est marchand et non plus militaire ou administratif.

10 Maurice Aymard, éditeur des écrits de Braudel, a récemment donné une version plus substantielle de l’économie-monde[5] [5] Annales, n° 1,2001, p.  47. ...
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. Selon lui, ce modèle associerait : un milieu géographique riche en ressources complémentaires; une économie fondée sur l’échange, proche ou lointain; la coexistence, paisible ou non, de « civilisations » concurrentes, qui ont néanmoins en commun une « référence rituelle à une unité passée »; une situation géographique, valorisée par une histoire plurimillénaire, comme carrefour entre trois continents; un cadre politique, marqué au XVIe siècle par l’affrontement entre deux empires, le turc et l’espagnol.

11 Cette description des principaux traits de La Méditerranée n’est pas d’un grand secours pour qui veut comprendre ce qu’est, en son principe même, une économie-monde, ni, à plus forte raison, pour clarifier le concept de système mondial, considéré dans la plénitude de ses caractéristiques économiques ou non, quelles que soient l’aire où il est déployé et la période historique de son existence. On pourra en juger en examinant plus loin les travaux historiques inspirés par l’œuvre braudélienne, travaux à la comparabilité desquels la « définition » proposéepar Aymard s’offre comme repère général.

12 Au dire de Braudel lui-même, l’économie-monde peut être porteuse d’États de divers types, mais il n’étudie guère leurs caractéristiques propres. Son examen des relations internationales est seulement enrichi par quelques aperçus sur les appareils étatiques, spécialement sur leurs possibilités d’action militaire et financière à distance. Quand il note que « l’équilibre européen est une sorte de réplique politique de l’économie-monde » (européenne), il ne produit qu’une homologie assez superficielle. De même, quand son sujet l’exige, il prête attention aux particularités culturelles de son économie-monde, qu’elles soient héritées de l’histoire – comme la « civilisation matérielle », à laquelle il accorde une vive attention – ou qu’elles naissent des brassages nouveaux qui s’opèrent localement. Mais il ne cherche guère à élucider les liens structurels qui peuvent s’établir – aller et retour– entre économie et culture. Malgré les analyses très originales qu’il consacre, par ailleurs, au rayonnement européen de la Renaissance italienne[6] [6] Fernand BRAUDEL, Le Modèle italien, Arthaud, Paris, 1989. ...
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, ses investigations enrichissent moins le concept de système mondial que ne le font les ouvrages, évoqués plus loin, de Denys Lombard ou de Peter Taylor.

13 Fondamentalement, l’économie-monde braudélienne est une structure économique. L’équivalence suggérée entre cette économie-monde et le système mondial atrophie ce dernier concept, si du moins il est possible d’embrasser effectivement l’économique, le politique et le culturel dans une représentation théorique unifiée.

Wallerstein, héritier de Braudel ?

14 En présentant les « règles tendancielles » qui conditionnent l’existence d’une économie-monde, Braudel impute la paternité de ce concept à The Modern World-System, premier d’une série de trois volumes publiés de 1976 à 1989 par Immanuel Wallerstein[7] [7] Fernand BRAUDEL, Le Modèle italien, ibid. , p.  35. ...
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. Son hommage appuyé aura pour écho, quelques années plus tard, la création au sein de l’université de Binghamton (État de New York) d’un Fernand-Braudel Center qui attirera maints chercheurs, plus souvent philosophes ou socio-logues qu’économistes, historiens ou géographes, et qui brassera leurs compétences à grand renfort de colloques, séminaires et débats divers. Dans ce centre, dont l’activité ne s’est jamais démentie depuis vingt-cinq ans, aucun ouvrage analogue aux fresques braudéliennes ne verra le jour, mais nombreuses seront les publications, singulières ou collectives, qui déclineront de diverses façons le concept de système mondial et l’illustreront d’exemples variés. Comme en outre l’université du Colorado – où s’est constituée une solide équipe d’anthropologues et de civilisationnistes – adjoint ses efforts à ceux de Binghamton, notamment en publiant un intéressant Journal of World-Systems Research[8] [8] Ce journal ( JWSR ) est consultable sur w www. csf. colorado. edu/ wsystems/ wsr. html. Le...
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, le système mondial est devenu une référence majeure pour beaucoup de recherches américaines, d’où il déborde, par voie de symposiums et de revues, vers de multiples universités étrangères[9] [9] Voir, par exemple, les Cahiers du GEMDEV, n° 7 (mars...
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.

15 Beaucoup de bon grain est à glaner dans ces travaux, producteurs également d’une abondante paille, mais à mon sens le concept de système mondial ne s’y est enrichi que de façon insuffisante, peut-être parce que Wallerstein l’a importé de la cuvée braudélienne sans le décanter de ses impuretés premières. En effet, la théorisation maintes fois rappelée par Wallerstein demeure fidèle au schéma braudélien – centre/périphérie/semi-périphérie – mais ne précise guère ce qui spécifie la semi-périphérie, ni ce qui détermine les ascensions vers le centre ou les chutes dans la périphérie, hormis quelques références à l’inégal développement du capitalisme et àses crises cycliques. Certes, Wallerstein enrichit son schéma de considérations multiples et souvent stimulantes sur l’espace et le temps que le système mondial module, sur le quasi-monopole du centre en matière de sciences physiques, de technologies avancées et d’invention des sciences sociales, comme sur les capacités supérieures de l’appareillage étatique au centre, etc. Mais il ne s’écarte jamais du postulat braudélien qui fait de l’économie-monde la colonne vertébrale du système mondial, sauf à inscrire ce postulat dans une perspective à la Polanyi[10] [10] Voir Karl POLANYI, The Great Transformation: the Political...
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. En effet, l’espèce de tripartition de l’histoire mondiale, qui est chère à cet anthropologue hongrois, est généralement adoptée par Wallerstein. Ainsi, la réciprocité fondatrice des mini-systèmes mondiaux, la redistribution caractéristique des empires-mondes et l’échange marchand propre aux économies-mondes seraient les trois types fondamentaux d’organisation économico-sociale[11] [11] Selon Walter L. GOLDFRANK, JWSR, n° 2,2000, p.  161. ...
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16 Pour avoir souvent reproché aux marxistes les plus myopes de se contenter des cinq modes de production que Marx discerne « à très grands traits » dans la trop célèbre préface de sa Contribution de 1859[12] [12] Karl MARX, Contribution à la critique de l’économie...
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, et pour avoir déployé dans La Société une analyse beaucoup plus détaillée des modes de production et de leurs assemblages en formations économiques des plus variées[13] [13] Voir vol. 2, Les Structures économiques. Une version abrégée...
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, je me crois autorisé à affirmer que la tripartition polanyienne fausse la perspective historique du système mondial à la Wallerstein, tandis que la trisection centro-périphérique en écrase la perspective spatiale. À quoi s’ajoutent trois insuffisances dues à Braudel lui-même.

17 En effet, ce dernier élabore une conception du capitalisme qui diffère sur trois points essentiels de celles de Ricardo ou de Marx – et de bien d’autres auteurs aux tendances pourtant diverses –, ce qui est son droit absolu mais ne va pas sans conséquences. Le premier des écarts concerne le marché : plus celui-ci est concurrentiel, plus il s’écarte du capitalisme façon Braudel[14] [14] Fernand BRAUDEL, Civilisation...
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. En effet, les rentes dues à quelque monopole – comme l’« entrepôt » de Venise ou d’Amsterdam –, les profits exceptionnels dus au pillage ou les coups de Bourse par lesquels Amsterdam préfigure les spéculations des siècles suivants sont, aux yeux de Braudel, le cœur même du vrai capitalisme. Autrement dit, les confins guerriers du commerce, les rentes et monopoles ou les prêts usuraires aux princes seraient les sources majeures du profit capitaliste, les signes du véritable enrichissement au centre de l’économie-monde. Naturellement, Braudel ne manque pas d’exemples précis et répétés pour illustrer cette conception, qui fait des particularités de ce que Marx appelle l’« accumulation primitive du capital » le prototype de l’accumulation capitaliste ordinaire. Cette dernière s’effectue sur un marché plus concurrentiel que monopolistique, marché bordé de contrats explicites, de juridictions consulaires et de lois confortant la concurrence, marché, enfin, qui ventile le produit de l’exploitation capitaliste banale entre le profit industriel et commercial, l’intérêt bancaire et la rente foncière ou minière. Quoi qu’en pense Braudel, les performances initiales ou occasionnelles du capital prédateur ne sont pas la norme historique de l’accumulation capitaliste.

18 Le deuxième écart braudélien concerne la distinction entre le capital marchand et le capital industriel proprement dit. Il faut une longue période, pleine de traverses, pour que le premier s’épure du brigandage et normalise ses usages. La séparation del’artisanat et de l’industrie requiert, elle aussi, une longue transition au cours de laquelle le capital marchand semble promouvoir une sorte d’industrie. En réalité, la distinction n’est acquise qu’au moment où le capital s’investit dans la production et en assume pleinement et durablement le risque, c’est-à-dire lorsque la production est réellement soumise au capital. Auparavant, il n’est pas rare que le capital marchand se subordonne formellement la production artisanale, par exemple en accaparant ses produits pour en tirer meilleur profit dans son commerce lointain. Parfois même, un mariage de ce genre associe des corporations artisanales à des autorités citadines et à des marchands, isolés ou non, pour établir des sortes de manufactures permanentes (tels l’Arsenal de Venise et sa corderie, la Tana[15] [15] Voir Frederic C. LANE, Venise, une république maritime,...
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) ou d’autres entreprises d’allure plus « privée » et d’ampleur plus modeste. Artisanale ou proto-manufacturière, cette production relève d’un capital qui n’y est pas pleinement et durablement engagé : que les draps, ou même les voiles et les cordages, se vendent mal et le capital marchand abandonne à leur triste sort les artisans qui les produisent, pour aller s’employer à de tout autres trafics, momentanément plus rentables. Le risque pris par ce capital se limite aux seuls produits qu’il a réservés, voire prépayés, il ne porte aucunement sur les moyens de production (outils, métiers, matières premières, locaux, etc.). Même si l’ampleur des agglomérations artisanales suscitée par un essor marchand durable rend vraisemblable le risque – supplémentaire – d’émeutes locales, le capital marchand, plus mobile que l’habitat de ses propriétaires, ne manque pas de s’abriter en des lieux plus cléments, sans rapports aucuns avec la prétendue « industrie » alors en crise. Naturellement, dans l’histoire multiséculaire des artisanats et manufactures d’Europe, la frontière entre la soumission formelle et la soumission réelle n’a pas toujours et partout la netteté que l’analyse théorique peut lui donner, mais les variantes et nuances ne doivent pas cacher l’essentiel : l’industrie s’affirme comme telle lorsque l’investissement capitaliste devient son moteur premier et la transforme en aspirateur d’innovations techniques, en levier de la révolution industrielle.

19 D’où le troisième écart, qui est de sous-estimer la discontinuité provoquée par cette révolution industrielle capitaliste. Il est vrai que celle-ci intervient à la fin de la période généralement étudiée par Braudel, si bien que la continuité capitaliste lui semble bien établie au fil des siècles qu’il explore. L’énorme essor ultérieur des productions, des profits, des taux de croissance, des capacités techniques et scientifiques, etc., ne lui est pas inconnu, mais faute d’en détailler les moments et les ressorts, il en sous-estime finalement la portée, comme si l’enrichissement (« central » et mondial) des XIXe et XXe siècles n’était que le prolongement des enrichissements (locaux et médiocres) des siècles précédents...

20 Braudel voit bien que, à partir du XVIIIe siècle anglais, le système mondial centré sur l’Europe (puis les États-Unis) conquiert finalement toute la planète, mais il ne discerne pas les facteurs économiques ni les effets politiques et culturels de ce raccourcissement de l’espace et de cette accélération du temps. Il ne souligne pas nettement les novations successives du capital qui propulse ces modernisations saccadées. Il s’enferme et il enferme Wallerstein et ses disciples dans une représentation du système mondial qui unifie abusivement ses formes successives à partir du « long XVIe siècle », à l’enseigne d’une modernité unique et quintessentielle, génératrice d’un système peu à peu étendu à la planète entière, à partir d’un centre de qualité et de site variables[16] [16] En somme, Braudel ne suit pas mieux que Wallerstein l’excellent...
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21 Néanmoins, le schéma de Wallerstein, aussi limité soit-il, est fréquemment cité et utilisé. L’activisme universitaire dont ses collègues et lui-même font preuve a certainement contribué à ce succès, mais est loin de l’expliquer. La question trouve une meilleure réponse mais encore partielle, si l’on prend en considération toutes les adjonctions, boucles et autres gloses enrichissantes que Wallerstein lui-même et beaucoup de ses collègues – amis ou adversaires – ont greffées sur ledit schéma sans le rénover pour autant. Parmi les coéquipiers de Wallerstein à Binghamton, l’un des plus riches de réflexions stimulantes est Giovanni Arrighi[17] [17] Les commentaires qui suivent font notamment référence...
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, pour qui les échanges lointains entre systèmes-mondes distincts n’ont produit ( via la « route de la soie » et ses semblables) que des liaisons intermittentes et de très faible volume. Comme il conteste ainsi l’invention d’une histoire qui serait mondiale « depuis toujours » et centrée sur la Chine, hypothèse que d’ex-maoïstes répandent volontiers dans le milieu des world-systemists, il renforce l’idée qu’une pluralité de systèmes mondiaux, distants et autonomes, a existé de tout temps sur notre planète, sauf à se résorber peu à peu sous les coups de « la » modernité européenne. Plus intéressante encore est l’homologie qu’Arrighi découvre entre la Gênes du XVIe siècle (promotrice des transactions portugaises et espagnoles vers l’Afrique et l’Amérique) et l’actuelle « cité-État » de Singapour, foyer qui concentre les apports financiers de la diaspora au renouveau de la puissance chinoise, ce qui annonce peut-être la formation d’un futur centre du système mondial. Autre exemple : Arrighi semble penser, comme Manuel Castells[18] [18] Manuel CASTELLS, La Société en réseaux, 3 vol. , Oxford,...
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, que le foisonnement des réseaux transétatiques, dans le système mondial actuel, provoque une débilitation des États qui ira s’aggravant – thèse que je discuterai plus loin –, mais il note également que certains des arguments aujourd’hui invoqués contre les États-nations européens rappellent les débats d’il y a un siècle qui soulignaient l’exiguïté de ces États au regard des grands espaces économiques qu’étaient déjà les États-Unis ou la Russie, décalage qui s’est à demi résorbé comme l’on sait. Une même vigilance historienne se manifeste dans le rappel des non-debates des années soixante-dix, c’est-à-dire des discussions évitées ou avortées durant cette période native du concept de système mondial. Si le sempiternel retour sur la transition du féodalisme au capitalisme manque d’intérêt[19] [19] Non-Debate, p.  2 sq. J’ai discuté de ce problème...
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, le rappel des points délicats de la transition de Braudel à Wallerstein vaut encore réflexion (rôle et succession des cités « centrales » européennes, poussées « interstitielles » du capital marchand, dynamique originelle du monde marchand de base européenne, etc.).

22 D’autres développements prometteurs peuvent être trouvés dans les écrits de Christopher Chase-Dunn et de Thomas Hall (université du Colorado[20] [20] Écrits consultables sur le site référencé par la note...
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), mais, à mon sens, l’avancée la plus manifeste est due à l’équipe du GaWC, organisée dans l’université britannique de Loughborough, et spécialement aux écrits connexes de Peter Taylor, qui a enrichi le concept de système mondial par une prise en compte, nettement plus précise que chez Braudel, des développements politiques et culturels associés aux transformations de l’économie-monde, qui a su faire un excellent usage de Gramsci pour ce qui est des transformations culturelles et qui a entrepris, enfin, de substituer à « la » modernité unique et massive des XVIe-XXe siècles une analyse plus subtile et mieux périodisable « des » modernités mûries par chaque étape du Modern World-System[21] [21] Les deux principaux ouvrages de P. J. TAYLOR sont The Way...
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Les nouvelles fresques braudéliennes

23 Wallerstein et l’école du World-System sont loin d’être les seuls à se réclamer de Braudel et à trouver dans La Méditerranée et dans Civilisationmatérielle[22] [22] Voir note 3. ...
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une inspiration et des éléments de méthodologie. Mais comme ces disciples d’autre venue sont, pour la plupart, des historiens mâtinés d’autres sciences sociales, les trisections de l’espace mondial et les tripartitions de l’histoire – inspirées par Polanyi – ne retiennent guère leur attention, même si, de temps à autre, une allusion aux écrits de Wallerstein et de son école figure dans leurs travaux, par courtoisie universitaire ou, point trop rarement, pour critiquer explicitement les simplismes de l’école. On peut en juger notamment par le riche panorama sur l’« histoire à l’échelle globale » récemment dressé par les Annales[23] [23] Voir le n° 1, janvier-février 2001, qui fait suite...
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24 Parmi les nombreux ouvrages évoqués par cette publication, un seul est d’origine française : Le Carrefour javanais, de Denys Lombard[24] [24] Denys LOMBARD, Le Carrefour javanais, 3 vol. , éd. EHESS,...
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. Carrefour des plus complexes, car les influences hindoues reconnaissables notamment au bâti des États locaux et les influences chinoises portées par un commerce actif s’entrecroisent avec les fortes influences arabes, commerciales certes, mais aussi génératrices d’un semis d’émirats et de sultanats et d’une conversion musulmane massive, jusqu’aux siècles récents, où les Hollandais accaparèrent le commerce et le pouvoir dans un immense archipel qu’ils unifièrent et dont Java hérita à l’heure de la décolonisation. Pour discerner les strates déposées par cette histoire complexe, Lombard a inventé une méthode originale où une chronologie inversée lui permet de dissocier la modernisation à l’européenne des influences croisées qui l’ont précédée et de découvrir finalement le tuf originel de Java. Toutefois, Lombard s’abstient de théoriser, en termes de système mondial, le devenir de cet archipel centré autour deJava mais souvent inscrit à la périphérie de maints systèmes successifs.

25 L’Insulinde est-elle une région géographique où s’établit un système comparable, en plusieurs de ses étapes, au devenir d’une Europe baltique ou méditerranéenne, avant que la prévalence de la Hollande, puis de l’Angleterre et, aujourd’hui, des États-Unis, en fasse une lointaine banlieue du système mondial unifié ? Ou bien, de meilleurs termes de comparaison peuvent-ils être trouvés en d’autres régions et en d’autres siècles ? De semblables questions méritent d’être posées à propos de chacune des études présentées ou évoquées par les Annales[25] [25] Notamment Kirti N. CHAUDHURI, Trade and Civilization in...
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. Plus encore que Lombard, Chaudhuri embrasse l’immense étendue de l’océan Indien, tandis que Reid étire son domaine de l’Afrique orientale au Japon. Les différentes échelles spatiales concevables dans cette Asie maritime dessinent des « unités d’analyse dont chacune possède un certain nombre de caractéristiques qui permettent de les considérer comme des unités d’étude comparables à La Méditerranée de Braudel »; « ces travaux suggèrent que les régions braudéliennes tirent leur cohérence à la fois de traits humains et de traits naturels »; régions « susceptibles d’embrasser des cultures diverses et des systèmes politiques dont la compétition ou les conflits forgent autant de liens entre les différents acteurs ». Ces remarques de R. Bin Wong[26] [26] R. Bin WONG, « Les régions braudéliennes en Asie »,...
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valent tout aussi bien pour diverses régions continentales centrées, par exemple, sur le fleuve Yangtze ou sur la Chine du Nord-Ouest, qui est un carrefour des cultures tibétaine, mongole, chinoise et musulmane[27] [27] Le Nord-Ouest chinois est son propre domaine de recherche. ...
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26 Continentales ou maritimes, les fresques asiatiques inspirées de Braudel – et souvent dressées par des universitaires américains – donnent de la consistance à la notion d’empire-monde, d’autant que les Indes, presque toujours fragmentées, sont moins étudiées que l’ensemble chinois et ses abords[28] [28] Voir néanmoins le très intéressant article de Ravinder...
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ou que les multiples archipels et presqu’îles étalés entre Indes et Chine. Parfois même, en suivant les marchands goujératis, arabes ou malais, on aperçoit des variantes des économiesmondes ou, plus exactement, des réticulaires marchands accrochés à leurs États propres, notamment arabes, ce qui les apparente au système mondial que j’appellerai plus loin le système marchand. Néanmoins, la formation des États territoriaux d’Europe occidentale n’a guère d’équivalents ici, sauf aux marges des empires (occasionnels) de l’Inde et (répétitifs) de la Chine, quand des royaumes réussissent à se consolider contre l’empire voisin, comme en Corée, au Vietnam ou au Siam. Par ailleurs, les espaces asiatiques ne semblent jamais livrés aux affrontements de deux civilisations seulement, comme le fut la Méditerranée, aux temps où les Arabes, puis les Ottomans, s’opposèrent aux diverses variantes de la chrétienté. En effet, il n’est pas rare qu’en Asie trois ou quatre civilisations aient à superposer, vaille que vaille, leurs influences propres. Donc, les comparaisons économiques que l’échange marchand tend à simplifier ne s’accompagnent pas de comparaisons politiques ou culturelles aussi aisément accessibles. Autrement dit, l’économie-monde braudélienne est un modèle dont la transposition est d’autant plus douteuse que l’on s’éloigne des simplicités économiques. De ce fait, les travaux inspirés par Braudel n’esquissent aucune typologie des « régions » étudiées qui permettrait de les insérer, fût-ce hypothétiquement, dans une théorie générale des systèmes mondiaux.

27 Chez Wallerstein et à sa suite, le système mondial fait l’objet d’une théorisation aussi rigoureuse que simpliste. Chez Braudel et à sa suite, le déficit est autre : tandis que le monde contemporain est ignoré, faute du délai de viduité qui le convertirait en « objet historique », le passé bien archivé n’est point rangé en catégories précises, tant la prudence historienne y est rebelle. Ainsi, les tumultes de la novation protéiforme et saccadée, qui sont en cours depuis les années 1990 au moins, ne bénéficient guère des « leçons de l’histoire », mais continuent de désarçonner toutes les sciences sociales, dont les champs traditionnels sont débordés de toutes parts.

Le système mondial comme concept géopolitique

Le système mondial actuel, vu sous l’angle économique

28 Aujourd’hui, le système mondial est d’extension planétaire, comme ses prédécesseurs immédiats, mais il est particularisé par l’implosion de l’URSS, la débandade des partis qui se réclamaient d’elle, l’anémie mortelle des idéologies « communistes ». Les conséquences de cette novation se déploient dans et hors les sociétés étatiques-socialistes*[29] [29] Tout comme les autres types d’États, d’économies ou...
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, ce qui n’a rien de surprenant : tout système mondial est une structure mobile, un faisceau de relations sociales en perpétuel devenir. La disparition des isolats « socialistes » accentue l’effet de la décolonisation qui avait, antérieurement, supprimé les « chasses gardées » impériales. Même si quelques séquelles de l’époque coloniale ou des protections « socialistes » tardent à se résorber, l’accumulation capitaliste s’opère désormais dans un espace mondial quasi illimité. Collectés par la banque, la Bourse et l’assurance ou directement gérés par des particuliers, les capitaux se réinvestissent sans cesse dans des activités existantes ou nouvelles, sans qu’aucun obstacle de principe s’oppose à leur circulation mondiale. Mieux, des politiques libre-échangistes impulsées par les sociétés capitalistes les plus développées accélèrent cette circulation par l’effet, notamment, d’institutions internationales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et le Fonds monétaire international (FMI). De ce fait, un marché commun sans frontières tend à s’établir à l’échelle mondiale, pour écouler les biens et les services que ces capitaux promeuvent et pour convertir en marchandises des services encore publics en tout ou partie (santé, enseignement, etc.) et d’autres activités non ou peu marchandes (sports, culture en ses divers véhicules, etc.). La même logique qui a converti en marchandises la terre et la force de travail depuis l’essor du capitalisme industriel généralise ses effets, sauf à se heurter à l’inertie irrémédiable des sites exploitables – de ce fait générateurs de rentes – et aux viscosités du travail humain, fortement enraciné dans ses territoires et ses cultures d’origine, ce qui réserve les souplesses de l’émigration aux extrêmes de la misère ou de l’aventure.

29 Le marché commun mondial résulte de l’activité quotidienne de firmes que l’on dit multinationales, parce qu’elles opèrent partout, pour autant qu’elles y aient intérêt. Les concentrations et fusions assemblent désormais ces entreprises en groupes ignorant les frontières politiques, ce qui rompt plus ou moins vite les ensembles formés naguère à l’échelle d’États, d’empires coloniaux ou d’ententes continentales. Qui plus est, la géographie des unités productives de toute sorte est soumise aux délocalisations d’activités existantes comme à la dispersion des unités nouvelles. La résistance des travailleurs délaissés par ces mouvements pèse sur l’évaluation, cas par cas, des risques encourus par le capital, en matière fiscale, monétaire ou politique. À ce dernier titre, les États se manifestent souvent encore comme des retardateurs du marché commun mondial.

30 Cette ambivalence économique d’États convertis au libre-échange, mais effrayés par les ravages qu’il provoque sur leurs territoires respectifs, se manifeste notamment dans l’OMC et le FMI. Les États qui s’y assemblent retardent ceux des ajustements libre-échangistes qui les dérangent par trop. La difficile élection du directeur général de l’OMC (Néo-Zélandais remplacé par un Thaïlandais à mimandat, en 2002), les conflits entre l’Union européenne et les États-Unis ou les longues négociations qui ont préparé l’adhésion de la Chine attestent de ces tensions. Celles-ci ne s’éteindront pas, car la montée en puissance de l’Inde, de la Chine ou du Brésil et le réveil de la Russie en enrichiront le répertoire. L’OMC ne peut être le bulldozer du libre-échange, elle est, en fait, le champ de bataille où se dessine la frontière entre le marché et le hors-commerce, du fait des États aptes à protéger leur sphère de souveraineté (espace, aéronautique, nucléaire, armements, etc.), à conforter leurs politiques originales (droit du travail, sécurité sociale, scolarisation, capitalisme d’État*, etc.) ou même à esquisser de nouvelles normes internationales cantonnant le marché (pollution, bioéthique, transports aériens et maritimes, alimentation, santé, criminalité, etc.). En outre, l’embryon de société civile* internationale que forment les organisations non gouvernementales (ONG) reconnues par l’ONU fait sentir son poids autour de l’OMC, par des manifestations combatives où le réformisme et l’anarchisme se mêlent à doses diverses.

31 La pression des ONG sur le FMI n’est pas moindre, alors que l’action des États y est plus feutrée. La circulation inconditionnelle des capitaux dans le marché commun mondial (en formation) se heurte aux difficultés qui résultent de la pluralité de monnaies plus ou moins indépendantes les unes des autres. En effet, les pays dont les réserves de change s’épuisent par suite d’une hémorragie des capitaux sont contraints à un endettement massif, fréquemment assorti de dévaluations. Le FMI gère ces crises en mobilisant les ressources nécessaires, mais les conditions qu’il impose protègent toujours les intérêts des banques étrangères prêteuses et accentuent le libre-échange commercial et financier. Les rares pays et les nombreuses ONG qui plaident pour qu’à l’inverse le FMI aide à canaliser les flux de capitaux et à pénaliser les banques étrangères dont l’aventurisme et la panique déclenchent les crises monétaires n’ont (et n’auront) aucun succès, sauf en cas de crise systémique[30] [30] Voir dans le prochain numéro l’article sur « Le monde...
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32 Donc, à ne considérer que le fonctionnement économique de notre monde plus capitaliste que jamais, la tendance prévalente serait à la suppression des contraintes qui retardent l’épanouissement de tous les commerces – y compris celui des banques et des Bourses. Du fait de cette mondialisation, le système mondial actuel flotte sur la haute mer du libre-échange, océan illimité où les crises économiques que le capitalisme ne cesse de renouveler prennent souvent une allure tempétueuse. Néanmoins, ce système mondial ne se réduit pas à une économiemonde, c’est aussi un espace politique et culturel.

Le système mondial actuel, vu sous l’angle politico-culturel

33 Dans l’ordre politique, le ressort principal est le gouvernement américain des affaires mondiales, lequel se manifeste par l’influence décisive que le Federal Reserve Board et la Treasury[31] [31] Le Federal Reserve Board (souvent dénommé la Fed) est...
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exercent via l’OMC et le FMI, mais se fait sentir également par bien d’autres leviers, non sans contredire assez souvent les intérêts économiques de la superpuissance américaine. Aux côtés d’ambassades converties en forteresses, les bases militaires, les « facilités » offertes aux navires, aux avions et aux stations d’écoute, les alliances pilotées par le Pentagone (à commencer par l’OTAN), les missions d’assistance militaire (Corée, Japon, etc.) sont les plus visibles des appareils mondiaux du gouvernement américain, tandis que la CIA et ses démultiplications (agences de renseignement diversement spécialisées, certaines ONG « humanitaires », Peace Corps, etc.) sont des appareils presque aussi visibles et tout aussi mondiaux que les précédents. À quoi s’ajoutent diverses agences éducatives, médiatiques ou autres. Pour coordonner cet énorme appareillage mondial, la Présidence des États-Unis dispose d’un Conseil national de sécurité où diplomates, militaires, espions et politiques coordonnent (conflictuellement) leurs orientations et leurs actions sur toute la planète.

34 Il existe certes d’autres agences internationales pilotées par les puissances mondiales de second rang, ainsi que des appareils réellement internationaux qui réunissent la plupart de ces puissances pour dégager de leurs actions une résultante commune ou, à défaut, pour assourdir leurs conflits. Mais même les principales de ces institutions – le Conseil de sécurité de l’ONU et le G 7[32] [32] Le G 7 rassemble les sept puissances principales. Formé...
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– ne peuvent que freiner parfois les États-Unis, sans jamais les entraîner contre leur gré. C’est donc à l’échelle des États que subsiste une capacité d’action (internationale et interne) qu’il serait exagéré de dire indépendante des États-Unis, mais qui comporte néanmoins de réels degrés de liberté à l’égard de cette superpuissance. La dimension géographique, démographique et économique des États, ainsi que leurs éventuelles « coopératives » d’action (dont la plus significative est, aujourd’hui, l’Union européenne) accroissent ces degrés de liberté que, de leur côté, les États-Unis s’emploient à réduire comme on peut en juger, par exemple, par leur active hostilité au groupement éventuel des principales industries européennes d’armement, d’aviation et d’aéronautique ou au laborieux bâti d’une force d’intervention européenne. Sous un autre angle, les États soumis à de fortes pressions intérieures, d’ordre politique ou syndical, sont transformés volens nolens en syndicats ayant à défendre certains intérêts de leur population. Mais les pays de courte dimension économique, démographique ou géographique ne peuvent diverger des États-Unis qu’au prix de guerres effectives ou menaçantes (Corée du Nord, Irak, Syrie, Venezuela, etc.) et leur capacité devient nulle quand leur immaturité nationale ou la déliquescence de leur structure étatique les privent de tout ressort, comme il apparaît dans presque toute l’Afrique et en divers autres continents.

35 Il se pourrait qu’à moyen terme deux tendances contradictoires, dès aujourd’hui sensibles, conduisent à de plus nettes contestations du primat américain. L’une résulte de la multiplication du nombre des États, qui fut puissante dans le système mondial d’avant 1990, du fait de la décolonisation, et qui se poursuit depuis 1990 par l’éparpillement de l’ex-URSS et de sa zone d’influence balkanique. Cette tendance pourrait être durablement entretenue si, par l’effet de tensions internes ou par suite de pressions et manœuvres (américaines ou autres), l’intégrité territoriale de la Chine et celle des agrégats hérités de l’ère coloniale (Inde, Indonésie, Nigeria, Union sud-africaine, etc.) étaient remises en question. En outre, les forces centrifuges qui se font parfois sentir dans des États d’apparence plus cohérente (Belgique, Canada, etc.), ou dans les États rarement cohérents que la décolonisation a multipliés en Afrique, pourraient conduire à un regain de prolifération étatique. Mais autant cette pulvérisation étatique – acquise ou potentielle – renforce la prépondérance politique des États-Unis, autant les embryons de coopérations interétatiques pourraient, en se renforçant, multiplier les pouvoirs politiques aptes à modérer ou à contester l’impérieuse emprise des États-Unis. Pour le moment, ces embryons sont principalement d’ordre économique (Union européenne, Asean, Mercosur, etc.) et leur poids politique est nul, hors les enceintes de l’OMC et du FMI. Mais, comme le montre l’exemple européen, le débordement politique de telles vocations économiques n’a rien d’improbable, surtout si, pour leur part, le Brésil, le Japon, la Chine, l’Inde et, un jour, la Russie, s’employaient à coaguler une part au moins de leurs voisinages respectifs et à coopérer, avec l’Allemagne, la France et quelques autres États européens, pour élargir leurs degrés de liberté à l’égard des États-Unis. Bref, la surpuissance américaine n’aura qu’un temps.

36 Pour le moment, néanmoins – et sans doute pour quelques décennies encore –, c’est seulement dans l’ordre culturel (ou idéologique*) que la prédominance américaine trouve ses principales limites. L’évidente invasion du marché commun mondial par les produits de Hollywood et des télés américaines ou, plus profondément, par l’informatique et Internet, qui font tache d’huile depuis les États-Unis, donne à penser que la prééminence culturelle américaine ne cesse de croître, d’autant que la novation informatique n’en est qu’à ses débuts : elle déborde des laboratoires vers les bureaux et les domiciles, mais ses effets dans l’organisation de la production, de l’enseignement, des institutions sanitaires et de maintes autres branches commencent à peine à se manifester. Cependant, les transformations des cultures doivent être évaluées à bonne échelle. Les idéologies spécialisées* produites par les divers appareils professionnels sont très inégalement atteintes et atteignables, tant la variété des langages et des civilisations fait obstacle à leur uniformisation. La conversion en marchandises banales de la plupart des produits culturels (des arts, des lettres, des sciences, de l’éducation, etc.) se heurte à d’innombrables barrières et cette « exception culturelle » au « libre commerce » trouve des échos puissants dans l’OMC comme ailleurs.

37 Par-dessous les activités idéologiques spécialisées, l’américanisation superficielle des « coutumiers de la vie quotidienne*» fait illusion, comme si la contagion de quelques usages alimentaires, vestimentaires, touristiques, etc. impliquait une uniformisation générale des usages, des rites et des mœurs. Pour en juger, il suffit de rappeler que l’Europe occidentale exposée depuis trois quarts de siècle à la contagion du mode de vie américain et le Japon soumis depuis un demi-siècle à la même contagion, mais sous une forte pression politico-militaire, n’ont pas été convertis au mode de vie nord-américain, bien qu’ils aient pratiquement rejoint le niveau de vie des États-Unis. Cette observation déborde, certes, des limites temporelles du présent système mondial, mais ce n’est pas surprenant car les transformations culturelles des peuples requièrent toujours une plus longue durée que les mutations économiques et politiques de leurs sociétés*. Autrement dit, dans le système mondial actuel comme dans ses prédécesseurs, les cultures* sédimentées en civilisations* parfois recuites pendant des millénaires sont la part la moins mobile du devenir social. La mondialisation marchande de la planète et sa sujétion à l’empire américain trouvent ici leur limite principale.

38 Les contaminations idéologiques internationales suscitent des réactions de divers ordres. Des protections anciennes ou nouvelles tentent de faire barrage à la conversion de toutes les activités culturelles en biens et services marchands. D’autres résistances, beaucoup plus puissantes, sont enfouies au cœur de chaque peuple, là où son « discours social commun* » se manifeste comme une identité collective*. Des siècles de cohabitation à peu près pacifique et de labours étatiques opérés par les voies de l’administration, de la justice, de l’école, de l’armée et des médias modernes ont été requis pour convertir des provinces, déjà assemblées de longue date, en nations effectives. Dans des dizaines d’États nés ou décolonisés au XXe siècle, ce travail historique, entrepris depuis quelques décennies à peine, commence à peine à résorber les clivages tribaux et les différences ethniques de populations qui mettront longtemps encore avant de s’identifier en de communes nations. De ce tréfonds identitaire aux mouvements très lents sourd un fréquent refus de la « mondialisation » qui, souvent, se manifeste par l’aspiration à des États mieux ajustés à la taille des peuples. En fait, des communautés de peuples adaptant leurs institutions politiques en vue de défendre en commun leurs intérêts économiques et de protéger autant qu’ils le souhaitent leurs différences culturelles seraient plus efficaces que l’émiettement des États à l’échelle des peuples. Mais le bâti de véritables « fédérations d’États-nations » est freiné par l’inertie des États existants et bousculé par les diverses pressions mondialisantes, si bien que l’échelle à laquelle s’établira l’accouplement des peuples et des États est sans doute l’inconnue principale des prochaines décennies, voire des tout prochains siècles.

39 Ainsi, le moteur hoquetant du système mondial actuel fait entendre des dynamismes discordants : une poussée vers un marché capitaliste universel, une primauté impérieuse des États-Unis, des crispations populaires contre les dégâts du marché et parfois contre la prépondérance américaine, des poussées voire des reflux identitaires et, là-dessus, une pulvérisation des États et une dévitalisation de beaucoup d’entre eux, ces deux tendances étant faiblement contre-battues par diverses tentatives de coopération étatique, à l’échelle « régionale » (ou « continentale ») plus qu’à l’échelle internationale. Bref, un système mondial au devenir équivoque, promis à maintes crises et à une durée aussi brève que celle de ses prédécesseurs immédiats.

Les prédécesseurs du système mondial actuel

40 Le système mondial actuel est le quatrième d’une série qui a pris naissance au XVIIIe siècle. Chacune de ses quatre formes a été séparée de ses voisines par une phase de transition dont l’examen montre clairement quelles caractéristiques anciennes s’effacent et quelles novations se cristallisent. Qui plus est, l’examen de cette série en ordre inverse de sa chronologie donne du relief à ces phases de transition.

41 L’actuel système mondial s’est effacé par un mouvement qui s’est accéléré au long des années quatre-vingt, jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin et du communisme de style soviétique. Son prédécesseur immédiat avait pris forme aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, quand l’Europe en ruines s’était trouvée corsetée par les États-Unis et l’URSS, cependant que cette dernière pilotait un « camp socialiste » bientôt étendu à la Chine et que la décolonisation peuplait l’Asie, puis l’Afrique, d’États formellement indépendants et souvent de type militaire-nationalitaire*. Militaire parce que l’armée était leur épine dorsale et nationalitaire parce qu’ils devaient entreprendre le long travail qui convertit en nations* des tribus* ou des ethnies* hétérogènes. L’Amérique latine, où l’indépendance formelle avait été acquise un bon siècle plus tôt, au bénéfice des classes latifondiaires, se convertit également à ce nouveau type d’État en l’habillant de régimes souvent populistes* ou dictatoriaux*. Dans l’aire étatique socialiste* en revanche, le type d’État bâti par l’URSSdurant les années 1920 et 1930 fut partout installé, parfois volontairement. En Europe, un autre type d’État, expérimenté durant cette même période, tendit à se généraliser : il était marqué par l’intervention massive de l’État dans l’économie et la société, grâce aux prélèvements obligatoires qui permettent à une domination interventionniste* de recycler jusqu’à 45% du produit national, voire davantage. Malgré leurs réticences, les États-Unis, plus tard suivis par le Japon, furent entraînés dans cette voie où l’État devient quelque peu providentiel pour apaiser les tensions sociales.

42 Le système mondial ainsi façonné n’était pas aussi capitaliste que l’actuel, même après la reconstruction de l’Europe occidentale et l’envol économique du Japon, car le marché mondial y resta fragmentaire jusque vers 1990, faute de pouvoir pénétrer un « camp socialiste », certes divisé, mais nullement ouvert à la libre circulation des marchandises et des capitaux. Par ailleurs, la surpuissance des États-Unis de 1945 s’était bien prolongée par une sujétion durable de l’Europe et du Japon, mais elle se heurta à une complétion russe, puis chinoise, qui dédoubla le jeu politique mondial. La course aux armements nucléaires, qui sous-tendit la guerre froide avant d’épuiser l’URSS, tint en respect les États-Unis. Ce terrible équilibre, joint aux stimulations révolutionnaires un temps prodiguées par l’URSS, puis par la Chine, et aux contre-mesures impulsées par les États-Unis, donna à tous les États non « alignés » dans l’un ou l’autre des deux blocs une plus grande latitude que dans le monde actuel. Au minimum, une compétition pour l’aide militaire s’ouvrit entre la Russie et les États-Unis, au maximum une autonomie d’action économique permit à plusieurs États d’Europe, d’Amérique latine et d’Asie d’explorer, non sans quelques succès (asiatiques notamment) les possibilités ouvertes par le capitalisme d’État*, le tout s’accompagnant de vives tensions idéologiques.

43 Dans ses ressorts, comme dans ses contours et dans sa découpe propre, ce troisième système mondial capitaliste a donc été très différent de l’actuel. Très différent aussi de son prédécesseur d’avant 1945-1950, tant « l’ère des guerres et des révolutions » (Lénine), ouverte par les orages annonciateurs de Russie ( 1905), de Chine et du Mexique ( 1911), puis consacrée par la guerre européenne de 1914 et la révolution russe de 1917, se déroula dans un monde secoué par deux guerres mondiales, une série de révolutions et une crise économique d’ampleur exceptionnelle. Les cahots d’après 1945 avaient été brutaux en plusieurs régions, ceux d’avant 1945 ruinèrent l’impérieuse Europe.

44 En fait, le second système mondial capitaliste en vigueur durant cette ère tumultueuse ne fut qu’une longue crise économique du capitalisme, redoublée par une crise politique plus aiguë encore. La jeune URSS et les chasses gardées coloniales cantonnaient le marché mondial dans une partie de l’Europe et des Amériques, non sans reflux protectionnistes durant les années 1930. De leur côté, les guerres, les révolutions et la crise d’après 1929 détruisirent une large partie du capital fixe. Les États européens agités par ces tempêtes inventèrent alors de nouvelles formes de régime* préfigurant ou imitant certains traits du communisme soviétique, à l’instar du fascisme* italien. Le capitalisme ne rebondit qu’avec la transition de 1945-1950.

45 En poursuivant cette recherche régressive des prédécesseurs du système mondial actuel, on arrive à la supposée « Belle Époque » d’avant 1914, c’est-à-dire au premier système mondial façonné par l’essor du capitalisme plusquemarchand[33] [33] Cette expression renvoie à la différence de nature, discutée...
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. Ce mouvement lancé depuis l’Angleterre de la révolution industrielle fut consolidé par la maturation des républiques bourgeoises* issues des révolutions des XVIIIe-XIXe siècles et enrichi par la révolution culturelle rampante qui résulta de la scolarisation massivement accrue et allongée au cours du XIXe siècle. Toutes transformations qui s’opérèrent à des rythmes divers, en Europe et en Amérique du Nord, cependant qu’ailleurs les puissances européennes tardivement rejointes par les États-Unis, la Russie et l’Allemagne parachevaient concurremment la colonisation de toute la planète[34] [34] Avec les variantes discutées plus haut à propos de L’Impérialisme...
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46 Ce premier système mondial capitaliste s’acheva après 1914-1917 par l’entrechoc de tous les impérialismes qu’il avait produits, mais comme il n’était pas d’échelle planétaire, ni pleinement capitaliste dès son origine, il ne peut être analysé de la même manière que ses successeurs, lesquels naîtront de mutations majeures au sein d’un système déjà planétaire. Ici, c’est la formation même d’un espace-temps planétaire qui doit être expliquée, ainsi que les modalités de la subversion du précédent système mondial européen et celles de l’annexion des systèmes mondiaux extra-européens qui survivaient à l’entour des colonies et despoints d’appui marchands établis par les puissances européennes.

47 Je ne suis pas en mesure de traiter toutes ces questions de façon précise, mais j’ai fourni quelques éléments de réponse dans les ouvrages que j’ai publiés ces dernières années[35] [35] La Société, op. cit. Le...
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. Pour l’Europe elle-même, les travaux de Braudel et de nombreux autres historiens permettent d’apercevoir le système mondial mercantiliste et colonial au sein duquel le premier système pleinement capitaliste germera au XVIIIe siècle, avant de s’étaler et de s’approfondir au siècle suivant. Ils permettent également de discerner, au cours des siècles antérieurs, les petits systèmes marchands qui, telle la Hanse, s’infiltrèrent parmi la poussière des villes, des principautés et des agrégats territoriaux lentement et fragilement hissés du rang des seigneuries* et des courtes principautés*, jusqu’à celui des plus ou moins vastes royaumes* assemblant de multiples provinces*.

48 En régressant davantage et en élargissant l’interrogation à toute la planète, on entre dans des univers où les phénomènes monétarisés sont rares et où les masses immenses de l’humanité survivent précairement d’un harassant travail à dominante agricole. L’Europe du XVIIIe siècle comptait encore 60% à 80% de paysans selon les pays. Plus tôt – ou ailleurs de par le monde –, le travail de la terre a pu mobiliser jusqu’à 90% ou plus de la population totale. Il est donc indispensable de discerner les espaces dans lesquels des peuples déjà immenses ou des peuplades d’échelle microtribale durent coexister dans un même monde. Autrement dit, de dresser une nomenclature des systèmes mondiaux de toutes tailles et durées, depuis les confédérations tribales les plus éphémères et les empires fragilement créés par leurs amalgames (dans les steppes asiatiques, par exemple) jusqu’aux vastes empires tributaires ou esclavagistes – plus ou moins saupoudrés de véritables trafics marchands[36] [36] Voir Samir AMIN, Le Développement inégal, Minuit, Paris,...
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– qui furent bâtis à partir de vallées fertiles ou de mers point trop difficilement navigables. Toutes orientations qui supposent un repérage détaillé des esclaves, serfs, tributaires et autres producteurs ruraux; des terroirs et territoires où ils ont dû s’activer; des corvées, rentes, tributs, dîmes et redevances faisant circuler, le plus souvent en nature, le surplus accaparé par leurs propriétaires et par les collecteurs de ce qui était dû aux princes ou aux prêtres... En définitive, je soutiendrai volontiers l’hypothèse que les systèmes mondiaux qui ont pu exister tout au long de l’histoire doivent être rangés en plusieurs séries qualitativement distinctes. La mieux repérable de ces séries est celle des quatre systèmes mondiaux capitalistes qui se sont succédé du XVIIIe siècle à nos jours, comme je l’ai montré ci-avant. Une deuxième série dont il existait vraisemblablement plusieurs exemples jusqu’au XVIIIe siècle – et pour des durées qu’il est encore difficile d’estimer, mais qui purent être plus longues en Asie qu’en Europe – est celle dont l’Europe mercantile et coloniale formée par la coalescence de plusieurs systèmes marchands et de nouveaux États aux territoires fort vastes pour l’époque a offert le spectacle, du XIIe-XIIIe siècle jusqu’au triomphe insidieux du capitalismedepleinexercice qui fit tache d’huile à partir de l’Angleterre des années 1740-1750. Une autre question douteuse est de savoir si les systèmes mondiaux centrés sur un empire de grande ampleur et de longue durée sont ou non de même nature essentielle que les microsystèmes formés dans le tourbillon des tribus et l’entrechoc des ethnies, auquel cas cette classe d’objets macrosociologiques* rappelerait la classe zoologique des mammifères – où l’éléphant et la souris sont regroupés sans que la théorie ait à s’en soucier.

49 La clarification de telles questions serait de grande utilité pour les recherches portant sur notre monde présent, notamment pour comprendre quels assemblages préexistants ont été absorbés par les systèmes colonialistes ou impérialistes des derniers siècles, et sans doute aussi pour aider à discerner les sous-ensembles pertinents du système mondial présent, où les poussées omniprésentes dans celui-ci se diffractent néanmoins de façon plus ou moins diversifiée, ce qui est manifestement d’une importance théorique et politique tout à fait essentielle. Car l’actuelle « mondialisation » de notre planète n’est pas un processus homogénéisateur, mais plutôt un puissant producteur d’inégalités de développement, comme Marx l’a clairement établi dès l’époque du premier système mondial capitaliste...

Les grandes régions du système mondial actuel

Périphérie ? Semi-périphérie ?

50 La conception wallersteinienne du système mondial est aussi avare de découpes spatiales que de scansions temporelles. Sa modernité univoque n’autorise qu’un seul système, du « long XVIe siècle » à nos jours, là où l’analyse historique oblige à distinguer au moins quatre formes successives, aux propriétés nettement différenciées. Sa tripartition centre/périphérie/semi-périphérie n’est pas plus généreuse, car aucun critère bien défini n’autorise à distinguer ces trois parties, dont seul le centre a droit à une histoire assez explicite, suivant l’itinéraire braudélien qui conduit de Gênes à New York via Amsterdam et Londres. Où commence et où finit la semi-périphérie ? Pourquoi et comment s’extrait-elle du centre ou y accède-t-elle ? Pourquoi et comment tombe-t-elle dans l’enfer périphérique ou s’en échappe-t-elle ? Ces questions ne reçoivent que des réponses circonstancielles, fondées sur des observations d’ailleurs assez variables d’un auteur à l’autre. Qui plus est, la fraction de cette école qui adhère à l’idée que les États érodés par les réseaux transnationaux deviennent des acteurs de moins en moins significatifs à mesure que la « mondialisation » progresse déprécie l’un des principaux repères traditionnels des activités mondiales sans l’avoir déjà remplacé par une étude des réseaux effectivement existants qui soit détaillée, mise à jour en permanence et complétée par une recherche précise sur les dégâts effectivement subis, de leur fait, par les capacités étatiques.

51 Pour faire du système mondial un concept utilisable par les sciences sociales, des règles claires doivent présider aux changements d’échelle spatiale. À toutes échelles, les relations qui font du monde considéré un véritable système sont évidemment opérantes. Ainsi, dans le système actuel, l’accumulation capitaliste qui « mondialise » un marché sans frontières et la prépondérance multiforme des États-Unis font partout sentir leurs effets, tout comme les transformations idéologiques qui sous-tendent les turbulences identitaires des peuples. Mais ces trois tendances fondamentales du monde actuel ne peuvent pas produire partout des effets égaux, ni même des effets semblables. Repérer les obstacles qu’elles rencontrent pour distinguer les « sous-systèmes » d’inégale conductibilité qui composent le système mondial actuel ou, si l’on préfère une autre métaphore, rechercher les raisons de l’inégale viscosité des diverses régions du monde face aux processus « mondialisants », c’est du même coup définir les normes qui peuvent utilement présider aux changements d’échelle spatiale. En effet, cette investigation est de portée « régionalisante », car elle revient à se demander quels sont les sédiments historiques (millénaires, séculaires ou plus récents) qui entravent, ici plus que là, une « mondialisation » partout manifeste. Elle peut être détaillée jusqu’à décomposer les « régions mondiales » en « sous-régions » de plus en plus courtes, à condition toutefois qu’à chaque niveau l’observation de l’héritage historique local vienne justifier les résultats retenus, tant en ce qui concerne la découpe spatiale des régions et sous-régions que pour ce qui regarde la nature des résistances et des inerties localement subies par les tendances « mondialisantes » repérées aux étages supérieurs.

52 Pour concrétiser cette orientation de recherche, je vais esquisser ci-après le repérage des vastes « régions mondiales » qui sont la première découpe opérable dans notre actuel système mondial, sans poser a priori que les continents traditionnels ou tels autres agrégats prétendument géographiques seraient des repères significatifs. D’autres repères sont à utiliser, en les justifiant cas par cas, de façon telle que ces découpages soient révisables autant qu’il résultera de recherches mieux fondées que celles qui vont être esquissées ici.

Cinq critères pour découper le système mondial actuel

53 À son origine, en 1989-1991, ce système mondial comptait 5,2 à 5,4 milliards d’habitants et après avoir atteint les 6 milliards en 2000, il se gonflera encore de quelques milliards à un rythme certes décroissant, mais d’effet inégal. Malgré les commodités offertes par les transports et les télécommunications d’aujourd’hui, ces masses d’humains ne « vivent pas ensemble ». Les classes les mieux informées partagent un peu de l’actualité mondiale, les plus fortunées naviguent par avion ou par Internet, mais toutes vivent séparées sur leurs terroirs et territoires respectifs. Je m’en tiens ici aux cloisonnements repérables à l’échelle la plus globale, simplement pour indiquer que des recherches plus fines pourront aisément multiplier les compartiments où les hommes mènent des vies pratiquement séparées. À très grands traits, donc, les barrières géographiques les plus manifestes, celles par lesquelles les océans Atlantique, Indien et Pacifique ainsi que le Sahara et l’Himalaya séparent les milliards d’humains.

54 Le deuxième critère à considérer est celui du climat démographique – en donnant au mot climat, ici comme par la suite, une signification inspirée de Montesquieu. Il s’agit, en effet, de repérer non pas les taux bruts ou nets de croissance de la population, mais de mettre ces taux en perspective. Ainsi, les trois premières zones de la carte 1 marquent des délais de doublement de la population qui sont de plus en plus redoutables. En zone a, sur la lancée du XXe siècle finissant, la population doublerait en soixante-dix ans environ, mais ce délai devient dramatiquement différent dans les zones b, puis c : cette dernière voit sa population doubler en dix-sept à dix-huit ans, soit moins d’une génération. La baisse du croît démographique qui est attendue allongera plus ou moins ces durées de doublement, mais elle tardera à déformer la gamme des climats démographiques régionaux. Le changement sera sans doute plus manifeste dans la zone d, c’est-à-dire dans les pays de l’ex-URSS (hormis ceux d’Asie centrale), dont la population stagne ou décline depuis le début des années 1990, mais ne poursuivra pas sur cette lancée pendant de nouvelles décennies.

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55 Les climats économiques qui sont l’indispensable troisième critère ne peuvent pas être évalués par recours à des comparaisons internationales des PIB, comme la Banque mondiale et bien d’autres organismes aiment à le faire, car la qualité inégale de ces statistiques, d’un pays à l’autre, et les fréquentes perturbations des changes, qui compliquent leur réduction à un commun dénominateur, se hérissent de difficultés supplémentaires lorsqu’il s’agit d’étaler ces comparaisons sur une période décennale – comme celle qui s’est écoulée depuis l’origine de l’actuel système mondial – tout en s’efforçant de percevoir leur portée potentielle à moyen terme. Plutôt que d’édifier un assemblage de filtres statistiques pour essayer d’éliminer tous ces biais, il paraît préférable de centrer l’analyse sur les principales sociétés de chaque région, tout en jugeant qualitativement des influences des États plus petits, moins peuplés ou moins riches de statistiques solides, qui sont ainsi délaissés[37] [37] La méthode est empirique, mais ne pourrait être radicalement...
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. Vue par le reste du monde, la zone a est enviée. Son climat économique tempéré ne l’abrite pas des fluctuations conjoncturelles, mais il faudrait une crise majeure pour dérégler son économie. Malgré sa quasi-stagnation depuis dix ans, le Japon y est inclus (durablement ?) en raison de sa richesse acquise. Les Amériques, soumises aux impulsions contradictoires que leur impriment les États-Unis et, à un degré moindre, le reste du marché mondial, forment une zone b où les fluctuations sont fortes et fréquentes et les retards multiples (Colombie, Équateur, Pérou, Bolivie et plusieurs des micropays centraux et des îles Caraïbes). Pour quelque temps encore, le climat est presque aussi variable dans l’Europe orientale et balkanique en profonde transformation (qui en fait un élément sans doute provisoire de la zone b).

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LES CLIMATS ÉCONOMIQUES

LES CLIMATS ÉCONOMIQUES

56 En revanche, la zone c jouit en toutes ses parties d’un climat tropical, tant dans les petits pays où la croissance est très forte que dans les immenses contrées où elle semble presque aussi puissante (Inde et surtout Chine). Même dans les vastes pays d’une démarche moins assurée (Indonésie, Philippines, Pakistan), un climat tropical semble s’annoncer.

57 La zone d est, pour sa part, d’un climat tempétueux, parce que la rente pétrolière assez fréquente et la mobilisation religieuse, omniprésente comme la pression militaire, endiguent difficilement une population partout expansive, mais peu irriguée par des flux de capitaux extérieurs. De lourds nuages assombrissent la zone f, où l’ex-URSS et les Balkans vivent depuis dix ans sous le climat glacial d’une transition mal conduite vers des avenirs incertains – et variables. L’Afghanistan et la Corée du Nord pourraient être adjoints à cette zone. Enfin, la zone e rassemble une Afrique mal décolonisée où – hormis quelques régions de la République sudafricaine – la misère et la maladie aggravent une stagnation que les richesses pétrolières et minières enveniment plus qu’elles ne l’allègent. Dans ce climat aride, le ciel est plombé et la météorologie demeure pessimiste.

58 À la différence des précédents, le quatrième critère – qui est celui des climats politiques – ne peut être cartographié à l’échelle mondiale, parce que les sciences politiques sont insuffisamment attentives aux États dont l’appareil est évanescent, à ceux dont l’assise n’est nullement « nationale », ni même à ceux dont la souveraineté est gravement réduite[38] [38] Une intéressante échelle de la souveraineté a été esquissée...
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59 Seule une recherche détaillée pays par pays permettrait de repérer les États incapables d’exercer le « monopole de la violence légitime » (Weber), de gouverner pour le compte d’une alliance de classes stable (Marx), d’équilibrer la contrainte qu’ils exercent par un suffisant consentement de leur population à l’ordre ainsi établi (Gramsci) ou d’amorcer la conversion nationalitaire d’ethnies, voire de tribus, hétérogènes et hostiles les unes aux autres, toutes formules –théoriquement convergentes – indispensables pour diagnostiquer les États malades ou moribonds.

60 En 2000, il existait 192 territoires politiquement indépendants et 57 autres territoires distincts mais politiquement dépendants, chiffres qui continuent de se modifier d’année en année. Sur les 249 morceaux entre lesquels notre planète était ainsi fractionnée, une centaine peut être délaissée ici, soit qu’un État exerce à leur égard une tutelle que l’on ne dit plus coloniale, soit qu’une faible population ou un territoire minuscule les rende négligeables à l’échelle mondiale ou régionale. Quant au reste, faute de pouvoir appliquer un classement de portée générale, on doit à tout le moins observer que : certains des États reconnus par l’ONU sont, depuis quelques années et pour quelque temps encore, morts, moribonds ou sous perfusion permanente : tel est notamment le cas du Liberia, de la Sierra Leone, dela République centrafricaine, du Congo et de la Somalie ou, pour passer de l’Afrique à l’Europe, le cas également de l’Albanie, de la Bosnie, de la Macédoine, de la Serbie-Yougoslavie et même de la Croatie; partout dans le monde actuel, des États gravement déchirés titubent au bord de la catégorie précédente : la Colombie et Haïti en Amérique; le Nigeria, le Zaïre et le Soudan en Afrique, où de très nombreux autres États ne tiennent apparemment debout qu’à l’aide de tuteurs militaires et/ou financiers; l’Afghanistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan en Asie; divers autres États de l’ex-URSS allant de la Biélorussie à la Géorgie; que de nombreux États, moins « malades » ou « fragiles » que les précédents, sont néanmoins sujets à des crises chroniques ou répétées qui détériorent gravement leur climat politique; tel est le cas, en Amérique, de maintes républiques centrales ou caraïbes et de plusieurs pays de la zone andine; le cas également, autour de la Méditerranée, de l’Algérie et de la Turquie, comme de Chypre et de plusieurs contrées du Proche et Moyen-Orient; ou encore, en Asie, le cas de la Birmanie, de l’Indonésie et des Philippines; et enfin, en ex-URSS, le cas de toutes ses parties non évoquées jusqu’ici, hormis les États baltes.

61 Certes, le climat politique de ces contrées peut évoluer en peu d’années, à la manière de l’Ouganda naguère ruiné sous Amin Dada, de la République sudafricainelongtemps rongée par l’apartheid ou du Liban de 1975-1990 englué dans une guerre civile intercommunautaire. Mais, à l’inverse, de nouvelles dégradations peuvent apparaître dans les mêmes zones, si bien qu’en étudiant les divers cantons du système mondial actuel, il faut prêter une grande attention à tous les facteurs qui contribuent à la débilitation des États : les séquelles coloniales et les périls économico-financiers, certes; mais aussi l’ampleur de la propriété latifondiaire, propice à l’exode vers les mégalopoles et à la formation de milices; ou bien le volume et la nature des rentes minières et pétrolières, souvent corruptrices des classes dirigeantes et génératrices de mégalomanies étatiques; et enfin la trop faible ancienneté de la coexistence pacifique établie entre les ethnies et les tribus assemblées sous l’autorité théorique d’un même État.

62 Le cinquième critère, enfin, résulte de la sédimentation de traits culturels (communs ou proches) qui a pu s’opérer sur une très longue durée, c’est-à-dire dans l’aire d’une civilisation aujourd’hui vivante, sans oublier les éléments de civilisations plus anciennes qui survivent via cette dernière. Les simplifications qu’autorise l’échelle très globale où se poursuit mon enquête permettent de s’en tenir aux principales civilisations d’aujourd’hui. En outre, l’Afrique subsaharienne a été laissée de côté, faute de voir clair quant à sa diversité civilisationnelle (ou à son unité profonde ?). Enfin, les grands Nords asiatique et américain ont été, eux aussi, ignorés.

63 Fort anciennes et donc riches d’affluents qu’il serait oiseux de détailler ici, mais qu’il est indispensable de prendre en compte, les civilisations sinisées et hindouisées (zones a et b sur la carte n° 4) règnent sur une très grande partie de l’Asie. Leurs influences respectives se voisinent, se chevauchent ou se compénètrent dans les péninsules et les archipels du Sud-Est asiatique (zone d), où la civilisation islamique plus tard venue a également imprimé sa marque, avant que la colonisation européenne vienne s’installer pour peu de siècles. Toutefois, le gros de l’aire islamisée s’étale du Pakistan à l’Ouest africain (zone c), non sans être diversifiée par des héritages, parfois très anciens (comme en Irak ou en Iran).

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GRANDES CIVILISATIONS ACTUELLES

GRANDES CIVILISATIONS ACTUELLES

64 La diversité des aires où la civilisation occidentale est aujourd’hui prépondérante est grande également et elle vaut d’être détaillée, en raison de son rayonnement dans le système mondial actuel. Partie d’Europe (zone e) où elle a capitalisé de multiples sédiments moins antiques que ceux de la Chine, de l’Inde, de la Mésopotamie et de l’Égypte, elle s’est étendue par voie coloniale à l’Amérique que l’on dit latine, où plusieurs civilisations amérindiennes l’ont métissée (zone f). Par contagion moins contrainte, elle a gagné également la zone g, où la Russie, héritière partielle de Byzance, a étendu son emprise. Importée par des colonies britanniques et peu marquée par des cultures indiennes moins développées qu’au sud, la civilisation occidentale a ensuite pris sa forme nord-américaine (zone h), de facture très récente, ce qui ne l’empêche pas d’être aujourd’hui très pesante, et australienne (zone i). N’oublions pas l’Afrique tropicale (zone j).

Neuf à onze sous-systèmes dans le monde actuel

65 Les grandes aires géographiques doivent être subdivisées en raison des contrastes accusés par les quatre autres critères. Ainsi, les différences plusieurs fois soulignées entre l’Amérique septentrionale (zone a) et l’ensemble latino-américain (zone b) (y compris la « Méditerranée caraïbe ») séparent évidemment deux cantons du système mondial actuel, tout comme la Méditerranée proprement dite marque une frontière systémique entre l’Europe (zone c) et le sous-système sud-méditerranéen (zone d). Dans ces deux cas, les limites sont perméables, mais les interactions qu’elles autorisent ne peuvent faire oublier les écarts démographiques, économiques, politiques et culturels entre leur Nord et leur Sud. Les écarts sont moins nets entre l’Europe et l’Amérique du Nord, mais les deux variantes de la civilisation occidentale dont ces régions sont porteuses se traduisent néanmoins par des orientations politiques et culturelles, voire économiques, souvent distinctes.

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LES GRANDS « SOUS-SYSTÈMES » DU MONDE ACTUEL

LES GRANDS « SOUS-SYSTÈMES » DU MONDE ACTUEL

66 À l’est de l’Europe, les délimitations sont rendues imprécises par les zones où les dégâts des implosions soviétique et yougoslave sont loin d’être réparés. Ce tampon (zone e) entre les sous-systèmes européen et russe est sans doute appelé à évoluer considérablement au cours des prochaines décennies, sans que l’on puisse en préjuger. Mutatis mutandis, l’Afghanistan et la Birmanie bordurières des Indes forment elles aussi des tampons (zone f) au devenir à peine moins incertain. Au bénéfice de ces limites nouvelles et transitoires, les sous-systèmes russe (zone g), chinois (zone h) et hindou (zone i) se dessinent nettement. Ce ne sont pas des sous-ensembles moins homogènes que l’Europe ou l’Amérique du Nord, mais la conflictualité dont la Fédération russe est tissée, les tensions indo-pakistanaises ou le nœud de problèmes que la Chine, Taïwan, le Japon et la Corée[39] [39] Dont le Nord forme une autre zone tampon. ...
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ont à trancher ou à dénouer spécifient, cas par cas, des zones où les tensions communes à tout le système mondial s’enchevêtrent avec les tensions régionales.

67 Au sud de la Chine, l’ensemble formé par les Indochines et l’Insulinde (zone j) n’est pas séparé de ses voisins par des contrastes aussi tranchés que dans les cas précédents, mais c’est précisément le complexe d’influences chinoises et indiennes, mêlées aux dynamismes propres des peuples malais (et autres) et chargées de diaprures religieuses plus variées qu’ailleurs, qui fonde l’originalité d’une région dont le dynamisme économique, décalé par rapport à la Chine ou à l’Inde, se manifeste plus fortement dans les petits États bien gérés que dans les vastes archipels, où une solide propriété latifondiaire aggrave les conséquences d’une démographie encore exubérante. Bref, le sous-système symbolisé par l’ASEAN [40] [40] L’ANASE, acronyme français pour l’ASEAN (Association...
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est un élément bien distinct du monde actuel.

68 Il est possible qu’une Australasie prenne forme sous la houlette de l’Australie (zone k), quand celle-ci aura porté sa population au niveau qu’autorise son immense espace[41] [41] Au prix d’un afflux asiatique aujourd’hui encore restreint. ...
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. En attendant, et malgré son activisme régional, l’Australie est, comme la Nouvelle-Zélande[42] [42] Et comme l’aurait été une République sud-africaine...
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, semblable à la Grande-Bretagne autant qu’on peut l’être aux antipodes et dans un monde où les États-Unis ont besoin de relais régionaux.

69 À l’autre extrémité de l’océan Indien, le Proche et le Moyen-Orient forment un sous-système (zone l) riche de populations, de rentes pétrolières et de conflits omniprésents, parfois nappés d’intransigeance religieuse. Au-delà de l’Égypte, qui, tout comme la Turquie et l’Iran, est partie prenante de cette région tumultueuse, le Maghreb s’y rattacherait pleinement, n’était l’attraction multiforme exercée par l’Europe. Savoir s’il basculera vers cette dernière ou vers le Proche-Orient, à moins qu’il ne pérennise sa situation actuelle, qui est celle d’un sous-système à demi spécifié, est une question importante que le XXIe siècle tranchera.

70 Reste l’Afrique (zone m ), où le Sahel deviendra peut-être une zone tampon entre plusieurs des sous-systèmes qui prendront forme au cours de ce même siècle, sans que l’on puisse d’ores et déjà formuler des hypothèses bien assurées sur la découpe de ces régions futures et sur les puissances qui les piloteront coopérativement ou conflictuellement. Malgré les clivages – souvent hérités du passé colonial – qui se dessinent aujourd’hui et malgré le contraste qui s’accuse entre l’écharpe centrale étalant de l’Angola au Soudan une longue suite d’États malades ou moribonds, les zones de moindre désordre ne préfigurent pas nécessairement la formation de réels sous-systèmes en Afrique australe ou occidentale. Ce continent n’intéresse l’accumulation capitaliste que par ses ressources minières. Il tardera à prendre forme tant que des États – ou des « coopératives » d’États – n’auront pas acquis la dimension, l’appareillage et l’expérience nécessaires à une coexistence régionale autonome, sinon pacifique. Tant il est vrai que, dans le monde actuel, les États perdent peut-être de leur importance, mais non de leur raison d’être.

Sur quelques applications du concept de système mondial

71 Bien évidemment, les hypothèses que j’ai formulées jusqu’ici pourraient être enrichies à l’aide des résultats établis par diverses sciences sociales que j’ignore. En l’état, ils me paraissent néanmoins valider l’idée qu’une théorie du système mondial peut être utile à la géopolitique et à plusieurs autres sciences sociales, surtout si elle prend en compte les sous-systèmes discernables dans le système mondial actuel et si elle prête attention aux dynamismes potentiels de ce système et de ses compartiments différenciés plutôt qu’à leur état à un moment donné.

72 Le XXe siècle a offert maintes preuves de cela, dans les zones où la succession des systèmes mondiaux a été si riche de novations que les peuples concernés les ont directement perçues. Ainsi, l’Europe d’après le traité de Versailles a vécu dans la nostalgie d’un « avant-guerre » qui aurait été une « belle époque », tandis qu’aujourd’hui la plupart des pays de l’ex-URSS tardent à se déprendre des souvenirs de l’époque communiste, aussi contrastés soient-ils. D’une scansion à l’autre et d’une région à l’autre, on pourrait multiplier les exemples de cette sorte, notamment pour explorer le retentissement idéologique des novations alors en cours.

73 L’utilité théorique des sous-systèmes est également grande pour qui étudie l’histoire des régions extra-européennes avant leur soumission coloniale ou impérialiste. Plusieurs des fresques braudéliennes déjà évoquées gagneraient en pertinence théorique si elles s’efforçaient de décrire l’évolution structurelle des régions concernées, non seulement « à l’aller », comme il est d’usage chez les historiens attentifs à la chronologie événementielle, mais aussi « au retour » selon la méthodologie régressant du présent vers des temps de plus en plus anciens dont Denys Lombard a montré la fécondité. Encore faudrait-il que ces allers-retours soient réglés par de judicieux changements d’échelle permettant de passer, autant que de besoin, d’un (ou plusieurs) des sous-systèmes actuels à l’aire effectivement étudiée qui peut n’en être qu’une partie ou en déborder largement. À cette fin, il conviendrait de parcourir explicitement le chemin qui conduit de l’existant actuel à des structures antérieures, d’échelle différente, pour rendre intelligible le trajet historique de l’espace-temps examiné vers son état présent. Autrement dit, la théorie du système mondial oblige à jouer de l’espace et du temps non point sur un mode littéraire, mais bien par de judicieux réglages de l’échelle des représentations spatiales et temporelles[43] [43] Lesquelles ne peuvent certainement pas se définir en fractions...
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74 Sous un autre angle, la querelle d’allure théologique qui mûrit présentement entre les fidèles du primat étatique et les apôtres des réseaux transétatiques gagnerait en utilité et en précision si elle rapportait aux divers compartiments du système mondial l’examen de ses données réelles et l’estimation des développements à en attendre. Des recherches comme celles de Manuel Castells sur La Société en réseaux[44] [44] Manuel CASTELLS, The Rise of the Network Society, op. cit. ,...
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ou du GaWC sur les villes mondiales[45] [45] Voir Hérodote, n° 101. ...
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sont à encourager, surtout si elles s’appliquent aussi bien aux réseaux anciens (transports, oléoducs et gazoducs, bases et installations militaires, etc.) qu’aux nouvelles télécommunications et aux réseaux plus immatériels que les entreprises, les associations (dites ONG) et les administrations tissent de par le monde; si elles mettent notamment l’accent sur les firmes multinationales (de toutes finalités); et si elles actualisent leurs résultats avec une périodicité convenant aux transformations, souvent rapides, dont ces réseaux font l’objet. Il s’agit, en somme, de poursuivre à frais nouveaux les repérages que la géographie des spéculations agricoles, des localisations industrielles et des agglomérations urbaines pratique de longue date. Mais il importe de veiller tout particulièrement aux constellations que ces réseaux forment à l’échelle de chacun des « sous-systèmes mondiaux », tant pour enrichir la connaissance de ceux-ci que pour aider à percevoir l’éventuel déplacement de leurs limites. En effet, il convient d’éviter le renouvellement, dans l’ordre international, des errements régionalistes[46] [46] Voir notamment Hérodote, n° 23 et n° 33-34. ...
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car, moins encore que les régions « naturelles » de jadis, les sous-systèmes mondiaux ne sont des données fixes et stables. Le système mondial et ses compartiments sont des objets historiques en permanente transformation.

75 Plus nombreux seront les réseaux transnationaux bien analysés et plus complexe deviendra la représentation de leurs rapports avec les États, leurs institutions internationales, leurs alliances militaires ou autres, leurs unions économiques et monétaires et leurs coopérations culturelles. Il me paraît hautement vraisemblable que de telles recherches dissiperont l’illusion d’optique, aujourd’hui très fréquente, qui rend les réseaux responsables d’une érosion des États promise à une aggravation constante. Cette erreur de perspective résulte de la conjonction présente de plusieurs mouvements dont le rythme et la portée sont néanmoins très différents, si bien que leur disjonction inévitable imposera une autre conception des rapports entre réseaux et États. Dans notre monde plus capitaliste que jamais, l’actuelle poussée des firmes multinationales bancaires, industrielles et autres coïncide, en effet, avec une poussée de concentrations économiques et de déréglementations administratives qui s’inversera nécessairement pour renforcer l’action contre les « atteintes à la concurrence »; pour endiguer les progrès du libre-échange dans les sous-systèmes encore fortement protégés, comme dans les sous-systèmes où la compétition commence à être jugée excessive; pour réactualiser les limites du hors-commerce; pour créer, ranimer ou rénover (selon les sous-systèmes) le droit du travail; pour adapter le « droit des gens » aux mouvements d’une population mondiale qui est passée de 1 milliard d’humains (au temps de Grotius) aux 6 milliards actuels et aux 10-11 milliards attendus vers 2050[47] [47] « Droit des gens » qui concerne les liaisons internationales...
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76 Au cours des toutes prochaines décennies, l’efficacité des politiques pourra se juger selon certains critères (de nature et de portée sans doute variables selon les divers sous-systèmes), critères qui me paraissent inclure notamment : la construction de nouvelles limites mondiales pour contenir le tout-au-marché, la réduction du nombre des monnaies en vigueur de par le monde, la protection non agressive des autonomies culturelles (de l’infra-étatique au sous-système pris en son entier) et la création d’aides au développement, rendues effectives par l’achèvement de la décolonisation et par l’adaptation, à chaque sous-système, des normes du horsmarché et de l’échange.

77 Ainsi, il serait utile de systématiser les réflexions esquissées ci-avant en matière de climat politique en produisant une évaluation raisonnée du champ effectif des États-nations et un inventaire précis des zones où la cohérence nationale des populations et l’efficacité administrative des États sont faibles ou nulles. Cela aiderait sans aucun doute à bien qualifier chacun des sous-systèmes et permettrait aussi de discerner les transformations qui y seraient les plus souhaitables, cas par cas, et selon quelles priorités, afin qu’aucune course prématurée vers la démocratie parlementaire de type occidental ne soit suscitée dans des zones où les partis ne peuvent avoir qu’une composante ethnique, ou vers des « droits de l’homme » à l’européenne dans des civilisations où l’égalité des sexes et des générations est encore inconnue. Et ainsi de suite...

78 Les réflexions précédentes ne quittent l’échelle mondiale que pour descendre au niveau des « sous-systèmes » ou à celle des États – agglomérés ou non – et des réseaux qui les traversent, ce qui pourrait donner l’impression que le système mondial est un concept sans utilité pour l’étude d’objets plus courts. Un seul exemple suffira pour dissiper cette illusion.

79 Une étude géopolitique centrée sur le Calaisis, en ce début du XXIe siècle, devrait nécessairement prendre en compte le chômage qui ravage cette région où l’industrie est moribonde et dont le port est désormais privé d’une grande partie du trafic des ferries trans-Manche. Elle devrait aussi adjoindre à ces considérations internationales les novations associées à l’ouverture du tunnel sous la Manche, lesquelles sont de portée variable. L’installation de « résidents secondaires » britanniques qui pourraient faire du Calaisis une autre Dordogne n’est pas de très grande importance, malgré les souvenirs médiévaux qu’elle éveille, mais le trafic ferroviaire du tunnel et la liaison autoroutière établie vers les réseaux français et européen tirent davantage à conséquence, d’autant que, déjà, des activités nouvelles commencent à s’installer dans la région. À quoi s’ajoute l’immense problème que pose la ligne de défense anti-immigration dressée par une Grande-Bretagne étrangère aux accords de Schengen et qui applique à sa guise le principe de libre circulation dans une Union européenne dont elle est membre. De son fait, la douane et la police françaises ainsi que les sociétés exploitantes du tunnel et de ses lignes ferroviaires sont converties, volens nolens, en auxiliaires de la police anglaise des frontières, quitte à remplir le camp de Sangatte de candidats à l’immigrationclandestine, candidats qui fournissent chaque année leur lot de racketteurs, de tués, de refoulés récidivistes et de migrants plus chanceux. Or Sangatte n’est nullement une singularité du Calaisis. Dans le système mondial actuel, de semblables camps et campements marquent de leur pointillé les frontières mondiales de l’immigration, depuis les Amériques jusqu’au pourtour méditerranéen et à maintes zones d’Asie et d’Afrique, même si, en ce dernier cas, la distinction des réfugiés pour fait de guerre et des migrants vers un travail ou un mieux-vivre quelconque est zun recoin du littoral français et l’on y découvre un enchevêtrement singulier de problèmes d’ampleur européenne ou mondiale. Ainsi va la mondialisation !

80 Des territoires variant d’une période à l’autre, des compartiments peut-être moins variables mais qui, en tout cas, dessinent des frontières distinctes de celles des États, des représentations politico-culturelles inspirées par les transformations en cours, des conflits qui se déploient selon plusieurs échelles très différentes, bref, tous les ingrédients classiques de l’analyse géopolitique, combinés en configurations complexes : comment douter que la science géopolitique s’enrichirait en adoptant – et en approfondissant sans cesse – le concept de système mondial entoutes ses ramifications ?

 

Notes

[ 1] Voir notamment le n° 28.Retour

[ 2] Tel L’Islam dans sa première grandeur (VIIIe-XIe siècles) publié par Maurice Lombard en 1971.Retour

[ 3] Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècles, vol. 3 : Le Temps du monde, Armand Colin, Paris, 1979, p. 18 sq. Sauf indication contraire, les citations ci-après sont extraites de cet ouvrage.Retour

[ 4] Philippe DOLLINGER, La Hanse, XIIe-XVIIe siècles, Aubier, Paris, 1964.Retour

[ 5] Annales, n° 1,2001, p. 47.Retour

[ 6] Fernand BRAUDEL, Le Modèle italien, Arthaud, Paris, 1989.Retour

[ 7] Fernand BRAUDEL, Le Modèle italien, ibid., p. 35. Les principaux ouvrages d’Immanuel Wallerstein publiés en français sont Le Système du monde du XVe siècle à nos jours, tome 1, Flammarion, Paris, 1980, et tome 2,1984, ainsi que Le Capitalisme historique, La Découverte, Paris, 1985. De nombreux essais et articles de Wallerstein et de ses collègues et collaborateurs peuvent être consultés sur les sites de l’université de Binghamton (http ://fbc.binghamton.edu/), spécialement sur http ://fbc.binghamton.edu /rev.htm, qui publie la revue du centre Fernand-Braudel).Retour

[ 8] Ce journal ( JWSR ) est consultable sur w www.csf.colorado.edu/wsystems/wsr.html.Le même site publie également de nombreuses recherches, effectuées localement ou non. En 2000, les n° 2 et 3 du JWSR ont été consacrés à des Mélanges ( Festschrift) en l’honneur de Wallerstein.Retour

[ 9] Voir, par exemple, les Cahiers du GEMDEV, n° 7 (mars 1986) et n° 20 (mai 1993). Le site de ce réseau interuniversitaire est w www.G EMDEV@univ-paris1.frRetour

[ 10] Voir Karl POLANYI, The Great Transformation: the Political and Economic Origins of our Time, New York, 1944; First Beacon Paperback, 1957; trad. française, Gallimard, Paris, 1983.Retour

[ 11] Selon Walter L. GOLDFRANK, JWSR, n° 2,2000, p. 161.Retour

[ 12] Karl MARX, Contribution à la critique de l’économie politique, Éditions sociales, Paris, 1957, p. 5.Retour

[ 13] Voir vol. 2, Les Structures économiques. Une version abrégée des six volumes de La Société est disponible sur www.macrosociologie.comRetour

[ 14] Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, vol. 2 : Les Jeux de l’échange, Armand Colin, Paris, 1979, p. 257 sq.Retour

[ 15] Voir Frederic C. LANE, Venise, une république maritime, Flammarion, Paris, 1985, notamment p. 220 sq.Retour

[ 16] En somme, Braudel ne suit pas mieux que Wallerstein l’excellent conseil qu’il donne à ce dernier : « Reste à construire, un jour ou l’autre, une théorie des espaces temporels, des périodisations nécessaires » ( 1978, préface à l’édition italienne du Sistema mondial, cité in Fernand BRAUDEL, L’Histoire au quotidien, Fallois, Paris, 2001).Retour

[ 17] Les commentaires qui suivent font notamment référence à The Rise of East Asia and the Withering Away of the Interstate, août 1995, et à Capitalism and the Modern World-System : Rethinking the Non-Debates of the 1970s, août 1996, contributions à des colloques américains, disponibles sur le site de l’université de Binghamton; voir note 7.Retour

[ 18] Manuel CASTELLS, La Société en réseaux, 3 vol., Oxford, 1996; trad. française, Fayard, Paris, 1998.Retour

[ 19] Non-Debate, p. 2 sq. J’ai discuté de ce problème dans La Société, vol. 2, Les Structures économiques, Seuil, Paris, 1977.Retour

[ 20] Écrits consultables sur le site référencé par la note 8 ci-avant.Retour

[ 21] Les deux principaux ouvrages de P. J. TAYLOR sont The Way the Modern World Works, Wiley, 1996, et Modernities, A Geohistorical Interpretation, Polity Press, 1999. Ils ont été présentés, ainsi que les recherches du GaWC sur les villes mondiales, dans le n° 101 d’Hérodote.Retour

[ 22] Voir note 3.Retour

[ 23] Voir le n° 1, janvier-février 2001, qui fait suite à une journée d’études « Penser le monde » organisée en mai 2000 par l’École des hautes études en sciences sociales.Retour

[ 24] Denys LOMBARD, Le Carrefour javanais, 3 vol., éd. EHESS, Paris, 1990.Retour

[ 25] Notamment Kirti N. CHAUDHURI, Trade and Civilization in the Indian Ocean, Cambridge University Press, Cambridge, 1985; et Anthony REID, Southeast Asia in the Age of Commerce, 1450-1680, 2 vol., Yale University Press, 1988 et 1993.Retour

[ 26] R. Bin WONG, « Les régions braudéliennes en Asie », Annales, op. cit. Enseignant à l’université de Californie-Irvine, le même auteur a publié notamment China Transformed : Historical Change and the Limits of European Expansion, Cornell University Press, 1997.Retour

[ 27] Le Nord-Ouest chinois est son propre domaine de recherche. Voir, par ailleurs, Lyman VAN SYLKE, Yangtze : Nature, History and the River, Addison-Wesley, Reading, 1988.Retour

[ 28] Voir néanmoins le très intéressant article de Ravinder KUMAR, « L’Inde : État-nation ou État-civilisation ?», Hérodote, n° 73.Retour

[ 29] Tout comme les autres types d’États, d’économies ou de cultures qui pourront être évoqués ci-après – et qui seront signalés par l’apposition d’un astérisque* –, les sociétés étatiques socialistes ont été définies dans La Société (voir note 13 supra).Retour

[ 30] Voir dans le prochain numéro l’article sur « Le monde des banques et des Bourses ».Retour

[ 31] Le Federal Reserve Board (souvent dénommé la Fed) est la banque centrale des États-Unis, alors que la Treasury est leur ministère des Affaires économiques, encore qu’un Council of Economic Advisers rassemble à la Maison-Blanche les conseillers économiques du Président.Retour

[ 32] Le G 7 rassemble les sept puissances principales. Formé en 1974 à des fins exclusivement économiques, il a dérivé vers des affaires mondiales de plus vaste envergure. La Russie dispose d’un strapontin dans ce « directoire » mondial virtuel, ce qui esquisse une transformation du G 7 en G 8. La Chine demeure exclue des rencontres du G 7.Retour

[ 33] Cette expression renvoie à la différence de nature, discutée plus haut, entre le capital marchand* et le capitalisme* proprement dit.Retour

[ 34] Avec les variantes discutées plus haut à propos de L’Impérialisme de Lénine.Retour

[ 35] La Société, op. cit. Le Monde au XXIe siècle, paru en 1991 chez Fayard, et L’Avenir du socialisme, publié en 1996 chez Stock, complètent la série précédente par des recherches portant notamment sur le système mondial.Retour

[ 36] Voir Samir AMIN, Le Développement inégal, Minuit, Paris, 1973. C’est un ouvrage des plus stimulants.Retour

[ 37] La méthode est empirique, mais ne pourrait être radicalement améliorée que par un effort semblable à celui que Sen et toutes les équipes de la CNUCED ont déployé pour élaborer les « indices du développement humain ».Retour

[ 38] Une intéressante échelle de la souveraineté a été esquissée par Chibli MALLAT, The Middle East into the 21st Century, Ithaca, Reading, 1997.Retour

[ 39] Dont le Nord forme une autre zone tampon.Retour

[ 40] L’ANASE, acronyme français pour l’ASEAN (Association of South-East Nations), n’est guère usité.Retour

[ 41] Au prix d’un afflux asiatique aujourd’hui encore restreint.Retour

[ 42] Et comme l’aurait été une République sud-africaine figée dans son apartheid.Retour

[ 43] Lesquelles ne peuvent certainement pas se définir en fractions de millénaires ou de siècles, ni en multiples de kilomètres.Retour

[ 44] Manuel CASTELLS, The Rise of the Network Society, op. cit., trad. française (en 3 vol.), La Société en réseaux, op. cit.Retour

[ 45] Voir Hérodote, n° 101.Retour

[ 46] Voir notamment Hérodote, n° 23 et n° 33-34.Retour

[ 47] « Droit des gens » qui concerne les liaisons internationales de toute sorte (souverainetés, transports, migrations, et toutes les autres rubriques du droit international privé ou public), domaine où, d’ores et déjà, les limites à la libre circulation des personnes sont diversement contestées, cependant que la libre circulation informatique affronte ses premiers litiges.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Robert Fossaert « Le système mondial, vu des débuts du XXIe siècle », Hérodote 1/2003 (N°108), p. 7-42.
URL :
www.cairn.info/revue-herodote-2003-1-page-7.htm.
DOI : 10.3917/her.108.0007.