2003
Hérodote
L’Inde et l’ordre du monde
Jean-Luc Racine
[*]
Loin des simplismes, la globalisation actuelle
[1] ne se réduit nullement à l’expansion de réseaux dominés par les systèmes politiques, économiques, idéologiques,
technologiques et financiers occidentaux. Si leur domination est incontestable,
comme l’est la suprématie de l’hyperpuissance américaine, l’échiquier mondial
n’est toutefois pas un jeu à somme nulle, ou à sens unique. Le discours international sur la multipolarité paraît s’atténuer à mesure que s’affirme, sous la présidence Bush, l’unilatéralisme américain, mais il serait erroné de croire en la
subjugation durable des puissances du deuxième cercle : Union européenne,
Russie, Chine, Japon.
Dans ce contexte, le cas indien est digne d’intérêt pour de multiples raisons.
Il témoigne d’abord de l’ambition nouvelle d’un État d’un milliard d’habitants,
qui fut un pays phare de la décolonisation, puis un leader du mouvement des non-alignés. La réforme économique engagée en 1991 et les essais nucléaires de 1998
témoignent, sous des modes distincts mais complémentaires, d’une volonté d’être
partie prenante d’un jeu mondial que New Delhi souhaite voir élargi à de nouveaux acteurs.
Le cas indien éclaire aussi l’ambiguïté des dynamiques d’affirmation de soi. Le
discours revendicatif, dénonçant les injustices de l’ordre mondial, appelle à une
redéfinition de l’architecture mondiale afin qu’elle soit plus équilibrée. Il s’ancre
ainsi dans la tradition contestatrice de l’héritage post-colonial critique. Mais très
vite, ce même discours se double d’une affirmation nationale, qui tient bien moins
du paradigme fondateur de l’Inde des années 1950 et 1960, qu’on peut définir
comme étant « l’idéalisme nehruvien », que du retour au vieux principe de Lord
Palmerston : « Les pays n’ont pas d’amis permanents. Ils n’ont que des intérêts
permanents. »
La droite nationaliste hindoue aujourd’hui au pouvoir à New Delhi assume
pleinement cette logique de la Realpolitik au service des intérêts nationaux, mais
elle le fait dans une dialectique espace-temps très contemporaine, appuyée sur
trois arguments. En premier lieu, le concept d’Inde « résurgente » ancre les ambitions d’aujourd’hui dans un passé reculé : il est porté par une lecture identitaire de
l’histoire promouvant le concept d’hindouité, et invoquant, au moins implicitement,
l’âge d’or des royaumes hindous pré-islamiques. En second lieu, cette vision du
monde porte comme il se doit un intérêt particulier au contexte macrorégional,
c’est-à-dire à la géopolitique asiatique, et à ses pôles majeurs au regard des intérêts indiens : le continuum pakistano-afghan, la Chine, la Russie, l’Asie centrale,
et le bandeau littoral et maritime qui court du Moyen-Orient à l’Indonésie. Enfin,
l’Inde se projette dans l’univers mondialisé, en s’y affichant sous des formes
inédites et porteuses d’avenir, par le biais d’une diaspora qui s’affirme dans des
champs multiples : scientifiques, technologiques, culturels et mêmes économiques. Dès lors, le monde vu de New Delhi n’est pas seulement régi par un ordre
inégal. Il offre aussi des opportunités qui permettent d’avancer les intérêts indiens
et de redessiner l’image de l’Inde.
S’interroger sur la façon dont l’Inde voit le monde commande de s’interroger
aussi sur la façon dont elle se voit. Dans les deux cas, le singulier est réducteur.
Il y a pluralité de perceptions, comme il se doit, a fortiori dans un État de plus
d’un milliard d’habitants, démocratie parlementaire à solide tradition intellectuelle,
pourvue d’une presse pluraliste, d’une classe politique nombreuse structurée en
multiples partis, et d’une galaxie d’organisations non gouvernementales dont
plusieurs ont atteint une renommée internationale. En ce sens, « le monde vu de
New Delhi » est une formule réductrice, qui privilégie les analyses des décideurs
gouvernementaux. Nous veillerons donc à évoquer aussi les voix dissonantes,
mais qui ne sont pas sans écho.
Pourtant, derrière cette polyphonie, quelques lignes dominantes se manifestent.
Ce sont elles qu’on voudrait identifier ici, en soulignant d’emblée un thème
majeur : celui de la transition, voire du changement de paradigme. Pour être bref,
disons que les années 1990 ont marqué le passage de l’Inde postcoloniale, qui
gagna son indépendance en 1947, à l’Inde de la phase suivante, celle qui abandonne une position relativement défensive (marquée par le protectionnisme économique) ou en quelque sorte latérale (le non-alignement) pour affirmer sur un
ton nouveau ses intérêts et ses ambitions, dans un monde où la place effective de
l’Inde est jugée inadéquate, quand on compare sa modestie avec le poids historique de la civilisation indienne, et avec le poids démographique de l’Inde d’aujourd’hui. L’arrivée au pouvoir, en 1998, du Bharatiya Janata Party (BJP : parti du
peuple de Bharat, le vieux nom sanscrit de l’Inde) confirme l’ampleur du changement, mais n’en est nullement la seule marque. Les essais nucléaires conduits
quelques semaines après l’arrivée du BJP aux commandes constituent certes le
signal le plus éclatant de cette nouvelle vision de soi et du monde. Mais ils n’ont
fait qu’entériner, en y ajoutant une couleur idéologique spécifique, un processus
plus profond, et moins partisan. Le début de la réforme économique, lancée en
1991 par le vieux parti du Congrès, porte-drapeau du mouvement anticolonial,
puis constructeur majeur de la nouvelle nation, demeure en effet le symbole le
plus significatif de cette entrée dans une nouvelle phase, qui s’appuie sur une
lecture de soi et de l’ordre du monde qui ne renie pas le passé, mais qui témoigne
d’une profonde transformation. Sans attendre la résorption de la pauvreté, l’Inde
entend quitter sa défroque de pays en développement, et a fortiori de pays sous-développé, pour s’affirmer comme marché émergent et afficher ses ambitions
depuissance.
De l’« idéalisme nehruvien » à la Realpolitik d’aujourd’hui
L’Inde postcoloniale : économie protégée et non-alignement
Quand l’Inde accède à l’indépendance en 1947, Jawaharlal Nehru, Premier
ministre jusqu’à sa mort en 1964, entend à la fois forger la nation nouvelle et
définir activement la place de son pays dans le monde, en conservant par-devers
lui le portefeuille des Affaires étrangères. Il sera l’un des promoteurs essentiels du
non-alignement, récusant la logique des blocs dès la guerre de Corée, en affirmant
en même temps des valeurs combinant l’universalisme et le souci de préserver les
souverainetés nationales. Nourrie d’influences multiples, sa philosophie politique
porte aussi la marque indélébile de l’exploitation coloniale. Cette expérience
explique en partie les choix économiques qu’il fait prévaloir, et qui mettent en
œuvre un régime d’économie mixte. Planification, nationalisations et large
secteur public ne font pas pour autant de l’Inde un État socialiste : l’économie de
marché, même régulée, règne sur la plus grande part des transactions. Quant au
protectionnisme, il prend le contre-pied de ce que fut l’histoire de l’Inde, s’ouvrant
aux grandes compagnies de commerce occidentales à compter du XVIIe siècle, pour
finir sous la domination politique de l’East India Company, qui fit du sous-continent
le fleuron de l’Empire britannique.
L’Inde de Nehru s’affiche, à la conférence de Bandung en 1955, comme la
théoricienne du non-alignement. Elle aime à se présenter comme le porte-parole
des peuples nouvellement ou prochainement indépendants, et suggère à l’occasion
que sa taille, son expérience historique et sa capacité rhétorique lui permettent de
dire ce que de plus petits pays n’osent pas toujours exprimer. Un discret parfum
de messianisme flotte sur la diplomatie indienne, qui récuse à la fois le colonialisme classique et les formes néo-coloniales de l’impérialisme moderne. Dès
1950, les États-Unis rejettent ce positionnement, au nom d’un principe binaire :
« Qui n’est pas avec nous est contre nous. » L’incompréhension n’empêche pas
Washington d’instaurer une politique d’aide économique, pour éviter que l’Inde,
après la Chine, ne bascule dans la révolution.
La guerre avec la Chine, en 1962, sonne le glas de la politique étrangère nehruvienne, en rappelant à ce pays humilié par une rapide défaite que les relations
internationales sont aussi gouvernées par des rapports de force. Indira Gandhi s’en
souviendra. Deux ans après avoir conforté son pouvoir sur des factions du
Congrès opposées à sa prééminence, elle intervient militairement au Pakistan
oriental en 1971 pour aider à la sécession qui donne naissance au Bangladesh. Elle
affiche toujours un non-alignement théorique qui laisse place dans les faits, en
1971 également, à un traité d’amitié avec l’URSS, qu’elle se garde bien de critiquer après l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan, en 1979.
Le tournant de 1991 : réforme économique et nouvel ordre mondial
Le grand tournant date de 1991, quand se télescopent deux événements distincts : l’effondrement de l’URSS et la crise des finances indiennes. Celle-ci
conduit le parti du Congrès, tout frais vainqueur des élections après l’assassinat de
Rajiv Gandhi, à pousser plus avant la remise en question de la politique économique du pays, débattue dès les années 1980. Commence alors, sous le Premier
ministre P. V. Narasimha Rao, une nouvelle phase, celle d’une mise en œuvre
prudente d’une libéralisation mesurée de l’économie, dont la logique va bien
au-delà des impératifs d’ajustement structurel avancés par le FMI. Le modèle
économique ancien était en crise, et de plus en plus critiqué pour ses dérives
bloquant, sous l’« empire de la réglementation », les initiatives, la productivité et
la compétitivité. Quant à l’effondrement de l’URSS, il marque évidemment la fin
de la politique des blocs et l’affaiblissement d’un pourvoyeur essentiel en matière
d’armement, et d’un partenaire notable en matière de commerce acceptant pour
partie le troc et la roupie non convertible.
Que cette réforme ait été engagée par le parti du Congrès est particulièrement
significatif du nouvel état d’esprit qui préside à ce choix décisif. La réforme n’est
pas mise en œuvre par une force d’opposition qui parviendrait au pouvoir. Elle
émane de ceux qui ont gouverné l’Inde plus longtemps que quiconque. Ce fait
traduit à la fois un nouveau regard sur soi et un nouveau regard sur le monde :
l’Inde doit se réformer pour elle-même, mais aussi pour ne pas se déconnecter d’un
monde où le libéralisme marque des points. Pour autant, la thèse de la prétendue
fin de l’histoire ne séduit ni les décideurs indiens ni l’
intelligentsia, bien qu’elle
vante les mérites insurpassables de la démocratie, car elle accorde trop de crédit à
un libéralisme économique qui cadre mal avec l’héritage indien d’économie
mixte. Libéraliser l’économie indienne, pour tous ceux qui se succèdent au pouvoir
au fil d’une décennie 1990 qui vit pratiquement tout l’échiquier politique accéder
aux responsabilités
[2], c’est travailler à faire sauter les verrous bureaucratiques
pour favoriser une meilleure productivité, ce n’est pas renoncer à la régulation de
l’économie. Si l’Inde doit s’engager en 1991 sur un programme d’ajustement
structurel exigé par le FMI pour obtenir les prêts demandés, la voie suivie ne
ressemble en rien à l’expérience russe, pour de multiples raisons : l’Inde sait ce
qu’est le marché, son économie redémarre dès 1992, et sa capacité de négociation
est forte, face aux tenants du « consensus de Washington » qui gouvernent la
Banque mondiale et le FMI.
L’opposition politique aux formations qui gouvernent de 1991 à 1996 est
conduite par le Bharatiya Janata Party, qui mène campagne aux élections de 1996,
en accusant ses adversaires de brader les intérêts nationaux au profit des multinationales, et qui reprend le terme gandhien de swadeshi pour mettre en avant les
productions nationales. Il entend certes promouvoir une certaine libéralisation,
mais en interne, afin de préparer les entreprises indiennes à une « globalisation
calibrée ». Après son accession au pouvoir en 1998, le BJP mène en réalité
une politique économique voisine de celle de ses prédécesseurs, cherchant la
voie étroite entre une libéralisation susceptible d’attirer les investissements
étrangers et une prudence dans les réformes, apte à éviter les votes sanctions
d’un électorat soucieux de préserver qui son emploi du secteur public, qui ses
subventions. Une minorité active de la famille nationaliste hindoue reste fidèle
aux réticences initiales, théorisée par une instance fondée dès 1991, le Swadeshi
Jagran Manch. Elle continue aujourd’hui d’accuser le gouvernement de brader les
intérêts nationaux.
C’est toutefois sur deux autres plans que s’affirment de façon plus originale la
vision de soi et la vision du monde des nouveaux gouvernants : celui de l’idéologie identitaire d’une part, celui de la politique étrangère de l’autre.
Nationalisme hindou et Realpolitik
Comme tout nationalisme, ce qu’il est convenu d’appeler le nationalisme hindou s’autodéfinit en partie par rapport à ce qui n’est pas lui. Dans la galaxie du
Sangh Parivar, la « famille » nationaliste hindoue, les discours sont nombreux, les
axes d’approche éventuellement distincts entre l’Association des serviteurs de la
nation (RSS : Rashtriya Swayamsevak Sangh), noyau idéologique du mouvement,
fondé dans les années 1920, le BJP stricto sensu, bras politique du mouvement,
sujet aux compromis éventuellement nécessaires à la survie d’un gouvernement
de coalition, et l’Assemblée hindoue universelle (VHP=Vishva Hindu Parishad),
fondée dans les années 1960, doublement soucieuse de centraliser à son profit
l’hindouisme – une démarche opposée à la tradition philosophique et religieuse de
celui-ci – et d’affirmer les valeurs universelles du même hindouisme, marqueur
identitaire de l’Inde, mais porteur d’un message qui la dépasse. Le discours, radicalisé, dénonce avec virulence les conversions à l’islam ou au christianisme,
présentés comme étant des religions allogènes, importées. La « résurgence » de
l’Inde, objectif affiché par tous les constituants du Sangh Parivar, implique à les
en croire une réaffirmation de l’équation « indianité=hindouité » et une lecture de
l’histoire, voire du présent, qui lie le déclin de l’Inde à l’expansion de l’islam dans
le sous-continent.
Cependant, les stratèges ou les responsables de la politique étrangère du BJP
ne mettent pas en avant explicitement la thèse du choc des civilisations. Tous ne
sont d’ailleurs pas sur les lignes dures du mouvement. Si la politique étrangère
indienne s’oppose au terrorisme de l’islamisme radical et voudrait contraindre le
Pakistan à couper les ponts avec les forces du jihad opérant au Cachemire et
ailleurs en Inde, la diplomatie indienne n’entend pas favoriser un amalgame qui
serait porteur de risque. Au-delà du contentieux qui oppose l’Inde au Pakistan
depuis la partition de 1947, et au-delà de la question du terrorisme, New Delhi
travaille au contraire à forger ou à développer de bonnes relations avec tous les
pays du Moyen-Orient comme avec ceux de l’Asie centrale. En dépit de quelques
contentieux frontaliers et du problème de l’immigration illégale, elle souhaite
avoir les meilleures relations avec le Bangladesh, au nom de la sécurité régionale.
La philosophie politique qui prévaut aujourd’hui a été clairement exprimée par
Jaswant Singh dans un ouvrage paru en 1999, avant qu’il ne devienne ministre des
Affaires étrangères. Sous un titre éloquent,
Defending India, Singh développe une
critique directe de la diplomatie de Nehru, égaré par son « idéalisme romantique » et par son incapacité à différencier « l’éthique, le sens moral individuel et
les intérêts nationaux
[3] ». Singh plaide sans état d’âme pour une
Realpolitik, qui
place d’ailleurs son propre mouvement face à d’éventuelles contradictions, l’idéologie des extrémistes de son camp n’étant pas nécessairement en phase avec la
doctrine du réalisme en matière de relations internationales. Par définition,
la
Realpolitik est sensible aux rapports de force, quitte à tenter de les modifier. Là
encore, les recommandations des faucons ne sont pas nécessairement écoutées.
À l’inverse, le pragmatisme de la doctrine peut s’inscrire partiellement dans une
tradition héritée de la thèse du non-alignement, en veillant à jouer sur plusieurs
tableaux. Le jeu est donc perçu comme ouvert, ou du moins, si contrôlé soit-il par
les puissances dominantes, comme laissant au pays une certaine marge de
manœuvre.
Les leçons à tirer de la dernière décennie sont claires à cet égard, puisqu’elle
est marquée par le passage d’une phase où domine la dénonciation d’un monde
inégal à celle où l’on combine cette dénonciation, toujours formulée, à une stratégie
de rapprochement avec les États-Unis, jugée favorable à l’affirmation des intérêts
et des ambitions de l’Inde, face au Pakistan et à la Chine.
La dénonciation d’un homme inégal
Constante du discours indien, dans ses formulations officielles comme dans les
analyses de ses intellectuels, la dénonciation des inégalités entre nations vise à la
fois l’ordre politique, l’ordre économique et l’ordre stratégique de l’architecture
mondiale.
L’ordre politique : panscheel et Nations unies
L’Inde de Nehru s’est voulue dès avant son indépendance formelle partie
prenante pour l’instauration de l’Organisation des Nations unies, tout en promouvant dans ses relations bilatérales, avec la Chine au premier chef, ce qui fut
connu sous le nom de
panscheel : les cinq principes de la coexistence pacifique
[4],
impliquant entre autres de respecter le régime politique de ses partenaires, au
nom de la prééminence de la souveraineté nationale. Ce principe de souveraineté, puissamment affirmé dans un État né de la lutte anticoloniale, sert toujours
de rempart contre tout ce qui peut ressembler à un droit d’ingérence. En
revanche, la critique du fonctionnement des Nations unies s’est aiguisée. Sur ce
point, la continuité l’emporte au fil des années 1990, et la première intervention
de A. B. Vajpayee, Premier ministre indien BJP, devant l’Assemblée générale
des Nations unies ne tranche guère sur le fond avec la ligne de ses prédécesseurs.
Faute de se réformer, souligne Vajpayee devant ses pairs, l’ONU voit sa crédibilité affectée
[5] : « Le Conseil de sécurité ne représente plus la réalité contemporaine [...]. Le Conseil agit seulement quand ses membres permanents le jugent
utile [...]. Les opérations de maintien de la paix ne peuvent refléter des perceptions et des priorités politiques cachées
[6]. » Conséquence : le Conseil de sécurité
doit être plus représentatif : « Des pays en développement doivent devenir
membres permanents [...] à parité avec les actuels membres permanents
[7] [...]. Le
monde en développement y a droit
[8]. » L’Inde est donc favorable à l’élargissement du cercle des arbitres de la communauté des nations, tout en sachant
qu’une telle expansion implique une réforme de fond du système, qui exclue une
cooptation de circonstance qui la favoriserait. Notons au passage que la France
s’est officiellement prononcée en faveur de l’entrée de l’Inde dans le cercle des
membres permanents du Conseil de sécurité.
Dans le même temps, l’Inde ne néglige aucun des forums régionaux ou mondiaux qui s’ouvrent à elle. « Partenaire de dialogue » de l’ANSEA et membre du
Forum régional de l’ANSEA, instance de réflexion sur la sécurité en Asie, New
Delhi souhaiterait renforcer sa présence dans les organisations régionales qui,
telle l’APEC
[9], admettent des membres associés extérieurs à la région proprement dite. Au fil des années 1990, elle suit toujours assidûment les travaux du
Mouvement des non-alignés, transformé en collectif visant à faire entendre de
multiples voix distinctes de celles, dominantes, qui émanent des places centrales
d’où finances, industries et médias rayonnent avec le plus d’intensité. Plus resserré,
le groupe dit des 77 (aujourd’hui en fait 139 pays) joue le même rôle de forum
d’information et d’évaluation des perceptions des pays du Sud. Plus
resserré encore, le G 15 voudrait faire contrepoids, au moins idéologique, au
G 7
[10], devenu avec l’invitation faite à la Russie le G 8, le vrai réseau des
puissants. Mais nul n’est dupe : l’ambition de l’Inde n’est pas simplement de
siéger comme membre permanent du Conseil de sécurité au sein de nouveaux
élus issus comme elle du monde en développement. Sans le dire, c’est au
G 8 + x qu’elle pense, quand son poids économique et politique lui vaudra enfin
la reconnaissance qu’il lui faut gagner et un statut à la mesure de son gabarit
démographique.
L’ordre économique
Une même continuité marque les positions officielles indiennes en matière
économique. En 1995, Pranab Mukherjee, le ministre indien des Affaires étrangères du gouvernement congressiste de Narasimha Rao engagé dans la réforme de
la politique économique indienne, dénonce les obstacles posés par le « nouvel
ordre mondial » qu’avait célébré, après la guerre du Golfe, le président George
Bush. Dans une conférence donnée à Londres, Mukherjee souligne au passage que
« la disparition de l’un [des grands] n’implique pas que le non-alignement doive
se positionner en faveur de l’autre ». Mais c’est aussi un nouvel ordre économique
mondial qu’il appelle de ses vœux. Contre les États et les blocs régionaux
qui « s’allient, soit comme zones commerciales, soit comme blocs de défense »,
il importe d’œuvrer à un « développement équitable », c’est-à-dire à faire reculer
les puissances qui imposent leur intérêt contre celui de la majorité de la population
mondiale, en jouant d’un protectionnisme déguisé tout en célébrant le libéralisme
du marché, en invoquant les conditions de travail pour contrer la concurrence des
pays du Sud, et en bloquant la diffusion des technologies innovantes au nom des
risques de militarisation inhérents aux technologies duales
[11].
Trois ans plus tard, le BJP est aux commandes, mais le discours ne change
guère : « Les années 1990 ont déçu, comme il apparaît particulièrement sur la
scène économique mondiale. Le triomphalisme qui a marqué la vague de capitalisme globalisant laisse place au réalisme [...]. L’hypothèse selon laquelle les flux
de capitaux incontrôlés apporteraient le développement économique ne tient pas. »
Si l’Inde ne dit nullement « non » à la mondialisation, elle entend se garder du
pouvoir bien réel de l’argent virtuel, celui des bulles financières. La prudence
avec laquelle l’Inde conduit ses réformes économiques est donc plus sage que
« la libéralisation prématurée des marchés financiers ». Bref, l’Inde entend suivre
sa voie tout en s’ouvrant au monde, comme elle entend défendre le « droit au
développement » face à l’« absolutisme dans la promotion des droits de
l’homme », quand ils sont utilisés comme arme économique ou comme instrument
du droit d’ingérence
[12]. Voilà des thèmes récurrents de la vision indienne de
l’ordre mondial, dans cette décennie 1990 où toutes les grandes formations politiques ont tour à tour gouverné l’Inde.
Ces prises de position n’empêchent pas l’Inde, au terme de débats internes
nombreux, de devenir membre fondateur de l’OMC en 1994. Cette politique
confirme la volonté d’ouverture à l’économie mondiale et à ses nouvelles règles.
Elle n’entérine cependant pas le libéralisme débridé, bien au contraire, au premier
chef pour des raisons sociales intérieures : des réformes accélérées et dogmatiques
recevraient vite leur sanction politique dans un pays qui vote très régulièrement.
Des questions techniques, porteuses de graves enjeux, inquiètent aussi New Delhi.
D’une part, les ambitions des multinationales de la génétique, de la pharmacie et
de l’agroalimentaire, essentiellement américaines et européennes. Sous couvert de
défense des droits de propriété intellectuelle, les pays dominants – car ce sont
bien des États, et non des multinationales, qui siègent à l’OMC – laisseraient ces
multinationales déposer des brevets soit sur des produits de nécessité vitale pour
l’humanité(semences ou médicaments), soit sur des usages industriels de produits
traditionnellement utilisés par les paysanneries du Sud. Cependant, au fil de la
décennie, l’Inde met sa législation sur les brevets en accord avec les normes internationales, tandis que les instituts de recherche agronomique indiens conduisent
leurs recherches en biotechnologies, OGM inclus.
D’autre part, l’Inde dénonce, là encore avec bien d’autres pays, le subit intérêt
des pays dominants pour les « clauses sociales » qui pourraient légitimer le boycott
de certaines productions fabriquées dans des conditions éthiquement douteuses
(prisonniers chinois, ouvriers non syndiqués indonésiens, enfants indiens ou
pakistanais). Il ne s’agit là pour New Delhi que de manœuvres hypocrites visant,
au-delà des abus effectifs, à réduire les avantages comparatifs des pays émergents,
particulièrement compétitifs en matière de coûts du travail. Les clauses environnementales sont jugées également suspectes, pour les mêmes raisons. La position
indienne est claire sur tous ces plans : ces problèmes ne peuvent légitimer des
boycotts que couvrirait d’une façon ou d’une autre l’OMC à l’avantage des États
économiquement dominants. Les réformes doivent être conduites dans des cadres
non commerciaux, tel le Bureau international du travail par exemple.
Face au nouvel ordre économique mondial, l’Inde se sent donc au milieu du
gué. Elle s’affiche volontiers quatrième puissance économique par son RNB, ce
qui n’est vrai qu’en termes de parité de pouvoir d’achat
[13]. Sans cette parité, avec
un revenu national brut de 455 milliards de dollars en 2000 (contre 1 062 pour
la Chine), elle se situait à cette date au 12
e rang mondial, entre le Mexique et la
Corée, un rang bien meilleur que celui, pourtant en progrès, qu’elle occupe sur
l’échelle de l’indicateur du développement humain : 124
e en 2000. Même impression de transition pour une économie qui est loin d’être négligeable, mais qui ne
participe que pour 1% au total des échanges internationaux.
L’ordre stratégique
Dans le domaine stratégique, la rupture du BJP avec les précédents gouvernements est plus nette, puisque quelques semaines après son arrivée au pouvoir,
A. B. Vajpayee fait procéder à cinq essais nucléaires, mettant ainsi un terme aux
vingt-quatre ans de retenue ayant suivi l’unique essai masqué de 1974, baptisé
« explosion pacifique ». Mais si le BJP a pu agir si vite, c’est évidemment que
l’outil était prêt. La politique nucléaire indienne s’inscrit ainsi dans un continuum
que le Premier ministre Vajpayee s’est plu à souligner devant le Parlement indien,
tout en affirmant avoir eu le courage de sauter le pas, contrairement à ses prédécesseurs supposés avoir cédé devant les pressions américaines. De fait, une continuité existe, de Nehru qui lance le programme nucléaire indien (officiellement
pacifique) dès les années 1950 à Indira Gandhi qui fait conduire l’essai de 1974, à
Narasimha Rao qui rejette en 1995 l’extension indéfinie du traité de non-proliféra-tion nucléaire, TNP, jusqu’aux gouvernements de coalition du centre gauche qui
en 1996 rejettent le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE).
Cette fermeté, qui vaut à l’Inde une position d’isolement sur ce point, suscite sur
place une vague d’autocongratulation nationaliste, célébrant, enfin, « une Inde qui
sait dire non ». L’argumentaire indien, en ces années 1990, quels que soient les
partis au pouvoir, invoque les inégalités de l’ordre mondial. Si les cinq puissances
nucléaires officielles (États-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France) estiment le nucléaire nécessaire à leur défense, au nom de quel principe interdire à
d’autres pays d’assurer eux aussi leur sécurité ? L’appel des Cinq en faveur de la
non-prolifération n’est donc qu’hypocrisie, masquant le souci de préserver, pour
reprendre la formule de Vajpayee, un « apartheid nucléaire » qui les sert, eux et
ceux des pays qui, tels le Japon ou l’Australie, se mettent sous leur parapluie, tout
en jouant aux prophètes du désarmement
[14]. À l’inverse, si la détention d’armes
nucléaires est si dangereuse pour la planète, pourquoi les Cinq ne définissent-ils
pas, au-delà de la modeste réduction de leurs arsenaux, un calendrier précis de
désarmement nucléaire total, auquel l’Inde se rallierait ?
Le débat sur le TICE fut fort significatif. Dénonçant à Genève, en juin 1996,
son côté discriminatoire au nom des grands principes d’équité foulés au pied par
les Cinq, la diplomatie indienne finit à New York en septembre par fonder son
refus de signer le Traité sur l’intérêt supérieur de la sécurité nationale. Cette position, somme toute gaullienne, bénéficie d’un large consensus dans la classe politique, dont les critiques portent plus sur le mode de gestion diplomatique de la
nucléarisation indienne que sur le passage de l’état du seuil (capabilité certaine,
mais non manifestée) à celui de la nucléarisation ouverte.
Alors même qu’elle conduit une politique d’ouverture à l’économie mondiale
et cherche à attirer les capitaux étrangers, l’Inde du BJP n’a donc pas craint de
heurter de front deux de ses partenaires économiques essentiels, les États-Unis et
le Japon, qui imposent à son encontre, à l’inverse de la France et de la Russie, des
sanctions économiques. En réponse aux essais indiens, le Pakistan, quinze jours
après son voisin, procède, fin mai 1998, à six essais nucléaires. Pour nombre de
critiques indiens ou étrangers, le gouvernement de New Delhi se trompe à double
titre. En premier lieu, dans le contexte des tensions indo-pakistanaises, la nucléarisation des deux adversaires accroîtrait les risques de dérive, bien plus qu’elle
n’assurerait la sécurité de chacun. C’est aussi la thèse américaine, qui prétend
que la dissuasion, qui a bien fonctionné entre les deux grands du temps de la
guerre froide, est bien plus incertaine entre deux voisins immédiats disposant, au
Cachemire, d’un terrain de frictions très avivées. En second lieu, la possession
de l’arme nucléaire ne serait en rien marque de puissance, et risque à l’inverse
d’amoindrir le statut moral de l’Inde.
Deux ans après les essais nucléaires de 1998, les dirigeants indiens pouvaient
déjà avancer quelques éléments à l’encontre du second point. Si la condamnation
de la nucléarisation de l’Inde a été quasi générale, elle n’a nullement contribué à
l’isoler durablement, et elle a rendu manifeste ses ambitions de pays émergent.
Les relations, rafraîchies avec nombre de pays notables (Chine, Japon), ont repris.
La Russie a conclu de nouveaux accords de défense et de recherche stratégique
avec l’Inde. La France a engagé avec elle un dialogue suivi et plaide pour un ordre
mondial multipolaire dans lequel l’Inde aurait sa juste place, et les États-Unis ont
ouvert avec New Delhi, dès juin 1998, un dialogue stratégique nourri qui a permis
une meilleure compréhension réciproque, confirmée par la visite du président
Clinton en Inde en mars 2000.
L’Inde n’en a pas moins perturbé l’ordre stratégique mondial, en prouvant
l’incohérence du Traité de non-prolifération, renouvelé en 1995, qui confine le
statut officiel de puissance nucléaire aux seuls pays ayant conduit des essais avant
1966 et qui se trouvent être, comme par hasard, les cinq membres permanents du
Conseil de sécurité. Mais, en même temps, New Delhi entend montrer son sens
des responsabilités sur deux plans. En matière de doctrine, l’Inde adhère
de facto
aux principes souhaités par la communauté internationale : moratoire sur les essais
nucléaires, recherche d’une dissuasion fondée sur une crédibilité minimale, non-emploi en premier, non-emploi contre des pays non nucléarisés, non-déploiement,
respect des règles de non-prolifération d’armes ou de matériaux sensibles en
direction de pays tiers
[15]. Sur le plan opérationnel, même retenue : ni en 1999 lors
de la guerre de Kargil repoussant l’intrusion de forces islamistes et de soldats
pakistanais au Cachemire, ni lors des graves tensions du printemps 2002, le gouvernement indien n’a cédé aux faucons prônant de frapper en Azad Cachemire, territoire contrôlé par le Pakistan et base des francs-tireurs du
jihad, pour éviter tout
risque de dérive à partir de frappes conventionnelles. Mais il est vrai que la pression internationale a été particulièrement forte pour calmer le jeu en Asie du Sud.
Le monde avant et après le 11 septembre : l’Inde dans le jeu des puissances
La logique de la nucléarisation s’inscrit elle aussi dans une dialectique à plusieurs échelles. Elle procède d’une lecture de l’environnement régional, marqué
par une relation délicate avec la Chine, relation qui renvoie à un horizon beaucoup
plus vaste, enveloppant l’ensemble de l’Asie, ses voisins russe et moyen-orientaux,
et la politique américaine dans la région.
L’Inde, la Russie et la Chine
Dans le triangle doublement asymétrique qui régit les relations entre Inde,
Pakistan et Chine, la nucléarisation, qui favorise la dissuasion du faible au fort,
bénéficie plus au Pakistan qu’à l’Inde, qui lui est supérieure sur le plan conventionnel. En revanche, le signal lancé à la Chine par les essais indiens prend tout
son sens pour les mêmes raisons. Si la Chine est à tous égards – militairement,
économiquement, diplomatiquement – plus puissante que l’Inde, celle-ci hausse
son statut en devenant puissance nucléaire, quitte à susciter les protestations de
Pékin, quand le Premier ministre indien, dans un courrier au président Clinton,
argue en mai 1998 de la stratégie d’un « voisin du Nord » qui encerclerait son
pays, en aidant au programme nucléaire pakistanais et en poussant ses pions au
Myanmar (ex-Birmanie). Le froid ne dura guère, et les relations sino-indiennes
reprirent leur cours habituel, marqué par nombre d’arrière-pensées dans les deux
camps. En dépit des discours lénifiants de Pékin, l’Inde s’inquiète de la montée en
puissance de l’arsenal chinois. Quant à la Chine, la condescendance avec laquelle
elle juge habituellement l’Inde s’atténue, d’autant qu’une Inde en meilleurs
termes avec les États-Unis, et plus active en Asie du Sud-Est, peut servir de
contrepoids à ses ambitions. L’Inde garde par ailleurs les meilleures relations avec
la Russie, après une phase d’amollissement sous la présidence de Boris Eltsine. La
coopération militaire indo-russe a retrouvé des couleurs. L’Inde ne prétend pas
pour autant rivaliser avec ses grands voisins : elle sait qu’elle ne joue pas encore
dans la même catégorie.
Bref, en attendant mieux, l’Inde souhaite voir reconnu par tous son rôle de
puissance régionale que lui conteste un Pakistan affaibli, quoique nucléarisé, et
entend pouvoir exercer une influence nouvelle dans ce qu’elle définit comme
étant son « espace stratégique », celui où se déploient ses intérêts vitaux : l’Asie du
Sud, certes, mais aussi l’horizon maritime qui court du Golfe au détroit de
Malacca, et l’Asie centrale, tant comme source possible d’approvisionnement
énergétique que pour y contrer d’éventuelles ambitions pakistanaises. Les sirènes
d’un triangle stratégique russo-sino-indien contrecarrant la poussée occidentale
ont pu étourdir un temps certains journalistes indiens, quand Evgueni Primakov
en lança l’hypothèse. La diplomatie indienne, quant à elle, connaît les réticences
chinoises à cet égard. Et surtout, l’heure n’est plus à l’antiaméricanisme. La Russie
de Vladimir Poutine en témoigne de multiples façons, dans un marchandage avec
les États-Unis comme avec l’OTAN qui vise, en position de retrait relatif, à préserver pour l’avenir ses intérêts essentiels.
Le rapprochement indo-américain
Tendues après les essais nucléaires qui poussèrent le président Clinton, législation oblige, à imposer des sanctions contre l’Inde et contre le Pakistan, les relations indo-américaines ont vite changé de nature, dès que s’est engagé entre les
deux administrations un dialogue stratégique nourri. Washington comprit en effet,
elle aussi, que le monde changeait, et que le rapprochement indo-américain était
bénéfique aux deux parties, les États-Unis trouvant en Inde un contrepoids potentiel à la Chine, si celle-ci devenait préoccupante à moyen terme. Les analystes
pakistanais le disent à leur façon, en peignant l’Inde comme un relais régional de
la politique asiatique américaine, ce qui est peut-être aller vite en besogne.
Nombre d’études, sous le second mandat Clinton, recommandaient d’accorder
à l’Asie du Sud en général et à l’Inde en particulier un intérêt nouveau
[16]. En 2000,
un second train d’analyses, détaillant pour le prochain président les divers scénarios globaux et régionaux, confirma cette recommandation
[17]. Les études prospectives conduites à l’initiative de la CIA à l’horizon 2015 vont dans le même sens
[18].
Ce nouveau regard de Washington sur une Inde classée
big emerging market
[19] par
l’administration américaine aida l’Inde à modifier elle aussi sa représentation
standard des États-Unis, le plus important investisseur étranger dans le pays. La
faiblesse des gouvernements élus du Pakistan, puis le coup d’État du général
Musharraf en 1999, un an après les essais nucléaires, modifiaient en parallèle le
regard américain, longtemps favorable au Pakistan, face à une Inde jugée prosoviétique. En mars 2000, la visite du président Clinton en Asie du Sud témoignait
au mieux de la redistribution des cartes. Tandis qu’il appelait le gouvernement
pakistanais à restaurer la démocratie et à calmer le jeu au Cachemire, Bill Clinton
célébrait avec l’Inde, dans une déclaration commune, le « concert des démocraties ».
Avec l’arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche, de nouvelles perspectives parurent s’ouvrir pour New Delhi. L’Inde avait trouvé dans la ligne Clinton
vantant les démocraties l’opportunité de se démarquer du voisin pakistanais, gouverné par les militaires. En tentant de redéfinir les règles du jeu stratégique international, le nouveau président américain ouvre pour sa part un espace dont les
dirigeants indiens entendent profiter. Le 1
er mai 2001, Bush prône une défense
antimissile balistique qui, si elle était mise en œuvre, rendrait caducs les traités
anciens qui géraient, en tandem avec Moscou, la maîtrise des armements et la
non-prolifération du temps de la guerre froide. Le discours du président américain
appelle une réaction indienne immédiate, formulée par le ministère des Affaires
étrangères : à l’inverse des réserves manifestées dans la plupart des capitales, New
Delhi y voit une « déclaration hautement significative » justifiée par « l’inévitabilité stratégique et technologique de s’écarter d’un monde rendu otage de la doctrine
de destruction mutuelle assurée
[20] ». Deux jours plus tard, dans une déclaration
conjointe avec son collègue russe Igor Ivanov, le ministre indien des Affaires
étrangères Jaswant Singh modère les commentaires de ses services et concède que
le traité de 1972 ne saurait être abrogé unilatéralement. Mais l’épisode est significatif. Un commentateur averti en donne la clé : « hors caste du vieil ordre » qui
ne peut reconnaître son statut de puissance nucléaire
de facto sans renier le traité
de non-prolifération renouvelé en 1995, « l’Inde a toutes les raisons de saluer sa
disparition et d’accueillir chaleureusement la construction d’un arrangement
nucléaire global plus crédible
[21] ».
Les dirigeants indiens, dans les rencontres avec les pays européens, soulignent
volontiers la nécessité d’un monde multipolaire. Le Premier ministre A. B. Vajpayee
le fit encore à Copenhague en octobre 2002
[22]. Mais on n’entend plus guère
aujourd’hui, dans les déclarations officielles indiennes, de vives critiques de l’unilatéralisme américain. Si New Delhi n’est pas particulièrement favorable à une
guerre en Irak, le concept de « guerre préventive » avancée par l’administration
américaine n’a pas été condamné : les faucons indiens y trouvent à l’avance une
légitimité en cas d’attaque du Cachemire sous contrôle pakistanais. New Delhi n’a
pas davantage émis de réserves à voir les militaires américains s’implanter en
Asie centrale et au Pakistan, à la faveur des opérations conduites contre les
taliban.
Le revirement est considérable, quand on a en mémoire ce qu’étaient la pratique
de non-alignement et la tradition volontiers antiaméricaine de la diplomatie
indienne. Jamais, du reste, les relations militaires indo-américaines n’ont été aussi
bonnes : 2002 a vu des manœuvres militaires conjointes sur le sol indien, suivies
de manœuvres conjointes conduites, entre mille lieux possibles, en Alaska : intéressant, quand on sait que des troupes de montagne indiennes et pakistanaises
s’opposent depuis 1984 sur le plus froid et le plus haut des terrains de conflit au
monde : le glacier du Siachen, au Cachemire.
La nucléarisation de l’Asie du Sud a valu à l’Inde et au Pakistan une attention
particulière de la communauté internationale, et des États-Unis au premier chef,
en raison des risques de conflit que porte, en particulier, l’insoluble question du
Cachemire
[23]. Après les attentats du 11 septembre, la région a été l’objet d’une
préoccupation accrue, d’une part en raison du rôle clé joué par le Pakistan, base ou
relais de formations classées comme terroristes par l’administration américaine,
mais aussi allié de poids dans la lutte contre le régime des
taliban, d’autre part
pour éviter que la lutte menée par l’Inde contre le terrorisme ne contrarie celle des
États-Unis en contraignant le Pakistan à lutter sur deux fronts, afghan d’un côté,
indien de l’autre. L’épisode a placé l’Inde face à la réalité de l’ordre mondial. Elle
a marqué des points, sans avoir tout gagné cependant.
Dans le contexte géopolitique transformé par les attaques du 11 septembre
contre les États-Unis, New Delhi a vu en effet une opportunité d’être mieux
comprise sur la question du terrorisme. Depuis des années, les gouvernements
indiens mettaient en avant le concept de terrorisme transfrontalier, pour définir les
opérations des groupes islamistes armés, basés au Cachemire pakistanais ou au
Pakistan même, et intervenant au Cachemire indien. La « guerre contre le terrorisme » lancée par le président Bush reçut aussitôt le soutien de l’Inde, mais
également celui des autorités pakistanaises, le président Musharraf comprenant
très vite la nécessité de changer de politique afghane. New Delhi dut s’accommoder de la nouvelle coopération entre Washington et Islamabad, tout en rappelant à
l’administration américaine que la guerre contre le terrorisme ne pouvait se limiter
à une seule cible, a fortiori après l’attaque contre l’Assemblée de Srinagar, le
1er octobre 2001, et celle contre le Parlement indien, le 13 décembre suivant. Cet
événement devait pousser l’Inde à mobiliser ses forces le long de la frontière
pakistanaise, jusqu’aux élections au Cachemire, conclues en octobre 2002. En
cette affaire, New Delhi dut s’accommoder des pressions américaines, sans y
céder toujours. Elle a dû aussi compter sur Washington dès la guerre de Kargil,
puis après le 11 septembre, pour faire pression sur le Pakistan et le contraindre à
juguler les groupes terroristes. New Delhi juge à cet égard les résultats insuffisants et trouve que Washington s’illusionne sur les volontés du général-président
pakistanais. Ces chassés-croisés, au total, confortent le rôle des États-Unis dans
larégion.
L’épisode éclaira tant la marge de manœuvre indienne que ses limites, définies
à la fois par la communauté internationale et par les conséquences de la nucléarisation de l’Asie du Sud. Dès lors qu’elle s’est affirmée comme une puissance
nucléaire de facto, l’Inde dut accepter l’attention portée sur elle, mais aussi sur le
Cachemire. Récusant sur ce point toute internationalisation de la question, à
l’inverse du Pakistan, New Delhi doit aujourd’hui prendre en compte les inquiétudes de nombre de puissances, tout en sachant que celles-ci cherchent moins,
dans les faits, une solution définitive au problème que les moyens d’y calmer le
jeu. Dit crûment, aucun pays n’est prêt à classer le Pakistan comme État terroriste,
comme le souhaiterait le gouvernement BJP, mais à l’inverse des vœux d’Islamabad, aucune puissance ne prône l’organisation d’un référendum au Cachemire,
dont la Russie et la Chine, pour ne citer qu’elles, craindraient la jurisprudence, qui
pour la Tchétchénie, qui pour le Sinkiang ou le Tibet.
L’Inde dans la mondialisation : du côté des sociétés civiles
On ne saurait conclure cette esquisse sans sortir du cadre des décideurs, des
stratèges et des analystes. On l’a dit en effet d’entrée de jeu, l’Inde est une société
pluraliste, où les débats d’idées prennent toute leur place. Elle est aussi une
société créatrice, où dans tous les domaines des initiatives se manifestent. Elle est
enfin une société ouverte vers le monde, forte d’une diaspora de plusieurs millions
de personnes, dont une bonne part est qualifiée, des médecins des hôpitaux britanniques aux informaticiens de la Silicon Valley. À un moment ou à un autre de leur
carrière, plus de la moitié des anciens élèves de l’Indian Institute of Management
d’Ahmedabad, l’une des grandes écoles indiennes les plus cotées, sont recrutés à
l’étranger. Tous ces facteurs dessinent d’autres rapports à la mondialisation, dont
on ne saurait dresser un inventaire en quelques lignes. On se bornera donc à ébaucher à grands traits une typologie très simplifiée, autour de trois profils types : les
contestataires, les créateurs, la diaspora. Chaque type, en vérité, est très divers, et
certains sous-types sont transversaux, l’un d’entre eux étant particulièrement
visible : les créateurs de la diaspora.
Les protestataires
On peut ranger les protestataires en deux catégories. La première regroupe, à
travers tout l’échiquier politique, et hors de cet échiquier, ceux qui s’opposent à la
mondialisation en interne, parce qu’ils se sentent menacés par la libéralisation
économique perçue comme l’instrument des intérêts mondialisés des puissances
étrangères ou des multinationales. Les syndicats, de gauche voire de droite (le BJP
a les siens), organisent leur combat contre la réforme du secteur public, contre
l’ouverture du capital des entreprises nationalisées, industrielles ou de services :
les assurances par exemple. La figure est classique. Quand on y ajoute les paysans
opposés à la réduction des subventions préconisée par les instances financières
internationales, leur nombre est conséquent. Il suffit à ralentir le rythme des
réformes, mais ne peut enrayer le mouvement qui les porte.
D’autres types de protestataires mènent leur combat en Inde même, mais lui
donnent une dimension internationale. On y trouve les antinucléaires, tels Praful
Bidwai et Achin Vanaik, fondateurs du MIND, Mouvement indien pour le désarmement nucléaire, couronnés par des prix étrangers pour leur action et leurs
travaux
[24]. On y trouve les leaders de mouvements populaires demandant des stratégies alternatives de développement, au nom des intérêts bafoués des plus démunis.
Mené par Medha Patkar et son organisation, le Narmada Bachao Andolan, le combat résolu contre l’équipement hydraulique du fleuve Narmada, au détriment des
populations tribales déplacées, a su se faire entendre du Congrès américain, faire
reculer la Banque mondiale et s’intégrer aux réseaux internationaux qui contestent
la logique des grands barrages, sans pour autant faire reculer les aménageurs
[25].
L’égérie médiatique du mouvement, la romancière Arundhati Roy, a su croiser les
deux combats – antibarrages et antinucléaire – par la force de ses essais, en bénéficiant de l’aura que lui valut le Booker Prize britannique pour son premier roman
[26].
Très présente de même dans les circuits internationaux, Vandana Shiva, qui mène
le combat contre les multinationales de l’agroalimentaire et leurs stratégies de
captation par brevet des savoirs paysans, a contribué à faire reculer la firme
Monsanto, tentée de développer les semences dites « terminator », inutilisables
une seconde fois. À la tête de la Fondation de recherche pour la science, la technologie et l’environnement, basée dans l’Himalaya et à New Delhi, Vandana Shiva
dénonce la « marchandisation » de la biodiversité et les dérives de l’OMC en ce
domaine. Comme nombre de militants indiens d’ONG, elle est entendue dans les
grands sommets – ou dans les contre-sommets – organisés sous l’égide des
Nations unies.
Les créateurs
Large catégorie, et très diverse, que celle des créateurs. L’Inde trouve sa place
dans la mondialisation d’aujourd’hui en diffusant, outre ce qu’elle promeut depuis
longtemps – spiritualité, danse et musiques classiques –, les agents individuels ou
collectifs d’une culture très contemporaine, qui trouve un nouveau public : les
écrivains, y compris ceux qui s’expriment en langues vernaculaires, commencent
à être traduits en nombre, les tableaux de peintres contemporains sont mis aux
enchères à Londres, à New York, à Singapour, les films indiens couronnés dans
les festivals internationaux. Face à la menace d’uniformisation culturelle qu’on
prétendait liée à la globalisation, l’Inde et les magnats des télévisions internationales, telle Star TV, ont vite réagi, en s’adaptant à un marché un temps curieux des
séries américaines, mais très vite demandeur de fictions à l’indienne ou de chaînes
d’information ancrées sur le national et sur les États de l’Union.
Autres créateurs, les ingénieurs derrière le boom informatique indien ont
construit des sociétés de production de logiciels allant bien au-delà du traitement,
sur place, des données de compagnies occidentales recevant au matin, décalage
horaire oblige, les résultats des demandes envoyées depuis les États-Unis le soir
précédent. Avec Infosys ou Wipro, cotées au Nasdaq de New York, les compagnies purement indiennes gagnent les marchés en offrant sur mesure des logiciels
spécifiques adaptés aux besoins des plus grandes entreprises. La compétition entre
grandes villes indiennes – Bangalore et Hyderabad au premier rang – pour créer
des parcs technologiques dévolus à la recherche et à la commercialisation donne
son crédit à la révolution informatique indienne et attire en Inde les plus grandes
compagnies internationales.
La diaspora
Moins anciennement établie de par le monde que la diaspora chinoise, les
communautés expatriées d’Indiens, gardant leur citoyenneté (les NRI : Indiens
non résidents) ou naturalisés (les PIO : personnes d’origine indienne), forment
aujourd’hui une force d’intégration dans un monde globalisé. Le gouvernement
les soigne, pour les inciter à investir au pays et à y développer leur savoir technologique ou gestionnaire. L’entregent et les ressources de la communauté indienne
immigrée aux États-Unis lui ont permis de constituer un lobby qui monte en puissance au Capitole. Cette diaspora s’enrichit aujourd’hui d’une nouvelle catégorie :
les cadres des entreprises indiennes qui commencent à racheter des compagnies
américaines, européennes ou australiennes. Ce nouveau capitalisme indien ne se
nourrit plus seulement de l’engouement d’une partie de la classe moyenne pour la
Bourse de Bombay, qu’on commence à suivre dans les business news de BBC
World ou de CNN. Il s’internationalise en investissant dans les pays riches.
Les créateurs jouent un rôle particulier dans la diaspora. Après avoir contribué
à rénover la littérature britannique ou américaine – Rushdie n’est qu’un exemple
parmi des dizaines d’autres –, les Indiens de première ou de deuxième génération
marquent aujourd’hui des points dans le cinéma, la musique, la chanson, la mode
des pays où ils sont établis. C’est vrai tout autant des Indiens d’origine, dont plusieurs ont reçu des prix Nobel
[27] et que l’Inde s’approprie volontiers.
Politiquement, la diaspora appelle aussi deux commentaires, dans des sens
opposés. Y sont actifs les tenants du Sangh Parivar, qui militent en faveur du BJP
et de l’hindouité, avançant ouverts, par exemple par le biais de l’Assemblée hindoue universelle (Vishva Hindu Parishad), ou masqués sous des dénominations
anodines. À l’inverse, de multiples réseaux font circuler sur Internet les informations en provenance de l’Inde mais aussi de toute l’Asie du Sud, Pakistan inclus,
pour dénoncer les ravages des dérives religieuses, de l’intouchabilité, des risques
nucléaires. Une communauté progressiste transnationale entend ainsi travailler en
faveur de la paix et de la démocratie, dans un continuum reliant l’Inde à la diaspora d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie
[28].
Tout en gardant à l’esprit ce bouillonnement multiforme émanant de la société
civile, et ses positionnements divergents, on voudrait conclure en revenant à ce
qu’on pourrait définir comme l’esprit dominant de l’Inde d’aujourd’hui, que portent
à la fois les forces politiques au pouvoir et, au-delà des affiliations partisanes,
l’espacelargement consensuel qu’occupent ceux qui souhaitent voir l’Inde s’affirmer dans le monde de demain. Du pouvoir aujourd’hui en place, on doit retenir
une ligne somme toute pragmatique, qui ne s’embarrasse pas de principes transcendants. Engluée à l’occasion dans des dérives extrémistes sur le plan intérieur,
on l’a vu début 2002 dans les massacres de musulmans au Gujarat, l’Inde du BJP
entend afficher à l’extérieur une image combinant revendications, responsabilité
et confiance en l’avenir, au service de ses ambitions de puissance. Sans s’appuyer
sur les mêmes fondements idéologiques de l’hindouité militante, le parti du
Congrès, s’il revenait aux affaires, n’aurait sans doute pas une ligne très différente
en matière de politique économique et de positionnement mondial, même s’il mettrait en avant une conception moins crispée de la nation.
L’Inde illustre en définitive sa capacité à la dialectique, inscrite dans sa tradition intellectuelle. Dans un monde qui ne lui reconnaît pas encore la place qu’elle
souhaiterait occuper, et dont elle sait que la puissance économique est le sésame,
nécessaire sinon suffisant, l’Inde joue sur plusieurs échelles, et en plusieurs temps.
Les tournants paraissent rapides : le rapprochement avec les États-Unis suit de très
près la dénonciation par Jaswant Singh, lors d’un colloque franco-indien, de l’hégémonie américaine
[29]. En vérité, ces tournants sont dictés par un sens de l’opportunité, qui n’oublie pas l’objectif final. Dans la phase de transition où elle est
engagée, l’Inde se rapproche de Washington, tout en critiquant son protectionnisme déguisé et sa politique pakistanaise. Mais cet engagement n’est pas alignement, quoique New Delhi choisisse de se taire sur certains points qui l’eussent
autrefois choquée : notamment le concept d’axe du mal, ou celui de guerre préventive. En fait, il en va de l’hégémonie américaine comme il en va de l’OMC : mieux
vaut en être ou en tirer parti – quitte à chercher le meilleur équilibre possible entre
les adaptations à conduire, la capacité du pays à adopter les réformes, et les tentatives de refonte du système international lui-même. L’Inde vise toujours à la multipolarité, objectif à long terme qui implique qu’elle pense trouver sa juste place
dans le système mondial. Cette conviction demande un effort sur soi, dont nul ne
sait quand il sera conduit à terme, ni comment il affectera l’esprit de la nation.
Une chose est sûre, cependant : l’Inde des années 1990 a critiqué les puissances et
leur ordre inégal. Mais c’est bien leurs rangs qu’elle entend intégrer, dans le siècle
qui commence.
[*]
Géographe, CNRS.
[1]
Le mot « globalisation » peut être perçu comme un anglicisme, faisant double emploi avec
ce que serait sa traduction française de mondialisation. On l’utilise ici dans un sens plus précis, qui
distingue les dynamiques contemporaines des phases précédentes de mondialisation, dontla plus
marquante fut l’expansion des empires coloniaux structurant l’ordre du monde au XIX
e siècle,
avant de déboucher sur les deux guerres mondiales. La phase actuelle est beaucoup plus intense, et
caractérisée par une corrélation inédite entre l’espace et le temps : elle est marquée non seulement
par des interactions beaucoup plus nourries entre les différents acteurs, fût-ce en position d’asymétrie, par la nouvelle puissance des réseaux transnationaux, mais aussi par l’immédiateté des
systèmes d’information, des transactions financières et des consultations diplomatiques.
[2]
Le Congrès, qu’on pourrait dire centriste, a gouverné de 1991 à 1996. Une coalition de
centre gauche, incluant un des partis communistes, a gouverné de 1996 à 1998. La droite nationaliste hindoue, y compris dans ses formes les plus radicales (la Shiv Sena), gouverne depuis
1998.
[3]
P. 49 de l’édition originale indienne; trad. française :
Défendre l’Inde, Economica, Paris,
2001.
[4]
Les cinq principes fondant les relations bilatérales, mais aussi internationales, sont définis comme suit : respect mutuel de l’intégrité territoriale et de la souveraineté, non-agression,
non-ingérence dans les affaires intérieures du partenaire, égalité et bénéfice mutuel, coexistence pacifique.
[5]
Je reprends dans les pages qui suivent quelques éléments d’une communication intitulée
« Les visions indiennes de l’ordre mondial », faite au colloque de Bordeaux d’avril 2000, organisé par le CNRS et la Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, sur le thème « Le monde
et la centralité ». Actes disponibles sur CD-Rom CNRS-MSHA :
Le Monde et la centralité, par
l’unité de recherche TIDE, sous la responsabilité de Pierre Duboscq.
[6]
Sur ce point, le Premier ministre indien anticipe de quelques mois l’intervention américanoeuropéenne au Kosovo, l’Occident donneur de leçons invoquant la morale pour défendre
en réalité ses intérêts géopolitiques, sans mandat explicite de l’ONU. La position indienne est
semblable à celle de la Russie et de la Chine en cette affaire.
[7]
C’est-à-dire que les nouveaux membres permanents disposent eux aussi du droit de veto,
marque ultime de la capacité de se prononcer sur les affaires du monde.
[8]
Discours du Premier ministre indien A. B. Vajpayee à la 53
e Assemblée générale des
Nations unies, 25 septembre 1998.
[9]
ANSEA (ASEAN): Association des États du Sud-Est asiatique. APEC : Organisation pour la coopération économique en Asie-Pacifique, regroupe les pays des deux rives du
Pacifique.
[10]
Le G 7 est le groupe des sept puissances les plus industrialisées; le G 15 leur adjoindrait
huit États de puissance aujourd’hui moindre, dont l’Inde.
[11]
Pranab MUKHERJEE, « The Perceptions and Challenges of Indian Foreign Policy », discours du 22 novembre 1995 devant le Royal Institute of International Affairs, Londres.
[12]
Discours de A. B. Vajpayee devant la 53
e Assemblée générale des Nations unies,
25 septembre 1998.
[13]
Dans les comparaisons internationales, la parité de pouvoir d’achat s’obtient par un
traitement statistique qui minore les perturbations dues aux taux de change des diverses monnaies à considérer.
[14]
L’exposéde référence de la position indienne, intitulé « Against Nuclear Apartheid », est
l’article publié par Jaswant Singh dans
Foreign Affairs en 1998, n° 77-5, p. 41-51.
[15]
Waheguru Pal Singh Sidhu souligne à juste titre que cette doctrine est révisable,
in « La
stratégie de l’Inde : un changement de paradigme ?»,
Politique étrangère, février 2002, p. 318-333.
[16]
Par exemple, du COUNCILON FOREIGN RELATIONS,
A New U.S. Policy toward India and
Pakistan, New York, 1997, et
South Asia after the Tests. Where do we go from here?, New
York, 1998.
[17]
The Rand Corporation:
Taking Charge, Santa Monica, 2000.
[18]
NATIONAL INTELLIGENCE COUNCIL,
Global Trends 2015, a Dialogue about the Future
with Nongovernment Experts, Washington, 2000.
[19]
C’est-à-dire « important marché émergent ».
[20]
Déclaration à la presse du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, New Delhi,
3 mai 2001.
[21]
C. RAJA MOHAN,
The Hindu, 7 mai 2001.
[22]
Discours du Premier ministre indien A. B. Vajpayee lors du troisième sommet d’affaires
Inde-Union européenne, 9 octobre 2002, à Copenhague.
[23]
Voir sur ce point Jean-Luc RACINE,
Cachemire. Au péril de la guerre, Éditions Autrement,
Paris, 2002, chapitreVII.
[24]
Dont le très informé
South Asia on a Short Fuse. Nuclear Politics and the Future of
Global Disarmament, Oxford University Press, New Delhi, 1999.
[25]
Voir Jean-Luc RACINE, « Le débat sur la Narmada : l’Inde face au dilemme des grands
barrages »,
Hérodote, n° 102,2001, p. 73-85.
[26]
Essais traduits en français :
Le Coût de la vie, Gallimard, Paris, 1999.
[27]
Subrahmanyam Chandrasekhar, prix Nobel de physique 1983, Amartya Sen, prix Nobel
d’économie 1998, V. S. Naipaul, prix Nobel de littérature 2001, auxquels s’ajoute, en sens
inverse, le prix Nobel de la paix de mère Teresa en 1979.
[28]
Exemples de tels réseaux ayant un relais en France : South Asia Citizens Web
(
(www. mnet. fr/ aiindex),South Asians against Nukes
(www. mnet. fr/ aiindex/ NoNukes. html).
[29]
« L’approche des États-Unis a tendance à être perçue par d’autres pays comme une tentative d’imposition des valeurs et des références américaines — que ce soit en matière de droits
de l’homme, de prolifération nucléaire ou de missiles, d’enjeux commerciaux multilatéraux, de
droits de propriété intellectuels, etc. [...]. Il est clair que de nombreux pays, notamment la
France et l’Inde, de même que la Russie et la Chine, ont fait part de leurs réticences quant à
certains de ces développements pour le moins [...]. Aujourd’hui [...], des asymétries nécessitent
une coalition d’intérêts entre égaux, plutôt que des alliances construites autour d’une hégémonie... » Jaswant Singh, discours du 17 février 2000,
in CERI, CSH, IIC : India and France in
a Multipolar Word, Manohar, Delhi, 2001, p. 221-222.