2003
Hérodote
L’« empire américain » après le 11 septembre 2001
L’« empire américain» après le 11 septembre 2001
Les États-Unis sont bel et bien une puissance impériale, même si les Américains
refusent en majorité de se considérer comme un empire et seront sans doute très
réticents à assumer le coût de la gestion de l’Irak après la guerre. Le président
Bush et les néo-conservateurs sont soucieux de préserver l’hégémonie américaine
afin de veiller aux intérêts du pays mais leur conception d’un empire bienveillant
et de son rôle de gendarme mondial risque d’isoler de plus en plus les États-Unis
sur la scène internationale.
The United States is an empire even if most Americans refuse to consider it as
such and will probably be very reluctant to finance the cost of the post-war
administration of Iraq. President Bush and the neo-conservatives are concerned
with the preservation of the American hegemony and the defense of American
interests. Yet their perception of the United States as a « good» empire in charge of
the world order could well increasingly isolate the country in international affairs.
Hérodote – Peut-on voir les États-Unis comme un empire et la guerre contre
l’Irak comme une guerre impériale ?
Oui, sans le moindre doute, les États-Unis sont une puissance impériale même
si la forme qu’a prise cette puissance ne correspond pas aux critères classiques.
Raymond Aron avait d’ailleurs lui-même intitulé le livre qu’il avait consacré à
leur politique étrangère
République impériale
[1]. Dans leur grande majorité, cela
dit, les Américains refusent de se considérer comme un empire, et le plus souvent
ce concept apparaît dans les regards extérieurs qui sont portés sur eux plutôt que
dans ceux qu’ils portent sur eux-mêmes. Sous cet aspect, il n’est pas inintéressant
de s’interroger sur les raisons de cette réticence qui s’est, il est vrai, un peu atténuée dans les toutes dernières années. Il y a probablement deux explications à
cela, qui relèvent toutes deux du fait que le concept d’empire a une connotation
négative aux États-Unis. En premier lieu, en effet, il évoque une autorité exercée
de l’extérieur sur des populations, ce qui est totalement contraire à l’idéal américain de « gouvernement
par le peuple ». Reagan, par exemple, insistait beaucoup
sur la différence entre cet idéal et l’idéal soviétique de « gouvernement
pour le
peuple ». La notion d’empire, c’est-à-dire un ensemble de pays gouvernés par une
même autorité, évoque ainsi pour les Américains l’impérialisme européen alors
qu’eux-mêmes se perçoivent précisément comme une colonie révoltée contre la
métropole britannique. En sorte que même lorsqu’ils ont procédé à une formidable expansion territoriale dans la première moitié du XIX
e siècle (où ils atteignent presque leur dimension actuelle), ils ont pu considérer, puisqu’ils étendaient
leur territoire national, qu’ils étendaient à ceux qu’ils intégraient dans leur expérience nationale les bienfaits et promesses incarnés dans cette dernière. Dès
l’achat de la Louisiane, Jefferson a ainsi réconcilié le projet originel et l’expansion
territoriale à travers le concept d’« empire de la liberté », par opposition précisément aux empires soumis à la tyrannie.
Je crois que la seule période durant laquelle les Américains reconnaissent
consensuellement avoir été « impérialistes », c’est la fin du XIXe siècle, lors de la
guerre hispano-américaine, lorsque très officiellement ils acquièrent des colonies
et s’assurent ce qui revient à un protectorat sur Cuba. Mais très vite ils ont renoncé
officiellement à cette politique des « colonies sous drapeau », jugée coûteuse et
dépassée, et ils ont énoncé, à propos de la Chine, les fameuses « Notes de la Porte
ouverte », qui déclinaient dès 1899 et 1900 les deux principes fondamentaux qui
allaient sous-tendre par la suite toute leur politique étrangère : d’abord la non-discrimination dans l’ouverture des marchés, dont ils pensaient être les premiers à
profiter en tant que première puissance économique mondiale (cela avait
d’ailleurs été la politique de la Grande-Bretagne quand elle occupait cette position
dominante); ensuite le respect de l’intégrité territoriale et la souveraineté administrative des États. Ce dernier principe allait leur permettre de se poser en puissance
à part, en puissance qui n’a jamais eu, à la différence des autres, d’ambitions
expansionnistes (autres que commerciales) à partir du début du XXe siècle. Notons
à ce propos que George W. Bush, dans son message sur l’état de l’Union de
janvier 2003, a déclaré : « Nous exerçons la puissance sans conquête et nous nous
imposons des sacrifices pour la liberté d’étrangers. »
Ce refus de conquête territoriale doit être considéré comme un des symptômes
qu’il ne s’agit pas d’un empire quelconque.
Oui, c’est un empire informel différent des empires traditionnels, un empire
qui procède avant tout de l’influence qu’assurent une puissance militaire sans
équivalent (même si des rivaux sérieux existent sur le plan économique) et une
puissance économique moins écrasante mais malgré tout encore dominante et,
jusqu’à un certain point, l’attrait exercé par une culture populaire à vocation universelle ainsi que la réussite politique (la liberté) et économique (la prospérité) à
laquelle l’expérience américaine est souvent identifiée. C’est un empire qui évidemment ne se traduit pas par une domination directe incompatible, nous l’avons
vu, avec l’image que les Américains ont d’eux-mêmes, mais repose sur un système
d’alliances et de bases, sur une formidable capacité de projection des forces, sur
des moyens de pression économique parfois irrésistibles, mais aussi sur ce que
Joseph Nye appelle le soft power (la capacité à modeler les règles de fonctionnement du système international et à diffuser ses concepts de par le monde). C’est
un empire qui, aujourd’hui, s’est assigné la charge de protéger des valeurs qu’il
considère comme universelles, et même de les imposer. Son autorité s’exerce
d’autant plus qu’il n’y a, en face, aucune entité comparable et que, en particulier
sur le plan militaire, pratiquement rien de sérieux ne peut se faire sans eux.
Tous les empires auxquels on peut se référer ont eu la préoccupation de s’assurer
une maîtrise territoriale sur d’autres États ou sur d’autres peuples qu’ils ont dominés.
Je pense qu’il y a là une différence importante avec les États-Unis car actuellement, dans les représentations antiaméricaines, l’accusation majeure est qu’il s’agit
d’un empire. Le terme d’empire est pris par des Européens comme la stigmatisationdes États-Unis.
Je crois qu’il faut ici faire attention à la chronologie. On ne peut commencer à
parler d’empire américain – au sens de l’exercice d’une sorte d’imperium qui
défend le maintien de toutes sortes de pays dans le système qu’il juge conforme à
ses valeurs et à ses intérêts – qu’à partir de la Seconde Guerre mondiale. Les
Américains peuvent à ce propos rétorquer aux Européens qu’ils sont alors venus
à l’appel des gouvernements démocratiques du vieux continent, entre la fin 1947
et 1949, qui redoutaient alors l’arrivée d’un autre empire, d’un type assez différent, l’empire soviétique.
Il y a eu la conquête sur le Mexique.
Oui, mais c’était au XIXe siècle. Il y a eu vraiment, à cette époque, une formidable politique d’expansion territoriale conduite par les États-Unis, qui, sur ce
plan, se comportent comme les Européens, avec deux différences : ils donnent aux
territoires puis aux États (sinon toujours aux populations) qui y sont intégrés des
droits égaux à ceux des autres au nom desquels l’expansion est conduite; ils
s’étendent sur leur continent par opposition aux Européens, qui s’assurent des
colonies outre-mer.
L’empire américain ressemble à l’empire russe.
Oui, dans la mesure où l’expansion se fait sur des territoires contigus au territoire national. Remarquons à ce propos que les Russes étaient alors sur le continent nord-américain dans l’Alaska, que, en 1867, Seward
[2] a acheté. On a alors
parlé d’une lubie, mais un siècle après on pouvait lui reconnaître une exceptionnelle lucidité. En revanche, on ne peut comparer l’empire américain tel qu’il se
construit après la Seconde Guerre mondiale et l’empire soviétique. Alors que
celui-ci repose sur la coercition, l’empire américain se construit, en tout cas en ce
qui concerne l’Europe et le Japon, avec le consentement et parfois à l’invitation
des États qui vont en relever.
Le décalage entre la perception d’empire chez les autres et la perception de
l’empire chez les Américains tient peut-être au fait que, au lieu de rechercher la
conquête territoriale, ils recherchent la conquête de zones d’influence culturelle
et politique.
Je crois qu’ils recherchent surtout l’existence d’un ordre international qui soit
favorable à leur conception de leur propre épanouissement national. Je pense que
pour comprendre leur politique, il faut se dire qu’en réalité leur objectif primordial a toujours été d’assurer le succès de leur expérience nationale.
Ce souci explique la deuxième raison pour laquelle la connotation du concept
d’empire est négative aux États-Unis : c’est qu’il y existe depuis les origines une
vieille tradition anti-impérialiste, qui dénonce les retombées de l’expansion impériale non seulement sur les peuples qui y sont soumis mais aussi sur les États-Unis. Il y a toujours eu chez nombre d’Américains la crainte de voir une éventuelle
métamorphose du pays en empire entraîner deux conséquences négatives pour
l’expérience nationale. La première est d’ordre politique : la dérive vers un système
plus autoritaire; on a vu à chaque guerre, y compris celle lancée contre le terrorisme après le 11 septembre 2001, un recul des libertés civiles. Ainsi, en 1969, en
pleine guerre du Vietnam, le sénateur William Fulbright pouvait lancer : « On peut
dire que si l’Amérique veut devenir un empire, il y a très peu de chances qu’elle
puisse éviter de devenir en même temps une sorte de dictature. »
La seconde est d’ordre économique. C’est d’ailleurs là une différence de perspective frappante entre les États-Unis et nombre de leurs partenaires. Autant ceux-ci ont tendance, souvent non sans raison, à considérer que l’« empire américain »
est avant tout, pour les États-Unis, une source de profit, que leur statut leur permet
parfois d’imposer aux autres des règles qu’ils ne respectent pas toujours eux-mêmes, qu’ils tirent avantage de la position dominante du dollar comme de leur
capacité à jouer de l’accès ou non à leur marché (auquel aucun partenaire ne peut
sérieusement prendre le risque de renoncer), qu’ils n’hésitent guère à invoquer
l’obligation morale de loyauté qu’ils considèrent comme la contrepartie de la
protection qu’ils accordent à leurs alliés, autant les Américains considèrent que
l’empire est souvent un fardeau. C’est une chose pour laquelle ils se sacrifient. Et
là aussi il faut citer George Ball, alors sous-secrétaire d’État sous Kennedy et
Johnson : « Nous n’avons aucun goût pour l’empire. Nous ne souhaitons pas
instaurer une Pax Americana. Nous ne voulons pas être le gendarme du monde.
Nous ne considérons pas le rôle dominant de la puissance américaine dans tellement de régions du monde comme une condition permanente ou satisfaisante. »
Tout cela aide à comprendre pourquoi, quand les néo-conservateurs ont voulu
réconcilier leurs concitoyens avec l’idée que les États-Unis étaient malgré tout un
empire (parce qu’ils estimaient nécessaire de voir leur pays assumer ce statut),
ils ont développé le concept d’« empire bienveillant », le présentant comme la
formule la meilleure pour le reste de la planète, expliquant que sans lui le monde
se porterait beaucoup moins bien qu’il ne le fait avec lui.
C’est la thèse de Robert Kagan.
Oui, exactement, soutenue d’ailleurs par William Kristol et quelques autres.
Elle a été explicitée par Kagan dans le numéro de l’été 1998 de la revue Foreign
Policy, qui comparait au passage ce que font les Américains et ce que feraient les
Français s’ils disposaient des mêmes moyens, et concluait que c’était une chance
pour le monde que ce soient les États-Unis la puissance dominante.
Cela dit, mon sentiment est que, historiquement, les Américains ont été
conduits à construire un empire parce qu’ils n’ont pas eu d’autre choix. L’essentiel, pour eux, je l’ai dit, était le succès de leur expérience nationale. Longtemps,
entre la fin de la deuxième guerre avec l’Angleterre ( 1815) et la guerre hispanoaméricaine, l’« isolationnisme » leur a paru la meilleure formule pour en assurer
l’épanouissement. L’idée était celle exprimée dans le message d’adieu de George
Washington en 1796 : développer avec les autres nations le maximum de relations
commerciales mais éviter autant que possible les engagements politiques. Tout
s’est passé comme si les États-Unis pouvaient effectivement choisir de faire ou
non, à leur gré, de la politique étrangère, bref d’en faire quand elle évoquait la
formule du loto : « Ne pas coûter cher mais pouvoir rapporter gros » (comme
la doctrine de Monroe).
Mais les choses ont changé à la fin du XIXe siècle quand, d’un côté, leur puissance économique est devenue telle qu’il leur a été toujours plus difficile, en tant
que puissance libérale préoccupée de développer ses échanges, de se désintéresser
du contexte mondial et surtout quand la révolution des communications et l’incapacité croissante de l’Angleterre à assurer l’équilibre de puissances sur le vieux
continent les ont forcés à se préoccuper toujours plus directement de l’environnement international, auquel il leur était, la Première Guerre mondiale l’a rappelé,
impossible d’échapper. Bref, à partir de cette époque, et surtout après la Première
Guerre mondiale et la Seconde – entre les deux, il y a eu une sorte d’hésitation et
même, dans les années 1930, d’aveuglement –, les Américains ont admis qu’ils ne
pouvaient pas s’isoler du reste du monde, qu’il fallait donc travailler à construire
activement un système mondial favorable à l’épanouissement de l’expérience
nationale et que, à cet effet, le plus efficace serait de chercher non plus à isoler
mais tout au contraire à diffuser le modèle de démocratie de marché sur lequel leur
réussite avait été fondée. Ils espéraient le faire à travers un système de sécurité
collective dans l’esprit de celui que, en 1917-1920, Wilson avait prôné. Mais la
situation prérévolutionnaire qui dominait à la fin des hostilités et l’incertitude qui
régnait quant aux intentions de l’URSS les ont bientôt conduits à créer un système
impérial défensif pour endiguer l’expansionnisme soviétique et empêcher, comme
ils l’avaient déjà fait face à l’Allemagne, une puissance hégémonique hostile de
dominer le continent eurasiatique. Dans un certain sens, l’émergence d’un
« empire américain » a été un sous-produit de l’aventurisme hitlérien, du vide géopolitique qu’il avait créé en Europe, un vide que seuls l’URSS ou les États-Unis
étaient en 1945-1947 en mesure de combler.
Évidemment, ce statut impérial s’est puissamment renforcé à partir de la fin de
la guerre froide car, jusque-là, il y avait un monde bipolaire, deux modèles qui
étaient en rivalité. Inversement, au début des années 1990, les États-Unis se sont
retrouvés au centre de tout et ils se sont métamorphosés en ce que Justin Vaïsse et
moi-même avons appelé l’« empire du milieu », autour duquel le monde n’a guère
eu d’autre choix que de graviter. Quatre traits ont caractérisé le système qui s’est
alors instauré : la position centrale des États-Unis sur la plupart des grands dossiers
internationaux; le poids disproportionné des contraintes et des pressions intérieures
américaines sur des décisions affectant le reste du monde; le caractère crucial du
rôle des États-Unis pour la plupart des autres pays (l’inverse n’étant évidemment
pas vrai); la tendance de Washington à instrumentaliser les organismes internationaux au service direct de ses intérêts, une tendance qui commence dès la fin des
années 1960 et s’affirme progressivement, ce que nous avons appelé un multilatéralisme dégradé, enclin à se détériorer en unilatéralisme. Cette dernière tendance a
été d’emblée dominante sous l’administration de Bush fils. Mais elle a trouvé une
nouvelle et irrésistible justification en même temps qu’une forme de légitimation
dans les attentats du 11 septembre, dont l’impact sur la vision que les Américains
ont du monde a été quasi sismique.
Justement, quelles sont les représentations de Bush et de son administration
sur la place des États-Unis dans le monde ?
L’administration reste composite, c’est-à-dire que l’on a encore actuellement,
malgré tout, un noyau non négligeable de réalistes modérés, de républicains dans
la lignée d’un Kissinger, qui considèrent que les États-Unis doivent gérer intelligemment un équilibre des puissances (qu’évidemment ils domineraient) dans un
sens qui préserve leurs intérêts. C’est la ligne du secrétaire d’État Colin Powell.
On a pu croire à un moment que c’était encore plus la ligne de Condoleezza Rice,
qui pendant la campagne de 2000 a souvent développé cette vision. Au fond,
c’était la tendance qui avait prédominé lors de la présidence de Bush père, mais
dans l’administration de son fils on a aussi retrouvé, à de très nombreux postes de
responsabilités, les représentants d’une autre école que l’on avait déjà vu émerger
dans celle du père. Elle était le fait alors d’une équipe minoritaire, aux vues beaucoup plus dures, représentée par le ministre de la Défense Dick Cheney, et, peut-être plus encore, par son collaborateur Paul Wolfowitz. Dès 1992, celui-ci s’était
identifié à une fameuse doctrine. La « doctrine Wolfowitz » affirmait en particulier
que les États-Unis devraient désormais veiller à ne laisser aucune superpuissance
rivale émerger, bref, qu’ils devraient faire du maintien de leur primauté absolue
leur grande priorité. Ce n’était pas la position américaine officielle, puisque Bush
père devait écarter l’idée du texte définitif du document que la doctrine voulait alimenter. Mais elle l’est devenue officiellement, notons-le, en septembre 2002 dans
la National Security Strategy.
Cela dit, jusqu’au 11 septembre, la politique de l’administration Bush fils a
combiné unilatéralisme, quête d’un maximum de flexibilité mais aussi volonté de
retrait face à certains engagements ou politiques de Clinton jugés excessivement
coûteux et non essentiels pour le pays. En fait, la formule ABC (Anything But
Clinton) a mieux que toute autre résumé la politique alors adoptée.
Sur un point, il est vrai, il y a eu surtout continuité : la libéralisation des
échanges. Celle-ci semble sans doute conduite de façon incomplète et contestable
par les États-Unis, qui pratiquent un protectionnisme parfois vigoureux. On l’a vu
à propos de l’acier et des subventions agricoles. Mais l’idée générale est quand
même de conclure un nouveau grand round douanier qui libéraliserait au maximum les deux domaines où les États-Unis ont un solde positif, c’est-à-dire les
services et l’agriculture. Bush a confié cette tâche à l’ancien bras droit de Baker
au Département d’État de Bush père, Robert Zoellick, un diplomate aussi tenace
que talentueux mais dont l’action en ce moment est éclipsée par ce retour très fort
des idéaux stratégiques. Autrement, l’administration a pris les plus grandes distances avec la précédente. Alors que Clinton avait fait reposer largement la sécurité
nationale des États-Unis sur la globalisation, sur l’idée que tout serait résolu par la
diffusion de la prospérité et de la démocratie via la révolution des communications,
les satellites et Internet, la nouvelle équipe a d’emblée affiché une vision beaucoup plus anxieuse de la situation géostratégique, d’un monde perçu comme
potentiellement dangereux, et a estimé que les États-Unis avaient trop baissé la
garde sur le plan militaire et qu’il leur fallait procéder à un réarmement (fondé en
particulier sur la construction d’un bouclier antimissiles) comme renoncer à des
politiques irréalistes. On a en particulier reproché à Clinton d’avoir privé les États-Unis, à force de rester passifs face à un certain nombre de provocations, de leur
capacité de dissuasion. Inversement, la vision que la nouvelle équipe a développée
alors est restée assez classique (l’accent a surtout été mis sur les relations avec les
grandes puissances : la Russie, la Chine) et des plus sélectives : il fallait préserver
la liberté d’action du pays. Le Moyen-Orient n’a guère été évoqué (l’Irak ne
semble pas avoir été alors une priorité dans la politique officielle, même s’il l’était
sans doute pour les faucons), l’administration Bush semblait obsédée par le souci
de ne pas commettre l’erreur de Clinton, qui s’était, selon elle, excessivement
engagé, au Proche-Orient, dans le processus de paix et qui, plus généralement,
avait embarqué les États-Unis dans des opérations de nation building dans des
pays d’importance géostratégique secondaire.
Troisième différence avec l’administration Clinton : avant même le 11 septembre
2001, il y a déjà au plus haut degré le sentiment que les États-Unis s’étaient laissé
lier les mains par toutes sortes de traités et d’organisations internationales qui
sacrifiaient l’intérêt national américain à un concept illusoire, celui d’un intérêt
global de la communauté internationale. Si l’Europe en a beaucoup voulu à
George W. Bush d’avoir répudié le traité de Kyoto, cela a été peut-être avant tout
parce que Bush a dit : « First priority first : there are the people who live in
America »; bref, il a souligné que ce qui comptait, c’était l’intérêt strict et immédiat de son pays et non les répercussions de sa politique énergétique sur l’ensemble
de la planète, que pourtant cette politique affectait directement. Il y a eu aussi
l’intention affirmée aussitôt de répudier le traité ABM de 1972, perçu par les
Européens et les Russes comme le principal pilier de la stabilité stratégique. Pour
conclure, l’idée générale était sans doute de procéder à un examen réaliste des
intérêts des États-Unis, d’assurer à l’Amérique une défense autant que possible
invulnérable (le bouclier antimissiles), de la doter d’une capacité d’intervention
ad hoc, avec des forces très mobiles à même d’être projetées rapidement à partir
du territoire américain sur les théâtres où leur présence se révélerait nécessaire.
On peut comprendre ce réalisme. Mais comment se fait-il que désormais,
depuis en fait le 11 septembre, on considère, dans le procès fait à l’Amérique, que
cette politique nouvelle est le fait de groupes ultrareligieux alors que cette prise
en compte réaliste n’impliquait pas que l’on ait des gens mus par des sentiments
particulièrement religieux ?
Il ne fait aucun doute que la politique étrangère américaine a revêtu une
dimension rhétorique quasi religieuse dans l’après-11 septembre dans la mesure
où a resurgi l’idée déjà présente dans la guerre froide d’une lutte entre le Bien et le
Mal (à l’époque on opposait l’Amérique soumise à Dieu et le communisme
athée). Mais ce qu’il faut surtout voir, c’est comment les attentats ont achevé
d’assurer la prépondérance au sein de l’administration Bush à l’école dure, aux
« faucons ». Dès le départ, d’ailleurs, ils disposaient du plus grand nombre de
places. Comme vice-président, Dick Cheney a eu, en effet, une grande influence
sur les nominations. Il a fait nommer Rumsfeld à la défense, Wolfowitz comme
adjoint immédiat de ce dernier, et bien d’autres encore. De ce point de vue, le
rapport de forces a été immédiatement renversé par rapport à l’époque de Bush
père. On a même pu dire que Powell a passé le plus clair de son temps dans les
premiers mois à apaiser les alliés agacés par l’unilatéralisme de la plupart des
décisions prises sous l’influence des faucons.
Néanmoins, le 11 septembre a joué le rôle de catalyseur. Il a provoqué le
passage d’une situation encore floue (où la Maison-Blanche semblait hésiter
encore, comme l’assistante du président pour la sécurité nationale, Condoleezza
Rice) à une situation beaucoup plus claire où les périls ont paru se dessiner de
façon aveuglante. On a pu croire un moment, il est vrai, que les attentats auraient
le même effet que Pearl Harbor et confirmeraient aux États-Unis que, puisqu’ils
étaient embarqués dans le monde, il leur fallait mener une politique multilatérale.
Seulement, s’ils ont bien été convaincus qu’ils étaient embarqués, cela ne les a pas
convaincus de mettre l’accent sur le multilatéralisme, bien au contraire. Ce qui
s’est produit, c’est que l’Amérique a découvert qu’elle était vulnérable et que,
d’une certaine façon, elle a découvert la dimension sinistre de cette globalisation
dont elle s’était faite le plus ardent des champions. Créer un monde économiquement ouvert avait été, en 1945, pour les États-Unis un objectif prioritaire. S’ils
avaient dû se consacrer avant tout à l’endiguement de l’URSS, ils avaient continué d’œuvrer à l’ouverture maximale des frontières. À partir du milieu des années
1990, la globalisation s’était imposée comme la réalité internationale la plus marquante et l’Administration avait pu la présenter comme un remarquable succès de
la politique américaine. Pourtant, les doutes sur ses retombées économiques
avaient commencé à se faire jour à partir de l’automne 1997 et de la crise asiatique. Et le 11 septembre, les interrogations économiques se sont doublées d’une
inquiétude d’ordre géostratégique. La possibilité qu’elle assurait aux hommes et
aux capitaux de se déplacer avait créé un monde sans frontières dans lequel
l’Amérique se trouvait plus exposée que par le passé et où l’ennemi était souvent,
quand il prenait le visage d’un terrorisme aux réseaux disséminés par le monde,
difficile à localiser. Son réflexe a évidemment été de trouver une parade. Ainsi
s’est construite, peu à peu, la vision résumée par la formule de l’« axe du Mal »,
qui a peut-être été favorisée par la concomitance des attentats à l’anthrax, un peu
oubliés, mais qui ont sans doute fortement marqué les dirigeants des États-Unis
dans la foulée du 11 septembre. Cette vision a identifié l’ennemi à la conjugaison
potentielle de trois choses : le terrorisme, les armes de destruction massive et les
États voyous.
Dès 1995, il est vrai, Clinton avait signé un décret affirmant que la priorité
absolue de la politique étrangère américaine était d’empêcher des terroristes
d’avoir accès à des armes de destruction massive. En suggérant qu’il existait un
monde sans frontières, les attentats ont convaincu les dirigeants américains qu’ils
étaient en droit, si nécessaire, d’ignorer ces dernières, mieux ils ont légitimé la
notion de « guerre préventive », le droit pour eux d’aller chercher l’ennemi et le
combattre sur place avant qu’il ne les frappe.
Cela a été la première conséquence du 11 septembre, la conviction que dans ce
monde si dangereux les règles changeaient. Sous cet aspect, et pour revenir à votre
question sur l’influence de certains milieux religieux fondamentalistes, je pense
que les néo-conservateurs comme Cheney ou Rumsfeld pensent avant tout en
termes géostratégiques. Mais il reste vrai qu’il existe aux États-Unis une fibre religieuse que nous avons du mal à comprendre et qu’il est très probable que le président actuel a le sentiment d’avoir une mission. Cela n’a rien de rare. Son père
disait lui-même que le fait qu’il ait pu survivre, lorsque son avion a été abattu par
les Japonais lors de la Seconde Guerre mondiale, était peut-être un signe que Dieu
lui avait réservé une mission. Et Reagan affirmait que s’il avait survécu à l’attentat
dont il avait été l’objet, c’était parce que Dieu lui en avait assigné une. Nul doute
que George W. Bush ait trouvé sa mission : lutter contre le terrorisme, choisir une
nouvelle politique qui protège les Américains – qu’il considère comme les champions du Bien absolu – du Mal absolu que constitue la conjugaison du terrorisme,
des armes de destruction massive et des États voyous. Jusqu’aux attentats, on a
l’impression qu’il considérait le monde comme dangereux mais sans savoir exactement d’où venait le danger; durant la campagne, il avait rappelé que les États-Unis avaient toujours des ennemis, sans qu’on puisse préciser qui ils étaient,
ajoutant : « L’empire est mort mais le Mal persiste. » Avec le choc catalyseur du
11 septembre, les choses, pour lui, semblent s’être mises en place.
À cela s’ajoutent deux autres éléments essentiels pour la politique américaine.
Tout d’abord, les attentats ont pulvérisé ce qui est traditionnellement le principal
obstacle à une politique américaine très activiste : la réticence du pays à accepter
une politique étrangère au coût humain ou financier élevé. Ils ont provisoirement
neutralisé l’obsession héritée du Vietnam du « zéro cercueil » (no casualty), le refus
du public de voir des vies américaines perdues dans des interventions à l’étranger
qui ne s’imposent pas à lui comme absolument nécessaires. Ils ont aussi permis au
président d’ignorer ce qui, depuis les années Reagan, était apparu comme un
objectif prioritaire : l’équilibre budgétaire. Bush père avait même pris le risque,
qu’il a d’ailleurs payé cher, de violer sa promesse électorale de 1988 « No new
taxes » en acceptant, en 1990, une augmentation des impôts. Et dès le printemps
1995, Clinton, contre les démocrates du Congrès qui pensaient qu’il commettait
une erreur, avait repris le thème républicain de l’équilibre du budget en disant aux
membres de son parti que c’était le ticket d’entrée exigé par le pays pour quiconque
aspirait à le diriger. Le 11 septembre a tout changé. La question de l’équilibre budgétaire est apparue dérisoire au regard des menaces pesant sur la sécurité nationale.
Enfin, autre conséquence des attentats, ils semblent avoir persuadé les dirigeants
américains qu’ils n’auraient aucune difficulté à entraîner derrière eux l’ensemble
des démocraties industrialisées, Russie comprise, qui se reconnaîtraient dans le
Bien face au Mal qu’était le terrorisme, que l’on était au fond dans une période
comparable à celle des débuts de la guerre froide, où les États-Unis avaient à la
fois les moyens et la mission de transformer le monde, que le coût de l’inaction
serait supérieure à celui de l’action. Cela a d’ailleurs très bien fonctionné face au
terrorisme, il y a eu une coalition formidable derrière les États-Unis pour détruire
Al-Qaida et renverser les taliban, coalition presque trop belle puisque les États-Unis
étaient très embarrassés par la mise en activité, pour la première fois, de l’article 5
de l’OTAN : ils ne tenaient surtout pas à conduire une nouvelle « guerre en
commission » comme celle du Kosovo, qui avait laissé de très mauvais souvenirs
à leurs militaires. Mais là où cela a moins bien fonctionné, c’est lorsque les Américains ont décidé de passer à la deuxième phase et, à partir du discours sur l’état
de l’Union de 2002, ont commencé plus ou moins à préparer ce qui allait être la
guerre contre l’Irak.
Toutes sortes de divergences ont surgi à ce propos entre les États-Unis et
certains de leurs partenaires. La plus essentielle, peut-être, a porté sur les retombées de ce conflit. Alors que la plupart des autres pays y ont vu surtout une source
de déstabilisation du Moyen-Orient et un péril, une partie des dirigeants américains n’ont pas hésité à l’identifier, tout au contraire, à une entreprise de promotion de la démocratie. Sous cet aspect, leur projet s’inscrit dans la tradition
« exceptionnaliste » des États-Unis, dans leur conviction qu’ils ont une « destinée
manifeste ». Si celle-ci a eu pour première acception leur droit à s’étendre sur tout
le territoire que la Providence leur avait réservé, selon la formule du journaliste
O’Sullivan en 1845, elle recouvre aussi l’idée que les États-Unis sont un peuple
élu de Dieu, qu’ils sont une nation à part, qu’ils représentent le modèle pour le reste
de l’humanité. Déjà Wilson disait : « Je crois que Dieu a présidé à la naissance de
cette nation [et] que nous sommes choisis pour montrer la voie aux nations du
monde dans leur marche sur les sentiers de la liberté. » Et, depuis la Seconde
Guerre mondiale, qu’avaient fait les États-Unis sinon préserver le monde pour la
démocratie et le marché ? Ce qui est neuf, désormais, c’est qu’ils n’estiment plus
pouvoir se contenter de séduire par l’exemple mais ont le droit et le devoir
d’envoyer leurs légions pour convertir les marches réfractaires au Bien, bref
d’instaurer par la guerre quand cela est nécessaire ce qu’ils appellent les institutions de la démocratie. L’idée est qu’ici, une fois l’Irak vaincu, on assistera peut-être à un effet de « dominos à l’envers » dans lequel des régimes comme ceux
d’Iran ou de Syrie seront l’objet de soulèvements internes de peuples désireux de
connaître la liberté dont leurs voisins disposeront enfin. Après tout, la jeunesse iranienne a souvent manifesté des signes d’impatience face à la domination des mollahs. Ce qui extirperait par la même occasion le terrorisme, conçu comme le produit
des frustrations engendrées par les régimes autoritaires dans leur population.
Enfin, un des impacts du 11 septembre a aussi été de donner l’impression que
les néo-conservateurs avaient raison. Wolfowitz n’avait cessé de longues années
durant de répéter que le monde était dangereux : les attentats ont paru confirmer sa
lucidité et ils ont du coup crédibilisé l’ensemble de son système de pensée. Cela
dit, il faut distinguer, dans la mouvance conservatrice qui domine actuellement
dans l’entourage de Bush, sinon deux écoles, du moins deux nuances. Un Wolfowitz
croit probablement que les États-Unis doivent pratiquer une forme de wilsonisme
impétueux et impérieux consistant à apporter avec des divisions américaines la
démocratie au reste du monde. Il est moins sûr que des gens comme Rumsfeld et
Cheney, eux, ne pensent pas surtout dans des termes géostratégiques plus classiques, comme extirper les armes de destruction massive de l’Irak. Mais alors
pourquoi pas de la Corée du Nord, apparemment beaucoup plus avancée encore ?
Sans doute, répondent les dirigeants américains, parce que l’Irak a commis de
nombreuses agressions. Mais on ne peut pas ne pas penser que, outre l’importance
de l’Irak du fait de ses immenses ressources pétrolières, l’idée est sans doute que
les États-Unis doivent faire un exemple là où cela paraît le plus facile. Puisqu’il
est important de restaurer la capacité de dissuasion des États-Unis, il convient de
remporter une victoire susceptible, un peu comme Azincourt, de marquer les
contemporains, de faire passer le nouveau message : les États-Unis sont déterminés, il serait très dangereux de les provoquer. Il reste, évidemment, à voir quel sera
l’impact sur la région en général (la guerre va-t-elle inspirer un nouveau respect
pour Washington chez les Arabes ou au contraire attiser leur colère ?), mais aussi
sur la Corée du Nord : va-t-elle se laisser impressionner ou, tout au contraire, durcir
ses positions ? Et dans ce second cas, que feront les États-Unis ?
Certains auteurs disent que cette tendance des religieux, des durs, c’est un peu
une réaction contre la génération de Clinton, qui avait manifesté contre la guerre
du Vietnam.
Quand on évoque la religion, il faut bien voir que les Églises aux États-Unis,
dans leur très grande majorité (y compris la dénomination de Bush fils), ont pris
position contre la guerre, sauf les baptistes du Sud. Mais c’est vrai qu’il y a une
réaction contre le Vietnam et, plus généralement, les années 1960. À l’origine, le
néo-conservatisme est une réaction contre ce que ses pères fondateurs considèrent
comme une dérive du « libéralisme » (à l’américaine, c’est-à-dire un interventionnisme étatique modéré et progressiste). Ils estiment qu’on n’avait pas vu, sur le
plan intérieur, les retombées négatives de certains programmes sociaux (ce qu’ils
appellent la « loi des conséquences non souhaitées »). Sur le plan extérieur, ils ont
aussi très vite réagi à ce qui leur est apparu comme une autre dérive dans le mouvement d’opposition à la guerre et dans les conséquences de cette dernière. Dans
le premier cas, ils se sont dressés contre la tendance de l’extrême gauche contestataire à se rapprocher à partir de la fin des années 1960 des Palestiniens. Aujourd’hui, leur attachement indéfectible à la ligne dure du Premier ministre Ariel
Sharon est un élément essentiel de leur politique. C’est une source de divergence
réelle entre Bush et Blair. Celui-ci ne cesse, comme les autres Européens, de répéter
qu’il ne faut surtout pas ignorer le lien entre la situation dans le Golfe, d’un côté,
et celle au Proche-Orient, de l’autre. Rappelons ici que l’administration Bush père
avait, elle, reconnu ce lien puisque, après la première guerre du Golfe, elle s’était
empressée de lancer le processus de Madrid.
La deuxième réaction a eu pour cible le sous-produit de la guerre du Vietnam
qu’a été la détente. Si Nixon et Kissinger ont poursuivi cette dernière, cela a été au
départ parce qu’ils espéraient que l’URSS les aiderait sur le Vietnam en échange
d’un accord de contrôle des armements. Ce calcul s’est révélé exagérément optimiste, mais il était clair pour les deux hommes que le Vietnam avait changé la
donne et qu’il fallait adapter en conséquence la politique de Washington. Finalement, comme on le sait, ils ont redressé la situation grâce à la grande percée de
l’administration Nixon, le rapprochement avec la Chine. Ils ont aussi pu coopérer
avec l’URSS sur le contrôle des armements et sur d’autres problèmes. Mais cette
politique a surtout inquiété les néo-conservateurs. Ils ont reproché à Kissinger
d’avoir dangereusement baissé la garde sur le plan militaire (à travers le contrôle
des armements) et d’avoir admis au moins implicitement une sorte d’« équivalence morale » entre les États-Unis et l’URSS. Tout s’est précipité sous l’administration Ford, où ils ont estimé que Kissinger cachait au pays l’acuité du
réarmement soviétique. Quand le président a renvoyé le ministre de la Défense,
James Schlesinger, qui en présentait une vision plus alarmiste, ils ont créé un
Committee on the Present Danger pour sonner le tocsin et convertir le pays à un
réarmement face au Kremlin. Non seulement Rumsfeld, qui a succédé à Schlesinger,
a probablement frustré les efforts de Kissinger pour conclure l’accord Salt II, mais
les néo-conservateurs ont vilipendé Carter pour l’avoir signé. Ils ont aussi
condamné la politique de Henry Kissinger parce qu’à leurs yeux elle était trop
cynique et ne soulignait pas assez la différence « morale » qui existait entre les
États-Unis et l’Union soviétique. Kissinger considérait en effet que, dans les relations internationales, l’important n’était pas tant le régime intérieur des divers
acteurs que leur comportement à l’extérieur. Eux, tout au contraire, refusaient
de voir Washington fermer les yeux sur les violations des droits de l’homme de
Moscou, et ils estimaient illusoire toute politique qui faisait confiance au sens de la
modération de cette dernière.
L’invasion soviétique, en décembre 1979, de l’Afghanistan a évidemment paru
justifier leur vision, et leur influence a déjà été substantielle dans les années
Reagan. Celles-ci ont été marquées non seulement par un fort réarmement
(entamé dès 1980 par Carter en réalité), mais aussi par l’adoption d’une rhétorique
wilsonienne marquant bien à nouveau le fossé moral séparant l’Amérique de
l’« empire du Mal », élevant le Vietnam au rang de « noble cause » (d’ailleurs, dès
1976, la plate-forme de Reagan contre Ford s’intitulait « Morality in Foreign
Policy »). Même si l’équipe Reagan comprenait aussi nombre de réalistes et même
atlantistes modérés et même si certains néo-conservateurs ont trouvé Reagan trop
prêt à s’entendre, à la fin de sa présidence, avec Gorbatchev, ses premières années
de présidence ont été celles où la politique étrangère américaine a été la plus
proche de la pensée néo-conservatrice avant l’administration de Bush fils.
Il est très intéressant, en effet, de noter que l’expression d’« axe du Mal » est
directement inspirée de celle d’« empire du Mal » identifiée à Reagan, non seulement une vision manichéenne, mais une vision que l’Histoire a paru cautionner.
En tout cas, l’inventeur de l’expression, David Frum, a répliqué – à ceux qui
disaient que dénoncer l’« axe du Mal » allait permettre aux mollahs non seulement
de mobiliser l’opinion iranienne contre le « grand Satan », mais encore de dénoncer les réformateurs comme les complices de celui-ci – qu’on avait déjà dit que la
rhétorique de l’« empire du Mal » de Reagan allait renforcer la détermination des
« durs » en URSS alors que, tout au contraire, les années suivantes avaient vu
l’arrivée de Gorbatchev et l’effondrement de l’empire soviétique (en oubliant de
préciser qu’en décembre 1983 Reagan avait promis de ne plus jamais utiliser la
formule !). De même, Frum justifie l’unilatéralisme affiché d’emblée, avant même
le 11 septembre, par l’administration Bush par un rejet du sentiment de culpabilité, hérité du Vietnam, qui avait poussé l’équipe Clinton après la fin de la guerre
froide à signer, au nom de l’intérêt global de la communauté internationale, toutes
sortes de traités (comme le protocole de Kyoto) qui coûtaient cher (en particulier
en liberté d’action) sans rapporter grand-chose à l’intérêt national. Selon lui, la
dénonciation de l’« axe du Mal » symbolise la rupture, sous George W. Bush, avec
tout sentiment de culpabilité et la réaffirmation de la foi de l’Amérique dans ses
valeurs. Elle n’a pas à faire de compromission sur ses principes. Elle sait qui elle
est et où elle va.
Les démocrates partagent-ils la même vision de l’« axe du Mal » et sont-ils sur
les mêmes positions en matière de politique étrangère que George Bush, ou leur
silence s’explique-t-il autrement ?
Leur silence actuel est avant tout un silence de prudence politique. Mais les
choses ne sont pas simples. Tout d’abord, il faut noter que les experts du parti
démocrate en matière de politique étrangère sont un peu à droite du parti, car ils
considèrent que celui-ci a trop tendance à s’identifier à une image pacifiste qui le
dessert auprès de l’opinion, ce qui permet aux républicains de brandir le drapeau
de la sécurité américaine. Ensuite, il faut aussi bien voir que, sous Clinton, un certain nombre de démocrates se sont révélés des faucons : cela a été très net au
moment de la guerre du Kosovo, où d’anciennes colombes n’ont pas hésité à
réclamer une intervention armée car à leurs yeux des impératifs humanitaires
l’imposaient. Après tout, n’était-il pas choquant de voir la Serbie de Milosevic
rappeler les pires moments de l’Europe alors que, avec la fin de la guerre froide,
celle-ci semblait s’être définitivement métamorphosée du théâtre de guerre qu’elle
avait été tout au long de la première moitié du XXe siècle en espace de paix ?
Cela a été dans une certaine mesure un renversement par rapport à la guerre du
Vietnam. Beaucoup de ceux qui avaient milité contre cette dernière ont pris position pour l’intervention dans les Balkans. On a vu en sens inverse un certain
nombre de faucons traditionnels donner l’impression qu’ils entonnaient la chanson
de John Lennon Give Peace a Chance : ils étaient extrêmement réticents dans
cette affaire car ils considéraient qu’il ne s’agissait pas d’un intérêt vital pour les
États-Unis. En réalité, la Bosnie comme le Kosovo étaient bien des intérêts vitaux
pour les États-Unis parce qu’ils remettaient en cause la crédibilité de l’OTAN, qui
restaitencore leur principal organe d’influence en Europe.
Inversement, dans le silence presque assourdissant des démocrates à propos
d’une éventuelle intervention en Irak, il y a eu des exceptions. Carter a mis en
garde contre cette guerre, de même les sénateurs Kennedy et Byrd. Mais ces positions sont restées minoritaires du fait de l’ambiance générale : Bush fils est un
politique beaucoup plus habile que ne le croient nombre d’Européens, et il a fort
bien compris que le 11 septembre lui offrait une occasion exceptionnelle non
seulement de légitimer définitivement une présidence acquise dans des conditions
contestées, mais de reprendre la main qu’il avait partiellement perdue avec le passage du Sénat à l’opposition. Il a identifié sa présidence à la conduite de la guerre
(Rice a parlé de wartime presidency) et ses décisions à la préservation de la sécurité
nationale (voire au salut public). Dès lors, paraître lui mettre des bâtons dans les
roues peut sembler pour l’opposition politiquement suicidaire : elle risque de se
faire taxer d’un sens atrophié du patriotisme au moment même où celui-ci est la
valeur qui prime toutes les autres sur le marché politique.
Dans ce cadre général, on a eu une évolution plus conjoncturelle. Évidemment,
dans la foulée du 11 septembre, il y a eu une phase de très large unanimité, à l’intérieur des États-Unis comme d’ailleurs à l’extérieur, derrière Bush à l’occasion de
la guerre d’Afghanistan : c’est que pratiquement tout autre président américain eût
agi de même. Là où le problème s’est posé pour les démocrates, c’est lorsque
l’Administration a commencé à évoquer une campagne en Irak. À mon avis, Bush
a remarquablement manœuvré parce que, alors même que l’opinion paraissait
plutôt perplexe, il a réussi à acculer et à paralyser politiquement ses adversaires.
Tout d’abord, en martelant comme il sait le faire le même thème, il semble les
avoir persuadés que l’élection se jouerait sur ce dossier alors qu’en réalité, si l’on
en croit les sondages, les électeurs ont voté plus en fonction de considérations
sociales ou économiques que des positions des candidats sur la guerre contre
l’Irak. Du coup, ensuite, les démocrates se sont divisés. Une première tendance,
minoritaire, a considéré qu’il fallait attaquer Bush sur sa politique étrangère, qu’il
était vulnérable, que la guerre contre le terrorisme n’avait pas été gagnée, qu’à la
limite, comme l’a dit Al Gore à un moment, la guerre contre l’Irak se dessinait car
on n’avait pas réussi à capturer ou à tuer Ben Laden et le mollah Omar. Mais les
leaders du parti ont estimé que c’était pure folie, pour les démocrates, de se placer
sur un terrain – la politique étrangère – qui était celui du président, qu’il fallait lui
laisser le champ libre sur ce plan et concentrer le tir sur ses politiques économique, sociale, fiscale. Aussi les leaders démocrates à la Chambre des représentants ont-ils décidé de soutenir une résolution lui octroyant les pouvoirs de guerre
en Irak, quitte à se voir désavoués par une majorité de leurs troupes. Au Sénat,
inversement, tous les démocrates qui se représentaient devant les électeurs sauf un
(le sénateur Paul Wellstone) ont voté les pouvoirs de guerre. Ayant complètement
brouillé le message qu’ils entendaient adresser au public, les démocrates ont sans
doute perdu sur tous les tableaux : ils n’ont pu séduire ni les électeurs qui étaient
contre la guerre ni ceux qui étaient pour. Et leurs attaques sur la situation économique ont été partiellement neutralisées par le fait que le public, s’il est très sensibilisé aux difficultés, n’en tient actuellement pas Bush pour responsable. Après
l’élection de novembre 2002, qui a été un réel revers pour eux (même s’il ne préjuge nullement de ce qui se passera en 2004), certains démocrates ont adopté des
positions plus nettes contre la guerre, dénonçant en particulier l’unilatéralisme de
la politique de Bush, mais aussi le risque de voir la guerre en Irak accaparer des
ressources qui seraient mieux employées à la guerre contre le terrorisme.
Mais le parti est toujours apparu aussi divisé, cette fois entre les leaders parlementaires, plutôt favorables à un durcissement des critiques face à la politique
étrangère de l’administration Bush, et les candidats potentiels à la présidence, qui
se rappellent sans doute ce qu’il en avait coûté aux démocrates qui avaient refusé
les pouvoirs de guerre à Bush père en 1991 (l’un des plus brillants d’entre eux, le
sénateur Sam Nunn de Georgie, avait estimé que, pour l’avoir fait, il avait perdu
moralement le droit de se présenter; inversement Clinton avait choisi Gore
comme colistier précisément parce que Gore avait voté en faveur du président).
Évidemment, le début de la guerre a érigé la prudence en vertu cardinale. Nul
doute néanmoins que les démocrates se rappellent aussi les déboires de Bush père
en 1992 et qu’ils se tiennent prêts à dénoncer aussi bien les difficultés auxquelles
les États-Unis risquent de se heurter, lors de la phase de reconstruction, après les
hostilités (ce que l’on appelle familièrement the morning after ) que les difficultés
économiques du pays qui pourraient, une fois la guerre achevée, revenir sur le
devant de l’actualité.
Comment peut-on expliquer l’attitude des Églises ?
Il faut bien voir que les leaders des Églises, les Églises en tant qu’institutions,
sont très majoritairement contre la guerre. Déjà, d’ailleurs, au temps du Vietnam,
les pasteurs étaient souvent contre la guerre et ils irritaient parfois des fidèles qui,
sans être forcément des fanatiques, suivaient le gouvernement, du moins dans les
premières années du conflit. Les Églises, comment s’en étonner, se veulent pour la
plupart éprises de paix. Rappelons-nous la lettre des évêques catholiques américains en 1983 qui, sans rejeter la dissuasion à proprement parler, rejetait le recours
en premier aux armes nucléaires. De plus, le pape actuel s’est prononcé très fermement contre la guerre. Par ailleurs, je pense que nombre d’Églises aux États-Unis
(quoique pas toutes) voient d’un œil inquiet la propension de Bush à transformer
la guerre en croisade conduite au nom de Dieu (même s’il prend grand soin de
proclamer son admiration pour l’islam et de rappeler que l’ennemi n’est nullement
ce dernier mais une idéologie totalitaire et fanatique qui se réclame abusivement
de cette religion). Il m’arrive d’ailleurs de me demander si, inconsciemment, quand
le président invoque Dieu, il ne pense pas en réalité Amérique. On voit se dessiner
un clivage entre les Églises qui sont résolument pacifistes et opposées par principe
à la guerre et d’autres confessions qui ont soutenu la guerre en Afghanistan, qui
soutiennent le principe d’une guerre juste.
On voit en particulier beaucoup de fondamentalistes qui considèrent l’existence d’Israël comme la preuve que les prophéties bibliques se réalisent, qu’on
approche de l’Apocalypse et du retour du Christ. Aussi sont-ils très favorables à
tout ce qui peut renforcer cette cible à l’argument des néo-conservateurs selon
lequel le renversement du régime de Saddam Hussein y contribuera parce que le
bouleversement du paysage politique qu’il est censé provoquer entraînera la chute
de la plupart des régimes qui soutiennent et financent actuellement le terrorisme
anti-israélien.
Or les Juifs risquent, en concluant cette alliance, de saper des décennies de dialogue avec les catholiques et protestants du Mainstream, qui ont entrepris la tâche
difficile de réexaminer l’attitude de la chrétienté face aux juifs.
L’action contre l’Irak ne serait pas tant la recherche d’armes de destruction
massive que l’idée que l’Irak constitue dans le monde arabe le seul État qui dispose d’un appareil politique et militaire capable de réaliser une unité arabe de
gré ou de force, c’est-à-dire le projet du parti Baas ?
Ce qui me paraît surtout inspirer l’administration actuelle, c’est l’idée que
l’Irak a constitué une sorte d’incarnation insupportable, une décennie durant, de
l’impuissance américaine. Rappelons-nous la déclaration de Madeleine Albright
en janvier 2001 alors qu’elle s’apprêtait à quitter le Département d’État : « Ils nous
ont laissé Saddam Hussein et nous le leur rendons », « ils » étant l’administration
de Bush père. En fait, les néo-conservateurs estiment que Bush père a eu tort de ne
pas aller jusqu’au bout et qu’en tout cas il faudra y aller cette fois. Leur raisonnement conjugue en réalité un fort pessimisme sur le monde et un immense
optimisme sur la capacité des États-Unis à le réformer. Les Européens redoutent
de voir les États-Unis dresser le monde arabo-musulman contre l’Occident. Les
néo-conservateurs estiment eux que, tout au contraire, le respect qu’inspirera une
victoire américaine protégera Washington contre toute forme menaçante de
contestation. Après tout, rappellent-ils, la « rue arabe » n’a guère bougé lors de la
guerre d’Afghanistan.
Qu’en conclure pour la suite ?
La première chose qu’il faut bien voir, c’est que l’administration Bush reste
divisée et que le pays demeure instinctivement réticent face à des engagements
coûteux. D’abord, comme je l’ai suggéré, il n’est pas sûr que, une fois l’Irak vaincu,
des divergences ne se fassent pas jour entre ceux, comme Cheney et Rumsfeld, aux
yeux de qui les objectifs stratégiques auront été accomplis et ceux qui, comme
Wolfowitz, souhaitent voir les États-Unis se lancer dans une grande entreprise de
diffusion de la démocratie. Elles risquent d’autant plus de se manifester que rien
n’indique que le pays soit prêt à financer un engagement coûteux et prolongé alors
même que sa situation économique risque de se révéler plutôt difficile.
Et cela nous conduit au second point, sans doute le plus important. Pour les
États-Unis, c’est une grande banalité, le plus difficile va être de gagner la paix.
Sous cet aspect, le rôle de l’ONU dans la reconstruction, mais aussi la gestion
d’un Irak en transition vers un régime démocratique, va être une question clé qui
va placer la diplomatie américaine face à un dilemme auquel elle ne pourra échapper. D’un côté, en effet, elle ne pourra envisager qu’avec difficulté de remettre à
une organisation internationale dont une partie de ses membres n’hésite pas à
dénoncer l’inefficacité, voire la nocivité, la gestion des retombées d’une guerre
qu’elle aura menée avec ses alliés anglais. De l’autre, à vouloir l’ignorer, elle
prendra le risque (que Colin Powell ne manquera probablement pas de souligner)
de se retrouver isolée : d’abord parce que les États-Unis vont avoir besoin de
l’ONU pour légitimer le produit d’une guerre qui a été conduite hors l’approbation du Conseil de sécurité et éviter d’aggraver un peu plus le danger de déstabilisation que leur intervention a engendré dans la région; ensuite parce qu’il n’est
pas sûr que leur système politique soit à même de supporter le poids d’une opération qui a toutes chances de se révéler longue, difficile et coûteuse; enfin et surtout parce que, pour eux, le moyen le plus sûr, et en tout cas le meilleur marché, de
défendre leurs intérêts est de définir ces derniers d’une façon susceptible de susciter
un large consensus chez leurs partenaires et alliés. C’est là, en effet, une contradiction que la politique des néo-conservateurs a du mal à surmonter. D’un côté,
en effet, la « doctrine Wolfowitz » expliquait que, pour préserver leur primauté et
s’assurer qu’aucune superpuissance rivale n’émergerait, les Américains devraient
convaincre leurs concurrents potentiels qu’ils avaient tout à gagner au maintien de
leur hégémonie, que celle-ci s’exercerait en harmonie avec leurs intérêts, qu’elle
serait pour eux le moyen le moins coûteux de préserver ces derniers. Cette idée a
été reprise dans la National Security Strategy (septembre 2002), qui insiste sur la
coopération entre les grandes puissances en même temps que sur la nécessité pour
les États-Unis de veiller à ce qu’aucun concurrent ne menace leur primauté. D’un
autre côté, la certitude que l’empire est « bienveillant » et la conviction que
l’acuité du danger justifie la « guerre préventive » peuvent conduire les États-Unis
à promouvoir unilatéralement, par la force, leur vision de leur sécurité. Mais à
vouloir se comporter, comme ils en donnent l’impression, à la fois en législateurs
et en policiers du monde (en « Globocop »), ils risquent alors de se trouver de plus
en plus isolés et de trouver, cette fois à juste titre, que l’empire est décidément,
pour leur démocratie, un « fardeau » trop lourd à porter.
[*]
Historien, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, coauteur avec Justin VAÏSSE
de
L’Empire du milieu. Les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Odile
Jacob, Paris, 2001.
[1]
Raymond ARON,
République impériale. Les États-Unis dans le monde : 1945-1972,
Calmann-Lévy, Paris, 1973.
[2]
William H. Seward, ministre des Affaires étrangères, 1861-1869.