Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.2707141410
180 pages

p. 47 à 69
doi: 10.3917/her.110.0047

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N°110 2003/3

2003 Hérodote

La gestion de l’eau à l’épreuve des territoires

Éric Grujard  [*]
Éric GRUJARD, Eau, enjeu de géopolitique local: le cas des Charentes.
En France, gérer l’eau constitue un moyen de contrôle politique sur des territoires. C’est la raison pour laquelle, les collectivités locales (conseils régionaux, conseils généraux, groupements intercommunaux) développent des stratégies singulières pour obtenir cette compétence convoitée, en particulier dans ce contexte de la décentralisation que connaît notre pays. La dimension géopolitique de la gestion de l’eau est notablement accentuée lorsque des projets de réglementation européens (directive-cadre) ou nationaux (loi sur l’eau) s’immiscent dans ces jeux d’acteurs. Les procédures de gestion intégrée de l’eau par bassin versant (SAGE) bouleversent localement les rapports de forces et permettent parfois de reconsidérer des questions de développement local. Cet article présente l’exemple des Charentes.
Éric GRUJARD, Water: a Local Geopolitical Issue.
In France, water management represents a means of political control over regions. That is why local authorities (at a regional, county or inter-municipal level) are developing particular strategies in order to obtain this coveted competence, particularly within the current context of decentralization in France. The geopolitical dimension of water management increases considerably when European or national plans for regulation (framework directives or national legislation) become part of the equation. Integrated water management procedures based on catchment basins (SAGE) disrupt the local balance of power, sometimes making it possible to reconsider issues of local development. This article depicts the situation in the Charentes region.
Alors que le concept de développement durable s’instille peu à peu dans le discours des responsables politiques et autres décideurs, la ressource en eau connaît en France une dégradation continue et de plus en plus préoccupante. À ce constat, il convient d’ajouter que si l’eau est globalement abondante dans notre pays, les conflits d’usages de l’eau se multiplient et concourent à créer des tensions sur des territoires. La gestion dite durable des ressources en eaux est sujette à des convoitises et suscite des rivalités entre acteurs. Le modèle français de l’eau fait référence et d’autres pays nous l’envient au point de s’en inspirer. C’est notamment le cas, avec la directive-cadre communautaire du 23 octobre 2000 qui vise à rendre conforme à des normes européennes la qualité des eaux. Les atermoiements apparents d’une prochaine loi sur l’eau, après les vicissitudes que l’on sait de celle que tenta d’élaborer le gouvernement précédent, n’incitent pas à l’apaisement. Les nouveaux transferts de compétences générés par la deuxième vague de décentralisation auront un impact prévisible sur cette nouvelle politique de l’eau qui se profile car les enjeux géopolitiques sont considérables et ceci à plusieurs échelles de territoires.
 
L’eau, un élément structurant les territoires mais aussi un réseau pour conforter une assise politique : le cas de la Charente-Maritime
 
 
Dans le département de la Charente-Maritime, l’eau et ses usages ont amplement contribué à modeler les territoires. L’eau, facteur économique clé, en particulier pour ces trois secteurs fondamentaux que sont l’agriculture, la conchyliculture et le tourisme, est devenue un enjeu social et politique de premier plan. La diversité des usages de l’eau s’est accrue régulièrement, provoquant des manques accentués par la pollution, le déficit pluviométrique, l’augmentation considérable de la consommation agricole, et générant des conflits le plus souvent exacerbés. Ces problèmes de gestion quantitative et qualitative ne peuvent pas s’expliquer par la seule géographie physique, ils traduisent en fait une diversité d’objectifs.
Gérer l’eau : un acte politique fondateur devenu une prérogative
C’est à André Dulin, personnalité radicale-socialiste qui a marqué de son empreinte ce département [1], que l’on doit la création, en 1952, du Syndicat d’adduction, de distribution d’eau potable et d’assainissement. Il en fut le président et a encouragé le procédé de péréquation, conformément à cette valeur radicale de la « solidarité ». À cette époque, l’augmentation saisonnière de la demande en eau potable, due à l’expansion du tourisme sur le littoral, accentue la nécessité de résoudre les difficultés d’alimentation en eau. La création, par le Conseil général, de ce syndicat intercommunal à l’échelle départementale, capable de réaliser les grands ouvrages d’alimentation en eau potable et d’assurer une mutualisation des charges financières, est un acte historique auquel les responsables politiques de laCharente-Maritime se réfèrent volontiers. Ce syndicat des eaux, que certains décrivent comme une « spécificité charentaise », cumule plusieurs volets : le financement des investissements, la maîtrise d’ouvrages et la régie d’exploitation eau et assainissement. La contribution de cet instrument de gestion et de coopération à l’évolution des liens intercommunaux a été fondamentale dans un contexte où l’arrivée de l’adduction d’eau potable constituait souvent une véritable révolution. L’élaboration des réseaux a ainsi participé à l’émergence de l’intercommunalité. Seules les communes de Saintes, La Rochelle, Rochefort, Jonzac, Surgères, Saint-Jean-d’Angély et Royan sont toujours restées à l’écart du Syndicat des eaux. Les municipalités de ces six villes ont fait le choix de subvenir seules à leurs besoins parce qu’elles en avaient les moyens, mais aussi parce qu’elles pouvaient incarner, surtout pour les plus importantes d’entre elles (La Rochelle, Saintes, Rochefort), des territoires aptes à préserver une certaine indépendance politique vis-à-vis du Conseil général. Ces trois villes restent des lieux de pouvoir pour lesquels l’influence directe du Conseil général apparaît parfaitement insignifiante. La Société d’économie mixte pour le développement de l’Aunis et de la Saintonge (SEMDAS), pilotée par le Conseil général et son président Claude Belot, a joué un rôle considérable pour structurer l’intercommunalité rurale. Mais l’esprit communautaire qui a soufflé sur ce développement des communautés de communes, puis des neuf pays qui partagent aujourd’hui ce département, n’a pas toujours été sous-tendu par d’authentiques projets. Bien souvent, une intercommunalité de simple gestion s’est mise en place, nécessaire pour drainer des financements, mais insuffisante pour fédérer les acteurs locaux. Parmi les trois sénateurs du département, deux sont vice-présidents du Conseil général et le troisième en est le président. La gestion de l’eau continue à être un indéniable moyen d’action et d’emprise politiques, en particulier sur le monde rural. La présidence du Syndicat des eaux de la Charente-Maritime reste tenue par un sénateur et vice-président du Conseil général qui, fait non négligeable, occupait précédemment la fonction de président de l’Union des Marais de la Charente-Maritime (UNIMA), une autre création du sénateur Dulin. L’UNIMA est notoirement reconnue comme le bras armé du Conseil général en matière d’aménagement hydraulique et sa présidence constitue un poste de choix et un gage de moyen de contrôle politique. Au cœur de la moindre question de gestion des eaux dans ce département, cet outil d’aménagement est fréquemment mentionné comme étant « un État dans l’État ».
L’impact politique d’un outil d’aménagement
Le cinquième de la superficie totale de la Charente-Maritime (environ 100 000 hectares) est occupé par des marais côtiers ou des fonds de vallée. Ces espaces ont toujours été l’objet d’aménagement, mais le mauvais état des canaux et des ouvrages à l’issue de la Seconde Guerre mondiale motiva le regroupement des associations syndicales de marais. Dès son origine, l’UNIMA a offert à ses adhérents trois grands types de services : un outil commun de restauration et d’entretien des ouvrages et des canaux par l’intermédiaire d’une régie des travaux; un service technique permettant l’étude et la réalisation d’opérations lourdes de restauration ou d’aménagements; un service administratif et financier afin de trouver les aides, assurer le montage financier des opérations et les missions de maîtrise d’ouvrage.
Dans le cadre de l’aménagement des marais de l’Ouest, le Conseil général réalise dans les années 1960 le barrage de Saint-Savinien sur la Charente et l’UNIMA le canal d’irrigation des marais de Rochefort. L’UNIMA assure dès 1965 l’alimentation des 25 000 hectares de l’ensemble des marais de Rochefort et Marennes. En 1966, l’UNIMA devient un syndicat mixte, ce qui permet d’accueillir les collectivités locales qui sollicitent de plus en plus ses services. En 2003, ce sont plus de deux cents adhérents qui, outre des associations de marais, incluent des communes, des syndicats intercommunaux, le département de la Charente-Maritime, la région Poitou-Charentes, la chambre d’agriculture...
Par-delà l’entretien du réseau et des ouvrages hydrauliques du marais, l’UNIMA se veut la cheville ouvrière de bon nombre d’aménagements (« ou le bras séculier des aménageurs » selon son nouveau directeur). Parmi ces aménagements, il faut citer le drainage des terres de marais par tuyaux enterrés, encouragé par les aides de l’État, de la région et du département. À la suite de conflits répétés, au cours des années 1980, avec les associations de protection de la nature (Ligue pour la protection des oiseaux, Société d’étude et de protection de la nature en Aunis et Saintonge), cette activité, largement développée par l’UNIMA au début des années 1970, cessera définitivement en 1988 avec la signature du protocole agricultureenvironnement de gestion concertée des marais charentais. Dès lors, l’UNIMA se présente comme conseillère auprès du Conseil général et des services de l’État, dans les opérations d’aménagement mais aussi de mise en place des mesures agri-environnementales liées à l’hydraulique sur l’ensemble du territoire charentais. Cependant, comme n’importe quelle entreprise, elle a besoin de faire du chiffre d’affaires et d’équilibrer ses comptes. Or, les financements qui permettent de réaliser de gros chantiers de terrassements, générateurs d’un chiffre d’affaires conséquent, deviennent plus difficiles à obtenir et ces gros chantiers se font plus rares depuis que s’est développée une législation environnementale qui valorise les milieux humides selon des critères inédits. En 1999, son président lançait un appel à ses adhérents : « Faites-nous travailler, et pas seulement pour de la bricole ! » Le Conseil général a pourtant mis en place, il y a une quinzaine d’années, des mesures d’entretien systématique des marais littoraux, qui constituent la source de revenu principale de l’UNIMA, et a généralisé ces mesures d’entretien systématique aux rivières, annoncées en ces termes par le président sénateur : « Ce n’est pas d’eaux stagnantes dont la Charente-Maritime a besoin mais d’eaux vives ! » Des eaux stagnantes, il en est question en d’autres termes lorsque l’établissement d’un vaste programme de réserves d’eau est envisagé par l’exécutif de l’UNIMA à l’échelle du territoire départemental.
Les représentations instrumentalisées par l’UNIMA
Simultanément à cette recherche de grands chantiers, la mise en place de mesures environnementales telles que : Natura 2000, le Schéma de mise en valeur de la mer, les ZNIEFF ou la loi sur l’eau de 1992, et leurs lots de contraintes pour les « aménageurs », ont conduit à une radicalisation de la teneur politique du discours de l’UNIMA exprimé à l’occasion des rapports moraux et d’activité du comité syndical annuel. Ainsi, l’UNIMA entend défendre « une agriculture et une ostréiculture modernes au service de la collectivité » car ces deux activités seraient les seules garantes d’« une existence durable de la ruralité ». Le concept de ruralité semble posséder des contours qui mériteraient d’être définis, si tant est que les orientations de l’agriculture et de l’ostréiculture locales, pour ce que l’on en sait, soient en mesure de faire durer cette ruralité à laquelle il devient pourtant de bon ton de se rattacher, surtout depuis les scores électoraux conséquents du parti Chasse, pêche, nature et tradition réalisés dans ce département [2]. L’idée d’appartenir à un même ensemble, voire une même catégorie, est un autre élément prégnant du discours de l’UNIMA : le marais est un lieu identitaire, auquel on appartient mais qui nous appartient aussi lorsque l’on est un « maraineau ». Ce qui légitimerait que soit systématiquement fustigée la moindre mesure à connotation environnementale comme les SAGE (schéma d’aménagement et de gestion des eaux) ou les CTE (contrats territoriaux d’exploitation), suspectés de dédaigner simultanément la protection des activités économiques et celle des traditions culturelles, car rappelait à son auditoire le nouveau président de l’UNIMA : « Dans la culture de la terre comme de la mer sont nos racines charentaises. » Ce serait donc cette volonté de respect des traditions qui commanderait désormais à l’UNIMA de considérer avec circonspection les mesures de protection de l’environnement et la lecture « tatillonne des textes réglementaires » imposées par la DIREN (Direction régionale de l’environnement) ou la police de l’eau.
Certains maires de petites communes s’abandonnent volontiers à quelques confidences. En effet, si l’UNIMA est considérée comme « utile pour réaliser des grands travaux et pour gérer globalement le marais », par contre, il est souvent regretté que les agriculteurs ne puissent pas dans les faits recourir à des entreprises privées pour curer leurs fossés. Cet état de dépendance est parfois vivement ressenti au point que certains ironisent quant aux démêlés de l’UNIMA avec la DIREN et les associations environnementales. L’idée que des règles contraignantes lui soient désormais imposées amuse, voire suscite quelques sarcasmes de maires pourtant peu proches des thèses environnementalistes. Cette représentation d’un service qui se voudrait public s’apparente parfois à un clientélisme et les communes se sentent souvent dessaisies de leurs capacités d’intervention.
Le barrage de la Trézence : un projet hydraulique et politique protéiforme
Le projet d’un barrage sur la Trézence [3] est volontiers considéré comme un véritable serpent de mer du département. Imaginé dès les années 1970 par Stéphane Bonduel, sénateur-maire (MRG) de Tonnay-Boutonne, c’est François Blaizot, président du Conseil général jusqu’en 1994, qui en sera le plus ardent défenseur et cherchera à en porter la paternité. Supposé dynamiser un espace rural en difficulté [4], ce barrage fera rapidement partie des projets majeurs du Conseil général de la Charente-Maritime pour résoudre ses problèmes d’eau. Au fil des années, l’évolution de ce dossier connaîtra pourtant des fluctuations. Des temps forts à la fin des années 1980, avec le bouclage technique, le choix du site et le début des acquisitions foncières. La retenue était alors censée voir le jour en 1992. Cependant, au grand dam de ses promoteurs, et contrairement à la construction du pont de l’île de Ré, les entraves légales transformèrent l’entreprise en une véritable course d’obstacles et ce projet resta longtemps empêché dans ses étapes réglementaires. Le Conseil général dut revoir sa copie, s’efforcer de l’argumenter et intégrer certaines conditions environnementales.
Dès 1987, dans un contexte de conflits d’usage (entre producteurs de peuplier et maïsiculteurs) et d’étiages particulièrement sévères sur la Boutonne, l’association des irriguants de Saintonge Est (ADISE [5]) réclame la création de réserves et notamment le barrage de la Trézence. Les maires du canton regrettent d’être tenus à l’écart du débat sur l’éventuelle création d’une vaste réserve hydraulique dans le marais de Saint-Loup (commune qui doit céder l’essentiel de l’emprise foncière), le projet porte alors sur cent quarante millions de mètres cubes. Pour son remplissage, le débit insuffisant de la Trézence doit être complété par des pompages à l’aval dans la Boutonne. Ce véritable lac serait susceptible de permettre l’irrigation de 10% des surfaces cultivées du département tout en offrant de nouvelles possibilités au tourisme et aux loisirs nautiques. Fin 1987, le projet atteint son apogée : il s’agit de créer une retenue d’eau de cent quarante-cinq millions de mètres cubes pour irriguer 30 000 hectares. François Blaizot qui, de 1959 à 1963, a été directeur de la Compagnie nationale d’aménagement de la région de Bas-Rhône et du Languedoc a gardé un goût certain pour les grands aménagements hydrauliques.
Il faut attendre avril 1989 pour que soient publiés les résultats de l’étude d’impact du futur barrage : deux hameaux doivent disparaître sous les eaux et une vingtaine de familles verront leurs maisons submergées dans la cuvette. Deux partenaires vont assister le département qui se verra confier la maîtrise d’ouvrage : la DDAF (Direction départementale de l’agriculture et des forêts) et la SAFER (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural). Cette dernière, financée par le Conseil général, rachète sans plus attendre les terres libres aux environs de la cuvette afin de les revendre aux agriculteurs expropriés, le département se contentant d’acquérir le fond de la cuvette. Les habitants concernés tentent de s’organiser contre ce projet, mais le souvenir de la construction du pont de l’île deRé qu’aucune procédure judiciaire n’avait pu stopper incite peu à peu au fatalisme.
En septembre 1990, l’étude d’impact, outre des réserves sérieuses quant aux risques d’eutrophisation des eaux et à la destruction d’un milieu bocager retenu dans un premier inventaire pour être classé en ZNIEFF, note l’indétermination du projet. Simultanément, des associations environnementales élaborent à leur tour leur stratégie et annoncent dans la presse locale que « ce barrage est une aberration technique et économique, on a pris la décision de le construire et désormais on cherche à le justifier par n’importe quel moyen ». En pleine enquête publique, une plaquette explicative est éditée par le Conseil général qui décrit les atouts du nouveau projet : ce barrage doit avoir une capacité double des trois autres réservoirs de la région réunis, soit soixante-cinq millions de mètres cubes, elle devrait permettre d’irriguer 40000 hectares supplémentaires de cultures, pour 45000 hectares à la même époque dans ce département. Il s’agit de réalimenter en eau douce l’estuaire de la Charente pour le maintien des activités conchylicoles du bassin de Marennes-Oléron, soutenir les étiages de la Boutonne et développer les périmètres d’irrigation. Ce projet, présenté comme un facteur de développement touristique, ferait également de la retenue de la Trézence « la plus grande zone d’accueil del’avifaune migratrice spécialement aménagée et protégée en site terrestre de la Charente-Maritime ». Le préfet ne signera pas la déclaration d’utilité publique, le ministère de l’Environnement [6] bloquera la procédure pour des raisons administrative et écologique. Ce dossier sera finalement soumis au Conseil d’État qui en novembre 1991 rendra un avis défavorable.
Malgré cet échec, le Conseil général continue à acquérir les terrains nécessaires par l’entremise de la SEMDAS et de la SAFER. Un nouveau préfet est nommé qui se déclare prêt à éclairer de ses conseils les élus pour faire avancer le projet de retenue sur la Trézence. Claude Belot, conseiller général et maire UDF de Jonzac, succède à François Blaizot à la présidence du Conseil général. Nouveau contexte, nouveau dossier, nouvelle étude d’impact, et le 12 juin 1997 les élus du Conseil général affichent par un vote à l’unanimité leur détermination à mener à bien un projet revu et corrigé. Cette fois, la capacité du barrage sera de quarante-sept millions et demi de mètres cubes stockés et trente-neuf millions de mètres cubes utiles parmi lesquels douze millions de mètres cubes seront réservés au soutien de l’étiage de la Boutonne, trois millions de mètres cubes à l’irrigation des terres hautes (pour moins d’une vingtaine d’exploitations sur cinq cents hectares) en compensation des terrains perdus pour les agriculteurs du secteur. Tout le reste, vingt-quatre millions et demi de mètres cubes, doit aller à la sauvegarde des frayères du bassin de Marennes-Oléron [7]. La retenue de la Trézence est déclarée « solution naturelle pour le développement durable » du département. Pourtant, l’enquête publique dévoilera une certaine forme de supercherie dans cette nouvelle opération. À Saint-Savinien, à l’amont de la confluence de la Boutonne et dela Charente, le débit objectif d’étiage doit être divisé par deux afin de permettre aux irriguants charentais de prélever davantage d’eau [8] moyennant une redevance qui financerait les coûts de fonctionnement de l’ouvrage. Ainsi, ce qu’apporterait le barrage d’un côté serait apparemment supprimé de l’autre, ce qui permet de s’interroger sur ces apports d’eau très hypothétiques jusqu’aux zones ostréicoles. L’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), pourtant très favorable à la création de réserves en eau douce pour préserver le développement du naissain des huîtres l’été, se montre très dubitative lorsqu’elle apprend cette diminution de moitié du DOE (débit objectif d’étiage). Il est écrit dans le dossier qu’en cas d’année sèche le périmètre d’irrigation serait conforté non pas sur la part Boutonne mais sur celle de... l’ostréiculture, « faut-il en déduire qu’en année sèche les ostréiculteurs n’ont pas besoin d’eau douce ?» ironisent les commissaires enquêteurs.
Le glissement politique du projet Trézence
En mai 2000, le préfet annonce que le dossier du barrage de la Trézence sera adressé à nouveau au Conseil d’État, mais compte tenu des délais réglementaires la déclaration d’utilité publique et d’intérêt général devait être rendue au plus tard le 31 janvier 2001 sous peine d’annulation pure et simple du projet. Dès lors, la politisation du projet change d’échelle. Depuis 1997 et l’arrivée de Dominique Voynet au ministère de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire, les Verts locaux pouvaient subitement offrir à leurs alliés un appui de choix dans ce combat. Jean Glavany, ministre de l’Agriculture, défend lui ce projet alors que se répand le bruit que le dossier Trézence serait bloqué sous le coude de la ministre Verte qui ainsi « jouerait la montre ». L’ensemble des conseillers généraux de la Charente-Maritime écrivent collectivement à Lionel Jospin afin qu’il débloque lasituation. Les élus locaux socialistes, pourtant non unanimes sur ce dossier, et plus ou moins proches du site du projet Trézence, interviennent personnellement auprès du Premier ministre. Le 29 janvier 2001, les services du Premier ministre se saisissent du dossier gelé et le jour suivant le Conseil d’État lors d’une commission sur l’intérieur (qui se déclara pourtant incompétente) décréta la déclaration d’utilité publique et d’intérêt général tant attendue. La semaine suivante, la presse locale pouvait titrer : « Le barrage de la Trézence sans retenue, le Premier ministre donne son feu vert. » Pourtant, au printemps 2003, la situation reste toujours incertaine car ce gymkhana juridique suit son cours. Ce dossier demeure à la fois sous la menace juridique du tribunal administratif de Bordeaux où l’arrêté de construction est en appel et surtout sous celle d’un ultime recours auprès du Conseil d’État après cette déclaration d’utilité publique signée en catastrophe, mais encore le projet est suspendu à l’élaboration du SAGE Boutonne, soumis lui-même à l’établissement d’un plan de gestion d’étiage de la Boutonne, sous-bassin de la Charente.
La diversité des approches et des idées énoncées par les acteurs confirme la pierre d’achoppement fondamentale du projet Trézence dans sa dernière mouture : ses multiples objectifs (irrigation du maïs, création d’un lac artificiel pour le développement du tourisme, réserve d’eau douce pour favoriser l’éclosion du naissain) apparaissent inconciliables. La gestion collective d’une telle réserve en eau semble apparemment bien éloignée des us et coutumes des habitants de cet espace : trop d’usagers aux besoins contradictoires sont concernés. Les incertitudes du projet ont indéniablement contribué à affaiblir sa portée politique. Si désormais les élus des communes riveraines souhaitent dans l’ensemble qu’il aboutisse, leurs attentes discordent étonnamment. Les irriguants eux-mêmes sont davantage demandeurs de réserves individuelles (dites de substitution) sur leurs propres terres et désormais ne s’approprient guère ce projet qu’ils considèrent comme davantage « celui du Conseil général ». Au fil des tentatives d’habillage, trop de maladresses se seront accumulées dans sa conduite qui pourraient obérer lourdement son issue. Alors que dans ce nouvel élan de décentralisation que connaît notre pays la gestion de l’eau serait une compétence acquise par les départements français, force est de constater dans l’étude de ce cas l’incapacité d’un pouvoir politique local à résoudre une situation de crise structurelle autour de la question du partage de l’eau dans un département, qui se veut pourtant un pôle de pouvoir puissant et structurant. Mais les conditions d’une véritable gestion intégrée peu-vent-elles être réunies sur un territoire quel qu’il soit dès lors que les logiques de conservation de position de pouvoir prévalent sur toute autre considération ?
 
La directive-cadre européenne sur l’eau : de nouveaux concepts qui induisent de nouveaux enjeux politiques
 
 
De nouveaux concepts qui perturbent la géopolitique locale...
Le 23 octobre 2000, la politique communautaire s’est dotée d’une nouvelle loi qui témoigne d’une approche globale de la gestion de l’eau. Celle-ci imposerait une amélioration des normes qualitatives françaises. La première inquiétude suscitée par ce texte concerne l’obligation de résultats imposée sur ces objectifs de qualité des eaux à atteindre d’ici l’horizon 2015. Il pourrait s’agir d’une véritable rupture avec les pratiques en vigueur de la politique européenne qui jusqu’à présent conduisaient essentiellement à développer des moyens, quitte à instaurer parfois des « usines à gaz » dévoreuses de financements (comme la directive nitrate). Avec cette directive-cadre, de nouveaux concepts apparaissent qui éveillent des interrogations voire des appréhensions auprès des acteurs de la gestion de l’eau. Au sein des Agences de l’eau françaises, certains comités de bassin en appellent d’ores et déjà « à la concertation avec l’ensemble des partenaires » et ne manquent pas d’insister sur l’« ampleur du challenge à relever », ce qui est l’occasion au passage de souligner la nécessité d’« une participation active des citoyens » et d’envisager de faire encore un peu plus de démocratie participative, très en vogue en ces temps de nouvelle gouvernance. Parmi ces concepts, les notions de « masse d’eau » et de « bon état écologique » à atteindre pourraient aisément s’avérer source de controverse. En effet, la définition de ces « masses d’eau » pose d’emblée la question de l’inadéquation entre les découpages administratifs et ceux imposés par les dynamiques hydrologique et hydrogéologique : les territoires des agences de bassin sont découpés selon le tracé des cantons et ne correspondent donc pas aux bassins hydrographiques. Les eaux souterraines et les eaux côtières ne se rattachent pas forcément aux futurs districts hydrographiques imposés par la directive-cadre car ces catégories de « masse d’eau » ne connaissent pas les délimitations administratives. Des concertations interbassins seront inévitables afin de considérer les limites hydrologiques pertinentes.
La prise en compte de l’« artificialisation » des masses d’eau laisse penser qu’un tronçon de rivière « artificialisé » ou « fortement modifié » se verrait appliquer des objectifs de qualité ou de quantité distinctes. Par ailleurs, ce que l’hydrogéologue nomme un aquifère pourrait ne pas correspondre exactement à une masse d’eau souterraine. Il est donc permis d’envisager un foisonnement de ces masses d’eau ainsi définies. Cette situation pourrait générer simultanément la multiplication d’acteurs aux revendications contradictoires ou complexes à concilier. L’apparition de ces perturbations potentielles d’une géopolitique de l’eau serait d’autant stimulée que ce « bon état écologique » à atteindre correspondrait dans certains cas à des normes extraordinairement contraignantes puisqu’il s’agirait de rejoindre, pour les eaux superficielles, l’objectif ambitieux qui coïncide à la couleur verte des cartes de qualité de l’eau. Des rapports de forces politiques se trouveront vraisemblablement modifiés par cette intrusion législative. La question de l’évaluation de la qualité des masses d’eau souterraine apparaît quant à elle très problématique également puisque de nombreux polluants ou leurs métabolites nécessitent des temps très longs pour atteindre les aquifères en fonction de leurs natures et, par conséquent, des périodes non moins importantes lorsqu’il s’agit d’envisager leur reconquête qualitative. La notion nouvelle de bassin d’alimentation pour la reconquête qualitative des eaux souterraines est primordiale afin de mobiliser et responsabiliser les acteurs. Simultanément, nombreuses sont les villes et leurs communautés d’agglomérations (Rennes, Poitiers...) qui sont déjà confrontées à la nécessité de préserver leurs ressources en eaux destinées à l’alimentation en eau potable. Cette exigence de préservation de la ressource qui se dégrade rapidement se heurte dans certains cas (périmètre de protection des captages, acquisition foncière, zonages) au maintien des activités économiques et crée souvent des conflits entre des territoires, en particulier ceux de l’urbain vis-à-vis de ceux du rural.
L’analyse économique demeure l’un des aspects phares de la directive-cadre au point que celle-ci devrait déterminer finalement les actions engagées dans la préservation ou la reconquête de la qualité de la ressource en eau. Il est probable que sur ce volet se jouera précisément l’essentiel des négociations à venir entre des acteurs dont les intérêts divergent. Parmi les différents aspects de ce volet économique, le principe de récupération des coûts et notamment des coûts environnementaux pourrait avoir une incidence considérable sur le moindre projet d’aménagement hydraulique. Les impacts des pollutions et des prélèvements apparaîtraient avec une visibilité accrue sur les différents usages de l’eau, ravivant ainsi l’application du principe pollueur-payeur auquel on sait combien certains lobbies résistent et s’efforcent, forts de leurs soutiens politiques, d’échapper. À ce titre, la transposition en droit français de cette directive-cadre suscite d’ores et déjà une grande vigilance des associations environnementales. En effet, la ministre de l’Écologie et du Développement durable a manifesté en maintes occasions son souci d’élaborer une « grande loi sur l’eau », grande car « consensuelle », exprimant d’emblée un positionnement politique qui pourrait laisser pressentir l’ampleur des reculs à venir, voire du statu quo qui pourrait émerger. Ce projet de loi présenté le 10 avril 2003 indique que « les coûts liés à l’usage de l’eau doivent être récupérés sur les utilisateurs en tenant compte des conséquences sociales, environnementales et économiques, ainsi que des conditions géographiques et climatiques ». La prolifération des reports et des dérogations d’objectifs, justifiés par des analyses « coûts-bénéfices », sera certainement impressionnante si une autorité compétente et indépendante politiquement (le préfet coordonnateur de bassin ?) n’encadre pas ces suites prévisibles, au point qu’il est à craindre que ces nouveaux concepts ne se révèlent finalement bien peu novateurs.
... mais renforcent l’organisation politique de la gestion de l’eau
L’échelle géographique pertinente pour la mise en œuvre des actions à mener ne va pas de soi. De nombreuses entités territoriales (régions, départements, structures intercommunales) revendiquent cette compétence de la gestion de l’eau selon des enjeux qui se déclinent en autant de situations locales spécifiques. Le contexte très politisé de la décentralisation aiguise derechef des appétits : gérer l’eau demeure une prérogative hautement géopolitique qui exacerbe les rivalités de pouvoir mais aussi ravive des représentations qui s’affrontent implicitement. Si la participation du public est rendue obligatoire par la directive-cadre, il est probable que la situation déjà décentralisée de la gestion de l’eau à la française ne modifiera pas vraiment les rapports de forces en présence. Si l’on se penche sur l’organisation de ces parlements locaux de l’eau que sont les comités de bassin, il est tentant de se poser la question de leur représentativité. Sous cette organisation à l’apparence hautement démocratique et toujours affirmée d’un modèle de gestion participative qui s’appuie sur le rôle des usagers, au plus près du local ou du terrain, dans les faits s’exerce un véritable encadrement politique. L’emprise de certains élus est prépondérante, confirmée en particulier par la présence des sénateurs aux plus hautes responsabilités, mais aussi celle des conseillers généraux le plus souvent installés à des postes clés (au sein des comités de bassin notamment). Dans les conseils d’administration des Agences de l’eau, ces mêmes élus sont sous l’influence directe de différents lobbies (industriel, agricole, compagnies des eaux...). C’est ce modèle décentralisé de la gestion de l’eau par grands bassins hydrographiques (au nombre de six) qui se renforce d’ores et déjà dans le cadre de la mise en place la directive-cadre communautaire sur l’eau. Si l’on peut se féliciter de cette situation, eu égard à la confusion et à la discorde qui régnaient antérieurement, des recherches en sociologie [Nathalie Lewis, 2001] ont pourtant mis l’accent sur ce système de gestion de l’eau par bassin qui « ne permet pas localement une gestion environnementale ou intégrée de la ressource » et qui finalement ne serait « pas radicalement différent ».
Au sein des agences de l’eau, des commissions géographiques par sous-bassin versant sont mises en place et se mobilisent afin de relancer la démocratie participative et la consultation des usagers (associations, agriculteurs, industriels...). Ces commissions sont le plus souvent présidées par des élus de Conseils généraux, réaffirmant une volonté de contrôle. Cette gestion de l’eau au plus près du local se concrétise pourtant, depuis la loi sur l’eau de 1992, par l’élaboration de SAGE (schéma d’aménagement et de gestion des eaux) que la directive-cadre encourage à poursuivre. Alors que ces SAGE se voulaient jusqu’à présent d’initiative locale, le projet de loi qui s’esquisse pourrait entériner leur mainmise par les départements, ils feraient ainsi partie de ces « nouveaux domaines décentralisables qui devraient concerner le rôle des collectivités territoriales dans l’observation et la surveillance du milieu et des usages, la planification territoriale ». Dans de nombreux départements français, le développement des SAGE n’est pas toujours vu d’un très bon œil, le pire en la matière étant ceux dont la structure porteuse est un pays. On se souvient, à l’automne 2002, de l’insistance des sénateurs (très liés aux Conseils généraux) auprès du Premier ministre Raffarin afin qu’il mette un frein au développement des pays (considérés pourtant par de nombreux acteurs comme le nec plus ultra en matière de développement local). La concomitance entre projets de développement local et les nécessités de solutionner des questions déterminantes de gestion de l’eau se prête avec évidence à cet enchevêtrement et n’altère en rien les principes du développement durable si chers désormais à nos élites politiques. Les SAGE sont élaborés par des CLE (commissions locales de l’eau), supposées indépendantes politiquement malgré leur manque d’autonomie financière. La méthode participative lorsqu’elle réussit à susciter l’appropriation du processus par les usagers de l’eau permet de développer une véritable responsabilisation de ceux-ci. Cette méthode porte ses fruits même (et surtout ?) dans des contextes initialement très conflictuels. Il faut cependant constater que l’engagement non équivoque des élus locaux dans une telle entreprise est essentiel. À ce titre, l’expérience révèle que les structures intercommunales ou leurs groupements apparaissent comme les plus efficients pour mener des actions d’aménagement et de gestion des eaux sur leurs territoires.
Régions ou départements ?: une revendication stratégique
Dans le bassin Adour-Garonne, un programme d’intervention de l’Agence de l’eau « plus territorial » a été réclamé par le président du comité de bassin, Jean-François Poncet [9], qui devrait entraîner, selon lui, « à la lumière des objectifs de la directive-cadre communautaire, une restructuration du partenariat des instances de bassin (comité de bassin et agence de l’eau) avec les EPTB (établissement public territorial de bassin) autour d’objectifs départementaux mieux établis ». Cette conception dite « plus territoriale » traduit la volonté des Conseils généraux de renforcer le rôle de ces établissements publics qui émanent d’eux. L’Association française des EPTB s’est organisée en lobby (particulièrement actif dans le bassin Adour-Garonne), et revendique qu’à chaque commission géographique existante ou à créer corresponde un EPTB. Les EPTB, contrairement aux commissions locales de l’eau (CLE), qu’ils viseraient à supplanter, sont autonomes financièrement mais certainement pas indépendants politiquement. La montée en puissance des départements est donc ici clairement invoquée et apparaît comme l’un des enjeux majeurs de cette décentralisation. À l’instar de l’une des huit commissions géographiques du bassin Adour-Garonne, celle du fleuve Charente, présidée par le maire et conseiller général de Tonnay-Boutonne, est susceptible de recevoir le projet de barrage sur la Trézence. Une implication politique qui paraît donc loin d’être fortuite. Il est permis de s’interroger aussi lorsque les EPTB sont considérés, sans distinction, comme « des acteurs expérimentés, qui se seraient montrés aptes à organiser une gestion cohérente des ressources en eau à l’échelle des principaux sous-bassins et à favoriser la mise en œuvre de SDAGE ». La réalité mériterait une appréciation plus nuancée. Lorsque l’on connaît, par exemple, la faiblesse des actions significatives réalisées par cet EPTB qu’est l’« Institution interdépartementale pour l’aménagement du fleuve Charente », qui achoppe depuis longtemps sur la réalisation politiquement épineuse d’un plan de gestion des étiages de la Boutonne, sous-bassin de la Charente. Certains EPTB sont des coquilles vides, ou parfois des vitrines politiques. Ce penchant « territorialisé » de la gestion de l’eau est l’expression d’un souci politique permanent attisé par l’émergence de procédure de gestion participative incluant localement les usagers : le Cercle français de l’eau, présidé par l’influent sénateur UMP Jacques Oudin, en septembre 2000, à l’issue d’une étude destinée à « relancer la politique des SAGE », préconisait, outre l’existence préalable d’un EPTB, « de réduire au maximum les délais de réalisation d’un SAGE afin de permettre celui-ci au cours d’un mandat électoral » ! Il n’est pas assuré que le temps électoral et celui du processus de la concertation coïncident. Ces deux échelles de temps ne peuvent que difficilement correspondre, sauf à vouloir privilégier une logique politique très hypothétique. Le SAGE est un outil réglementaire qui bouleverse inévitablement des habitudes de gouvernement et touche à des intérêts locaux.
Certains élus régionaux, et pas des moindres, ne sont pas restés inertes quant à cette revendication de la gestion de l’eau sur leur territoire. Jean-Pierre Raffarin lui-même, alors président de la région Poitou-Charentes, avait été à l’initiative marquante d’Assises régionales de l’eau et son souci d’une gestion régionale de l’eau apparaissait alors beaucoup plus évident qu’aujourd’hui. La région Bretagne est candidate à une expérimentation de la décentralisation dans le domaine de l’eau. Les arguments avancés par Josselin de Rohan, président UMP du Conseil régional, sont d’ordre géographique quand il souligne l’homogénéité hydrographique au sein du bassin Loire-Bretagne, mais aussi d’ordres sociétal et politique quand il rappelle la dégradation désastreuse dont souffre l’image de la Bretagne et l’inévitable implication du Conseil régional pour restaurer ce déficit terriblement dommageable. La condamnation, en mai 2003, du syndicat des eaux de Trégor par la cour d’appel de Rennes pour la mauvaise qualité de son service indique combien cette question demeure sensible. On peut se demander néanmoins si la Bretagne nécessite des normes qualitatives et quantitatives spécifiques pour ses eaux qui la distingueraient à ce point du reste du bassin Loire-Bretagne. Une référence régionaliste implicite peut aussi motiver l’argumentation ou justifier politiquement ce particularisme qui possède toujours un certain retentissement en Bretagne. De nombreuses actions très médiatisées ont été mises en place : Bretagne eau pure, programme de maîtrise des pollutions agricoles (PMPOA), mais, semble-t-il, les résultats très contrastés, et ceci malgré les efforts de communication importants déployés, requièrent vraisemblablement des ajustements. Il demeure néanmoins que ce schéma régional de gestion des eaux (SRAGE), qui est imaginé, permettrait de coordonner un peu mieux les moyens financiers qui apparaissent aujourd’hui d’une extraordinaire complexité.
 
La gestion intégrée de l’eau : un révélateur de la capacité d’une société locale à prendre en compte un besoin de démocratie et à établir des règles d’équité
 
 
Le SAGE, une aubaine pour repenser la solidarité territoriale...
Le concept de gestion intégrée de l’eau, par une démarche participative, définit l’équilibre entre les différentes fonctions du milieu et les usages de l’eau, mais envisage aussi la recherche des actions à mettre en œuvre pour atteindre, puis maintenir cet équilibre. Il dispose avec le SAGE d’un outil d’application locale privilégié. Le SAGE est supposé permettre de dépasser la vision à court terme des aménagements, de sorte que politique d’aménagement du territoire et dynamique des processus naturels soient prises en compte. Le rôle régulateur de la commission locale de l’eau (CLE), réunissant les représentants des collectivités locales, de l’État, des usagers et des associations, est déterminant pour la réussite de cette tentative de concertation et de négociation entre tous les acteurs concernés. L’expérience montre que sans l’appropriation du processus par les usagers, il ne peut y avoir cette mobilisation collective nécessaire à l’entreprise. Le contexte de l’émergence d’un SAGE et en particulier l’éventuelle situation de crise ou de conflit n’est pas sans incidence, et à ce titre la volonté politique d’acteurs clés est essentielle.
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BD CarThAgE, INSEE, Recensement général de la population, 1999.
Cependant, si l’élaboration d’un SAGE présente une occasion extraordinaire pour repenser le maillage de territoires qui le plus souvent s’ignorent voire s’opposent, la notion de bassin versant est importante pour construire des solidarités que ce soit entre l’amont et l’aval ou bien entre plusieurs sous-bassins. Mais celle-ci peut s’avérer parfois incomplète ou inopérante pour réaliser un véritable projet de territoire autour cette question.
L’exemple du SAGE Rance, Frémur, Baie de Baussais, dans la partie bretonne de l’agence Loire-Bretagne, révèle un cadre géopolitique singulier. La Rance est un fleuve côtier dont le cours longe quasiment une limite entre deux départements : les Côtes-d’Armor où elle prend sa source à Collinée et l’Ille-et-Vilaine qui accueille son estuaire jusqu’à Saint-Malo. Le périmètre du SAGE qui couvre 1330 km2 et coïncide en partie avec le territoire du pays de Dinan est très marqué par des liens de coopération intercommunautaire qui prévalent largement sur la dimension interdépartementale apparente. Le maître d’ouvrage, en toute pertinence, est donc une structure intercommunale : le conseil de développement du pays de Dinan. La CLE est présidée par le maire de Saint-Samson-sur-Rance et ancien sénateur socialiste René Régnault, dont les convictions affichées dénotent assez puisqu’il est à la fois un fervent défenseur, en matière de décentralisation, d’une organisation territoriale par pays, et en matière de gestion de l’eau, d’une protection renforcée des milieux naturels. D’emblée, il s’est attaché à intégrer les principes de la nouvelle directive-cadre européenne sur l’eau en tirant vers le haut les exigences de restauration qualitative de la ressource en eau. Ses chevaux de bataille sont le développement économique et l’aménagement du territoire et, à ce titre, il se revendique d’« une approche spécifique : celle du développement durable ». Parmi d’autres (restaurer la fonction biologique des cours d’eau, redévelopper les usages des eaux littorales...), la question de la préservation de la ressource en eau potable est celle qui a motivé l’émergence de ce SAGE déclaré prioritaire par le SDAGE de l’agence de l’eau Loire-Bretagne qui s’est assurée vouloir « gagner la bataille de l’eau potable ». Le volume des échanges d’eau potable du bassin versant de la Rance est devenu l’un des enjeux majeurs de ce SAGE, au point de cristalliser ce souci d’« équité territoriale ». L’agglomération rennaise, située en dehors de ce bassin versant, importe près du tiers de sa consommation en eau potable grâce à une prise d’eau installée sur la retenue de Rophémel sur la Rance. La Ville de Rennes a engagé une politique très médiatisée sur « la protection à la source » de son eau potable. Investie dans des actions d’acquisitions foncières pour protéger les captages qu’elle exploite, elle s’affiche volontiers pionnière en la matière. Alors qu’elle vient d’investir beaucoup d’argent pour augmenter jusqu’à huit millions de mètres cubes par an ses prélèvements sur la Rance, le SAGE Rance prévoit lui de diminuer d’un million de mètres cubes cette exportation annuelle de la ressource afin de maintenir en période estivale un débit minimum biologique (DMB) de 100 l/s à l’aval du barrage de Rophémel (sur la Rance), nécessaire à la reconquête biologique des cours d’eau (en accord avec la directive-cadre européenne), et particulièrement au maintien de la truite fario (espèce cible) à tous ses stades de développement dans la Rance. L’exportation vers Rennes, métropole régionale extérieure au bassin, de sept millions de mètres cubes d’eau potable par an correspond à 50% de la production en eau potable du bassin de la Rance. Cette attractivité régionale tant de la population que des réserves en eau potable exaspère certains acteurs au point qu’ils soient tentés de formuler la situation en ces termes : « C’est notre population qu’on nous pompe ! » Alors, le thème de la « solidarité territoriale » est revendiqué comme un rappel à l’ordre auprès des élus concernés, et des contreparties en terme d’aménagement territorial sont demandées. C’est ainsi que l’implantation d’une plate-forme multimodale à Caulnes, commune des Côtes-d’Armor, dans le pays Dinan, ferait partie des possibilités évoquées pour rééquilibrer de façon opportune ce que l’on peut considérer comme l’une des zones de déclin démographique de cet espace.
... ou pour conforter les verrouillages politiques
La réalisation du SAGE Boutonne dans le département de la Charente-Maritime est un exemple manifeste de ce qu’une départementalisation de la gestion de l’eau pourrait reproduire tant un véritable dévoiement des principes de la gestion intégrée s’est accompli dans ce territoire. L’UNIMA avait dans les années 1980 des projets de barrages-réservoirs sur la Boutonne entre Coivert et Saint-Jean-d’Angély, afin de répondre à une demande d’un syndicat d’irriguants, l’ADISE, qui réclamait une action du département pour pallier les risques avérés de sécheresse sur ce bassin versant. Le syndicat mixte de la Boutonne (SYMBO) à vocation de bureau d’études fut donc créé en 1990. Les projets de l’UNIMA allaient bon train jusqu’à l’arrivée de la loi sur l’eau de 1992 qui imposa la réalisation d’une étude d’impact. En 1995, l’UNIMA se sentit contrainte à la nécessité d’un volet environnemental pour son projet et fit appel à un bureau d’études, Rivière-Environnement, afin de rechercher des mesures compensatoires. Cependant cette étude préconisa en guise de conclusion l’élaboration d’un SAGE sur l’ensemble du bassin de la Boutonne. En février 1996, le département et les syndicats des Deux-Sèvres rejoignirent le SYMBO qui fut désigné comme maître d’ouvrage du projet d’élaboration de ce SAGE. Mais il s’avéra rapidement que l’UNIMA avait pris une véritable ascendance sur cette entreprise. Tout d’abord en assurant le secrétariat du SYMBO : en effet, les courriers furent le plus souvent rédigés par l’UNIMA avant d’être signés par le président du SYMBO. En réalisant ensuite un véritable travail de sape, consistant à remettre systématiquement en question cette démarche engagée, dénonçant en particulier son aspect « usine à gaz » dans la presse locale ou dans les réunions professionnelles. Les agriculteurs du bassin ne se sont donc jamais approprié le SAGE Boutonne, dans un contexte politique local d’implication très limitée des élus qui le plus souvent ne sont pas rompus à la pratique participative ni même à une grande coopération communautaire. Enfin, après de nombreuses vicissitudes, un document très édulcoré (car ne reprenant pas l’essentiel des travaux réalisés dans les différentes commissions thématiques) a finalement été approuvé, en mars 2003, dans un climat apparent de lassitude, par les membres de la CLE dont certaines associations, ne se sentant plus écoutées, avaient préféré démissionner peu de temps auparavant. Étonnamment, ce document final suscite de nombreuses incertitudes quant aux préconisations de débits à respecter sur la rivière. Lorsque des conflits d’usages doivent être résolus par la procédure d’un SAGE, la moindre des attentes consiste à s’entendre sur la quantité d’eau minimale qu’il convient de laisser s’écouler tant pour la satisfaction des usages que pour assurer le bon fonctionnement du milieu aquatique. Or, les valeurs de DOE (débit objectif d’étiage) restent à fixer par le PGE (plan de gestion des étiages) du fleuve Charente. Ces valeurs seront inévitablement réduites afin de coïncider, comme par enchantement, avec les projets politiques en attente sur cet espace. Certains acteurs (UNIMA, DDAF) ont joué de concert pour que la production finale de ce document reste d’une portée limitée et accède essentiellement au désir des associations d’irriguants de réaliser de nouveaux ouvrages hydrauliques (barrage de la Trézence, réserves d’eau...) supposés assurer un développement durable de la maïsiculture dans la vallée de la Boutonne. Le questionnement qui s’est développé dans la société locale quant au caractère durable des orientations agricoles prises, sur leur capacité à ménager les équilibres fins des territoires et plus généralement leur pertinence sociale, financière et économique, sera resté sans résonance et les conflits d’usages ne seront pas résolus.
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BD CarThAgE, Clé Rance Frémur Baie de Beaussais, Claritas.
graphique
Périmètre du SAGE Dol
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BD CarThAgE, Clé Rance Frémur Baie de Beaussais.
graphique
Chef-lieu de région
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Cartographes Associés, 1998.
table 30
Pompage en rivière (marais) La LégèreLa Légère10
IMGIMGPompage en rivière (marais) La LégèreLa Légère10IMGIMF
BD CarThAgE; calcul des sous-bassins versants réalisés par l’IAAT.
Au-delà de cette rivalité de territoires pour recueillir la compétence de la gestion de l’eau, deux représentations apparemment aux enjeux contradictoires s’opposent : protéger préventivement la ressource en eau, s’efforcer de la considérer comme un patrimoine commun et développer une véritable maîtrise de l’explosion de ses besoins, ou bien s’orienter vers des mesures définitivement curatives, développer des process toujours plus coûteux pour la traiter au fil des usages requis et prendre acte de sa marchandisation. Le débat qui n’est pas dénué d’idéologie et de passions dépasse les simples clivages politiques traditionnels. Il s’agit surtout de connaître les tenants et les aboutissants de ce choix qui s’impose afin de s’entendre collectivement sur la nature du coût que le citoyen-usager sera prêt à payer, non seulement financièrement, mais aussi en termes de dégradation des milieux, de menace pour la santé publique et du point de vue des équilibres démocratiques dans notre pays. Alors qu’une volonté de renforcer le verrouillage politique de la gestion de l’eau en France pointe de façon manifeste comme une réplique perceptible à l’apparition de la directive-cadre communautaire sur l’eau, un tel dilemme ne devrait pas se laisser emporter par les seules lois du marché ou d’une quelconque main invisible, mais devrait rester du ressort régalien de l’État. Cette prérogative n’apparaît pas inconciliable avec les principes d’une gestion concertée par bassin versant. Une responsabilité collective reste à inventer qui transcenderait les représentations et les intérêts sectoriels.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  LEWIS Nathalie, La Gestion intégrée de l’eau en France, thèse de doctorat de sociologie, université d’Orléans, 2001.
 
NOTES
 
[*] Géographe, Institut français de géopolitique, université Paris-VIII.
[1] André Dulin a été maire d’Aigrefeuille, président du Conseil général, sénateur, et ministre sous la IVe République. Il aurait contribué à favoriser, dans ses débuts, la carrière politique de Michel Crépeau, autre figure radicale du département.
[2] Le score départemental de CPNT aux élections présidentielles de 2002 s’est élevé à 9,23%, quand le vote écologiste (Mamère et Lepage réunis) atteint 6,96%.
[3] La Trézence est un affluent de la Boutonne (la confluence se situe à Tonnay-Boutonne), elle-même affluent de la Charente.
[4] La zone concernée par ce projet ne bénéficie pas de l’attraction du littoral et n’est pas touchée par la périurbanisation.
[5] Cette association fut présidée par l’un des cofondateurs de la Coordination rurale, un syndicat agricole connu pour ses prises de position très à droite.
[6] Brice Lalonde est alors ministre de l’Environnement dans un gouvernement de gauche.
[7] Cette retenue doit comporter un plan d’eau amont de 220 ha, à niveau fixe, stockant 6 millions de m3 et un plan d’eau aval de 627 ha, à niveau variable stockant 41,5 millions de m3.
[8] Le DOE (c’est-à-dire la valeur au-dessus de laquelle sont assurés la coexistence de tous les usages et le bon fonctionnement du milieu aquatique) préconisé par le SDAGE est de 12 m3/s et le projet en prévoit 6 m3/s.
[9] Jean-François Poncet est sénateur UMP et président du Conseil général du département du Lot-et-Garonne, une zone de maïsiculture importante.
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