Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.2707141879
162 pages

p. 41 à 56
doi: 10.3917/her.111.0041

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N°111 2003/4

2003 Hérodote

Les espaces de la guerre en Afrique de l’Ouest

Michel Galy  [*]
La guerre ouest-africaine qui court depuis 1989 à travers les frontières est rarement analysée comme un « système de conflits » en interdépendance, dont il importe de déterminer les structures. Sous-tendues par un jeu de l’ethnicité – alliances et rivalités – typiquement segmentaire, ces guérillas luttent pourtant pour la conquête du pouvoir central, souvent trusté par des castes prédatrices qui relèguent les populations périphériques au rôle de citoyens de seconde zone.
La méconnaissance occidentale de ces logiques explique aussi partiellement la prolongation des conflits, si ce n’est d’étonnantes illusions médiatiques, comme la survalorisation de la rébellion ivoirienne, ou, à l’opposé, la diabolisation du Ruf sierra-léonais.
À l’inverse, une connaissance en profondeur des sociétés locales – comme celle du « système de gouvernementalité Poro », ou les logiques de l’autochtonie – peut expliquer aussi bien les formes de la guerre que les nouveaux espaces sociaux de la gouvernance mondiale, comme les camps de réfugiés ou les projets du « sur-État » international.
The war in Western Africa, spreading through the borders since 1989, is rarely analyzed as an interdependent system of conflicts of which it would be necessary to define the structures. Underlain by a segmental game of ethnicity, alliances and rivalries, the guerrilla warfare fight for central power and are often dominated by predatory castes excluding populations as second zone citizens.
On one hand, the western ignorance on these matters poorly explains the lengthening of the conflicts, besides from astonishing illusions of the media like the overrated Ivorian rebellion, or on the contrary the demonization of the RUF in Sierra Leone.
On the other hand, a deep knowledge of local societies such as the “Poro governmentality system”, or the concept of autochthony, can very well explain the aspects of the war and the new social territories of the worldwide governance, like refugees’ camps or projects of international “Over- State”.
Un arc de crise : depuis 1989, à partir d’un foyer de désordre, foyer entropique en quelque sorte, à la frontière ivoiro-libérienne, s’est développé un conflit qui touche quelque six pays, concerne en fait toute l’Afrique de l’Ouest, implique les ex-puissances coloniales, et attire l’intervention des États-Unis. Loin des thèses réductrices expliquant la « déstabilisation » par la volonté de puissance du président du Liberia, Charles Taylor, par un clan comploteur – le Burkina Faso, la Libye – ou par de puissants réseaux comme la « Françafrique »…, l’analyse voudrait décrypter les enjeux de l’ethnicité en termes de spatialité, marquer les mouvances des groupes, enfin réfléchir à l’autonomisation partielle des mécanismes guerriers.
 
Foyer et frontières
 
 
Une relecture africaine des théories de la guérilla
« Foco » : la théorie du foyer révolutionnaire guévariste comprend bien une dimension spatiale, fondamentale au début de la guérilla, évidemment liée en partie aux caractéristiques de l’État latino-américain – et de ses sociétés. Mais, pourtant, le côté « périphérique » des foyers de départ est très comparable, dans l’acception que donne l’anthropologie américaniste aux « régions de refuge » : excentrées certes, au relief spécifique – marais, montagnes, forêts, zones isolées… ; comprenant aussi des ethnies minoritaires, dans des lieux où l’autorité de l’État est la plus faible – quand il n’y prend pas un visage uniquement prédateur.
Pour Debray [1967], les conditions favorables à un foco, une base guérillero, sont entre autres : « un défaut des moyens de communication dans l’arrière-pays » et « la présence de frontières communes avec un pays ami ». Mais le développement du foco africain a ceci de spécifique qu’identité, frontières, réfugiés sont articulés aux actions armées sur un mode plus ethniciste qu’idéologique ; et pourtant différent des conflits anciens en ce sens qu’un groupe armé minoritaire instrumentalise ces facteurs pour la conquête du pouvoir central – et souvent dans une prédation alternée, sans que pour autant la dimension de lutte sociale et de revendication égalitaire soit absente chez les acteurs de la rébellion.
Le foco en question se trouve souvent des deux côtés de la frontière, ou plutôt instrumentalise une des faiblesses principales des États africains (à laquelle la charte de l’OUA est si attachée, par impossibilité de remettre en chantier le puzzle colonial), à savoir le caractère transfrontalier de bien des ethnies éloignées des capitales. Pour paraphraser des analyses célèbres, l’État de la postcolonie porte en lui la guerre, et même les facteurs de sa reproduction élargie… À l’inverse, ces frontières artificielles s’établissent par-dessus des alliances matrimoniales (cf. le « seu », alliance lignagère entre Dans ivoiriens et Gyo libériens – une même ethnie), des pactes d’alliances ; bref des « sociétés fortes contre des États faibles », comme dirait B. Badie [1992]. Ces structures sous-jacentes sont prêtes pour toutes les solidarités et tous les échanges, du commerce à la violence. Le « double » du foco est son indispensable base arrière, dans le pays voisin où les parents de même ethnie ont un devoir d’assistance aux guérilleros, et bientôt des bénéfices conséquents. D’autant que suivant de près l’évolution du monde de l’humanitaire, la guérilla s’appuie sur le complexe réseau des agences des Nations unies (HCR, PAM…) et des ONG : les camps deviennent des bases de repli, des lieux de soin pour les combattants, parfois de racket de l’aide alimentaire pour les combattants de l’autre côté de la frontière ; c’est le cas en Guinée, pour le Lurd (Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie), avec l’accord tacite de l’État guinéen.
C’est donc qu’il y a paradoxalement un « effet frontière » plus instrumentalisé comme différentiel entre zones de combats et d’assistance, que reconnu comme délimitation et obstacle ; différentiel aussi de longue durée, en partie linguistique et organisationnel : français et anglais ont marqué en un siècle différemment les Gyo et les Dan, comme langage de l’État, mais aussi comme mode de gouvernance. Les usages de la frontière peuvent être complexes et violents ; aux frontières de la Sierra Leone, les ONG jouent au chat et à la souris avec le Lurd : ce dernier, quand il apprend la nouvelle de distribution de riz dans les villages proches du Liberia, n’hésite pas à mener des « raids for food » pour nourrir ses soldats.
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Mosaïques, ligues : figures des conflits
 
 
Comme nous l’avons explicité ailleurs [Galy, 1998], le « langage de la guerre » comporte une double articulation : la première, la plus importante comme cause profonde de la guerre nomade d’Afrique de l’Ouest – et la plus déniée par les acteurs gouvernementaux et internationaux –, oppose la capitale et son hinterland ; et si cette dualité purement spatiale devient politique (État vs périphéries insoumises), elle reflète surtout la différence de peuplement (élites allogènes vs « natives »).
Opposition d’ailleurs de grande ampleur en Afrique, si l’on se réfère aux élites métissées d’Angola et du Mozambique, ou aux « grandes familles » du Bénin ; et plus encore si l’on replace ce métissage dominateur dans cette « assimilation réciproque des élites », où, à juste titre, J.-F. Bayart [1989] voit une des caractéristiques de la gouvernance postcoloniale. En Sierra Leone les « crios », qui ont réussi à imposer leur pidjin à tout le pays, au Liberia les « congos », descendants mélangés d’esclaves afro-américains venus dès le xixe siècle fonder une réplique utopique des États-Unis, permettent de fonder sur un féroce « black colonialism », alternant esclavagisme, répressions sanglantes et exclusions multiples, la domination de minuscules élites (5 % pour les congos de Monrovia) sur les « indigènes » de l’intérieur. Après une domination sans partage de plus de 150 ans, les révoltes actuelles – coup d’État de Samuel Doe en 1980, révolte paysanne du RUF en 1991 – ne sont, au-delà des anecdotes, atrocités et trafics, que le prix à payer pour un rééquilibrage des pouvoirs et des territoires.
Pas plus que ce dualisme inégal, il n’est « politiquement correct » de relever que les guerres actuelles se greffent sur de complexes mosaïques de conflits et d’alliances interethniques ; l’un ne va pas sans l’autre, ce que les stéréotypes primaires du « tribalisme » si prisés des médias – ou ceux guère plus élaborés du révisionnisme – oublient trop souvent : ces mosaïques conflictuelles, très évolutives autour de pôles constants, constituent en fait une segmentarité élargie, du local aux relations internationales.
Effectivement des stratégies de dénégation, de contournement, de « bagatellisation », diraient les psychanalystes, sont observables chez les acteurs locaux, mais surtout chez les intervenants extérieurs. Il est ainsi frappant que les organisations internationales (ONU, mais aussi CEDEAO, pays du fleuve Mano…), les ONG (Greenpeace, Amnesty…) fassent l’impasse sur les déterminismes internes des conflits pour insister sur les facteurs en interrelation avec les pays occidentaux, comme si ces derniers étaient plus maîtrisables, mais surtout plus compréhensibles. Ainsi la thèse du complot et du réseau passe-t-elle de la condamnation de Taylor à celle d’expatriés affairistes ou de représentants des diasporas, en particulier libanaise ; surtout les clefs seraient, pour ces logiques externes, à chercher paradoxalement dans le commerce : au choix diamants, bois, caoutchouc, minerai de fer, etc. ; ou dans une responsabilité diabolisée d’États « sauvages » ou d’acteurs tout-puissants trafiquants des biens rares eux-mêmes bientôt stigmatisés, quasiment fauteurs de guerre (« diamants du sang »…).
D’une part, on rencontre cette tendance souvent inconsciente à ramener l’inquiétante étrangeté des sociétés africaines à du connu, rassurant et quantifiable. Mais le rappel des conditions des « massacres extrêmes » au Liberia, au Congo ou au Rwanda démontrent à l’inverse qu’il ne faut pas un grand capital pour mener à bien exterminations et génocides : des machettes suffisent. Les explications par l’échange prennent souvent l’effet pour la cause, et si les matières premières sont bien des enjeux des factions, elles ne résument en rien les causes de la guerre. Pour comprendre ces complexes « mosaïques guerrières », il faut en effet revenir à l’héritage des conflits précoloniaux, replacé (comme toute la problématique de l’ethnicité) dans la perspective de la conquête de l’hégémonie nationale et surtout combiné aux « pôles ethnico-régionaux » où, d’après Jean Gallais [1982], on peut voir les structures de base du politique et de l’État. Nous avons proposé ailleurs une relecture foucaldienne des disciplines de l’État africain, de fait « à double référent » [Galy, 2000] (tourné vers l’ethnicité et mimétisant un système partitaire), qui illégitime lui-même le registre interne pour ne reconnaître que le jeu politique à l’occidentale. Les éléments précités du « système mondial » renforcent cette forclusion.
Des acteurs locaux, seul le professeur Amos Sawyer [2000], éphémère président du Liberia, a proposé d’accomplir ce « détour » vers les causes endogènes pour mieux comprendre le conflit : mais à l’inverse son impuissance, puis sa démission, faute de forces militaires, prouvent qu’au-delà de ces logiques de nouvelles formes guerrières sont apparues ultérieurement. Sawyer replace en historien les violences du comté de Nimba (fief gyo de Charles Taylor) dans la longue durée : notamment celle des oppositions depuis plusieurs siècles entre Gyo et Krahn (ethnie d’origine de l’ex-président Samuel Doe) doublée en Côte-d’Ivoire de celle entre Dan (ou Yacouba) et Wé (ou Guérés). Ces guerres précoloniales perpétuelles sont régulées par des rituels, des paix temporaires, et forment un fond segmentaire dans cette zone « sans-État ».
D’autres figures géopolitiques sont discernables, recomposant l’ethnicité pendant la conquête coloniale et l’apparition de l’État à l’occidentale. Nous avons particulièrement mis en évidence, sur la côte ivoirienne, le duopole Avikam/Dida : les premiers, se revendiquant de la tradition akan, prenant des femmes dotées en pays dida, relevant du monde krou, très segmentaire ; ces micropolarités, à base anthropologique et à échelle réduite, se regroupent en un gradient côte vs intérieur, qui voit au début du xxe siècle émerger les sociétés lagunaires comme prélevant une rente spatiale sur tout échange entre les Occidentaux et les peuples méconnus de l’hinterland.
Les ligues contemporaines réorganisent autrement les mosaïques locales, souvent contre des ennemis communs : semblables aux « leffs » berbères émergeant aussi des conflits segmentaires pour se redéfinir devant des pouvoirs militaires d’envergure, elles se présentent souvent comme des alliances et oppositions duelles. Dans le cas du Liberia, par exemple, deux ligues se forment autour des pôles gyo d’un côté (alliés entre autres aux Mano et indirectement aux Lorma du comté de Lofa), et les Krahn de l’autre, alliés aux Madigos. Qu’un pôle disparaisse ou soit neutralisé, les ligues néo-segmentaires se réorganisent très vite : depuis la victoire Lurd à Monrovia et le départ de Taylor, se dessine déjà l’antagonisme Lurd vs Model (Mouvement pour la démocratie au Libéria), et à travers lui la rivalité Madigos vs Krahns pour la conquête du pouvoir d’État.
 
Mouvances et déterritorialisations
 
 
La période contemporaine se traduit en effet par une remise en mouvement des individus et des groupes (ethnies, communautés), un temps fixés et délimités par la cristallisation des identités de l’époque coloniale. Le changement le plus invisible des observateurs est sans doute la concentration des populations dans les capitales en période postconflit, amplifiant les tendances passées à l’exode et à l’urbanisation. En Sierra Leone par exemple, l’autorité britannique a tenté, à travers les récentes élections de Paramount Chiefs, de reconstituer un cadre de pouvoir local fort, alors que l’essentiel des déplacés et une fraction importante de la jeunesse se concentrent à Freetown. Mais ne faut-il pas dire, devant les flux permanents de biens et de personnes entre la brousse et les capitales, que communautés villageoises et ethnies se retrouvent en bipôles, ce que traduit une floraison d’associations regroupant les ressortissants ?
Une mouvance intimement liée aux conflits actuels pourrait s’analyser comme celle des « migrations dioula » ou « malinké », qui, si elle prend des caractères différents selon les pays, peut s’analyser comme celle d’une diaspora au cœur des conflits [Stephen, 2001]. L’histoire des migrations en Afrique de l’Ouest montre bien ce lent cheminement des commerçants nordistes, porteurs de l’islam, vers les espaces côtiers, un temps arrêtés par le « mur de la forêt », à l’époque coloniale. L’étude binaire, pour la Côte-d’Ivoire, des deux blocs ethniques en apparence antagonistes, bété et baoulé, migrants de leurs fiefs pour conquérir l’État, a nettement fait sous-estimer le « bloc dioula », en tous sens cantonné aux marges par les observateurs, alors même que, toutes ethnies nordistes confondues, il formait près de 50 % de la population d’Abidjan. Si on ne se limite pas au problème dioula ivoirien – ni au RDR, ni aux ambitions de M. Ouattara –, mais si on replace le problème en termes de relations internationales, on ne peut qu’être frappé par l’aptitude de ce groupe à des déterritorialisations multiples, dont l’expression archétypale serait la diaspora mondiale des Moodu-Moodu mourides du Sénégal, étudiée par Malick Ndyaye [1998]. Mais, pour en revenir aux Mandingues et Dioula, Amos Sawyer a bien marqué pour le Liberia leur externalité par rapport aux fiefs ethniques, leur attitude dominatrice et asymétrique (toujours preneurs, jamais donneurs de femmes), organisant l’échange inégal (des biens et de la violence) au profit de l’État. Ce qui se vérifia à leurs dépens quand ils servirent de supplétifs aux crimes de guerre de la soldatesque de S. Doe dans le comté de Nimba, et furent pourchassés à leur tour par les partisans de Taylor. Et qui fait douter de la capacité actuelle du Lurd de conserver le pouvoir central sans que les « natives » se rebellent à leur tour.
Le stade ultime de la déterritorialisation a pu s’observer en Sierra Leone, lorsque de minorités guerrières s’affrontant en ligues, on passe au déracinement de communautés entières : on peut parler alors de « sociétés en guerre », l’entropie croissante provoquant une segmentarité de groupes armés de plus en plus autonomes, ravageant le territoire de flux et reflux successifs, le pillage pur et simple succédant aux justifications idéologiques, avec le seul souci de s’assurer la capitale et les zones diamantifères, le cœur du pouvoir.
 
L’illusion cartographique
 
 
De nouvelles frontières, non étatiques, apparaissent, que s’épuisent à cartographier militaires, agences, ONG, ou médias. Or, ici plus qu’ailleurs, le territoire des groupes, mouvant et fluctuant, est bien loin de ces cartographies, ce qui n’empêche pas d’étonnants effets de signifiant. Pragmatiquement, de toutes les cartes du conflit, en particulier dans le milieu des « développeurs », manque toujours celle d’origine, sur l’ethnicité des groupes ; calquées sur celle de l’État, les cartes d’usage s’arrêtent inéluctablement aux frontières, avec des conséquences dramatiques. Vivant littéralement dans un autre monde, celui de l’État et du système mondial, les développeurs ne peuvent qu’agir selon une biopolitique aveugle : gérer les corps souffrants (privés d’identité), les flux comme autant de trans-humances (c’est-à-dire points de passage, parcage, alimentation, etc.), sans pouvoir anticiper ni d’ailleurs comprendre ce qui se joue comme rapports sociaux ethniques, conflictuels dans les camps.
Pourtant la géographie joue ce jeu de surveillance globale, dans une sorte de panopticon global où après Foucault [1975] et Agamben [2002] on peut voir le sens majeur du politique de notre temps, entre pouvoir, science et technique. C’est ainsi qu’en France, avec l’aide de programmes militaires, des géographes ont pu développer la science de la surveillance et de l’interprétation des flux de réfugiés et des « dégradations à l’environnement » (sic : il y aurait beaucoup à développer sur cette curieuse écologie des groupes et des milieux…) à partir… d’images satellitaires [1] ! La débauche de technologie telle que SIG, Internet, GMS et tout ce qui touche à la « révolution informatique » est à placer en regard de ces résultats douteux : de l’affirmation occidentale de domination en regard d’un dénuement des réfugiés ou peut-être de ce que Deverreux analysait comme défense réactive et pseudo-méthode devant l’angoisse des situations et de l’altérité. N’oublions pas que les représentations de l’ethnicité ne sont pas seules objet de déni et de forclusion : un siècle de recherches en sciences humaines est ignoré ou renvoyé au passé. Pour donner un exemple, responsables d’agences des Nations unies, de projets bilatéraux ou des ONG, de la presse écrite ou des radios françaises ignorent (et parfois s’en glorifient…) les références majeures telles que les ouvrages de Paul Richards sur la Sierra Leone [Richards, 1996].
À l’inverse, il faudrait revenir aux thèses de J. Goody [1977] sur l’illusion graphique pour bien comprendre les effets des cartographies des rébellions et ceux de l’invention de leurs sigles. Pratiquement toute la presse occidentale a littéralement construit la « rébellion ivoirienne » dans des prophéties autoréalisatrices partant de la croyance naïve au réalisme des signifiants. Rappelons par exemple qu’à la suite du coup d’État manqué du 17 septembre 2002, appuyé en sous-main par le Burkina Faso et peut-être des éléments du RDR (ce qui est encore en débat, dans la méconnaissance des instigateurs et financiers ivoiriens et étrangers du « coup »), les putschistes de Bouaké se sont baptisés MPCI (Mouvement patriotique de Côté-d’Ivoire), avec plus tard une direction militaire et un secrétaire général.
Or, quelque six mois plus tard, les « forces nouvelles » désormais ralliées ont reconnu qu’il s’agissait d’un habillage a posteriori d’un mouvement non structuré, et que, de manière savoureuse, deux « organisations » sans plus de contenu furent imaginées dans l’Ouest ivoirien (Mpigo et Mjp), dont le premier mouvement – le MPCI – se débarrassa en liquidant son pseudo-leader (du nom de guerre de Doe, mais en fait Baoulé) dès qu’il devint gênant. Mais, pour le système médiatique, « le mot c’est la chose » et les « mouvements » se sont vus dotés de caractères stéréotypés symétriques (« les rebelles qui sourient », soit le MPCI… vs « ceux qui coupent bras et jambes » ou le RUF de Sierra Leone), et peu importent les massacres du Nord ou l’épuration ethnique de Bouaké, non plus qu’en Sierra Leone les motivations politiques du RUF (Front révolutionnaire unifié) ou les atrocités du clan gouvernemental, et surtout de territoires bien délimités.
Mais signifiants et cartographie ont aussi des conséquences dans le réel : d’une part J. Berque [1953] a bien montré que pour les systèmes segmentaires le « nom de la tribu » joue le rôle d’un « emblème onomastique », signifiant majeur autour duquel se constitue l’identité – et à partir des sigles virtuels la rébellion ivoirienne trouva à la fois un ancrage ethnique et sociétal, ainsi qu’une reconnaissance internationale (cf. le « pseudo-Doe » invité aux accords de Marcoussis !), grâce à l’écho parfois intéressé des médias, des ONG et des agences internationales.
Ces « effets de signifiants » fonctionnent dans tous les sens, avec une tendance dérisoire (si ce n’est orwellienne, quand la réalité est en fait l’inverse du nom) à constituer un « nom-programme », rencontrant d’ailleurs des pratiques linguistiques communautaires, tels le Lurd, rébellion madigo appuyée par la Guinée et les États-Unis… ou le « Model », réexportation ivoirienne (à base guéré-krahn) des groupes guerriers libériens. Le raccourci entre signifiant et signifié se retrouve aussi dans les noms de guerre, et bien des épisodes politiques sont d’abord des « speech acts », dans l’exacte mesure où la sorcellerie et ses graphismes sont militairement efficaces car socialement partagés. La « crainte de la trace », des effets pervers de l’inscription dans un cadre étatique se retrouvent par contre dans les projets fonciers, dont on a pu montrer qu’ils avaient « mis le feu à la poudrière ivoirienne ».
 
Gouvernementalité et bouleversements guerriers
 
 
Le conflit, plus que le changement social, confirme les théories dynamiques de Balandier : révélateur de tensions latentes dans la situation de départ, il sert d’analyseur des môles de résistance et des mutations locales, révèle les potentialités des groupes, et parfois rétablit certains équilibres sociaux ethniques : au-delà des massacres et des souffrances, la guerre agit paradoxalement comme régulation. Il n’est pas sûr pourtant que les conflits africains de ce type remplissent ce rôle – sauf à les considérer comme G. Prunier comme des réorganisations postcoloniales de durée séculaire, vers des formes autochtones de l’État. Pour lors, le caractère entropique domine, passant de conflits limités à de vastes coalitions qui s’augmentent de parrains régionaux (Burkina, Libye) et d’acteurs transcontinentaux (France, Angleterre, États-Unis…), prenant un caractère de crise étendue des relations internationales. Pour autant, l’intervention répressive des acteurs occidentaux et de leurs supplétifs africains rétablit les déséquilibres, les castes dominantes, et les États prédateurs, provoquant inéluctablement le retour des violences désormais tentées de s’en prendre aux diasporas commerçantes (syro-libanaises) et aux Occidentaux eux-mêmes.
En se fondant sur l’exemple des communautés de Sierra Leone et en analysant leur gouvernementalité, on s’aperçoit de surprenants agencements politiques et spatiaux entre État, ethnies et villages – la plupart du temps ignorés par le système de « sur-État » mondial qui domine les sociétés postconflits. Pour la société mendé du district de Kailahun, aux frontières de la Sierra Leone, de la Guinée et du Liberia, elle peut être représentée comme profondément clivée, voire, par bien des aspects, schizoïde : le rapport occulte au secret, à la violence et à la force explique que bien des « développeurs », se plaçant sur le plan rationnel, aboutissent à de gros contre-sens.
Spécialiste de la société mendé, M. Ferme [2001] expose le lien entre un héritage de violence et la culture du secret. Le « monde visible » doit rester à l’écart, pour les étrangers, du « fond du problème », de l’« intérieur des choses ». Toute une culture se trouve donc à l’opposé de la « transparence » prônée de l’extérieur pour le politique (élections) ou l’économique (projets de développement) – ce qui peut s’exemplifier par les tractations autour des Paramount Chiefs ou les rivalités de classe d’âge envers les actions des ONG. Ferme constate une dialectique entre un passé violent et guerrier avec ce rôle du secret, de la suspicion, du cryptage, explosant à nouveau pendant le conflit récent, et actuellement encore en voie de reconstruction. La « généalogie du secret » touche en premier lieu les sociétés initiatiques, mais concerne tous les autres niveaux de la vie sociale depuis le politique jusqu’à la parenté. Sur le premier point, Ferme représente l’aboutissement herméneutique d’un siècle d’interrogations politico-anthropologiques fascinées par le secret initiatique du Poro (Sandé pour les femmes).
L’ouvrage classique – et de nombreux articles de – K. L. Little [1951] constituent une récapitulation assez descriptive et fonctionnaliste du Poro et des autres institutions clés. Soucieux d’indirect rule, les administrateurs sentaient bien des résistances ouvertes ou plus dissimulées aux « chefs » officiels : le Poro concerne non seulement la Sierra Leone mais aussi le Liberia, des parties de la Guinée, le nord de la Côte-d’Ivoire.
Loin d’être limité, comme on le croit trop vite, à un rituel initiatique (passage à l’âge d’homme), le Poro est un processus qui, comme le disaient nos interlocuteurs de Kailahun, vise à « mettre les hommes sous le joug de la Loi ». Loi coutumière et loi communautaire, bien sûr, contre la loi nationale (plutôt ignorée que refusée) mais aussi loi des aînés et contrôle de la violence – et c’est là tout le problème. Processus donc et éducation totale de formation d’une personne culturellement normalisée, qui canalise en un sens toute la violence sociétale. Dès le xvie siècle, les voyageurs mentionnent les « maisons des hommes » et les observateurs remarquent que dans les sociétés segmentaires comme celles de l’aire mandingue (sans pouvoir centralisé ni royaume), c’est en un sens la principale institution de gouvernement, au cœur du pouvoir mendé.
Quelles sont les relations du Poro au politique et au militaire ? En décryptant les méprises du Poro – ou les occultations – successives qui ont pu être commises sur ce système social, on s’aperçoit qu’on peut parler d’un véritable « système de gouvernementalité Poro ». Sur le plan politique, le Poro se définit d’abord par une stratification interne, où les jeunes sont dominés par les aînés, les « maîtres du Poro ». Le « principe de séniorité » est combiné à des « cercles » liés à des lignages et des postes héréditaires (grades, chefferies). Mais analyser le Poro comme uniquement politique est un contresens : les prêtres (culte des masques-ancêtres) sont aussi des devins-guérisseurs, les chefs servent de juges. Rapportée à chaque communauté, la chefferie est en fait partagée : prêtrise, grade le plus élevé, chefferie à proprement parler de chaque « loge » ou « chapitre » (terminologie anglo-saxonne inspirée des sociétés maçonniques). Marques corporelles, termes de cérémonie correspondent à chaque fonction.
Dès le début du xixe siècle, les observateurs occidentaux se sont passionnés pour savoir si ce mystère d’organisation sociale si évidemment segmentaire avait aussi un « pouvoir suprême », un « grand maître » assisté d’un « conseil ». Il semble que chez les Sierra-Léonais un tel système à plusieurs réseaux se soit progressivement cristallisé. Dans l’entre-deux-guerres, des auteurs comme Migeod [1926] ont évoqué cette institution chez les Mendé, mais Harley [1950] pencherait pour un « réseau » plus informel qu’un « conseil », de plus influencé par les « familles » prestigieuses (Liberia). On peut retenir différentes formes de concentration du pouvoir « Poro » selon les lieux et les ethnies : ces mouvements de cristallisation et de délitement s’observent aujourd’hui, où, après le conflit et la distinction des groupes locaux, le système Poro est en pleine reconstruction. Dans une optique constructiviste, il s’agirait plus d’un système politique en devenir, en construction permanente : « Le travail de ces sociétés est sans doute incessant » [Butt-Thomson, 1929]. Ni plus ni moins démocratique, mais sur des bases absolument différentes si ce n’est antagonistes : secret, grades, hiérarchies…
Le « système Poro » joue aussi un rôle dans la guerre : il faut noter que ces « chefs » ou « maîtres » du Poro tiennent plus du « chef sans pouvoir » clastrien que de l’autocrate. De manière interne, le Poro limite les conflits, par peur des vengeances et des jugements rituels. Le pouvoir serait par ailleurs divisé : maître des gens (« chef de village »)/maître du Poro (« maître de guerre »). Pour Little, « le contrôle politique est réparti entre les deux institutions », chefferie et Poro. Au cours de la « communautarisation » mendé, selon Little, la transformation des villages en lieux fortifiés est concomitante avec la formation de compagnies de guerriers, ou warboys. Les « chefs guerriers » commandent les jeunes gens dans un processus élargi de reproduction de la guerre. Les « hégémonies » ou « confédérations » se donnent provisoirement des « chefs supérieurs » qui tendent à s’autonomiser du Poro – mais qui la plupart du temps restent « sous contrôle ».
La colonisation anglaise tenta de reprendre ce système de gouvernementalité (indirect rule) en l’intégrant : processus courant d’institutionnalisation. La colonisation a figé les chefferies ou chiefdoms dans un cadre territorial fermé ; méconnaissant les fluctuations entre chefferie et maîtrise Poro, elle a tenté d’instrumentaliser la première comme relais de l’État. Souvent le protectorat reconnut en fait les lignages et « chefs secondaires ». D’un côté la guerre, d’un autre l’alliance sont inaccessibles aux « nouveaux chefs » coloniaux. Au-dessus des paramount chiefs sont nommées des « royautés » correspondant à des cités comme Panguma, Mungheri. De plus, une sorte de « bureaucratie » de la chefferie se développe jusqu’à nos jours, caricaturant les mœurs politiques anglo-saxonnes : speaker (envoyé et porte-parole du chef), « sous-chef » par section rurale ou urbaine, chef de ville ou de village. En dehors des fonctions administratives, les différentes chefferies ont des rôles de justice et de conciliation. Plus qu’un système emboîté de chefferies, la colonisation anglaise n’a-t-elle pas reproduit – ou inventé – une sorte de féodalité africanisée « à l’anglaise » ?
Totalement ignoré dans la reconstruction, ce système de gouvernementalité se reconstitue très rapidement après la guerre, conserve ses logiques spatiales et politiques, entrant inévitablement en conflit avec la gouvernance néo-coloniale britannique et le « développement » à l’occidentale.
 
L’espace des camps et ses logiques sociales
 
 
On pourrait croire que, coupée de son espace communautaire, dans les camps, la population sierra-léonaise se réorganise selon des schémas nouveaux : ce sont bien les présupposés du HCR et des ONG, mais la prégnance culturelle reste très forte, et les rapports sociaux suivent les mêmes idéologiques. C’est d’ailleurs l’objection majeure aux thèses d’Agamben : si les camps sont bien la marque récente d’une gouvernementalité mondiale, il n’en demeure pas moins que d’obstinées logiques autochtones s’emploient à les subvertir en une forme mixte de gouvernementalité, en quelque sorte néo-coutumière.
Histoires de (dé)territorialisation et de nomadisme généralisé : travailler sur cette zone et ses mouvances, c’est se départir d’abord de ce que l’on a pu appeler l’« évidence cartographique », étatique. Celle d’une séparation claire, matérialisée par une ligne frontière entre ces trois États-nations : Liberia, Guinée, Sierra Leone. Il s’agit au contraire de cartographier les processus d’échanges, de mouvements, puis de migrations. Sans oublier toutefois qu’il y a un « effet-frontière », renforcé par des appareils d’État, des représentations (lois, images du pouvoir, etc.), des pratiques ; effet surdéterminé par l’action des agences des Nations unies, telles que le HCR, qui sans cesse « crée de la frontière » : isolant les « réfugiés », les transportant loin de la ligne de séparation (par exemple à Kaïlahun, vers les camps de Kenema).
Ces « migrants malgré eux » [Lassailly-Jacob, 2001] concernent en particulier l’Afrique, qui a le triste privilège de connaître le taux de réfugiés le plus important : plus de 8 millions en Afrique pour 23 millions dans le monde. Pour le continent africain (1998), on peut estimer qu’il existe un lien étroit entre les zones conflictuelles et ces migrants : Corne et Afrique de l’Est, aire congolaise, région ouest-africaine. Ainsi que l’analyse Lassailly-Jacob, pour la zone considérée, les flux de « réfugiés statutaires » (HCR) sont inclus dans ceux des « réfugiés clandestins » – réfugiés dans les villages et « déplacés internes ». C’est que, dans cette zone-carrefour, les migrations de guerre suivent des lignes de force socio-anthropologiques : liens de parenté entre mêmes groupes ethniques et linguistiques, tels les Kissi représentés dans les trois pays ; liens d’alliances politique et d’amitié, transfrontaliers ; liens commerciaux et d’échanges ; allers et retours selon les phases du conflit, prestations d’hospitalité selon le modèle du don et du contre-don.
Cela ne concerne pas tous « les pays de la rivière Mano » (interprétation étatiste ou « réaliste » – et qui de plus n’inclut pas la Côte-d’Ivoire), non plus uniquement les liens étatiques internes, mais une « zone d’influence de la guerre », celle où s’activent des appareils comme le HCR, où des ONG identiques se trouvent de chaque côté des frontières (par exemple ici ACF, MSF, Enfants réfugiés du monde, pour les françaises).
Contrairement à bien des idées reçues dans le monde humanitaire, même atomisée la société locale se reconstitue rapidement dans les camps et, en retour, dans les villages – mais non sans ambiguïtés. Ces constantes donnent les lignes de force, de résistance, des structures mendé et kono, en particulier. Le phénomène social principal constaté est celui de la règle du primat de l’autochtone – décliné dans les camps en prime au premier arrivant. J. F. Bayart [2001] va jusqu’à voir dans ce rapport anthropologique le couple de base de tout support politique. Cela joue tout d’abord dans l’implantation : l’expérience des Sierra-Léonais dans les camps de Guinée se passe par « vagues » [Van Damme, 2001], et le gouvernement de Conakry cherche à les maintenir loin de la capitale dans la zone forestière. Dès 1991, l’Ulimo prend le contrôle des réfugiés qui, autour de Gueckedou, dépassent en nombre les Kissi autochtones. L’implantation se fait très différemment selon l’origine ethnique : les Kissi de manière autonome chez leurs alliés de même ethnie ; les Mendé et Gbandé en « auto-installation guidée » en zones rurales, puis en camps.
Après 1992 (1992-1995), les réfugiés avaient été des « déplacés » en Sierra Leone, beaucoup plus précaires que les premiers : déjà établis, ceux-ci se comportent en « premiers arrivants », voire « maîtres des camps ». Quant aux autochtones, ils considèrent la zone comme « saturée » et font plutôt un mauvais accueil. Les deux catégories considèrent les nouveaux réfugiés comme « concurrents » à l’aide et tendent à les subordonner. Aussi le HCR tend à séparer les deux « vagues » dans des camps différents ; dans les camps « mixtes », ne restent que les derniers arrivants : les premiers touchent l’aide alimentaire et tendent à travailler ailleurs.
Cet exemple – et la situation symétrique des Sierra-Léonais rapatriés et des réfugiés libériens dans les deux districts considérés – montrent le complexe jeu de découpage sociétal ou de territorialisation, traitement qu’ignore le HCR devant ces flux – et ce qu’en font les populations. Selon C. Coulter [2001], des « néo-catégories » ethniques et sociales se mettent en place dans les camps et les villages. La « fabrique du refuge » semble mixer les catégories anthropologiques des communautés déracinées, la sociologie des organisations internationales et des ONG (connaissance des lieux de refuge, discours « développementaliste », organisation pratique des camps) en une sociabilité irréelle. Aussi selon Mackki [1995], le « réfugié » devient une figure sociale récente, uniformisée, dans une formation institutionnelle reproductible à chaque crise.
Ce « bricolage » organise les lieux, ordonne les genres et les ethnies ou plutôt globalise et massifie les « réfugiés » ; pour le genre par exemple, les statistiques ocha ne permettent pas de distinguer les hommes des femmes. Ce « point aveugle » de l’organisation se retrouve dans la non-prise en compte des femmes ex-combattantes ; en Guinée, Coulter [ibid.] constate que les « comités de gestion » des camps sont exclusivement masculins – reproduction du pouvoir villageois. Cet auteur démontre en outre comment la catégorie administrative de « réfugiés » découpe une réalité sociale artificielle, se constitue en discipline de recherche puis en professions.
Il se développe même, au sein des HCR et des États, une théorie « socio-anthropologique » spontanée assimilant le passage de la frontière et des camps à un « rite de passage » – formation d’un être nouveau, adapté à un nouvel environnement. Mais cette interprétation ignore et la contrainte de regroupement, et la persistance des logiques sociales ethniques pendant et après le camp. Les lignages et couples, atomisés et perturbés, tendent à se reconstituer autour de la « dyade » mère/enfant. D’après H. A. Williams [1990], aux dynamiques de « dissociation », il faut préférer une vision anthropologique où les « femmes chefs de famille » (où plutôt les ménages monoparentaux) sont à référer à des situations courantes dans la société « civile » plutôt qu’idéaliser une « famille intacte » qui n’est nullement la référence ordinaire. En Sierra Leone comme ailleurs, en situation de conflit ou en postconflit, camp et village sont le lieu de refuge des femmes et des enfants, les hommes étant plus portés à des activités semi-nomades (travail saisonnier, urbain, commerce, etc.). Dans les villages actuels de Kono et Kaïlahun, les mêmes catégories sont appliquées en alternance : après l’expérience des autochtones mendé ou kono réfugiés en Guinée, ceux-ci accueillent à leur tour les réfugiés du Liberia dans les communautés. Mais les catégories s’inversent : par opposition à « ceux qui sont restés » – par exemple dans tel village de Kaïlahun, s’opposent des « returnees » de Kenema, Freetown puis les « returnees » de Guinée, contre ceux qui « sont restés »… en Guinée et pas encore revenus.
Ce gradient temporel de retour constitue un nouveau milieu segmentaire, de nouvelles catégories qui entrent en concurrence pour les dons et l’aide, la terre et les salaires selon le dualisme « premiers arrivants/derniers arrivants » – opposition qui se modèle sur le pattern autochtones/allogènes. Si l’on considère non la communauté villageoise, mais toute la « zone frontière », on constate une « instrumentalisation des identités », dans laquelle les acteurs sociaux cherchent à maximiser leurs avantages, à réduire les dangers. D. Henry [2002] observe une « citoyenneté de frontière » – terme se référant à l’État, que l’on fuit mais avec lequel on joue – où les positions, les statuts entre « autochtones » et « réfugiés » sont flous et changeants.
Les individus s’essaient à appliquer les recettes de l’« État-fantôme » de Reno, et de capter l’aide internationale. En fait, c’est un « para-État », ébauche de protectorat onusien qui se met en place : gestion des lieux d’habitat, de la santé, de l’éducation, de la sécurité, etc. Par une articulation des agences, projets et ONG, une imposante machine d’administration s’est mise en place, « biopouvoir » d’un type nouveau que les autochtones se sont ingéniés à détourner. Chacun s’est « identifié par rapport à la frontière », avec une inégalité dangereuse : les autochtones étant dépourvus de tout (à proportion de l’aide spontanée qu’ils avaient fournie) et les « réfugiés » objets de l’aide.
Les citoyens (guinéens) ont donc tout tenté pour se faire passer pour des « réfugiés », jusqu’à dédoubler les villages en construisant de petites huttes de déplacés. La destruction du HCR, la recréation de la frontière ont mis fin aux obligations réciproques des lignages, villages ou ethnies artificiellement séparés par les deux États… tandis que les « sans-frontiéristes » des ONG, eux, circulaient… À leur tour, les autochtones pratiquent le « dédoublement identitaire », ce qu’observe Melissa Leach pour les réfugiés du Liberia en Sierra Leone (1995), ou Mariane Ferme pour le recensement [1998]. À l’inverse, quand l’État guinéen et les ONG donnent la priorité aux autochtones dans un but de rééquilibrage, des réfugiés sierra-léonais tentent de se présenter comme ressortissants du pays-hôte. Dans d’autres cas, un réfugié prenait plusieurs identités pour participer à plusieurs programmes – ce qui était apprécié par les ONG (nombre de bénéficiaires en hausse…). Mais la conséquence globale est une identité de marginalisation et de dépendance accrues, note D. Henry, par rapport au siège du pouvoir de l’État national et des organisations internationales (double périphérie).
 
Guerre et nomadisme
 
 
Indéniablement, si la guerre tourne depuis plus d’une décennie en Afrique de l’Ouest, c’est qu’elle se trouve favorisée non seulement par un espace forestier spécifique et des frontières fantômes, mais aussi par une autonomisation des groupes guerriers qui y voient aventure et conquête. Entreprises multipliées par une technologie guerrière pourtant sommaire : mais n’est-ce pas la réactualisation d’anciennes gestes de cette zone segmentaire, où les fondateurs d’Empire, d’abord pillards marginaux, finissaient par conquérir les centres du pouvoir ?
Partant des périphéries étatiques vers les capitales, ces conflits semblent tout d’abord n’être que des réactualisations ethnicistes des guérillas classiques ; l’originalité serait peut-être à chercher dans leur mode entropique, qui fait de conflits locaux une guerre prolongée, dont les flux et reflux ravagent des territoires toujours plus étendus, impliquant d’avantage d’acteurs locaux, et jusqu’à la première puissance mondiale.
Après l’essor des syncrétismes religieux et des prophétismes triomphants, ces conflits seraient-ils de nouvelles et inquiétantes voies vers des réajustements en profondeur ? Si tel est bien le cas, le retour au xixe siècle et à la politique de la canonnière n’auront à terme rien résolu. Au contraire, rétablir coercition et castes prédatrices favorisera la prolongation des conflits : à l’inverse, un rééquilibrage des territoires, des pouvoirs et des ressources pourraient seuls pacifier les relations sociales. Mais quels États africains – et intervenants extérieurs – agiraient ainsi, contre ce qui les fonde – la violence symbolique ?
 
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·  Williams H. A., « Families in Refugees Camp », Human Organisation, n° 49, 1990.
 
NOTES
 
[1]Cf. par exemple Cambrézy [1999].
[*]Politologue, chercheur au Centre d’étude sur les conflits (IEP Paris) – Centre d’études et de recherches de Coëtquidan.
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Cf. par exemple Cambrézy [1999]. Suite de la note...
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