2003
Hérodote
Les espaces de la guerre en Afrique de l’Ouest
Michel Galy
[*]
La guerre ouest-africaine qui court depuis 1989 à travers les
frontières est rarement analysée comme un « système de conflits » en
interdépendance, dont il importe de déterminer les structures. Sous-tendues par
un jeu de l’ethnicité – alliances et rivalités – typiquement segmentaire, ces
guérillas luttent pourtant pour la conquête du pouvoir central, souvent trusté
par des castes prédatrices qui relèguent les populations périphériques au rôle
de citoyens de seconde zone.
La méconnaissance occidentale de ces logiques explique aussi
partiellement la prolongation des conflits, si ce n’est d’étonnantes illusions
médiatiques, comme la survalorisation de la rébellion ivoirienne, ou, à
l’opposé, la diabolisation du Ruf sierra-léonais.
À l’inverse, une connaissance en profondeur des sociétés locales
– comme celle du « système de gouvernementalité Poro », ou les logiques de
l’autochtonie – peut expliquer aussi bien les formes de la guerre que les
nouveaux espaces sociaux de la gouvernance mondiale, comme les camps de
réfugiés ou les projets du « sur-État » international.
The war in Western Africa, spreading through the borders since
1989, is rarely analyzed as an interdependent system of conflicts of which it
would be necessary to define the structures. Underlain by a segmental game of
ethnicity, alliances and rivalries, the guerrilla warfare fight for central
power and are often dominated by predatory castes excluding populations as
second zone citizens.
On one hand, the western ignorance on these matters poorly
explains the lengthening of the conflicts, besides from astonishing illusions
of the media like the overrated Ivorian rebellion, or on the contrary the
demonization of the RUF in Sierra Leone.
On the other hand, a deep knowledge of local societies such as
the “Poro governmentality system”, or the concept of autochthony, can very well
explain the aspects of the war and the new social territories of the worldwide
governance, like refugees’ camps or projects of international “Over-
State”.
Un arc de crise : depuis 1989, à partir d’un foyer de désordre,
foyer entropique en quelque sorte, à la frontière ivoiro-libérienne, s’est
développé un conflit qui touche quelque six pays, concerne en fait toute
l’Afrique de l’Ouest, implique les ex-puissances coloniales, et attire
l’intervention des États-Unis. Loin des thèses réductrices expliquant la «
déstabilisation » par la volonté de puissance du président du Liberia, Charles
Taylor, par un clan comploteur – le Burkina Faso, la Libye – ou par de
puissants réseaux comme la « Françafrique »…, l’analyse voudrait décrypter les
enjeux de l’ethnicité en termes de spatialité, marquer les mouvances des
groupes, enfin réfléchir à l’autonomisation partielle des mécanismes
guerriers.
Une relecture africaine des théories de la guérilla
« Foco » : la
théorie du foyer révolutionnaire guévariste comprend bien une dimension
spatiale, fondamentale au début de la guérilla, évidemment liée en partie aux
caractéristiques de l’État latino-américain – et de ses sociétés. Mais,
pourtant, le côté « périphérique » des foyers de départ est très comparable,
dans l’acception que donne l’anthropologie américaniste aux « régions de refuge
» : excentrées certes, au relief spécifique – marais, montagnes, forêts, zones
isolées… ; comprenant aussi des ethnies minoritaires, dans des lieux où
l’autorité de l’État est la plus faible – quand il n’y prend pas un visage
uniquement prédateur.
Pour Debray [1967], les conditions favorables à
un foco, une base guérillero, sont
entre autres : « un défaut des moyens de communication dans l’arrière-pays » et
« la présence de frontières communes avec un pays ami ». Mais le développement
du foco africain a ceci de spécifique
qu’identité, frontières, réfugiés sont articulés aux actions armées sur un mode
plus ethniciste qu’idéologique ; et pourtant différent des conflits anciens en
ce sens qu’un groupe armé minoritaire instrumentalise ces facteurs pour la
conquête du pouvoir central – et souvent dans une prédation alternée, sans que
pour autant la dimension de lutte sociale et de revendication égalitaire soit
absente chez les acteurs de la rébellion.
Le foco
en question se trouve souvent des deux côtés de la frontière, ou plutôt
instrumentalise une des faiblesses principales des États africains (à laquelle
la charte de l’OUA est si attachée, par impossibilité de remettre en chantier
le puzzle colonial), à savoir le caractère transfrontalier de bien des ethnies
éloignées des capitales. Pour paraphraser des analyses célèbres, l’État de la
postcolonie porte en lui la guerre, et même les facteurs de sa reproduction
élargie… À l’inverse, ces frontières artificielles s’établissent par-dessus des
alliances matrimoniales (cf. le
« seu », alliance lignagère entre Dans
ivoiriens et Gyo libériens – une même ethnie), des pactes d’alliances ; bref
des « sociétés fortes contre des États faibles », comme dirait B. Badie [1992].
Ces structures sous-jacentes sont prêtes pour toutes les solidarités et tous
les échanges, du commerce à la violence. Le « double » du
foco est son indispensable base
arrière, dans le pays voisin où les parents de même ethnie ont un devoir
d’assistance aux guérilleros, et bientôt des bénéfices conséquents. D’autant
que suivant de près l’évolution du monde de l’humanitaire, la guérilla s’appuie
sur le complexe réseau des agences des Nations unies (HCR, PAM…) et des ONG :
les camps deviennent des bases de repli, des lieux de soin pour les
combattants, parfois de racket de l’aide alimentaire pour les combattants de
l’autre côté de la frontière ; c’est le cas en Guinée, pour le Lurd (Libériens
unis pour la réconciliation et la démocratie), avec l’accord tacite de l’État
guinéen.
C’est donc qu’il y a paradoxalement un « effet
frontière » plus instrumentalisé comme différentiel entre zones de combats et
d’assistance, que reconnu comme délimitation et obstacle ; différentiel aussi
de longue durée, en partie linguistique et organisationnel : français et
anglais ont marqué en un siècle différemment les Gyo et les Dan, comme langage
de l’État, mais aussi comme mode de gouvernance. Les usages de la frontière
peuvent être complexes et violents ; aux frontières de la Sierra Leone, les ONG
jouent au chat et à la souris avec le Lurd : ce dernier, quand il apprend la
nouvelle de distribution de riz dans les villages proches du Liberia, n’hésite
pas à mener des « raids for food »
pour nourrir ses soldats.
Les états en crise
d’Afrique de l’Ouest
Mosaïques, ligues : figures des conflits
Comme nous l’avons explicité ailleurs [Galy, 1998], le «
langage de la guerre » comporte une double articulation : la première, la plus
importante comme cause profonde de la guerre nomade d’Afrique de l’Ouest – et
la plus déniée par les acteurs gouvernementaux et internationaux –, oppose la
capitale et son hinterland ; et si cette dualité purement spatiale devient
politique (État vs périphéries
insoumises), elle reflète surtout la différence de peuplement (élites allogènes
vs « natives »).
Opposition d’ailleurs de grande ampleur en
Afrique, si l’on se réfère aux élites métissées d’Angola et du Mozambique, ou
aux « grandes familles » du Bénin ; et plus encore si l’on replace ce métissage
dominateur dans cette « assimilation réciproque des élites », où, à juste
titre, J.-F. Bayart [1989] voit une des caractéristiques de la gouvernance
postcoloniale. En Sierra Leone les « crios
», qui ont réussi à imposer leur pidjin à tout le pays, au Liberia
les « congos », descendants mélangés
d’esclaves afro-américains venus dès le xixe siècle fonder une
réplique utopique des États-Unis, permettent de fonder sur un féroce
« black colonialism », alternant
esclavagisme, répressions sanglantes et exclusions multiples, la domination de
minuscules élites (5 % pour les congos
de Monrovia) sur les « indigènes » de l’intérieur. Après une domination sans
partage de plus de 150 ans, les révoltes actuelles – coup d’État de Samuel Doe
en 1980, révolte paysanne du RUF en 1991 – ne sont, au-delà des anecdotes,
atrocités et trafics, que le prix à payer pour un rééquilibrage des pouvoirs et
des territoires.
Pas plus que ce dualisme inégal, il n’est «
politiquement correct » de relever que les guerres actuelles se greffent sur de
complexes mosaïques de conflits et d’alliances interethniques ; l’un ne va pas
sans l’autre, ce que les stéréotypes primaires du « tribalisme » si prisés des
médias – ou ceux guère plus élaborés du révisionnisme – oublient trop souvent :
ces mosaïques conflictuelles, très évolutives autour de pôles constants,
constituent en fait une segmentarité élargie, du local aux relations
internationales.
Effectivement des stratégies de dénégation, de
contournement, de « bagatellisation », diraient les psychanalystes, sont
observables chez les acteurs locaux, mais surtout chez les intervenants
extérieurs. Il est ainsi frappant que les organisations internationales (ONU,
mais aussi CEDEAO, pays du fleuve Mano…), les ONG (Greenpeace, Amnesty…)
fassent l’impasse sur les déterminismes internes des conflits pour insister sur
les facteurs en interrelation avec les pays occidentaux, comme si ces derniers
étaient plus maîtrisables, mais surtout plus compréhensibles. Ainsi la thèse du
complot et du réseau passe-t-elle de la condamnation de Taylor à celle
d’expatriés affairistes ou de représentants des diasporas, en particulier
libanaise ; surtout les clefs seraient, pour ces logiques externes, à chercher
paradoxalement dans le commerce : au choix diamants, bois, caoutchouc, minerai
de fer, etc. ; ou dans une responsabilité diabolisée d’États « sauvages » ou
d’acteurs tout-puissants trafiquants des biens rares eux-mêmes bientôt
stigmatisés, quasiment fauteurs de guerre (« diamants du sang
»…).
D’une part, on rencontre cette tendance souvent
inconsciente à ramener l’inquiétante
étrangeté des sociétés africaines à du connu, rassurant et
quantifiable. Mais le rappel des conditions des « massacres extrêmes » au
Liberia, au Congo ou au Rwanda démontrent à l’inverse qu’il ne faut pas un
grand capital pour mener à bien exterminations et génocides : des machettes
suffisent. Les explications par l’échange prennent souvent l’effet pour la
cause, et si les matières premières sont bien des enjeux des factions, elles ne
résument en rien les causes de la guerre. Pour comprendre ces complexes «
mosaïques guerrières », il faut en effet revenir à l’héritage des conflits
précoloniaux, replacé (comme toute la problématique de l’ethnicité) dans la
perspective de la conquête de l’hégémonie nationale et surtout combiné aux «
pôles ethnico-régionaux » où, d’après Jean Gallais [1982], on peut voir les
structures de base du politique et de l’État. Nous avons proposé ailleurs une
relecture foucaldienne des disciplines de l’État africain, de fait « à double
référent » [Galy, 2000] (tourné vers l’ethnicité et mimétisant un système
partitaire), qui illégitime lui-même le registre interne pour ne reconnaître
que le jeu politique à l’occidentale. Les éléments précités du « système
mondial » renforcent cette forclusion.
Des acteurs locaux, seul le professeur Amos
Sawyer [2000], éphémère président du Liberia, a proposé d’accomplir ce « détour
» vers les causes endogènes pour mieux comprendre le conflit : mais à l’inverse
son impuissance, puis sa démission, faute de forces militaires, prouvent
qu’au-delà de ces logiques de nouvelles formes guerrières sont apparues
ultérieurement. Sawyer replace en historien les violences du comté de Nimba
(fief gyo de Charles Taylor) dans la longue durée : notamment celle des
oppositions depuis plusieurs siècles entre Gyo et Krahn (ethnie d’origine de
l’ex-président Samuel Doe) doublée en Côte-d’Ivoire de celle entre Dan (ou
Yacouba) et Wé (ou Guérés). Ces guerres précoloniales perpétuelles sont
régulées par des rituels, des paix temporaires, et forment un fond segmentaire
dans cette zone « sans-État ».
D’autres figures géopolitiques sont discernables,
recomposant l’ethnicité pendant la conquête coloniale et l’apparition de l’État
à l’occidentale. Nous avons particulièrement mis en évidence, sur la côte
ivoirienne, le duopole Avikam/Dida : les premiers, se revendiquant de la
tradition akan, prenant des femmes dotées en pays dida, relevant du monde krou,
très segmentaire ; ces micropolarités, à base anthropologique et à échelle
réduite, se regroupent en un gradient côte vs intérieur, qui voit au début du
xxe siècle
émerger les sociétés lagunaires comme prélevant une rente spatiale sur tout
échange entre les Occidentaux et les peuples méconnus de
l’hinterland.
Les ligues contemporaines réorganisent autrement
les mosaïques locales, souvent contre des ennemis communs : semblables aux
« leffs » berbères émergeant aussi des
conflits segmentaires pour se redéfinir devant des pouvoirs militaires
d’envergure, elles se présentent souvent comme des alliances et oppositions
duelles. Dans le cas du Liberia, par exemple, deux ligues se forment autour des
pôles gyo d’un côté (alliés entre autres aux Mano et indirectement aux Lorma du
comté de Lofa), et les Krahn de l’autre, alliés aux Madigos. Qu’un pôle
disparaisse ou soit neutralisé, les ligues néo-segmentaires se réorganisent
très vite : depuis la victoire Lurd à Monrovia et le départ de Taylor, se
dessine déjà l’antagonisme Lurd vs
Model (Mouvement pour la démocratie au Libéria), et à travers lui la rivalité
Madigos vs Krahns pour la conquête du
pouvoir d’État.
Mouvances et déterritorialisations
La période contemporaine se traduit en effet par une remise en
mouvement des individus et des groupes (ethnies, communautés), un temps fixés
et délimités par la cristallisation des identités de l’époque coloniale. Le
changement le plus invisible des observateurs est sans doute la concentration
des populations dans les capitales en période postconflit, amplifiant les
tendances passées à l’exode et à l’urbanisation. En Sierra Leone par exemple,
l’autorité britannique a tenté, à travers les récentes élections de
Paramount Chiefs, de reconstituer un
cadre de pouvoir local fort, alors que l’essentiel des déplacés et une fraction
importante de la jeunesse se concentrent à Freetown. Mais ne faut-il pas dire,
devant les flux permanents de biens et de personnes entre la brousse et les
capitales, que communautés villageoises et ethnies se retrouvent en bipôles, ce
que traduit une floraison d’associations regroupant les ressortissants
?
Une mouvance intimement liée aux conflits actuels
pourrait s’analyser comme celle des « migrations dioula » ou « malinké », qui,
si elle prend des caractères différents selon les pays, peut s’analyser comme
celle d’une diaspora au cœur des conflits [Stephen, 2001]. L’histoire des
migrations en Afrique de l’Ouest montre bien ce lent cheminement des
commerçants nordistes, porteurs de l’islam, vers les espaces côtiers, un temps
arrêtés par le « mur de la forêt », à l’époque coloniale. L’étude binaire, pour
la Côte-d’Ivoire, des deux blocs ethniques en apparence antagonistes, bété et
baoulé, migrants de leurs fiefs pour conquérir l’État, a nettement fait
sous-estimer le « bloc dioula », en tous sens cantonné aux marges par les
observateurs, alors même que, toutes ethnies nordistes confondues, il formait
près de 50 % de la population d’Abidjan. Si on ne se limite pas au problème
dioula ivoirien – ni au RDR, ni aux ambitions de M. Ouattara –, mais si on
replace le problème en termes de relations internationales, on ne peut qu’être
frappé par l’aptitude de ce groupe à des déterritorialisations multiples, dont
l’expression archétypale serait la diaspora mondiale des Moodu-Moodu mourides
du Sénégal, étudiée par Malick Ndyaye [1998]. Mais, pour en revenir aux
Mandingues et Dioula, Amos Sawyer a bien marqué pour le Liberia leur
externalité par rapport aux fiefs ethniques, leur attitude dominatrice et
asymétrique (toujours preneurs, jamais donneurs de femmes), organisant
l’échange inégal (des biens et de la violence) au profit de l’État. Ce qui se
vérifia à leurs dépens quand ils servirent de supplétifs aux crimes de guerre
de la soldatesque de S. Doe dans le comté de Nimba, et furent pourchassés à
leur tour par les partisans de Taylor. Et qui fait douter de la capacité
actuelle du Lurd de conserver le pouvoir central sans que les
« natives » se rebellent à leur
tour.
Le stade ultime de la déterritorialisation a pu
s’observer en Sierra Leone, lorsque de minorités guerrières s’affrontant en
ligues, on passe au déracinement de communautés entières : on peut parler alors
de « sociétés en guerre », l’entropie croissante provoquant une segmentarité de
groupes armés de plus en plus autonomes, ravageant le territoire de flux et
reflux successifs, le pillage pur et simple succédant aux justifications
idéologiques, avec le seul souci de s’assurer la capitale et les zones
diamantifères, le cœur du pouvoir.
L’illusion cartographique
De nouvelles frontières, non étatiques, apparaissent, que
s’épuisent à cartographier militaires, agences, ONG, ou médias. Or, ici plus
qu’ailleurs, le territoire des groupes, mouvant et fluctuant, est bien loin de
ces cartographies, ce qui n’empêche pas d’étonnants effets de signifiant.
Pragmatiquement, de toutes les cartes du conflit, en particulier dans le milieu
des « développeurs », manque toujours celle d’origine, sur l’ethnicité des
groupes ; calquées sur celle de l’État, les cartes d’usage s’arrêtent
inéluctablement aux frontières, avec des conséquences dramatiques. Vivant
littéralement dans un autre monde, celui de l’État et du système mondial, les
développeurs ne peuvent qu’agir selon une biopolitique aveugle : gérer les
corps souffrants (privés d’identité), les flux comme autant de trans-humances
(c’est-à-dire points de passage, parcage, alimentation, etc.), sans pouvoir
anticiper ni d’ailleurs comprendre ce qui se joue comme rapports sociaux
ethniques, conflictuels dans les camps.
Pourtant la géographie joue ce jeu de
surveillance globale, dans une sorte de
panopticon global où après Foucault [1975] et
Agamben [2002] on peut voir le sens majeur du politique de notre temps, entre
pouvoir, science et technique. C’est ainsi qu’en France, avec l’aide de
programmes militaires, des géographes ont pu développer la science de la
surveillance et de l’interprétation des flux de réfugiés et des « dégradations
à l’environnement » (
sic : il y aurait
beaucoup à développer sur cette curieuse écologie des groupes et des milieux…)
à partir… d’images satellitaires
[1] ! La débauche de technologie telle que SIG, Internet,
GMS et tout ce qui touche à la « révolution informatique » est à placer en
regard de ces résultats douteux : de l’affirmation occidentale de domination en
regard d’un dénuement des réfugiés ou peut-être de ce que Deverreux analysait
comme défense réactive et pseudo-méthode devant l’angoisse des situations et de
l’altérité. N’oublions pas que les représentations de l’ethnicité ne sont pas
seules objet de déni et de forclusion : un siècle de recherches en sciences
humaines est ignoré ou renvoyé au passé. Pour donner un exemple, responsables
d’agences des Nations unies, de projets bilatéraux ou des ONG, de la presse
écrite ou des radios françaises ignorent (et parfois s’en glorifient…) les
références majeures telles que les ouvrages de Paul Richards sur la Sierra
Leone [Richards, 1996].
À l’inverse, il faudrait revenir aux thèses de J.
Goody [1977] sur l’illusion graphique pour bien comprendre les effets des
cartographies des rébellions et ceux de l’invention de leurs sigles.
Pratiquement toute la presse occidentale a littéralement construit la «
rébellion ivoirienne » dans des prophéties autoréalisatrices partant de la
croyance naïve au réalisme des signifiants. Rappelons par exemple qu’à la suite
du coup d’État manqué du 17 septembre 2002, appuyé en sous-main par le Burkina
Faso et peut-être des éléments du RDR (ce qui est encore en débat, dans la
méconnaissance des instigateurs et financiers ivoiriens et étrangers du « coup
»), les putschistes de Bouaké se sont baptisés MPCI (Mouvement patriotique de
Côté-d’Ivoire), avec plus tard une direction militaire et un secrétaire
général.
Or, quelque six mois plus tard, les « forces
nouvelles » désormais ralliées ont reconnu qu’il s’agissait d’un habillage
a posteriori d’un mouvement non
structuré, et que, de manière savoureuse, deux « organisations » sans plus de
contenu furent imaginées dans l’Ouest ivoirien (Mpigo et Mjp), dont le premier
mouvement – le MPCI – se débarrassa en liquidant son pseudo-leader (du nom de
guerre de Doe, mais en fait Baoulé) dès qu’il devint gênant. Mais, pour le
système médiatique, « le mot c’est la chose » et les « mouvements » se sont vus
dotés de caractères stéréotypés symétriques (« les rebelles qui sourient »,
soit le MPCI… vs « ceux qui coupent
bras et jambes » ou le RUF de Sierra Leone), et peu importent les massacres du
Nord ou l’épuration ethnique de Bouaké, non plus qu’en Sierra Leone les
motivations politiques du RUF (Front révolutionnaire unifié) ou les atrocités
du clan gouvernemental, et surtout de territoires bien
délimités.
Mais signifiants et cartographie ont aussi des
conséquences dans le réel : d’une part J. Berque [1953] a bien montré que pour
les systèmes segmentaires le « nom de la tribu » joue le rôle d’un « emblème
onomastique », signifiant majeur autour duquel se constitue l’identité – et à
partir des sigles virtuels la rébellion ivoirienne trouva à la fois un ancrage
ethnique et sociétal, ainsi qu’une reconnaissance internationale (cf. le « pseudo-Doe » invité aux accords de
Marcoussis !), grâce à l’écho parfois intéressé des médias, des ONG et des
agences internationales.
Ces « effets de signifiants » fonctionnent dans
tous les sens, avec une tendance dérisoire (si ce n’est orwellienne, quand la
réalité est en fait l’inverse du nom) à constituer un « nom-programme »,
rencontrant d’ailleurs des pratiques linguistiques communautaires, tels le
Lurd, rébellion madigo appuyée par la Guinée et les États-Unis… ou le « Model
», réexportation ivoirienne (à base guéré-krahn) des groupes guerriers
libériens. Le raccourci entre signifiant et signifié se retrouve aussi dans les
noms de guerre, et bien des épisodes politiques sont d’abord des
« speech acts », dans l’exacte mesure
où la sorcellerie et ses graphismes sont militairement efficaces car
socialement partagés. La « crainte de la trace », des effets pervers de
l’inscription dans un cadre étatique se retrouvent par contre dans les projets
fonciers, dont on a pu montrer qu’ils avaient « mis le feu à la poudrière
ivoirienne ».
Gouvernementalité et bouleversements guerriers
Le conflit, plus que le changement social, confirme les
théories dynamiques de Balandier : révélateur de tensions latentes dans la
situation de départ, il sert d’analyseur des môles de résistance et des
mutations locales, révèle les potentialités des groupes, et parfois rétablit
certains équilibres sociaux ethniques : au-delà des massacres et des
souffrances, la guerre agit paradoxalement comme régulation. Il n’est pas sûr
pourtant que les conflits africains de ce type remplissent ce rôle – sauf à les
considérer comme G. Prunier comme des réorganisations postcoloniales de durée
séculaire, vers des formes autochtones de l’État. Pour lors, le caractère
entropique domine, passant de conflits limités à de vastes coalitions qui
s’augmentent de parrains régionaux (Burkina, Libye) et d’acteurs
transcontinentaux (France, Angleterre, États-Unis…), prenant un caractère de
crise étendue des relations internationales. Pour autant, l’intervention
répressive des acteurs occidentaux et de leurs supplétifs africains rétablit
les déséquilibres, les castes dominantes, et les États prédateurs, provoquant
inéluctablement le retour des violences désormais tentées de s’en prendre aux
diasporas commerçantes (syro-libanaises) et aux Occidentaux
eux-mêmes.
En se fondant sur l’exemple des communautés de
Sierra Leone et en analysant leur gouvernementalité, on s’aperçoit de
surprenants agencements politiques et spatiaux entre État, ethnies et villages
– la plupart du temps ignorés par le système de « sur-État » mondial qui domine
les sociétés postconflits. Pour la société mendé du district de Kailahun, aux
frontières de la Sierra Leone, de la Guinée et du Liberia, elle peut être
représentée comme profondément clivée, voire, par bien des aspects, schizoïde :
le rapport occulte au secret, à la violence et à la force explique que bien des
« développeurs », se plaçant sur le plan rationnel, aboutissent à de gros
contre-sens.
Spécialiste de la société mendé, M. Ferme [2001]
expose le lien entre un héritage de violence et la culture du secret. Le «
monde visible » doit rester à l’écart, pour les étrangers, du « fond du
problème », de l’« intérieur des choses ». Toute une culture se trouve donc à
l’opposé de la « transparence » prônée de l’extérieur pour le politique
(élections) ou l’économique (projets de développement) – ce qui peut
s’exemplifier par les tractations autour des Paramount Chiefs ou les rivalités de classe
d’âge envers les actions des ONG. Ferme constate une dialectique entre un passé
violent et guerrier avec ce rôle du secret, de la suspicion, du cryptage,
explosant à nouveau pendant le conflit récent, et actuellement encore en voie
de reconstruction. La « généalogie du secret » touche en premier lieu les
sociétés initiatiques, mais concerne tous les autres niveaux de la vie sociale
depuis le politique jusqu’à la parenté. Sur le premier point, Ferme représente
l’aboutissement herméneutique d’un siècle d’interrogations
politico-anthropologiques fascinées par le secret initiatique du Poro (Sandé
pour les femmes).
L’ouvrage classique – et de nombreux articles de
– K. L. Little [1951] constituent une récapitulation assez descriptive et
fonctionnaliste du Poro et des autres institutions clés. Soucieux d’indirect rule, les administrateurs sentaient
bien des résistances ouvertes ou plus dissimulées aux « chefs » officiels : le
Poro concerne non seulement la Sierra Leone mais aussi le Liberia, des parties
de la Guinée, le nord de la Côte-d’Ivoire.
Loin d’être limité, comme on le croit trop vite,
à un rituel initiatique (passage à l’âge d’homme), le Poro est un processus
qui, comme le disaient nos interlocuteurs de Kailahun, vise à
« mettre les hommes sous le joug de la Loi
». Loi coutumière et loi communautaire, bien sûr, contre la loi
nationale (plutôt ignorée que refusée) mais aussi loi des aînés et contrôle de
la violence – et c’est là tout le problème. Processus donc et éducation totale
de formation d’une personne culturellement normalisée, qui canalise en un sens
toute la violence sociétale. Dès le xvie siècle, les voyageurs
mentionnent les « maisons des hommes » et les observateurs remarquent que dans
les sociétés segmentaires comme celles de l’aire mandingue (sans pouvoir
centralisé ni royaume), c’est en un sens la principale institution de
gouvernement, au cœur du pouvoir mendé.
Quelles sont les relations du Poro au politique
et au militaire ? En décryptant les méprises du Poro – ou les occultations –
successives qui ont pu être commises sur ce système social, on s’aperçoit qu’on
peut parler d’un véritable « système de gouvernementalité Poro ». Sur le plan
politique, le Poro se définit d’abord par une stratification interne, où les
jeunes sont dominés par les aînés, les « maîtres du Poro ». Le « principe de
séniorité » est combiné à des « cercles » liés à des lignages et des postes
héréditaires (grades, chefferies). Mais analyser le Poro comme uniquement
politique est un contresens : les prêtres (culte des masques-ancêtres) sont
aussi des devins-guérisseurs, les chefs servent de juges. Rapportée à chaque
communauté, la chefferie est en fait partagée : prêtrise, grade le plus élevé,
chefferie à proprement parler de chaque « loge » ou « chapitre » (terminologie
anglo-saxonne inspirée des sociétés maçonniques). Marques corporelles, termes
de cérémonie correspondent à chaque fonction.
Dès le début du xixe siècle, les
observateurs occidentaux se sont passionnés pour savoir si ce mystère
d’organisation sociale si évidemment segmentaire avait aussi un « pouvoir
suprême », un « grand maître » assisté d’un « conseil ». Il semble que chez les
Sierra-Léonais un tel système à plusieurs réseaux se soit progressivement
cristallisé. Dans l’entre-deux-guerres, des auteurs comme Migeod [1926] ont
évoqué cette institution chez les Mendé, mais Harley [1950] pencherait pour un
« réseau » plus informel qu’un « conseil », de plus influencé par les «
familles » prestigieuses (Liberia). On peut retenir différentes formes de
concentration du pouvoir « Poro » selon les lieux et les ethnies : ces
mouvements de cristallisation et de délitement s’observent aujourd’hui, où,
après le conflit et la distinction des groupes locaux, le système Poro est en
pleine reconstruction. Dans une optique constructiviste, il s’agirait plus d’un
système politique en devenir, en construction permanente : « Le travail de ces
sociétés est sans doute incessant » [Butt-Thomson, 1929]. Ni plus ni moins
démocratique, mais sur des bases absolument différentes si ce n’est
antagonistes : secret, grades, hiérarchies…
Le « système Poro » joue aussi un rôle dans la
guerre : il faut noter que ces « chefs » ou « maîtres » du Poro tiennent plus
du « chef sans pouvoir » clastrien que de l’autocrate. De manière interne, le
Poro limite les conflits, par peur des vengeances et des jugements rituels. Le
pouvoir serait par ailleurs divisé : maître des gens (« chef de village
»)/maître du Poro (« maître de guerre »). Pour Little, « le contrôle politique
est réparti entre les deux institutions », chefferie et Poro. Au cours de la «
communautarisation » mendé, selon Little, la transformation des villages en
lieux fortifiés est concomitante avec la formation de compagnies de guerriers,
ou warboys. Les « chefs guerriers »
commandent les jeunes gens dans un processus élargi de reproduction de la
guerre. Les « hégémonies » ou « confédérations » se donnent provisoirement des
« chefs supérieurs » qui tendent à s’autonomiser du Poro – mais qui la plupart
du temps restent « sous contrôle ».
La colonisation anglaise tenta de reprendre ce
système de gouvernementalité (indirect
rule) en l’intégrant : processus courant d’institutionnalisation. La
colonisation a figé les chefferies ou chiefdoms dans un cadre territorial fermé ;
méconnaissant les fluctuations entre chefferie et maîtrise Poro, elle a tenté
d’instrumentaliser la première comme relais de l’État. Souvent le protectorat
reconnut en fait les lignages et « chefs secondaires ». D’un côté la guerre,
d’un autre l’alliance sont inaccessibles aux « nouveaux chefs » coloniaux.
Au-dessus des paramount chiefs sont
nommées des « royautés » correspondant à des cités comme Panguma, Mungheri. De
plus, une sorte de « bureaucratie » de la chefferie se développe jusqu’à nos
jours, caricaturant les mœurs politiques anglo-saxonnes :
speaker (envoyé et porte-parole du
chef), « sous-chef » par section rurale ou urbaine, chef de ville ou de
village. En dehors des fonctions administratives, les différentes chefferies
ont des rôles de justice et de conciliation. Plus qu’un système emboîté de
chefferies, la colonisation anglaise n’a-t-elle pas reproduit – ou inventé –
une sorte de féodalité africanisée « à l’anglaise » ?
Totalement ignoré dans la reconstruction, ce
système de gouvernementalité se reconstitue très rapidement après la guerre,
conserve ses logiques spatiales et politiques, entrant inévitablement en
conflit avec la gouvernance néo-coloniale britannique et le « développement » à
l’occidentale.
L’espace des camps et ses logiques sociales
On pourrait croire que, coupée de son espace communautaire,
dans les camps, la population sierra-léonaise se réorganise selon des schémas
nouveaux : ce sont bien les présupposés du HCR et des ONG, mais la prégnance
culturelle reste très forte, et les rapports sociaux suivent les mêmes
idéologiques. C’est d’ailleurs l’objection majeure aux thèses d’Agamben : si
les camps sont bien la marque récente d’une gouvernementalité mondiale, il n’en
demeure pas moins que d’obstinées logiques autochtones s’emploient à les
subvertir en une forme mixte de gouvernementalité, en quelque sorte
néo-coutumière.
Histoires de (dé)territorialisation et de
nomadisme généralisé : travailler sur cette zone et ses mouvances, c’est se
départir d’abord de ce que l’on a pu appeler l’« évidence cartographique »,
étatique. Celle d’une séparation claire, matérialisée par une ligne frontière
entre ces trois États-nations : Liberia, Guinée, Sierra Leone. Il s’agit au
contraire de cartographier les processus d’échanges, de mouvements, puis de
migrations. Sans oublier toutefois qu’il y a un « effet-frontière », renforcé
par des appareils d’État, des représentations (lois, images du pouvoir, etc.),
des pratiques ; effet surdéterminé par l’action des agences des Nations unies,
telles que le HCR, qui sans cesse « crée de la frontière » : isolant les «
réfugiés », les transportant loin de la ligne de séparation (par exemple à
Kaïlahun, vers les camps de Kenema).
Ces « migrants malgré eux » [Lassailly-Jacob,
2001] concernent en particulier l’Afrique, qui a le triste privilège de
connaître le taux de réfugiés le plus important : plus de 8 millions en Afrique
pour 23 millions dans le monde. Pour le continent africain (1998), on peut
estimer qu’il existe un lien étroit entre les zones conflictuelles et ces
migrants : Corne et Afrique de l’Est, aire congolaise, région ouest-africaine.
Ainsi que l’analyse Lassailly-Jacob, pour la zone considérée, les flux de «
réfugiés statutaires » (HCR) sont inclus dans ceux des « réfugiés clandestins »
– réfugiés dans les villages et « déplacés internes ». C’est que, dans cette
zone-carrefour, les migrations de guerre suivent des lignes de force
socio-anthropologiques : liens de parenté entre mêmes groupes ethniques et
linguistiques, tels les Kissi représentés dans les trois pays ; liens
d’alliances politique et d’amitié, transfrontaliers ; liens commerciaux et
d’échanges ; allers et retours selon les phases du conflit, prestations
d’hospitalité selon le modèle du don et du contre-don.
Cela ne concerne pas tous « les pays de la
rivière Mano » (interprétation étatiste ou « réaliste » – et qui de plus
n’inclut pas la Côte-d’Ivoire), non plus uniquement les liens étatiques
internes, mais une « zone d’influence de la guerre », celle où s’activent des
appareils comme le HCR, où des ONG identiques se trouvent de chaque côté des
frontières (par exemple ici ACF, MSF, Enfants réfugiés du monde, pour les
françaises).
Contrairement à bien des idées reçues dans le
monde humanitaire, même atomisée la société locale se reconstitue rapidement
dans les camps et, en retour, dans les villages – mais non sans ambiguïtés. Ces
constantes donnent les lignes de force, de résistance, des structures mendé et
kono, en particulier. Le phénomène social principal constaté est celui de la
règle du primat de l’autochtone – décliné dans les camps en prime au premier
arrivant. J. F. Bayart [2001] va jusqu’à voir dans ce rapport anthropologique
le couple de base de tout support politique. Cela joue tout d’abord dans
l’implantation : l’expérience des Sierra-Léonais dans les camps de Guinée se
passe par « vagues » [Van Damme, 2001], et le gouvernement de Conakry cherche à
les maintenir loin de la capitale dans la zone forestière. Dès 1991, l’Ulimo
prend le contrôle des réfugiés qui, autour de Gueckedou, dépassent en nombre
les Kissi autochtones. L’implantation se fait très différemment selon l’origine
ethnique : les Kissi de manière autonome chez leurs alliés de même ethnie ; les
Mendé et Gbandé en « auto-installation guidée » en zones rurales, puis en
camps.
Après 1992 (1992-1995), les réfugiés avaient été
des « déplacés » en Sierra Leone, beaucoup plus précaires que les premiers :
déjà établis, ceux-ci se comportent en « premiers arrivants », voire « maîtres
des camps ». Quant aux autochtones, ils considèrent la zone comme « saturée »
et font plutôt un mauvais accueil. Les deux catégories considèrent les nouveaux
réfugiés comme « concurrents » à l’aide et tendent à les subordonner. Aussi le
HCR tend à séparer les deux « vagues » dans des camps différents ; dans les
camps « mixtes », ne restent que les derniers arrivants : les premiers touchent
l’aide alimentaire et tendent à travailler ailleurs.
Cet exemple – et la situation symétrique des
Sierra-Léonais rapatriés et des réfugiés libériens dans les deux districts
considérés – montrent le complexe jeu de découpage sociétal ou de
territorialisation, traitement qu’ignore le HCR devant ces flux – et ce qu’en
font les populations. Selon C. Coulter [2001], des « néo-catégories » ethniques
et sociales se mettent en place dans les camps et les villages. La « fabrique
du refuge » semble mixer les catégories anthropologiques des communautés
déracinées, la sociologie des organisations internationales et des ONG
(connaissance des lieux de refuge, discours « développementaliste »,
organisation pratique des camps) en une sociabilité irréelle. Aussi selon
Mackki [1995], le « réfugié » devient une figure sociale récente, uniformisée,
dans une formation institutionnelle reproductible à chaque
crise.
Ce « bricolage » organise les lieux, ordonne les
genres et les ethnies ou plutôt globalise et massifie les « réfugiés » ; pour
le genre par exemple, les statistiques ocha ne permettent pas de distinguer les
hommes des femmes. Ce « point aveugle » de l’organisation se retrouve dans la
non-prise en compte des femmes ex-combattantes ; en Guinée, Coulter
[ibid.] constate que les « comités de
gestion » des camps sont exclusivement masculins – reproduction du pouvoir
villageois. Cet auteur démontre en outre comment la catégorie administrative de
« réfugiés » découpe une réalité sociale artificielle, se constitue en
discipline de recherche puis en professions.
Il se développe même, au sein des HCR et des
États, une théorie « socio-anthropologique » spontanée assimilant le passage de
la frontière et des camps à un « rite de passage » – formation d’un être
nouveau, adapté à un nouvel environnement. Mais cette interprétation ignore et
la contrainte de regroupement, et la persistance des logiques sociales
ethniques pendant et après le camp. Les lignages et couples, atomisés et
perturbés, tendent à se reconstituer autour de la « dyade » mère/enfant.
D’après H. A. Williams [1990], aux dynamiques de « dissociation », il faut
préférer une vision anthropologique où les « femmes chefs de famille » (où
plutôt les ménages monoparentaux) sont à référer à des situations courantes
dans la société « civile » plutôt qu’idéaliser une « famille intacte » qui
n’est nullement la référence ordinaire. En Sierra Leone comme ailleurs, en
situation de conflit ou en postconflit, camp et village sont le lieu de refuge
des femmes et des enfants, les hommes étant plus portés à des activités
semi-nomades (travail saisonnier, urbain, commerce, etc.). Dans les villages
actuels de Kono et Kaïlahun, les mêmes catégories sont appliquées en alternance
: après l’expérience des autochtones mendé ou kono réfugiés en Guinée, ceux-ci
accueillent à leur tour les réfugiés du Liberia dans les communautés. Mais les
catégories s’inversent : par opposition à « ceux qui sont restés » – par
exemple dans tel village de Kaïlahun, s’opposent des
« returnees » de Kenema, Freetown puis
les « returnees » de Guinée, contre
ceux qui « sont restés »… en Guinée et pas encore revenus.
Ce gradient temporel de retour constitue un
nouveau milieu segmentaire, de nouvelles catégories qui entrent en concurrence
pour les dons et l’aide, la terre et les salaires selon le dualisme « premiers
arrivants/derniers arrivants » – opposition qui se modèle sur le pattern
autochtones/allogènes. Si l’on considère non la communauté villageoise, mais
toute la « zone frontière », on constate une « instrumentalisation des
identités », dans laquelle les acteurs sociaux cherchent à maximiser leurs
avantages, à réduire les dangers. D. Henry [2002] observe une « citoyenneté de
frontière » – terme se référant à l’État, que l’on fuit mais avec lequel on
joue – où les positions, les statuts entre « autochtones » et « réfugiés » sont
flous et changeants.
Les individus s’essaient à appliquer les recettes
de l’« État-fantôme » de Reno, et de capter l’aide internationale. En fait,
c’est un « para-État », ébauche de protectorat onusien qui se met en place :
gestion des lieux d’habitat, de la santé, de l’éducation, de la sécurité, etc.
Par une articulation des agences, projets et ONG, une imposante machine
d’administration s’est mise en place, « biopouvoir » d’un type nouveau que les
autochtones se sont ingéniés à détourner. Chacun s’est « identifié par rapport
à la frontière », avec une inégalité dangereuse : les autochtones étant
dépourvus de tout (à proportion de l’aide spontanée qu’ils avaient fournie) et
les « réfugiés » objets de l’aide.
Les citoyens (guinéens) ont donc tout tenté pour
se faire passer pour des « réfugiés », jusqu’à dédoubler les villages en
construisant de petites huttes de déplacés. La destruction du HCR, la
recréation de la frontière ont mis fin aux obligations réciproques des
lignages, villages ou ethnies artificiellement séparés par les deux États…
tandis que les « sans-frontiéristes » des ONG, eux, circulaient… À leur tour,
les autochtones pratiquent le « dédoublement identitaire », ce qu’observe
Melissa Leach pour les réfugiés du Liberia en Sierra Leone (1995), ou Mariane
Ferme pour le recensement [1998]. À l’inverse, quand l’État guinéen et les ONG
donnent la priorité aux autochtones dans un but de rééquilibrage, des réfugiés
sierra-léonais tentent de se présenter comme ressortissants du pays-hôte. Dans
d’autres cas, un réfugié prenait plusieurs identités pour participer à
plusieurs programmes – ce qui était apprécié par les ONG (nombre de
bénéficiaires en hausse…). Mais la conséquence globale est une identité de
marginalisation et de dépendance accrues, note D. Henry, par rapport au siège
du pouvoir de l’État national et des organisations internationales (double
périphérie).
Indéniablement, si la guerre tourne depuis plus d’une décennie
en Afrique de l’Ouest, c’est qu’elle se trouve favorisée non seulement par un
espace forestier spécifique et des frontières fantômes, mais aussi par une
autonomisation des groupes guerriers qui y voient aventure et conquête.
Entreprises multipliées par une technologie guerrière pourtant sommaire : mais
n’est-ce pas la réactualisation d’anciennes gestes de cette zone segmentaire,
où les fondateurs d’Empire, d’abord pillards marginaux, finissaient par
conquérir les centres du pouvoir ?
Partant des périphéries étatiques vers les
capitales, ces conflits semblent tout d’abord n’être que des réactualisations
ethnicistes des guérillas classiques ; l’originalité serait peut-être à
chercher dans leur mode entropique, qui fait de conflits locaux une guerre
prolongée, dont les flux et reflux ravagent des territoires toujours plus
étendus, impliquant d’avantage d’acteurs locaux, et jusqu’à la première
puissance mondiale.
Après l’essor des syncrétismes religieux et des
prophétismes triomphants, ces conflits seraient-ils de nouvelles et
inquiétantes voies vers des réajustements en profondeur ? Si tel est bien le
cas, le retour au xixe siècle et à la
politique de la canonnière n’auront à terme rien résolu. Au contraire, rétablir
coercition et castes prédatrices favorisera la prolongation des conflits : à
l’inverse, un rééquilibrage des territoires, des pouvoirs et des ressources
pourraient seuls pacifier les relations sociales. Mais quels États africains –
et intervenants extérieurs – agiraient ainsi, contre ce qui les fonde – la
violence symbolique ?
·
Agamben G., Moyens sans fins : notes sur la politique,
Rivages, Paris, 2002.
·
Badie B., L’État
importé, Fayard, Paris, 1992.
·
Bayart J.-F., « Problématiques politiques de
l’autochtonie », Critique
internationale, 2001.
·
Bayart J.-F., L’État en Afrique, Fayard, Paris,
1989.
·
Berque J., « Qu’est-ce qu’une tribu
nord-africaine ? », Hommage à Lucien
Febvre, EHESS, Paris, 1953.
·
Butt-Thomson F., West
African Secret Societies, Londres, 1929.
·
Cambrézy L., « Pour une géographie des
populations réfugiées », in
Lassailly-Jacob V.
et al., Déplacés et réfugiés, IRD, Paris,
1999.
·
Coulter C., Organizing People and Places, Uppsala,
2001.
·
Debray R., Révolution dans la révolution, Maspero, Paris,
1967.
·
Ellis S., « Les guerres en Afrique de L’Ouest :
le poids de l’Histoire », Afrique
contemporaine, n° 198, 2001.
·
Ferme M., « The Violence of the Numbers »,
Cahiers d’études africaines, n°
150-152, 1998.
·
–, The
Underneath of Things, University of California Press, Berkeley,
2001
·
Foucault M., Surveiller et punir, Gallimard, Paris,
1975.
·
Gallais J., « Pôles d’États et frontières »,
Cahiers d’outre-mer, 35, 138,
1982.
·
Galy M., « Le savoir de l’Occident ? »,
Cultures et conflits, n° 37, vol. 2,
2000.
·
–, « Liberia, machine perverse »,
Cahiers d’études africaines, n° 150,
1998.
·
Goody J., La
Raison graphique, Minuit, Paris, 1977.
·
Harley G., Masks
as Agents of Social Control, Cambridge, 1950.
·
Henry D., « Réfugiés et aide humanitaire en
Guinée », Politique africaine, mars
2002.
·
Lassailly-Jacob V. et
al., Déplacés et réfugiés,
IRD, Paris, 2001.
·
Little K. L., The
Mende of Sierra Leone, Routledge and Kegan Paul, Londres,
1951
·
Malkki L., « Refugees and Exile »,
Annual Review of Anthropology, n° 24,
1995.
·
Migeod F., A View
of Sierra Leone, Londres, 1926.
·
Ndiaye M., L’Éthique Ceddo ; tome II :
Les Moodu-Moodu, Dakar,
1998.
·
Richards P., Fighting for the Rain Forest, James Currey for
the International African Institute, Londres, 1996.
·
Sawyer A. et al.,
Sharing the Kola Nut, Monrovia, 2000.
·
Van
Damme, « Les réfugiés du Liberia et de Sierra Leone en Guinée
(1990-1996) », in
Lassailly-Jacob V. et
al., Déplacés et réfugiés,
IRD, Paris, 2001.
·
Williams H. A., « Families in Refugees Camp »,
Human Organisation, n° 49,
1990.
[1]
Cf. par exemple Cambrézy [1999].
[*]
Politologue, chercheur au Centre d’étude
sur les conflits (IEP Paris) – Centre d’études et de recherches de
Coëtquidan.