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Hérodote

2004/1 (N°112)

  • Pages : 192
  • ISBN : 2707142352
  • DOI : 10.3917/her.112.0139
  • Éditeur : La Découverte


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Les principaux itinéraires du trafic européen d’héroïne traversent l’espace balkanique depuis la fin des années 1970. Ce phénomène a connu des évolutions et un regain de visibilité dans les années 1990 avec un nouveau contexte politique et l’accumulation de facteurs favorables au développement des activités criminelles dans la région. Pourtant la circulation des opiacés par les routes des Balkans est ancienne et n’est devenue une affaire criminelle qu’à partir de l’instauration d’une législation internationale pour contrôler et limiter le commerce des drogues aux besoins médicaux et scientifiques, processus enclenché quelques années avant la Première Guerre mondiale et achevé dans les années 1960.

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La question du trafic d’opiacés sur les routes des Balkans est au croisement de deux problématiques : d’une part, la criminalisation du commerce des drogues au XXe siècle, impliquant une multitude d’acteurs politiques et économiques; d’autre part, la construction difficile de l’État sur l’espace balkanique, entravée par la fragmentation et la fluidité de l’espace, par la complexité des réseaux de pouvoir et par la centralité des Balkans à l’échelle eurasiatique, qui y a favorisé des circulations multiples et des interventions extérieures fréquentes.

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Après avoir présenté quelques traits de la géographie balkanique et en particulier les principales routes régionales, on appréciera mieux l’évolution du phénomène « drogues et routes des Balkans » au XXe siècle, selon les contextes politiques et les conditions de circulation à l’intérieur et autour de la péninsule.

Les routes des Balkans

Lignes de fracture et morcellement

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La situation géographique de la péninsule balkanique, au cœur du bassin méditerranéen, au sud-est de l’Europe et tout près de l’Anatolie, bordure occidentale de l’Asie, en a fait une zone de contact entre grandes aires culturelles. Les Balkans ont été traversés par des lignes de séparation, entre l’Occident, latin catholique, et l’Orient, grec orthodoxe, entre le christianisme et l’islam ottoman, plus récemment entre l’Europe de l’Est communiste et l’Europe de l’Ouest capitaliste. La fragmentation des milieux physiques et le relief montagneux ont joué un rôle de conservatoire culturel et ont offert aux populations des espaces de refuge contre les invasions étrangères, ou bien encore des espaces d’autonomie et de marginalité. Cela a contribué à pérenniser, jusqu’au milieu du XXe siècle, des phénomènes de brigandage et de bandes armées, liés à un mode de vie pastoral. Mais des raisons politiques ont aussi entretenu le morcellement et l’enclavement des territoires. La naissance des États indépendants à partir du XIXe siècle et la disparition de l’ancien espace impérial ont produit des contentieux territoriaux et politiques s’ajoutant aux grandes lignes de fracture.

Routes terrestres et maritimes

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La circulation est néanmoins possible à travers de grands couloirs de communication. En dehors de leur utilisation militaire, ces routes jouèrent dès le Moyen Âge un rôle commercial, autorisant le transport des marchandises à cheval et dans des chars attelés alors que seul le mulet convenait dans les zones montagneuses. Les étapes de ce commerce caravanier naissant, au débouché de plusieurs routes, devinrent les villes majeures de la région.

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Trois grandes routes se croisent à Belgrade, principal carrefour balkanique et, aujourd’hui encore, point de passage obligé pour nombre d’itinéraires transrégionaux, quels que soient les réseaux de relation et les échanges empruntant ces itinéraires. Le couloir danubien relie l’Allemagne à la mer Noire via Vienne, Budapest, Belgrade puis la frontière bulgaro-roumaine. La deuxième route est tracée entre le nord-ouest et le sud-est de la péninsule, par Zagreb, Belgrade, Nis, Sofia et Istanbul en Turquie. Cette route, qui servait dès les années 1930 au trafic européen d’opiacés, est devenue dans les années 1970 la principale voie du trafic depuis la Turquie et vers l’Europe, suscitant l’expression contemporaine de « route des Balkans de l’héroïne ». Un autre axe, fréquenté depuis plusieurs décennies par le trafic de drogue, court du nord au sud, de Belgrade au port grec de Thessalonique, par Nis puis Skopje en Macédoine, une alternative passant à l’ouest par la plaine du Kosovo.

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Au sud, des routes est-ouest existent sur la base de celles qui reliaient Constantinople [1]  Ancienne colonie grecque, Byzance devient Constantinople,... [1] à Rome et la mer Noire à l’Adriatique. La Via Egnatia conduit du port albanais de Durrës à Istanbul par Thessalonique et la côte égéenne. La Via di Zenta (nom générique d’un ensemble de routes) relie aujourd’hui le littoral du Monténégro et de l’Albanie du Nord à l’intérieur des Balkans par la plaine du Kosovo. Les itinéraires de ces routes ont été réactivés au début des années 1990 alors que des volontés politiques en Yougoslavie, en Albanie et en Grèce avaient limité pendant des décennies les relations transfrontalières, isolant notamment les minorités albanophones yougoslaves de l’Albanie.

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On observe que les territoires délimités aujourd’hui par la province du Kosovo et la République de Macédoine occupent aussi une situation de carrefour dans les Balkans, reliant d’une part la Serbie et la Grèce et d’autre part l’est et l’ouest de la péninsule, de la frontière turque à l’Adriatique. Ces territoires sont peuplés notamment par les Albanais qui, géographiquement et historiquement, notamment par leurs migrations, sont au contact de différentes populations, au sein des Balkans mais aussi entre ceux-ci, la Turquie et l’Italie.

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La péninsule est bien sûr largement accessible par la mer et les voies maritimes sont donc une alternative aux routes terrestres. Parmi les grands ports historiques on trouve Istanbul à l’extrême sud-est des Balkans, point de passage entre la mer Noire et la Méditerranée, entre l’Europe et l’Asie. Thessalonique, quant à elle, est le premier port balkanique, au croisement de deux routes terrestres, la Via Egnatia et la route nord-sud venant de Belgrade. Parmi les voies qui se sont distinguées figurent celles entre Istanbul, Thessalonique et Izmir en mer Égée. Une autre mène du sud-est des Balkans à l’Europe, depuis Istanbul ou Thessalonique, contournant le Péloponnèse à travers l’Égée, la mer Ionienne et l’Adriatique pour aboutir à Trieste en Italie.

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Malgré les difficultés d’accès physiques (ou politiques), ce réseau routier terrestre et maritime couvre l’ensemble des Balkans et a permis à la péninsule de jouer un rôle de carrefour conforme à sa situation géographique, ce qui a souvent suscité les ingérences étrangères. Quant au commerce de l’opium et de ses dérivés, il s’est développé dès l’époque ottomane en empruntant ces routes, reliant les espaces de production, en Anatolie et en Macédoine, aux espaces de consommation d’Europe du Nord et de l’Ouest.

Le tournant de l’entre-deux-guerres

Opium et commerce ottoman

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L’expansion des marchés européens au milieu du XIXe siècle stimule le commerce extérieur de l’Empire ottoman, en particulier les exportations de produits agricoles (coton, tabac, pavot, etc.). Entre 1855 et 1875, les ventes d’opium à l’Angleterre montent en flèche et l’opium est un des neuf produits comptant pour 60% des ventes de l’empire. Le pavot est cultivé en Anatolie centrale et en Macédoine, région couvrant alors le territoire de l’actuelle République de Macédoine, l’arrière-pays de Thessalonique (nord de la Grèce actuelle) et les vallées de la Struma et de la Mesta (ouest de la Bulgarie actuelle). Thessalonique, Istanbul et Izmir sont les ports d’exportation de l’opium. Le milieu commerçant est composé de chrétiens étrangers (Italiens, Français, Anglais) et d’une bourgeoisie orthodoxe, surtout des Grecs attachés culturellement au commerce et à la navigation mais aussi des Serbes, des Bulgares et des Albanais. Cette bourgeoisie s’organiseen un réseau de communautés dans les villes commerciales de l’empire et dans les capitales économiques étrangères (Trieste, Marseille, Londres, Amsterdam). La contrebande de certains produits est courante en raison des prohibitions à l’exportation instituées par la Porte pour des raisons militaires et pour protéger la consommation intérieure.

L’émergence du trafic d’opiacés en Occident

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La perception de l’opium en Occident change au début du XXe siècle. Les États-Unis souhaitent des règles internationales pour supprimer l’usage récréatif de ce produit, alors en pleine expansion. En 1909, lors de la Conférence internationale de Shanghai, est adopté le principe d’un contrôle du commerce et de l’emploide l’opium, contrôle étendu ensuite à d’autres produits (cocaïne, chanvre indien). La Société des Nations (SDN) poursuit le processus après la Première Guerre mondiale et la Convention de Genève de 1925 instaure des mesures concrètes de contrôle de la production, de la vente et de la distribution des dérivés de l’opium. Les gouvernements doivent réguler les échanges à travers des régies nationales de contrôle. En 1931, des quotas de production par pays limitent la production des produits stupéfiants aux besoins médicaux.

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Les intérêts économiques des pays fabricants de drogues sont alors pénalisés par ces mesures dans un contexte international de baisse de la consommation et des ventes. Les principaux producteurs européens (France, Allemagne, Suisse, Angleterre) se regroupent donc en un cartel international de l’industrie chimique des opiacés et exercent une pression sur les cours de l’opium en recourant à de nouvelles sources, comme l’Iran, afin d’amortir financièrement les restrictions dela SDN. En Turquie et en Yougoslavie, producteurs traditionnels de l’opium du marché européen, les paysans peinent pour vendre leur récolte à des prix satisfaisants. Ils stockent alors l’opium en attendant la remontée des prix ou bien le livrent aux réseaux clandestins qui maintiennent le prix d’achat à un niveau supérieur. En 1932 les deux pays réagissent et décident d’étatiser le commerce de l’opium et de collaborer pour faire face au cartel de l’industrie chimique. Cette décision inquiète les paysans et les commerçants locaux qui rejettent l’intervention de l’État dans leurs activités traditionnelles. Par ailleurs d’autres pays fabricants européens comme l’Italie ou la Belgique, exclus du cartel, collaborent avec la Turquie et la Yougoslavie pour développer leur propre industrie chimique.

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Cette période de réglementation et de contraction du commerce mondial des opiacés, du milieu des années 1920 à la fin des années 1930, dans un contexte économique de rapports de force et de concurrence exacerbée, aggravé en 1929 par la crise internationale, voit émerger les premiers réseaux internationaux de trafic illicite[Bensussan, 1946, p. 108-144] [2]  Pour une description détaillée de cette période. [2] .

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Ces réseaux sont le produit d’intérêts divers. Les paysans recherchent un prix d’achat décent pour leur récolte d’opium. Les négociants balkaniques et turcs tentent d’échapper à l’intervention de l’État dans leur commerce. Les autorités turques et yougoslaves doivent éviter les crises sociales dans leurs campagnes et trouver des débouchés alternatifs pour leur opium, soit auprès des fabricants européens dissidents du cartel de l’industrie chimique, soit en montant leurs propres fabriques d’opiacés, hors du cadre fixé par la SDN. Enfin les milieux dirigeants et industriels des pays européens (de France notamment) rechignent à se plier aux exigences de régulation de la SDN et favorisent le glissement d’une partie du commerce des opiacés dans l’illégalité, en tolérant le détournement de leur production et la vente à des réseaux clandestins attirés par les enjeux financiers de cetrafic.

Mobilités des trafiquants

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Les premiers trafics sont animés par les réseaux de relation hérités du commerce ottoman et ceux insérés dans les communautés diasporiques. La capacité à créer des réseaux cohésifs étendus est un atout majeur. Dès le XIXe siècle et jusqu’à la chute de l’Empire ottoman, l’instabilité et l’insécurité des pays balkaniques entraînent des départs de populations vers l’Europe, les États-Unis et l’Asie. Ces communautés dispersées préservent entre elles des liens forts. En 1934 le Bureau américain des drogues fait état d’une liste de 179 trafiquants européens en Chine, comptant 40% de Grecs, des Serbes, des Bulgares et des membres d’autres groupes concernés par les migrations internationales (Italiens, Polonais, juifs d’Europe centrale et orientale) [Block, 1989, p. 330]. Le réseau des deux frères grecs Eliopoulos joue à l’époque un rôle structurant dans le trafic international, s’étendant de l’Extrême-Orient aux États-Unis via Istanbul, Paris ou Berlin. Leurs associés turcs, corses et italo-américains restent maîtres du trafic jusqu’aux années 1960.

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Ces réseaux ont déjà une grande capacité d’adaptation et d’anticipation. Paris et Marseille accueillent dans les années 1930 la plupart des laboratoires clandestins d’héroïne. Les trafiquants utilisent deux itinéraires pour acheminer les matières premières (opium et morphine base) de Yougoslavie ou de Turquie. Le célèbre Simplon Orient-Express passe au plus court d’Istanbul à Paris, reliant villes balkaniques et capitales occidentales par un faisceau de lignes. En grande extension à l’époque, le chemin de fer est un moyen sûr et rapide de transit par les routes des Balkans, la complicité du personnel des trains garantissant le transport des marchandises [3]  Ainsi débute le jeune Tomazowitch, employé yougoslave... [3] [Bachmann, 1989, p. 422]. Des quantités importantes sont aussi transportées depuis Thessalonique ou Istanbul par voie maritime, laquelle assure 90% du commerce extérieur de la Turquie. L’activité du port de Marseille, quant à elle, est florissante et les méthodes des trafiquants déjà pointues (documents falsifiés, corruption des douaniers et saisies arrangées pour les satisfaire). La voie maritime conduit ensuite aux États-Unis, grand marché de la consommation d’héroïne, où les gangs italo-américains poursuivent leur structuration mafieuse en faisant succéder le trafic de drogue à celui de l’alcool des années 1920.

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Les réseaux font aussi preuve de mobilité pour la production d’héroïne. À la fin des années 1920, quand la France cesse d’être l’eldorado des trafiquants en se pliant aux règles internationales, en diminuant ses importations d’opium et en fermant des fabriques d’opiacés soupçonnées d’alimenter des réseaux clandestins, ceux-ci s’installent en Turquie, en Bulgarie ou en Yougoslavie, avant que la Chine ne devienne leur choix préférentiel.

Le contexte politique balkanique

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Les États des Balkans offrent il est vrai des conditions sociales et politiques propices aux réseaux trafiquants dans l’entre-deux-guerres, à cause de la fragilité et de l’instabilité de leurs régimes politiques.

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Les tensions nationalistes y sont pour beaucoup. Elles visent les commerçants étrangers (juifs, Grecs, Arméniens) qui subissent l’hostilité des populations et les mesures discriminatoires des gouvernements. Ils peuvent verser dans les activités illégales pour échapper à cette précarité sociale nouvelle. Ces tensions nationalistes sont aussi au cœur des luttes politiques dans le royaume de Yougoslavie. Le pouvoir central serbe se heurte aux Croates, aux Macédoniens et aux Albanais. La scène politique est fragmentée, volatile, et les gouvernements, en manque de légitimité et d’autorité, tombent l’un après l’autre. L’instabilité aboutit en 1929 à l’instauration par le roi Alexandre d’un régime dictatorial. En Bulgarie, la situation politique est troublée par l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (ORIM), nationaliste et violente, qui revendique l’ancienne Macédoine ottomane (partagée entre la Yougoslavie, la Grèce et la Bulgarie). L’organisation profite d’une certaine complaisance au sein des autorités bulgares, qui convoitent elles aussi la Macédoine. Mais l’instabilité débouche également sur l’instauration d’une dictature en 1934.

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En cette période, des groupes organisés en bandes armées et/ou en sociétés secrètes exercent une violence au service de l’État ou contre l’État. Ces phénomènes révèlent les difficultés d’affirmation de l’État et perpétuent, dans un autre contexte politique et social, des situations anciennes. Le pouvoir ottoman déléguait en effet dans les Balkans les affaires de sécurité aux populations locales, concrètement aux bandes armées et aux brigands les plus craints. Dans ce système les bandes hors la loi concurrentes troublaient l’ordre existant pour déstabiliser et remplacer le brigand alors au service du pouvoir. Au XIXe siècle les États balkaniques indépendants ont dû imposer leur autorité à ces populations et ont dans cette optique utilisé eux aussi certaines bandes armées en soulevant des mouvements insurrectionnels irrédentistes pour agrandir leur territoire [4]  Pour le cas de la Grèce, voir [Couderc, à paraître... [4] .

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Les groupes violents agissant pour ou contre l’État dans l’entre-deux-guerres doivent être observés à la lumière des évolutions du commerce international desopiacés et de l’attitude déjà décrite des États balkaniques à cet égard. En Yougoslavie, l’organisation d’officiers la « Main blanche » (Bela ruka) contrôle l’armée et affronte dans les années 1920 la guérilla des kaçaks albanais au Kosovo. En 1929, le roi nomme à la tête du gouvernement dictatorial le général Petar Zivkovitch, fondateur de l’organisation. Elle lutte contre l’ORIM, qui mène des actions armées en Macédoine, et contre les nationalistes croates et le mouvement terroriste oustachi. Ces groupes, proches ou ennemis de l’État, pratiquent pillages, rackets, attentats et assassinats. Or nombre d’entre eux interviennent au Kosovo et en Macédoine, où est produit l’opium yougoslave, dont la commercialisation est alors un enjeu de pouvoir entre paysans, négociants et autorités. La surimposition des deux espaces, zone de production d’opium et zone d’activité des groupes armés criminalisés, rend plausible leur relation avec les réseaux de trafic d’opiacés.

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Cette relation apparaît nettement en Bulgarie. La région frontalière avec la Yougoslavie (vallées de la Struma et de la Mesta) est contrôlée par l’ORIM jusqu’au milieu des années 1930, les autorités bulgares se montrant faibles ou complaisantes. État dans l’État, l’ORIM y gère l’ordre public, prélève ses taxes sur les productions agricoles (tabac, pavot) et rackette commerçants et hommes d’affaires. Lorsqu’en 1930 le représentant de l’Égypte à la SDN dénonce la présence de laboratoires clandestins d’héroïne sur le sol bulgare, la moitié d’entre eux sont situés dans la zone contrôlée par l’ORIM. L’implication dans le trafic international est probable puisque l’ORIM dispose d’un réseau mondial de représentations et se livre dans toute l’Europe à des actes terroristes et à des règlements de comptes internes.

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L’ORIM, comme le mouvement croate oustachi auquel elle est liée, est appuyée par la Hongrie, l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie, toutes hostiles au pouvoir serbe. Car les tensions nationalistes et l’instabilité politique dans les Balkans sont aussi attisées par les puissances étrangères interventionnistes.

La route des Balkans pendant la guerre froide

La réorganisation du trafic d’opiacés

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La Seconde Guerre mondiale a entravé les filières du trafic d’opiacés en Europe. Après le conflit, d’anciens itinéraires sont rétablis mais les Balkans sont moins fréquentés. La législation internationale sur les drogues, renforcée entre 1953 et 1961, étend le contrôle à la production d’opium. Pour enrayer le trafic d’opiacés, on veut tarir ses sources d’approvisionnement. Cette optique pousse les États-Unis à agir contre la Turquie entre 1966 et 1972, contribuant à modifier les filières internationales du trafic.

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La production turque d’opium est partiellement détournée vers les réseaux clandestins qui paient l’opium aux paysans comptant et plus cher que le gouvernement. En 1966, selon le chef du Bureau américain des drogues : « 80% de l’héroïne consommée aux États-Unis provient de France et trouve son origine dans les champs de pavot turcs. » Cette dénonciation de la french connection, active depuis les années 1930, s’accompagne de pressions sur la Turquie visant à y interdire la culture du pavot pour priver les laboratoires marseillais de matière première. Le gouvernement turc, dépendant des aides américaines, est contraint à réduire le nombre des provinces autorisées à cette culture avant d’en annoncer la suppression définitive en juin 1971 [5]  Elle est néanmoins rétablie par les militaires en ... [5] .

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Les trafiquants turcs d’opiacés, souvent d’anciens négociants, se sont organisés au fil du temps en groupes criminels puissants. De 1966 à 1975, les effets des pressions américaines sur la production d’opium gênent leur activité, même s’ils s’adaptent et recourent à d’autres sources en Iran, en Afghanistan ou au Pakistan (Croissant d’or). Parallèlement, l’Asie du Sud-est (Triangle d’or) génère des filières nouvelles vers les États-Unis pendant la guerre du Vietnam. Le marché américain devenu plus concurrentiel, les trafiquants turcs se tournent davantage vers l’Europe occidentale, où le marché de l’héroïne est en expansion [6]  Entre 1978 et 1980, la sécheresse dans le Triangle... [6] [Chouvy, 2002, p. 206-207].

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Les réseaux criminels du trafic changent également dans les années 1970, ce qui rend les itinéraires des Balkans plus attractifs. La french connection est démantelée en 1972. Pour la remplacer, la mafia sicilienne, d’abord simple transitaire vers les États-Unis, s’appuie financièrement et logistiquement sur la contre-bande de cigarettes et se lance dans la production d’héroïne. Au milieu des années 1970, mafieux siciliens et turcs s’associent et des trafiquants d’Istanbul s’installent en Italie. Cette liaison fait de l’espace balkanique un terrain de passage potentiel pour les opiacés.

Des routes maritimes à la route terrestre

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Après la guerre, pendant environ vingt ans, le commerce international passe majoritairement par les routes maritimes. Les relations transatlantiques prospèrent. En Méditerranée, Tanger, Marseille, Trieste ou Beyrouth sont des étapes offrant des conditions favorables aux trafics. De Naples, Lucky Luciano réorganise le trafic international d’héroïne, réactivant les réseaux des années 1930 [7]  Ainsi il s’approvisionne chez les entreprises pharmaceutiques... [7] [Lupo, 1999, p. 268].

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À partir de l’opium turc, la morphine base produite en Syrie est exportée par Beyrouth à Marseille. Bientôt les trafiquants turcs la produisent eux-mêmes et l’exportent par Istanbul ou Izmir, 90% du commerce extérieur de la Turquie passant alors par la voie maritime. Dans les Balkans, les relations conflictuelles des États et la rupture entre Tito et Staline entravent le développement des liaisons terrestres. Le trafic d’opiacés concerne surtout la façade maritime, avec notamment la fréquentation de la côte dalmate par les bateaux du réseau Luciano, venus se fournir en morphine yougoslave.

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La situation évolue dans les années 1960. La Turquie développe ses échanges avec l’Europe de l’Ouest et y exporte fruits, légumes et viande. La Yougoslavie s’ouvre davantage et s’en rapproche aussi, améliorant ses routes pour favoriser la circulation (commerce, tourisme, émigration). Or, le commerce international évolue en 1959 avec l’instauration de la Convention de New York sur le transport international routier (TIR), à laquelle adhèrent les États des Balkans (Bulgarie en 1959, Yougoslavie en 1960) et la Turquie ( 1966 [8]  Pour faciliter la circulation des marchandises, les... [8] ). Dans les années 1960 et 1970, ce mode de transport prend de plus en plus d’importance.

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Dès 1972, il est estimé que 70% de la morphine voyageant de Turquie en Europe empruntent la route terrestre des Balkans par la Bulgarie et la Yougoslavie, au moyen des camions TIR [Lamour, 1972, p. 35]. Des chauffeurs sont payés pour cacher les opiacés dans la cargaison ou dans les infrastructures du véhicule. Puis les trafiquants montent leurs propres entreprises de transport. Milan et Munich, principaux terminaux européens pour les camions TIR, deviennent les plaques tournantes et les centres de redistribution de l’héroïne en Europe. La drogue voyage principalement sur la route d’Istanbul à Zagreb par Sofia et Belgrade, avec une variante par Skopje. Avec l’amélioration des routes pendant les années 1980, la filière se développe encore. En plus des camions, les voitures et les trains permettent le transport de quantités plus réduites.

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En effet, dès 1960 et jusqu’aux années 1980, la circulation dans les Balkans est aussi stimulée par l’émigration économique de Turquie et de Yougoslavie en Europe, qui concerne déjà au début des années 1970 plus d’un million de ressortissants yougoslaves et autant de travailleurs turcs. Dans le cas turc, les mobilités multiples générées par ce mouvement migratoire sont prises en charge par les acteurs privés qui créent, en Turquie comme en Europe, des entreprises fondées sur cette circulation (agences de voyages, firmes de transport, d’import/export). Les trafiquants investissent également cette économie de couverture.

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Au sein des communautés turques et yougoslaves en Europe occidentale, des réseaux de distribution d’héroïne peuvent s’établir, rendant efficiente la relation entre espace de production et espace de consommation et donc l’utilisation des routes balkaniques [Chassagne, 2001, p. 164-170] [9]  Les trajectoires d’Albanais et de Turcs de Yougoslavie,... [9] . Les liens familiaux et régionaux entre pays d’accueil et le pays d’origine peuvent offrir aux trafiquants la cohésion et l’opacité nécessaires.

Drogue et politique(s)

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Les réseaux criminels se renforcent aussi en fonction d’intérêts politiques. En Turquie, où le financement des partis favorise la corruption, l’installation en 1975 d’un gouvernement de coalition droite/extrême droite avive la violence politique et entraîne l’infiltration de groupes criminels dans l’appareil d’État. Dans une période de polarisation idéologique, les services secrets et la police recrutent des membres de la milice d’extrême droite des Loups gris pour éliminer des opposants politiques jugés dangereux. En contrepartie, ces mêmes Loups gris opèrent impunément pour des parrains mafieux du trafic d’opiacés. Les violences d’État et contre l’État radicalisent aussi des franges des communautés expatriées. Des réseaux de soutien aux luttes politiques s’établissent en Turquie, et servent éventuellement au trafic d’héroïne. Dans les années 1980, ces phénomènes s’aggravent avec la guérilla lancée par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Anatolie et les compromissions des partis conservateurs libéraux avec les groupes mafieux, groupes qui profitent largement du contexte économique turc très libéral pour étendre et diversifier leurs activités.

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Dans les États des Balkans, là où le multipartisme n’existe pas, les relations avec des groupes criminels se concentrent au sein de l’État. En Bulgarie, à la fin des années 1960, les services secrets cherchent à capter des devises étrangères et à surveiller un milieu propice aux opérations clandestines. Ils utilisent des sociétés d’État d’import/export pour des transactions internationales très lucratives (armes, cigarettes, transfert de fonds) souvent liées au trafic d’opiacés. La Bulgarie devient un sanctuaire pour des trafiquants internationaux (Syriens, Turcs, Iraniens) et la route locale des opiacés passe sous influence des services secrets. Les groupes turcs profitent de cette hospitalité au moment où la mafia sicilienne les sollicite activement. Plus ouverte que la Bulgarie, la Yougoslavie accueille aussi sur son sol des trafiquants étrangers, parfois tolérés au sein des autorités. La politique entraîne d’autres liaisons troubles. Pour réprimer une opposition violente en exil, les services secrets ont recours à des truands expatriés, une méthode initiée dès les années 1970 et accentuée dans les années 1980. Les passerelles entre secteurs étatiques et groupes criminels en sont considérablement augmentées [10]  Des relations clandestines entre politiques et criminels... [10] .

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Le développement du trafic balkanique d’opiacés s’appuie aussi sur un contexte international et sur les politiques et les intérêts financiers des grandes puissances. Il est révélateur que les opérations commerciales des services bulgares débutent avec la détente entre Moscou et Washington, lorsque les deux capitales substituent à la logique d’affrontement celle de la négociation et des marchandages planétaires. En dehors des enjeux politiques, le commerce international des armes qui alimente les conflits au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Ouest, de 1967 aux années 1980, profite aux grandes puissances. La forte valeur marchande des opiacés sert à financer ce commerce et permet à leurs trafiquants d’obtenir desprotections. Au carrefour de l’Europe de l’Ouest, de l’Europe de l’Est et du Moyen-Orient, les Balkans sont au centre de ces relations politiques et commerciales et des trafics qu’elles sous-tendent. Le cas des Loups gris illustre l’imbroglio généré par cette situation. Ils sont proches des chefs mafieux et des services secrets de Turquie mais aussi des services bulgares et de leurs homologues américains [Auchelin, 1990, p. 115-187]. Les réseaux criminels auxquels ils appartiennent sont logiquement parmi les plus puissants dans le trafic d’opiacés sur les routes des Balkans.

Les nouvelles filières balkaniques

Les facteurs économiques et sociaux

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Les bouleversements économiques et politiques liés à la fin des régimes communistes favorisent l’essor des activités criminelles régionales. Les difficultés de la transition, les guerres et les embargos stimulent le commerce informel et la contrebande, largement pris en charge par des groupes criminels, en accord avec des responsables politiques. La pénétration du tissu économique, facilitée par le manque d’investisseurs et de contrôle, leur permet de blanchir leur argent et d’améliorer leur réseau de relations. La lutte contre le crime manque de moyens et les bas salaires rendent tous les secteurs administratifs perméables à la corruption, première arme des trafiquants.

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L’environnement social aide au dynamisme du phénomène criminel. La perte de repères et la déstructuration sociale, aggravées par la guerre et les frustrations liées au passage au capitalisme, rendent les activités illégales moins repoussantes. Avec la baisse du niveau de vie de la majorité de la population, le soutien économique à la famille et la solidarité priment souvent sur les aspects moraux, d’autant plus que la légitimité et la crédibilité de l’État sont entachées par l’arbitraire des anciens régimes communistes et la corruption étalée au grand jour de leurs successeurs. Les familles savent parfois qu’un parent agit dans l’illégalité. Des quartiers et villages bénéficient d’une redistribution partielle de l’argent des trafics, par les petites complicités fournies aux réseaux et les investissements locaux, même limités, des mafieux, les revenus du crime servant de poumon économique. L’appauvrissement et les stratégies de survie créent un réservoir de main-d’œuvre dans lequel les groupes criminels puisent par la séduction, l’intimidation ou la violence. Ils exploitent les situations de vulnérabilité, ce dont témoigne l’expansion des réseaux de proxénétisme d’Europe de l’Est.

Le contexte politique et territorial

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Les facteurs politiques dominent pourtant l’évolution des trafics sur les routes des Balkans dans les années 1990. En Turquie, l’escalade du conflit anatolien et ses dérives (comme le recours accru des belligérants à la drogue) renforcent les groupes mafieux. Dans les Balkans surtout, les facteurs politiques modifient la nature du fait criminel.

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L’introduction du multipartisme, accompagnée de crises et de conflits, accentue d’anciennes liaisons entre milieux criminels et politiques, et contribue à l’émergence de nouveaux réseaux, qui mettent fin au monopole du parti unique. Les activités criminelles étaient en partie sous influence de l’appareil d’État. Elles passent aux mains de groupes pouvant s’appuyer sur cet appareil sans y être subordonnés.

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Nombre de cadres communistes ont anticipé les changements à venir et détourné des fonds à la fin des années 1980 pour préparer leur reconversion de la sphère politique à la sphère économique. La chute des régimes entraîne la réduction des forces de sécurité avec un basculement vers le secteur privé, et une recomposition de l’appareil d’État. Sur l’espace de l’ancienne Yougoslavie, ce processus est compliqué par la formation accélérée de plusieurs États, à partir de l’État fédéral et d’éléments extérieurs. La disparition du parti unique et du ciment idéologique accroît la personnalisation des réseaux de pouvoir. Le manque de culture démocratique durcit les luttes politiques et favorise la corruption et l’intervention de gangsters pour protéger ou servir les dirigeants.

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Les actions clandestines liées aux conflits et aux crises politiques facilitent aussi des rapprochements. La contrebande sert à contourner les embargos et à financer la guerre, le recours à des groupes armés ou paramilitaires masque le rôle d’États ou de forces politiques dans des entreprises de déstabilisation. En particulier sur l’espace yougoslave et en Albanie, l’État laisse ainsi échapper son monopole de l’exercice de la violence. Les guerres ont aussi stimulé des marchés illégaux comme le trafic d’armes et fait naître des réseaux criminels dotés de capacités militaires, politiques et économiques, qui plus est interconnectés malgré les différences ethniques.

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Les trafics sont enfin dynamisés en quelques années par l’apparition litigieuse de neuf entités étatiques sur l’espace yougoslave [11]  Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine découpée de facto... [11] . D’un État avec une police et sans frontières internes, on est passé à neuf territoires séparés, davantage de forces de police du fait des zones sous contrôle international (Bosnie-Herzégovine et Kosovo) et un nombre de frontières décuplé. La coopération policière et judiciaire sur ces territoires est déficiente alors que les trafiquants connaissent le terrain et collaborent depuis des années. Le morcellement engendre aussi une escalade des prix pour les trafics. De nouvelles activités lucratives (contrebande de cigarettes, traite d’êtres humains) renforcent partout les groupes criminels.

Dynamisation et diversification des trafics

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L’ouverture régionale stimule et diversifie les mobilités, décloisonne des territoires et rapproche des populations. Les modes d’organisation en réseau sont favorisés au détriment du contrôle territorial de l’État, fragilisé par la fin des régimes communistes. Les nouvelles mobilités permettent aux trafiquants d’héroïne de changer leurs moyens de transport en recourant aux voitures et aux cars de tourisme, les flux humains étant plus difficiles à contrôler que ceux des marchandises.

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La décomposition de la Yougoslavie socialiste entraîne la réorganisation du trafic. La route traditionnelle est obstruée et fragmentée. Les conflits et les embargos réduisent les possibilités de l’emprunter. Le morcellement territorial (avec l’affirmation de pouvoirs politiques nationalistes) la fragmente en créant d’autres autorités de contrôle, donc des intervenants nouveaux dans la gestion du trafic. La voie traditionnelle étant plus risquée et plus coûteuse pour les trafiquants, des itinéraires alternatifs sont tracés pour la contourner, à l’est et au nord par la Roumanie et l’Europe centrale; au sud par la Grèce, la Macédoine, le Kosovo et l’Albanie. L’extension et la multiplication des itinéraires du trafic sur l’espace balkanique renforcent des groupes locaux, relais des réseaux régionaux.

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L’organisation du trafic évolue aussi avec le développement de la production d’opium en Afghanistan, du fait de la guerre civile [12]  De 1 000 à 1 500 tonnes, le montant annuel passe en... [12] . La Turquie accueille toujours une grande partie des flux d’opiacés et des laboratoires d’héroïne mais l’augmentation des quantités en circulation et les protections acquises permettent aux trafiquants de constituer des stocks d’héroïne en Bulgarie, en Roumanie, en Macédoine, au Kosovo ou en Albanie. Avec ces dépôts (en centaines de kilogrammes), ils diversifient leur approvisionnement et leurs itinéraires, qui se prolongent désormais en Europe centrale (Hongrie, Slovaquie, République tchèque), étape des filières pour la distribution de l’héroïne vers l’Europe occidentale. Des grosses quantités ( 50 à 150 kg) y sont transportées en camions TIR ou en bus de tourisme, fractionnées en quantités réduites ( 5 à 20 kg) selon les commandes et la taille du marché visé, puis transférées dans d’autres véhicules, surtout des voitures particulières. Parfois il s’agit juste de transborder les cargaisons dans des camions ou des autocars, pour atteindre les grands marchés (Allemagne, Royaume-Uni) en attirant moins l’attention des douaniers qu’avec un véhicule venant de Turquie ou des Balkans. Une alternative est d’acheminer les cargaisons par voie maritime, depuis la Turquie ou les Balkans, à destination de l’Italie (Bari, Ancône, Trieste) ou d’autres ports européens.

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Les acteurs criminels balkaniques bénéficient du redéploiement du trafic. La montée en puissance des groupes albanais est la manifestation la plus visible de l’émergence de nouveaux acteurs locaux, les relations entretenues par ces groupes avec la Turquie et l’Italie expliquant grandement leur ascension. L’ouverture plus grande des territoires permet aussi à des organisations criminelles étrangères (notamment d’Italie ou de Turquie) d’étendre leurs activités dans la région. Les réseaux ainsi constitués n’en sont que plus efficaces.

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L’évolution du trafic d’héroïne et le contexte politique et économique favorisent enfin l’apparition de nouvelles filières criminelles. Les trafiquants d’Amérique latine considèrent aujourd’hui les Balkans comme une porte d’entrée pour la cocaïne en Europe. La contrebande de cigarettes accroît l’influence des activités illégales et sert de tremplin à l’émergence de réseaux mafieux dans la région. Les connivences politiques avec des parrains italiens, en Albanie dès les années 1980 et au Monténégro depuis 1992, sont un exemple de dérive qui doit renvoyer au rôle joué par la contrebande de cigarettes dans la structuration de la mafia sicilienne au cours des années 1970, avant qu’elle ne prenne en charge le trafic international d’héroïne. La traite des êtres humains (avant tout pour l’exploitation de la prostitution), alimentée par des facteurs économiques, sociaux et les lois européennes en matière d’immigration, permet également la structuration de réseaux puissants. Les problèmes politiques (Bosnie-Herzégovine, Kosovo, etc.) contribuent à rendre ces activités lucratives. Les groupes balkaniques qui y participent renforcent leur contrôle territorial et peuvent ensuite étendre leurs filières en Europe.

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Depuis son émergence en Occident au début du siècle et quel que soit le contexte politique régional, le trafic d’opiacés est resté une donnée constante sur les routes des Balkans. Il fait intervenir une pluralité d’acteurs, politiques et économiques, balkaniques ou pas, regroupés en réseaux d’intérêts conjoncturels. Ces réseaux utilisent la commodité des routes balkaniques, qui permettent d’établir des itinéraires terrestres, courts et assez sûrs, pour mener l’un des commerces les plus lucratifs au monde, très apprécié pour servir des intérêts politiques, y compris au sein des appareils d’État.

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L’histoire de ce trafic souligne l’importance de la situation géographique, de la circulation et de ses effets positifs et négatifs, dans l’histoire économique et surtout politique des Balkans, marquée par la construction inachevée de l’État. La situation de la région attire les interventions extérieures, qui ont fréquemment déstabilisé l’intégration et favorisé le morcellement, profitant de la fragilité politique locale et contribuant à l’accentuer. Le trafic de drogue, qui prospère au sein d’espaces (géographiques, politiques ou économiques) fragmentés, contestés et fluides, a pu s’ancrer fortement sur place.

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Paradoxalement, si les réseaux du trafic constituent un frein à l’intégration et au développement politique et économique, ils sont pourtant aussi la manifestation d’une indéniable unité régionale, rendue possible par l’existence des grandes routes. L’espace yougoslave en fournit la preuve la plus évidente puisqu’une grande partie des trafics y perpétue des liens d’un territoire à un autre, malgré la décomposition de l’ancienne fédération socialiste.


Références bibliographiques

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  • WEIBEL E., Histoire et géopolitique des Balkans de 1800 à nos jours, Ellipses, Paris, 2002.

Notes

[*]

Doctorant en géographie. Prépare une thèse sur les réseaux criminels balkaniques sous la direction de Georges Prévélakis, université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne (pchassag@ aol. com).

[1]

Ancienne colonie grecque, Byzance devient Constantinople, capitale de l’Empire romain d’Orient au IVe siècle, puis Istanbul, capitale de l’Empire ottoman après la conquête turque au XVe siècle.

[2]

Pour une description détaillée de cette période.

[3]

Ainsi débute le jeune Tomazowitch, employé yougoslave des Wagons-lits renvoyé pour trafic d’opium, devenu après quelques années l’un des gros fournisseurs de morphine base des laboratoires européens.

[4]

Pour le cas de la Grèce, voir [Couderc, à paraître].

[5]

Elle est néanmoins rétablie par les militaires en 1974.

[6]

Entre 1978 et 1980, la sécheresse dans le Triangle d’or et les bouleversements politiques dans le Croissant d’or font émerger ce dernier sur la scène du trafic international et renforcent les réseaux turcs et balkaniques.

[7]

Ainsi il s’approvisionne chez les entreprises pharmaceutiques corrompues du nord de l’Italie.

[8]

Pour faciliter la circulation des marchandises, les contrôles douaniers sont limités aux pays de départ et de destination.

[9]

Les trajectoires d’Albanais et de Turcs de Yougoslavie, venus en Turquie après 1945, puis partis en Occident, ont pu aider certains d’entre eux à accéder à des positions clés dans les trafics des routes des Balkans, de bout en bout de la filière.

[10]

Des relations clandestines entre politiques et criminels concernent aussi les milieux nationalistes croates ou albanais du Kosovo.

[11]

Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine découpée de facto en trois entités, État de Serbie et Monténégro, dont est isolé le Kosovo, Macédoine.

[12]

De 1 000 à 1 500 tonnes, le montant annuel passe en quelques années à une moyenne de 2500 à 3000 tonnes.

Résumé

Français

Le trafic d’opiacés par les routes balkaniques doit être replacé dans une perspective historique remontant à la période ottomane. Il renvoie à la fois à la criminalisation du commerce des drogues et à la construction de l’État dans les Balkans. Son étude souligne l’importance qu’ont eue dans l’histoire de la région la situation géographique de la péninsule et les circulations multiples qui l’ont concernée, avec leurs effets positifs et négatifs. Les différents contextes politiques au cours du XXe siècle ont influencé les évolutions du trafic sans jamais vraiment le remettre en cause. En fait les enjeux politiques et l’implication des appareils d’État, dans les Balkans mais aussi à l’échelle internationale, expliquent largement le développement et la perpétuation de ce trafic, animé par des réseaux d’intérêts variés.

English

The traffic in opiates on the Balkan route should be placed in a historical perspective that highlights the criminalization of drugs and state-making in the Balkans since the Ottoman era. Its study reveals how much the geographical location of the Balkan peninsula and the multiple effects of the circulation of humans on it have marked the region’s history. Although the contrasted political contexts of the 20th century had an impact on the drug trade they never really questioned it. In fact, politics and the involvement of states in the Balkans as well as internationally go a long way to explain the generation and maintenance of a trade managed by multiple and wide-ranging networks of interests.

Plan de l'article

  1. Les routes des Balkans
    1. Lignes de fracture et morcellement
    2. Routes terrestres et maritimes
  2. Le tournant de l’entre-deux-guerres
    1. Opium et commerce ottoman
    2. L’émergence du trafic d’opiacés en Occident
    3. Mobilités des trafiquants
    4. Le contexte politique balkanique
  3. La route des Balkans pendant la guerre froide
    1. La réorganisation du trafic d’opiacés
    2. Des routes maritimes à la route terrestre
    3. Drogue et politique(s)
  4. Les nouvelles filières balkaniques
    1. Les facteurs économiques et sociaux
    2. Le contexte politique et territorial
    3. Dynamisation et diversification des trafics

Pour citer cet article

Chassagne Philippe, « Opiacés et routes des Balkans : facteurs géographiques, historiques et politiques du phénomène », Hérodote 1/ 2004 (N°112), p. 139-156
URL : www.cairn.info/revue-herodote-2004-1-page-139.htm.
DOI : 10.3917/her.112.0139

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