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S'inscrire Alertes e-mail - Hérodote Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezMafias et trafics de drogue : le cas exemplaire de Cosa Nostra sicilienne
AuteurGiuseppe Muti[*] [*] Giuseppe Muti est doctorant de l’université de Rome La...
suitedu même auteur
Au cours du XXe siècle, la politique prohibitionniste en matière de drogues illicites a entraîné l’émergence d’organisations complexes, capables d’échapper aux contrôles institutionnels et de connecter en permanence les espaces de production aux marchés de consommation. Le cas de Cosa Nostra étant à ce titre représentatif, cette contribution se propose de l’analyser selon deux directions. D’une part, en mettant en évidence certaines caractéristiques de l’organisation mafieuse sicilienne qui, en ayant fait de Cosa Nostra un acteur géopolitique d’envergure, ont acquis la qualité de paradigme explicatif pour nombre de phénomènes criminels. D’autre part, à travers l’analyse du rôle historique de Cosa Nostra dans le trafic de drogue, en illustrant les influences réciproques entre l’organisation et cette activitéspécifique.
2 À cette fin, l’approche géographique peut se révéler efficace en permettant de surmonter la diversité et la pluridisciplinarité du sujet d’analyse, voire d’en tirer parti [Mainardi, 1995]. La pensée géographique de Roberto Mainardi semble de fait pouvoir compléter celle de François Thual qui prône la méthode géopolitique pour déchiffrer l’actualité en la décortiquant de sa gangue d’immédiateté [Thual, 1996]. Focalisant ainsi l’attention sur les acteurs, leurs objectifs et leurs stratégies, le raisonnement géopolitique peut se démontrer efficient pour connecter des faits apparemment isolés dans une interprétation rationnelle d’un déroulement historique complexe. Il semble même en mesure de relativiser le problème de l’interprétation des sources, en particulier celles d’origine judiciaire. « Coupable ou innocent » est, en effet, la représentation finale de tout procès mais, dans leur « perfection » juridique, il arrive parfois que ces représentations soient dissonantes avec la réalité et doivent donc être interprétées.
3 Le problème des sources se révèle être une question d’envergure pour chaque analyse des drogues et des phénomènes criminels. Le prohibitionnisme, en effet, rend opaque le fonctionnement du marché de la drogue. Les données statistiques ont une provenance unique – les institutions de contrôle et répression –, ce qui rend évidentes les déviances probables d’un tel monopole de la gestion de l’information. Mais la vocation au secret est aussi l’une des prérogatives structurelles des acteurs criminels. Les sources sur lesquelles il convient de raisonner sont souvent peu fiables voire inexistantes et le choix de se focaliser sur l’analyse de Cosa Nostra dépend donc aussi de la grande attention civique faite au phénomène mafieux depuis l’unité italienne.
Cosa Nostra sicilienne : un centre de pouvoir criminel
4 En 1986,475 associés de Cosa Nostra sont mis en cause tous ensemble au cours du « Maxi-procès » de Palerme. 344 d’entre eux sont condamnés à 2 655 années cumulées de prison pour appartenance à l’organisation mafieuse ou pour trafic de drogue. Les 8 607 pages de l’acte d’accusation démontrent pour la première fois l’existence de l’organisation mafieuse sicilienne – jusqu’alors controversée voire niée – et son engagement dans le trafic international de drogue. La sentence présente Cosa Nostra comme : 1) une forme de contre-pouvoir, fonction de sa nature criminelle; 2) une forme de pouvoir dissimulé dans la société et capable de s’adapter aux changements historiques; 3) un ordre juridique qui partage avec l’État-nation certaines caractéristiques fondamentales telles que le territoire, le code et un groupe d’affiliés qui s’y conforment ou s’y adaptent; 4) un centre d’influence qui programme et réalise des plans d’expansion géographique et de renforcement de son rôle à différentes échelles.
5 Ces caractéristiques objectives – ou du moins qu’on traitera comme telles – doivent être approfondies si l’on veut démontrer la dimension géopolitique de cette organisation mafieuse qui la différencie des organisations criminelles classiques.
6 Comme Umberto Santino l’explique dans son « paradigme de la complexité », le mot « mafia » définit les organisations criminelles qui : 1) agissent à l’intérieur d’un contexte relationnel vaste et ramifié, 2) configurent un système de violence et d’inégalité destiné à l’accumulation des capitaux et à l’acquisition et la gestion de positions de pouvoir, 3) usent d’un code culturel, 4) jouissent d’un relatif consensus social. Le contexte relationnel mafieux, composé de rapports de parenté, d’amitié, d’intérêt, de contiguïté et de complicité, est en mesure de s’affirmer dans des conditions de développement économique comme de sous-développement. Le bloc social qui en découle est hiérarchiquement organisé à travers toute la société : depuis les catégories sociales les plus pauvres, excellent bassin de recrutement pour la main-d’œuvre, jusqu’à ce véritable pactum sceleris entre les plus hautes sphères du pouvoir politique et économique, la haute société et les sommets de l’organisation mafieuse, une sorte de club privé que le socio-logue palermitain qualifie de « bourgeoisie mafieuse » [Santino, 1995].
La structure, le contrôle du territoire et les activités de l’organisation
7 Originaire de la région palermitaine, Cosa Nostra est l’organisation mafieuse qui s’étend dans toutes les provinces de la Sicile à l’exception de celles de Messine et de Syracuse. Pour entrer dans cette structure de pouvoir disséminée sur le territoire, il faut être sicilien, être coopté par plus d’un membre et prêter un serment chargé de signification magique et religieuse.
8 Cosa Nostra est régie par un appareil administratif, par un système de règles orales mais très coercitives, et par un système juridique qui prévoit la peine de mort. Unitaire et pyramidale, cette organisation se base sur des « familles » : des groupes de 30 à 40 membres rigoureusement répartis sur un territoire délimité par les frontières des quartiers dans la ville de Palerme, et par les délimitations des villages en zone rurale. Une famille est composée de plusieurs groupes d’une dizaine d’hommes commandés par un « capodecina ». Elle est dirigée par un chef de famille qui est élu par les affiliés et flanqué d’un sous-chef et d’un ou de plusieurs conseillers. Trois familles ou plus, territorialement contiguës, forment une entité majeure, le « mandamento », coordonnée par un chef élu par les familles. La réunion des « capimandamento » constitue la « commissione », organe de gouvernement au niveau provincial commandé par un ou plusieurs coordinateurs et mieux connu sous le nom de « cupola ». Enfin, au niveau régional, la réunion des chefs de commissions provinciales constitue à son tour la « commissione interprovinciale » dans laquelle le chef de la commission de Palerme joue un rôle majeur. De fait, comme il est rappelé dans la loi anti-mafia italienne de 1982, l’organisation mafieuse exerce un pouvoir réel sur le territoire grâce à la force d’intimidation engendrée par le serment d’appartenance qui entraîne assujettissement et « omertà[1] [1] La « loi du silence ». ...
suite», deux conditions qui ne concernent pas uniquement l’organisation elle-même mais surtout ses rapports avec la société.
9 Sur son territoire et avec l’accord de son chef de famille, chaque affilié peut se consacrer à toutes les formes d’activités illicites : il lui suffit de partager ses revenus avec la famille et son chef. Son serment prévoit qu’il respecte le secret envers l’extérieur, qu’il soit loyal au sein de la famille et de l’organisation, et qu’il soit disponible pour toute opération décidée au niveau supérieur. La commission est le véritable centre de décision : elle règle les différends entre les familles et gère les affaires en commun en coordonnant leurs stratégies. C’est en son sein que sont discutés et planifiés les homicides importants qui doivent aussi être portés à la connaissance du chef de la famille dont le territoire est concerné par le meurtre.
10 La capacité d’adaptation de l’organisation, prise entre tradition et innovation, est surprenante. Dans la mesure où les anciennes activités ne sont jamais abandonnées, leur importance ne diminue progressivement qu’en faveur de nouvelles affaires. L’autonomie relative des cellules territoriales de base et leur coordination assurée par les organismes collégiaux permettent à l’organisation de se consacrer à de nombreuses activités criminelles. Celles-ci peuvent être classées selon la typologie suivante : 1) structurelles : directement liées au contrôle du territoire et donc à la conservation de l’organisation – racket, extorsion, usure, pillage du système socio-économique local public ou privé; 2) contingentes : liées à des conditions spécifiques qui parfois favorisent et abritent certaines activités très rémunératrices : – contrebande de produits licites (tabac, déchets, armes), trafic de produits illicites (drogue, armes de guerre), délits de prédation (enlèvements, vol de troupeaux, vols), contrefaçon, fausse monnaie, machines à sous, paris clandestins, etc.; 3) instrumentales : complémentaires par rapport aux deux autres catégories ou liées au fonctionnement de l’organisation – homicides, corruption, blanchiment d’argent et investissement de capitaux dans l’économie licite.
11 Ces activités mafieuses nourrissent un débat qui concerne l’interprétation de la mafia en tant qu’entreprise et que l’on retrouve dans les études de Pino Arlacchi dès 1983. Il existait selon lui une vieille mafia « en compétition pour l’honneur et le prestige » et il existerait désormais une nouvelle mafia, née parallèlement au trafic de drogue, « en compétition pour l’accumulation d’argent » [Arlacchi, 1983]. Se révélant efficace pour décrire l’entrepreneur mafieux et les avantages compétitifs qui le caractérisent – le découragement de la concurrence, la capacité de gérer avec flexibilité la main-d’œuvre en comprimant les salaires, la disponibilité d’argent liquide –, cette représentation est très controversée mythifiant l’ancien mafieux « honorable » sans aucune relation avec la réalité. Deux autres représentations mettent l’accent sur une conception moins économique et plus politico-militaire de l’entreprise mafieuse. Selon Raimondo Catanzaro, la mafia serait une « entreprise du délit » en mesure d’offrir le « service de protection » que l’État n’arrive pas à garantir sur tout son territoire [Catanzaro, 1988], le paradoxe étant ici que l’assureur est lui-même à l’origine du risque. Enfin, selon Diego Gambetta [ 1992], la mafia produit, promeut et vend la « protection privée » en protégeant les transactions économiques caractérisées par la défiance entre les parties. Puisque le crime est l’activité où la défiance est maximale, la « protection privée » génère une véritable « extorsion territoriale » qui s’exerce sur les sujets économiques licites et illicites.
La subjectivité politique de la mafia et la valeur de la violence
12 Les phénomènes mafieux se caractérisant par un rapport avec le milieu politique tant étroit que difficile à interpréter, la réciprocité intense et systémique qui caractérise ce rapport est aisément visible dans le cas de Cosa Nostra.
13 D’un côté, cette organisation ne reconnaît pas l’ordre judiciaire légal et le monopole étatique de l’usage légitime de la force. Elle est, de ce fait, en dehors de et contre l’État. D’un autre côté, Cosa Nostra vise à s’approprier des ressources publiques et participe activement à la formation des décisions politiques. De ce point de vue donc, elle est dans et avec l’État. C’est l’État même qui, néanmoins, fait preuve d’une attitude ambivalente envers la mafia. Souvent, il ne réussit pas à préserver son monopole de la force et n’exerce pas ses prérogatives juridiques[2] [2] Alors que dans le système juridique italien l’action...
suite. En ne punissant pas systématiquement les délits, l’État semble légitimer ou en tout cas reconnaître de facto l’action et le pouvoir de la mafia. En effet, l’engagement de l’État italien dans la lutte contre le phénomène mafieux a toujours été défini par son caractère d’urgence et de circonstance. Ce n’est que dans le contexte de crimes de sang qui provoquent l’indignation de l’opinion publique que l’activité législative et gouvernementale a recours aux lois les plus sévères et aux interventions les plus énergiques. Cette attitude s’estompe lorsque le recours de la mafia à la violence est limité et surtout lorsque les actions judiciaires touchent les cercles privilégiés et leurs intérêts – ladite bourgeoisie mafieuse. De surprenants mécanismes d’autorégulation limitent alors ces actions.
14 La violence, et en particulier la capacité de tuer, est en définitive la principale ressource de l’organisation mafieuse. Elle est avant tout un langage et sa montée en puissance constitue un avertissement répété pour celui qui refuse de se soumettre au pouvoir territorial. Mais un attentat peut aussi être un signal visant à ouvrir un canal de communication privilégié avec un destinataire précis. À l’intérieur de l’organisation, la violence est soit un signe de distinction et de prestige, soit l’expression des mutations hiérarchiques et structurelles. De telles modifications sont très graduelles et stratégiquement préméditées dans un dessein de large envergure dont les guerres sanglantes entre les familles – dites « guerres de mafia » – ne sont que les moments les plus visibles. La violence n’est pas une fin en soi et l’organisation l’utilise avec circonspection, privilégiant en premier lieu la menace. Dans cette optique, il convient de souligner la valeur stratégique de la corruption mafieuse. Étant fondé sur la coercition, ce système criminel pourrait se dispenser de la corruption. Cependant, en contenant la violence et en distribuant ces bénéfices illégitimes, l’organisation mafieuse implique directement la société, étape indispensable au contrôle effectif du territoire.
15 Constituant les deux faces de la même médaille [Santino, 1994], la « production mafieuse de la politique » et la « production politique de la mafia » méritent quelques considérations. La production mafieuse de la politique concerne : 1) les élections des représentants politiques, que la mafia peut influencer soit à travers le contrôle des votes soit à travers ses propres candidats; 2) le contrôle direct de l’activité politique et administrative – à toutes échelles – qui est réalisée par les élus et les employés publics affiliés à l’organisation, qui sont en mesure d’orienter les bénéfices de la gestion publique vers le circuit mafieux, tout en en faisant supporter les coûts à la collectivité; 3) les délits « politico-mafieux » qui mélangent des exigences pratiques de l’organisation avec les stratégies d’intervention sur le cadre politique général de certains acteurs politiques. La production politique de la mafia concerne l’impunité, le détournement des ressources publiques et la tolérance envers le phénomène mafieux qui peut se transformer en contiguïté voire en complicité, endonnant lieu au délit dit de « participation collatérale à l’association mafieuse ». Après la constitution de l’État républicain, la mafia a acquis un énorme pouvoir en soutenant le bloc de pouvoir démocrate-chrétien et l’Alliance atlantique dans la logique de l’antagonisme bipolaire. Participant à la répression des mouvements paysans et au blocage du parti communiste en Sicile, l’organisation s’est proposée comme centre de pouvoir conservateur fiable. Pour cela elle s’est vu confier, par l’intermédiaire des loges maçonniques et des services de renseignement, nombre d’actions illégales, subversives ou impliquant l’usage de la violence, au niveau national et international. Il est à ce titre significatif de souligner que tous les mafieux arrêtés, même après la fin du bipolarisme, ont tout d’abord déclaré leur anticommunisme, de façon parfois caricaturale.
La parabole de Cosa Nostra dans le trafic de drogues illicites
16 Le succès de Cosa Nostra dans le trafic de drogue s’explique par son contrôle du territoire sicilien, par l’efficacité du réseau basé sur la diaspora et, enfin, par le haut niveau de protection politique dont l’organisation jouit. Le contrôle territorial de l’île est indispensable pour raffiner et faire transiter la drogue en toute sécurité. Les cellules internationales diffusées au sein des diasporas permettent d’étendre la toile d’araignée aux cinq continents. Il s’agit d’une structure de contact en mesure de transporter n’importe quel produit vers n’importe quelle destination, son efficacité étant assurée soit par le pacte associatif soit par l’origine géographique commune. Il est à ce titre significatif de constater comment nombre de parrains dans le monde entier sont en fait originaires des mêmes villages de Sicile (carte 1). La protection politique, enfin, garantit l’inaction des forces de l’ordre et, éventuellement, l’impunité. Pour s’assurer du support du précieux allié, la politique a dû en définitive fermer les yeux sur ses activités particulières, dont le trafic de drogue.
Naissance et évolution d’un réseau moderne du trafic de drogue
17 Salvatore Lucania dit « Lucky Luciano » est le précurseur du trafic de drogue moderne et le planificateur des deux organisations criminelles de Cosa Nostra : l’américaine et la sicilienne.
18 Grâce à sa redoutable capacité de gestion démontrée dans les milieux de la prostitution et de la drogue pendant la prohibition américaine, il devient dans les années 1930 l’artisan du rassemblement des groupes criminels américains au sein de l’organisation unitaire « La Cosa Nostra ». Après la guerre, et grâce au soutien fourni aux services alliés avant et pendant le débarquement en Sicile, il est extradé vers l’Italie avec deux autres mafieux italo-américains. Envisageant déjà leurs affaires, les trois parrains s’installent dans les trois villes stratégiques de la péninsule : Luciano à Naples, Joe Adonis à Milan et Franck Coppola à Rome. Depuis l’Italie [Pantaleone, 1966], ils continuent à alimenter leur propre « industrie du vice » aux États-Unis. Luciano s’approvisionne en stupéfiants auprès d’industries pharmaceutiques complices et contrôle une structure de contrebande en Méditerranée. Son réseau s’étend de la Sicile, où il partage ses revenus avec le patriarche mafieux Calogero Vizzini de Villalba, à Cuba, jusqu’aux États-Unis où son autorité demeure incontestée. Dans le contexte d’un marché des stupéfiants encore faible, les grosses quantités d’héroïne dont Luciano disposait[3] [3] Au moins 700 kg. Commissione Antimafia VI Legislatura, Relazione...
suite, laissent supposer qu’il avait réellement monopolisé le marché américain de la drogue jusqu’à la fin des années 1950. À partir de la seconde moitié de la décennie, toute-fois, les conditions du réseau changent. Cuba perd tout intérêt stratégique dès la révolution; aux États-Unis les contrôles se durcissent[4] [4] Commission Kefauver et Boggs Act en 1951, Narcotic Control...
suite; en Sicile les dynamiques mafieuses sont bouleversées par deux familles – les Greco et les La Barbera – en lutte pour la suprématie. Pour faire face à ces changements majeurs Luciano organise le plus important sommet mafieux de l’histoire.

LA SICILE DES PARRAINS MAFIEUX
LA SICILE DES PARRAINS MAFIEUX
19 En octobre 1957 le gotha de La Cosa Nostra américaine et celui de la mafia sicilienne – dirigée par Giuseppe Genco Russo de Mussomeli – sont réunis à hôtel des Palmes de Palerme. En pouvant se dérouler dans le plus luxueux hôtel du centre-ville sans aucune interférence des forces de l’ordre, ce sommet illustre parfaitement l’efficacité du contrôle mafieux du territoire. À cette occasion, la mafia sicilienne adopte la structure organisationnelle déjà expérimentée aux États-Unis et emprunte aussi le nom de l’organisation américaine en devenant « Cosa Nostra » sicilienne. En matière de trafic de drogue, l’accord intervenu reste controversé dans son contenu mais représente un pivot dans l’histoire de ce genre de trafics. Fort des sources d’approvisionnement de Luciano, le réseau est réorganisé sur les familles de Castellammare del Golfo en Sicile, où Luciano imbrique de façon continue les deux groupes émergents, et sur la toile d’araignée en dehors del’île : la cellule de coordination placée à Milan, sous le contrôle de Joe Adonis, et les compartiments de distribution aux États-Unis coordonnées par Santo Sorge et Franck Garofalo.
20 À la mort du parrain en 1962, un stock d’héroïne dont une partie du paiement aurait été détournée constitue le casus belli déclenchant la première guerre de mafia en Sicile entre les deux familles concurrentes. Après le massacre de Ciaculli, où sept carabiniers sont tués, l’État répond avec force à cette montée de la violence. Avec ses meneurs en fuite ou sous le coup de la justice, Cosa Nostra subit un premier revers important, dissout la cupola et courbe l’échine selon une stratégie résumée par le proverbe « Calati, giunco, che passa la piena[5] [5] Littéralement : « Fléchis, roseau, tant que dure...
suite». L’ère Luciano achevée, s’ouvre celle des Marseillais et des Corses, depuis toujours en collaboration étroite avec les parrains italo-américains. Forts de leurs appuis politiques et d’un environnement local favorable [Monzini, 1999] qui inhibent les forces de l’ordre, les « Français » disposent d’une expérience solide dans lesréseaux méditerranéens qui apparaissent à cette époque comme la clef de voûte du trafic de drogue. Ainsi, ils se procurent la morphine en Turquie, la raffinent à Marseille et l’envoient aux États-Unis grâce à leurs contacts au Canada ou par la filière sicilienne bâtie lors du sommet de Palerme. Coordonnée depuis la place logistique et diplomatique de Milan et basée sur les unités criminelles placées à Rio de Janeiro, à Caracas, à Montréal et à New York, cette dernière filière est si bien organisée, et donc invisible, que son existence même est mise en doute voire niée[6] [6] Dans leur remarquable ouvrage, Lamour et Lamberti [ 1972]...
suite.
La domination de l’île pour le contrôle des trafics : changements de dirigeants et continuité des transactions
21 La guerre de la mafia s’achève en 1969 et Cosa Nostra, fortifiée par la vague d’acquittements des procès de Catanzaro, Bari et Palerme, se reconstitue autour d’une nouvelle commission régie par un triumvirat. Au début des années 1970, Gaetano Badalamenti, Stefano Bontade et le Corléonais Luciano Liggio gèrent lestrois principales activités de l’organisation : 1) l’exportation de drogue vers les marchés les plus rentables; 2) les enlèvements de personnes, surtout du fait des Corléonais qui augmentent leur capacité financière et, selon une stratégie de conquête du pouvoir à long terme, diminuent le prestige des familles adverses; 3) la contrebande de tabac : en cooptant les principaux contrebandiers de l’île et les spécialistes napolitains, l’organisation fait irruption dans le réseau méditerranéenoù le déclin des Corses et des Marseillais est patent.
22 Relevant toujours du schéma étudié à Palerme en 1957 le trafic de drogue se base sur l’alliance des familles Gambino-Bonnano aux États-Unis et Bontade-Badalamenti-Spatola en Sicile, et ce jusqu’en 1978. En ce qui concerne l’approvisionnement et le raffinage, l’organisation se substitue progressivement aux Marseillais en empruntant leurs contacts, leurs routes et leurs chimistes. Touchant désormais aussi les marchés européens, la commercialisation repose sur la fiabilité des rapports de parenté et sur le contrôle effectif des artères et des carrefours stratégiques de la Sicile : le golfe et le port de Castellammare, l’aéroport de Punta Raisi sous la coupe de Gaetano Badalamenti et une des seules autoroutes de l’île, entre Palerme et Trapani, qui relie toutes les zones du trafic dans un véritable « district de l’héroïne » (carte 2). En outre, c’est durant cette période que l’une des compénétrations les plus formidables entre mafia et politique se réalise à l’intérieur du courant politique démocrate chrétien qui soutient le sept fois président du Conseil Giulio Andreotti. À toutes échelles y participent le parlementaire national et européen Salvo Lima, les frères Nino et Ignazio Salvo de Salemi – responsables de l’agence des Impôts – ainsi que l’ancien maire de Palerme Vito Ciancimino.
23 Avec la destitution de Tano Badalamenti de la commission provinciale en 1978, les Corléonais commencent à poser des jalons pour la prise du pouvoir. Ces derniers sont à la fois une famille originaire de Corleone et un courant transversal au sein des diverses familles de Palerme. Ce courant possède deux prérogatives particulières : le secret de l’identité des affiliés au sein de l’organisation même et l’« a-territorialité » dans l’aire palermitaine (carte 3) qui garantit une grande liberté d’action. Le nouveau parrain Totò Riina unit sous sa direction les pions stratégiques de toutes les familles, en commençant par celles qui émergent localement et celles qui sont le plus en marge des retombées économiques du trafic de drogue. Il réussit ainsi à évincer la faction adverse Bontade-Badalamenti en décapitant les commandements et en exterminant les irréductibles. Avec un excellent sens tactique, il ne change pas les bases stratégiques et opérationnelles du trafic de drogue mais apaise les inquiétudes des affiliés en distribuant des fonctions de prestige et d’importantes compensations économiques.

LES INSTALLATIONS MAFIEUSES DE L’HÉROÏNE
LES INSTALLATIONS MAFIEUSES DE L’HÉROÏNE
24 Après 1978 et pendant une dizaine d’années, Cosa Nostra sicilienne approvisionnera les marchés occidentaux de l’héroïne de manière presque hégémonique et intensifiera progressivement l’importation de cocaïne vers le marché européen, s’efforçant de créer un canal d’importation exclusif avec le cartel de Medellín. Les bénéfices tirés sont immenses mais le prix à payer l’est tout autant et – avec le maxi-procès – il marquera à jamais l’histoire de l’organisation. La stratégie corléonaise, en fait, entraîne une nouvelle guerre de mafia qui comptera un millier de morts entre 1981 et 1982 ainsi qu’une escalade phénoménale des homicides politicomafieux et de la violence contre les institutions nationales[7] [7] Connus sous le nom de « cadavres exquis », les meurtres...
suite. Le rapport de dépendance des intérêts mafieux vis-à-vis des intérêts politiques est bouleversé. Les revenus exceptionnels de la drogue encouragent cette dérive ultra-sanguinaire de l’organisation qui, à son tour, préoccupe l’opinion publique et entraîne l’État dans un nouveau combat contre l’organisation criminelle. Le « Pool antimafia » duparquet de Palerme s’attaque à l’activité la plus exposée de l’organisation : le trafic de drogue.
25 Le côté financier du trafic, en particulier, atteint des proportions qui désormais ne peuvent plus être dissimulées : au début des années 1980, on convertit plus de dollars en lires à Trapani que dans les bureaux de change de Milan [Fava, 1984]; entre 1952 et 1982, le nombre d’agences bancaires en Sicile augmente de 125% (le double par rapport à la moyenne nationale); entre 1962 et 1982, le nombre d’agences d’établissements bancaires régionaux augmente de 586% (contre 83% au niveau national); certaines connaissent des augmentations de dépôts de 500% à 1 000% et plus. Les investigations bancaires taxonomiques des juges de Palerme, Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, s’accompagnent d’une méthode d’enquête innovatrice qui prévoit la collaboration judiciaire internationale, ce qui dévoile l’internationalisation de Cosa Nostra. Un phénomène inattendu mais décisif soutient les efforts de la lutte antimafia : les repentis. Effet pervers de la stratégie de Riina, un nombre croissant de ressortissants de l’organisation collaborent désormais avec la justice en révélant les secrets de Cosa Nostra.

TERRITOIRES MAFIEUX DANS LE PALERME DES ANNÉES 1970 ET 1980
TERRITOIRES MAFIEUX DANS LE PALERME DES ANNÉES 1970 ET 1980
Les dynamiques logistiques de la toile d’araignée
26 Dès la fin des années 1970, l’engagement de Cosa Nostra dans le trafic d’héroïne est basé sur un système qui donne la priorité à l’efficacité sur les dynamiques familiales, ce qui bouleverse l’équilibre des familles. Certains affiliés gèrent en exclusivité les principales opérations en pouvant y associer, pour garantir leur bonne marche, des individus de n’importe quelles familles voire même des non-affiliés. Les autres membres peuvent fournir un soutien financier selon les modalités décidées par la cupola et par les chefs des familles : il s’agit d’un système de quote-parts fondé sur la distribution des revenus et le partage des risques. L’investisseur choisit les opérations à financer et son retour sur investissement sera soit une part d’héroïne raffinée soit des liquidités après commercialisation.
27 Au cours des années 1980, la péninsule italienne émerge comme la plaque tournante la plus importante du trafic international de stupéfiants. Les maigres quantités de drogue saisies par rapport à celles en circulation démontrent la faiblesse des activités de répression. Le maxi-procès rend visible le rôle opérationnel de la plate-forme sicilienne dans le trafic de drogue [Stajano, 1996]. Elle n’est pas pour autant le seul embranchement; le territoire à la frontière nord-est – compris dans le triangle Milan, Bolzano, Trente – démontre son efficacité soit comme débouché de la route des Balkans soit comme passage obligé des capitaux vers la Suisse[8] [8] S. A. , Armi e droga. L’atto d’accusa del giudice Carlo...
suite.
28 En ce qui concerne la Sicile, la morphine-base et l’héroïne y sont importées du Moyen-Orient et de la Thaïlande. Dans le premier cas, l’enquête identifie les deux sources principales comme étant deux ressortissants turcs basés en Bulgarie. Dans le second cas, le contact principal est originaire de Singapour et il est directement accrédité par le seigneur du Triangle d’or, Khun Sa. Les affiliés de Cosa Nostra possédant une solide expérience dans la contrebande en Méditerranée, ils monopolisent l’importation de drogue dans l’île. Le raffinage est aussi compartimenté de manière rigide et les hommes qui y participent sont sélectionnés avec soin. Après une période durant laquelle des chimistes français sont enrôlés, ce sont certains affiliés adéquatement formés qui se chargent des opérations. De la fin des années 1970 jusqu’à la fin des années 1980, de nombreuses raffineries sont découvertes le long de l’autoroute du « district de l’héroïne ». En outre, il apparaît qu’à deux reprises au moins l’organisation a acheté plusieurs centaines de kilos de morphine-base en Extrême-Orient, les transformant en héroïne au cours du transport par mer.
29 La phase d’exportation est assurée en exclusivité par les affiliés qui contrôlent les meilleures routes, comme les frères Spatola qui poursuivent leurs affaires en dépit des changements de leadership. C’est pourquoi les stocks appartenant à plusieurs familles et destinés à différents acquéreurs sont traités et transportés en un seul chargement, avant d’être partagés à l’arrivée. Enfin la distribution en gros et demi-gros est assurée par les « compartiments extérieurs » de l’organisation, aussi efficaces en Amérique que sur les grandes places européennes. La cellule la plus importante est active à New York depuis 1979 et plonge ses racines dans l’organisation sortie du sommet de Palerme en 1957. C’est le « groupe Catalano », connu depuis 1986 grâce à l’enquête américaine dite de la « pizza connection ». Autonome par rapport aux familles américaines, auxquelles elle réserve une quote-part des revenus, cette cellule est composée d’affiliés à Cosa Nostra sicilienne et opère à Brooklyn avec des ramifications dans toutes les grandes villes américaines par le biais des fameuses « pizzerias ».
30 Le blanchiment de l’argent sale est lui aussi géré par un nombre très limité d’affiliés à la compétence particulière. Dès le début des années 1970 des cellules internationales de blanchiment sont placées dans des paradis fiscaux tels que Aruba, la City de Londres et la Suisse. Ce dernier pays, en particulier, est présenté par les enquêteurs comme le véritable pivot du trafic de stupéfiants grâce à la présence d’affiliés tels que Roberto Vito Palazzolo. D’autres filières du blanchiment, découvertes au cours des années 1970 et 1980, démontrent le rôle central de la loge maçonnique « P2 » en tant qu’interface entre mafia, politique et économie. Un cas est établi, celui de Michele Sindona, banquier du Vatican qui recyclait l’argent sale de la faction Bontade-Badalamenti à travers ses instituts de crédit. Membre majeur de la loge P2, il était lié aux hommes les plus importants du pays parmi lesquels le président du Conseil Giulio Andreotti. C’est d’ailleurs en enquêtant sur l’affaire Sindona que les magistrats découvrent la loge P2, véritable centre de pouvoir subversif reliant nombre d’intérêts privés aux champs de forces de la guerre froide.
31 Le rôle majeur de la loge P2 est aussi évident dans le cas de l’embranchement du Nord-Est mentionné auparavant. Le trafic est ici coordonné par la cellule milanaise de Cosa Nostra qui réceptionne, dans un dépôt près de Trente, de la morphinebase et de l’héroïne provenant du clan turc des Urgulu. Chargée à bord de camions protégés par l’accord international TIR, la drogue emprunte la route des Balkans via le passage du Fernetti à la frontière yougoslave. Elle est ensuite envoyée en Sicile pour le raffinage ou distribuée directement sur les marchés nationaux ou continentaux. Ce trafic s’accompagne, au retour, d’un trafic d’armes de guerre destinées à des mouvements politiques et des pays sous embargo. Avant de s’enliser, l’enquête prend de l’ampleur en impliquant des institutions, des personnalités internationales, des services secrets des deux blocs, et de ladite loge maçonnique. Deux considérations centrales émergent de cette investigation : 1) l’existence, l’efficacité et la protection du réseau illicite l’emportent sur les acteurs et les trafics ponctuels, 2) la duplicité de Cosa Nostra, à la fois garante des transactions grâce à sa maîtrise des routes et bras armé aux ordres d’un obscur centre de pouvoir supérieur.
Nouvelles évolutions et vieux mystères à la fin du XXe siècle
32 La fin de l’antagonisme bipolaire a entraîné un bouleversement radical de la politique italienne, étant à la base du passage à la « Seconde République ». Le retournement des alliances politiques y a produit deux effets. Dans le nord du pays, il a déclenché des enquêtes anticorruption dites « Mains propres ». Dans le sud, il a privé Cosa Nostra, ainsi que les autres organisations mafieuses[9] [9] La Camorra en Campanie, la’Ndrangheta en Calabre et la...
suite, de leurs référents politiques. Puis, fait sans précédent, les condamnations du maxi-procès ont été confirmées en appel puis en cassation le 31 janvier 1992. Après la vengeance mafieuse contre les juges Falcone et Borsellino, Cosa Nostra a décidé de punir les vieux alliés qui n’avaient pas tenu leurs engagements. Les homicides du parlementaire européen Salvo Lima et du notable Ignazio Salvo peuvent être compris de la sorte. Mais Cosa Nostra a logiquement essayé de trouver de nouveaux référents politiques fiables : après avoir repoussé l’hypothèse d’entrer directement dans l’arène politique avec un parti/ligue sur le modèle de la Ligue du Nord, l’organisation criminelle choisit d’attaquer[10] [10] 14 mai 1993, rue Fauro (Rome): 21 blessés. 27 mai 1993,...
suite franchement l’État afin de chercher à ouvrir un nouveau canal de communication. Cette stratégie meurtrière a abouti à la troisième réaction de l’État qui a engagé contre Cosa Nostra une lutte sans frontière durant la décennie 1990. On peut donc dire que l’organisation mafieuse sicilienne : 1) s’est restructurée, la dictature corléonaise faisant place à une plus ample autonomie de la périphérie; 2) a de nouveau opté pour la stratégie du silence avec une gestion plus politique que militaire des points de friction;3) a cédé à d’autres organisations, principalement étrangères, les affaires jugées les plus dangereuses; 4) a choisi de se dédier à une pénétration de plus en plus agressive de l’économie légale.
33 Tout cela a contribué à réduire son implication directe dans le trafic de drogue en Italie. La’Ndrangheta calabraise d’abord, et les organisations ethniques d’immigration récente ensuite, se sont substituées aux Siciliens dans la gestion pratique du trafic. A ce propos il est intéressant de constater que, sur l’expérience de Cosa Nostra, le succès de ces organisations est basé : 1) sur la coordination unitaire – modèle organisationnel dont la’Ndrangheta s’est dotée au début des années 1990; 2) sur l’implantation stratégique dans le nord du Pays, en Lombardie et à Milan en particulier; 3) sur l’efficacité du réseau de la diaspora; 4) sur le niveau de soutien politique dans la région géographique d’origine. La redistribution internationale des rôles et la tendance connexe à rapprocher les pôles de raffinage d’héroïne des aires de production ont éloigné les laboratoires de la péninsule. Le barycentre du réseau méditerranéen s’est déplacé vers les côtes occidentales de la péninsule balkanique, où de nombreux mafieux en fuite ont trouvé refuge. Aujourd’hui, le trafic de drogue impliquerait seulement les affiliés traditionnellement spécialisés en matière de drogue, même si l’organisation maintient a priori son influence dans le milieu des investissements financiers liés au trafic international.
34 La dimension économique et financière de la mafia, et plus particulièrement l’infiltration des confréries criminelles à l’intérieur des activités économiques licites, continue d’être un des thèmes les plus obscurs. Ceci s’explique par le fait que la destination finale de l’argent n’est connue que par les sommets des organisations, mais également parce que les techniques d’enquête ne sont pas adaptées aux techniques de blanchiment. De plus, au-delà d’un certain niveau de richesse et de pouvoir, il y a un changement complet du jeu, des joueurs et du scénario de référence : la bourgeoisie mafieuse jouit d’un haut degré d’impunité. Les enquêtes qui, aujourd’hui, cherchent à élucider le cheminement des capitaux provenant du trafic de drogue en viennent à approcher les plus grands empires économiques et financiers nationaux et nombre de parlementaires, le cas le plus connu et controversé étant celui de Marcello Dell’Utri. Bras droit de Silvio Berlusconi, autant au sein de l’entreprise Fininvest que dans la création du parti politique Forza Italia, ce parlementaire palermitain est sous le coup d’un procès à Palerme pour participation collatérale à l’association mafieuse.
35 Selon les estimations de Confcommercio[11] [11] Confédération nationale des commerçants. Confcommercio,...
suite, aujourd’hui, en Italie, le volume d’affaires de la criminalité serait supérieur à 150 milliards d’euros (entre 15% et 20% du PIB) et les organisations criminelles contrôleraient environ 20% des structures opérant dans le secteur commercial et des services, ainsi que 15% desentreprises de manufacture. Cependant, depuis 2000, l’attention des institutions envers la mafia s’est progressivement dissipée jusqu’à aboutir à une inversion de tendance : selon Luca Tescaroli, procureur au procès des assassins du juge Falcone : « aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif italien, la criminalité organisée de type mafieux représente un non-problème. C’est redevenu un sujet qui concerne peu de gens, magistrature et forces de l’ordre surtout » [Tescaroli, 2001].
36 Les élections de mai 2001 ont porté au pouvoir la coalition de centre-droit conduite par Silvio Berlusconi. Le gouvernement du politicien-entrepreneur au passé assez trouble[12] [12] Il était inscrit à la loge P2 (tessère n° 1. 816,...
suite se caractérise par un phénomène généralement défini comme « conflit d’intérêts » : une concentration de pouvoir politique, économique et médiatique sans équivalent dans les États démocratiques. Ce phénomène joue aussi un rôle majeur en ce qui concerne la justice, car le Premier ministre et ses plus étroits collaborateurs, qui ont à leur charge plusieurs procès en cours, ont donné vie à un compromis inédit rebaptisé « néo-libéralisme juridique ». Celui-ci prévoit des peines dures et une « tolérance zéro » envers la micro-criminalité mais laisse d’amples espaces de manœuvre à la criminalité et à l’illégalité économiques. Une situation parfois paradoxale, qui touche toutefois les dynamiques de pouvoir national. En effet, bien que son pouvoir médiatique lui permette de dissimuler plusieurs controverses, le Premier ministre en personne n’est désormais plus en mesure de cacher la valeur personnelle et politique de plusieurs lois qui ont été approuvées[13] [13] La dépénalisation du délit de faux bilan, les limitations...
suite, de toute évidence, avec le seul but de faire obstacle aux enquêtes et aux procès les plus délicats à sa charge. Un tel contexte – où les frontières entre public et privé, mais aussi entre légal et illégal sont toujours moins perceptibles – semble être de toute évidence un environnement très propice au développement des activités criminelles.
Les revenus de la drogue passeport pour la « globalisation »
37 Pour réussir dans le trafic de drogue, la mafia sicilienne a modifié son organisation interne et la structure opérationnelle des trafics en fonction de ses nouveaux besoins et selon des schémas qui démontrent encore leur efficacité un demi-siècle plus tard. Cinquante ans avant la chute du mur de Berlin, le réseau primitif de Lucky Luciano fonctionnait déjà comme une entreprise mondialisée. Dès la fin des années 1960, en outre, l’organisation mafieuse du trafic de drogue par excellence a créé le premier réseau moderne de blanchiment d’argent. Cosa Nostra a donc participé aux premières dynamiques de la mondialisation du capital financier et spéculatif. Les ayant peut-être mêmes précédées, elle les a en tout cas inspirées.
38 L’importance stratégique du contrôle du territoire se révèle tant en Sicile que pour les cellules externes qui agissent au-dehors du territoire traditionnel et qui, bien que fonctionnellement intégrées au trafic et au blanchiment, sont dotées d’une relative autonomie. À ce titre, Claire Sterling insiste sur la métaphore controversée d’une pieuvre universelle[14] [14] Une interprétation généralement perçue comme trop axée...
suite. Certains caractères pathogènes en mesure d’abriter cette implantation criminelle transnationale sont évidents; ils peuvent ainsi expliquer l’actuel ancrage territorial des groupes criminels d’immigration récente. Il s’agit : 1) de la tradition mafieuse, qui cherche à pénétrer efficacement la société; 2) de la culture antiétatique, qui rend les citoyens passifs; 3) d’un système politique corrompu, qui pérennise la criminalité en partageant avec elle méthodes et objectifs. L’appui politique est à ce titre fondamental et Cosa Nostra a joui, au moins jusqu’en 1982, de la plus haute légitimité politique possible. C’est ce qui émerge – paradoxalement mais de toute évidence – du procès qui, pour cause de prescription, a innocenté le sénateur Giulio Andreotti en novembre 2003. Ses contacts directs avec le parrain Stefano Bontade ont été officiellement reconnus et leur jugement a été demandé, par la sentence même, à l’histoire.
39 Il n’existe aucune estimation fiable des bénéfices économiques accumulés grâce au trafic de drogue, même si pendant l’âge d’or du trafic ils étaient couramment comparés au PIB d’un État-nation de moyenne importance. Un enrichissement d’une telle envergure a eu un double effet sur Cosa Nostra. Il a été le point faible de la structure et l’outil le plus important, avec le phénomène des repentis, grâce auquel les enquêtes ont réussi à dévoiler les délits de l’organisation. Selon certaines interprétations les règles mêmes de Cosa Nostra auraient été érodées de l’intérieur, bon nombre d’affiliés valorisant désormais plus l’enrichissement que l’attachement aux traditions. De l’autre côté, cet enrichissement a permis l’accumulation financière initiale qui a fait de l’organisation un acteur économique de premier plan, avec tout ce que cela implique en termes de rôle social et politique et d’interactions voire d’identification avec les milieux de pouvoir [Santino, 2002].
40 Aujourd’hui, les « autorités illicites » sont désormais accréditées comme une des trois nouvelles catégories d’acteurs privés – au même titre que les « autorités de marché » et les « autorités morales » – qui concourent à l’élaboration, à la décision, à la mise en œuvre et au contrôle des normes capables d’influencer les parcours et les valeurs de la globalisation [Chavagneux, 2002]. L’histoire de Cosa Nostra apparaît en mesure d’expliquer cette montée en puissance des autorités illicites, ainsi que leurs interdépendances avec les acteurs majeurs des sphères politiques et économiques.
41 La corruption a été l’un des instruments grâce auxquels l’économique a souvent réussi à influencer le politique. En devenant un pouvoir économique, la mafia a donc eu accès au plus haut niveau d’influence des décisions politiques par un usage stratégique de la corruption.
42 Enfin le phénomène de la mondialisation se caractérise par une manifestation tout à fait particulière et de grand intérêt pour l’évolution future des configurations criminelles en général et mafieuses en particulier : l’économique s’identifiant toujours plus au politique, l’instrument de la corruption est moins nécessaire aux pouvoirs économiques pour influencer les décisions politiques.
43 Cela crée une assimilation voire une confusion des rôles qui déclenche le phénomène dit du « conflit d’intérêts ». À défaut de pouvoir démontrer que cela est déjà effectivement arrivé, un tel cas de figure pourrait permettre – à travers les pouvoirs économiques d’origine criminelle – l’entrée des pouvoirs criminels aux sommets des hiérarchies des États démocratiques.
Bibliographie
Références bibliographiques
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Notes
[ *] Giuseppe Muti est doctorant de l’université de Rome La Sapienza (département des études géoéconomiques) et de l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne (école doctorale de géographie). Il est aussi président de l’Observatoire milanais sur la criminalité organisée dans le Nord (Omicron : w www.omicronweb.it),membre de l’Observatoire géopolitique sur la criminalité internationale (OGCI : w www.ogci.org),et ancien correspondant pour l’Italie de l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD : w www.ogd.org).gi iuseppe.muti@uniroma1.it.Article traduit par Fabrice Rizzoli, f fabrice.rizzoli@diplomatie.gouv.fr,doctorant en sciences politiques de l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, collaborateur de l’Observatoire géopolitique des drogues, et officier de protection au ministère des Affaires étrangères.
[ 1] La « loi du silence ».
[ 2] Alors que dans le système juridique italien l’action pénale est obligatoire.
[ 3] Au moins 700 kg. Commissione Antimafia VI Legislatura, Relazione sul traffico mafioso di tabacchi e stupefacenti, doc. XXIII n° 2,1976.
[ 4] Commission Kefauver et Boggs Act en 1951, Narcotic Control Act en 1956, Commission McClellan en 1962.
[ 5] Littéralement : « Fléchis, roseau, tant que dure la crue du fleuve. »
[ 6] Dans leur remarquable ouvrage, Lamour et Lamberti [ 1972] oublient même de la citer.
[ 7] Connus sous le nom de « cadavres exquis », les meurtres de personnalités se succèdent, certains dirigés contre les forces de l’ordre (colonel Giuseppe Russo, 1977; commissaire Boris Giuliano, 1979; juge Cesare Terranova, 1979; capitaine Emanuele Basile, 1980; procureur Gaetano Costa, 1980; procureur en chef Rocco Chinnici, 1983; juge Gian Giacomo Ciaccio Montalto, 1983; commissaire Giuseppe Montana, 1985; commissaire Nini Cassarà 1985), d’autres de nature politique (secrétaire provincial Démocratie chrétienne Michele Reina, 1979; avocat Giorgio Ambrosoli, 1979; président régional Piersanti Mattarella, 1980; secrétaire régional Pio La Torre, 1982; préfet Carlo Alberto dalla Chiesa, 1982).
[ 8] S. A., Armi e droga. L’atto d’accusa del giudice Carlo Palermo, Riuniti, Rome, 1988.
[ 9] La Camorra en Campanie, la’Ndrangheta en Calabre et la Sacra Corona Unita dans les Pouilles.
[ 10] 14 mai 1993, rue Fauro (Rome): 21 blessés. 27 mai 1993, rue Dei Georgofili (Florence): 5 morts, 29 blessés, patrimoine artistique endommagé. 2 juin 1993, Palais Chigi (siège du gouvernement, Rome): auto piégée désamorcée. 28 juillet 1993, rue Palestro (Milan): 5 morts, 10 blessés, patrimoine artistique endommagé. Basilique de San Giovanni (Rome): 14 blessés, patrimoine artistique endommagé. Basilique de San Giorgio (Rome): patrimoine artistique endommagé. 31 octobre 1993, Stade Olimpico : auto piégée désamorcée destinée à un autobus plein de carabinieri.
[ 11] Confédération nationale des commerçants. Confcommercio, « Quanto pesa il mercato criminale », Black Day, 13 novembre 2000.
[ 12] Il était inscrit à la loge P2 (tessère n° 1.816, date d’initiation 26 janvier 1978) et les origines de sa fortune économique demeurent encore mystérieuses.
[ 13] La dépénalisation du délit de faux bilan, les limitations des actes internationaux de coopération judiciaire, la loi qui admet le retour des capitaux accumulés illicitement à l’étrangère, la loi Cirami qui permet de refuser les juges au cours d’un procès, et d’autres encore jusqu’à la demande de revenir à l’ancienne institution de l’immunité parlementaire.
[ 14] Une interprétation généralement perçue comme trop axée sur la théorie du complot mais qui a quand même le mérite de mettre en évidence la mondialisation précoce de la Cosa Nostra [Sterling, 1990].
Résumé
Pivot fondamental dans l’histoire de l’organisation criminelle sicilienne, l’engagement de Cosa Nostra dans le trafic mondial des drogues illicites apparaît en mesure d’expliquer certains caractères de l’actuelle montée en puissance des acteurs criminels et de leur transformation en acteurs géopolitiques d’envergure. Déjà organisée comme une moderne entreprise mondialisée il y a soixante ans, la mafia de la drogue « par excellence» a tiré des revenus inimaginables de cette activité spécifique, mettant en place les premiers réseaux modernes de blanchiment d’argent et participant donc aux premières dynamiques de la mondialisation du capital financier et spéculatif. Les ayant peut-être mêmes précédées, elle semble en tout cas les avoir profondément inspirées.
A turning point in the history of Sicilian organized crime, the involvement of La Cosa Nostra in the trade in illicit drugs helps explain the present rise of criminals to power and their transformation into significant geopolitical actors. Since it was already organised as a globalised and modern “enterprise” 60 years ago, the archetypal drug mafia obtained tremendous profits from this special activity. By establishing the first modern money-laundering networks it contributed to early globalising dynamics of financial and speculative capital; it may even have preceded them, and it surely profoundly inspired them.
PLAN DE L'ARTICLE
- Cosa Nostra sicilienne : un centre de pouvoir criminel
- La parabole de Cosa Nostra dans le trafic de drogues illicites
- Les revenus de la drogue passeport pour la « globalisation »
POUR CITER CET ARTICLE
Giuseppe Muti « Mafias et trafics de drogue : le cas exemplaire de Cosa Nostra sicilienne », Hérodote 1/2004 (N°112), p. 157-177.
URL : www.cairn.info/revue-herodote-2004-1-page-157.htm.
DOI : 10.3917/her.112.0157.







