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S'inscrire Alertes e-mail - Hérodote Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes routes de la contrebande en Europe du Sud-Est et les nouveaux esclavagistes, lettre de Belgrade
AuteurLaurence Hunzinger[*] [*] Laurence Hunzinger travaille pour l’Organisation internationale...
suitedu même auteur
Les pays de l’ancienne Yougoslavie, l’Albanie ainsi que les pays de l’Europe orientale ont connu en une décennie des bouleversements considérables qui ont permis, conjointement à l’effondrement puis à la lente recomposition des structures institutionnelles, au crime organisé de prospérer et d’activer de multiples filières qui acheminent indifféremment migrants attirés par le rêve européen, produits illicites et marchandises de contrebande. Aux juteux trafics de pétrole au temps de l’embargo contre la République fédérale de Yougoslavie, de drogues, d’armes, de cigarettes, de voitures, pour ne citer que les plus célèbres, il convient de rajouter à cette liste non exhaustive celui du trafic de personnes humaines à des fins d’exploitation, le plus souvent sexuelle. Les routes de la contrebande empruntent les chemins de traverse d’Albanie, de Macédoine, du Kosovo, de Serbie centrale et longent le corridor de la Vardar et les frontières fluviales du Danube et du Prut.
2 De Vlora à Bucarest, le même constat révoltant. Des jeunes femmes attirées par des offres fictives d’emploi en Europe occidentale se trouvent forcées à la prostitution dans des bars-lupanars de Bosnie, du Kosovo et de Macédoine ou sur les trottoirs des « villes aimants » d’Europe occidentale. Originaires pour le plus grand nombre d’Ukraine, de Moldavie, de Roumanie et d’Albanie, elles sont recrutées le plus souvent par des connaissances (et la gent féminine se trouve remarquablement représentée !) et quittent enthousiastes une réalité socio-économique très souvent difficile pour embrasser la promesse d’un emploi bien rémunéré et le rêve occidental. Le salaire mensuel d’une coiffeuse de la capitale moldave ne dépasse pas 20 euros alors que remplir le panier de la ménagère nécessite bien 100 euros. Que l’on ne s’étonne pas que les candidates au départ vers le miroir aux alouettes de l’Occident soient nombreuses... De surcroît, passeport et visa sont fournis le cas échéant aux heureuses candidates, leur transport organisé et les emplois promis bien rémunérés. Les méthodes de recrutement respectent aussi les particularismes culturels. Ainsi en Albanie le principal leurre est la promesse de mariage avec un compatriote résidant de préférence à l’étranger... La traite, en raison de 400 euros à 1 000 euros de valeur marchande par fille en moyenne, apporte à ses instigateurs d’intéressants revenus, d’autant plus qu’une fois acquises les malheureuses sont promises à une exploitation quasi inconditionnelle et sont fréquemment revendues.
3 Sans ressources suffisantes, peu qualifiées, ces candidates au mieux-vivre ne peuvent se passer d’intermédiaires pour atteindre l’Europe occidentale. Répétonsle, en absence de recruteurs, de passeurs et de ceux qui se transforment au détour de la grande ville ou de la première frontière en acheteurs puis revendeurs, la traite des personnes ne pourrait se développer. Bien sûr il reste la venimeuse question de la demande, répondant puis provoquant l’offre. Qui peut bien acheter une adolescente ou une jeune femme pour la contraindre à la prostitution ? Venimeuse question. Peut-on imaginer de nos jours des ventes de femmes organisées dans des appartements privés à Budapest, Timisoara ou Belgrade ? Eh bien il est grand temps de croire à l’inimaginable.
4 Dans une région qui a vu les groupes ethniques se déchirer et où les États se débattent dans des questions nationales vivaces qui handicapent ou freinent les bonnes relations de voisinage, il est remarquable de constater que les groupes criminels font fi des clivages ethniques et nationaux et que les filières de la traite des personnes humaines sont de facto transnationales, opérant du nord-est de l’Europe orientale vers le sud-est pour ce qui est des filières balkaniques.
5 L’origine spatiale des victimes varie considérablement suivant les pays et les temps observés et révèle les réalités socio-économiques et les zones d’implantation et d’expansion des réseaux. Ainsi les victimes albanaises sont principalement recrutées dans les centres urbains (clairsemés faut-il le rappeler) de l’Albanie de la fin des années 1990 qui a vu d’une manière concomitante le régime dictatorial et les structures étatiques s’effondrer, les arsenaux militaires se faire piller et des milliers de ressortissants albanais affluer vers l’Italie et la Grèce... Elles proviennent principalement des zones rurales pour la période 1999-2000, avant que le mouvement campagne-ville ne vienne grossir les effectifs de populations paupérisées et ainsi redynamiser un recrutement urbain. Les mafias albanaises, fortes de leur logistique maritime transadriatique, des liens tissés notamment avec la Camora et de l’état de non-droit régnant, se sont emparées de cette activité extrêmement lucrative. Et ce d’autant plus que le trafic de personnes humaines et de clandestins n’a été que très récemment reconnu et défini par une convention des Nations unies à Palerme en 2000. Les victimes moldaves proviennent pour leur part de tous les districts du pays, avec une forte progression ces deux dernières années de jeunes femmes originaires de la petite république russophone autoproclamée de Transnistrie. La grande majorité des victimes roumaines est originaire de la région la plus pauvre du pays, située dans le nord-est du pays et contiguë à la République éponyme de Moldavie. La sécheresse qui a durement touché l’Europe du Sud-Est cet été va inéluctablement se traduire par un nombre croissant de candidates rurales au départ, qui, à défaut de se retrouver employées de maison en Italie, seront exploitées en Europe continentale, en Turquie ou dans les pays du Golfe.
6 Reconnaissant la prépondérance des proxénètes albanais à Londres, Bruxelles, Anvers ainsi que dans de nombreuses villes d’Italie du Nord, la mainmise de la mafia albanaise sur une partie du trafic d’héroïne en Europe occidentale, on imagine sans peine la puissance et l’influence de ces réseaux, à commencer par ceux de l’Albanie et son voisinage... Face à la flottille d’embarcations qui quittaient à la nuit tombée les ports de Vlora et de Durrës, les autorités italiennes et leurs homologues albanais ont lancé en août 2002 une vaste opération sur terre et sur mer visant à détruire les moyens de transport et à annihiler toutes activités irrégulières entre les deux rives de l’Adriatique. Rappelons pour mémoire que le port méridional de Vlora est situé à 70 kilomètres de la région des Pouilles... Des embarcations furent saisies et brûlées sur les plages en présence des médias et des amendes assenées. Mais quid du démantèlement des fameux réseaux ? Ou comment peut-on profondément désorganiser des réseaux qui reposent sur une armée de désœuvrés dont la participation segmentée consiste à héberger les victimes de la traite ? Les transporter d’une frontière administrative à une autre ? Mettre à disposition une embarcation rapide ? Plus tangibles sont les délits de corruption de fonctionnaires ou de certaines autorités locales mais peuvent-ils vraiment être traduits en justice et condamnés ? Les autorités albanaises proclamaient au mois de septembre par la voix du ministre de l’Intérieur que l’immigration clandestine à partir de leurs côtes avait été éradiquée. Les réseaux qui opèrent par voie de téléphonie mobile sont d’une extrême flexibilité et modifient leurs routes quasi instantanément. Ainsi suffit-il de déplacer les zones de départ vers la Grèce (ce qui s’effectue le plus souvent par mode pédestre/terrestre) pour ensuite acheminer les Albanaises et leurs compagnes étrangères d’infortune par ferry ou avions vers l’Italie. Notons au passage que la contrebande et la contrefaçon de documents ne peuvent que bénéficier de cette opération !
7 Dans l’ensemble balkanique, la symétrie existant entre d’une part l’amplification de la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle et la persistance d’insurrections armées est frappante. Si le trafic de la drogue en Europe occidentale a largement servi à financer la jeune guérilla séparatiste de l’UCK, et tout laisse à penser que les mêmes relais servent à soutenir le mouvement séparatiste albanais de Macédoine et de Serbie du Sud, les trafics en tout genre permettent également de retirer de fructueux revenus. Au Kosovo et en Macédoine, la traite de milliers de jeunes femmes pour l’essentiel originaires d’Ukraine, de Moldavie, de Roumanie, de Bulgarie et de Russie a accompagné l’arrivée des 50000 soldats de l’OTAN et des milliers de personnels civils des organisations internationales et non gouvernementales. Ainsi a-t-on vu dans les centres urbains du Kosovo et progressivement dans les villages se développer d’innombrables bars/motels employant de jeunes étrangères, achetées par les tenanciers. À qui profite donc l’argent de l’exploitation sexuelle ?À des personnes privées certes qui se constituent une rente facile mais également aux tenants des contrebandes qui consolident ainsi chaque jour clientélisme et autorité sur leurs communautés. En Macédoine, l’exploitation sexuelle nouvellement organisée se concentre dans le nord et l’ouest du pays, majoritairement peuplé de populations albanaises en rébellion contre l’autorité deSkopje.
8 La Bosnie-Herzégovine dans cet espace balkanique constitue l’autre grand réceptacle de la traite, la Serbie et le Monténégro étant plus généralement des zones de transit. Le crime organisé de ces pays est directement issu des groupes politico-militaires qui ont soutenu et profité des guerres de Bosnie et de l’embargo international décrété à l’encontre de la République fédérale de Yougoslavie. Ces hommes sont connus et reconnus comme chefs mafieux mais leur puissance et les collusions politiques passées (?) défient les faibles ressources de la force publique dont l’efficacité est encore suspendue au succès des profondes réformes institutionnelles en cours. L’assassinat du Premier ministre serbe Zoran Djindi a entraîné la promulgation de l’état d’urgence et la mise hors la loi du crime organisé. Le parrain le plus puissant des réseaux de prostitution a trouvé refuge à Bjelina, à une heure de route de Belgrade en Republika Srpska, et n’a pas été inquiété malgré les poursuites pénales engagées à son encontre. Sur des milliers d’arrestations, quatre criminels ont été de nos jours traduits en justice ! En revanche la circulation à Belgrade s’est trouvée miraculeusement décongestionnée le temps de l’état d’urgence : les grosses cylindrées – pour user d’un cliché ô combien fondé dans ces régions – systématiquement contrôlées par des forces de l’ordre cagoulées (donc anonymes) ayant littéralement disparu.
9 Les études récentes réalisées par l’Organisation internationale pour les migrations montrent qu’une Moldave sur deux victime de la traite a un ou des enfants à charge. La faiblesse des salaires et le manque de perspectives les poussent à tenter leur chance à l’étranger et ce, en dépit des campagnes de prévention conduites ces dernières années les mettant en garde contre les propositions à l’émigration en dehors des cadres légaux. Force est de reconnaître que sans une amélioration notable du cadre de vie et des opportunités économiques, les candidates au départ continueront de voir en l’expatriation leur unique chance. Les réseaux sont prêts à leur faire miroiter emplois, destinations, et même à se faire les hérauts de la politique des quotas expérimenté par certains pays de l’Union européenne ! Les premières victimes moldaves forcées aux travaux agricoles en Espagne ont été signalées cette année; premières d’une longue série, n’en doutons pas.
10 Face à cette problématique, accablante à plus d’un titre pour les pays de la région comme pour tous les autres pays de destination, les États de l’Europe du Sud-Est, pressés par les critères d’adhésion à l’Union européenne et les institutions internationales, semblent vouloir relever le défi du crime organisé et de la traite, tout en se cachant néanmoins derrière leur nature transnationale. Notons simplement à leur charge que le passage des frontières s’opère de manière largement illégale; que la société civile accuse dans tous ces pays nombre d’autorités locales de corruption voire de collusion; que la puissance du crime organisé dans la région et son corollaire de clientélisme et de moyens de pression représentent une entrave directe et avérée au bon fonctionnement du système judiciaire et de la bonne gouvernance; que l’exploitation sexuelle et le manque d’accès à tout suivi médical représentent à terme un véritable danger de santé publique et que, enfin, l’impunité quasi totale dont jouissent ces réseaux présage mal, et c’est un pléonasme, des capacités de ces pays à instaurer l’État de droit. Sous l’égide du Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est et dans le cadre des accords de stabilisation initiés par l’Union européenne, les pays de l’Europe du Sud-Est se dotent de législations pour lutter contre le crime organisé et la traite de personnes, réorganisent forces de l’ordre (la surveillance des frontières dépendait jusqu’à il y a peu du ministère de la Défense) et système judiciaire. Le processus est donc entamé mais la faiblesse duniveau de vie des populations et l’insuffisance des moyens publics comparé à la logistique et aux ressources du crime organisé présagent de bien desdéfis.
11 Enfin deux remarques qui sont inhérentes au contexte socio-politique actuel de l’Europe du Sud-Est. La première tient à la formidable aspiration à l’« ailleurs » née de l’effondrement des régimes totalitaires d’Albanie et du bloc de l’Est qui interdisaient à leurs ressortissants tout mouvement vers l’Ouest et imposaient de drastiques visas de sortie. La seconde porte sur la responsabilité des « magazines papier glacé » et sur celle des antennes satellites dans les représentations très souvent magnifiées qu’ils projettent de l’Occident et sur l’impact que celles-ci provoquent sur des populations féminines dont le quotidien est laborieux et qui sont trop souvent confrontées à la brutalité physique de leur environnement. Les profiteurs de rêve, soyons-en sûrs, sont à l’écoute. Forts de l’expérience capitalisée dans des trafics en tout genre, ils disposent d’hommes liges et des innombrables filières tissées sur les routes de la contrebande.
12 Belgrade, octobre 2003
Notes
[ *] Laurence Hunzinger travaille pour l’Organisation internationale pour les migrations. Cette lettre reflète les réflexions et les interrogations personnelles de l’auteur.
POUR CITER CET ARTICLE
Laurence Hunzinger « Les routes de la contrebande en Europe du Sud-Est et les nouveaux esclavagistes, lettre de Belgrade », Hérodote 1/2004 (N°112), p. 178-182.
URL : www.cairn.info/revue-herodote-2004-1-page-178.htm.
DOI : 10.3917/her.112.0178.




