Hérodote 2004/1
Hérodote
2004/1 (N°112)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 2707142352
DOI 10.3917/her.112.0049
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Vous consultezGéopolitique des drogues au Mexique

AuteurLuis Astorga [*] [*] Luis Astorga est chercheur à l’Institut de recherche...
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du même auteur



Lorsque les autorités mexicaines ou américaines et les médias abordent le trafic de drogues au Mexique, ils se réfèrent la plupart du temps aux organisations de trafiquants les plus importantes dont ils associent le nom aux villes qui sont censées abriter leurs quartiers généraux. On génère ainsi la perception selon laquelle les structures du trafic et leurs chefs sont originaires de ces villes, ou des États fédérés où elles sont situées, et que c’est à partir d’elles qu’ils contrôlent certaines routes et exercent une influence sur des régions plus vastes. Fondée dans quelques cas, cette perception ne l’est pas dans tous. À l’heure actuelle, la plupart des principaux chefs des organisations de trafiquants qui opèrent dans les diverses régions du Mexique sont originaires de l’État de Sinaloa. Cette domination n’est pas nouvelle. De fait, les Sinaloans exercent une hégémonie sur le trafic de drogues depuis la Seconde Guerre mondiale au moins, et de manière plus évidente depuis les années 1970. Ce n’est que durant l’administration de Carlos Salinas de Gortari ( 1988-1994) que l’oligopole sinaloan perdit le haut du pavé, pour peu de temps, au profit d’un groupe de l’État de Tamaulipas dirigé par Juan García Abrego.

2 À l’inverse de l’État de Tamaulipas, celui de Sinaloa n’est pas frontalier des États-Unis. Pourtant, les trafiquants sinaloans sont parvenus à contrôler directement le plus grand nombre de points de passage frontaliers pour la contrebande de drogues vers les États-Unis, ce qui leur permet de prélever droits de passage et commissions aux autres trafiquants mexicains ou à leurs homologues sudaméricains. Historiquement, au Mexique, les trafiquants du Tamaulipas n’ont jamais eu le poids ni l’importance des Sinaloans, sauf pendant les six années déjà évoquées. Durant certaines périodes postérieures à l’extradition du chef de l’organisation du Tamaulipas, Juan García Abrego, vers les États-Unis en 1996, les trafiquants du Tamaulipas ont dû s’associer avec les Sinaloans; ces derniers leur fournissaient alors de la cocaïne qu’une branche de l’organisation sinaloane des Carrillo importait au Mexique par la péninsule du Yucatán. Des difficultés dégénérèrent par la suite en luttes sanglantes entre les divers groupes du Tamaulipas désireux de garder le contrôle de leur propre territoire et des Sinaloans souhaitant imposer leurs hommes sur des points de passage frontaliers qu’ils ne dominaient pas encore.

3 L’oligopole des Sinaloans n’est pourtant pas homogène. Il existe deux groupes principaux dont la rivalité remonte au début des années 1990 : l’organisation des frères Arellano Félix; et celle de la famille Carrillo et ses associés. Les premiers sont originaires de Culiacán, la capitale du Sinaloa; ils sont issus de la classe moyenne urbaine et certains d’entre eux sont diplômés de l’université. Les membres de l’organisation Carrillo et leurs principaux associés, en revanche, sont originaires des zones rurales de l’État et ont à leur actif d’être les héritiers des premières générations de trafiquants du Sinaloa. Les bandes de trafiquants originaires d’autres régions du Mexique ont dû passer sous les fourches caudines des Sinaloans, concluant avec eux des accords stratégiques pour pouvoir introduire leurs propres marchandises aux États-Unis. Contrôlant les points de passage de la frontière, les Sinaloans sont en position de force et obligent toutes les autres organisations, qu’elles soient mexicaines ou étrangères, à négocier avec eux l’introduction de drogues sur le marché américain. Parmi les organisations sinaloanes, celle des Carrillo se distingue par sa capacité à concentrer et reproduire des chefs possédant une longue expérience de l’activité, et par la cohésion dont elle a fait preuve durant un peu plus de dix ans. Autant d’atouts de poids face à la concurrence.

Conditions initiales de la genèse du champ du trafic

4 Lorsque le Congrès des États-Unis vota le Harrison Narcotics Tax Act en 1914, le pavot à opium était cultivé au Mexique depuis déjà longtemps. Cette loi américaine avait pour cibles l’opium et la coca ainsi que leurs produits dérivés. La marijuana, dérivée du cannabis, ne préoccupait pas encore les Américains. À l’inverse du pavot et du cannabis la coca n’a jamais été cultivée au Mexique. La production et la commercialisation de marijuana furent interdites au Mexique en 1920, celles de l’opium en 1926. Les zones de production de pavot à opium étaient alors concentrées dans le nord-ouest du pays, principalement dans les États de Sonora, Sinaloa, Chihuahua et Durango, Sonora et Chihuahua étant frontaliers des États-Unis. En outre, une ligne de chemin de fer construite au XIXe siècle reliait le Sinaloa et l’océan Pacifique au Sonora et au Chihuahua, facilitant le transport de marchandises, licites et illicites, vers les États-Unis dont les restrictions issues de sa législation antidrogue favorisèrent le trafic d’opium. Il y eut aussi de nombreux cas de trafic d’opium effectué par des immigrés d’origine chinoise. Même si les Chinois n’étaient pas les seuls trafiquants, ils connaissaient en effet les techniques de production et de transformation ainsi que les propriétés de l’opium et ses dérivés; ils disposaient, en outre, de contacts auprès de Chinois installés aux États-Unis qui les y aidaient à introduire et commercialiser la drogue. Les pogroms antichinois qui eurent lieu dans le nord-ouest du Mexique (les plus virulents au Sonora) à partir des années 1910, poussèrent certains membres de cette minorité ethnique à migrer vers d’autres régions du pays, ce qui eut pour conséquence indirecte d’empêcher la concentration du trafic de l’opium aux mains des Chinois.

...


5 Dans un premier temps, les agents antidrogues du département du Trésor américain enquêtant au Mexique rapportèrent l’existence de plantations de pavot à opium au Sonora, à proximité du territoire américain. Par la suite, lorsque ces mêmes agents s’aventurèrent plus au sud, ils découvrirent des plantations au Sinaloa. Les mesures de destruction de ces dernières prises par le gouvernement mexicain ne purent empêcher leur réapparition. En outre, elles poussèrent les producteurs à poursuivre leurs activités dans d’autres États, sur des lots plus petits mais plus nombreux et dans des zones toujours plus difficiles d’accès. Au Sonora, les cultures de pavot connurent une forte diminution après la Seconde Guerre mondiale mais, parallèlement, elles augmentèrent ou apparurent dans les États de Sinaloa, Durango et Chihuahua.

6 Du fait que les infrastructures de communication terrestres permettant de rejoindre la côte Pacifique à partir des zones de montagne étaient comparativement en meilleur état que celles menant à l’Est, le Sinaloa s’est imposé comme voie naturelle de l’exportation de l’opium par voie de terre ou de mer en direction des États-Unis, d’autant plus qu’il était lui-même producteur de pavot. À la fois producteurs d’opium et intermédiaires dans son commerce, les Sinaloans ont bénéficié dès le départ d’avantages comparatifs qui leur permirent d’occuper des positions de pouvoir dans le champ du trafic de stupéfiants. Ils disposaient, en effet, des conditions géographiques et climatiques requises, d’une configuration d’infrastructures de communication favorable, du savoir de certains immigrés chinois en matière de culture du pavot et de préparation de l’opium, d’un ethos entrepreneurial adéquat et, très probablement, d’une meilleure protection politique que leurs concurrents potentiels, du moins si l’on se base sur la fréquence des mentions de liens entre groupes politiques et trafic de drogues au Sinaloa faites par les autorités américaines.

7 Il est vrai que les drogues illicites n’ont pas toujours eu la rentabilité économique qu’on leur connaît aujourd’hui. Mais dès leur prohibition, elles atteignirent sur le marché (noir) des États-Unis des prix suffisamment attractifs pour que de nombreuses personnes, issues des groupes sociaux les plus divers, se lancent dans leur commerce au mépris de toute considération morale. En outre, au Mexique, le marché de la consommation étant alors de peu d’ampleur, le gros de la production y était destiné à l’exportation.

8 Notons au passage que l’un des aspects les plus remarquables du champ du trafic de drogues au Mexique est qu’il est né sous la protection, et sous la domination, du champ de la politique, une caractéristique qu’il conservera plusieurs dizaines d’années durant. La fragilisation progressive du système politique post-révolutionnaire basé sur le présidentialisme et le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), parti d’État, les avancées de l’opposition au Congrès et dans les gouvernements des États fédérés, et enfin les élections démocratiques de 2000 où le PRI perdit le contrôle de l’exécutif fédéral, créèrent pour la première fois au Mexique les conditions d’une autonomisation relative du trafic de drogues vis-à-vis du pouvoir politique. D’où le recours actuel, désespéré, à des mesures d’exception telles que l’utilisation croissante des forces armées dans la lutte antidrogue, dans l’espoir de réactiver les mécanismes de contention et de contrôle relatif du commerce des drogues illicites qui avaient fonctionné durant des décennies.

Le facteur politique

9 Les archives des départements d’État et du Trésor des États-Unis concernant le trafic de drogues au Mexique à partir de 1916 signalent plus fréquemment l’existence de liens entre trafiquants et hommes politiques au Sinaloa que dans le reste du pays. À cette époque, le gouvernement des États-Unis ne considérait pas qu’il était de son intérêt de dénoncer publiquement ces liens, mais les enquêteurs antidrogues américains actifs sur le territoire mexicain, tout comme les consuls et d’autres diplomates américains, consignaient néanmoins dans leurs rapports des informations sur la connexion entre drogue et politique glanées dans la presse ou auprès d’informateurs rémunérés, de citoyens américains résidant au Mexique, de fonctionnaires et de policiers mexicains. Toutefois, aucune de ces informations ne donna lieu à des accusations formelles, ni à enquête de la part des autorités mexicaines compétentes.

10 Dès les années 1940, la presse mexicaine et les rapports des fonctionnaires américains qualifiaient avec insistance le Sinaloa de principal producteur de pavot et de quartier général des principaux trafiquants d’opium du pays. C’est d’ailleurs au Sinaloa même que fut inventé le terme de « gomero » pour désigner les trafiquants d’opium[2] [2] Du fait de sa texture, l’opium est souvent désigné sous...
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. C’était alors déjà la commune de Badiraguato qui se distinguait comme principale productrice de pavot de l’État de Sinaloa et c’est d’elle et de ses environs que proviendraient, par la suite, plusieurs des chefs les plus importants des organisations de trafiquants de drogues, comme Ernesto « Don Neto » Fonseca, Rafael Caro Quintero, Joaquín « El Chapo » Guzmán, Juan José « El Azul » Esparragoza, et bien d’autres.

11 C’est également dans les années 1940 que, pour la première fois dans l’histoire du Mexique, l’argument de l’existence de liens entre un politicien très en vue et le trafic de drogues a été utilisé comme arme dans le cadre d’un conflit entre acteurs politiques, en l’occurrence des courants du parti d’État. Ainsi, en 1944, le gouverneur du Sinaloa, le colonel Rodolfo T. Loaiza, membre du groupe politique de l’ancien président du Mexique ( 1934-1940) Lázaro Cárdenas, était assassiné. D’après l’une des thèses diffusées à l’époque, des trafiquants de drogues auraient commandité le meurtre car le gouverneur aurait nui à leurs intérêts ou n’aurait pas respecté une promesse de protection. Mais il fut prouvé plus tard que les coupables étaient tout autres : des propriétaires fonciers du sud de l’État qui, désireux de se venger de Loaiza, avaient embauché un célèbre pistolero.

12 Quelques années plus tard, en 1947, la presse de Mexico accusait le général Pablo Macías Valenzuela, ex-ministre de la Guerre et de la Marine ( 1940-1942), successeur de Loaiza au gouvernorat de l’État durant la période 1945-1950, de contrôler le trafic d’opium au Sinaloa. Dans un Mexique où la presse était alors sous contrôle, il n’y a pas lieu de penser que cette accusation fut le résultat d’une enquête journalistique solidement documentée, indépendante et impartiale. Des proches du gouverneur Valenzuela firent savoir que l’accusation avait pour origine le groupe politique de Lázaro Cárdenas; ce dernier groupe accusa à son tour Valenzuela d’être l’auteur intellectuel de l’assassinat de Loaiza. Aucune de ces accusations ne fit l’objet d’une enquête formelle de la part des autorités compétentes. Le président de l’époque, Miguel Alemán, intervint personnellement et les attaques dans la presse cessèrent.

13 Toujours en 1947, le gouvernement mexicain de Miguel Alemán, premier président postrévolutionnaire à ne pas être issu des rangs de l’armée, annonça le lancement d’une nouvelle campagne contre la production de pavot à opium dans le nord-ouest du pays. La première campagne de ce genre avait été menée en 1938 à l’instigation de Washington. Les fonctionnaires que le gouvernement fédéral envoya à Culiacán pour annoncer le début de la campagne logèrent dans un hôtel dont le propriétaire, Roberto Domínguez, figurait au titre de principal trafiquant d’opium du Sinaloa dans les rapports des agents antidrogues américains. Une opinion que partageaient les habitants de Culiacán.

L’irruption de la marijuana et de la cocaïne

14 Le trafic de drogues au Mexique connut un bouleversement à partir des années 1960 alors que les drogues illicites s’affirmaient plus nettement comme un problème social et politique aux États-Unis. L’augmentation notable de la demande de marijuana aux États-Unis dans les années 1960 surprit tout le monde, jusques et y compris Harry Anslinger, directeur du Federal Bureau of Narcotics (FBN) entre 1930 et 1962 et l’une des principales chevilles ouvrières de la doctrine antidrogue américaine. Les trafiquants mexicains répondirent immédiatement aux nouvelles conditions du marché. En Californie, divers groupes d’intérêts et associations signalaient depuis les années 1950 que des groupes d’adolescents et des marins de la base de l’US Navy de San Diego se rendaient fréquemment à Tijuana où ils se procuraient de la drogue sans difficulté. Et de critiquer tant le gouvernement mexicain pour son laxisme dans la lutte contre la drogue, que le département d’État américain pour la mollesse des pressions exercées sur Mexico. Le président Richard Nixon, natif de Californie, répondit aux exigences de ces groupes de pression en mettant en œuvre l’Operation Intercept en 1969. Il s’agissait d’une initiative unilatérale impliquant la fouille minutieuse des personnes et véhicules franchissant la frontière en provenance du Mexique afin de détecter des drogues illicites. L’opération fut un fiasco, mais elle permit à Nixon d’imposer la question du trafic des drogues illicites, jusqu’alors relativement secondaire aux yeux des gouvernements américains successifs, au rang des priorités de l’ordre du jour bilatéral.

15 Entre-temps, des trafiquants mexicains s’étaient investis dans l’import-export de quantités croissantes de cocaïne colombienne, un phénomène qui allait marquer durablement le trafic au Mexique. Au milieu des années 1970, Miguel Angel Félix Gallardo, originaire d’un village situé à quelques kilomètres de Culiacán, se trouve à la tête du groupe de trafiquants le plus important du Mexique. Félix Gallardo avait appartenu à la police judiciaire de l’État et il avait été l’un des gardes du corps du gouverneur Leopoldo Sánchez Celis qui fut son parrain de noces[3] [3] Au Mexique, la coutume veut que le marié choisisse parmi...
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et son protecteur politique. En 1975, la Drug Enforcement Administration (DEA), la police antidrogue fédérale américaine, détecta l’implication de Félix Gallardo dans le trafic de cocaïne. Il était associé avec le chimiste hondurien José Ramón Matta Ballesteros, qui faisait office d’intermédiaire avec l’organisation du Colombien Pablo Escobar qui fournissait la cocaïne. Félix faisait parvenir la cocaïne à Pablo Acosta, autre trafiquant sinaloan, qui se chargeait de l’introduire aux États-Unis par Ojinaga, « place » frontalière de l’État de Chihuahua dont ce dernier était le patron. D’autres natifs du Sinaloa faisaient également partie de l’organisation de Félix Gallardo : Ernesto Fonseca, qui se fit remarquer dès le milieu des années 1950; Rafael Caro Quintero; Juan José Esparragoza, alias « El Azul »; Amado Carrillo Fuentes, qui fut envoyé à Ojinaga pour superviser l’acheminement des lots de cocaïne; Héctor « El Guëro » Palma Salázar; Joaquín « El Chapo » Guzmán Loera; et bien d’autres. La « fine fleur », si l’on ose dire, des trafiquants qui allaient défrayer la chronique sur les deux rives du Río Bravo durant les années 1980,1990, voire, pour les plus résistants, 2000 (voir infra).

16 Mais pour revenir au milieu des années 1970, cependant que le trafic transnational de cocaïne se développait, le gouvernement mexicain lança une nouvelle campagne contre les plantes à drogues cultivées sur le sol mexicain. La grande opération militaire baptisée Operación Cóndor qui, entre 1975 et 1978, mobilisa 10 000 soldats mexicains à des tâches d’éradication de cultures de pavot et de cannabis dans les États de Sinaloa, Chihuahua et Durango, eut un effet sur l’offre de drogues. Elle résulta, en outre, en l’emprisonnement de nombreux paysans producteurs de drogues et de petits trafiquants liés aux grandes organisations, mais pas un seul des principaux gestionnaires du trafic ne fut capturé. Les grands trafiquants transférèrent alors leurs centres d’opérations à Guadalajara, capitale de l’État de Jalisco et deuxième plus grande ville du Mexique. L’Operación Cóndor eut notamment un coût social élevé : des villages entiers de montagnards furent forcés à migrer et les violations des droits de l’homme furent légion.

17 À Guadalajara, les trafiquants sinaloans se comportèrent comme ils en avaient l’habitude dans leur État natal : consommation somptuaire, arrogance, usage fréquent de la violence extrême et mise en œuvre de stratégies de corruption. Comme au Sinaloa, leur puissance économique leur ouvrit les portes de divers groupes sociaux et cercles d’affaires. Et leurs réseaux s’étendirent bien au-delà du Sinaloa et du Jalisco. Félix Gallardo parvint à tisser des liens avec des acteurs importants du secteur financier, comme Arcadio Valenzuela, originaire du Sonora, qui fut président de l’Association des banquiers du Mexique entre 1980 et 1982. Ainsi, Félix Gallardo a été actionnaire de la Banpacífico de Guadalajara, banque dont Valenzuela était l’actionnaire majoritaire. Il acquit également des intérêts dans la banque Somex dirigée par Mario Ramón Beteta, homme politique du PRI qui fut tour à tour ministre du Budget, directeur de l’entreprise pétrolière nationale Pemex et gouverneur de l’État du Mexique. Au Sinaloa, comme dans d’autres régions du pays, Félix Gallardo était un personnage public qui passait pour un homme d’affaires à succès, malgré les quatorze mandats d’arrêt délivrés à son encontre pour divers délits depuis 1971. Lorsque l’Operación Condór prit fin, les trafiquants recommencèrent à circuler à Culiacán comme si rien ne s’était passé.

Les bouleversements structurels des années 1980

18 L’un de ces trafiquants peu discrets est au cœur d’une série d’événements qui allait provoquer un regain de tension avec Washington et transformer les médiations entre sphère politique et sphère trafiquante au Mexique. Rafael Caro Quintero finançait de grandes plantations de cannabis dans diverses régions du pays. La DEA, qui en avait détecté plusieurs, transmit ses informations aux autorités mexicaines. L’une de ces plantations, située sur le terrain du ranch El Búfalo dans l’État de Chihuahua, s’étendait sur quelque douze kilomètres carrés et employait environ 12000 journaliers. Elle fut détruite par la police et l’armée en novembre 1984. En février 1985, l’agent de la DEA Enrique Camarena et le pilote mexicain Alfredo Zavala sont enlevés. Leurs corps, portant des traces de torture, sont retrouvés un mois plus tard. D’après les informations officielles, c’est Caro Quintero qui aurait commandité le double meurtre car Camarena avait nui à ses affaires. Caro Quintero ne vivait alors pas dans la clandestinité, bien au contraire. Tout le monde savait même qu’il entretenait une relation amoureuse avec une jeune fille de Guadalajara, Sara Cosío, nièce de Guillermo Cosío Vidaurri, qui dirigea la section du PRI de Mexico avant de devenir gouverneur de l’État de Jalisco. Les autorités américaines, et concrètement la DEA, se lancèrent à la poursuite de Caro Quintero et d’autres membres de l’organisation liés au meurtre. On retrouva Caro au Costa Rica, où il fut arrêté, en avril 1985, alors qu’il se trouvait en compagnie de sa petite amie Sara. Peu après, la police appréhenda Ernesto Fonseca. Quatre ans plus tard, en 1989, vint le tour de Félix Gallardo. Les trois trafiquants purgent actuellement (novembre 2003) leur peine dans la prison de haute sécurité de La Palma, dans l’État du Mexique.

19 L’affaire Camarena mit en lumière la protection policière et sans doute politique qui avait permis aux trafiquants d’opérer avec un tel succès pendant si longtemps. C’est de la DEA que provinrent les charges les plus graves, l’agence américaine accusant les dirigeants de la Dirección Federal de Seguridad (DFS), de la Police judiciaire fédérale (PJF) et d’Interpol-Mexique de protéger les trafiquants. Des témoins présentés par la DEA affirmèrent plus tard que les ministres de la Défense et du Gouvernement (Gobernación[4] [4] Dans le système mexicain, le ministère du Gouvernement...
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) avaient ourdi une sorte de complot pour assassiner Camarena. C’est une thèse qu’il est difficile de prouver. Mais le scandale fut retentissant et la relation bilatérale entre le Mexique et les États-Unis s’en ressentit. Le président mexicain Miguel de la Madrid décida alors de dissoudre la DFS, institution policière où le problème de la corruption fut jugé plus grave que dans les deux autres.

20 La DFS avait été créée en 1947 par le président Miguel Alemán qui l’utilisait comme sa police politique, l’institution dépendant directement de la présidence. De plus, il lui avait conféré des attributions en matière de drogues. Toujours en 1947, la mise en œuvre de la politique antidrogue passa sous la responsabilité du Bureau du procureur général (Procuraduría General de la República – PGR[5] [5] La PGR, institution fédérale, est l’équivalent mexicain...
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). Auparavant, c’est le ministère de la Santé qui en était responsable. Sous l’administration qui suivit celle d’Alemán, la DFS fut rattachée au ministère du Gouvernement. Dès la fondation de la DFS, l’ambassade des États-Unis à Mexico avertit le département d’État à Washington que la personne chargée de mettre sur pied la nouvelle institution policière, ainsi que les cadres dirigeants de celle-ci, étaient liés au trafic de drogues. Le créateur de la DFS, le colonel Carlos Serrano, avait été sénateur du district fédéral et président de la Chambre des députés; en outre, c’était un ami proche du président Alemán. Une fois créée, la DFS fit fonction de police politique du président ou du régime en place, et d’organe de médiation structurelle entre le champ de la politique et celui du trafic de drogues.

21 Un informateur (pseudonyme : « Gabriel ») recruté en 1986 par la DEA et que cette dernière considérait comme fiable déclara en 1988 que, suite à l’Operación Cóndor, c’est la DFS qui avait organisé le « déménagement » des trafiquants sinaloans à Guadalajara afin que ces derniers puissent travailler de façon plus professionnelle et à partir d’un territoire disposant de meilleures infrastructures. La dissolution de la DFS ne s’accompagna pas de la création d’une autre agence disposant d’attributions similaires, si bien que les agents qui y avaient travaillé rejoignirent d’autres institutions policières ou de sécurité. La DFS disparue, c’est la Police judiciaire fédérale (PJF) qui se vit, de facto, confier les attributions légales et les attributions spéciales en matière de drogue dont la DFS avait joui pendant près de quarante ans.

La présidence Salinas : l’hégémonie sinaloane entre parenthèses

22 C’est ainsi que le gouvernement mexicain autorisa le commandant de police (PJF) Guillermo González Calderoni, originaire du Tamaulipas, à se lancer à la poursuite d’importants trafiquants de drogue, ce qui provoqua une réorganisation des bandes existantes. González Calderoni se chargea lui-même de l’arrestation de Félix Gallardo, avec qui il était ami, et il dirigea l’opération où Pablo Acosta trouva la mort en 1987. Parallèlement, González Calderoni avait apporté de l’aide à un autre de ses compadres, Juan García Abrego, comme lui natif du Tamaulipas. Ainsi, González Calderoni sapait le pouvoir des Sinaloans en capturant Félix Gallardo en même temps qu’il favorisait un groupe de trafiquants qui, historiquement, n’avaient jamais joué de rôle prépondérant dans le trafic de drogues vers les États-Unis. Tout ceci se produisit pendant la présidence de Carlos Salinas de Gortari ( 1988-1994).

23 Le commandant González Calderoni fut lui-même poursuivi à partir de 1993, alors que le sexennat de Salinas touchait à sa fin, sous l’accusation présumée d’« enrichissement inexplicable ». Il s’enfuit aux États-Unis où il devint l’un des témoins protégés de la DEA. Plus que pour corruption, il semble que González Calderoni ait été poursuivi parce qu’il en savait trop sur la connexion entre politique et trafic de drogues. L’un des facteurs à prendre en compte pour comprendre ce changement d’attitude de l’administration Salinas envers celui qui avait été son principal opérateur antidrogue est la protection présumée que Raúl Salinas de Gortari, frère du président, accordait à Juan García Abrego. De plus, du fait de sa position hiérarchique et de l’importance des missions qui lui avaient été confiées, il est certain que González Calderoni n’agissait pas pour son propre compte, surtout pas avec un président comme Salinas. En effet, les admirateurs comme les détracteurs de Carlos Salinas sont d’accord sur le fait que le président concentra entre ses mains un maximum de pouvoir et qu’il l’utilisa à fond autant de fois qu’il le jugea nécessaire.

24 Après la capture de Félix Gallardo – qui, à en croire certaines thèses, aurait depuis sa prison scindé son organisation et distribué les « places » les plus importantes des États de Chihuahua, Sonora, Basse-Californie et Sinaloa entre ses proches –, ses associés constituèrent des bandes de puissance égale ou supérieure à la sienne. Certains, comme « El Güero » Palma, s’étaient déjà séparés de Félix Gallardo quelque temps avant son emprisonnement. D’après la police, Palma aurait rompu après que Félix Gallardo eut fait assassiner son épouse et ses enfants en 1988. C’est une trahison qui, apparemment, aurait été à l’origine de cette tuerie. L’organisation des frères Arellano Félix, parents et héritiers supposés de Félix Gallardo, sortit du lot sur la « place » de Tijuana. Tant les Arellano Félix que Félix Gallardo ont toujours nié être apparentés de quelque façon que ce soit[6] [6] Dans le monde hispanophone, les noms de famille sont constitués...
suite
. Les Arellano constituent le cas le plus atypique, du fait de leur origine sociale et de l’absence de liens historiques prouvés entre eux et une organisation de trafiquants sinaloans plus ancienne. La recherche n’est pas encore parvenue à expliquer leur montée en puissance rapide couronnée par la prise de contrôle de l’une des « places » les plus rentables de la frontière. Les frères Arellano auraient travaillé avec Jesús Labra Avilés – neveu présumé de Pedro Avilés, l’un des trafiquants les plus puissants des années 1970, originaire du Durango et fortement implanté au Sinaloa, État où il fut assassiné en 1978 –, à qui Félix Gallardo aurait confié la « place » de Tijuana du fait de liens de parenté favorables. Des liens présumés entre les Arellano et Carlos Hank González (aujourd’hui décédé), qui fut un temps l’un des politiciens les plus puissants du Mexique, ont été évoqués à plusieurs reprises au Sénat de Washington. L’un des fils de Hank, Jorge, magnat des jeux de hasard, résidait déjà à Tijuana lorsque la famille Arellano vint s’y installer. À partir de 1992, des guerres des plus sanglantes ont opposé l’organisation des Arellano à celles des autres Sinaloans, à qui elle était auparavant associée, à propos de contrôle territorial et de commandement de « places ».

25 Ces affrontements internes au monde du trafic allaient bientôt être associés à l’un des assassinats de personnage public qui défrayèrent la chronique politique du Mexique des années 1990. En mai 1993, le cardinal Juan Jesús Posadas Ocampo meurt assassiné sur le parking de l’aéroport de Guadalajara. D’après l’une des versions en présence, des tueurs à la solde des Arellano auraient confondu le cardinal avec « El Chapo » Guzmán, ancien associé des Arellano qu’ils attendaient à l’aéroport pour le tuer. Guzmán et ses hommes auraient riposté aux tirs des pistoleros des Arellano et le chef serait parvenu à s’enfuir. Une autre thèse voudrait que le religieux ait été victime d’une balle perdue dans le feu croisé entre les deux bandes. Guzmán sera arrêté peu après et enfermé dans une prison de haute sécurité, d’où il s’est échappé en 2001. S’il est actuellement en fuite (novembre 2003), son organisation continue toutefois à opérer. En décembre 1993 et janvier 1994 deux des frères Arellano avaient rencontré Girolamo Prigione, alors ambassadeur du pape au Mexique, dans les locaux de la nonciature afin de lui présenter leur propre version des faits et se proclamer innocents de l’assassinat du cardinal Posadas. À l’occasion de l’une de ces réunions, pendant que l’un des frères Arellano patientait à la nonciature, Prigione se rendit à la résidence du président mexicain afin de l’informer de la visite des trafiquants et de leur volonté de négocier. Le nonce apostolique se trouva en présence du président, du ministre du Gouvernement et du procureur général de la République. Ce dernier suggéra au président de ne pas négocier avec les trafiquants, mais rien ne fut fait pour arrêter Arellano à sa sortie de la nonciature. Pour justifier cette inaction, le procureur argua qu’une tentative d’arrestation aurait causé des morts au sein de la nonciature et provoqué un conflit diplomatique avec le Vatican. Il s’agit là d’un argument de peu de poids qui prétendait laisser croire que l’organisation des Arellano détenait un pouvoir face auquel l’État mexicain était impuissant. Une administration aussi implacable à l’encontre de ses ennemis que celle de Salinas se montrait ainsi soudainement faible, ou tolérante à l’extrême, à l’égard d’une organisation de trafiquants. L’aîné des frères Arellano, connu publiquement comme entrepreneur de spectacles et qui, lui, n’était pas soupçonné d’avoir pris une part quelconque à l’assassinat du cardinal Posadas, fut arrêté à Tijuana en décembre 1993 pour port d’arme réservée à l’usage exclusif des forces armées. Les deux autres frères, qui eux étaient directement impliqués dans l’assassinat, ne tomberaient que dix ans plus tard : Ramón sous les balles de la police à Mazatlán[7] [7] Mazatlán, centre portuaire et balnéaire sur le Pacifique,...
suite
le 10 février 2002, et Benjamín capturé par une unité des forces spéciales de l’armée dans la ville de Puebla le 8 mars 2002 (voir infra). Mais d’autres membres de la famille perpétuent le trafic. Jesús Blancornelas, journaliste que les Arellano tentèrent de faire taire mais qui réchappa de l’attentat dirigé contre lui, affirme que les autres membres du clan vivent aux États-Unis, dans les alentours de San Diego, ville de Californie proche de la frontière, où la DEA et les autres forces de police américaines n’ont pas été capables de les retrouver.

26 À Ciudad Juárez, c’est l’organisation d’Amado Carrillo qui s’est consolidée sur l’héritage de Félix Gallardo, de sorte qu’après l’extradition de Juan García Abrego en 1996 le gouvernement américain la considérait comme la plus importante et la plus puissante du Mexique. En 1993, les frères Arellano tentèrent de faire assassiner Amado Carrillo dans un restaurant de Mexico, mais échouèrent. Dès 1992, Carrillo avait négocié avec Miguel Rodríguez Orejuela, grand trafiquant de Cali en Colombie, l’accord suivant : Carrillo s’engageait à faire passer aux États-Unis la cocaïne des Colombiens et recevait en paiement la moitié de chaque chargement introduit « de l’autre côté ». Carrillo commença à avoir de sérieux problèmes en 1996, lorsque le directeur de l’Institut national de lutte contre la drogue (Instituto Nacional de Combate a las Drogas, INCD), le général Jesús Gutiérrez Rebollo, fut accusé de le protéger. À l’issue de son procès, le militaire fut déclaré coupable de certaines des charges qui pesaient contre lui. À l’époque de l’arrestation de Gutiérrez Rebollo, Carrillo se préparait déjà à transférer son quartier général au Chili, dans l’espoir de se passer de la médiation des Colombiens dans le trafic de cocaïne et d’étendre ses opérations à l’Australie. Il avait également acquis diverses propriétés en Argentine. Un rapport du renseignement militaire mexicain daté du 14 janvier 1997 indiquait que Carrillo souhaitait négocier avec le gouvernement du Mexique. Le trafiquant offrait de mettre de l’ordre au sein des bandes de trafiquants désorganisées, de s’abstenir de vendre des drogues au Mexique, d’injecter des devises dans l’économie mexicaine, et d’investir dans des entreprises légales. En échange, il demandait de pouvoir conserver la moitié de sa fortune et toute liberté de mouvements pour lui-même et sa famille. Amado Carrillo décéda le 4 juillet 1997 des suites d’une opération de chirurgie esthétique dans une clinique de Mexico. Ses parents et associés poursuivent les activités de son organisation.

L’après-Salinas : la militarisation

27 De l’autre côté du pays, l’organisation du Tamaulipas connaît elle aussi des changements et s’efforce de défendre au mieux son territoire contre les intrus. Le successeur de García Abrego au Tamaulipas est Osiel Cárdenas. Avant de devenir le chef d’une organisation de trafic de drogues, Cárdenas fut mécanicien puis dresseur de chiens pour la détection de stupéfiants. Il a été arrêté lors d’un affrontement armé avec des militaires en 2003. L’une des caractéristiques particulières de l’organisation du Tamaulipas est qu’elle emploie d’anciens militaires comme tueurs. On estime ainsi que 40 anciens militaires sont membres de l’organisation. Certains de ces derniers ont appartenu aux Groupes aéroportés de forces spéciales (Grupos Aeromóviles de Fuerzas Especiales, GAFES), une unité d’élite de l’armée spécialisée dans le renseignement, la lutte antiguérilla et la lutte antidrogue. Ces tueurs se font appeler « Los Zetas » (« Les Z »), ils sont membres à part entière de l’organisation et extrêmement violents. Des rumeurs font état d’une alliance entre l’organisation de la famille Valencia basée dans l’État de Michoacán et celle des Carrillo, par l’intermédiaire du groupe de « El Chapo » Guzmán, afin de contrôler la « place » de Nuevo Laredo, ville frontalière du Tamaulipas où opèrent « Los Zetas ». Il en a résulté des affrontements très violents où de nombreux membres des deux camps ont trouvé la mort.

28 Avant que Ramón et Benjamín Arellano ne soient respectivement tué et arrêté, le groupe d’un de leurs anciens partenaires, qui s’allia à Amado Carrillo au début des années 1990, le Sinaloan Ismael « El Mayo » Zambada, s’était confronté violemment à eux dans leur fief de Tijuana et au-delà. Le jour de sa mort, Ramón Arellano s’était rendu à Mazatlán car on l’avait informé que Zambada, qu’il désirait éliminer personnellement, s’y trouvait. Ses projets sont tombés à l’eau lorsque la police tenta d’arrêter Ramón et ses pistoleros pour port d’armes prohibées. Durant l’affrontement qui s’ensuivit, Ramón reçut la balle d’un policier moribond qu’il avait lui-même touché. Ses hommes retirèrent le corps du trafiquant de la chambre funéraire où il reposait avant que les autorités ne comprennent de qui il s’agissait.

29 Peu après sa victoire aux élections de juillet 2000, le nouveau président élu Vicente Fox créa un groupe de transition en matière de sécurité et de justice. Les membres de ce groupe annoncèrent que les militaires ne prendraient plus part à la lutte antidrogue. Le général Barry McCaffrey, directeur de l’Office de la politique nationale de contrôle des drogues (Office of National Drug Control Policy, ONDCP) américain, organisa quelques jours plus tard une réunion avec les fonctionnaires mexicains du groupe sur la sécurité et la justice dans les locaux de l’ambassade des États-Unis à Mexico. Suite à cette réunion, les Mexicains changèrent de position sur le retrait des forces armées de la lutte antidrogue; et, peu après son investiture, le président Fox nomma un militaire à la tête de la PGR. Ce nouveau procureur nomma à son tour plusieurs militaires aux différents postes clés opérationnels de l’institution. La date éventuelle du retrait des militaires n’a jamais été précisée. Depuis l’élection de Fox, le ministère de la Défense joue un rôle central dans la lutte antidrogue. Des unités spéciales ont été chargées de capturer les leaders des organisations de trafiquants de drogues. Des personnages centraux ont ainsi été arrêtés. La bande des Carrillo est celle qui a le moins souffert, puisque aucun des membres de son noyau dirigeant n’a été appréhendé. Ce groupe de Sinaloans jouit donc d’un avantage comparatif face à ses concurrents au Mexique, garantissant par là même la permanence et le renforcement de son hégémonie.

30 Contrairement aux trafiquants du Tamaulipas, les Sinaloans n’ont pas admis de militaires au sein de leurs instances dirigeantes (elles emploient bien d’anciens militaires, mais à des positions subordonnées afin de disposer d’une unité spécialisée de tueurs, malgré quelques rares exceptions) ou de leur confier le contrôle de certaines « places ». Les Arellano ont recruté leurs pistoleros au sein des classes supérieures de Tijuana – cas unique et atypique – et des classes ouvrières du quartier de Barrio Logan à San Diego. L’organisation des Carrillo et associés préfère quant à elle recruter ses « porte-gâchettes » dans les zones rurales, au Sinaloa et ailleurs au Mexique. Certes, quelques anciens soldats sont membres des organisations sinaloanes, mais pour la plupart les militaires liés à elles ne sont pas membres; ils leur fournissent, depuis l’intérieur de l’armée ou de la PGR, des services de protection, d’information et autres contre de l’argent. Même si relativement peu de militaires sont membres de l’organisation du Tamaulipas, l’entraînement hautement spécialisé qu’ils ont reçu pourrait avoir des effets multiplicateurs dans la mesure où ils en feraient bénéficier d’autres membres de l’organisation. D’autre part, leur présence pourrait favoriser l’émergence d’un nouveau type de dirigeants, s’éloignant du modèle traditionnel mais rompus aux techniques de guerre. Il ne semble pas, jusqu’ici, que les trafiquants sinaloans soient prêts à permettre l’arrivée de militaires au sein des cercles dirigeants de leurs organisations. Dans le cas contraire, des changements qualitatifs pourraient se faire jour, aussi bien dans les affrontements armés entre bandes, dans l’efficacité de la prévision des stratégies des unités spéciales de lutte antidrogue, que dans la capacité opérationnelle des trafiquants. La militarisation croissante de la lutte antidrogue au Mexique ouvre une telle possibilité car, avec des formations techniques plus nombreuses et de meilleure qualité, ainsi qu’une proximité accrue avec les affaires de drogues, mais sans changements de fond dans les domaines éthique et institutionnel, les probabilités de corruption et de retournement d’allégeance augmentent au sein des forces spéciales.

Conclusion

31 Depuis le 11 septembre 2001, le gouvernement des États-Unis fait grand cas des liens entre le terrorisme et le trafic de drogues. La seule organisation mexicaine à avoir été accusée d’entretenir des relations avec des groupes désignés comme terroristes est celle des frères Arellano Félix. Leurs liens présumés avec la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont certes été évoqués, mais sans qu’aucune preuve convaincante n’ait jusqu’ici été rendue publique. On ne dispose pas non plus d’éléments permettant d’affirmer que des liens existent entre les mouvements mexicains de guérilla et les organisations mexicaines de trafiquants.

32 Comme le montre l’histoire du trafic de drogues au Mexique, l’arrestation de quelques chefs, ou de milliers de personnes de moindre importance, n’a eu d’effet sensible ni sur la diversité ni sur les quantités des drogues introduites aux États-Unis. Même les mesures de sécurité adoptées aux postes frontières américains après le 11 septembre 2001 n’ont fondamentalement affecté ni la structure de l’offre ni les prix des drogues disponibles sur le marché américain. Les arrestations de trafiquants n’ont pas non plus eu d’effets dissuasifs sur les personnes impliquées dans le commerce des drogues illicites. Ce dernier reste économiquement des plus rentables, et le restera vraisemblablement à court terme. Loin de s’affaiblir, les organisations de trafiquants dirigées par des Sinaloans sont tout aussi hégémoniques à l’heure actuelle qu’elles l’ont été depuis des décennies. Elles semblent même de plus en plus proches de contrôler l’ensemble des points de passage de drogues sur la frontière avec les États-Unis.

Bibliographie

Références bibliographiques

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SHANNON E., Desperados, Viking, New York, 1988.

VALLE E., El segundo disparo, Océano, Mexico, 1995.

 

Notes

[ 1] Article traduit de l’espagnol par Laurent Laniel. Retour

[ *] Luis Astorga est chercheur à l’Institut de recherche sociale (IIS) de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), où il coordonne actuellement la chaire de l’UNESCO « Transformations économiques et sociales liées au problème international des drogues ». Outre nombre d’articles sur les drogues publiés au Mexique, aux États-Unis, dans divers pays d’Europe et en Inde, il est l’auteur des ouvrages Mitología del « narcotraficante » en Mexico (UNAM/ Plaza y Valdés, 1995) et El siglo de las drogas (Espasa-Calpe, 1996). Son dernier ouvrage vient de paraître au Mexique : Drogas sin fronteras (Grijalbo, 2003).Retour

[ 2] Du fait de sa texture, l’opium est souvent désigné sous le terme de « goma de opio » (gomme d’opium) au Mexique (NdT).Retour

[ 3] Au Mexique, la coutume veut que le marié choisisse parmi ses proches un « parrain de noces » (padrino de boda) pour l’accompagner durant son mariage. Cette personne est considérée comme la figure sociale, économique ou politique qui protège le marié. La même coutume s’applique à la mariée.Retour

[ 4] Dans le système mexicain, le ministère du Gouvernement (lointain équivalent du ministère de l’Intérieur français) est chargé de la politique intérieure et coordonne la politique de sécurité nationale, notamment la lutte antiguérilla. Le Centro de Investigación y Seguridad Nacional (Centre d’enquête et de sécurité nationale – CISEN), le service de renseignement civil mexicain actuel (héritier de la DFS, mais dont les caractéristiques et attributions sont très différentes), dépend du ministère du Gouvernement. Le ministre du Gouvernement est au Mexique le deuxième personnage le plus puissant de l’État après le président (NdT).Retour

[ 5] La PGR, institution fédérale, est l’équivalent mexicain du département de la Justice fédéral américain; rapportée au système français, ce serait un ministère de la Justice ayant certaines des attributions du ministère de l’Intérieur, notamment le contrôle direct de la police judiciaire, ici fédérales (NdT).Retour

[ 6] Dans le monde hispanophone, les noms de famille sont constitués du nom du père suivi du nom de la mère. Dans ce cas, la présence du nom « Félix » dans les deux noms de famille peut donner l’impression que les parties sont apparentées (NdT).Retour

[ 7] Mazatlán, centre portuaire et balnéaire sur le Pacifique, est la deuxième plus grande ville du Sinaloa (NdT).Retour

Résumé

La plupart des chefs des organisations de trafic de drogues actives un peu partout au Mexique sont originaires de l’État de Sinaloa. Les Sinaloans sont hégémoniques sur le champ du trafic de drogues depuis la Seconde Guerre mondiale au moins, et plus clairement depuis les années 1970. Durant le mandat présidentiel de Carlos Salinas ( 1988-1994), ils perdirent un temps leur suprématie au profit d’un groupe de l’État de Tamaulipas composé notamment d’anciens membres des corps d’élite de l’armée mexicaine chargés de la lutte antidrogue. L’oligopole des Sinaloans n’est plus homogène, on distingue aujourd’hui deux groupes principaux, antagoniques depuis le début des années 1990. Au Mexique, dès sa genèse le champ du trafic de drogues a été subordonné au champ politique. Mais la fin du régime de parti d’État en 2000 a résulté en une autonomisation relative des trafiquants par rapport au pouvoir politique. Ce dernier tente de reprendre le contrôle en militarisant la lutte antidrogue, une mesure déses-péréeet fort risquée.



Drug Geopolitics in Mexico: Sinaloan Hegemony on Illicit Drug Trade
Most leaders of the drug trafficking organisations that operate everywhere in Mexico are from Sinaloa State. The Sinaloans have been hegemonic in the field of drug trafficking at least since World War II, and even more conspicuously since the 1970s. During the presidency of Carlos Salinas ( 1988-1994), they temporarily lost their supremacy to a group from Tamaulipas State that includes former members of Mexican army units in charge of the antidrug fight. At present, the Sinaloans’ oligopoly is no longer homogeneous — there are two main groups, which have been enemies since the early 1990s. The drug-trafficking field in Mexico was dominated by the political field right from its inception in the early 20th century. But the end of the single-party regime in 2000 has granted the traffickers some autonomy from political power. The former is trying to regain control by militarizing the antidrug fight— a desperate and highly risky move.

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POUR CITER CET ARTICLE

Luis Astorga « Géopolitique des drogues au Mexique », Hérodote 1/2004 (N°112), p. 49-65.
URL :
www.cairn.info/revue-herodote-2004-1-page-49.htm.
DOI : 10.3917/her.112.0049.