Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.2707143278
204 pages

p. 28 à 47
doi: 10.3917/her.113.0028

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N°113 2004/2

2004 Hérodote

Paris et la Banlieue : je t’aime, moi non plus

Simon Ronai  [*]
Les relations entre Paris et la banlieue ont toujours été délicates, mêlant des périodes d’hostilités et des périodes d’ignorances réciproques. Actuellement chacun convient que la situation devrait changer pour mieux tenir compte de la réalité des échanges et des complémentarités entre Paris et les territoires environnants. Si tous admettent que quelque chose doit changer personne n’est d’accord sur le sens et les modalités des transformations institutionnelles à engager. Cet article vise à décrire les principaux enjeux qui sont au cœur de la relation Paris-banlieue et les raisons qui expliquent la difficulté pour aboutir à une situation plus satisfaisante pour tous les protagonistes.
Paris est le centre incontesté de la troisième ou quatrième métropole mondiale. Si Paris a une visibilité mondiale exceptionnelle, la région Île-de-France n’en a pratiquement pas alors même que la ville capitale proprement dite ne concentre plus la totalité des fonctions économiques et directionnelles, et que son poids démographique diminue tendanciellement au sein de la région.
Paris est situé au cœur d’une agglomération de 9,6 millions d’habitants et d’une région Île-de-France de 11 millions d’habitants qui est la plus riche d’Europe. En comparaison avec toutes les autres grandes capitales, Paris, et ses 2,1 millions d’habitants installés sur 105 km2, fait figure d’anomalie par son territoire minuscule par rapport à Londres ( 1 579 km2) ou Berlin ( 889 km2). Anomalie d’autant plus grande que si la capitale ne peut fonctionner qu’en relations étroites avec son environnement, elle ne peut pas prétendre organiser son agglomération à l’image des grandes métropoles régionales constituées en communautés urbaines : Lyon, Marseille, Nantes, Bordeaux, Lille et Strasbourg... Elle ne peut pas non plus s’organiser comme les grandes métropoles mondiales Londres, New York ou Tokyo dont l’étendue et les rapports avec leur périphérie leur donnent une plus grande marge de manœuvre.
C’est autour de ce dilemme, relations très étroites avec les communes environnantes et absence de toute coopération intercommunale, que la forme nouvelle de la centralité politique de la capitale peine à se construire et à s’adapter à la métropolisation de l’aire urbaine comme aux transformations récentes et rapides de la première couronne.
Tout l’enjeu géopolitique actuel est d’imaginer l’organisation des pouvoirs convenant à la globalisation et à l’unification de cet espace économique et social où les lieux de gouvernance et d’arbitrage se chevauchent, se concurrencent et finissent par se neutraliser au détriment de l’efficacité globale de toute l’agglomération.
 
Paris a un territoire physiquement et symboliquement nettement séparé de ses voisins, ce qui a longtemps justifié les ignorances réciproques
 
 
À la rupture géographique et territoriale exceptionnellement marquée dans le paysage urbain par la ligne des boulevards des Maréchaux et par les 37,5 km du boulevard « périphérique », s’ajoute une très forte rupture d’image et de puissance entre Paris, qui s’identifie au luxe, aux arts, à la culture, au raffinement, et ses voisins plus anonymes.
Les grandes étapes de l’histoire qui ont entravé le plein épanouissement des relations entre Paris et ses voisins sont bien connues : l’annexion haussmannienne de 1860 a laissé des traces pas encore complètement effacées dans la plupart des communes riveraines qui avaient été autoritairement découpées, une partie de leur territoire étant intégrée autoritairement à Paris, la construction de 1841 à 1844 par Thiers des fortifications protégées par le glacis militaire, le démantèlement des fortifications et leur remplacement par les ensembles locatifs HBM (habitation bon marché) dans l’entre-deux-guerres. Le découpage du département de la Seine en quatre départements en 1964, l’émergence de Paris comme collectivité départementale autonome séparée des départements de la petite couronne et la construction du boulevard périphérique de 1956 à 1973 ont consommé cette rupture.
Cette situation, qui découle de l’histoire d’une ville souvent assiégée et occupée qui éprouvait le besoin de se protéger, et des choix politiques qui ne favorisaient pas les coopérations, explique la singularité parisienne et la difficulté pour la dépasser. Cet espace très dense est désormais presque entièrement occupé ( 24000 habitants au km2 à comparer aux 8 000 habitants au km2 à Madrid et aux 4 500 habitants au km2 à Londres, 8500 dans Londres central), et ce territoire restreint à forte composante patrimoniale est protégé à 60% (règles d’urbanisme limitant les hauteurs et les alignements, des arrondissements entiers en secteurs sauvegardés –IIIe, IVe le Marais, et le VIIe Invalides-faubourg Saint-Germain – et nombre d’immeubles dans Paris classés monuments historiques), autant de handicaps pour une politique urbaine novatrice ! Enfin il est physiquement et visuellement bien délimité par les « portes » et le boulevard encore appelé « périphérique » car il entoure Paris, alors qu’il est devenu central dans le système de circulation du cœur de l’agglomération mais aussi pour la promotion immobilière (possibilité de constructions) et pour l’implantation de grandes surfaces commerciales interdites dans Paris. Enfin, Paris se distingue aussi par son ordonnancement radioconcentrique et son unité, alors que de l’autre côté du « périph » le paysage est généralement plus hétéroclite, souvent désordonné, plus lâche et change rapidement. Parmi les 30 communes riveraines 11 ont plus de 15000 habitants au km2, ce sont les communes de l’Ouest et du bord du bois de Vincennes, et 6 communes ont moins de 5 000 habitants au km2, ce sont les communes du Nord-Est anciennement industrielles.
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Paris et les autres collectivités ont eu des relations politiques longtemps distantes, et elles sont perturbées par chaque échéance électorale
 
 
Pour comprendre la distance établie entre Paris et les autres collectivités on oublie facilement que jusqu’en 1977 Paris était directement gouverné par l’État via le préfet. La technostructure puissante de la ville était totalement imprégnée du fonctionnalisme technique ambiant – politique très favorable à la voiture, aux tours, aux grands ensembles et à la rénovation urbaine... – et déclinait efficacement les différents volets sectoriels d’une politique venue d’en haut sans souci de concertation très poussée. Cette culture de l’isolement et d’un certain mépris à l’égard des villes voisines, associée à l’habitude des rapports directs avec l’État, est encore portée par les cadres de la Ville dont le statut particulier est différent de celui des autres collectivités territoriales. Ce statut les coupe et les protège de la fonction publique territoriale classique des autres collectivités, ce qui ne favorise pas l’ouverture et les échanges d’idées. Cette situation singulière reflète les liens contradictoires tissés entre le Paris administratif et politique et des pans entiers de la banlieue qui se vit de son côté d’abord comme un espace au service de la capitale. Si Paris entraîne la banlieue il l’a longtemps dominée sans partage et cette relation inégalitaire reste gravée dans les consciences des acteurs, en particulier lesélus.
L’héritage de ces cent cinquante ans où les périodes de conflits entre Paris et les autres communes ont alterné avec les périodes d’ignorance a laissé le terrain ouvert pour la construction de représentations réciproques schématiques, sans réelle vision globale de l’agglomération, souvent caricaturales et de plus en plus décalées vis-à-vis de l’intensité des échanges entre la ville capitale et la région capitale, et vis-à-vis des difficultés réelles de Paris dans la compétition mondiale.
En réalité depuis 1977 et jusqu’à l’alternance politique de 2001 et l’élection de Bertrand Delanoë, Paris a continué d’être perçu par ses voisins non pas comme une commune ordinaire mais comme un lieu de pouvoir presque comparable à celui de l’État, une sorte d’appendice de l’État, auquel la ville a d’ailleurs fourni de nombreux ministres et trois Premiers ministres (Chirac, Balladur, Juppé). Pendant toute la phase mitterrandienne Paris a conforté son rôle de donjon de l’opposition, ce qui n’a néanmoins pas empêché le maire de Paris de l’époque, Jacques Chirac, d’approuver les grands travaux présidentiels, contestés par les provinciaux jugeant qu’une fois encore « tout était pour Paris ». En outre, pour accuser cette identification à l’État adversaire, les deux seuls conseils généraux à direction communiste situés aux portes de Paris (la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne) ont longtemps diabolisé le rôle de la capitale exclusivement présentée comme un acteur riche et égoïste exportant ses nuisances et rejetant en banlieue tout ce dont elle ne veut pas chez elle : les usines comme les ouvriers, les déchets comme les étrangers. Si les choses changent actuellement, cette longue confrontation avec la « ceinture rouge » a sans doute contribué à accentuer les ruptures territoriales au lieu de chercher à les résorber.
Sur le plan directement politique l’élection d’une première municipalité Chirac à Paris en 1977 et l’élection d’une municipalité de gauche en 2001, à rebours des tendances nationales, incarnent bien l’autonomie politique de la ville sans cohérence avec le jeu politique des territoires voisins et en osmose avec une sociologie très particulière caricaturée depuis peu en un mot : les « bobos » (bourgeois-bohèmes).
 
Paris et la banlieue entretiennent des liens quotidiens multiples fondés sur une interdépendance intense, mais elle est généralement sous-estimée et mal gérée
 
 
La place de Paris dans la campagne électorale pour les élections régionales montre que cette question des rapports Paris/Banlieue reste une thématique très « grand public » et qu’elle est déterminante pour la vie de millions de gens qui ont des relations multiples et variées avec Paris sans y habiter.
En effet Paris intra muros ne fonctionne pas pour les seuls Parisiens ni même exclusivement pour l’Île-de-France, au contraire il est largement ouvert et les choix des élus parisiens interfèrent avec ceux des autres collectivités : 300000 actifs parisiens, soit un sur trois, travaillent en banlieue, et trois emplois sur cinq à Paris sont occupés par des banlieusards, soit plus d’un million d’emplois; le quart des nouveaux arrivants dans les communes riveraines de 1990 à 1999 sont venus de Paris; depuis quelques années l’activité et la centralité de Paris se sont en partie déplacées vers la périphérie, mais les pertes d’emplois dans Paris intra muros (moins 300 000 emplois depuis 1975) récupérées par la banlieue ne signifient pas un réel développement économique pour l’ensemble de la région Île-de-France : en vérité l’affaiblissement de Paris métropole mondiale se fait au profit de Londres.
L’analyse des mobilités résidentielles et professionnelles, comme les habitudes de vie liées aux études aux achats ou aux loisirs, montrent que pour de très nombreuses personnes la pluri-appartenance s’élargit bien au-delà des périmètres communaux. Le passage d’une « ville cité », bien délimitée dans l’espace et fondée sur une identité forte, à une « ville territoire » aux limites plus floues, plus fluides et plus poreuses, combinant des centralités concurrentes autant que complémentaires, est un fait incontestable.
De même, tout montre que l’interdépendance des stratégies territoriales portées par les élus de toutes les communes entraîne des blocages. Ils sont les plus visibles dans le refus de plus en plus répandu de construire des logements, et plus encore des logements sociaux, et dans le développement incontrôlé de programmes de bureaux interchangeableset concurrents à force d’être similaires. Les transformations récentes ont donc aggravé les spécialisations territoriales sans faire reculer les inégalités et sans bouleverser les permanences de la structure régionale que le dernier schéma directeur de la région Île-de-France approuvé en 1994 voulait corriger.
Dans une région où Paris joue un rôle central dans le système migratoire national et international, la forte mobilité résidentielle et les déplacements de population depuis 1975 ont fortement contribué à accentuer les contrastes sociaux, notamment dans la répartition des cadres et des ouvriers. Le schéma de polarisation sociale Ouest/Est se diffuse depuis le cœur de Paris jusqu’aux confins de l’agglomération, alors que la répartition par âge et les caractéristiques socioprofessionnelles des habitants de la capitale dépendent étroitement de la composition du parc de logements et de son évolution. Or la marge d’intervention des élus parisiens pour modifier substantiellement cette situation est limitée.
 
Paris souffre d’une crise du logement aggravée malgré les initiatives fortes de la nouvelle municipalité depuis 2001, mais les coopérations ne s’amorcent pas pour régler cette question
 
 
Paris dispose d’un parc de 1 322 500 logements qui a augmenté de 108 000 logements depuis 1968 pendant que la ville perdait simultanément 400 000 habitants. Depuis 1962, le renouvellement du parc a absorbé 76% des nouveaux logements construits, et si leur nombre continue de s’accroître, la progression a atteint son niveau annuel le plus faible (+ 18 200 logements, + 0,16% par an depuis 1990). Les faibles marges de manœuvre pour la croissance et la diversification démographiques s’expliquent par une conjugaison de phénomènes sur lesquels la municipalité a peu de moyens d’agir. L’extension du parc immobilier parisien atteint ses limites, alors que, par son rôle dans le système économique comme en raison de la structure particulière de son parc de petits logements, Paris est le département francilien qui accueille le plus de jeunes adultes ( 36% de vingt à trente-neuf ans) et de personnes âgées ( 20% de plus de soixante ans).
Ces caractéristiques démographiques et sociales, que la municipalité voudrait corriger par la présence plus marquée de familles de classes moyennes avec des enfants, s’expliquent par quelques phénomènes cumulatifs : l’importance du nombre de personnes qui vivent seules ( 52% et 35% dans la région), la centralité de Paris dans l’agglomération et son attrait pour les étudiants ou jeunes actifs en début de vie professionnelle, la transformation de l’économie à Paris et l’émergence d’un marché de l’emploi régional comme d’un bassin d’habitat au cœur de la métropole.
L’essor de Paris intra muros est principalement freiné par la forte densité et la pénurie foncière qui conduisent à des arbitrages difficiles avec les élus Verts dans lecadre du plan d’aménagement et de développement durable en cours d’étude. Le débat avorté de février 2004 sur les tours de bureaux qui pourraient être construites à proximité du périphérique s’inscrit dans cette problématique protectrice et patrimoniale. À la contrainte physique évidente s’ajoute le poids des associations de riverains qui s’opposent de plus en plus systématiquement à toute nouvelle construction, a fortiori de logements sociaux, au profit des espaces verts ou du maintien du bâti existant qui pose moins de problèmes. Dans ces conditions, alors que 4 000 logements avaient été construits chaque année de 1977 à 1995, seulement 2000 logements ont été produits difficilement chaque année de 1995 à 2001.
Le renouvellement de l’habitat parisien est donc forcément limité et son rythme est mécaniquement encore appelé à se réduire sauf bouleversement du tissu urbain de la ville : 1968-1975, + 9,4% ( 16% en moyenne régionale), 1975-1982, + 7,0% ( 10% en moyenne régionale), 1982-1990, + 3,1% ( 8,4% en moyenne régionale), 1990-1999, + 4,3% ( 9% en moyenne régionale). L’offre immobilière parisienne intra muros est structurellement très insuffisante du point de vue quantitatif et qualitatif, ce qui entraîne une forte hausse des loyers et contribue à accélérer la disparition des classes moyennes dans la capitale, trop « riches » pour bénéficier des aides, et trop « pauvres » pour résister à l’augmentation des prix et des loyers. Cette situation tendue est encore aggravée par la disparition progressive de tout un patrimoine ancien souvent vétuste qui avait une fonction sociale de fait, et dont le tarissement programmé accentue la pression sur les segments de patrimoine disponibles et sur les territoires accessibles, notamment en première couronne.
La pénurie de foncier rare et cher a pour conséquence un coût de construction de 30% à 100% supérieur aux prix en province dans un marché toujours très tendu qui se traduit par l’augmentation constante des prix à l’achat dans le neuf, et aussi dans le parc privé ancien qui forme le gros de l’offre à 3 200 euros le m2 en moyenne (+ 12,4% en 2003, + 13,7% en 2002, + 9,2% en 2001 après + 12,9% en 2000 et 11,4% en 1999).
Dans ce contexte, l’effort de la Ville de Paris sur la base de ses nouvelles orientations politiques est indéniable et symboliquement très fort. La municipalité veut réaliser 3 500 logements sociaux par an pendant vingt ans pour atteindre le seuil des 20% conformes à la loi SRU. Une estimation de l’Agence parisienne d’urbanisme en mars 2001 chiffrait cette politique à 8 milliards de francs sur dix ans pour augmenter le parc social de 40 000 logements d’ici 2010, sachant que le coût de construction d’un logement social, foncier compris, est de 180000 à 200000 euros dont la moitié à la charge de la Ville. Ce programme a en réalité mobilisé 365 millions d’euros en 2001 et se développe simultanément sur plusieurs fronts : préemption d’immeubles libres pour produire du logement sans augmenter la densité et en amorçant le rééquilibrage vers l’ouest, ce qui se heurte à l’opposition des mairies d’arrondissement concernées comme à l’opposition des riverains (XVIIe, VIIIe, XVe, VIe arrondissements), acquisition d’un premier noyau dur de 350 immeubles vétustes ou insalubres qui implique le relogement d’au moins 2 000 personnes, acquisition de 2 000 logements privés et mobilisation de logements vacants en sécurisant les bailleurs. Enfin la Ville vient d’inscrire dans le plan local d’urbanisme l’obligation de réaliser au moins 25% de logements sociaux dans tous les programmes neufs construits dans les neuf premiers arrondissements ainsi que les XVe, XVIe et XVIIe arrondissements. L’application de cette disposition devrait au vu des permis de construire permettre la réalisation de 250 à 400 logements sociaux par an. En février la municipalité a décidé de proposer un nouveau prêt à taux zéro, « Paris logement 0% », adapté aux contraintes du marché immobilier dans la capitale. Ce prêt tient compte des ressources des habitants et il doit éviter que les habitants qui veulent acheter soient remplacés par des ménages plus aisés. Ce choix de favoriser les couches moyennes est destiné à leur faciliter l’accès au statut de propriétaire sous-représenté dans la ville.
Cette panoplie très riche d’interventions de toute nature vise à démontrer que sur le plan politique « quand on veut, on peut », et elle a valeur d’exemple pour d’autres communes riches qui devraient engager un effort comparable. Il reste que le cumul de toutes ces interventions volontaristes aboutit à une potentialité très aléatoire de l’ordre de 30 000 logements devenus sociaux pendant les cinq ans dela présente mandature, dont 20 000 créations nouvelles, équivalant à moins de 2,5% du parc existant. Cet effort malgré son prix et ses enjeux politiques est donc sans commune mesure avec la force des tendances lourdes qui sont à l’œuvre et les contraintes de tous ordres auxquelles se heurtent les seules décisions des élus parisiens.
Face à ces réalités la volonté constante de toutes les municipalités qui se sont succédé à Paris depuis 1977 est de juguler la fuite des Parisiens vers la périphérie, étant entendu que le risque pour Paris est de ne plus être habité que par les plus riches, les plus pauvres et les étrangers fortunés qui investissent à Paris.
Le thème emblématique du logement, dont on connaît les effets directs sur le peuplement et le comportement électoral, appellerait donc des coopérations entre Paris et les communes voisines dont quinze ont déjà plus de 30% de logements sociaux, et six en ont moins de 20% (Saint-Mandé, Vincennes, Nogent-sur-Marne, Boulogne-Billancourt, Saint-Cloud, Neuilly). Jusqu’à présent la réticence d’un grand nombre de ces communes pour réaliser des logements tout particulièrement sociaux, soit qu’elles en ont déjà beaucoup, soit qu’elles s’y opposent pour des raisons politiques devant les refus de l’opinion publique locale, accentue la pression constante de la demande à Paris. Compte tenu en outre de l’attrait exercé par l’Île-de-France sur les jeunes actifs, sur les populations migrantes quel que soit leur statut au regard de la nationalité, et sur les investisseurs étrangers très présents dans une ville mondiale ouverte et attrayante, la « crise du logement » est devenue aussi grave, bien que différente, qu’il y a cinquante ans. Face à plus de 100 000 demandes de logements sociaux enregistrées, la capacité d’attribution annuelle de la Ville est de l’ordre de 3000 à 3500 logements.
Ce rapport de trois à cent ne pourra pas perdurer et il montre que pour traiter la question du logement, compte tenu de la contrainte géographique et foncière et des réalités sociales et politiques, il n’y a certainement pas d’issuedans une vision strictement parisienne car les possibilités intra muros seront toujours, et de plus en plus fortement, inférieures à la demande du point de vue quantitatif et qualitatif, notamment s’il s’agit de loger des familles.
Cette situation totalement méconnue et sous-estimée compte tenu de la dimension de la ville et de l’ampleur de son parc HLM ( 95 000 logements à l’OPAC) justifie l’idée que l’« extérieur » constitue une partie de la solution pour dépasser cette contradiction insoluble. Mais faut-il encore dépasser l’opposition binaire entre Paris et la Banlieue qui correspond à l’image que se font beaucoup d’acteurs locaux des communes voisines, ignorant ou sous-estimant les réalités sociales et urbaines parisiennes intra muros qui retentissent sur toute l’agglomération centrale, et au-delà sur la grande couronne. Bref si la municipalité élue en 2001 fait le maximum pour maintenir dans Paris les couches populaires et les jeunes ménages en réalisant 3500 logements sociaux par an, la pénurie foncière limite inéluctablement les possibilités de construction et de logement des 100 000 demandeurs inscrits à Paris, l’ouverture des organismes de logements sociaux parisiens (OPAC, SAGI, SIEMP...) sur d’autres espaces est donc inévitable, mais quand et à quelles conditions ? Cette tentative n’est pas encore parvenue à déboucher concrètement alors que la situation dans Paris est bloquée par l’accumulation d’obstacles qui dépassent les moyens techniques et financiers de la municipalité.
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Paris connaît une crise de l’emploi prolongée qui profite partiellement aux communes voisines qui partagent d’avantage ses fonctions métropolitaines
 
 
Depuis les années 1950, la volonté décentralisatrice de l’État présentait Paris comme un prédateur qui se développe au détriment de la province. Cette approche a justifié le programme de délocalisations, qui continuent de se dérouler, et en ÎledeFrance elle a justifié le positionnement des villes nouvelles pensées comme une alternative volontariste et « antibanlieue » classique à la capitale congestionnée.
En fait, de 1975 à 1999, la région avait gagné 500 000 emplois pour atteindre un peu plus de 5 millions d’emplois, mais pendant que Paris en perdait 300 000, dont 200 000 de 1990 à 1999,800 000 étaient créés en banlieue. Paris abrite encore 40% de la surface totale de bureaux de toute la région, mais de 1990 à 2000 son immobilier de bureaux n’a progressé que de 5% quand il augmentait de 30% dans les Hauts-de-Seine, 57% dans le Val-de-Marne et 61% en Seine-Saint-Denis.
Depuis 2001, dans une région qui stagne sur le plan économique, la tendance récessive s’est prolongée dans la capitale avec une nouvelle réduction de 20 000 postes privés et 14 000 emplois publics. Une partie de ces emplois liés aux affaires, à la finance et aux médias s’est déplacée à La Défense, en banlieue ouest (Neuilly, Levallois, Clichy, Saint-Ouen), et tout le long du boulevard périphérique. En Plaine-Saint-Denis, de janvier 2000 à décembre 2002,800 000 m2 de bureaux ont été commercialisés et 265 000 m2 sont en construction en 2003. Un pôle économique articulé, complémentaire et concurrent de Paris, apparaît autour de trois activités dominantes : la finance et les assurances, la production audiovisuelle et la santé.
Malgré cette relocalisation, Paris garde une certaine suprématie avec 1,6 million d’emplois, dont 1,2 million d’emplois privés, soit le quart des emplois de la région urbaine pour un million d’actifs qui habitent à Paris, mais ce qui est le plus remarquable c’est que l’emploi privé se développe désormais moins vite en ÎledeFrance qu’en province.
Il est difficile de démêler dans cette évolution ce qui est lié au changement structurel des activités marqué par la diminution des fonctions directement productives et par la spécialisation croissante de l’économie parisienne dans les métiers de haute qualification, et ce qui est lié au différentiel de prix et aux avantages comparatifs qui favorisent les nouveaux pôles émergents tels que la Plaine-Saint-Denis ou Montreuil et défavorisent les arrondissements du croissant d’or pourtant les mieux desservis en transports collectifs : Transilien Saint-Lazare, RER, EOLE... Bien que les valeurs locatives des immeubles neufs se soient partout nettement accrues depuis 1999, les loyers les plus élevés en 2003 étaient de 335 euros par m2 et par an en Plaine-Saint-Denis, 490 euros à La Défense et 800 euros dans le VIIIe arrondissement de Paris.
La thèse du déplacement de certaines fonctions métropolitaines parisiennes vers la périphérie, et d’abord à l’ouest, semble se confirmer, mais ce transfert de fonction se polarise autour du périphérique et dans l’« anneau central » qui se forme peu à peu. De part et d’autre du boulevard périphérique, en jouant de l’ambiguïté de leur position « Paris au prix de la banlieue » et quelquefois d’un code postal « 75 », 106 zones d’aménagement concerté largement destinées aux activités économiques couvrent 850 hectares et marquent fortement le paysage des confins de Paris. Depuis une dizaine d’années ce re-développement d’une façade construite ininterrompue a pu se faire sans aucun lieu de vraie coopération entre les acteurs politiques soumis aux pressions et aux séductions de leurs partenaires privés de la promotion immobilière.
Ce mouvement de vases communicants a affecté les finances de la Ville de Paris sans ralentir la concurrence entre les territoires qui sont complémentaires mais jouent à fond la compétition sans aucun dispositif régulateur et sans aucun partage financier direct. La compétition est particulièrement aiguë dans le cœur de l’agglomération pour l’affectation des terrains entre l’immobilier d’activité, beaucoup plus rentable, et l’immobilier résidentiel. Cette course à la taxe professionnelle accentue les déséquilibres au détriment du logement sans réflexion sur l’effet d’entraînement des différents pôles.
Simultanément le décalage entre les caractéristiques du marché de l’emploi à Paris et le profil socioprofessionnel des Parisiens illustre bien le processus de sélection résidentielle qui s’est opéré par le biais du marché immobilier. La ville loge deux fois plus de personnes seules que de familles avec enfants notamment dans les arrondissements centraux, et elle compte autant de cadres que d’employés et d’ouvriers réunis, alors que 700 000 ouvriers et employés habitant en banlieue travaillent à Paris quand seulement 392000 y résident.
 
Paris met en œuvre une nouvelle approche des transports ambitieuse, mais souvent unilatérale
 
 
En accord avec les priorités du plan de déplacements urbains approuvé en 2000, la volonté de privilégier les transports collectifs et de limiter l’usage de la voiture est l’aspect le plus spectaculaire des choix de l’actuelle municipalité parisienne. Cette politique est symbolisée par les espaces matérialisés séparant les voies pour bus et la voirie ordinaire, la création d’une trentaine de quartiers verts et l’interdiction de circuler sur les voies sur berge. À des degrés divers, ces aménagements ont bien montré les limites du dispositif qui a permis des décisions rapides à Paris, sans en mesurer tous les effets sur les communes les plus proches par le report du stationnement et des trafics devenus plus difficiles dans Paris. La dissociation de plus en plus générale du lieu d’emploi et du lieu où l’on travaille a des conséquences dans le domaine des transports et des migrations alternantes qui appellent des coopérations restées encore insuffisantes. La question de l’amélioration des transports et des continuités du réseau au-delà des limites parisiennes est au centre des réflexions engagées en partenariat autour du traitement du périphérique et des portes pour rétablir les continuités et coordonner les choix d’aménagement.
Au-delà de son apparence technique, elle concerne plus profondément la répartition des activités et des hommes depuis le cœur de l’agglomération jusqu’à ses marges : faut-il favoriser les secteurs denses les mieux desservis notamment dans Paris intra muros, ou faut-il desservir des sites en banlieue pour accélérer leur développement et leur densification future ? Ville dense ou ville éclatée, ville renouvelée sur elle-même ou ville étalée, tous ces modèles dépendent des choix en matière de transports dont Paris est le noyau, mais dont Paris n’a pas la maîtrise. C’est le Syndicat des transports d’Île-de-France, bientôt présidé par le président de région, qui décide, et Paris avec 5 représentants sur 37 n’y joue qu’un rôle limité, à la différence de toutes les autres agglomérations françaises où le maire de la ville centre préside le syndicat des transports.
 
La Banlieue a des rancœurs justifiées à l’égard de Paris, mais des idées toutes faites sur la capitale
 
 
Paris a généralement rejeté en périphérie ce dont il ne voulait pas et cet héritage souvent très pénalisant n’est pas bien accepté par les communes qui ont subi cette situation. Elle justifie l’image la plus répandue de ville riche se débarrassant de ses problèmes sur le dos de ses voisins.
Au-delà de cette réalité indiscutable et visible dans le paysage de nombreuses communes, la mauvaise connaissance par beaucoup d’acteurs et hommes politiques de banlieue des particularités parisiennes reste un trait évident. Ils ignorent, ou feignent d’ignorer, les fortes contraintes nées de l’histoire avec le patrimoine monumental exceptionnel et la présence massive de l’État. Ils négligent tout autant la géographie et l’espace limité disponible pour faire évoluer significativement la ville, que le déficit de pouvoirs élus à Paris pendant de longues périodes.
Certes la spécialisation sociospatiale favorable aux plus riches est plus connue et souvent dénoncée au nom de la mixité urbaine, mais l’affaiblissement économique n’est pas aussi aisément reconnaissable, et la présence de poches de pauvreté massives à Paris n’est pas une donnée assez connue. Ainsi le grand projet de renouvellement urbain (GPRU) de la couronne de Paris concerne 900 000 personnes, et les 11 quartiers couverts par le contrat de ville dans huit arrondissements regroupent 400 000 habitants aux caractéristiques socio-économiques très comparables à celles des cités de banlieue. Bref, si Paris est une collectivité territoriale riche disposant en 2004 d’un budget de 6 milliards d’euros, beaucoup de Parisiens sont pauvres.
Un autre signe des changements en cours est la décision de la Ville de Paris de créer 200 places pour accueillir les gens du voyage qui étaient jusqu’alors repoussés en banlieue, et de construire deux déchetteries intra muros, ce qui rompt avec la tradition du rejet en banlieue de ce type d’équipement.
 
Paris et la Banlieue ont longtemps eu des relations politiques presque inexistantes, et l’absence de lieu où l’agglomération définit un projet fait cruellement défaut
 
 
Chaque équipe municipale, à Paris comme en banlieue, est élue dans son espace communal et elles privilégient toutes la gestion urbaine de proximité. L’ignorance ou le désintérêt de Paris vis-à-vis des autres étaient manifestes mais en fait pas plus que ceux des communes de banlieue entre elles. Le projet politique de l’actuelle municipalité fondamentalement centré sur les Parisiens et la proximité n’aborde l’ouverture vers les communes proches et la région que de façon marginale et prudente. Cette attitude a récemment changé devant le constat de plus en plus évident de la panne parisienne et de l’effet modéré de la volonté de réconciliation qui ne suffit pas à construire un projet à la hauteur des interdépendances.
Ainsi si Paris et les autres collectivités territoriales d’Île-de-France, principalement les communes de l’agglomération centrale, ont beaucoup à se dire, il y a encore beaucoup trop de non-dits qui empêchent l’émergence de propositions autour d’un projet mobilisateur pour l’agglomération parisienne telle qu’elle s’est vraiment constituée depuis trente ans. Il n’existe pas de vrai langage commun, pas de lieu de discussion ouvert, pas d’institution locale légitime, pas d’espace démocratique correspondant à la complexité et à l’échelle à laquelle se posent les problèmes.
Dans ce contexte mouvant le « Grand » Paris comme la « communauté urbaine de Paris » relèvent du mythe ou du tabou, car les villes voisines redoutent toutes l’extension de la logique de débordement de Paris hors de son territoire totalement rempli et parvenu à maturité. Face à cette réalité personne ne souhaite réellement engager une discussion strictement institutionnelle sans vrai projet politique crédible, ce qui explique les blocages actuels dans cet espace hétérogène et flou.
Pendant que Paris tend à déborder de son territoire propre, le moment approche où il faudra choisir un dispositif institutionnel exprimant clairement la nouvelle réalité pour se donner les moyens d’agir à la bonne échelle. Faute d’une autorité politique dotée d’un vrai dispositif de péréquation financière à l’échelle de cette agglomération centrale, d’un outil efficace d’action foncière, et d’une politique offensive de logement social, le mouvement inévitable de valorisation des sols aura pour conséquence de repousser toujours plus loin tous ceux qui ne pourront pas payer, au risque d’accentuer les écarts que l’on dit pourtant vouloir résorber.
On ne pourra pas faire plaisir à tout le monde dans cet espace métropolitain recomposé, et le discours politique ne pourra échapper à l’impératif de penser la suite d’une histoire qui bégaie depuis trop longtemps (au moins depuis l’étape Delouvrier qui a redessiné pour le meilleur et pour le pire l’espace régional toujours en question).
 
Paris a engagé une nouvelle politique de la main tendue pour tenter de corriger tout ce qui peut l’être
 
 
Dès son arrivée la nouvelle équipe municipale élue en mars 2001 a pris des initiatives fortes : la désignation d’un adjoint au maire communiste « chargé des relations avec les collectivités territoriales de l’Île-de-France  », la création d’une sous-direction de la coopération territoriale au sein de la direction de la vie locale et régionale, et l’organisation à l’Hôtel de Ville le 5 décembre 2001 d’un colloque intitulé « Paris et les collectivités du cœur de l’Île-de-France : quelles formes de coopérations ?». Cette réunion organisée en collaboration avec le conseil régional avait permis à plus de 200 élus d’engager le débat et elle avait été l’occasion d’un vrai travail de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) pour préparer un dossier informatif et un atlas de « Paris et l’agglomération centrale dans l’espace régional ». Toutes ces initiatives ont permis d’amorcer la réflexion à cette échelle territoriale inhabituelle, et de porter un autre regard sur des territoires voisins jusqu’alors toujours pensés dans leurs discontinuités et leurs ruptures. Depuis les contacts entre techniciens et élus ont été multipliés pour échanger des informations, cerner les points de blocages, rechercher des objets de coopérations, et produire des cartographies homogènes permettant de lire les territoires en dépassant les strictes limites administratives.
Après avoir progressivement établi ou rétabli depuis deux ans des rapports plus normaux avec ses voisins, la municipalité de Paris a signé des protocoles bilatéraux avec la plupart des 29 communes riveraines et avec le conseil général du Val-de-Marne. Ces coopérations avec les communes voisines portent d’abord sur un large éventail de sujets très pratiques : utilisation des terrains que Paris possède dans les autres communes (Saint-Ouen, Clichy), aménagement et gestion coordonnée des espaces d’interface de part et d’autre du périphérique (les Puces de Saint-Ouen, Montreuil et Vanves), mise en cohérence des aménagements des portes (Montreuil, Lilas, Vincennes, Pouchet...) et de la continuité des voiries, facilitation du passage des lignes de bus, traitement coordonné des canaux qui sont propriété de Paris (Ourcq et Saint-Denis) et des bords de Seine (Ivry, IssylesMoulineaux), traitement des problèmes de sécurité, de stationnement et de congestion autour du Parc des Expositions (Vanves, Issy-les-Moulineaux), réflexions communes sur la sécurité (Parc des Princes à Boulogne), deux chartes d’aménagement des abords et des bois de Boulogne et Vincennes. Dans quelques cas la volonté de mutualiser des moyens et de partager l’utilisation d’équipements publics situés aux franges communales a été actée (Bagnolet, Vanves, Saint-Ouen Arcueil/Gentilly et la Cité universitaire). Dans tous ces cas, les coopérations se sont engagées et le travail technique se poursuit pour concrétiser les volontés politiques ainsi affirmées quelle que soit la couleur politique des municipalités.
Les coopérations avec les communes éloignées portent sur le devenir des terrains –voies d’eau et canaux (Seine-Saint-Denis), usines de traitement des déchets (Ivry, Saint-Ouen), stations d’épuration et de traitement des eaux (Ivry, Choisy, Achères), cimetières (Bagneux, Pantin), espaces verts... –, et des 20000 logements que la Ville de Paris possède dans 34 communes à l’extérieur de son propre territoire.
Tous ces sujets épineux avaient profondément et durablement dégradé les relations entre Paris et ces communes qui s’estimaient dévalorisées et reléguées à des fonctions subalternes.
Cette première étape a permis de rétablir les relations avec environ 70 communes sur le registre du pardon pour les fautes commises dans le passé et de la compensation apportée à ses voisins. Maintenant la municipalité de Paris souhaiterait engager une réflexion plus approfondie élargie à l’échelle de l’agglomération centrale.
En prétextant l’élaboration du plan local d’urbanisme, de nouveaux échanges organisés par la Mairie de Paris en 2002-2003 ont permis à toutes les communes riveraines de présenter leurs projets de développement et de redécouvrir ensemble la réalité spécifique de la « petite couronne » et du rôle moteur du périphérique. Ce véritable boulevard central attire les entreprises et les centres commerciaux et son statut réel dépasse son image de barrière assimilée aux flux automobiles dont il faut absolument se protéger à tout prix.
 
Avec qui Paris doit-il coopérer et pour quoi faire ?
 
 
La région Île-de-France, étendue sur 1 280 communes et 8 départements, est de plus en plus fragmentée sur le plan économique et social. Cette entité politique et administrative encore mal connue ne coïncide ni avec la « zone dense » de 150 communes et ses 4,5 millions d’habitants, ni avec l’« agglomération continue » des 400 communes et leurs 9,6 millions d’habitants, ni avec la « région urbaine de Paris » qui déborde les limites régionales jusqu’à 70 km de la capitale, et reste quoi qu’elle le conteste sous l’influence décisive de Paris.
Les glissements sémantiques prouvent éloquemment qu’on ne sait pas comment exprimer la spécificité de l’agglomération centrale qui entoure Paris et avec qui elle entretient le faisceau de relations les plus fortes : les 21 communes riveraines, les territoires mitoyens, l’interface, le noyau urbain historique, l’anneau central, la zone dense, la première couronne, la petite couronne, la proche banlieue, l’extra muros, l’agglomération centrale, les territoires de projets... Autant de mots pour marquer l’hésitation à qualifier et à définir la relation entre Paris et les territoires qui l’entourent, et qui pourraient bien l’étouffer dans une nouvelle enceinte physique, symbolique et politique.
Le nouveau besoin de cohérence est ressenti partout, et les besoins de solidarité sociale et territoriale commencent d’être mieux compris. De ce point de vue les réorganisations intercommunales en cours préfigurent peut-être une représentation nouvelle de l’agglomération, mais en attendant il est clair qu’elles risquent surtout de reproduire les inégalités socio-économiques et les clivages politiques sans effet probant sur les disparités territoriales.
Dopée par la loi de juillet 1999 (dite loi Chevènement favorisant l’intercommunalité), la recomposition politique et institutionnelle s’accélère en banlieue et les élus de Paris vont bientôt avoir à discuter avec les élus représentants des communautés puissantes, là où ils avaient affaire à des communes isolées et relativement faibles au regard de la force de frappe parisienne.
Actuellement Paris est entouré de trois communautés : les sept communes du Val-de-Bièvres au sud, les huit communes de Plaine Commune au nord autour de Saint-Denis et les 5 communes de l’arc de Seine au sud-ouest. D’autres regroupements encore plus puissants se profilent en partant d’associations de développement en Seine amont et à l’est de Montreuil à Marne-la-Vallée.
Ces transformations rapides soulignent combien le cas parisien est totalement extravagant, puisque c’est le seul exemple où le renforcement de l’intercommunalité exclut la ville centre, voire s’y oppose, tandis que les nouvelles intercommunalités de plus en plus puissantes ( 500 000 habitants et douze communes de la boucle nord des Hauts-de-Seine, 380 000 habitants et sept communes de Plaine Commune, 250 000 habitants et sept communes de Val-de-Bièvre, 29 communes et 500 000 habitants de l’Actep...) se positionnent clairement comme des rivales de Paris plus que des partenaires.
Cette situation transitoire devrait encore se modifier avec la loi en cours d’examen qui va favoriser le regroupement des intercommunalités pour aboutir à des unités plus fortes et plus cohérentes. Dès maintenant il est clair que les règles du jeu sont en train de changer, et qu’une nouvelle géographie politique commence à émerger, obligeant à réévaluer la relation entre Paris et son environnement en cherchant à établir un nouveau rapport de force moins inégalitaire vis-à-vis de la capitale.
 
Région Île-de-France ou agglomération parisienne ?
 
 
Le moment approche où il faudra choisir en exprimant clairement la nouvelle réalité singulière d’une agglomération centrale, et se donner les moyens d’agir intelligemment dans cet espace central. On ne pourra pas faire plaisir à tout le monde et il faudra trancher dans cet espace métropolitain recomposé.
Les questions à l’ordre du jour du nouveau schéma directeur dont l’étude va commencer sont connues : comment diffuser une autre lecture du territoire et de son histoire commune ? Comment favoriser la densité et la continuité urbaines pour garantir un bon fonctionnement de l’agglomération centrale et juguler l’étalement ? Comment définir le bon niveau de régulation et une nouvelle affectation plus solidaire des ressources ?
Le besoin de cohérence du projet de développement régional est ressenti par tous les acteurs, et les besoins de solidarité sociale et territoriale commencent d’être mieux compris. De ce point de vue les réorganisations intercommunales en cours préfigurent peut-être une représentation nouvelle de l’agglomération, mais en attendant il est clair qu’elles risquent surtout de reproduire les inégalités socio-économiques et les clivages politiques sans effet probant sur les disparités territoriales où les projets de développement. Dans ce contexte, personne ne souhaite réellement engager une discussion strictement institutionnelle sans vrai projet politique. C’est pourquoi après avoir rétabli depuis deux ans des rapports normaux avec ses voisins et signé des protocoles bilatéraux les élus de Paris souhaitent maintenant s’engager dans une réflexion approfondie à l’échelle de l’agglomérationcentrale.
Si la situation actuelle devait se prolonger, loin de dominer la Banlieue qui pèse 9,6 millions d’habitants pour 2,1 à Paris, la ville centre risque l’enfermement et l’étouffement. Cette particularité est devenue criante quand la plupart des autres grandes capitales et les métropoles régionales ont su se doter de moyens et de lieux de réflexion et d’action à l’échelle métropolitaine. À Paris, on ne peut que constater le déficit de mécanismes de concertation et d’élaboration de projets qui permettraient d’avancer dans la cohérence, tout en respectant autant que nécessaire les équilibres et les pouvoirs locaux, mais en cherchant à dépasser le marquage social excessif de certains territoires. Il n’y a pas de thématiques claires susceptibles de réunir toutes les communes qui n’approchent pas avec le même angle d’attaque des questions aussi décisives que la conception de la mixité sociale, la nature de la densité urbaine, l’arbitrage sur l’usage des sols, l’ampleur des aides publiques pour favoriser la construction, l’accueil de telle ou telle catégorie sociale... La création d’un lieu vivant où ces questions seraient abordées dans un dialogue politique à l’échelle métropolitaine adaptée est indispensable pour articuler le « dedans » et le « dehors » mais, sans débouché institutionnel de type communauté urbaine ou département doté de pouvoirs et de ressources propres, ce lieu restera dépourvu de prise sur le réel.
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Il est temps de profiter des prochaines échéances électorales pour construire une stratégie partagée, et définir ensemble des objectifs pour repenser le devenir de l’agglomération centrale émergente autour de Paris.
 
NOTES
 
[*] Directeur d’études.
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