2004
Hérodote
Les territoires de pouvoirs en France
Béatrice Giblin
La carte des régionales à l’issue du second tour fut une énorme surprise pour
tous, responsables politiques comme politologues chevronnés, une carte monocolore, puisque 20 régions sur 22 en métropole ont un conseil régional de gauche,
avec deux petites taches bleues, l’Alsace et la Corse. Ainsi, les régions de l’Ouest,
traditionnellezone de force de la droite y compris la chouannerie vendéenne, sont
pour six ans dirigées par la gauche; il en est de même à l’Est, en Lorraine, où la
droite est battue par ses divisions, comme en Champagne-Ardenne, mais aussi en
Franche-Comté. De grands notables n’ont pu préserver leur fief tel Valéry Giscard
d’Estaing en Auvergne. Si des triangulaires entre la droite, la gauche et l’extrême
droite expliquent certaines victoires (Champagne-Ardenne, Franche-Comté,
Lorraine, Basse-Normandie, Picardie, PACA, Rhône-Alpes), à l’échelle nationale
cependant la gauche est majoritaire en voix ( 50,4%) et 12 régions ont été gagnées
avec une nette majorité de voix.
Aux cantonales la surprise est comparable, 11 départements sont passés à
gauche, certains d’entre eux étant dirigés par la droite depuis près d’un siècle
comme le Doubs, la Seine-Maritime, l’Ille-et-Vilaine, voire plus comme la Loire-Atlantique, département de droite depuis sa création. La gauche au niveau cantonal
est désormais majoritaire en voix ( 51,3% contre 42,71% pour la droite) comme en
sièges ( 926 sièges contre 531 pour la droite, chiffres du ministère de l’Intérieur).
Trois mois avant ce résultat François Hollande, premier secrétaire du Parti
socialiste, affirmait que si la gauche gardait ses 8 régions et en conquerrait une
autre, ce serait un très bon résultat. De même, si 19 ministres se sont présentés
àces élections, c’était parce qu’ils ne redoutaient pas une telle déroute. Que s’est-ilpassé ?
Jérôme Jaffré a parlé d’un vote sanction (contre la droite) et d’un vote de protection et d’adhésion (pour la gauche). L’élection le 5 mai 2002 de Jacques Chirac
à la présidence de la République avec 82% des voix aurait dû l’obliger à tenir
compte de l’ensemble de l’électorat et non pas de ses seuls partisans. Ce score
n’était pas un plébiscite, sans doute l’a-t-on oublié à l’Élysée. De plus, la nette
victoire de l’UMP aux législatives de juin a encore renforcé cette impression de
toute-puissance chez les élus de droite, au point que l’arrogance de quelques responsables politiques s’est transformée en mépris envers des alliés dont on estimait
ne plus avoir besoin (ceux qui étaient restés fidèles à l’UDF), mais surtout envers
certaines catégories de la population (les intermittents du spectacle, les chercheurs, les chômeurs de longue durée) et à l’inverse montrant un appui plus que
bienveillant envers d’autres (restaurateurs, buralistes, hauts contribuables). Tout
ceci a pesé lourd dans le rejet de la droite. Principales élections intermédiaires du
quinquennat, les régionales ont été une occasion saisie par les Français pour se
faire entendre.
Mais les régions sont peut-être aussi devenues de réels enjeux de pouvoir.
La région, territoire de pouvoir
À l’issue des élections régionales, toutes les forces politiques se félicitaient du
recul de l’abstention. On y a vu un effet des résultats électoraux en Espagne où les
socialistes donnés perdants l’ont emporté sur le Parti populaire, les électeurs redécouvrant l’utilité du vote démocratique, mais aussi une volonté chez les électeurs
de gauche de voter utile pour ne pas connaître de nouveau la situation électorale
déplorable du 21 avril 2002.
Cette moindre abstention signifie peut-être aussi que la région est désormais
perçue comme une instance de pouvoir utile. Il n’aurait donc fallu qu’à peine
vingt ans pour installer ce nouveau territoire de pouvoir et l’un des signes les plus
tangibles de cette évolution sont les bagarres qui ont accompagné la constitution
des listes électorales. Alors que les responsables politiques ont longtemps dédaigné cette instance de pouvoir, au mieux acceptant d’être tête de liste pour attirer
l’électorat et laissant rapidement la place ensuite au suivant, pour la première fois
il n’en va plus de même. Ainsi, 19 ministres du gouvernement de Jean-Pierre
Raffarin se sont présentés, sans doute encouragés par le Premier ministre (qui lui
ne se représentait pas), ardent défenseur du pouvoir régional comme chacun sait.
En effet, dès son arrivée au pouvoir, Jean-Pierre Raffarin faisait du renforcement
du pouvoir régional le point fort de son action politique. La réforme de la décentralisation destinée « à bâtir une République des proximités, unitaire et décentralisée » est annoncée dans sa déclaration de politique générale le 3 juillet 2002.
Il était selon le Premier ministre urgent de poursuivre la décentralisation et
d’accélérer le transfert de certains pouvoirs de l’État aux régions. Le projet de loi
constitutionnelle relatif à l’organisation décentralisée de la République est ainsi
soumis, le 17 mars 2003, au Parlement réuni en congrès ( 584 voix pour, 278
contre).
Les compétences décentralisées aux collectivités locales (pour les conseils
régionaux, formation professionnelle et transport) sont votées au printemps 2004.
C’est pourquoi la défaite de Jean-Pierre Raffarin à ces élections est si lourde
(simple rappel, la candidate qu’il avait choisi pour lui succéder a été battue de dix
points par Ségolène Royal !).
Avec ces réformes et l’insistance du gouvernement à mettre en valeur le rôle
des régions dans la bonne gestion des affaires qui concernent de près les Français,
la région devient un réel enjeu de pouvoir et de moins en moins un lot de consolation pour ceux qui n’ont pu être élus députés. Par ailleurs, ce succès de la gauche
peut avoir de réelles conséquences sur la gestion du territoire dans son ensemble
et sur son aménagement. En effet, les socialistes sont très attachés à la régionalisation, puisqu’ils en furent les premiers maîtres d’œuvre. Il se dit déjà qu’ils essaieront de faire de cette instance un « laboratoire » d’un nouveau modèle de société.
Sans aller jusque-là, il est néanmoins possible et probable que les conseils régionaux socialistes vont chercher à montrer leur savoir-faire et nombre d’entre eux
ont à leur tête des élus de terrain solides qui connaissent déjà bien les dossiers car
souvent élus régionaux dans l’opposition. De plus, on peut prévoir des coopérations entre régions voisines ayant la même couleur politique, pour agir plus efficacement entre autres dans le domaine de l’aménagement (réseau des TER,
aéroports, etc.) ou encore se faire mieux entendre de Paris ou de Bruxelles. Ainsi,
pour mener certaines actions, on verra se constituer un regroupement des régions,
par exemple le Grand Delta (Rhône-Alpes et PACA), le Grand Sud-Ouest (Aquitaine, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon–rappelons que les trois présidents
de région avant même leur réélection et élection pour G. Frêche se sont réunis à
Toulouse où ils ont prononcé le « serment de Toulouse » annonçant leur volonté de
coopérer); Ségolène Royal a annoncé dès le lendemain de son élection à la présidence de Poitou-Charentes qu’elle comptait bien travailler avec les conseils régionaux de Pays de la Loire, du centre et du Limousin.
Ces élections ont une fois de plus confirmé l’ancrage du vote Front national
[1]
et sa nationalisation. Au premier tour son score régional le plus faible est en
Bretagne ( 8,47% des voix), mais si on ajoute le MNR il est au-dessus des 10%,
c’est-à-dire que, mis à part le Limousin ( 9,31%), dans toutes les régions le vote
extrême droite est supérieur à 10% des suffrages exprimés. Il n’y a plus que
7 départements où le vote pour les deux partis de l’extrême droite atteint moins
de 10% des voix (les Landes 8,8%, les Pyrénées-Atlantiques 8,04%, le Cantal
8,3%, la Corrèze 8,31%, la Creuse 9,1%, le Puy-de-Dôme 8%, le Finistère 9,1%
et les Deux-Sèvres 7,07%). En fait, dans le cas des Pyrénées-Atlantiques, de la
Corrèze et de la Creuse, il faut tenir compte du fait que la liste Chasse pêche
nature tradition (CPNT) obtient respectivement 7,8%, 6,26% et 6,38% des voix.
Or, on sait que ce parti attire un certain pourcentage d’électeurs qui votent pour
l’extrême droite, comme l’a montré le report des 15% de voix de cet électorat sur
Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2002 (source
CSA). Ce que confirme d’ailleurs aux dernières élections régionales la poussée du
FN dans les cantons de la Somme où Jean Saint-Josse (CPNT) obtenait ses
meilleurs scores aux présidentielles de 2002, parti qui cette fois ne présentait pas
de liste dans ce département.
C’est pourquoi il est faux d’affirmer l’« absence d’ancrage paysan du vote
FN » (Hervé Le Bras, Libération, 24 mars 2004). C’est ignorer les travaux de
Jérôme Fourquet, Pascal Buléon et Michel Bussi qui montrent que depuis plus
de dix ans le Front national progresse régulièrement en milieu rural ( cf. carte).
Cette progression n’a rien d’étonnant car les paysans comme les ouvriers ont des
raisons de se sentir menacés et d’être inquiets devant un avenir incertain, ce
qu’illustre l’annonce régulière de la fin des paysans, lassés de devoir affronter des
difficultés financières, d’être accusés d’être des pollueurs dangereux, climat menaçant encore aggravé par la crise récente de la filière bovine et la réforme de la PAC.
C’est ce qui peut expliquer la progression de l’extrême droite dans la Creuse
(+ 3 points) dans la Mayenne (+ 3,5) dans la Sarthe (+ 5) et dans l’Orne (+5).
Enfin le vote d’extrême droite continue à se renforcer dans certaines de ses
zones de force : PACA 26% dont 31% dans le Vaucluse (+ 4 points par rapport
aux régionales de 1998 sans même compter les divers droites); l’Alsace 28%
dont 30% dans le Haut-Rhin, + 10 par rapport à 1998; la Picardie 23% (dont
24% dans l’Aisne, + 7 points par rapport à 1998); Champagne-Ardenne 21,8%
(dont 25% dans l’Aube, + 5,5 points par rapport à 1998, Haute-Marne 24,5%,
+ 5,5 points); Franche-Comté 20% (dont + 4 points dans le Jura et dans la Haute-Saône); Nord-Pas-de-Calais 19,1% (mais + 7 points dans le Pas-de-Calais en
particulier dans le bassin minier et sur le littoral) et Rhône-Alpes un peu moins de
20%, résultat stable ou en baisse (sauf en Ardèche, + 4 points et en Haute-Savoie,
+ 5 points).
Même si du fait du changement de scrutin le FN perd la moitié de ses
conseillers régionaux (l’extrême gauche n’en a plus aucun), il recueille néanmoins
3,2 millions de voix dans les 17 régions où il restait en lice, soit un niveau équivalent à celui de 1998.
Nombre d’observateurs ont noté l’incapacité des partis de gouvernement à
répondre aux électeurs du FN, sans doute parce que cet électorat est très hétérogène
et que les raisons pour lesquelles on vote pour l’extrême droite sont très diverses
même si on retrouve des constantes (chômage, insécurité, immigration). Il faut
aussi prendre en compte la géographie des formations socioculturelles qui diffère
selon les régions. Ainsi, il est difficile d’expliquer les 28% de vote pour l’extrême
droite en Alsace sans se référer à son histoire et à son rapport complexe à la nation
et à l’Allemagne que R. Kleinschmager qualifie de « voisin envahissant »
( Hérodote, 1996, n°80). Ainsi dans le nord-ouest du Bas-Rhin pourtant protestant,
religion dont on dit qu’elle est un facteur de résistance à l’extrême droite, le FN
obtient 23,82% des voix dans le canton de Nierderbronn-les-Bains. Parmi les
explications avancées, il y a le fait que dans les cantons frontaliers les Allemands
sont nombreux à acheter des résidences, ce qui fait monter les prix et exclut du
marché des Alsaciens moins fortunés, source de ressentiment et de sentiment d’être
envahis quand ce sont pourtant des locaux qui vendent... Les ressorts du vote
extrême droite dans le Nord-Pas-de-Calais sont très différents, ce que montre
Bernard Alidières dans son article sur les anciens et nouveaux territoires du FN
dans cette région. Si le FN ne progresse plus dans la métropole lilloise, il obtient
désormais de bons résultats dans la partie ouest du bassin minier, récemment très
touchée par des fermetures brutales d’usines (Métaleurop), et sur le littoral, après
la fermeture de Comilog (sidérurgie) à Boulogne-sur-Mer où la percée du FN est
aussi à relier à l’épisode du centre de la Croix-Rouge à Sangatte qui accueillait les
étrangers clandestins qui souhaitaient rejoindre l’Angleterre.
De même l’exceptionnelle implantation de l’extrême droite à Nice a quelque
chose à voir avec la succession encore mal réglée de Jacques Médecin et le passage du maire de Nice Jacques Peyrat du statut de militant du Front national à
celui de notable de l’UMP. Dans les Alpes-Maritimes ou le Vaucluse les différences entre les discours et les politiques de la droite classique et de l’extrême
droite sont ténues ( cf. l’article de Joseph Martinetti).
Quoi de commun entre le vote FN de Six-Fours-les-Plages, station balnéaire
proche de Toulon (cantonales 2004 : 28,5%), et celui du canton de Tourcoing-Nord-Est ( 23,4%)? Entre celui de Gevrey-Chambertin ( 14%) et celui de Vaux-en-Velin ( 19%) en banlieue lyonnaise ? Si le vote d’extrême droite reste un vote
populaire, c’est aussi un vote de classes moyenne voire aisée (dans les régions
viticoles ou dans certaines villes de la Côte d’Azur par exemple), car cet électorat,
s’il dispose d’un capital économique, ne dispose pas forcément d’un capital
culturel équivalent; aussi est-il particulièrement sensible au discours antifiscal
de Jean-Marie Le Pen qui prône les suppressions de l’impôt sur le revenu et de
l’impôt sur la fortune.
Les scores de la liste de Marie-Georges Buffet en Île-de-France ( 7,2% contre
3,5% à Robert Hue aux présidentielles de 2002) et de celle d’Alain Bocquet
( 10,68% contre 5,6% à Robert Hue) dans le Nord-Pas-de-Calais ont redonné
espoir aux responsables du Parti communiste. On ne peut comparer avec les
résultatsdes régionales de 1998 car la gauche plurielle s’y était présentée unie. En
revanche, au vu des résultats aux élections cantonales, il semble bien que le PC
soit toujours en situation de survie électorale. Déjà en 1986, Hérodote publiait un
numéro intitulé « Après la banlieue rouge ». C’était peut-être aller un peu vite en
besogne. Néanmoins depuis près de vingt ans les positions territoriales du PC ne
cessent de se rétracter.
En vérité, le découpage très politique des départements de l’Île-de-France en
1964, en concentrant dans deux départements, la Seine-Saint-Denis et le ValdeMarne, l’essentiel de l’électorat communiste a contribué à renforcer la longévité
de ce système politico-territorial. Il est en effet plus facile de résister plus longtemps aux changements économiques, sociaux et culturels quand on contrôle bien
les pouvoirs locaux (communes et cantons, c’est-à-dire le conseil général), ce que
Philippe Subra ( cf. son article) qualifie de système géopolitique. Mais malgré ce
sursaut, il s’agit bien de son épuisement sur le territoire de la banlieue rouge, territoire emblématique du pouvoir communiste.
Longtemps, le pouvoir parisien ne s’est guère soucié de cette très proche
banlieue, dont les élus dénonçaient sans relâche la superbe avec laquelle Paris
déversait sans vergogne ce dont elle ne voulait pas, ou plus (logements sociaux,
usines chimiques dangereuses et polluantes, hôpitaux, décharges, etc.). Représentation pour partie fondée et qui perdure encore. Paris, ville capitale puissante,
ignorait donc les communes de banlieue toutes plongées dans le même anonymat,
sauf Saint-Denis, véritable ville grâce à son ancienneté et à son passé royal. Mais,
comme l’explique Simon Ronai, les temps ont changé ainsi que les rapports de
pouvoir entre Paris et sa proche banlieue, autrement dit la situation géopolitique a
changé. Pendant les vingt-cinq ans durant lesquels Jacques Chirac a dirigé la ville
de Paris, celui-ci n’a jamais cherché à lier le moindre contact avec les communes
voisines. Paris présente ainsi la singularité de n’avoir établi aucune intercommunalité avec son environnement proche. Or, cette situation devient très pénalisante
pour la capitale, car elle ne peut plus agrandir son territoire comme cela fut autoritairement fait jusque sous le Second Empire. Comment dès lors éviter qu’elle ne
devienne une ville musée quand 60% de son territoire est préservé (patrimoine
historique) et que les prix des logements continuent de croître au point de devenir
inabordables, y compris pour les classes moyennes aisées ? Comment dans ces
conditions mettre en œuvre une politique de « mixité sociale » ? En cherchant de
l’espace chez les voisins, mais c’est maintenant que le piège se referme sur Paris,
car si longtemps les communes sont restées isolées les unes des autres, les élus
communistes étant hostiles à toute intercommunalité, ce n’est plus le cas, aussi la
capitale se retrouve-t-elle cernée par des intercommunalités qui rendent désormais
très difficile, et pourtant indispensable, toute réorganisation du territoire central de
l’agglomération parisienne.
On sait que l’insécurité est l’un des ressorts du vote pour l’extrême droite,
même si ce n’est pas le seul, renforcé par l’existence de territoires dits de non-droit où même la police et les pompiers hésitent à intervenir. Cette représentation,
plus ou moins fondée selon les lieux, n’en reste pas moins efficiente et pèse lourd
dans le choix du vote. Dans ces territoires, c’est la loi républicaine qui a du mal à
être respectée au profit de la loi du plus fort, celle des bandes formées de « jeunes
de la cité » qui exercent leur pouvoir sur un territoire précis, l’espace public de
leur cité ( cf. article de Thomas Sauvadet), afin d’y régner en maîtres et d’y réaliser
leurs trafics, grands ou petits, en toute sécurité au détriment de celle d’autrui.
Conquérir ce pouvoir a d’ailleurs un coût pour ceux qui l’exercent qui peut aller
jusqu’à l’incarcération, au combat, voire à la mort en cas de dénonciation à la
police. C’est pourquoi la loi du silence est la norme par crainte de la gravité des
représailles, ce en quoi ce pouvoir est similaire au pouvoir de type mafieux.
Face à ces situations, les autorités municipales ont parfois été conduites à
passer une sorte de pacte avec ces « jeunes » du bloc de grands ensembles auxquels est confié, du moins à quelques-uns, le soin de préserver un minimum
d’ordre, ce dont ils ont aussi d’ailleurs besoin pour « travailler » tranquillement.
Ainsi, une certaine légitimité est de fait accordée à certains comportements, ceux
des « grands frères », comportements tolérés pour ne pas aggraver une situation
mais tolérance qui contribue au renforcement de l’exclusion de la cité de son environnement. Du fait de ce contrôle de l’espace public, c’est-à-dire sur un territoire
très petit, de l’ordre de la centaine de mètres, par quelques-uns, s’installe la représentation d’un territoire où ne rentrent que ceux qui habitent et qui sont contraints
de vivre sous une autre loi, la loi du plus fort.
Peut-on dire que le contrôle de l’espace public d’une cité, le fait qu’on dise que
c’est un espace de non-droit où une minorité impose sa loi, contribue à qualifier
cette cité de ghetto ?
L’incapacité des pouvoirs publics à empêcher ces bandes de se rendre maîtres
des lieux, ce qui n’est assurément pas facile quand il y a crise du militantisme,
effondrement de l’action syndicale, chômage, déstructuration des familles etc., a
discrédité, aux yeux de nombre d’habitants, l’action politique, celle des élus
comme celle des militants de la société civile (pour faire simple), quand il y en
avait encore. L’insécurité quotidienne entraîne le départ quand on peut ou le repli
sur soi pour se protéger quand on est contraint d’y rester.
Le « ghetto » est donc, pour ceux qui le contrôlent, à la fois un espace protecteur et un territoire rejeté car stigmatisé par tous, donc dévalorisé et dévalorisant,
situation ressentie encore plus fortement par ceux qui sont tout aussi contraints
d’y vivre mais qui ne le contrôlent pas.
Être contraint de vivre dans un « ghetto » soit parce qu’on est d’origine immigrée maghrébine ou africaine (discrimination à l’emploi, dans les logements), soit
parce qu’on est captif de ce lieu par pauvreté, c’est être victime, entre autres, du
mépris qu’ont les autres envers vous, ce dont les jeunes se vengent par des actes
violents et délictueux, violence justifiée car elle ne serait que la réponse aux
violences qu’eux-mêmes subissent de la part de la société qui les condamne, les
rejette et les contraint à la délinquance. Se considérer comme victime évite d’être
coupable et encore moins responsable. Cependant, l’insécurité et la délinquance
ne sont pas réservées aux seules cités des banlieues, mais sévissent dans des
quartiers pavillonnaires aérés et verdoyants des villes nouvelles, comme celle de
L’Isle-d’Abeau en Isère ( cf. article de C. Chichignoud). Une conséquence de la
« victimisation », pour ceux qui se sentent dévalorisés et abandonnés des politiques, est en quelque sorte la vengeance électorale par le vote d’extrême droite.
« Casser les ghettos » est devenu une priorité – au moins dans les discours des
partis politiques–au cours de la campagne électorale des présidentielles de 2002.
Pourtant, depuis 1987 SOS Racisme parle des ghettos, utilisant cette représentation (précisons une fois encore qu’une représentation n’est pas forcément fausse,
elle traduit souvent une part de la réalité) pour occuper le terrain politique auprès
des jeunes alors que la lutte contre le racisme commençait à s’essouffler. Mais il
fut difficile de contrôler les effets qu’a entraînés cette représentation du ghetto.
Ainsi la « victimisation » des populations des quartiers de banlieue a facilité le
travail des islamistes, seuls à être sur le terrain, expliquant aux jeunes et moins
jeunes qu’ils étaient bien victimes parce que rejetés de la société française en tant
qu’Arabes musulmans, ce qui leur permit d’attirer certains de ces jeunes mais
aussi de bénéficier du regard bienveillant des autorités municipales rassurées de
voir les comportements violents et inciviles diminuer, ce qui a conduit à leur
accorder parfois des subventions pour leurs associations.
« Casser les ghettos » est bien une priorité si l’on veut lutter contre l’islamisme
radical et ne pas laisser ces territoires dans le pouvoir de leaders religieux au
projet politique hostile aux valeurs de la République, en particulier à l’égalité et à
la liberté des femmes. La violence de certaines réactions à la loi interdisant le port
de signes religieux à l’école, non pas en France mais dans des pays où les islamistes radicaux sont très puissants, comme le Hezbollah au Liban ou le Hamas en
Palestine, est donc préoccupante.
L’attentat qui eut lieu à Madrid le 11 mars prouve bien que les menaces terroristes ne s’exercent pas sur les seuls intérêts américains et que la proximité de
foyers islamistes radicaux (en l’espèce Tanger) en accroît le risque, surtout quand
les poseurs de bombes peuvent préparer l’attentat sans attirer l’attention, en s’installant dans un quartier populaire où les émigrants marocains sont nombreux. Le
choix de Madrid ne s’explique donc pas seulement par la position pro-américaine
d’Aznar, sinon, compte tenu de l’engagement de Tony Blair dans la guerre irakienne, Londres aurait dû être une cible de choix (à moins que la City ne joue le
rôle d’une bonne assurance si des capitaux de la mouvance d’Al Qaida y sont placés), et, inversement, la position du gouvernement turc, hostile à l’intervention des
Américains en Irak, aurait dû les prémunir des attentats qui ont eu lieu à Istanbul.
Le vote en faveur du PSOE le dimanche suivant ne signifiait absolument pas que
les Espagnols, par peur, avaient choisi d’écarter Aznar, quoi qu’en aient aussitôt dit
des membres d’Al Qaida dans un communiqué du 18 mars (les Espagnols ont
compris, on suspend les attentats), car le peuple espagnol était très majoritairement contre cette guerre comme l’avaient montré les manifestations, de loin les
plus importantes de toute l’Europe. Mais par ce communiqué les responsables
d’Al Qaida cherchent à conforter le bien-fondé de leur stratégie terroriste et leur
pouvoir puisqu’ils affirment déterminer le vote d’un pays démocratique.
C’est en Espagne que sont installées les bases d’Al Qaida en Europe, dirigées
par un Espagnol d’origine syrienne qui aurait participé à la préparation de l’attentat du 11 septembre 2001. Pourquoi une implantation aussi forte en Espagne ? On
peut faire une hypothèse jusqu’ici pas encore tentée : la présence sur la côte sud
de l’Andalousie de la famille royale saoudienne qui y séjourne plusieurs mois dans
l’année, accompagnée de plusieurs centaines de personnes (membres de la famille
royale ou du personnel). Parmi elles il peut se trouver des militants (ou partisans)
d’Al Qaida qui ont les moyens d’entretenir des réseaux. Le terrain est d’autant
plus propice qu’on est en Andalousie (les Arabes appellent toujours l’Espagne Al
Andalus). Pour des islamistes radicaux marocains la représentation de la reconquête
peut aussi être une motivation supplémentaire pour punir les « croisés ».
Il va de soi que les membres d’Al Qaida n’ont pas le projet d’islamiser les pays
européens. En revanche ils cherchent à imposer aux musulmans leur conception très
réactionnaire et rétrograde de l’islam et s’opposent donc aux musulmans favorables
à une modernisation de la religion, en particulier à ceux qui admettent la laïcité,
c’est-à-dire que la religion puisse être une affaire privée et non d’État, et qui sont
partisans de la révision du statut de la femme. C’est sans doute pourquoi les attentats
ont eu lieu à Istanbul, car le gouvernement actuel, musulman, semble favorable à
cette conception modérée de la religion. L’offensive idéologique d’Al Qaida n’est
donc pas seulement contre « l’Occident judéo-chrétien » mais aussi contre ceux, dans
le monde musulman, qui ne partagent pas sa conception fondamentaliste de l’islam.
Dernier thème de ce numéro, le mouvement altermondialiste. On sait le rôle
de certains intellectuels français dans la création de ce mouvement, Attac,
défenseurs des « pays du Sud », adversaires de « l’échange inégal » et farouches
antiaméricanistes.
Ce mouvement altermondialiste a surpris par sa réussite médiatique, mais il
faut s’interroger sur les fondements de certaines prises de position, en particulier
par l’une de ses personnalités phare, José Bové : c’est ce qu’éclaire Jean Jacob
dans son article sur Jacques Ellul et José Bové.
[1]
Tous les chiffres qui suivent sont ceux du premier tour des régionales 2004.