2004
Hérodote
Réflexions anglophiles sur la géopolitique de l’anglais
Jean-Marie Le Breton
[*]
Du point de vue géopolitique, la langue anglaise traduit les
victoires politiques de l’Angleterre contre les ambitions de puissances
continentales européennes, tandis qu’elle établissait sa domination sur le plus
vaste empire de l’histoire. De nos jours, l’anglais étant la langue de la
puissance hégémonique que sont les États-Unis, il est devenue la lingua franca
de notre temps. Le français mène un combat d’arrièregarde pour retarder la
victoire de l’anglais. Dans une certaine mesure, l’anglais est la langue de la
démocratie et du non-confor-misme et il envahit la vie domestique des autres
peuples. L’anglais est devenu une nécessité si l’on veut faire carrière dans
l’industrie, la finance et où que ce soit, dans toute entreprise de quelque
importance dans le monde.
The English language has been a success story in the wake
of the political victories of Britain fighting the ambitions of continental
powers in Europe while imposing its rule over the greatest Empire ever seen.
In present times, English being the language of the hegemonic power of the
United States, has become the lingua franca of our time. French language is
fighting a rearguard war to delay the success of english. While remaining, to
some extent, a language of democracy and of non-confor-mism, english has now
completely invaded the homes of the other peoples. English has become a
necessity if one wishes to have a carreer in industry or finance, in companies
of some importance anywhere in the world.
Si la géopolitique peut se définir comme l’analyse des
rivalités de puissance sur un territoire déterminé, il est clair que les
langues sont le reflet des rapports de force. En effet, celui qui s’exprime
dans sa langue maternelle possède un avantage sérieux sur celui qui est obligé
de s’exprimer dans une langue pour lui étrangère. Une langue est « impériale »
lorsqu’elle est imposée à d’autres peuples pour qui elle est indispensable pour
subsister. La zone géographique de l’emploi de cette langue ne saurait être
indifférente. De là vient que des langues de grande diffusion jouent un rôle
politique majeur et donnent leurs traits caractéristiques à une civilisation.
De là vient que ces langues reflètent la puissance des États qui les utilisent.
La localisation d’une langue, son poids politique sont d’utiles repères pour
analyser les raisons et les limites de la puissance des États.
Les circonstances de la géopolitique de
l’anglais
La première difficulté que l’on rencontre lorsque l’on veut
analyser la « géopolitique de l’anglais » tient au fait qu’il n’existe pas
véritablement de précédent au succès de la langue anglaise tel qu’il apparaît,
à nos yeux, aujourd’hui. « Langue impériale » est une expression qui renvoie au
cas chinois et aux langues de l’Empire romain. En dépit du nombre de ceux qui
le parlent, le chinois n’offre cependant pas une référence très pertinente car
il s’agit d’une langue écrite destinée à unifier des dialectes oraux très
divers. Réflexe d’unité, le modèle chinois n’est pas comparable à celui des
autres grandes langues. L’exemple du latin n’est pas davantage recevable.
Certes, le latin a été un succès politique à la mesure de celui de l’Empire
romain. Il a donné naissance à cinq grandes langues européennes qui ont
largement essaimé dans le monde entier. Il a été la langue de la puissance des
légions. Pour autant, il a cohabité dans l’Empire avec le grec qu’il n’a pas
remplacé. Au contraire, il a favorisé le grec, langue de culture, auréolée du
prestige de Périclès et de la période hellénistique. On ne saurait parler
d’impérialisme linguistique du latin, pas plus d’ailleurs que d’un impérialisme
linguistique du grec.
Comme la plupart des langues européennes modernes, plus
peut-être que d’autres, l’anglais est une langue composite regroupant des
apports celtes, latins, français, germaniques pour ne citer que les principaux.
En Angleterre, la langue est fixée au XVIe siècle, au
moment où naît un État moderne dans ce pays, mais aussi en Espagne et en
France. À la différence de ces deux derniers pays, pour lesquels l’horizon
politique demeure le continent, l’Angleterre y tourne délibérément le dos. La
démarche est progressive mais ferme. Londres rompt avec Rome. Les Tudor
choisissent l’engagement maritime. Il en résulte des conséquences capitales
pour l’Angleterre. Une hiérarchie religieuse indépendante du pape est implantée
par la force. La Bible était déjà traduite en anglais. La liturgie s’en inspire
largement. La langue va devenir, pour les penseurs anglais, pour les grands
écrivains, une langue de libre arbitre et de non-conformisme alors que le
continent, sous l’influence du catholicisme, de la Contre-Réforme et de la
Réforme, fait preuve de plus de dogmatisme. La langue anglaise est fixée par
les grands écrivains de la période élisabéthaine, langue dans laquelle les
emprunts au latin, directement ou par la voie du français, sont considérables.
Le XVIIe siècle voit l’espagnol et l’italien détrônés par
le français, langue de culture mais aussi langue de la puissance, qu’elle soit
militaire, démographique ou diplomatique. S’ouvre alors une compétition entre
le français et l’anglais, elle-même portée par la seconde guerre de Cent Ans
entre la France et l’Angleterre. C’est le moment où Rivarol prononce son
célèbre discours devant l’Académie de Berlin sur l’universalité de la langue française. Le
français est, tout au long de cette période, la langue des gens cultivés dans
toute l’Europe. La suprématie du français s’effrite face à l’anglais en raison
des succès politiques spectaculaires des peuples de langue anglaise, de
l’anglicisation des terres vierges et surtout de la victoire de l’Angleterre
dans le conflit qui l’oppose à la France. Il s’y ajoute son avance dans le
développement du machinisme qui donne à l’anglais l’avantage d’apparaître comme
le véhicule du progrès industriel.
La langue anglaise, de nationale qu’elle était aux
XVIe et XVIIe siècles, est devenue
impériale aux XVIIIe et XIXe siècles,
puis mondiale pendant la seconde moitié du XIXe siècle. La
confrontation politico-militaire avec la France s’est achevée par une victoire
de l’Angleterre, malgré la perte des États-Unis d’Amérique. La France a dû
renoncer à l’Inde et au Canada ainsi qu’à rivaliser avec la puissance maritime
anglaise. Après 1815, la France ne représente plus une menace pour l’Angleterre
qui, elle-même, est en voie de devenir une puissance mondiale. C’est l’apogée
de l’Angleterre qui est aussi l’apogée de l’Europe. La langue française garde
cependant de solides positions avec lesquelles l’anglais doit compter sans être
véritablement concurrencé.
Au moment où le cycle de l’expansion européenne s’inverse – au
début du XXe siècle –, une nouvelle puissance européenne
vient menacer la prépondérance de l’anglais : il s’agit de l’Allemagne, portée
par ses succès rapides en matière politique, industrielle, scientifique et
militaire. Malgré ses atouts, l’allemand ne parvient pas à contester la
position internationale de l’anglais. À noter que l’importante émigration
allemande vers les États-Unis se fond dans le « melting-pot ». Les deux guerres
mondiales, en brisant le cours ascensionnel de l’Allemagne, ne laissent à la
langue allemande qu’une aire limitée à l’Europe, plus spécifiquement à l’Europe
centre-orientale. Elle ne représente plus une menace pour l’anglais. Enfin le
russe, dont les titres de noblesse sont éminents, n’a pas réussi à devenir une
langue à vocation universelle malgré les efforts du régime soviétique tendant à
en faire la langue de la révolution marxiste-léniniste. La chute de l’URSS a
mis fin à cet espoir. Le russe garde sa place pour les rapports entre la Russie
et les États successeurs de l’Union soviétique et de la communauté socialiste.
Même dans ce domaine, le russe doit céder le pas à l’anglais : la Géorgie, par
exemple, n’a-t-elle pas choisi l’anglais comme seconde langue obligatoire après
le géorgien au détriment du russe ?La prépondérance de l’anglais n’a pas été
inquiétée par ces deux grandes langues que sont le russe et l’allemand. Demeure
le français qui continue de soutenir un combat d’arrière-garde. Certes, le
français a dû reconnaître la perte de nombreuses positions géopolitiques. Il
demeure cependant le premier challenger de l’anglais, étant le mode
d’expression d’un État qui joue encore un des premiers rôles en
Europe.
La langue française conserve des atouts importants. Elle est
reconnue comme une des deux langues universelles. Il en est ainsi parce qu’une
part importante des élites intellectuelles du monde entier connaît et pratique
le français. Ce prestige est renforcé par le rôle de la France sur la scène
internationale, notamment au cours des deux guerres mondiales.
Le français demeure avec l’anglais l’une des deux langues
diplomatiques. Malgré les défaites de Napoléon, le congrès de Vienne ( 1815)
s’était déroulé en français. La correspondance de l’Empire des tsars s’est
faite en français jusqu’en 1917. Les positions du français diplomatique se sont
cependant affaiblies face à l’anglais. Les traités de Versailles ont été signés
en français comme en anglais. Le bilinguisme a été instauré à la Société des
Nations (SDN). L’anglais, depuis la Seconde Guerre mondiale, ne cesse de
progresser. Le français doit se battre pour survivre. Il a obtenu d’être
reconnu comme langue officielle de travail à l’Organisation des Nations unies
(ONU), au Conseil de l’Europe, à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord
(OTAN). L’Union européenne garde le bilinguisme – après une période où le
français était dominant.
La France a organisé un espace linguistique du français dont
sont membres une cinquantaine de pays. Pour une part, il s’agit d’un vestige de
l’empire colonial français. Pour une autre, le français cherche à devenir la
langue du non-alignement et d’un certain non-conformisme politique. La
vigilance dont le français est bénéficiaire est contrebattue un peu partout où
le bilinguisme est formellement inscrit dans les textes. Tous les arguments
sont bonspour faire prévaloir l’anglais : réduction des dépenses, rapidité et
efficacité. Le bilinguisme franco-anglais évolue en faveur de l’anglais.
L’anglais n’a donc pas emporté toutes les positions du français mais celles-ci
sont entamées et l’on ignore combien de temps elles seront tenables. La carte
de la pluralité linguistique est cependant liée à celle du pluralisme politique
et au multipolarisme. Le sort du français sera donc fonction de la réussite ou
de l’échec de ces attitudes. Dans son débat avec le français, l’anglais peut
s’appuyer sur le succès impérial, hier de la Grande-Bretagne, aujourd’hui des
États-Unis. L’anglais est la langue de peuples et d’États invaincus, ce qui,
naturellement, n’est le cas ni du français, ni de l’allemand, ni de l’espagnol,
ni du russe.
Les caractéristiques de la géopolitique
de l’anglais
Première caractéristique géopolitique de l’anglais : sa
diffusion planétaire. À la différence du russe par exemple, limité à l’ancien
empire de Staline, l’anglais est présent un peu partout dans le monde. Les
principaux foyers sont en Europe (Royaume-Uni), en Amérique du Nord (États-Unis
et Canada), en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud. Ces foyers
regroupent des populations dont l’anglais est la langue maternelle. Pour
d’autres – ex-colonies pour la plupart –, l’anglais n’est pas la langue
maternelle, en tout cas pas la langue maternelle des grandes masses de la
population. En revanche, il est, de
facto, la langue du pouvoir – dans les institutions politiques mais
aussi dans les affaires, dans le commerce, dans l’industrie et dans la culture.
Tel est le cas pour de grands États comme le Pakistan, le Bangladesh et surtout
l’Inde – où l’anglais joue un rôle d’autant plus important qu’il sert d’élément
fédérateur. C’est dans cette même catégorie que se retrouvent d’autres grands
pays d’Afrique qui ont gardé au moment de leur indépendance un héritage de la
période coloniale, y compris naturellement la langue anglaise. Son usage n’a
cessé d’être fort répandu. Les structures gouvernementales, judiciaires,
universitaires demeurent marquées par l’anglais en particulier dans les pays ne
possédant pas une langue nationale : il en est ainsi en Afrique pour les mêmes
raisons que pour l’Inde. Bien mieux, l’influence de la langue anglaise ne cesse
de progresser. Une troisième catégorie est constituée par des pays qui n’ont
pas été colonisés expressément par l’Angleterre mais qui ont subi son
influence. Tel est le cas de la Chine, qui paraît choisir l’anglais comme
langue internationale. On peut citer de nombreux pays qui ont connu une
influence de la langue anglaise, comme l’Égypte, les Émirats du golfe Persique
ou d’autres, souvent protectorats de la Grande-Bretagne dans la pratique. Enfin
une quatrième catégorie est constituée par des États parfaitement indépendants,
tout au moins au sens formel du mot, qui, ayant une langue de faible diffusion,
ont choisi l’anglais pour leurs relations avec l’étranger. Un bon exemple de
cette catégorie d’États qui ont recours à l’anglais est fourni par les pays
scandinaves et les Pays-Bas. Les langues scandinaves et le néerlandais sont des
langues vigoureuses nullement menacées de disparaître mais dont la diffusion
n’atteint pas la masse critique qui pourrait en faire des langues
internationales. Cette catégorie est en pleine expansion. Que l’on songe à
l’avant-guerre au cours de laquelle la relation avec l’extérieur pouvait se
faire dans une autre langue ou même dans plusieurs. L’on avait recours au
français ou à l’allemand tout autant qu’à l’anglais. S’il reste des positions
importantes du français et de l’allemand, on doit constater qu’il s’agit de
survivances qui reposent sur les générations les plus âgées. Ces positions – en
Europe de l’Est en particulier – sont menacées.
Il y a plus. D’autres peuples possèdent une langue de grande
diffusion – on pense à l’arabe mais aussi au portugais, à l’espagnol. Ils ont,
jusqu’à ces derniers temps, choisi comme seconde langue le français, tout au
moins pour la recherche et pour l’expression littéraire. Ils se tournent
aujourd’hui de plus en plus vers l’anglais. Cette évolution fait douter de la
pérennité des positions linguistiques du français dans ces pays. Le jour où il
le faudra, le choix de l’anglais risque de s’imposer. Ce déferlement,
perceptible depuis quelques années, est d’autant plus grave qu’il affecte, dans
les pays en question, des catégories sociales exposées. En définitive, on peut
risquer de dire qu’il n’y a aucune catégorie de la population d’un État qui ne
soit attirée par l’anglais. Pour certains, ce phénomène s’explique par le fait
d’être une langue maternelle; pour d’autres, par la pérennité de l’influence
coloniale, plus souvent encore par le poids politique du monde de langue
anglaise et par son succès insolent dans tous les domaines de la vie
scientifique, économique et industrielle qui la rend attractive quel que soit
le poids des traditions auxquelles elle s’affronte.
Il n’y a donc aucune catégorie humaine qui ne soit affectée par
l’universalité de la diffusion de la langue anglaise, pas même les
organisations terroristes. En ce cas, l’installation de réseaux est facilitée
par la diffusion de l’anglais. Il n’y a guère à demeurer insensible à
l’anglaisque des pays sous-développés. Aller parler de langue anglaise à des
hommes et des femmes qui n’ont aucune relation avec l’économie marchande n’a,
manifestement, pas de sens. Ainsi a-t-on relevé que l’Albanie d’avant 1990, par
exemple, opposait une complète allergie à la diffusion de l’anglais. En dehors
de cette frange limitée de l’extrême sous-développement ou de l’enfermement
idéologique, on doit constater que l’universalisme de la langue anglaise est
bien sa première caractéristique.
Le succès de l’anglais a été dû, en partie, pendant les siècles
où la langue a été fixée, à son non-conformisme, et c’est une seconde
caractéristique. Cette évolution « libérale » a sans doute trouvé un terreau
particulièrement fertile dans les institutions représentatives rivales du roi.
La fin de la dynastie des Stuarts correspond à un nouvel équilibre des forces
en faveur des représentants élus de la nation.
L’anglais a bénéficié de ce courant qui va mener à la
démocratie. Tandis que l’absolutisme royal et le principe de l’autorité
intellectuelle triomphent en France, s’imposent sur le continent dans l’empire
des Habsbourg, en Espagne, en Prusse et en Russie, l’anglais devient la langue
d’un peuple qui paraît nettement en avance pour les libertés individuelles. Le
non-conformisme anglais s’exprime volontiers par l’humour, mettant en doute les
idées reçues. Dans une Europe travaillée par l’arrivée des Lumières, l’anglais
acquiert des lettres de noblesse. Oui, l’anglais est véritablement une langue
de liberté. Il reste quelque chose de tout cela dans l’anglais d’aujourd’hui. À
cet égard, l’anglais, à la différence du français ou de l’espagnol dont
l’évolution est régie par des académies qui en fixent « le bon usage », paraît
être une langue plus souple. L’innovation est accordée plus libéralement à
l’anglais qu’au français, par exemple. L’absence de contraintes linguistiques
fait juger « plus facile » la connaissance de l’anglais. L’exemple des
nouvelles formes de transmission de la pensée montre bien que l’anglais a gardé
une souplesse que d’autres langues lui envient.
Il est permis de penser que cette évolution, qui n’est pas
terminée, prend un tour un peu nouveau du fait de la réussite de la démocratie.
En d’autres termes, l’anglais, naguère anticonformiste, n’est-il pas en train
d’arriver aux limites de son libéralisme ? N’est-il pas en voie d’exprimer la
vision du monde des États-Unis, État dominant d’aujourd’hui moins ouvert aux
critiques ? On est certes encore loin de voir le non-conformisme se transformer
en dogmatisme. L’anglais demeure une langue de liberté bien que l’on constate
de plus en plus d’irritabilité des puissants face à des critiques justifiées de
la politique américaine. La liberté d’expression emportée de haute lutte par
l’anglais n’est-elle pas menacée de manière subreptice par un pouvoir né de sa
réussite ?
Ce qui a favorisé l’anglais, c’est le succès extraordinaire des
peuples de langue anglaise au plan de l’économie et des rapports de puissance.
Pour préserver sa liberté, liberté intellectuelle, liberté individuelle, mais
aussi liberté nationale, l’Angleterre s’est opposée à toutes les tentatives
destinées à installer la suprématie d’un État sur le continent, cette
suprématie étant une menace à sa liberté de manœuvre. Cette lutte a duré de
Philippe II à Louis XIV, de Napoléon à Guillaume II, d’Hitler à Staline. À
chaque fois, l’Angleterre l’a emporté. La victoire a été en partie due aux
institutions de liberté qui ont permis de dégager de fortes personnalités
représentatives du peuple anglais. L’Anglais, l’homme qui parle anglais, est en
lui-même une réussite. Cet homme est sorti invaincu de ses confrontations avec
l’Europe continentale. La langue anglaise reflète ses qualités. Flegmatique, il
n’aime pas à être bousculé. Il hésite parfois à se décider, mais une fois sa
décision prise, il n’en change pas. Peu imaginatif, il s’informe. Au moment où
d’autres fléchiraient, il reste fidèle à ses grandes orientations. Un
personnage est créé. Jules Verne fera beaucoup pour l’accréditer en France : il
est destiné à dominer le monde. Joseph Chamberlain n’hésite pas à le proclamer.
C’est, selon ses propos, « la race de gouvernementla plus efficace qui soit
apparue dans l’histoire ».
La langue anglaise est parlée par le « gentleman », une
catégorie qui caractérise une époque et qui a remplacé le chevalier médiéval et
« l’honnête homme » du XVIIe siècle français. Par la
langue anglaise se véhicule l’image de la réussite. L’Angleterre est, au
XIXe siècle, le premier manufacturier du monde, laissant
la France loin derrière elle. Sa place est ensuite menacée par l’Allemagne qui,
de fait, va la dépasser vers 1913. Mais à ce moment, ce sont les États-Unis
d’Amérique qui prennent le relais. Leur production industrielle égale
l’ensemble de celles des grands pays d’Europe occidentale, Royaume-Uni
compris.
En 1900, au moment où l’Europe atteint son apogée qui est aussi
celui de l’Angleterre, la langue anglaise est portée par l’impérialisme
anglais, qui se manifeste dans le sud de l’Afrique avec la guerre des Boers.
Cecil Rhodes est le véritable prototype de cet impérialisme, même s’il n’est
pas un « gentleman ». C’est le moment où le vice-roi des Indes, Lord Curzon,
trône à Delhi au milieu d’une cour de princes hindous. C’est le moment du
triomphe de Rudyard Kipling, chantre accepté et revendiqué de l’Angleterre
triomphante. Depuis un siècle, la littérature anglaise est, sinon la plus
brillante, du moins une des plus brillantes du monde entier. Les universités
anglaises forment des savants mais aussi des banquiers, deshauts
fonctionnaires, des hommes politiques. Leur prestige est grand. Cecil Rhodes
consacre sa fortune immense, faite sur le dos des Africains, à développer une
synergie entre les divers peuples anglo-saxons, anglais, américains, canadiens,
australiens et sud-africains mais aussi allemands. Le monde, peut-on penser
alors, va être britannique.
La guerre vient ébranler cet édifice bien que la victoire sur
l’Allemagne donne un répit à l’Angleterre. Londres élargit son empire colonial,
progresse au Proche et Moyen-Orient. Toutefois la paix de Versailles confirme
son relatif recul au profit de puissances extra-européennes. Ce sont les
États-Unis qui bénéficient le plus de ce nouveau rapport de forces. Ce que la
langue anglaise a perdu du fait de la guerre, elle le retrouve, avec avantage,
du fait des États-Unis.
La période d’entre-deux-guerres méconnaît cette transformation.
L’anglais est toujours le support d’une brillante littérature. La
Grande-Bretagne comme la France, comme l’Allemagne, comme l’Italie ne prennent
pas conscience que le monde dans lequel elles vivent a profondément changé : la
Russie soviétique et les États-Unis n’ont pas accepté l’ordre international
ancien qui reposait sur le « concert » de quelques États européens. L’histoire
de l’entre-deux-guerres est marquée par l’incapacité des Européens à comprendre
les changements intervenus. La langue anglaise fait cependant de nouveaux pas
en avant. Mais ce n’est plus au profit du Royaume-Uni. Les nouvelles formes de
la culture de masse, la radio, la presse écrite mais plus encore le cinéma vont
contribuer à américaniser le monde. Upton Sinclair en a eu la prescience dès
1917.
La Seconde Guerre mondiale est une nouvelle étape dans la
consolidation des positions géopolitiques de la langue anglaise. La guerre
redistribue les cartes et renforce l’influence américaine. La défaite de
l’Allemagne consacre l’incapacité de la langue allemande de s’imposer comme
langue internationale. La victoire soviétique laisse ouvertes les chances du
russe. C’est cependant l’anglais – porté par la puissance américaine – qui
marque de nouveaux points. Les progrès de l’économie américaine sont
foudroyants. En quatre ans de guerre, la production américaine a doublé. Elle
est un modèle pour l’ambition de tous les peuples des pays industrialisés qui
avaient rechuté de crise économique en défaite. Ils découvrent, une nouvelle
fois, l’Amérique. Les industries culturelles sont dominées par les
États-Unis.
Au cours des quarante-cinq années qui suivent la fin de la
guerre, le monde est dominé par deux phénomènes qui vont servir les progrès de
l’anglais. En premier lieu, la guerre froide. Celle-ci ne peut être contenue
que par la puissance américaine et l’Alliance atlantique qui diffusent la
langue anglaise. Le second phénomène est celui de la décolonisation qui se fait
rapidement. Il en résulte un affaiblissement stratégique des anciennes
puissances coloniales. Les pays successeurs des empires coloniaux sont
généralement faibles. Si certains parviennent à jouer un rôle de bascule et si
la notion de non-alignement n’est pas vide de sens, la nouvelle configuration
du monde facilite la pénétration de la langue anglaise. Les essais de la France
d’organiser la francophonie sur le schéma du non-alignement témoignent assez
vite de leurslimites. Le non-alignement, après la décolonisation des années
1960, n’a pas beaucoup de portée en matière d’équilibre de puissance car, pour
les non-Européens, le non-alignement signifie sous-développement. Le
développement pour sa part est prêché par les institutions de Bretton Woods où
l’anglais règne en maître. L’écroulement de l’URSS et du pacte de Varsovie se
fait si rapidement qu’il ne profite qu’à l’anglais, l’Europe étant incapable de
proposer un nouvel ordre international crédible. Porté par le succès de
l’Amérique, l’anglais atteint ses limites géopolitiques qui sont celles de
l’univers.
Les nouvelles frontières de la
géopolitique de l’anglais
La langue anglaise a reflété, tout en les consolidant, les
progrès politiques et économiques, d’abord de l’Angleterre, aujourd’hui des
États-Unis. Nous entrons dans une phase, pas entièrement nouvelle, occultée par
le succès de l’anglais en fonction de la réussite politique, culturelle,
économique et sociale des pays qui le pratiquent. La géopolitique de l’anglais
est désormais moins géographique, moins liée au phénomène du progrès économique
de l’Angleterre et des États-Unis. Elle traduit l’apparition d’un nouveau
rapport de forces qui n’est pas seulement extérieur, comme il était naguère et continue
d’être, mais intérieur à chacune des
sociétés présentes, à chacune des entreprises performantes ayant atteint une
masse critique qui les rendra – ou sera susceptible de les rendre –
internationales.
L’anglais a eu une géopolitique relativement simple, en tout
cas comparable à celle du français. Langue nationale, elle est devenue
impériale. Elle tend à devenir universelle, et pas seulement par la géographie.
Elle aspire manifestement à devenir la langue du progrès, de la science, de la
recherche; la langue de l’innovation, de la réussite matérielle; la langue de
la richesse; la langue des hommes qui sont sûrs d’eux et que l’on prend pour
modèle, tout en restant la langue du non-conformisme et de la liberté d’esprit.
Telle est la nouvelle phase de la progression de l’anglais. Il conviendra de
voir dans quelle mesure l’anglais pourra échapper à la contradiction qui existe
entre l’anticonformisme des origines et les lois actuelles du succès
matériel.
Ce qui frappe le plus dans la nouvelle vocation de la langue
anglaise, c’est sa capacité à s’imposer dans le monde de la recherche. Le
« brain drain », la fuite des
cerveaux, ne date pas d’aujourd’hui. L’Amérique s’est servie de la langue
anglaise pour accueillir généreusement de nombreux savants persécutés par les
nazis. Cette démarche a été largement responsable du développement du projet
Manhattan
[1]. Par la
suite, l’hospitalité a continué son rôle avec moins de raisons. Le réflexe non
conformiste a joué pleinement en faveur de l’anglais. L’anglais, langue
scientifique ? Rien n’était gagné à la fin du XIX
e siècle.
L’allemand et le français contribuaient pour une part importante aux progrès de
la science. Plus tard, en particulier après la fin de la Seconde Guerre
mondiale, les États-Unis ont ouvert largement les portes de leurs universités
et de leurs laboratoires à des étudiants et des chercheurs, notamment
européens, mais aussi chinois, japonais et indiens. Pour partie, cette
politique était et est généreuse et a contribué à la reconstruction et à la
réussite de l’Europe occidentale; pour partie, il s’agissait d’attirer dans le
monde de langue anglaise les meilleurs éléments. À cet égard, la liste des prix
Nobel est éclairante : nombre d’entre eux, maintenant américains, sont venus
d’Europe ou d’Asie. Les raisons qui ont justifié cet appel aux cerveaux
étrangers ont changé. Aujourd’hui, pour une bonne part, c’est un des moyens
pour les États-Unis de conserver leur avance scientifique – même au détriment
du Royaume-Uni.
En matière de sciences, sciences pures et sciences appliquées,
technologies et techniques, la géopolitique de l’anglais repose sur la liberté
et sur un libéralisme économique qui avantagent les secteurs les plus
prometteurs sans qu’il y ait besoin de prendre des mesures autoritaires, sous
forme de quotas par exemple, pour les favoriser. L’excellence des recherches
appelle l’excellence des chercheurs qui savent que leurs mérites seront
reconnus, financièrement mais aussi intellectuellement.
Un second front de la géopolitique de l’anglais est ouvert dans
le domaine de la culture. L’anglais – dans sa version américaine tout
particulièrement – est solidement établi dans ce secteur. Allusion a déjà été
faite au cinéma. Comme on sait, la production cinématographique française en
1914 était à peu près de même importance que l’américaine. La guerre a facilité
le progrès du cinéma américain. Celui-ci rentabilise ses productions sur son
marché intérieur. Il peut risquer le « dumping
» sur les autres marchés, conscient que toute vente supplémentaire
n’est que profit. Ce sont les États-Unis qui ont pris de l’avance dans le
domaine des « industries culturelles ». Le cinéma, la télévision, le disque, la
chanson, aujourd’hui le DVD sont des créneaux où l’anglais est particulièrement
présent. L’extension des marchés a pour résultat non pas de faciliter la
production de « biens culturels » dans des pays qui ne sont pas de langue
anglaise mais d’inciter les artistes, les « créateurs » de ces pays à choisir
l’anglais comme support linguistique pour atteindre un plus grand marché.
L’anglais récupère ainsi ce que la liberté intellectuelle offre par ailleurs
aux concepteurs de thèmes ou de moyens nouveaux. La loi économique qui veut que
celui qui se trouve en position dominante obtienne plus que sa part se vérifie
quotidiennement.
L’anglais occupe le terrain du numérique. La densité des
internautes accompagne les progrès de l’anglais. Internet est un révélateur de
la puissance culturelle américaine – c’est-à-dire celle de la langue anglaise.
En effet l’anglais s’impose comme la langue de l’innovation. Naturellement, il
ne saurait totalement occuper ce terrain mais une sorte de cheminée d’appel
favorise l’usage de l’anglais : plus de diffusion, meilleure image. L’anglais
jette ses filets beaucoup plus loin que la géographie ne l’enseigne. Nombre de
pays industrialisés, dont la capacité d’innovation est immense et dont la
langue est vigoureuse, n’en apportent pas moins un important tribut à
l’anglais, résultat des positions acquises dans l’ouverture du marché. Cette
démarche est cependant consciente (du moins peut-on le penser). Mais on passe
assez rapidement du marché, légitime dans le cadre de l’économie, à une autre
dimension qui est celle du profit individuel et de la promotion
sociale.
L’anglais dispose d’une position dominante dans les secteurs de
la recherche scientifique, de la communication, des images, de la culture de
masse. Il dispose d’un quasi-monopole dans le secteur de l’innovation
technologique. Il en résulte un pouvoir attractif auprès de tous ceux –
anglophones ou non – qui recherchent le progrès social, à commencer par les
hauts salaires et ce qu’ils permettent. Ainsi naît une nouvelle forme de la
géopolitique de l’anglais : l’entreprise, naguère unilingue, est en train de
devenir bilingue. Il va de soi que l’entreprise concernée doit avoir atteint
une certaine masse critique, au plan de son chiffre d’affaires ou de sa
capacité innovante. Dès lors, on constate le développement, dans l’entreprise,
d’un secteur de langue anglaise – secteur dont on pourrait fort bien se passer
mais qui ronge l’entreprise de l’intérieur. Tout se passe comme si « penser en
anglais » devenait nécessaire pour comprendre le monde.
Il en résulte – et nous en sommes les témoins – l’apparition,
dans les entreprises les plus innovantes, les plus puissantes, d’un secteur qui
s’élargit par métastases et qui anglicise de proche en proche tous les
départements de l’entreprise. Cette évolution se fait avec le concours actif
des personnels concernés qui s’adaptent, autant qu’ils le peuvent, pour
profiter des éventuelles retombées, en matière de prestige, d’influence et plus
prosaïquement en matière de promotion et de salaire. Il se constitue, parfois
au cœur même de l’entreprise, dans la hiérarchie décisionnelle, un noyau dur
auquel ceux qui le peuvent cherchent à adhérer. Cette évolution s’accompagne
d’un développement parallèle dans la fonction publique qui rejoint le choix –
conscient ou non – qui est fait par les politiques, même lorsqu’ils ont le
devoir de protéger la langue nationale, pour assurer la cohésion
sociale.
Si l’usage de l’anglais est bien l’un des moyens les plus
rapides et les plus sûrs de promotion sociale à travers l’entreprise, il existe
des secteurs où le recours à l’anglais est devenu une nécessité. Tel est le cas
du monde de la finance internationale. Le rôle de Wall Street, celui de la «
City » sont tels que pour appréhender les problèmes du système monétaire
international, il est nécessaire de bien connaître et comprendre l’anglais.
L’anglais est la langue des grandes organisations internationales, comme le
Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Il est, dans la pratique,
la langue de la monnaie européenne et plus généralement des banques d’émission.
C’est donc un pan entier de l’activité économique mondiale qui lui
appartient.
La communication est, elle aussi, dominée largement par
l’anglais. L’information est dans ce cas. En effet les grandes agences de
presse réellement mondiales sont de langue anglaise. Deux de ces agences sont
américaines, l’une est anglaise. En dehors des trois grandes, seule l’agence
France-Presse, bien que de taille plus restreinte, parvient à jouer un rôle
mondial. Les chaînes d’information télévisée sont de langue anglaise. Leurs
moyens en images véhiculent des informations de langue anglaise. On se trouve à
la confluence entre les moyens de communication et les industries culturelles
qui sont largement porteuses de langue anglaise.
La langue anglaise exprime aussi une forme de droit bien
caractéristique qui découle de l’attitude non conformiste qui est à l’origine
de son succès. Face à un courant de pensée qui plonge ses origines dans
l’héritage gréco-romain et débouche dans un système juridique fondé sur des
principes dont découlent des codes, des lois, une autorité philosophique ou
religieuse, l’anglais propose un droit coutumier qui fait référence au libre
arbitre, un droit plus souple reposant sur un tissu de précédents qui laisse
une possibilité de remise en cause. De même que l’anglais est plus une langue
de nuances qu’une langue de clarté, le droit d’expression anglaise fait une
place importante à l’empirisme. Il est en passe de dominer, de proche en
proche, le monde des affaires. Les grands cabinets d’avocats américains sont en
voie d’occuper la quasi-totalité de l’espace du droit des affaires.
La langue anglaise, originale dans ses formes juridiques, est
respectueuse du passé. Le lien avec les institutions n’y est sans doute pas
étranger. L’Angleterre s’est bâti un système politique sans Constitution
écrite, s’améliorant ou se modifiant au gré des circonstances. L’un des grands
atouts de la géopolitique de l’anglais est sans doute son évolution vers la
démocratie. L’anglais a accompagné le progrès de la démocratie représentative,
naguère le nec plus ultra du régime
politique, démocratie représentative imitée, rarement avec un succès total. La
souplesse du système anglais lui a permis de durer. Face à des régimes
autoritaires et antidémocratiques comme l’ont été l’Allemagne nazie, l’Italie
fasciste et l’Union soviétique, les pays de langue anglaise n’ont pas dévié
dans leurs convictions et surtout l’ont emporté au point que certains ont pu
imaginer une extension des gouvernements démocratiques à la terre entière.
Cette prédiction a été, pour le moins, prématurée. De nombreux et puissants
États n’ont pas rallié le camp des démocraties et n’ont pas l’intention de le
faire.
On peut dire, aujourd’hui encore, que l’anglais se présente
comme une langue porteuse de l’esprit démocratique, ce qui se traduit par le
libéralisme dans la pensée politique et dans l’action gouvernementale, du
respect des valeurs humanistes et de la libre concurrence dans l’ordre
économique. La géopolitique de l’anglais est tout ensemble un reflet du succès
politique, économique, culturel des peuples de langue anglaise et un moyen
d’accroître leur influence par la diffusion de la langue. Le front géopolitique
de l’anglais est à la fois externe – la puissance des États qui adhèrent à sa
philosophie avec ses conséquences au plan de la puissance – et interne avec
l’anglais comme plus sûr moyen de promotion sociale.
L’avenir de l’anglais, langue
géopolitique
L’avenir de la langue anglaise dépend de son aptitude à garder
l’attrait que lui valent son extension géographique et sa place dans la vie
moderne. La question demeure de savoir combien de temps s’écoulera avant que
des contradictions affectent la place de l’anglais, son rôle dominant, son
caractère impérial et son infaillibilité intellectuelle d’un côté, et de
l’autre son attachement au non-conformisme et au libre arbitre. Une trop grande
réussite ne risque-t-elle pas de provoquer une rupture entre l’esprit de libre
critique et la réussite matérielle ?
La géopolitique de l’anglais contient donc en elle-même sa
force et sa faiblesse. Sa force principale a été historiquement la liberté de
penser, la liberté de s’exprimer, le refus du dogmatisme. C’est en choisissant
cette voie que le peuple anglais est parvenu à bâtir un vaste empire tout en
confirmant pour lui-même le choix de la démocratie. L’aristocratie anglaise ne
s’est pas repliée sur elle-même. Elle s’est ouverte sans les soubresauts que
l’on pouvait observer ailleurs et principalement en France et en
Russie.
Au plan international, l’anglais a exprimé le refus de la
suprématie d’un pays d’Europe aux dépens des autres. Au moment de son apogée,
la Grande-Bretagne était certes une puissance impériale – même une puissance
mondiale – sans toute-fois chercher à imposer un ordre international, en
particulier en Europe, comme avaient tenté de le faire Philippe II, Louis XIV
et Napoléon. Mais la mesure qui a été la qualité maîtresse de la politique
européenne du Royaume-Uni est-elle toujours celle de la langue anglaise
aujourd’hui ? Le monde a changé d’échelle. Désormais le pouvoir de la langue
anglaise tient à ce qu’elle est la langue des États-Unis. Ceux-ci sauront-ils
faire preuve de la modération qui a inspiré le Royaume-Uni ? À l’inverse, les
États-Unis peuvent-ils devenir la première puissance amenée à diriger le monde,
s’ils sont pris par le doute ? La faiblesse de l’anglaisréside cependant dans
le risque de démesure provoqué par la trop grande puissance des
États-Unis.
Le bilinguisme, qui fut une solution pour l’Empire romain,
pourrait-il le devenir pour l’Empire américain ?La pénétration de l’espagnol
laisse perplexe mais, pour l’heure, ne met pas en cause la prépondérance de
l’anglais. Le bilinguisme anglofrançais, tel qu’il se pratique aujourd’hui,
c’est-à-dire aux dépens du français, ne paraît pas ouvrir de perspective, du
moins tant que la France et l’Europe n’auront pas choisi d’exister en
contestant vigoureusement la politique américaine.
[*]
Jean-Marie Le Breton a dirigé le Service des Affaires
francophones au Quai d’Orsay. Il a servi à Moscou et à Ottawa. Il a été
ambassadeur à Sofia, Bucarest et Lisbonne. Il est président de l’Association
France-Grande-Bretagne et secrétaire général du Conseil franco-britannique. Il
vient de publier
Grandeur et Destin de la Vieille
Europe : 1492-2004 : essai historique (L’Harmattan, Paris,
2004).
[1]
Qui a abouti à la bombe atomique.