Armée et nation en Algérie : l’irrémédiable divorce ?
François Gèze
L’Algérie est sans doute l’un des pays
du tiers monde ou l’armée (Armée nationale et populaire, ANP) jouit officiellement
de la légitimité nationale la plus forte, directement héritée de la lutte de libération
nationale ( 1954-1962). Pourtant, dès l’Indépendance, le dogme de l’identité arméenation a été gravement écorné, les chefs de
l’armée confisquant par un coup d’État la
légitimité politique des « pères de la révolution». Gérant des conflits au sommet
récurrents en jouant sur l’équilibre entre
officiers « anciens maquisards» et « déserteurs de l’armée française» (DAF), le régime
autoritaire du président Boumediene ( 1965-1978) a maintenu l’armée dans une position
subordonnée, utilisant les services secrets
(la Sécurité militaire, SM) comme principal
instrument de son pouvoir. Dans les années
1980, sous la houlette du colonel Larbi
Belkheir, une fraction du « clan des DAF»
est parvenue à investir les positions clés au
sein de l’armée et de la SM, tout en renforçant ses réseaux de corruption et en instrumentalisant la contestation islamiste naissante.
Après avoir dû concéder une éphémère
ouverture démocratique sous contrôle ( 1989-1991), le clan Belkheir, menacé dans ses
intérêts économiques par la victoire électorale du Front islamique du salut (FIS) en
décembre 1991, a annulé les élections et
déclenché une féroce guerre d’« éradication» de la mouvance islamiste. Elle va
durer plus de sept ans, faire des centaines
de milliers de victimes et transformer
l’ANP, ou du moins une partie de celle-ci,
en une armée de guerre civile. Recourant à
la manipulation de la violence comme principal mode de gestion de la société, les
chefs militaires actuels et leurs alliés civils,
très liés à la France, leur principal soutien,
sont totalement coupés de la nation. Derrière la façade civile du gouvernement,
c’est désormais l’ex-SM (devenue DRS)
qui constitue le pouvoir nu, le « parti
unique» du pays, une « armée spéciale»
qui contrôle l’armée normale pour assurer
la pérennité des circuits de corruption gérés
par une petite caste de privilégiés.
Army and Nation: an
Unavoidable Divorce?
Algeria is undoubtedly one of the Third
World countries where the army (Popular
National Army, PNA) officially benefits
from the most important national legitimacy, direct inheritance from the fight for
National Liberation ( 1954-1962). Even so,
since the Independence, the dogma of the
army-nation identity has been severely
dented, army chiefs seizing with a coup the
political legitimacy from the “fathers of the
revolution”. The authoritarian regime of
president Boumediene ( 1965-1978) was
managing recurring conflicts by juggling
with the equilibrium between “former
maquisards” and “French army deserters”.
This regime maintained the army in a sub-ordinate position, manipulating secret
services (the Military Security) as its main
tool to cling to power. In the 1980s, under
the leadership of colonel Larbi Belkheir, a
fraction of the FAD clan succeeded in
obtaining key positions in the army and the
Military Security, while reinforcing its corruption networks and using the growing
Islamist opposition. The Belkheir “clan”
had to concede a brief supervised democratic opening ( 1989-1991). Its economical
interests were then threatened by a possible
victory of the Islamist Salvation Front
(ISF) at the elections of December 1991.
They cancelled the elections and instigated
a ferocious war to eradicate the Islamist
movement. This war lasted over seven
years with hundreds of thousands of victims and transformed the PNA, or at least
part of it, in a civil war army. Resorting to
violence to control society, the current military chiefs and their civil allies, closely tied
to France, are totally separated from the
nation. Behind the civil appearance of the
government, the former MS (now called
the Department of Information and Security) is now the naked power, the one-party
of the country, a “special army” controlling
the army to ensure the continuation of corruption networks directed by a small caste
of privileged.
• Le « péché originel » de l’été 1962
• 1962-1978 : l’armée subordonnée par Boumediene
• 1979-1988 : le général Belkheir et son clan à la conquête du pouvoir
• 1989-1990 : la démocratisation sous contraintes
• Le coup d’État militaire de janvier 1992
• Un terrorisme d’État d’une forme largement inédite
• Islam radical et manipulations
• Deux Algérie ?
• Bibliographie