2005
Hérodote
La refondation de la Bundeswehr : affirmation nationale et « culture de la retenue »
Jean-Sylvestre Mongrenier
[*]
Réunifiée de facto voici quinze ans
avec la chute du mur de Berlin, l’Allemagne
est redevenue un sujet de droit international
pleinement souverain avec le traité du
12 septembre 1990. Bien que cet événement
historique ait réactivé diverses représentations géopolitiques s’inscrivant dans la
thématique du Sonderweg (d’aucuns ont
évoqué le spectre de Rapallo), la « nation
tardive» d’autrefois se veut aujourd’hui
une nation « normale», assumant ses responsabilités au sein des cadres multilatéraux
existants (ONU, OTAN, Union européenne).
Conçue pour la défense de l’avant, le « nez
sur le rideau de fer», l’armée allemande
doit aujourd’hui être à même de projeter
forces et puissance « au loin». Pour autant,
l’indispensable refondation de la Bundeswehr peine à suivre la normalisation diplomatique. L’atonie de la croissance économique
et donc des ressources budgétaires, la péren-nité de la conscription et une culture stratégique oublieuse des héritages historiques
obèrent l’affirmation nationale de la « nouvelle Allemagne» sur le plan militaire. Les
représentations géopolitiques francoallemandes en sont quelque peu bousculées.
The
Refounding of the Bundeswehr: Nation
Assertion and “Culture of Restraint”
Germany, reunified de facto fifteen
years ago with the fall of the Berlin Wall,
has become a fully sovereign subject of
international law, with the Treaty of September, 12th 1990. Although this historical
event has brought several geopolitical
representations to re-emerge, in line with
the “Sonderweg” (some suggested the
Rapallo spectre), the formerly “late nation”
now wants to be a “normal” nation, taking
responsibilities within existing multilateral
frameworks (UN, NATO, EU). Conceived
to be the forward defense, the “nose on the
Iron Curtain”, today the German army must
be able to project forces and power “out
and afar”. Still, the necessary refounding of
the Bundeswehr struggles to follow the
diplomatic normalization. The apathy of
the economic growth and therefore of the
budget resources, the permanence of the
conscription, as well as a strategic culture,
forgetful of historical legacy, burdens on
the national assertion of the “new
Germany” from a military point of view.
Because of that, the geopolitical representations between France and Germany are
somewhat jostled.
Réunifiée
de facto voici quinze ans avec la chute du mur de Berlin, l’Allemagne
est redevenue un sujet de droit international pleinement souverain avec le traité du
12 septembre 1990, suite aux négociations dites « deux plus quatre
[1] ». Bien que cet
événement historique ait réactivé diverses représentations géopolitiques s’inscrivant dans la thématique du
Sonderweg (le « chemin particulier » de l’Allemagne),
la « nation tardive »
(Verspätete Nation) d’autrefois se veut aujourd’hui une nation
« normale » assumant ses responsabilités dans l’aire euro-atlantique et au-delà, au
sein des cadres multilatéraux existants (ONU, OTAN, Union européenne).
Conçue pour la défense de l’avant, le « nez sur le rideau de fer », l’armée allemande doit aujourd’hui être à même de projeter forces et puissance « au loin ».
Pour autant, l’indispensable refondation de la Bundeswehr peine à suivre la normalisation diplomatique. L’atonie de la croissance économique et donc des ressources
budgétaires, la pérennité de la conscription et une culture stratégique oublieuse des
héritages historiques obèrent l’affirmation nationale de la « nouvelle Allemagne »
sur le plan militaire.
Aux origines de la Bundeswehr
La réunification de l’Allemagne a exercé des effets ambivalents sur la politique de défense. Tout au long des années de guerre froide, la République fédérale
d’Allemagne (RFA) constituait la marche orientale de l’« Euramérique ». Dès
avant la rupture en trois actes de 1947 – doctrine Truman, plan Marshall et doctrine
Jdanov – et les premières crises entre « Est » et « Ouest », le territoire allemand se
trouve à l’épicentre du conflit. Le réarmement de la jeune RFA, portée sur les fonts
baptismaux le 8 mai 1949, conditionne la cohérence géostratégique de l’Alliance
atlantique et les pressions américaines en ce sens ne sont par pour rien dans la
genèse de la déclaration Schumann sur la CECA
[2] (Communauté européenne du
charbon et de l’acier) puis le projet de CED (Communauté européenne de défense).
La décision de constituer la Bundeswehr est prise avec les traités de Londres et de
Paris signés en 1954, après que le Parlement français a rejeté la CED. La conscription est instaurée en 1956. Bien vite, la Bundeswehr devient la première armée
classique d’Europe occidentale et elle compte 500 000 hommes au sortir de la
guerre froide. Dans la stratégie de l’OTAN, ces gros bataillons ont pour fonction
de mener une « bataille de l’avant » (défense linéaire des frontières de la RFA) et
constituent donc des forces de manœuvre lourdement armées. C’est sur le théâtre
ouest-allemand que les officiers des armées intégrées dans les structures de l’OTAN
viennent mener les exercices de
Kriegspiel les plus en phase avec les divers scénarios de guerre froide « chaude », du type ruée des chars du Pacte de Varsovie à
travers la trouée de Fulda.
La réunification de l’Allemagne et la disparition de la RDA imposent un
« dégraissage » des effectifs militaires. Le traité du 12 septembre 1990 prévoit
pour l’armée de la « nouvelle Allemagne » un plafond de 370000 hommes. Avec la
National Volksarmee (NVA) de l’ex-RDA, soit 130 000 hommes, la Bundeswehr
compte alors potentiellement 630000 hommes. Trop marqués politiquement et idéologiquement, nombre d’officiers et de sous-officiers de la NVA ne sont pas repris.
Par ailleurs, le déficit de la natalité facilite la baisse de volume. La disparition du
Pacte de Varsovie, l’implosion de l’URSS et les bouleversements de la géopolitique
européenne modifient en profondeur le contexte stratégique de la Bundeswehr.
Dès 1999 pour la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie puis en 2004 pour leurs
voisins et ex-satellites de Moscou, les États de la
Mitteleuropa entrent dans
l’OTAN
[3]. La « République de Berlin » est désormais entourée de pays alliés :
« L’Allemagne n’est plus un rempart dressé contre l’Est, écrit Wolfgang Schaüble,
nous sommes aujourd’hui le centre de l’Europe » (
Politiken Sonntag, 2 août 1996).
En termes géostratégiques, la position est effectivement centrale. La menace massive
et immédiate du communisme a disparu, les frontières sont désormais assurées et
les risques pris en compte par le
Livre blanc de 1994 sont géographiquement plus
éloignés. En cas de nouvelle menace d’ordre territorial à l’Est, les préavis d’alerte
se comptent en années. La politique de défense n’est donc plus en tête de l’agenda
politique, la priorité étant accordée au parachèvement de l’unité allemande (mise à
niveau des
Länder orientaux et reconnexion des territoires).
Projection de forces et prise de responsabilités internationales
Sur le plan extérieur, la « nouvelle Allemagne » se veut une puissance occidentale « normale » participant sans complexes aux débats géopolitiques et stratégiques
tant à l’intérieur de l’OTAN que de l’Union européenne. Sereinement affichée par
l’exécutif, l’auto-affirmation nationale suppose que Berlin assume pleinement ses
responsabilités diplomatiques et militaires. À cet égard, la crise bosniaque aura été
un événement « cathartique ». Après l’euphorie de 1989-1990, il faut réévaluer les
réalités stratégiques et envisager, en concordance avec les partenaires de l’Union
européenne et de l’OTAN, la question des interventions « hors zone ». Telle qu’on
l’a interprétée en 1954, la Loi fondamentale interdit tout déploiement de forces à
l’extérieur des territoires couverts par l’OTAN. L’évolution vers la prise de responsabilités internationales est depuis lors régulière. Le 12 juillet 1994, la Cour
constitutionnelle de Karlsruhe déclare conforme à la Loi fondamentale l’envoi de
troupes allemandes sur des théâtres d’opérations extérieures. Une telle décision
nécessite cependant un accord à majorité simple du Bundestag. En 1995, la
Bundeswehr participe au déploiement de l’IFOR (Implementation Force) puis de
la SFOR (Stabilisation Force) en Bosnie-Herzégovine. En 1998, elle contribue
àla « Force d’extraction » de Macédoine et l’année suivante des Tornado allemands
sont engagés au Kosovo dans l’opération « Forces alliées ». L’Allemagne apporte
ensuite une contribution militaire significative à la KFOR (Kosovo Force). En 2001,
elle participe à l’opération « Moisson essentielle » en Macédoine et y assume le rôle
de « nation-cadre ». Enfin, au lendemain des attaques terroristes du 11 septembre
2001, la majorité SPD-Verts du Bundestag vote la confiance au gouvernement
Schröder qui a décidé d’envoyer des soldats allemands en Afghanistan (environ
1 000 hommes), bien loin de la zone historiquement dévolue à l’OTAN. Associée
aux Pays-Bas, l’Allemagne y assume même de janvier à août 2003 le commandement de la FIAS (Force internationale d’assistance et de sécurité en Afghanistan).
A contrario, le chancelier allemand, Gerhard Schröder, refuse d’engager son pays
dans la guerre d’Irak. La prise de distance vis-à-vis de Washington semble marquer la fin de la « culture de la retenue » qui depuis 1949 caractérise la politique
étrangère et militaire de l’Allemagne.
Pour autant, les structures et modes de fonctionnement de la Bundeswehr
entravent cette toute nouvelle « affirmation de soi ». Constituée pour servir de
plastron face à l’hypothétique ruée des chars du Pacte de Varsovie, elle n’est guère
adaptée à la projection de forces et de puissance que requièrent les scénarios post-guerre froide. Les forces terrestres sont trop lourdes pour ces missions, les capacités
de transport sont insuffisantes et les forces aériennes et navales ont un rayon d’action
limité. Par ailleurs, le maintien de la conscription fait de la Bundeswehr une armée
à deux vitesses : l’essentiel des structures pourvoit en matériel et soutient une armée
d’intervention réduite, apte à la projection. Au final, le pays européen le plus peuplé
de l’Alliance atlantique et le plus intégré dans l’OTAN s’avère moins engagé dans les
missions dites « non-article 5 » (missions ne relevant pas de la défense collective
[4])
que la France, réputée rétive à l’atlantisme et aux structures militaires intégrées.
La prise en compte de la nouvelle donne géopolitique et stratégique nécessite
donc une refondation de la Bundeswehr. L’entreprise est lancée en 2000 avec la mise
en place d’une chaîne de commandement aux niveaux stratégique ( Operational
Headquarters de Potsdam) et opératif ( ForcesHeadquarters d’Ulm). Cette réforme
d’ampleur doit donner à l’Allemagne des capacités de projection conformes à ses
engagements au sein de l’OTAN et de l’Union européenne, tout en lui permettant de
gagner en autonomie par rapport aux chaînes de commandement alliées. Le plan
derestructuration des forces armées nationales que Peter Struck, ministre allemandde
la Défense, présenté le 16 janvier 2004, vient prolonger cette refondation. Il est
prévu de réduire rapidement les effectifs à 250 000 hommes – contre 282 000
aujourd’hui – répartis comme suit : une force d’intervention de 35000 soldats projetables « partout dans le monde » sous mandat de l’ONU, de l’OTAN ou de
l’Union européenne; une force de 70000 soldats pour des missions de maintien et
de consolidation de la paix; une force résiduelle fournissant l’entraînement de
base et dédiée à la logistique des deux forces précédentes. Tout en rappelant son
attachement au maintien de la conscription, le ministre de la Défense a stipulé que
les forces armées devaient être réorganisées de manière à ce que soit prise en
compte une éventuelle décision de professionnaliser la Bundeswehr. Enfin, la
rigueur budgétaire devrait épargner les programmes d’équipement nécessaires à
la modernisation des forces (blindés rapides de type Puma, hélicoptères NH 90 et
Tigre, Eurofighter, A-400M).
L’implication de la Bundeswehr dans les structures multinationales
La refondation ne signifie pas une renationalisation des forces armées
[5] et la
Bundeswehr est très impliquée dans les structures multinationales de l’OTAN et de
l’Union européenne. Présente dans deux des six corps d’armées multinationaux
pouvant être mis à disposition de l’OTAN – le Corps européen (France, Allemagne,
Espagne, Belgique et Luxembourg) et le 1
er corps germano-néerlandais –, la
Bundeswehr participe donc à la
« Transformation » de l’organisation atlantique et
elle est engagée dans la mise sur pied de
HighReadiness Forces (HRF), ces forces
à haut niveau de préparation, mobilisables en moins de 90 jours, qui constituent le
réservoir de forces vives de l’Alliance. De même l’Allemagne soutient-elle les
efforts relevant de l’« Europe de la défense ». À l’occasion de la quarantième conférenceinternationale sur la politique de sécurité organisée à Munich (février 2004),
elle a rallié le concept franco-britannique aujourd’hui européanisé de Groupement
tactique interarmées (GTI 1500). L’objectif affiché est de mettre sur pied 13 groupements tactiques d’ici 2007. Composés de 1 500 hommes et dotés de blindés
légers, chacun d’eux pourra être constitué sur une base nationale ou multinationale.
Aptes à se maintenir sur un théâtre d’opérations de 30 à 120 jours, ces éléments
de choc seront destinés à des opérations « coup de poing » (dites « de haute intensité ») nécessitées par des situations d’urgence. Leur constitution contribuera à
renforcer qualitativement la Force européenne de réaction rapide (l’« objectif
global » posé par le Conseil européen d’Helsinki en décembre 1999) ainsi que la
Force de réaction de l’OTAN
(Nato Response Force). L’État-major de l’Union
européenne (EMUE) a ensuite précisé ce projet de groupement tactique interarméeset les ministres de la Défense de l’Union européenne ont formulé leurs propositions le 22 novembre 2004, à Bruxelles. Le Corps européen et une coopération
multilatérale Allemagne-Pologne-Slovaquie-Lettonie-Lituanie assureront la création
de deux de ces GTI 1500.
Pour autant, la refondation de la Bundeswehr et sa capacité à s’engager de
manière durable sur des théâtres extérieurs butent sur la pérennité de la conscription. La question du maintien de la conscription est posée depuis le traité du
12 septembre 1990, la déflation prévue des effectifs militaires amenant à envisager sa suppression pure et simple, mais la professionnalisation des armées est
reportée sine die. Bien que les origines en soient anciennes, la conscription a en
effet pris, avec la création de la Bundeswehr, une dimension idéologique. En rupture
avec les héritages de la Reichswehr et de la Wehrmacht, la nouvelle armée a été
formée à partir de deux concepts de base : l’idéal du citoyen en uniforme et la
Innere Fuehrung mise en place à l’instigation du général von Baudissin. Littéralement, cette expression se traduit par « direction intérieure » mais il faudrait
plutôt comprendre « direction morale ». Spécialiste américain de la Bundeswehr,
Donald Abenheim définit la Innere Fuehrung comme suit : « Commandement
militaire approprié au monde moderne permettant au soldat d’accomplir sa mission
tout en lui assurant la pleine jouissance de ses droits de citoyen. » Ces deux
concepts sont censés éviter à l’Allemagne la formation d’un pouvoir militaire
autonome à l’image de la Reichswehr – « État dans l’État » – sous la République
de Weimar.
Conscription et patriotisme constitutionnel
La pérennité de la conscription est donc perçue comme l’un des garants de la
démocratie. Elle est présentée comme conditionnant la vitalité du « patriotisme
constitutionnel » et la Commission du futur que présidait alors Von Weiszäcker,
ancien président de la République, a recommandé son maintien. Elle a été entendue.
Le consensus sur la question est pourtant ébranlé et ce bien que la Cour constitutionnelle n’ait pas remis en cause son principe
[6]. Par antimilitarisme, le parti des
Verts se prononce contre la pérennité de la conscription, lui préférant un service
civil. Bien qu’historiquement attaché à ce principe, une partie croissante du SPD
semble envisager l’abolition du service militaire obligatoire. Du moins le ministre
allemand de la Défense se dit-il toujours opposé à l’armée de métier, tant pour des
raisons éthiques qu’économiques (coût de la professionnalisation). Outre le fait
que la Bundeswehr est déjà aux trois cinquièmes professionnalisée, il faut préciser
que la conscription n’est plus universelle. Dès les années 1970, le pourcentage des
objecteurs de conscience est important et les chiffres de l’année 2002 sont significatifs des évolutions enregistrées. Sur une classe d’âge de 400000 individus, seuls
112000, soit 28%, sont enrôlés. 170000 autres ( 42,5%) accomplissent un service
civil de 10 mois (hôpitaux, maisons de retraite, œuvres caritatives). Les quelque
30% restants de la classe d’âge sont exemptés. Dans les prochaines années, seuls
10% d’une classe d’âge devraient être encore appelés sous les drapeaux (soit
40000 soldats). La pérennité de cette conscription en trompe l’œil n’en handicape
pas moins l’armée allemande dans ses nouvelles missions qui impliquent, on l’a
vu, la constitution de forces de projection conséquentes.
La professionnalisation conditionne donc la « transformation » de la Bundeswehr
mais, en sus des tabous psychologiques et idéologiques, une telle entreprise buterait
sur l’insuffisance des budgets de défense. Depuis une décennie, les sommes allouées
à la défense ont baissé d’un quart et elles représentent aujourd’hui à peine 1,3%
du PIB national. En valeur relative, elles sont parmi les plus basses d’Europe; en
valeur absolue, elles sont inférieures de 14% à celles de la France et de 23% à
celles de la Grande-Bretagne. Rapportées au nombre de militaires, les dépenses
militaires sont inférieures d’un cinquième à celles de la France et de plus de moitié
à celles de la Grande-Bretagne. Selon le plan de restructuration présenté par Peter
Struck, l’Allemagne devrait économiser d’ici 2010 quelque 26 milliards d’euros sur
ses dépenses militaires, soit l’équivalent de plus d’une année de budget de défense
( 24 milliards d’euros en 2004). Au total, l’effort de défense de l’Allemagne ne
correspond pas à son poids économique et à sa nouvelle surface diplomatique.
Une armée à la limite de ses capacités
Avec le déploiement d’environ 10 000 soldats allemands dans les Balkans, en
Afghanistan et dans l’océan Indien, ces insuffisances posent des problèmes éminemment concrets et immédiats. « Notre armée travaille à la limite de ses capacités »,
reconnaît un ancien inspecteur général
[7] de la Bundeswehr, et son successeur, le
général Hans Peter von Kirchbach, déclare que « les troupes voient avec inquiétude
le fossé se creuser entre leurs missions et leurs moyens » [cité par Marion, 2002].
L’atonie des dépenses militaires a aussi des conséquences en termes d’aménagement du territoire. D’ici 2010, quelque 105 bases et implantations militaires
devraient être supprimées, avec d’importantes retombées négatives sur les sites et
territoires concernés. La Bavière, la Basse-Saxe et plus encore la RhénanieduNordWestphalie ( 13 sites), le Schleswig-Holstein ( 13 sites) et la Hesse ( 10 sites)
sont particulièrement touchés par ces fermetures. Annoncé début novembre 2004,
ce nouveau plan s’inscrit dans le prolongement des décisions prises précédemment
et portant sur la fermeture de 100 autres sites. Début 2004, l’inspecteur général de la
Bundeswehr avait démissionné pour protester contre la chose. La volonté des États-Unis de retirer des troupes du territoire allemand dans les prochaines années vient
par ailleurs amplifier cette réduction de l’« empreinte militaire
[8] ».
Outre les finances, une autre contrainte obérant le devenir de la Bundeswehr
réside dans les esprits et dans sa culture stratégique. Bien qu’héritière d’une ancienne
et forte tradition militaire depuis Frédéric le Grand, Clausewitz, Scharnhorst et
Gneisenau, l’Allemagne aura beaucoup à faire en la matière. Le « patriotisme constitutionnel » a officiellement refoulé nombre de thématiques liées à la nation et à son
histoire entre 1871 et 1945. « De fait, nous précise le général Jens Zimmermann, la
Seconde Guerre mondiale est à l’origine d’une rupture dans la tradition militaire
allemande. Créée en 1956, la Bundeswehr a un problème avec les traditions, rites
et cérémonies hérités de la Wehrmacht. Lorsque ceux-ci suscitent des polémiques
avec la société, ils sont abandonnés
[9]. » Inversement, les mots de l’OTAN, sa
symbolique et la vue-du-monde qu’ils portent sont pleinement assimilés par les
officiers de la Bundeswehr. « Cependant, précise Bruno Colson, Clausewitz et
Scharnhorst sont toujours enseignés dans les académies militaires et une nation puissante – la plus puissante d’Europe – ne peut tenir indéfiniment dans une situation où
la fierté, l’identité et les symboles nationaux sont, en un certain sens, dépourvus de
légitimité » [Colson, 1995, p. 102]. Interrogé sur l’« oubli » de Clausewitz, le général
Jens Zimmermann souligne que l’« émancipation intellectuelle » est antérieure à
la réunification : « Celle-ci est aujourd’hui suffisamment autonome pour influencer la réflexion européenne. » D’autres analystes font allusion à un renouveau de
la réflexion stratégique en Allemagne. Évoquant la « perte de substance qualitative » du commandement allemand, Yves Boyer écrit : « Un tel constat n’échappe
pas à l’attention allemande et, hors des structures officielles, on observe un intérêt
croissant à l’égard de ce problème. Certains cercles de pensée ont ainsi vu le jour
qui semblent placer au centre de leurs réflexions les lacunes du dispositif militaire
allemand. » Le directeur adjoint de la FRS (Fondation pour la recherche stratégique) cite ensuite l’un de ces rénovateurs, le colonel Ralph Thiele : « Toute action
militaire dans le cadre de la participation à une opération de crise doit être fondée
sur une approche stratégique avisée et ample servant de guide aux décideurs politiques et militaires. À la veille du XXI
e siècle, ce que rappelait le célèbre réformateur
prussien Gerhard von Scharnhorst est toujours d’actualité :
notre défi est d’être à la
pointe du progrès » [Boyer, 1999, p. 15-16]. On notera le souci de trouver ses référencesdans l’histoire militaire allemande et, de fait, la refondation de la Bundeswehr
passe aussi par ce travail d’anamnèse, peut-être plus avancé qu’il n’y paraît.
Au final, il apparaît que la refondation de la Bundeswehr est une entreprise de
longue haleine freinée par les contraintes matérielles et financières, la conscription
et la pérennité de la « culture de la retenue ». Au-delà des problèmes de « surchauffe »
liés à la lutte antiterroriste, c’est la volonté et la capacité de l’Allemagne à mettre
sur pied un outil adapté à la « révolution des affaires militaires » qui sont en cause.
Handicapée par cet équilibre incertain entre professionnalisation et conscription,
insuffisamment dotée, la Bundeswehr ne peut tenir toute sa place dans la « bonne
société » des armées professionnalisées. Sans un effort accru de modernisation, elle
ne pourra pleinement contribuer à la mise sur pied d’une « Europe de la défense »
autonome et opérationnelle. Pour bien des représentants du monde français de la
défense, le noyau dur de l’Europe militaire n’est pas franco-allemand mais francobritannique. Les représentations géopolitiques « carolingiennes » héritées de
Robert Schumann, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer en sont quelque peu
bousculées.
·
BOYER Yves, « Les Allemands sont-ils au rendez-vous de la défense européenne ?»,
in Yves BOYER (dir.), Allemagne(s). Certitudes et incertitudes de la politique
de sécurité, Ellipses, Paris, 1999.
·
COLSON Bruno, Europe : repenser les alliances, Economica, Paris, 1995.
·
MARION Georges, « Allemagne : débat houleux sur le service militaire et grogne
dans les états-majors », Le Monde, 11 avril 2002.
[*]
Institut français de géopolitique, université Paris-VIII.
[1]
« Deux plus quatre » renvoie aux négociations entre la RFA et la RDA, encadrées par les
puissances occupantes de l’Allemagne en 1945 (États-Unis, URSS, Royaume-Uni, France). Le
traité du 12 septembre 1990 auquel elles ont abouti stipule que les frontières de l’Allemagne
sont celles de la RFA à l’ouest et celles de la RDA à l’est. Le premier article précise que
« l’Allemagne unie n’a aucune revendication territoriale quelle qu’elle soit envers d’autres États
et n’en formulera pas à l’avenir ». Cette clause a été consolidée par le traité du 14 novembre
1990 portant sur la frontière germano-polonaise. Par ailleurs, le paragraphe 2 de l’article 23 de
la Loi fondamentale, article relatif au parachèvement de l’unification, a été retiré. On peut donc
considérer que la question des anciens territoires orientaux est juridiquement réglée, le rapport
de la nation allemande au territoire étant désormais stabilisé.
[2]
Paris maintient alors la politique de contrainte inaugurée par de Gaulle en 1944 : constitution d’un État autonome en Sarre, économiquement rattaché à la France; adhésion de la Sarre
au Conseil de l’Europe; internationalisation des industries de la Ruhr. Le dispositif n’est pas sans
rappeler la politique pratiquée entre 1918 et 1924. Comme après la Grande Guerre, cette politique
de contrainte éloigne la France de son puissant allié et protecteur américain. Pour renforcer l’infrastructure politique, économique et militaire de l’Europe au contact du « rideau de fer », les États-Unis travaillent au redressement de la jeune RFA. Aussi Washington et Londres attendent-ils de
Paris des propositions concrètes permettant d’insérer Bonn dans le concert occidental des nations.
Robert Schumann a négocié et signé le traité de Washington ( 4 avril 1949); il sait l’importance de
l’Alliance atlantique pour la France et l’Europe. Le ministre des Affaires étrangères ne peut donc
arriver les mains vides à la prochaine conférence anglo-américano-française, fixée au 10 mai 1950.
[3]
À la suite de la Pologne, de la Hongrie et de la Tchéquie, les trois États baltes (Estonie,
Lettonie et Lituanie), la Slovaquie, la Roumanie et la Bulgarie ont intégré l’OTAN en avril 2004.
La décision a été prise en novembre 2002, lors du Sommet de Prague, la conférence de Bucarest
de mars 2002 ayant préalablement fixé le cap. Le président Bush y avait pris position en faveur
d’une « grande OTA [...] de la Baltique à la mer Noire », le secrétaire d’État adjoint, Richard
Armitage, préconisant « l’élargissement le plus robuste possible ». Seules l’Albanie, la Croatie,
la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine demeurent au seuil de l’Alliance atlantique. Du moins
le principe de leur candidature a-t-il été retenu. La déclaration de Prague stipule en effet que
« l’OTAN reste ouverte aux démocraties européennes désireuses et capables d’assumer les responsabilités et les obligations liées au statut de membre » ( 21 novembre 2002). De fait, la Croatie,
l’Albanie et la Macédoine figurent sur la liste officielle des candidats et l’organisation atlantique
est déjà très présente dans les « Balkans occidentaux ». Outre l’Initiative de l’OTAN pour l’Europe
du Sud-Est (IESE), elle a lancé au printemps 2000 un programme de coopération ciblée avec la
Croatie qui a adhéré au Partenariat pour la Paix (PpP). L’OTAN mène aussi un programme spécial
de coopération avec la Bosnie-Herzégovine en dehors du PpP et, en Serbie-Monténégro, certains
évoquent une possible adhésion au PpP. Enfin le drapeau de l’OTAN flotte dans l’ensemble de
la région, l’Union européenne prenant toutefois le relais en Bosnie-Herzégovine (opération
« Althea », décembre 2004).
[4]
L’article 5 du traité de l’Atlantique nord qui, le 4 avril 1949, institue l’Alliance atlantique
stipule que « les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles
survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque contre toutes
les parties, et en conséquence [...], chacune d’elles [...] assistera la partie ou les parties ainsi
attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action
qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée... ». Les missions de maintien et
d’imposition de la paix assumées par l’Alliance atlantique depuis la fin de l’affrontement Est-Ouest sont dites « non-article 5 ».
[5]
Il faut pourtant souligner à nouveau la volonté de mettre en place une chaîne de commandement nationale et de se doter de moyens de renseignement spatiaux propres (système radar
SAR-Lupe). La RFA prend en main ses intérêts stratégiques propres.
[6]
Saisie sur la question de la conscription par Volker Wedersberg – un étudiant en droit de
33 ans ne voulant faire ni service militaire, ni service civil et ne pouvant être exempté –, la Cour
constitutionnelle a rendu son avis en avril 2002, estimant que le service militaire n’avait rien
d’anticonstitutionnel.
[7]
L’inspecteur général
(Generalinspekteur) est l’équivalent en Allemagne du chef d’étatmajor des armées en France. Il est le conseiller militaire du gouvernement et il assume la responsabilité de planifier les opérations au niveau stratégique. Initialement limité par les réserves des
Alliés et des fondateurs de la Bundeswehr, son rôle s’accroît au rythme des opérations extérieures
conduites dans l’après-guerre froide.
[8]
Grand commandement régional, l’
UnitedStates EuropeanCommand (USEUCOM) est sis à
Stuttgart. Les autres « points forts » de la présence américaine en Allemagne sont la base aérienne
de Ramstein (Rhénanie-Westphalie) ainsi que l’hôpital militaire de Landstuhl et les trois cinquièmes
des effectifs militaires américains sont déployés dans ce pays-pivot. Ainsi que l’administration
Bush l’a annoncé dès son entrée en fonction, le dispositif militaire américain en Europe devrait
être profondément reconfiguré dans les années à venir. Dans un discours prononcé le 16 août
2004 devant une assemblée d’anciens combattants, les
Veterans of Foreign Wars, à Cincinatti
(Ohio), George Bush a confirmé ce redéploiement qui devrait être amorcé en 2006. En Allemagne
notamment, deux divisions ( 30 000 hommes) seraient retirées et remplacées par une brigade
d’intervention rapide de 3800 hommes équipés de blindés Stryker. Des bases seraient donc fermées en Bavière (Würzburg et les villes environnantes), en Rhénanie-Palatinat (Wiesbaden) et en
Hesse.
A contrario, des infrastructures plus légères seraient implantées en Europe centrale et orientale (la « nouvelle Europe » de Donald Rumsfeld) et ces nouvelles « bases » seraient transformées
en « hubs ». Il s’agirait en fait d’un système de prépositionnement combinant des dépôts (armes et
munitions) et des unités de projection se succédant par rotation. Les « hubs » seraient donc des
plates-formes de projection de puissance vers le bassin méditerranéen, le Proche et le Moyen-Orient. Une partie des escadrilles de l’US Air Force serait redéployée vers le Moyen-Orient,
notamment sur les bases turques d’Izmir et Incirlik.
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Entretien réalisé le 8 janvier 2002 avec le général Jens Zimmermann, attaché de Défense
à l’ambassade d’Allemagne.