2005
Hérodote
L’armée israélienne et ses spécificités géopolitiques
Frédéric Encel
[*]
Au sein même du mouvement sioniste,
des courants entiers prônaient originellement un foyer national juif démilitarisé,
émettant les plus grandes réserves quant à
l’usage de la force par des Juifs, et cela jusqu’aux années 1930. A posteriori, on doit
admettre comme ni évidente ni tout à fait
novatrice la mise sur pied officielle d’une
armée nationale juive, même en pleine
guerre d’Indépendance (ou première guerre
israélo-arabe), à peine plus de dix jours
après la proclamation solennelle de l’État
d’Israël. Après presque six décennies
d’existence formelle et un palmarès reluisant en combat régulier face aux armées
arabes proche-orientales, mais plus mitigé
dans le maintien du contrôle sur des populations civiles hostiles (Liban, territoires
palestiniens), Tsahal devra sans doute
démontrer de nouveau, dans la perspective
du retrait de Gaza, de grandes qualités face
à ce risque relativement nouveau d’affaiblissement de la loyauté de ses chefs vis-à-vis de l’État du fait de convictions
spirituelles. En définitive, l’armée israélienne, instrument de réappropriation de la
force souveraine par un certain nombre de
Juifs se représentant comme membres d’un
peuple – et non seulement comme adeptes
d’une confession – est à l’image du pays
dont elle est censée défendre les citoyens,
les institutions et les frontières: ni angélique, ni satanique, mais intégrant au fond,
avec ses fortes spécificités, une réalité géopolitique très complexe.
FThe Israeli Army and
its Geopolitical Specificities
Within the Zionist movement, the main
adopted idea was of a demilitarized national Jewish community due to a reluctance
regarding usage of force by the Jewish
population, and that until the 1930s. A posteriori, the setting up of a national Israeli
army was neither easy nor innovative, even
during an Independence war (or first
Israeli-Arab war), nearly ten days after the
solemn proclamation of the State of Israel.
After nearly six decades of formal existence and a record in regular combats
against Arab armies of the Near East, but
with a mixed approach on the maintaining
of control over hostile civil populations
(Lebanon, Palestinian territories), the Tsahal
army, in view of the Gaza Withdrawal, will
have to face a new risk: the loyalty weakening of army chiefs towards the State due
to spiritual convictions. Finally, the Israeli
army is an instrument for the reappropriation of the sovereign power by many
Jewish people representing themselves as
members of a population, and not just followers of one faith, and is corresponding to
the image of the country of which it
defends the citizens, the institutions and the
frontiers: no angel, no demon, but with its
specificities deeply integrating a complex
geopolitical reality.
Lorsqu’on lui demandait pourquoi il n’écrivait ses romans qu’en yiddish et
non dans l’une des nombreuses autres langues maîtrisées de lui, l’écrivain juif
Isaac Bashevis Singer répondait que c’était la seule langue dans laquelle on ne
donne pas d’ordres à des soldats...
Une telle sentence illustrait parfaitement l’état d’esprit qui avait prévalu chez
de nombreux intellectuels juifs de la fin du XIX
e siècle et du début du XX
e siècle,
confrontés à l’idée neuve du sionisme. Pour nombre d’entre eux, l’emploi d’instruments et de symboles de souveraineté étatique, et tout particulièrement l’usage
wébérien d’un « monopole de la violence légitime » par un éventuel État-nation
juif, introduisait une anormalité dans la longue – et en principe pérenne – destinée
diasporique. Du reste, au sein même du mouvement sioniste, des courants entiers
prônaient originellement un foyer national juif démilitarisé, émettant les plus
grandes réserves quant à l’usage de la force par des Juifs, et cela jusqu’aux années
1930
[1]. Pour autant, l’ont emporté ceux qui en appelaient à la régénération sociale
et culturelle du peuple juif sur sa terre ancestrale, dans le cadre d’un État-nation
souverain et avec usage de la force le cas échéant. Or parmi les grandes représentations fondatrices du sionisme, on trouve celle consistant à rompre avec le Juif
usurier, incapable de cultiver la terre et de porter les armes, pour créer un homme
juif nouveau. C’est ainsi qu’
a posteriori on doit admettre comme ni évidente ni
tout à fait novatrice la mise sur pied officielle d’une armée nationale juive, même
en pleine guerre d’Indépendance (ou première Guerre israélo-arabe), à peine plus
de dix jours après la proclamation solennelle de l’État d’Israël. Car Tsahal, première armée unifiée d’un pouvoir juif souverain depuis vingt siècles, ne naquit pas
de rienmais de la fusion imposée de plusieurs groupes armés distincts, eux-mêmes
créés dans les années de fort développement du Yishouv (réseau scolaire et universitaire, presse, agriculture intensive, structures syndicales, etc.) entre 1920 et 1940, dans
des conditions et sur des socles idéologiques fort différents
[2].
De façon très pragmatique, devant la nécessité de défendre les établissements
agricoles juifs du Yishouv régulièrement attaqués par des pillards bédouins, un premier embryon de force armée, extrêmement modeste en effectifs (quelques dizaines)
et en matériels (quelques armes de poing), voit le jour en septembre 1907 à Séjera :
Bar Giora (du nom d’un combattant juif contre l’Empire romain), fondé par Israël
Shohat
[3]. Deux ans plus tard, celui-ci créé l’Hashomer (le Gardien), structure un
peu plus étoffée et cohérente et à laquelle appartient Ben Gourion – futur père fondateur du pays – ayant pour mission de défendre l’ensemble du Yishouv mais qui
sera durement réprimée par les autorités turques ottomanes durant la Première
Guerre mondiale. Certains hommes et femmes composant ce corps de troupe
squelettique avaient auparavant participé, en Russie, à des groupes d’autodéfense
contre les pogromes. L’Hashomer est dissous début 1920, laissant place en juin à
l’
Irgoun haHaganah (Organisation de la défense), dite simplement Haganah,
première véritable force de type paramilitaire (et non simplement policière) et
authentique ossature de la future armée israélienne. Fondée par l’intellectuel nationaliste Vladimir Zeev Jabotinsky et par Eliyahou Golomb, la Haganah reçoit pour
vocation non plus seulement de protéger les villages juifs contre des bandits mais
aussi et surtout défendre à la manière d’une armée le développement du Yishouv
face aux groupes armés arabes qui, à partir de 1920-1921, tentent de l’entraver. Parmi
les membres de la Haganah figurent des anciens combattants du corps hippomobile dit des « muletiers de Sion », engagés en 1915 dans les forces britanniques
à Gallipoli, ainsi que des anciens de la Légion juive incorporés dans la troupe du
général anglais Allenby en 1918. Mais l’institution doit demeurer clandestine du fait
del’interdiction par la puissance mandataire britannique, pour les Juifs comme pour
les Arabes de Palestine, de constituer des troupes autonomes. Les premières armes
sont achetées discrètement en Europe en 1921. Nombre de Juifs du Yishouv qui
s’engagent dans la police supplétive britannique y reçoivent un entraînement qui
sera précieux lors de la guerre d’Indépendance, lorsqu’ils rejoindront les rangs de
la Haganah.
L’officier anglais Orde Wingate, un chrétien fervent dévoué à l’idéal sioniste,
contribue également de façon déterminante à lui transmettre un enseignement
doctrinal militaire de qualité, notamment à travers la
Special Night Squad, redoutable unité de contre-guérilla ( 1938-1939)
[4]. En 1941, l’état-major de la Haganah
(laquelle regroupe alors quelques milliers d’hommes et de femmes) décide de
créer une unité d’élite très mobile et de type professionnel au sein de l’institution :
le Palmah, acronyme de
plougot haMahatz (compagnies de choc), qui sera dirigé
par Itshak Sadeh puis par Ygal Allon.
Ayant activement coopéré durant la Seconde Guerre mondiale aux côtés des
Britanniques contre les forces vichystes au Levant et celles de l’Axe en Afrique
du Nord, les différentes forces autonomes juives du Yishouv se retrouvent, à partir
de février 1945, sur un objectif analogue : obtenir l’indépendance et le départ des
troupes britanniques. Après deux années de confrontation, le plan de partage onusien de la Palestine lié à l’annonce du départ unilatéral des Britanniques ouvre une
ère nouvelle, celle de la lutte à outrance pour la survie; entre novembre 1947 et
mai 1948 en effet, la dramatique montée en intensité des combats contre les
groupes armés arabes fait de la Haganah le rempart militaire principal à la survie du
Yishouv. Par sa nature populaire – en 1947,26% des effectifs du Yishouv participent
plus ou moins directement à ses activités militaires ou d’aide à l’immigration juive
(aliya), clandestine – la Haganah préfigure Tsahal. Il faut écrire « rempart militaire
principal » et non
unique car deux autres groupes armés, aux effectifs bien plus
modestes toutefois, existent au sein du Yishouv lorsque David Ben Gourion proclame l’État d’Israël le 14 mai 1948 : l’
Irgoun Tzvaï Leoumi (Organisation militaire
nationale, dite simplement Irgoun), né en 1937 d’une scission avec la Haganah
pour des motifs idéologiques (il sera dirigé par Menahem Begin); et le Lehi, acronyme de
lehomei herouth leIsrael (Combattants pour la liberté d’Israël, dit aussi
groupe Stern), fondé en 1940 d’une scission avec l’Irgoun. Le Lehi sera dirigé par
le futur Premier ministre Itzhak Shamir
[5]. Forts de respectivement quelques milliers
et quelques centaines de membres et sympathisants, ces deux groupes nationalistes n’obéissent pas à l’exécutif sioniste (contrairement à la Haganah et dans une
large mesure au Palmah), et agissent davantage par coups de main et attentats qu’à
la manière d’une force armée pré-régulière.
Finalement, Tsahal est créée le 26 mai 1948 sur l’ordre n° 4 transmis par David
Ben Gourion, Premier ministre et ministre de la Défense provisoire de l’État d’Israël.
La mise sur pied sera effective le 28 juin avec un serment de fidélité officiel.
Composition et organisation
En mai 1948, Ben Gourion éprouve de grandes difficultés pour soumettre les
trois groupes armés juifs à la fusion dans une armée nationale unifiée autour de la
Haganah : le Palmah, marqué très à gauche, se caractérise par un égalitarisme
absolu et une absence notoire et romantique de discipline ainsi que la forte perception de constituer l’élite du Yishouv; l’Irgoun, marqué à droite (il s’agit du bras armé
de l’organisation révisionniste de Jabotinsky), représente une menace séditieuse
aux yeux du père de l’État; le Lehi, ultra-nationaliste bien que comptant en son
sein des « Cananéens païens » et même des marxistes, agit quasiment en électron
libre
[6]. Chaque groupe a ses modes opératoires, son organigramme, ses réseaux,
ses lieux d’entraînement, son idéologie, ses traditions au combat. L’énergie et la
personnalité de Ben Gourion parviennent toutefois à bâtir une armée cohérente sur
un socle unitaire, à travers le désarmement accepté de ces groupes, en l’espace de
quelques semaines. Lorsque s’achève la guerre d’Indépendance en 1949, Tsahal
existe bel et bien, et toute l’organisation militaire du pays s’y arc-boutera dorénavant de la façon qui suit.
Force d’active
Plusieurs dizaines de milliers d’officiers et de sous-officiers, militaires de carrière
et techniciens spécialisés, constituent l’épine dorsale de la force d’active. Ils encadrent le contingent des conscrits : entre 26 et 36 mois pour les garçons à partir de
dix-huit ans et entre 12 et 24 mois pour les filles au même âge, selon les époques.
Les sursis et ajournements sont très rares; seules les jeunes mères et les ultraorthodoxes – filles ou étudiants en institut talmudique
(yeshiva) – sont exemptés. Ce
service militaire est obligatoire pour les Juifs et les Druzes, possible (et très
répandu) pour les Bédouins et les Circassiens (ou Tcherkesses), mais dispensé
pour les chrétiens et musulmans non bédouins sauf s’ils se déclarent volontaires
[7].
Les candidats au poste d’élève-officier s’engagent pour au moins une année supplémentaire, et les conscrits sionistes-religieux suivant le programme des
yeshivot
hesder s’engagent pour cinq années mixtes (service national, souvent en unités
combattantes, avec des études religieuses).
Afin de gagner du temps en cas d’alerte et d’appel au front pendant les sorties
et permissions, les conscrits emportent chez eux, hors de la caserne, l’essentiel de
leurs paquetages militaires, y compris leur fusil dont ils sont personnellement responsables. Cela explique l’impressionnante omniprésence dans les lieux publics
(bus, magasins, rue, restaurants...) d’uniformes et d’armes automatiques.
Réserves
Effectifs globaux réduits, économie fragile, environnement (potentiellement ou
immédiatement) hostile aux frontières, il fallait que l’armée israélienne se compose
non seulement d’une force d’active professionnalisée et d’un contingent permanent
numériquement significatif, mais aussi et surtout d’une réserve entraînée, nombreuse,
et rapidement disponible : en principe, un quart des réservistes doivent pouvoir
rejoindre leur unité au front en 24 heures, le reste en 72 heures maximum, les ordres
de mobilisation et d’affectation étant transmis par radio; fréquence nationale Kol
Israël (La voix d’Israël), d’où l’écoute constante des flashs infos de cette radio, là
aussi, dans presque tous les lieux publics et notamment les bus. Sont versés dans la
réserve tous les hommes jusqu’à quarante-neuf ans, avec des périodes obligatoires
(milouïm) de 3 à 6 semaines de service effectif dans Tsahal jusqu’à quarante ans
(moins après), selon les besoins établis par décision gouvernementale. Après, les
citoyens peuvent éventuellement rejoindre le corps de la défense civile.
Enfin deux organismes préparent des adolescents volontaires pour suivre un
programme de sensibilisation à l’armée : la Gadna (hors de Tsahal), mélange de
scoutisme, de travaux d’intérêt collectif et d’entraînements pré-militaires; le Nahal,
corps intégré à Tsahal mais conçu pour mixer un (pré-) service militaire et des
travauxde type agricole dans des kibboutzim (parfois, un groupe pionnier en fonde
un). À partir de dix-huit ans, les conscrits du Nahal peuvent intégrer des unités
engagées sur un front éventuel (ex. : 1973).
Organisation tactique et opérationnelle
Même en temps de paix, le zonage militaire comprend trois fronts : nord
(Liban, Syrie et Golan); est (Irak, Jordanie et Cisjordanie); sud (Égypte et Gaza),
chacun étant commandé par un général. Traditionnellement, le futur chef d’étatmajor général de Tsahal est choisi parmi l’un des trois chefs d’état-major de front.
Les forces terrestres, de loin les plus nombreuses, sont directement rattachées à
l’état-major général; les forces aériennes (prestigieuses et les mieux dotées en
budgets) ainsi que les forces maritimes se trouvant sous commandement distinct,
même si leurs chefs respectifs répondent également au chef d’état-major général.
Sur terre, les groupes opérationnels s’échelonnent assez classiquement sur la
section (machlaka), la compagnie (pluga), le bataillon (gdud), la brigade (hativa),
et la division (ugda). Quant à la hiérarchie militaire, elle correspond globalement
à celles en vigueur dans les autres armées avec, toutefois, un grade supplémentaire
au niveau du colonel. Le phénomène de promotions rapides lié à la responsabilisation de chacun l’exigeait en effet : dans Tsahal, tous les officiers ont été sous-officiers
pendant un temps, mais en fonction de ses capacités, motivations et distinctions,
chaque militaire de carrière peut en revanche monter en grade plus rapidement
que dans les autres armées; on peut être capitaine à vingt-trois ans, commandant
à vingt-sept ans, lieutenant-colonel à trente et un ans, et éventuellement général à
trente-cinq ans !
Enfin convient-il de faire un sort à une légende tenace, celle de l’indiscipline
fraîche et bon enfant qui régnerait dans les rangs de Tsahal. Si certaines conventions rhétoriques ou protocolaires subsistant dans les armées occidentales n’y
figurent pas, et si l’initiative personnelle en manœuvre y est fortement encouragée,
l’authentique indiscipline des « guérilleros » en guenilles du Palmah et de l’Irgoun
n’a plus cours depuis longtemps
[8].
Ce type particulier d’organisation, fondée sur l’assise populaire, la méritocratie,
l’encouragement aux responsabilités et l’efficacité au combat, coïncide avec une
doctrine évidemment liée au contexte démographique, géographique et géopolitique.
Facteur humain
La promotion du facteur humain n’a jamais cessé de représenter une priorité
absolue. Les rapports de confiance entre soldats – aucun blessé ne doit être abandonné sur le champ de bataille –, et entre soldats et officiers – ces derniers précèdent
systématiquement dans l’assaut et aux postes exposés leurs subordonnés, donnant
une valeur cardinale à l’exemple –, permettent le maintien d’un moral généralement
très élevé par rapport à celui qui prévaut dans les armées ennemies. À cela s’adjoint
la valeur accordée à la vie du soldat, souvent au détriment de l’orgueil des chefs
ou d’un gain de temps ou de matériels; à de rarissimes exceptions près ( 1948 à
Latroun, 1969-1970 le long du canal pendant la guerre d’usure), les commandements
politique et militaire conçoivent les opérations sur la base d’une grande avarice de
la vie des soldats, Israël ne disposant pas de « masses » à sacrifier dans de vastes
offensives de fantassins
[9].
Tactique et stratégie
Depuis au moins 1967, Tsahal entretient un corps de doctrine privilégiant la
manœuvre, une manœuvre suffisamment rapide et puissante pour permettre simultanément le choc et le feu. Par exemple, les unités sont relativement réduites et autonomes de façon à articuler en souplesse leurs actions et déplacements, mais la force
de frappe concentrée reste puissante. Le combat aéroblindé – tel qu’il fut conceptualisé dès les années 1930 par un Charles de Gaulle (les « moteurs-combattants »)
visionnaire –, soit l’emploi combiné des avions et des chars dans une manœuvre
pénétrante et déstabilisante de type guerre-éclair, a offert ainsi ses plus belles victoires
à Tsahal (guerre des Six-Jours). Cela dit, lors de la guerre du Kippour de 1973, il
fallut innover face à de nouvelles armes (missiles) employées massivement par
l’Égypte, et, en cas de guerre d’attrition dite de basse intensité (Sud-Liban, seconde
Intidafa), ce type de combinaisons n’a simplement plus de sens.
La combinaison guerre-éclair aéroblindée demeure néanmoins l’un des axiomes
stratégiques de base : elle offre à Israël d’une part de porter la guerre à l’extérieur
des limites exiguës du pays (et de s’épargner ainsi les dommages sur les villes, le
tissu agricole et industriel, les infrastructures, les axes de communication), d’autre
part d’éviter une offensive adverse en attaquant préventivement, enfin de porter
un coup rapide et décisif à l’ennemi, puisqu’une mobilisation trop longue des réservistes paralyse l’économie sur le court terme.
Mais par-dessus toutes les priorités stratégiques, Tsahal consacre des efforts sans
pareils pour le contrôle de son espace aérien (et de celui éventuel des États voisins),
consentant des efforts budgétaires tout à fait considérables à l’accroissement de
l’écart quantitatif et qualitatif de son aviation par rapport à celles des ennemis avérés,
supposés ou éventuels.
Parmi les principaux penseurs et concepteurs des tactiques, stratégie et modes
opératoires de Tsahal – si l’on exclut la période qui précède sa création officielle –,
il faut mentionner David Ben Gourion, Ygal Allon, Igaël Yadin, Moshé Dayan, et
Israël Tal, moins connu mais déterminant dans l’élaboration de l’arme blindée.
Quant à Martin van Creveld, il apparaît (quoique sans faire l’unanimité) comme le
meilleur stratégiste israélien contemporain.
Le poids politique, la « pureté des armes » (toar haneshek)
Les contempteurs d’Israël affirment qu’il est constamment gouverné par des
militaires; si tel était le cas, il conviendrait d’évoquer une caste dirigeante ou une
junte plutôt qu’une démocratie. Or jamais un officier supérieur d’active ou en
retraite ne tenta de s’emparer du pouvoir en bafouant les urnes, et l’assassin du
Premier ministre Rabin, Igal Amir, est un civil. Il ne fait aucun doute en revanche
que d’anciens généraux se reconvertissent souvent dans une carrière politique,
aidés en cela par le contexte sécuritaire particulier (et le complexe de Massada) qui
pousse l’opinion vers des hommes d’expérience en matière de défense. Encore la
présence aux plus hautes fonctions de ces anciens généraux ne date-t-elle que
d’Itzhak Rabin ( 1974-77 et 1992-95) – l’homme des accords d’Oslo... – puis
d’Ezer Weizman (« faucon » devenu « colombe », élu au poste honorifique de président en 1992), d’Ehoud Barak (travailliste, Premier ministre entre 1999
et 2001), et enfin d’Ariel Sharon, Premier ministre depuis 2001. On notera du reste
que seuls Rabin et Barak, travaillistes, furent chefs d’état-major, et que la plupart
des anciens généraux reconvertis en députés et/ou ministres se situent également
à gauche et au centre de l’échiquier politique (Allon, Dayan, Yadin, Gour, Ben
Eliezer, Mordehaï, Kahalani, etc.), et non à droite (Sharon, Mofaz) ou à l’extrême
droite (Zeevi). Dans une société qui a connu cinq guerres de haute intensité et où
chaque garçon effectue trois années de service militaire, le fait que des anciens
officiers supérieurs (en nombre forcément important proportionnellement à
d’autres sociétés) choisissent la vie politique ne traduit donc pas nécessairement
un militarisme notoire.
Dans un autre registre, certains militants anti-israéliens fulminent à la lecture
ou à l’écoute de discours sur la « pureté des armes » qui serait observée en Israël,
accusant plutôt Tsahal de pratiques abominables,
a contrario de militants proisraéliens qui s’en font un credo et pour qui les militaires israéliens apparaissent
comme des grands enfants angéliques en uniforme. Fantasme contre mythe...
Sauf à considérer un instrument de métal destiné à procurer la mort comme intrinsèquement positif, la notion de « pureté des armes » (expression du leader sioniste
Tabenkin) n’a simplement guère de sens. En Israël comme ailleurs, dans Tsahal
comme dans toutes les armées du monde et de tous temps, lorsque la guerre fait
rage on tente d’utiliser le plus efficacement possible les instruments militaires à sa
disposition. Il s’agit de rester maître du champ de bataille en limitant en principe
ses propres pertes, et non d’obtenir un satisfecit en matière de moralité. Lorsque
l’un des chefs du Palmah, Itshak Sadeh, harangue en 1948 ses combattants sur le
mode « Aimez vos armes et haïssez la guerre », il s’inscrit dans la logique suivante :
lutter âprement en faisant le meilleur usage possible des armes et des intelligences
tactiques et stratégiques, tout en évitant des pertes inutiles chez l’ennemi, civiles
comme militaires, et en s’interdisant tout acte de barbarie ou crime de guerre. Du
reste, dans le livret du soldat
(hayal), une clause précise qu’il doit refuser un ordre
manifestement contraire à la morale humaine élémentaire (une telle clause existe
aussi dans les autres armées occidentales). Le caractère démocratique de l’État
d’Israël dès sa création et sans discontinuer, de puissants contre-pouvoirs et outils
institutionnels de contrôle des armées, l’absence de tradition militaire (et
a fortiori
militariste) chez les Juifs, ont pu jouer en effet, à plusieurs reprises, dans le sens
d’une tempérance en temps de confrontation, tout particulièrement si l’on met en
parallèle le comportement des différentes armées proche-orientales vis-à-vis des
prisonniers ( 1973) ou leurs méthodes de répression. Ainsi, le 30 mai 2004, en pleine
opération militaire israélienne à Rafah (sud de Gaza) le président de la prestigieuse
Cour suprême, le juge Aharon Barak, rappelait publiquement et de son propre chef
–sans saisine de la Cour
[10] – que « Tsahal doit respecter le droit humanitaire international », et que « les obligations d’un commandant de l’armée comprennent le
respect de la vie et de l’honneur des Palestiniens ».
Cela dit, lorsque les soldats durent affronter une guerre d’attrition et de guérilla,
comme au Sud-Liban entre 1983 et 1985 ou,
a fortiori, dans les territoires palestiniens à partir de l’Intifada de 1987, le cycle attentats-représailles se mit durablement en branle au risque d’une perte de prestige, de moral et d’honneur. La seconde
Intifada (ou Guerre israélo-palestinienne), déclenchée en septembre 2000 et toujours vivace à ce jour, illustre également cette constante : excellente en manœuvre
sur les vastes champs de bataille conventionnels garnis de soldats, Tsahal
(re)devient une troupe d’occupation traditionnelle dans des camps de réfugiés
hostiles et surpeuplés, avec ses lourdeurs opérationnelles, ses bavures face voire
ses exactions. Cela dit, même en temps de guerre ouverte, certaines affaires
comme la tuerie de Deir Yassine ( 1948) ou l’exécution sommaire de prisonniers
égyptiens au cours de la campagne de Suez ( 1956) démontrèrent que la « pureté
des armes », au-delà de la bonne volonté affichée, s’avère mythique en Israël
comme ailleurs; même un système démocratique et la présence de valeurs
morales ne peuvent « purifier » la guerre... Pour autant, lorsque le Premier ministre
Ariel Sharon déclare publiquement que « Tsahal est l’armée la plus morale du
monde », il est massivement approuvé par l’opinion israélienne juive et druze,
toutes tendances politiques confondues
[11].
Tsahal à l’épreuve du retrait de Gaza
Reflet de la diversité idéologique de la société israélienne et, aussi, d’une certaine
lassitude de l’opinion, l’armée israélienne subira durant l’été 2005 l’épreuve du
retrait unilatéral de Gaza et de quatre implantations de Cisjordanie.
A priori, eu
égard à la solidité du socle démocratique israélien d’une part, et au sentiment de
fraternité (nécessaire) ayant presque toujours, depuis 1948 et avant, prévalu au
sein de l’État juif d’autre part, l’affaire ne devrait poser que d’éventuels problèmes
matériels, sécuritaires et logistiques. Du reste, en avril 1982 déjà, Tsahal avait
démantelé de force toutes les implantations israéliennes du Sinaï dans le cadre des
accords de paix israélo-égyptiens de Camp David (octobre 1978); dirigée par un
certain... Ariel Sharon, ministre de la Défense du cabinet nationaliste de Menahem
Begin, la troupe avait alors rencontré une certaine résistance des expulsés, mais
passive et sans effusion de sang. De puissants jets d’eau et quelques grenades
lacrymogènes avaient alors suffi. Toutefois, trois paramètres diffèrent tout à fait
de cette expérience-là. D’abord le Sinaï se situait en marge de l’espace historique
d’
Eretz Israël (la terre biblique sacrée d’Israël), tandis que Gaza l’intégrerait selon
une minorité d’Israéliens [Encel, 1994]. Ensuite l’Égypte puissante du respecté
Sadate n’est pas l’Autorité palestinienne délabrée de feu l’exécré Arafat et du
Hamas admis comme irrémissiblement terroriste. Enfin et surtout, un facteur
structurel interne à l’armée israélienne risque de jouer : l’évolution nationalistereligieuse du corps des officiers d’active. Depuis le milieu des années 1970 avec
l’apparition du Goush Emounim (Bloc de la foi), puis tout au long des années
1980-1990, si le nombre des conscrits volontaires pour appartenir à des unités
combattantes demeure constant (environ 33%), leur appartenance sociologique et
idéologique change par effet de ciseau : la part des jeunes issus du sionisme laïc
de gauche – et notamment des
kibboutzim – se réduit régulièrement au profit de
jeunes provenant des milieux sionistes-religieux, notamment des instituts talmudiques où l’enseignement est couplé avec une formation militaire, souvent situés
dans les Territoires. Lente, cette évolution est régulière et manifestement durable.
En 1995, peu avant son assassinat par un fanatique... sioniste-religieux (mais non
militaire), le Premier ministre Itzhak Rabin – lui-même ancien chef d’état-major
issu de la gauche laïque – déplorait cette évolution lente mais régulière; deux ans
plus tard, un officier supérieur portant
kippa, le général Amidror, accédait pour la
première fois au poste ultra-sensible de chef des renseignements militaires et, en
décembre 2004, le général Yaïr Naveh, religieux également, devenait commandant en chef du corps de Défense passive
[12]. Il n’y eut jamais à ce jour de véritable
traduction de cette évolution de Tsahal au sein de laquelle, du reste, on compte un
nombre d’objecteurs de conscience marginal et de désobéissance plus infime encore.
Pour autant, le processus d’Oslo et la perspective de démantèlements d’implantations qu’il impliquait avaient déjà illustré un précédent fâcheux : des menaces
d’appels à la désobéissance avaient été lancées par plusieurs dizaines de rabbins
sionistes-religieux à l’endroit des soldats. Vivement condamnées par la majorité
de l’opinion, y compris au sein de l’opinion nationaliste, ces sommités religieuses
n’avaient pas eu à franchir le Rubicon, puisqu’au final seules des zones exclusivement peuplées de Palestiniens avaient été évacuées avant que s’effondrent tout
à fait les perspectives d’application d’Oslo en septembre 2000.
Que se passera-t-il cette fois, alors que le processus de retrait du plan Sharon
progresse à marche forcée ? D’ores et déjà, les mêmes rabbins rejoints par des
militants ultra-nationalistes agitent la menace d’appels à la désobéissance
des soldats, et des centaines de futurs expulsés de Gaza ont prévenu qu’ils lutteraient par la force contre leur évacuation
[13]. En revanche, du côté des officiers ou
simples soldats, on n’exprime pour l’heure publiquement nulle velléité. Au
contraire, le Grand Rabbin et aumônier de Tsahal, Israël Weiss (lui aussi sionistereligieux), a sévèrement critiqué les menaces d’appels à désobéir.
Militaire de carrière et nationaliste ombrageux, Sharon pourrait privilégier
dans cette affaire extrêmement délicate le recours au doigté plutôt qu’à l’épreuve
de force. En effet, c’est la police, moins perméable aux influences rabbiniques, qui
pourrait se voir chargée de l’évacuation dans ses grandes lignes, tandis qu’il confierait la sécurité globale (face à d’éventuels coups de force islamistes notamment) à
des corps de troupes sélectionnés pour être quasiment dépourvus de religieux. Enfin,
même dans ce cas, certains soldats seraient autorisés à faire jouer une clause de
conscience ponctuelle et spécifiquement liée au retrait de Gaza. De telles mesures
augmenteraient probablement les chances de voir l’évacuation se dérouler sans
heurts majeurs entre Israéliens, mais n’élimineraient guère les causes de fissures
potentielles dans le socle sioniste fondateur de l’État.
Après presque six décennies d’existence formelle et un palmarès brillant en
combats réguliers face aux armées arabes proche-orientales, mais plus discutable
dans le maintien du contrôle sur des populations civiles hostiles (Liban, territoires
palestiniens), Tsahal devra sans doute démontrer de nouveau – et à court terme –
de grandes qualités face à ce risque relativement nouveau d’affaiblissement de la
loyauté de ses chefs vis-à-vis de l’État du fait de convictions spirituelles. En définitive, l’armée israélienne, instrument de réappropriation de la force souveraine
par un certain nombre de Juifs se représentant comme membres d’un peuple – et
non seulement comme adeptes d’une confession –, est à l’image du pays dont elle
est censée défendre les citoyens, les institutions et les frontières : ni angélique, ni
satanique, mais intégrant au fond, avec ses fortes spécificités, une réalité géopolitique très complexe.
·
BENSOUSSAN Georges, Une histoire intellectuelle du sionisme, Fayard, Paris, 2002.
·
ENCEL Frédéric, « Eretz Israel, du précepte biblique aux contingences géopolitiques »,
Hérodote, n° 74-75,1994, p. 159-195.
·
ENCEL Frédéric et THUAL François, Géopolitique d’Israël, Le Seuil, Paris, 2004.
[*]
Docteur en géopolitique et consultant, enseigne les relations internationales à l’ENA, à
l’Institut d’études politiques de Rennes et à l’École supérieure de gestion de Paris. A publié plusieurs ouvrages dont :
Géopolitique de Jérusalem (Flammarion, Paris, 1998),
Le Moyen-Orient
entre guerre et paix (Flammarion, Paris, 1999),
Géopolitique de l’Apocalypse. La démocratie à
l’épreuve de l’islamisme (Flammarion, Paris, 2002), et, avec François THUAL,
Géopolitique
d’Israël, dictionnaire pour sortir des fantasmes (Le Seuil, Paris, 2004).
[1]
Parmi ces intellectuels, notons Ahad Haam, leader du sionisme culturaliste, ou le philosophe
Martin Buber, animateur de Brith Shalom (Alliance de la paix), dans les années 1920-1930. Mais il
n’est pas jusqu’à Theodor Herzl lui-même, véritable fondateur du sionisme politique, qui n’envisageajusqu’à sa mort un foyer national démilitarisé. Sur ces débats au sein du mouvement sioniste,
on se reportera avec profit à Georges Bensoussan [ 2002].
[2]
Le Yishouv, littéralement « installation », représente le foyer national juif dans la Palestine
ottomane (jusqu’en 1917) puis mandataire britannique (jusqu’en 1948). Quant à Tsahal, il s’agit
de l’acronyme de
Tsva Haganah leIsrael, forces de défense d’Israël. L’armée jouit d’un prestige
très important en Israël.
[3]
Des groupes de Bédouins provenant du Néguev mais aussi de Galilée effectuaient de fréquentes razzias aux motivations pédatrices et non idéologiques. Avant sa défaite en 1917, la
redoutable armée ottomane elle-même n’était jamais parvenue à éradiquer cette pratique traditionnelle du razzou.
[4]
Outre l’Anglais Wingate, d’autres combattants volontaires chrétiens auront une influence
militaire certaine, tels l’Américain Marcus ou encore le Français Diffre.
[5]
Âgé en janvier 2005 de quatre-vingt-neuf ans, Itshak Shamir fut successivement, après la
guerre d’Indépendance, agent du Mossad (services secrets), député Likoud, président de la
Knesset, ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre, poste qu’il occupera durant huit
années ( 1983-1984 et 1986-1992). Quant à Menahem Begin, premier ministre de 1977 à 1983, il
fut à l’origine de l’attentat contre l’hôtel King David, QG des forces britanniques, lequel attentat
contribua à accélérer le processus de désengagement de Londres de son mandat sur la Palestine
( 1946-1948).
[6]
En juin 1948, soit au plus fort de la guerre d’Indépendance et de l’avancée des armées
arabes, Ben Gourion fit couler un navire chargé d’armes (françaises) l’
Altalena affrété par l’Irgoun,
et dont Begin refusait de remette l’intégralité de la précieuse cargaison à Tsahal. Outre les armes
perdues, plusieurs combattants de l’Irgoun furent tués, mais Begin refusa de riposter contre des
« frères » juifs. L’épisode fratricide de l’
Altalena – dont les conséquences auraient pu s’avérer
désastreuses du point de vue militaire face aux Arabes – traduisit la détermination implacable de
Ben Gourion à unifier immédiatement toutes les forces juives d’Israël, mais offrit à Begin une posture d’honneur et d’intégrité morale qui le servirait plus tard.
[7]
Trois « nations » (au sens de communautés) sont reconnues en Israël : les Juifs, les Arabes,
les Druzes. Même si des critères religieux intègrent ces catégories, elles n’en constituent pas le
fondement (chrétiens et musulmans sont arabes, les Druzes sont arabophones mais non musulmans,
nombre de Juifs sont laïcs, etc.). Environ les deux tiers des Bédouins choisissent d’intégrer Tsahal,
où ils optent généralement pour les unités de pisteurs et de gardes-frontières, très exposés lors
de tensions avec des groupes armés palestiniens. Encore très récemment, le 13 décembre 2004,
cinq Bédouins furent ainsi tués dans une embuscade à Gaza.
[8]
Sur ces aspects particuliers, voir Encel et Thual [ 2004].
[9]
En guise de contre-exemple, on peut mentionner la stratégie de l’ancienne Union soviétique.
À titre indicatif, notons que le bilan des pertes enregistrées par Tsahal, de mai 1948 à janvier 2005,
s’élève à un peu plus de 21000 tués, dont 7000 environ durant la seule guerre d’Indépendance.
[10]
La Cour suprême fait office à la fois de Cour de cassation, de Conseil constitutionnel et
de Conseil d’État. Sauf dans les milieux ultra-orthodoxes, cette institution est très respectée.
[11]
Haaretz, 3 décembre 2004.
[12]
La
kippa est une étoffe ronde portée sur le crâne par les Juifs pratiquants. Tandis que les
sionistes religieux la portent plutôt petite, tricotée, colorée et sans couvre-chef par-dessus, les ultraorthodoxes se distinguent par le port quasi systématique, en plus d’une
kippa noire plus large, d’un
chapeau, noir également.
[13]
Parmi eux, l’un des deux anciens Grands Rabbins d’Israël (en l’espèce l’ashkénaze),
Abraham Shapira.