2005
Hérodote
Frères ennemis : l’armée et la nation en Inde et au Pakistan
Jean-Luc Racine
[*]
La nucléarisation de l’Inde et du Pakistan,
officialisée en 1998, a encore accru le poids
des structures de défense dans les deux
pays rivaux, qui ont connu quatre guerres
depuis leur création en 1947. Au-delà de la
disparité des forces conventionnelles, qui
avantage l’Inde, et de la recherche pakistanaise d’un équilibre fondé sur la dissuasion,
cet entretien met l’accent sur les rapports
entre armée et nation dans les deux pays.
L’armée pakistanaise est au cœur de l’appareil d’état pakistanais, et étend son pouvoir
bien au-delà des questions stratégiques.
L’armée indienne, au contraire, est aux ordres
du pouvoir civil. Mais toutes deux doivent
gérer les pluralités qui marquent leur nation
respective: castes, religions et appartenances ethniques en Inde, suprématie des
Punjabis et des Pachtounes au Pakistan.
Les rapports avec les États-Unis et la Chine,
le rôle des services spéciaux pakistanais, la
question terroriste et l’ambition maritime
indienne sont aussi abordés. Armée et
nation, à l’heure où changent les paradigmes du dernier quart de siècle, sont ainsi
au cœur de la géopolitique régionale.
Estranged Brothers.
Army and the Nation in India and Pakistan
The open nuclearisation of India and
Pakistan, in 1998, has contributed strongly
to further enhance the importance of
defense forces in the two rival countries,
which fought four wars since their independence in 1947. Beyond the disparities of
conventional forces providing an edge to
India, and Pakistan’s quest for strategic
balance through nuclear deterrence, this
paper gives emphasis to the relationship
between army and the nation. The Pakistani
army holds the key of the state structure,
and enjoys power well beyond the strategic
field. By contrast, the India forces serve the
civilian power. In both countries, however,
the army has to deal with the disparities
which fashion their respective nation:
castes, religions and ethnicity in India, the
supremacy of Punjabis and Pashtuns in
Pakistan. The relations with the United
States and with China, the Inter Services
Intelligence in Pakistan, the issue of terrorism, and the maritime ambition of India
are also addressed. At a time when old
paradigms are challenged on many fronts,
the relationship between army and the
nation plays therefore a noted role in regional geopolitics.
Yves Lacoste. Il y a peu d’exemples dans le monde d’aujourd’hui où, comme
dans le cas de l’Inde et du Pakistan, deux armées sont, depuis très longtemps, en
relation antagoniste. La rivalité entre les États-Unis et l’URSS, ou celle, très
différente, qui opposa l’Inde et la Chine, n’ont pas eu le même caractère.
Jean-Luc Racine. Ce n’est pas le cas non plus des deux Corées, indépendamment des espoirs placés par Séoul dans la « sunshine policy » (politique de normalisation diplomatique), puisque la Corée du Sud, qui entretient pourtant, comme la
Corée du Nord, une armée très nombreuse, a largement sous-traité sa défense, en
accueillant sur son sol de très fortes troupes américaines.
S’agissant de l’Inde et du Pakistan, nous sommes effectivement dans un cas de
figure très particulier, héritage direct de la partition de 1947, lorsque l’Empire britannique des Indes plie bagage. La partition a été sanglante, et très vite la question
du Cachemire a mené à la confrontation entre les deux nouveaux États qui, faute
de normaliser durablement leurs relations, se sont dotés d’armées considérables :
le Pakistan, pour faire face à l’Inde, et celle-ci, dans un horizon plus vaste, pour ne
pas connaître de nouveau l’humiliante défaite subie face à la Chine, en 1962.
Aujourd’hui, en termes d’effectifs, l’armée indienne est la troisième du monde
(justedevant la Corée du Nord), et l’armée pakistanaise la septième (juste derrière
la Corée du Sud). En termes de budget (sujet à caution ou à interprétation), l’Inde
est neuvième, le Pakistan, trente-deuxième, un différentiel qui s’accroît avec la
montée en puissance de l’Inde. Autre paramètre décisif, officialisé par les essais
de mai 1998, ces deux armées antagonistes sont aussi, pour partie, nucléarisées.
Enfin, aucune autre configuration mondiale ne fait voisiner deux États nucléaires
ayant une longue tradition de tensions, et ayant connu quatre conflits ouverts ( 1948,
1965,1971,1999) en une cinquantaine d’années
[1].
Au-delà du jeu stratégique, si important soit-il, il faut souligner la place décisive
qu’occupe le projet national dans la conception des forces armées des deux pays,
en dépit des différences devenues structurelles dans la dialectique entre armée et
nation qui anime chacun d’eux. On connaît la boutade pakistanaise : « L’Inde
(comme beaucoup d’autres) est une nation qui dispose d’une armée. Le Pakistan
(comme quelques autres) est une armée qui dispose d’une nation. » Plus sérieusement, le contraste est frappant entre les deux pays. L’armée indienne est totalement placée sous l’autorité du pouvoir civil, y compris dans ses procédures de
fonctionnement ou dans les débats sur les besoins d’équipement. À cet égard, elle
se plaint parfois (ou d’anciens officiers supérieurs non tenus au devoir de réserve le
font pour elle) des difficultés du dialogue avec les autorités civiles, y compris
au sein du ministère de la Défense. Pour autant, l’Inde indépendante n’a jamais
connu l’ombre d’une menace de coup d’État, et elle n’a jamais vu d’anciens militaires parvenir au pouvoir. Rappelons que la lutte pour l’indépendance ne s’est pas
construite sur des mouvements armés qui auraient ensuite fondé un régime de
parti unique ou de parti dominant très lié à l’armée nouvelle.
L’armée pakistanaise, au contraire, est un État dans l’État. Elle est aux commandes
soit directement, quand les chefs d’état-major se saisissent du pouvoir, soit indirectement : quand les civils gouvernent, l’armée garde la haute main sur les questions
de politique régionale (vis-à-vis de l’Inde et de l’Afghanistan au premier chef), sur
le nucléaire, et sur les questions stratégiques en général. Elle n’hésite pas à peser, en
coulisses, sur le jeu politique. Elle est aussi une force économique considérable.
Elle pénètre la bureaucratie, et constitue un milieu privilégié au cœur du pouvoir.
Y. L. Comment expliquer cette différence, alors que les deux armées sont sorties
du même moule colonial britannique ?
J.-L. R. Quatre types de paramètres y concourent : historiques, sociologiques,
politiques, stratégiques. Historiquement, la partition de l’Empire britannique, et donc
la création du Pakistan, ont été voulues essentiellement par des élites musulmanes
établies dans l’Inde du Nord, où elles étaient minoritaires, alors que le Pakistan, par
définition, s’est construit dans les régions où les musulmans étaient majoritaires.
Dans le Pakistan d’aujourd’hui (l’ancien Pakistan occidental de 1947), dominaient,
et dominent toujours largement, des sociétés structurées autour des grands propriétaires fonciers au Pendjab et au Sind, et autour des chefs tribaux, dans la province
frontière du Nord-Ouest et au Baloutchistan. Un terreau peu favorable à la floraison
démocratique, d’autant qu’il n’y a pas eu de réformes agraires. À l’exception de la
province frontière du Nord-Ouest, où s’est illustré Abdul Ghaffar Khan (leader
pachtoune influencé par les idées de Gandhi), l’influence du mouvement anticolonial
tel qu’il a été mené par le parti du Congrès a été faible : or c’est lui qui a été en
Inde le creuset de la participation démocratique de masse, inscrite dès 1950 dans
le cadre d’une Constitution toujours en place aujourd’hui. À l’inverse, la disparition
dès 1948 de Mohammad Ali Jinnah, le « père de la nation » pakistanaise, et l’extrême
fragilité du régime civil qui suivit (sept Premiers ministres en onze ans) ont abouti
dès 1958 au premier coup d’État militaire, celui du général (puis maréchal) Ayub
Khan. De 1947 à 2004, le Pakistan a connu quatre généraux d’active comme chefs
d’État : il a été sous régime militaire 28 ans sur 57, ce qui ne veut pas toujours dire
sous dictature extrême. L’histoire des relations tendues avec l’Inde, au Cachemire
dès 1947; la multiplication des contentieux bilatéraux de tous ordres; la construction
de l’identité nationale dans une opposition à l’Inde définie comme hindoue (elle
compte en réalité presque autant de musulmans que le Pakistanlui-même) et comme
puissance menaçant non seulement l’intégrité du territoire (l’Inde a aidé en 1971 le
Pakistan oriental a faire sécession pour devenir le Bangladesh) mais l’existence
même du Pakistan; tout cela a servi l’armée, qui a contribué d’ailleurs fortement
à construire ces représentations. Une armée qui se présente comme la seule institution solide du pays, et comme la garante des intérêts suprêmes et de lasurvie de
la nation, en soulignant les faiblesses et les incapacités des gouvernements civils.
Pour autant, les relations entre civils et militaires sont complexes. D’une part,
c’est Zulfikar Ali Bhutto, homme politique civil, qui a tout fait pour récuser, lors
des élections générales de 1970, la victoire des Bengalis du Pakistan oriental, et
pousser le général Yayha Khan à lancer une répression militaire qui a tourné au
massacre (au génocide, disent les Bangladais) avant que la sécession ne l’emporte.
C’est aussi lui qui avait poussé le maréchal Ayub Khan à lancer la courte guerre
contre l’Inde en 1965. D’autre part, si la légitimité des militaires est parfois acceptée
lors des coups d’État (« On ne regarde pas qui est le pompier quand la maison
brûle », m’a dit un intellectuel, à Islamabad, le jour de la prise du pouvoir par le
général Musharraf), généralement elle ne dure guère. En 1969, face à son impopularité croissante, Ayub Khan a dû céder la place, à un autre général il est vrai.
Celui-ci, Yayha Khan, a dû partir après la perte du Bangladesh. La victoire électorale de Benazir Bhutto, en 1988, a été perçue comme un triomphe du parlementarisme contre la dictature du général Zia, mort quelques mois plus tôt. Quant au
général Musharraf, qui gouverne sans avoir jamais imposé la loi martiale, il a
certes réussi à se rallier une part des forces politiques, mais sans juguler une opposition multiforme.
Y. L. L’Inde, on le sait, est formée de groupes ethniques très différents par la
langue. Est-ce que l’armée indienne mélange les recrues ?Est-ce qu’il y a, selon les
États fédérés, un maintien des troupes en place ? Y a-t-il, dans l’armée indienne,
des régions de recrutement particulier ?
J.-L. R. Avant la colonisation britannique, les princes disposaient essentiellement
de forces locales, tout en engageant éventuellement des groupes mercenaires. Au fil
d’une conquête qui s’est faite par pièces et par morceaux, les Britanniques ont, aux
XVIIIe et XIXe siècles, levé ou restructuré des régiments – disons ethniques pour faire
bref – unis par la langue, dont beaucoup restent, apparemment, en place. Mais gare
aux pièges de la nomenclature ! Ainsi le Punjab Regiment a été en réalité créé en
Inde du Sud et s’est appelé un temps la Madras Native Infantry, avant d’accueillir
en 1951 quatre bataillons venus des anciens États princiers du Punjab. Autre
exemple, le régiment Naga, le plus récent de l’armée indienne, doit son titre à ses
origines ethniques – les Nagas du Nord-Est indien –, mais ceux-ci ne forment
aujourd’hui que 50% de ses troupes. Les affichages ethnolinguistiques hérités du
passé– l’infanterie légère marathe, le régiment rajput, le régiment d’Assam, le régiment de Madras, parmi beaucoup d’autres – peuvent indiquer des prédominances
originelles, mais, sauf exception, ne correspondent plus à des « blocs ethniques »
homogènes, et n’ont plus nécessairement leur point d’attache dans leur région
d’origine. En fait, dès 1949, l’Inde indépendante a voulu mettre fin aux régiments
purement « ethniques », sans y parvenir tout à fait : les régiments sikhs et gorkhas
en particulier restent homogènes, mais ils sont désormais plutôt l’exception que
larègle.
Mêmesi des groupes spécifiques ont de fortes traditions militaires, tels les Sikhs
du Punjab, les Rajput du Rajasthan, et les fameux Gorkhas du Népal, l’armée est
vue – et se voit elle-même – comme un instrument d’intégration nationale, à tous
égards : langues, religions, castes. Sur ce dernier plan, il est vrai qu’elle a accueilli de
longue date des recrues de toutes castes, voire de très basses castes, ce dont témoigne
l’existence d’un régiment mahar : une caste d’intouchables du Maharashtra, déjà
enrôlés dans les régiments de l’empereur Shivaji au XVIIe siècle, puis incorporés par
les Britanniques dans la Bombay Presidency Army. Entre les deux guerres la requête
des mahars d’avoir « leur » régiment fut accordée, sous l’influence d’Ambedkar, un
mahar dont le père était militaire, ce qui lui permit, bourses aidant, de mener des
études qui le conduisirent jusqu’à Columbia, avant de s’opposer à Gandhi sur la
meilleure stratégie d’émancipation des intouchables et de jouer un rôle clé dans
larédaction de la Constitution indienne.
Ses dimensions et ses pluralités permettent aussi à l’Inde de jouer des déclinaisons ethniques, voire religieuses de son armée, pour faire face, dans certains cas,
à des problèmes internes ou aux problèmes de sa périphérie immédiate. Je prendrai deux exemples, tirés des années 1980. Quand l’insurrection du Punjab tourne
mal, et qu’Indira Gandhi opte pour une intervention militaire contre le Temple
d’or d’Amritsar, lieu saint des Sikhs où s’étaient retranchés les insurgés, l’étatmajor fait appel à des troupes venues pour une bonne part du sud du pays. L’intervention créera d’ailleurs des remous au sein des régiments sikhs. Au Sri Lanka,
quand l’armée indienne intervient en 1987 au titre de « force de maintien de la
paix », des bataillons tamouls indiens sont présents. Mais quand l’Inde sortira
deson rôle de médiation entre forces gouvernementales et insurgés pour tenter de
réduire les Tigres tamouls, et qu’elle s’enlisera dans ce combat, des troupes
venues d’Inde du Nord seront impliquées, avant le retrait de 1990.
Y. L. Et les castes guerrières ?
J.-L. R. Le concept mérite commentaire. Il s’enracine d’une part dans une tradition hindoue fort ancienne, les fameuses « lois de Manou » énonçant les principes
de structuration sociale en quatre grands ordres – les varnas – dont le second, sous
les brahmanes, était celui des kshatriyas, castes guerrières et princières. Les Britanniques, toujours friands de classements et de hiérarchies, ont repris ce concept sous
le titre de « races martiales », en mettant en avant deux groupes emblématiques, les
Sikhs (pas hindous stricto sensu) et les Rajpoutes : tous deux portant souvent le titre
de Singh (lion) dans leur nom. On les trouve en nombre dans les régiments d’élite,
et dans les défilés spectaculaires, les jours de fête nationale. On peut y adjoindre
cette espèce de légion étrangère que sont les Gorkhas, qui aujourd’hui encore, y
compris dans l’armée britannique, ont une réputation de combattants d’exception.
Mais encore une fois, on ne peut plus voir l’armée indienne exclusivement sous cet
angle, puisque des politiques de recrutement élargi, la composition mélangée de la
plupart des régiments et une volonté affichée d’être un creuset représentant la
nation sont mises en œuvre.
Le cas pakistanais est quelque peu différent, puisque la suprématie des Punjabis
(plus de 50% de la population nationale) est plus encore affirmée dans l’armée, avec
une notable minorité de Pathans (le nom qu’on donne au Pakistan aux Pachtounes,
dont on connaît les traditions guerrières). Quelques districts, par tradition, nourrissent
de façon considérable l’armée pakistanaise, les pôles de recrutement se maintenantde génération en génération, en particulier le long de la grande route qui va de
la passe de Khyber jusqu’à la plaine du Gange. Très peu de Sindhis en revanche et
très peu de Baloutches.
Y. L. Pourquoi les Sindhis sont-ils si peu représentés ?
J.-L. R. Il faut évidemment se méfier du déterminisme des interprétations culturalistes qui renverraient à une opposition entre « races martiales » et ce que certains
écrits polémiques internes à la région appellent des « races efféminées ». Rappelons
plutôt qu’après les guerres anglo-sikhes et anglo-afghanes des XVIIIe et XIXe siècles
les Britanniques ont, dans cette partie de l’Empire, essentiellement recruté leurs
troupes au Punjab, et que c’est également au Punjab, dans les zones nouvellement
irriguées par l’aménagement du bassin de l’Indus, qu’ils ont offert des terres aux
troupes rendues à la vie civile. Les Sindhis quittant leurs villages peuvent pour
leur part chercher un emploi à Karachi, la capitale économique du Pakistan, plutôt
qu’un recrutement militaire. La diaspora des commerçants sindhis offre elle aussi
des débouchés.
Un excellent connaisseur des deux armées indienne et pakistanaise, Stephen
Cohen, a noté combien la psychologie militaire pakistanaise, forgée dans une
opposition structurelle à l’Inde, a longtemps sous-estimé les troupes indiennes et
surestimé les troupes pakistanaises, en considérant que la qualité guerrière des
troupes musulmanes compensait l’avantage du nombre des troupes indiennes
essentiellement hindoues. Les conflits ouverts d’après 1947 n’ont jamais confirmé
ce point de vue, qui d’une part résultait d’une lecture biaisée de l’histoire mettant
en avant les exploits des envahisseurs musulmans entrant en Inde du Nord avec
Mahmoud de Ghazni voici un millénaire, et qui, d’autre part, cherchait à conforter
l’image d’un Pakistan musulman apte à tenir tête à un voisin – à un ennemi –
beaucoup plus peuplé.
Y. L. Y a-t-il, en Inde, des troupes musulmanes ?
J.-L. R. Il n’y a pas de régiment spécifiquement musulman, pas même l’infanterie légère du Jammu et Cachemire, et les musulmans ( 13% de la population) sont
sous-représentés dans les forces indiennes. Ceci ne provient pas d’une volonté de
les écarter, puisque l’on trouve des musulmans dans de nombreux régiments. Si
l’on compte des officiers supérieurs musulmans, rarissimes sont cependant ceux
qui parviennent aux plus hautes fonctions militaires, même si la France a accueilli
dans les années 1980 un ambassadeur indien musulman, Idris Latif, qui avait été
commandant en chef de l’armée de l’air.
Y. L. Et les Bengalis, par exemple ?
J.-L. R. Leur cas est intéressant. Hormis l’image anachronique des lanciers du
Bengale, les Bengalis ont plutôt la réputation d’être fort peu guerriers. On se heurte
toujours aux stéréotypes : intellectuels bengalis, commerçants gujaratis... En réalité,
quand on consulte les listes des chefs d’état-major ou celles des officiers supérieurs,
on rencontre bien des noms bengalis – y compris des noms de brahmanes bengalis.
Y. L. Est-ce que les contacts sont restés importants avec les Britanniques ?
J.-L. R. L’héritage britannique reste visible en Inde comme au Pakistan – il
n’est que de déjeuner dans les mess d’officiers pour s’en convaincre –, mais cette
influence, qui joue pour partie sur la formation militaire, ne doit pas masquer des
réalités plus profondes. La politique indienne de non-alignement mise en œuvre
par Nehru dans les années 1950, puis la politique de rapprochement avec Moscou
conduite par Indira Gandhi dans les années 1970, ont largement bouleversé les
choses. En matière d’armement, l’apport soviétique était décisif. Aujourd’hui
encore, une part essentielle de l’armement indien vient de Russie, même si l’Inde
a toujours acheté des armes un peu partout, y compris à la France.
Côté occidental, le pôle de référence n’est plus la Grande-Bretagne. Ce sont les
États-Unis. Avec la fin de la guerre froide, l’Inde a repensé ses relations avec
Washington. Les essais nucléaires de 1998, qui ont entraîné des sanctions américaines, ont également débouché sur un dialogue stratégique sans équivalent dans
le passé, couronné par la visite de Bill Clinton, célébrant en Inde, en 2000, « le
concert des démocraties ». Les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party, au
pouvoir à Delhi de 1998 à 2004, ont poussé plus encore vers ce rapprochement
sous l’administration Bush. En souhaitant redéfinir les règles de la sécurité internationale dans le contexte postsoviétique (défense antimissiles, théâtres régionaux,
lutte antiterroriste), Bush a semblé ouvrir de nouvelles perspectives pour New
Delhi. Des points de divergence demeurent, cependant. Quel statut accorder à
l’Inde (et au Pakistan) alors que le traité de non-prolifération nucléaire, prorogé
en 1995 – et à revoir en 2005 –, les exclut de la liste des cinq États « légitimement » nucléarisés ? Et après 2001 l’Inde pressa Washington d’être moins compréhensif vis-à-vis d’un Pakistan ayant changé de ligne sur les Talibans pour rejoindre
la « guerre contre le terrorisme », mais appuyant toujours, au Cachemire, les
groupes extrémistes armés menant le djihad depuis des bases pakistanaises : ce
que Delhi a longtemps appelé une « guerre par procuration » menée par Islamabad
au moyen du « terrorisme transfrontalier ». Le rôle des États-Unis est aujourd’hui
double. Sur un plan diplomatico-stratégique, Washington, comme l’ensemble de
la communauté internationale, intervient discrètement pour favoriser le dialogue
entre Inde et Pakistan, particulièrement après la longue alerte de 2002 qui vit les
deux voisins masser un million d’hommes le long de leur frontière. Ce dialogue
s’est enfin engagé en janvier 2004, et se prolonge depuis le retour au pouvoir du parti
du Congrès quatre mois plus tard. Sur un plan plus strictement militaire, l’Inde est
demandeuse d’équipements de pointe, en négociation avec les États-Unis longtemps réticents, ou obtenus via Israël (drones, équipements de surveillance électronique de la ligne de contrôle au Cachemire, missiles...).
Côté pakistanais, la relation avec les États-Unis est plus encore décisive, mais
elle se pose selon des paramètres spécifiques. Dès 1954, le Pakistan avait rejoint les
alliances occidentales (pacte de Bagdad, Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est). Islamabad avait aussi œuvré discrètement au rapprochement entre l’administration Nixon et la Chine populaire, un axe Washington-Islamabad-Pékin contrant
l’axe Delhi-Moscou. Nombre d’officiers supérieurs passaient par les écoles militaires américaines, et les états-majors des deux armées se connaissaient bien. L’invasion soviétique en Afghanistan, fin 1979, plaçait le Pakistan au rang d’« État du
front », allié essentiel de Washington dans le soutien aux mujahideen afghans.
S’ouvrit alors, sous le général Zia ul Haq, au pouvoir de 1977 à 1988, une phase
essentielle de l’histoire régionale : l’intervention croissante d’Islamabad, avec la
bénédiction américaine, dans les affaires afghanes. Cet activisme se poursuivit
après Zia et après la défaite soviétique, avec l’appui donné aux Talibans pour faire
cesser les guerres intestines entre mujahideen, tandis qu’en parallèle Islamabad
faisait intervenir des combattants du djihad au Cachemire, insurgé contre l’Inde à
compter de 1989. Mais sitôt acquis le départ des Soviétiques d’Afghanistan,
Washington imposa des sanctions contre son allié d’hier, le Pakistan, accusé de
mener un programme nucléaire clandestin, programme sur lequel l’administration
américaine avait fermé les yeux tout au long des années 1980. Nul n’a oublié cet
épisode au Pakistan, et si le général Musharraf a néanmoins décidé, dès les lendemains du 11 septembre, de changer de ligne en lâchant les Talibans et en faisant de
nouveau du Pakistan un « État du front » allié aux États-Unis dans la guerre contre
le terrorisme et contre Al Qaida, c’est bien au nom des « intérêts supérieurs de la
nation », afin d’éviter d’être éventuellement placé sur l’« axe du mal » défini par
les néo-conservateurs, et d’être alors pris en tenaille entre les États-Unis et le
voisin indien.
Au total, et par-delà leurs différences, Inde et Pakistan entretiennent avec les
États-Unis un rapport ambigu. Les deux pays cherchent un rapprochement maximal
avec l’hyperpuissance américaine, entre autres pour des raisons militaires, mais sans
faire pleinement confiance à Washington, ou sans en approuver l’unilatéralisme : ni
Delhi ni Islamabad n’ont envoyé de troupes en Irak.
Y. L. Vu l’enjeu que représente l’océan Indien, voit-on se développer la marine
indienne ?
J.-L. R. Tout à fait. Il faut rappeler ici que l’Empire mogol, brillant mais sans
marine digne de ce nom, s’est effondré sous les coups d’une puissance maritime,
la Grande-Bretagne; d’une façon plus générale, l’Inde, assez riche au XVII
e siècle
pour attirer le premier grand capitalisme moderne structuré autour des diverses
Compagnies des Indes orientales, a complètement manqué la révolution technoéconomique décisive lancée par les grandes découvertes et par l’essor des flottes
occidentales. La Grande-Bretagne, puissance coloniale, s’appropriait les mers, et
n’a fondé des régiments en Inde que pour étendre ses conquêtes terrestres. La marine
est donc longtemps restée le parent pauvre des forces indiennes : encore aujourd’hui,
la marine compte 53000 hommes, contre 110000 pour l’armée de l’air, et plus d’un
million pour l’armée de terre
[2], et son budget prévisionnel pour 2005 compte pour
17% du budget de la défense. Mais la marine prend une importance nouvelle,
pour deux raisons.
La première, c’est la volonté indienne de s’affirmer de plus en plus clairement
comme la puissance régionale majeure de l’océan Indien. On l’a encore vu par ce
que la presse indienne a défini comme la « diplomatie du tsunami », quand l’Inde a
refusé pour elle-même les secours internationaux après la catastrophe du
26 décembre 2004, tout en envoyant de l’aide d’urgence, avec logistique militaire,
à Sumatra, au Sri Lanka, aux Maldives et même en Thaïlande. Le nord de l’océan
Indien est une composante essentielle de ce que New Delhi définit comme étant son
« voisinage étendu », un espace qui englobe aussi le Moyen-Orient, l’Asie centrale
et l’Asie du Sud-Est. Le nord de l’océan Indien est doublement stratégique pour
New Delhi. Il contrôle, entre le golfe Persique et le détroit de Malacca, la route du
pétrole qui approvisionne le Japon et pour partie la Chine. S’y déploient aussi des
forces concurrentes : la marine pakistanaise, bien évidemment, mais aussi les intérêts chinois. La Chine dispose de stations d’observation dans les îles birmanes, et
construit un nouveau port au Pakistan, à Gwadar, aux portes du golfe Persique. On
comprend dès lors pourquoi l’Inde a récemment créé un nouveau commandement
interarmes, dans les îles Andaman et Nicobar : pour veiller à la fois sur le détroit
de Malacca et sur les mouvements des bâtiments chinois dans l’océan Indien.
Au-delà de son voisinage étendu, l’Inde regarde l’ensemble de l’océan Indien :
elle est partie prenante de l’Association des États riverains de l’océan Indien, lancée
en 1997 avec, entre autres, l’Afrique du Sud et l’Australie. L’association, qui
excluait le Pakistan, a beaucoup souffert quand l’Australie a imposé des sanctions
contre l’Inde après les essais nucléaires de 1998, mais elle pourrait trouver une
nouvelle dynamique. Par ailleurs l’Inde conduit des recherches en Antarctique
depuis 1981. Elle vient d’y lancer une nouvelle campagne d’études. Enfin, la
marine indienne multiplie les exercices conjoints avec les forces américaines
comme avec celles de pays riverains d’Asie du Sud-Est.
Le second paramètre qui va donner un poids accru à la marine, c’est l’arme
nucléaire. La doctrine nucléaire indienne, formulée en 1999 en tant qu’ébauche,
mais largement entérinée depuis, parle bien, à moyen terme, de triade terre-air-mer.
Pour l’Inde comme pour tous les aspirants à la puissance voulant se donner les
moyens de leurs ambitions, la force de frappe ultime, c’est celle des sous-marins
nucléaires lanceurs d’engins. L’Inde n’en possède pas encore, mais l’effort qu’elle
consent en faveur de son budget de la défense (près de 20% de hausse prévus
pour 2004-2005) la poussera à viser cet objectif. L’achat d’un porte-avions aux
Russes, chargés de sa remise à neuf, témoigne également du poids nouveau attribué à la marine.
Y. L. Y a-t-il une rivalité, dans le corps des officiers indiens, entre la marine et
l’armée de terre ? Si oui, y trouve-t-on la trace de différences sociologiques, voire,
comme en Amérique latine, de traditions politiques différentes ?
J.-L. R. Si une poignée de généraux à la retraite ont pu entrer dans la vie politique – autant ont créé des centres d’analyses stratégiques, et l’amiral Ramdas
milite pour le rapprochement indo-pakistanais –, les forces armées d’active sont
véritablement apolitiques. Le critère de différenciation entre armes n’est pas là.
Comptent bien davantage, dans les rivalités entre corps, d’éventuelles divergences
de doctrine et, bien entendu, des compétitions budgétaires. Ces rivalités entre
armes, qui affectent autant l’armée de l’air que les autres armes, sont pour beaucoup dans les difficultés à mettre en place une recommandation interministérielle
de 2000, qui préconisait la création, inédite en Inde, d’un poste de chef d’étatmajor des armées (chief of defense staff) qui serait à la fois le commandant en chef
des forces armées et le conseiller privilégié du gouvernement en matière militaire.
La nucléarisation des trois armes pose aussi un problème : si la décision ultime
de feu relève du Premier ministre, sécurité et efficacité demandent aussi qu’un
commandant des forces stratégiques interarmes soit l’opérateur. Bien entendu, les
titulaires de tels postes sont appelés à tourner entre les trois armes.
Le Pakistan a résolu de longue date ces questions au bénéfice de l’armée de terre,
dont la prééminence est claire, y compris dans le jeu des responsabilités politiques.
Le problème y est autre : maintenir le poids de l’armée sur la vie nationale, et quand
un militaire est au pouvoir aujourd’hui, s’assurer que l’armée le soutient. C’est dans
ce double but que le président-général Musharraf vient de décider, en dépit de ses
promesses et contre l’opposition parlementaire, de conserver ses deux casquettes
de chef de l’État et de chef d’état-major des armées. A minima, la création récente
d’un Conseil national de sécurité, où les chefs des trois armes siègent de droit
auprès des principaux ministres, vise à assurer qu’à l’avenir les chefs des trois
armes puissent se faire entendre des gouvernants civils dans un cadre désormais
institutionnalisé, et qui déborde des seules questions militaires.
Sur le plan sociologique, au-delà des traditions, la vraie différence, en Inde
mais aussi au Pakistan, vient aujourd’hui vient du degré de sophistication technologique des équipements. Les armées, professionnelles dans les deux pays, n’ont
pas de problèmes de recrutement d’hommes de troupes ou de sous-officiers. Mais
dans le contexte de la libéralisation économique et du développement, en Inde des
technologies de pointe, les armées indiennes commencent à avoir du mal à recruter
des officiers : à compétence scientifique égale, le nouveau secteur privé des firmes
indiennes ou des multinationales paie beaucoup mieux. À l’inverse, le statut très
privilégié des militaires pakistanais garde à la fonction un attrait marqué.
Y. L. Est-ce que les civils indiens et l’armée indienne se soucient de la montée
en puissance de la Chine ?
J.-L. R. Oui, mais le discours est assez nuancé aujourd’hui. À la veille des
essais nucléaires indiens, le ministre de la Défense avait défini la Chine comme
étant l’« ennemi potentiel numéro un ». La coalition menée par le Bharatiya Janata
Party (BJP) venait d’arriver au pouvoir, et l’opposition menée par le parti du
Congrès avait crié au scandale et à l’amateurisme diplomatique. De fait, le Congrès
travaillait depuis le milieu des années 1980 à un rapprochement avec la Chine. Le
ministre de la Défense avait alors fait marche arrière mais, au lendemain des essais
nucléaires, le Premier ministre A. B. Vajpayee écrit au président Clinton une lettre
maladroite où il justifie sa décision en disant qu’« une puissance du Nord » contribue
à dégrader le scénario de sécurité régionale, en déployant une stratégie d’encerclement de l’Inde (présence au Tibet, appui au Pakistan, percées en Birmanie). Les
choses ont bien évolué depuis, et la visite de Vajpayee en Chine en 2003 a témoigné
d’une volonté réaffirmée d’améliorer très sensiblement les relations bilatérales, y
compris dans le domaine militaire. Le mécanisme de discussion des contentieux
frontaliers ronronne, les échanges économiques s’intensifient, et l’on trouve même
dans le dernier rapport annuel du ministère de la Défense indien cette phrase étonnante, qui pourrait avoir été publiée à Pékin : « La Chine poursuit une politique de
modernisation militaire rapide en tirant les leçons des guerres récentes lancées par
les États-Unis, tout en cherchant des relations pacifiques avec ses voisins, afin de
se conforter elle-même sur le plan économique et politique, et de bâtir ce que les
Chinois appellent une “Force nationale totale”. »
Ceci étant, aucun responsable indien, civil ou militaire, ne peut sous-estimer
l’avance prise par la Chine sur l’Inde, aussi bien sur le plan économique (un PNB
deux fois plus fort) que sur le plan militaire, la croissance fournissant aussi, bien
entendu, les moyens financiers de la modernisation des forces armées. Nul n’oublie
non plus que la Chine a joué un rôle considérable dans l’appui au programme
nucléaire pakistanais. Le programme nucléaire indien ne s’adresse pas au seul
Pakistan – d’une certaine façon, en se nucléarisant à son tour, celui-ci bénéficie de
l’effet de dissuasion du faible au fort, qui compense la supériorité indienne en
matière de forces conventionnelles. L’ambition nucléaire indienne s’inscrit d’emblée
dans un champ plus large. Elle est supposée hausser le statut du pays dans le champ
international et en Asie, en particulier face à la Chine. À défaut d’une parité pour
l’heure inaccessible, du moins l’Inde fait-elle entendre sa voix, et le discours chinois
à son égard a de fait évolué. Deux raisons y contribuent, outre l’effort de défense
indien : d’une part le décollage économique du pays, dont le taux de croissance,
inférieur au taux chinois, n’en est pas moins considérable; d’autre part l’hégémonie
américaine. Les États-Unis sont trop puissants pour que Pékin ou New Delhi boudent
Washington, mais l’Inde et la Chine voient loin, et partagent un certain nombre
d’intérêts communs. Entre confrontation, compétition et coopération, l’Inde choisit,
vis-à-vis de la Chine, le binôme coopération-compétition. Elle n’entend pas être
un instrument de Washington pour contrer la Chine à moyen terme, mais profite
des configurations actuelles pour renforcer son statut, assez naturel, de puissance
régionale et de pôle de stabilité de la façade sud de l’Asie, en attendant mieux.
Y. L. Que penser du rôle des services secrets pakistanais ?
J.-L. R. L’Inter Services Intelligence (ISI), organisme interarmes, est beaucoup
plus qu’une agence de renseignement militaire. L’institution a changé de nature
lorsque l’aide de la CIA et l’argent saoudien en ont fait un outil clé de l’intervention
pakistanaise dans l’appui aux mujahideen afghans contre les Soviétiques, dans les
années 1980. La guerre d’Afghanistan victorieusement terminée, l’ISI a poursuivi
son action, en principe sous l’autorité du Premier ministre, en réalité selon les lignes
de la stratégie régionale définie par les militaires. Non sans débats internes dans
certains cas sur la meilleure ligne à suivre : lors du lancement des Talibans par
exemple, l’ISI paraît plutôt toujours miser sur les milices de Gulbuddin Hekmatyar,
alorsqu’après le 11 septembre Musharraf a imposé le lâchage des Talibans au chef
de l’ISI, limogé peu après.
Le rôle historique de l’ISI n’est pas d’être une simple agence de renseignement,
mais bien un service action de grande ampleur, dans les mains des militaires (ses
membres retournent dans leur corps au terme de leur service, une procédure qui
renforce le contrôle des agents). Au-delà de ses interventions éventuelles dans le jeu
politique, en particulier en période électorale, l’ISI a été avant tout l’outil d’instrumentalisation de l’islamisme armé au service de la stratégie régionale du Pakistan,
stratégie définie essentiellement par les militaires. C’est particulièrement le cas dans
le soutien donné aux insurgés authentiquement cachemiris soulevés contre New
Delhi, et plus encore quand sont entrés en jeu, à compter de 1993, des groupes
armés ayant pignon sur rue au Pakistan : les Lashkar e Taiba, l’Harkat ul Ansar et,
dernier en date, créé en 2000 sous Musharraf, le Jaish e Mohammad. Bien entendu,
ces groupes ont radicalisé leur cause et leur combat, et il est très difficile de savoir
jusqu’à quel point l’extrémisme des années 2000 a été aiguisé avec l’assentiment de
l’ISI et celui de la haute hiérarchie militaire. J’évoque ici l’extension dangereuse
des opérations terroristes, au-delà du seul champ cachemiri. L’attaque contre le
Parlement indien, en décembre 2001, déclenche la grave crise de 2002 qui met
Inde et Pakistan, au moins apparemment, au bord de la guerre. Quant aux attentats
terroristes conduits au Pakistan contre des cibles étrangères, ils peuvent difficilement améliorer l’image du pays : attaques dans l’enclave diplomatique d’Islamabad ou contre des établissements chrétiens, attentat suicide contre les techniciens
français de Karachi travaillant sur les sous-marins Agosta en 2002, exécution du
journaliste américain Daniel Pearl... Après le tournant imposé par le 11 septembre,
Musharraf met au pas l’ISI sur la nouvelle ligne afghane, mais laisse du champ
aux djihadis opérant au Cachemire et à leurs maisons mères établies au Pakistan :
le nouveau discours antidjihad de Musharraf leur vaut des ennuis, mais ne les
empêche pas de se reconstituer.
Les militaires pakistanais sont-ils aujourd’hui en train de changer le paradigme
dominant depuis les années 1980, en décidant de calmer le jeu sur les frontières, en
Afghanistan comme au Cachemire ?Si elle se confirmait, cette option résulterait-elle
d’une analyse géopolitique d’envergure, structurelle en quelque sorte, ou chercherait-elle surtout à contrer la fracture qui semble s’être opérée au sein d’organisations
du djihad, les éléments les plus radicaux rejoignant les thèses d’Al Qaida ?Dès lors,
ces ultras ne sont plus sur une ligne ISI, d’où les attentats contre le général Musharraf
lui-même en décembre 2003, suivis d’attentats contre des notables du régime, civils
ou militaires. Bien entendu, les deux hypothèses peuvent aller de pair. Je ne crois
guère en revanche à un complot de grande ampleur entre militaires et services
secrets contre Musharraf, qui contrôle bien l’armée, mais un attentat réussi est
toujours possible.
Derrière tout cela, deux enjeux sont essentiels, pour le Pakistan et pour la sécurité
régionale tout entière. Le premier porte sur les opérations inédites que constitue
l’entrée des militaires combattants dans la zone tribale du Waziristan, frontalière de
l’Afghanistan. Ni la coalition américaine côté afghan, ni les troupes ou les services
pakistanais n’ont débusqué Ben Laden et son numéro deux Al Zahawari, mais il
est clair que la pression américaine a poussé Musharraf à intensifier la lutte contre
Al Qaida dans des zones très sensibles, et qui touchent à la structure même de
l’organisation politique traditionnelle des terres tribales pachtounes. Le second
porte sur le dialogue engagé avec l’Inde, qui dure depuis un an, sans encore de
grandes avancées il est vrai. La marge de manœuvre de Musharraf est limitée face à
l’intransigeance de New Delhi, qui prêche l’officialisation du statu quo territorial
au Cachemire, et donc la transformation de la Ligne de contrôle en frontière. Une
frontière ouverte au demeurant, qui permettrait aux Cachemiris des deux bords
derenouer des relations interrompues depuis des décennies. Question : qui peut
vraiment faire la paix ? Les civils, comme le dit, de son exil, Benazir Bhutto, ou
les militaires, qui contrôlent le jeu ?Question subsidiaire : en acceptant un nouveau
paradigme, qui redéfinirait la sécurité pakistanaise et les relations avec l’Inde sur
un mode plus ouvert aux avantages géo-économiques d’une hypothétique normalisation, comment l’armée préserverait-elle ses privilèges et son statut, qui se sont
construits sur l’idée qu’elle était, face à la menace indienne, le rempart protégeant
la nation, un rempart méritant un lourd budget de défense ?
C’est le paradoxe auquel l’armée pakistanaise fait face aujourd’hui. Face à
l’islam radical armé qu’elle a si longtemps instrumentalisé, son chef, président de
la République, plaide aujourd’hui pour la « modération éclairée ». Mais si le propos
est sincère, quel rôle l’armée peut-elle jouer pour le mettre en œuvre, sans scier la
branche sur laquelle elle est assise ?Sont en cause non seulement la grande question
des relations entre l’islam et la nation, mais aussi celle des relations entre l’arméeet
le pouvoir politique civil, tout changement structurel de ligne sur le Cachemire
devant être accepté par l’opinion et par la classe politique, classe marginalisée par
les militaires... Nous sommes bien là, me semble-t-il, au cœur de l’interrogation
sur les liens entre l’armée, la nation et la géopolitique régionale.
[*]
Directeur de recherches au CNRS. Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud. EHESS.
[1]
1999 renvoie à la « guerre de Kargil », sur la ligne de contrôle tranchant en deux le
Cachemire. Conflit asymétrique ayant opposé, côté indien, l’armée indienne officiellement
déployée face à des forces dites irrégulières par Islamabad, mais en réalité militaires, ayant
occupé des positions côté indien.
[2]
Par comparaison, les chiffres pour le Pakistan sont les suivants : 25 000 hommes pour la
marine, 45 000 pour l’armée de l’air, 550 000 pour l’armée de terre. La population pakistanaise
en 2001 était de 145 millions d’habitants, celle de l’Inde, un milliard d’habitants.