Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.2707145165
204 pages

p. 150 à 163
doi: 10.3917/her.116.0150

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no 116 2005/1

2005 Hérodote

Frères ennemis : l’armée et la nation en Inde et au Pakistan

Jean-Luc Racine  [*]
La nucléarisation de l’Inde et du Pakistan, officialisée en 1998, a encore accru le poids des structures de défense dans les deux pays rivaux, qui ont connu quatre guerres depuis leur création en 1947. Au-delà de la disparité des forces conventionnelles, qui avantage l’Inde, et de la recherche pakistanaise d’un équilibre fondé sur la dissuasion, cet entretien met l’accent sur les rapports entre armée et nation dans les deux pays. L’armée pakistanaise est au cœur de l’appareil d’état pakistanais, et étend son pouvoir bien au-delà des questions stratégiques. L’armée indienne, au contraire, est aux ordres du pouvoir civil. Mais toutes deux doivent gérer les pluralités qui marquent leur nation respective: castes, religions et appartenances ethniques en Inde, suprématie des Punjabis et des Pachtounes au Pakistan. Les rapports avec les États-Unis et la Chine, le rôle des services spéciaux pakistanais, la question terroriste et l’ambition maritime indienne sont aussi abordés. Armée et nation, à l’heure où changent les paradigmes du dernier quart de siècle, sont ainsi au cœur de la géopolitique régionale. Estranged Brothers. Army and the Nation in India and Pakistan
The open nuclearisation of India and Pakistan, in 1998, has contributed strongly to further enhance the importance of defense forces in the two rival countries, which fought four wars since their independence in 1947. Beyond the disparities of conventional forces providing an edge to India, and Pakistan’s quest for strategic balance through nuclear deterrence, this paper gives emphasis to the relationship between army and the nation. The Pakistani army holds the key of the state structure, and enjoys power well beyond the strategic field. By contrast, the India forces serve the civilian power. In both countries, however, the army has to deal with the disparities which fashion their respective nation: castes, religions and ethnicity in India, the supremacy of Punjabis and Pashtuns in Pakistan. The relations with the United States and with China, the Inter Services Intelligence in Pakistan, the issue of terrorism, and the maritime ambition of India are also addressed. At a time when old paradigms are challenged on many fronts, the relationship between army and the nation plays therefore a noted role in regional geopolitics.
Yves Lacoste. Il y a peu d’exemples dans le monde d’aujourd’hui où, comme dans le cas de l’Inde et du Pakistan, deux armées sont, depuis très longtemps, en relation antagoniste. La rivalité entre les États-Unis et l’URSS, ou celle, très différente, qui opposa l’Inde et la Chine, n’ont pas eu le même caractère.
Jean-Luc Racine. Ce n’est pas le cas non plus des deux Corées, indépendamment des espoirs placés par Séoul dans la « sunshine policy » (politique de normalisation diplomatique), puisque la Corée du Sud, qui entretient pourtant, comme la Corée du Nord, une armée très nombreuse, a largement sous-traité sa défense, en accueillant sur son sol de très fortes troupes américaines.
S’agissant de l’Inde et du Pakistan, nous sommes effectivement dans un cas de figure très particulier, héritage direct de la partition de 1947, lorsque l’Empire britannique des Indes plie bagage. La partition a été sanglante, et très vite la question du Cachemire a mené à la confrontation entre les deux nouveaux États qui, faute de normaliser durablement leurs relations, se sont dotés d’armées considérables : le Pakistan, pour faire face à l’Inde, et celle-ci, dans un horizon plus vaste, pour ne pas connaître de nouveau l’humiliante défaite subie face à la Chine, en 1962. Aujourd’hui, en termes d’effectifs, l’armée indienne est la troisième du monde (justedevant la Corée du Nord), et l’armée pakistanaise la septième (juste derrière la Corée du Sud). En termes de budget (sujet à caution ou à interprétation), l’Inde est neuvième, le Pakistan, trente-deuxième, un différentiel qui s’accroît avec la montée en puissance de l’Inde. Autre paramètre décisif, officialisé par les essais de mai 1998, ces deux armées antagonistes sont aussi, pour partie, nucléarisées. Enfin, aucune autre configuration mondiale ne fait voisiner deux États nucléaires ayant une longue tradition de tensions, et ayant connu quatre conflits ouverts ( 1948, 1965,1971,1999) en une cinquantaine d’années [1].
Au-delà du jeu stratégique, si important soit-il, il faut souligner la place décisive qu’occupe le projet national dans la conception des forces armées des deux pays, en dépit des différences devenues structurelles dans la dialectique entre armée et nation qui anime chacun d’eux. On connaît la boutade pakistanaise : « L’Inde (comme beaucoup d’autres) est une nation qui dispose d’une armée. Le Pakistan (comme quelques autres) est une armée qui dispose d’une nation. » Plus sérieusement, le contraste est frappant entre les deux pays. L’armée indienne est totalement placée sous l’autorité du pouvoir civil, y compris dans ses procédures de fonctionnement ou dans les débats sur les besoins d’équipement. À cet égard, elle se plaint parfois (ou d’anciens officiers supérieurs non tenus au devoir de réserve le font pour elle) des difficultés du dialogue avec les autorités civiles, y compris au sein du ministère de la Défense. Pour autant, l’Inde indépendante n’a jamais connu l’ombre d’une menace de coup d’État, et elle n’a jamais vu d’anciens militaires parvenir au pouvoir. Rappelons que la lutte pour l’indépendance ne s’est pas construite sur des mouvements armés qui auraient ensuite fondé un régime de parti unique ou de parti dominant très lié à l’armée nouvelle.
L’armée pakistanaise, au contraire, est un État dans l’État. Elle est aux commandes soit directement, quand les chefs d’état-major se saisissent du pouvoir, soit indirectement : quand les civils gouvernent, l’armée garde la haute main sur les questions de politique régionale (vis-à-vis de l’Inde et de l’Afghanistan au premier chef), sur le nucléaire, et sur les questions stratégiques en général. Elle n’hésite pas à peser, en coulisses, sur le jeu politique. Elle est aussi une force économique considérable. Elle pénètre la bureaucratie, et constitue un milieu privilégié au cœur du pouvoir.
Y. L. Comment expliquer cette différence, alors que les deux armées sont sorties du même moule colonial britannique ?
J.-L. R. Quatre types de paramètres y concourent : historiques, sociologiques, politiques, stratégiques. Historiquement, la partition de l’Empire britannique, et donc la création du Pakistan, ont été voulues essentiellement par des élites musulmanes établies dans l’Inde du Nord, où elles étaient minoritaires, alors que le Pakistan, par définition, s’est construit dans les régions où les musulmans étaient majoritaires. Dans le Pakistan d’aujourd’hui (l’ancien Pakistan occidental de 1947), dominaient, et dominent toujours largement, des sociétés structurées autour des grands propriétaires fonciers au Pendjab et au Sind, et autour des chefs tribaux, dans la province frontière du Nord-Ouest et au Baloutchistan. Un terreau peu favorable à la floraison démocratique, d’autant qu’il n’y a pas eu de réformes agraires. À l’exception de la province frontière du Nord-Ouest, où s’est illustré Abdul Ghaffar Khan (leader pachtoune influencé par les idées de Gandhi), l’influence du mouvement anticolonial tel qu’il a été mené par le parti du Congrès a été faible : or c’est lui qui a été en Inde le creuset de la participation démocratique de masse, inscrite dès 1950 dans le cadre d’une Constitution toujours en place aujourd’hui. À l’inverse, la disparition dès 1948 de Mohammad Ali Jinnah, le « père de la nation » pakistanaise, et l’extrême fragilité du régime civil qui suivit (sept Premiers ministres en onze ans) ont abouti dès 1958 au premier coup d’État militaire, celui du général (puis maréchal) Ayub Khan. De 1947 à 2004, le Pakistan a connu quatre généraux d’active comme chefs d’État : il a été sous régime militaire 28 ans sur 57, ce qui ne veut pas toujours dire sous dictature extrême. L’histoire des relations tendues avec l’Inde, au Cachemire dès 1947; la multiplication des contentieux bilatéraux de tous ordres; la construction de l’identité nationale dans une opposition à l’Inde définie comme hindoue (elle compte en réalité presque autant de musulmans que le Pakistanlui-même) et comme puissance menaçant non seulement l’intégrité du territoire (l’Inde a aidé en 1971 le Pakistan oriental a faire sécession pour devenir le Bangladesh) mais l’existence même du Pakistan; tout cela a servi l’armée, qui a contribué d’ailleurs fortement à construire ces représentations. Une armée qui se présente comme la seule institution solide du pays, et comme la garante des intérêts suprêmes et de lasurvie de la nation, en soulignant les faiblesses et les incapacités des gouvernements civils.
Pour autant, les relations entre civils et militaires sont complexes. D’une part, c’est Zulfikar Ali Bhutto, homme politique civil, qui a tout fait pour récuser, lors des élections générales de 1970, la victoire des Bengalis du Pakistan oriental, et pousser le général Yayha Khan à lancer une répression militaire qui a tourné au massacre (au génocide, disent les Bangladais) avant que la sécession ne l’emporte. C’est aussi lui qui avait poussé le maréchal Ayub Khan à lancer la courte guerre contre l’Inde en 1965. D’autre part, si la légitimité des militaires est parfois acceptée lors des coups d’État (« On ne regarde pas qui est le pompier quand la maison brûle », m’a dit un intellectuel, à Islamabad, le jour de la prise du pouvoir par le général Musharraf), généralement elle ne dure guère. En 1969, face à son impopularité croissante, Ayub Khan a dû céder la place, à un autre général il est vrai. Celui-ci, Yayha Khan, a dû partir après la perte du Bangladesh. La victoire électorale de Benazir Bhutto, en 1988, a été perçue comme un triomphe du parlementarisme contre la dictature du général Zia, mort quelques mois plus tôt. Quant au général Musharraf, qui gouverne sans avoir jamais imposé la loi martiale, il a certes réussi à se rallier une part des forces politiques, mais sans juguler une opposition multiforme.
Y. L. L’Inde, on le sait, est formée de groupes ethniques très différents par la langue. Est-ce que l’armée indienne mélange les recrues ?Est-ce qu’il y a, selon les États fédérés, un maintien des troupes en place ? Y a-t-il, dans l’armée indienne, des régions de recrutement particulier ?
J.-L. R. Avant la colonisation britannique, les princes disposaient essentiellement de forces locales, tout en engageant éventuellement des groupes mercenaires. Au fil d’une conquête qui s’est faite par pièces et par morceaux, les Britanniques ont, aux XVIIIe et XIXe siècles, levé ou restructuré des régiments – disons ethniques pour faire bref – unis par la langue, dont beaucoup restent, apparemment, en place. Mais gare aux pièges de la nomenclature ! Ainsi le Punjab Regiment a été en réalité créé en Inde du Sud et s’est appelé un temps la Madras Native Infantry, avant d’accueillir en 1951 quatre bataillons venus des anciens États princiers du Punjab. Autre exemple, le régiment Naga, le plus récent de l’armée indienne, doit son titre à ses origines ethniques – les Nagas du Nord-Est indien –, mais ceux-ci ne forment aujourd’hui que 50% de ses troupes. Les affichages ethnolinguistiques hérités du passé– l’infanterie légère marathe, le régiment rajput, le régiment d’Assam, le régiment de Madras, parmi beaucoup d’autres – peuvent indiquer des prédominances originelles, mais, sauf exception, ne correspondent plus à des « blocs ethniques » homogènes, et n’ont plus nécessairement leur point d’attache dans leur région d’origine. En fait, dès 1949, l’Inde indépendante a voulu mettre fin aux régiments purement « ethniques », sans y parvenir tout à fait : les régiments sikhs et gorkhas en particulier restent homogènes, mais ils sont désormais plutôt l’exception que larègle.
Mêmesi des groupes spécifiques ont de fortes traditions militaires, tels les Sikhs du Punjab, les Rajput du Rajasthan, et les fameux Gorkhas du Népal, l’armée est vue – et se voit elle-même – comme un instrument d’intégration nationale, à tous égards : langues, religions, castes. Sur ce dernier plan, il est vrai qu’elle a accueilli de longue date des recrues de toutes castes, voire de très basses castes, ce dont témoigne l’existence d’un régiment mahar : une caste d’intouchables du Maharashtra, déjà enrôlés dans les régiments de l’empereur Shivaji au XVIIe siècle, puis incorporés par les Britanniques dans la Bombay Presidency Army. Entre les deux guerres la requête des mahars d’avoir « leur » régiment fut accordée, sous l’influence d’Ambedkar, un mahar dont le père était militaire, ce qui lui permit, bourses aidant, de mener des études qui le conduisirent jusqu’à Columbia, avant de s’opposer à Gandhi sur la meilleure stratégie d’émancipation des intouchables et de jouer un rôle clé dans larédaction de la Constitution indienne.
Ses dimensions et ses pluralités permettent aussi à l’Inde de jouer des déclinaisons ethniques, voire religieuses de son armée, pour faire face, dans certains cas, à des problèmes internes ou aux problèmes de sa périphérie immédiate. Je prendrai deux exemples, tirés des années 1980. Quand l’insurrection du Punjab tourne mal, et qu’Indira Gandhi opte pour une intervention militaire contre le Temple d’or d’Amritsar, lieu saint des Sikhs où s’étaient retranchés les insurgés, l’étatmajor fait appel à des troupes venues pour une bonne part du sud du pays. L’intervention créera d’ailleurs des remous au sein des régiments sikhs. Au Sri Lanka, quand l’armée indienne intervient en 1987 au titre de « force de maintien de la paix », des bataillons tamouls indiens sont présents. Mais quand l’Inde sortira deson rôle de médiation entre forces gouvernementales et insurgés pour tenter de réduire les Tigres tamouls, et qu’elle s’enlisera dans ce combat, des troupes venues d’Inde du Nord seront impliquées, avant le retrait de 1990.
Y. L. Et les castes guerrières ?
J.-L. R. Le concept mérite commentaire. Il s’enracine d’une part dans une tradition hindoue fort ancienne, les fameuses « lois de Manou » énonçant les principes de structuration sociale en quatre grands ordres – les varnas – dont le second, sous les brahmanes, était celui des kshatriyas, castes guerrières et princières. Les Britanniques, toujours friands de classements et de hiérarchies, ont repris ce concept sous le titre de « races martiales », en mettant en avant deux groupes emblématiques, les Sikhs (pas hindous stricto sensu) et les Rajpoutes : tous deux portant souvent le titre de Singh (lion) dans leur nom. On les trouve en nombre dans les régiments d’élite, et dans les défilés spectaculaires, les jours de fête nationale. On peut y adjoindre cette espèce de légion étrangère que sont les Gorkhas, qui aujourd’hui encore, y compris dans l’armée britannique, ont une réputation de combattants d’exception. Mais encore une fois, on ne peut plus voir l’armée indienne exclusivement sous cet angle, puisque des politiques de recrutement élargi, la composition mélangée de la plupart des régiments et une volonté affichée d’être un creuset représentant la nation sont mises en œuvre.
Le cas pakistanais est quelque peu différent, puisque la suprématie des Punjabis (plus de 50% de la population nationale) est plus encore affirmée dans l’armée, avec une notable minorité de Pathans (le nom qu’on donne au Pakistan aux Pachtounes, dont on connaît les traditions guerrières). Quelques districts, par tradition, nourrissent de façon considérable l’armée pakistanaise, les pôles de recrutement se maintenantde génération en génération, en particulier le long de la grande route qui va de la passe de Khyber jusqu’à la plaine du Gange. Très peu de Sindhis en revanche et très peu de Baloutches.
Y. L. Pourquoi les Sindhis sont-ils si peu représentés ?
J.-L. R. Il faut évidemment se méfier du déterminisme des interprétations culturalistes qui renverraient à une opposition entre « races martiales » et ce que certains écrits polémiques internes à la région appellent des « races efféminées ». Rappelons plutôt qu’après les guerres anglo-sikhes et anglo-afghanes des XVIIIe et XIXe siècles les Britanniques ont, dans cette partie de l’Empire, essentiellement recruté leurs troupes au Punjab, et que c’est également au Punjab, dans les zones nouvellement irriguées par l’aménagement du bassin de l’Indus, qu’ils ont offert des terres aux troupes rendues à la vie civile. Les Sindhis quittant leurs villages peuvent pour leur part chercher un emploi à Karachi, la capitale économique du Pakistan, plutôt qu’un recrutement militaire. La diaspora des commerçants sindhis offre elle aussi des débouchés.
Un excellent connaisseur des deux armées indienne et pakistanaise, Stephen Cohen, a noté combien la psychologie militaire pakistanaise, forgée dans une opposition structurelle à l’Inde, a longtemps sous-estimé les troupes indiennes et surestimé les troupes pakistanaises, en considérant que la qualité guerrière des troupes musulmanes compensait l’avantage du nombre des troupes indiennes essentiellement hindoues. Les conflits ouverts d’après 1947 n’ont jamais confirmé ce point de vue, qui d’une part résultait d’une lecture biaisée de l’histoire mettant en avant les exploits des envahisseurs musulmans entrant en Inde du Nord avec Mahmoud de Ghazni voici un millénaire, et qui, d’autre part, cherchait à conforter l’image d’un Pakistan musulman apte à tenir tête à un voisin – à un ennemi – beaucoup plus peuplé.
Y. L. Y a-t-il, en Inde, des troupes musulmanes ?
J.-L. R. Il n’y a pas de régiment spécifiquement musulman, pas même l’infanterie légère du Jammu et Cachemire, et les musulmans ( 13% de la population) sont sous-représentés dans les forces indiennes. Ceci ne provient pas d’une volonté de les écarter, puisque l’on trouve des musulmans dans de nombreux régiments. Si l’on compte des officiers supérieurs musulmans, rarissimes sont cependant ceux qui parviennent aux plus hautes fonctions militaires, même si la France a accueilli dans les années 1980 un ambassadeur indien musulman, Idris Latif, qui avait été commandant en chef de l’armée de l’air.
Y. L. Et les Bengalis, par exemple ?
J.-L. R. Leur cas est intéressant. Hormis l’image anachronique des lanciers du Bengale, les Bengalis ont plutôt la réputation d’être fort peu guerriers. On se heurte toujours aux stéréotypes : intellectuels bengalis, commerçants gujaratis... En réalité, quand on consulte les listes des chefs d’état-major ou celles des officiers supérieurs, on rencontre bien des noms bengalis – y compris des noms de brahmanes bengalis.
Y. L. Est-ce que les contacts sont restés importants avec les Britanniques ?
J.-L. R. L’héritage britannique reste visible en Inde comme au Pakistan – il n’est que de déjeuner dans les mess d’officiers pour s’en convaincre –, mais cette influence, qui joue pour partie sur la formation militaire, ne doit pas masquer des réalités plus profondes. La politique indienne de non-alignement mise en œuvre par Nehru dans les années 1950, puis la politique de rapprochement avec Moscou conduite par Indira Gandhi dans les années 1970, ont largement bouleversé les choses. En matière d’armement, l’apport soviétique était décisif. Aujourd’hui encore, une part essentielle de l’armement indien vient de Russie, même si l’Inde a toujours acheté des armes un peu partout, y compris à la France.
Côté occidental, le pôle de référence n’est plus la Grande-Bretagne. Ce sont les États-Unis. Avec la fin de la guerre froide, l’Inde a repensé ses relations avec Washington. Les essais nucléaires de 1998, qui ont entraîné des sanctions américaines, ont également débouché sur un dialogue stratégique sans équivalent dans le passé, couronné par la visite de Bill Clinton, célébrant en Inde, en 2000, « le concert des démocraties ». Les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party, au pouvoir à Delhi de 1998 à 2004, ont poussé plus encore vers ce rapprochement sous l’administration Bush. En souhaitant redéfinir les règles de la sécurité internationale dans le contexte postsoviétique (défense antimissiles, théâtres régionaux, lutte antiterroriste), Bush a semblé ouvrir de nouvelles perspectives pour New Delhi. Des points de divergence demeurent, cependant. Quel statut accorder à l’Inde (et au Pakistan) alors que le traité de non-prolifération nucléaire, prorogé en 1995 – et à revoir en 2005 –, les exclut de la liste des cinq États « légitimement » nucléarisés ? Et après 2001 l’Inde pressa Washington d’être moins compréhensif vis-à-vis d’un Pakistan ayant changé de ligne sur les Talibans pour rejoindre la « guerre contre le terrorisme », mais appuyant toujours, au Cachemire, les groupes extrémistes armés menant le djihad depuis des bases pakistanaises : ce que Delhi a longtemps appelé une « guerre par procuration » menée par Islamabad au moyen du « terrorisme transfrontalier ». Le rôle des États-Unis est aujourd’hui double. Sur un plan diplomatico-stratégique, Washington, comme l’ensemble de la communauté internationale, intervient discrètement pour favoriser le dialogue entre Inde et Pakistan, particulièrement après la longue alerte de 2002 qui vit les deux voisins masser un million d’hommes le long de leur frontière. Ce dialogue s’est enfin engagé en janvier 2004, et se prolonge depuis le retour au pouvoir du parti du Congrès quatre mois plus tard. Sur un plan plus strictement militaire, l’Inde est demandeuse d’équipements de pointe, en négociation avec les États-Unis longtemps réticents, ou obtenus via Israël (drones, équipements de surveillance électronique de la ligne de contrôle au Cachemire, missiles...).
Côté pakistanais, la relation avec les États-Unis est plus encore décisive, mais elle se pose selon des paramètres spécifiques. Dès 1954, le Pakistan avait rejoint les alliances occidentales (pacte de Bagdad, Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est). Islamabad avait aussi œuvré discrètement au rapprochement entre l’administration Nixon et la Chine populaire, un axe Washington-Islamabad-Pékin contrant l’axe Delhi-Moscou. Nombre d’officiers supérieurs passaient par les écoles militaires américaines, et les états-majors des deux armées se connaissaient bien. L’invasion soviétique en Afghanistan, fin 1979, plaçait le Pakistan au rang d’« État du front », allié essentiel de Washington dans le soutien aux mujahideen afghans. S’ouvrit alors, sous le général Zia ul Haq, au pouvoir de 1977 à 1988, une phase essentielle de l’histoire régionale : l’intervention croissante d’Islamabad, avec la bénédiction américaine, dans les affaires afghanes. Cet activisme se poursuivit après Zia et après la défaite soviétique, avec l’appui donné aux Talibans pour faire cesser les guerres intestines entre mujahideen, tandis qu’en parallèle Islamabad faisait intervenir des combattants du djihad au Cachemire, insurgé contre l’Inde à compter de 1989. Mais sitôt acquis le départ des Soviétiques d’Afghanistan, Washington imposa des sanctions contre son allié d’hier, le Pakistan, accusé de mener un programme nucléaire clandestin, programme sur lequel l’administration américaine avait fermé les yeux tout au long des années 1980. Nul n’a oublié cet épisode au Pakistan, et si le général Musharraf a néanmoins décidé, dès les lendemains du 11 septembre, de changer de ligne en lâchant les Talibans et en faisant de nouveau du Pakistan un « État du front » allié aux États-Unis dans la guerre contre le terrorisme et contre Al Qaida, c’est bien au nom des « intérêts supérieurs de la nation », afin d’éviter d’être éventuellement placé sur l’« axe du mal » défini par les néo-conservateurs, et d’être alors pris en tenaille entre les États-Unis et le voisin indien.
Au total, et par-delà leurs différences, Inde et Pakistan entretiennent avec les États-Unis un rapport ambigu. Les deux pays cherchent un rapprochement maximal avec l’hyperpuissance américaine, entre autres pour des raisons militaires, mais sans faire pleinement confiance à Washington, ou sans en approuver l’unilatéralisme : ni Delhi ni Islamabad n’ont envoyé de troupes en Irak.
Y. L. Vu l’enjeu que représente l’océan Indien, voit-on se développer la marine indienne ?
J.-L. R. Tout à fait. Il faut rappeler ici que l’Empire mogol, brillant mais sans marine digne de ce nom, s’est effondré sous les coups d’une puissance maritime, la Grande-Bretagne; d’une façon plus générale, l’Inde, assez riche au XVIIe siècle pour attirer le premier grand capitalisme moderne structuré autour des diverses Compagnies des Indes orientales, a complètement manqué la révolution technoéconomique décisive lancée par les grandes découvertes et par l’essor des flottes occidentales. La Grande-Bretagne, puissance coloniale, s’appropriait les mers, et n’a fondé des régiments en Inde que pour étendre ses conquêtes terrestres. La marine est donc longtemps restée le parent pauvre des forces indiennes : encore aujourd’hui, la marine compte 53000 hommes, contre 110000 pour l’armée de l’air, et plus d’un million pour l’armée de terre [2], et son budget prévisionnel pour 2005 compte pour 17% du budget de la défense. Mais la marine prend une importance nouvelle, pour deux raisons.
La première, c’est la volonté indienne de s’affirmer de plus en plus clairement comme la puissance régionale majeure de l’océan Indien. On l’a encore vu par ce que la presse indienne a défini comme la « diplomatie du tsunami », quand l’Inde a refusé pour elle-même les secours internationaux après la catastrophe du 26 décembre 2004, tout en envoyant de l’aide d’urgence, avec logistique militaire, à Sumatra, au Sri Lanka, aux Maldives et même en Thaïlande. Le nord de l’océan Indien est une composante essentielle de ce que New Delhi définit comme étant son « voisinage étendu », un espace qui englobe aussi le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Asie du Sud-Est. Le nord de l’océan Indien est doublement stratégique pour New Delhi. Il contrôle, entre le golfe Persique et le détroit de Malacca, la route du pétrole qui approvisionne le Japon et pour partie la Chine. S’y déploient aussi des forces concurrentes : la marine pakistanaise, bien évidemment, mais aussi les intérêts chinois. La Chine dispose de stations d’observation dans les îles birmanes, et construit un nouveau port au Pakistan, à Gwadar, aux portes du golfe Persique. On comprend dès lors pourquoi l’Inde a récemment créé un nouveau commandement interarmes, dans les îles Andaman et Nicobar : pour veiller à la fois sur le détroit de Malacca et sur les mouvements des bâtiments chinois dans l’océan Indien.
Au-delà de son voisinage étendu, l’Inde regarde l’ensemble de l’océan Indien : elle est partie prenante de l’Association des États riverains de l’océan Indien, lancée en 1997 avec, entre autres, l’Afrique du Sud et l’Australie. L’association, qui excluait le Pakistan, a beaucoup souffert quand l’Australie a imposé des sanctions contre l’Inde après les essais nucléaires de 1998, mais elle pourrait trouver une nouvelle dynamique. Par ailleurs l’Inde conduit des recherches en Antarctique depuis 1981. Elle vient d’y lancer une nouvelle campagne d’études. Enfin, la marine indienne multiplie les exercices conjoints avec les forces américaines comme avec celles de pays riverains d’Asie du Sud-Est.
Le second paramètre qui va donner un poids accru à la marine, c’est l’arme nucléaire. La doctrine nucléaire indienne, formulée en 1999 en tant qu’ébauche, mais largement entérinée depuis, parle bien, à moyen terme, de triade terre-air-mer. Pour l’Inde comme pour tous les aspirants à la puissance voulant se donner les moyens de leurs ambitions, la force de frappe ultime, c’est celle des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. L’Inde n’en possède pas encore, mais l’effort qu’elle consent en faveur de son budget de la défense (près de 20% de hausse prévus pour 2004-2005) la poussera à viser cet objectif. L’achat d’un porte-avions aux Russes, chargés de sa remise à neuf, témoigne également du poids nouveau attribué à la marine.
Y. L. Y a-t-il une rivalité, dans le corps des officiers indiens, entre la marine et l’armée de terre ? Si oui, y trouve-t-on la trace de différences sociologiques, voire, comme en Amérique latine, de traditions politiques différentes ?
J.-L. R. Si une poignée de généraux à la retraite ont pu entrer dans la vie politique – autant ont créé des centres d’analyses stratégiques, et l’amiral Ramdas milite pour le rapprochement indo-pakistanais –, les forces armées d’active sont véritablement apolitiques. Le critère de différenciation entre armes n’est pas là. Comptent bien davantage, dans les rivalités entre corps, d’éventuelles divergences de doctrine et, bien entendu, des compétitions budgétaires. Ces rivalités entre armes, qui affectent autant l’armée de l’air que les autres armes, sont pour beaucoup dans les difficultés à mettre en place une recommandation interministérielle de 2000, qui préconisait la création, inédite en Inde, d’un poste de chef d’étatmajor des armées (chief of defense staff) qui serait à la fois le commandant en chef des forces armées et le conseiller privilégié du gouvernement en matière militaire. La nucléarisation des trois armes pose aussi un problème : si la décision ultime de feu relève du Premier ministre, sécurité et efficacité demandent aussi qu’un commandant des forces stratégiques interarmes soit l’opérateur. Bien entendu, les titulaires de tels postes sont appelés à tourner entre les trois armes.
Le Pakistan a résolu de longue date ces questions au bénéfice de l’armée de terre, dont la prééminence est claire, y compris dans le jeu des responsabilités politiques. Le problème y est autre : maintenir le poids de l’armée sur la vie nationale, et quand un militaire est au pouvoir aujourd’hui, s’assurer que l’armée le soutient. C’est dans ce double but que le président-général Musharraf vient de décider, en dépit de ses promesses et contre l’opposition parlementaire, de conserver ses deux casquettes de chef de l’État et de chef d’état-major des armées. A minima, la création récente d’un Conseil national de sécurité, où les chefs des trois armes siègent de droit auprès des principaux ministres, vise à assurer qu’à l’avenir les chefs des trois armes puissent se faire entendre des gouvernants civils dans un cadre désormais institutionnalisé, et qui déborde des seules questions militaires.
Sur le plan sociologique, au-delà des traditions, la vraie différence, en Inde mais aussi au Pakistan, vient aujourd’hui vient du degré de sophistication technologique des équipements. Les armées, professionnelles dans les deux pays, n’ont pas de problèmes de recrutement d’hommes de troupes ou de sous-officiers. Mais dans le contexte de la libéralisation économique et du développement, en Inde des technologies de pointe, les armées indiennes commencent à avoir du mal à recruter des officiers : à compétence scientifique égale, le nouveau secteur privé des firmes indiennes ou des multinationales paie beaucoup mieux. À l’inverse, le statut très privilégié des militaires pakistanais garde à la fonction un attrait marqué.
Y. L. Est-ce que les civils indiens et l’armée indienne se soucient de la montée en puissance de la Chine ?
J.-L. R. Oui, mais le discours est assez nuancé aujourd’hui. À la veille des essais nucléaires indiens, le ministre de la Défense avait défini la Chine comme étant l’« ennemi potentiel numéro un ». La coalition menée par le Bharatiya Janata Party (BJP) venait d’arriver au pouvoir, et l’opposition menée par le parti du Congrès avait crié au scandale et à l’amateurisme diplomatique. De fait, le Congrès travaillait depuis le milieu des années 1980 à un rapprochement avec la Chine. Le ministre de la Défense avait alors fait marche arrière mais, au lendemain des essais nucléaires, le Premier ministre A. B. Vajpayee écrit au président Clinton une lettre maladroite où il justifie sa décision en disant qu’« une puissance du Nord » contribue à dégrader le scénario de sécurité régionale, en déployant une stratégie d’encerclement de l’Inde (présence au Tibet, appui au Pakistan, percées en Birmanie). Les choses ont bien évolué depuis, et la visite de Vajpayee en Chine en 2003 a témoigné d’une volonté réaffirmée d’améliorer très sensiblement les relations bilatérales, y compris dans le domaine militaire. Le mécanisme de discussion des contentieux frontaliers ronronne, les échanges économiques s’intensifient, et l’on trouve même dans le dernier rapport annuel du ministère de la Défense indien cette phrase étonnante, qui pourrait avoir été publiée à Pékin : « La Chine poursuit une politique de modernisation militaire rapide en tirant les leçons des guerres récentes lancées par les États-Unis, tout en cherchant des relations pacifiques avec ses voisins, afin de se conforter elle-même sur le plan économique et politique, et de bâtir ce que les Chinois appellent une “Force nationale totale”. »
Ceci étant, aucun responsable indien, civil ou militaire, ne peut sous-estimer l’avance prise par la Chine sur l’Inde, aussi bien sur le plan économique (un PNB deux fois plus fort) que sur le plan militaire, la croissance fournissant aussi, bien entendu, les moyens financiers de la modernisation des forces armées. Nul n’oublie non plus que la Chine a joué un rôle considérable dans l’appui au programme nucléaire pakistanais. Le programme nucléaire indien ne s’adresse pas au seul Pakistan – d’une certaine façon, en se nucléarisant à son tour, celui-ci bénéficie de l’effet de dissuasion du faible au fort, qui compense la supériorité indienne en matière de forces conventionnelles. L’ambition nucléaire indienne s’inscrit d’emblée dans un champ plus large. Elle est supposée hausser le statut du pays dans le champ international et en Asie, en particulier face à la Chine. À défaut d’une parité pour l’heure inaccessible, du moins l’Inde fait-elle entendre sa voix, et le discours chinois à son égard a de fait évolué. Deux raisons y contribuent, outre l’effort de défense indien : d’une part le décollage économique du pays, dont le taux de croissance, inférieur au taux chinois, n’en est pas moins considérable; d’autre part l’hégémonie américaine. Les États-Unis sont trop puissants pour que Pékin ou New Delhi boudent Washington, mais l’Inde et la Chine voient loin, et partagent un certain nombre d’intérêts communs. Entre confrontation, compétition et coopération, l’Inde choisit, vis-à-vis de la Chine, le binôme coopération-compétition. Elle n’entend pas être un instrument de Washington pour contrer la Chine à moyen terme, mais profite des configurations actuelles pour renforcer son statut, assez naturel, de puissance régionale et de pôle de stabilité de la façade sud de l’Asie, en attendant mieux.
Y. L. Que penser du rôle des services secrets pakistanais ?
J.-L. R. L’Inter Services Intelligence (ISI), organisme interarmes, est beaucoup plus qu’une agence de renseignement militaire. L’institution a changé de nature lorsque l’aide de la CIA et l’argent saoudien en ont fait un outil clé de l’intervention pakistanaise dans l’appui aux mujahideen afghans contre les Soviétiques, dans les années 1980. La guerre d’Afghanistan victorieusement terminée, l’ISI a poursuivi son action, en principe sous l’autorité du Premier ministre, en réalité selon les lignes de la stratégie régionale définie par les militaires. Non sans débats internes dans certains cas sur la meilleure ligne à suivre : lors du lancement des Talibans par exemple, l’ISI paraît plutôt toujours miser sur les milices de Gulbuddin Hekmatyar, alorsqu’après le 11 septembre Musharraf a imposé le lâchage des Talibans au chef de l’ISI, limogé peu après.
Le rôle historique de l’ISI n’est pas d’être une simple agence de renseignement, mais bien un service action de grande ampleur, dans les mains des militaires (ses membres retournent dans leur corps au terme de leur service, une procédure qui renforce le contrôle des agents). Au-delà de ses interventions éventuelles dans le jeu politique, en particulier en période électorale, l’ISI a été avant tout l’outil d’instrumentalisation de l’islamisme armé au service de la stratégie régionale du Pakistan, stratégie définie essentiellement par les militaires. C’est particulièrement le cas dans le soutien donné aux insurgés authentiquement cachemiris soulevés contre New Delhi, et plus encore quand sont entrés en jeu, à compter de 1993, des groupes armés ayant pignon sur rue au Pakistan : les Lashkar e Taiba, l’Harkat ul Ansar et, dernier en date, créé en 2000 sous Musharraf, le Jaish e Mohammad. Bien entendu, ces groupes ont radicalisé leur cause et leur combat, et il est très difficile de savoir jusqu’à quel point l’extrémisme des années 2000 a été aiguisé avec l’assentiment de l’ISI et celui de la haute hiérarchie militaire. J’évoque ici l’extension dangereuse des opérations terroristes, au-delà du seul champ cachemiri. L’attaque contre le Parlement indien, en décembre 2001, déclenche la grave crise de 2002 qui met Inde et Pakistan, au moins apparemment, au bord de la guerre. Quant aux attentats terroristes conduits au Pakistan contre des cibles étrangères, ils peuvent difficilement améliorer l’image du pays : attaques dans l’enclave diplomatique d’Islamabad ou contre des établissements chrétiens, attentat suicide contre les techniciens français de Karachi travaillant sur les sous-marins Agosta en 2002, exécution du journaliste américain Daniel Pearl... Après le tournant imposé par le 11 septembre, Musharraf met au pas l’ISI sur la nouvelle ligne afghane, mais laisse du champ aux djihadis opérant au Cachemire et à leurs maisons mères établies au Pakistan : le nouveau discours antidjihad de Musharraf leur vaut des ennuis, mais ne les empêche pas de se reconstituer.
Les militaires pakistanais sont-ils aujourd’hui en train de changer le paradigme dominant depuis les années 1980, en décidant de calmer le jeu sur les frontières, en Afghanistan comme au Cachemire ?Si elle se confirmait, cette option résulterait-elle d’une analyse géopolitique d’envergure, structurelle en quelque sorte, ou chercherait-elle surtout à contrer la fracture qui semble s’être opérée au sein d’organisations du djihad, les éléments les plus radicaux rejoignant les thèses d’Al Qaida ?Dès lors, ces ultras ne sont plus sur une ligne ISI, d’où les attentats contre le général Musharraf lui-même en décembre 2003, suivis d’attentats contre des notables du régime, civils ou militaires. Bien entendu, les deux hypothèses peuvent aller de pair. Je ne crois guère en revanche à un complot de grande ampleur entre militaires et services secrets contre Musharraf, qui contrôle bien l’armée, mais un attentat réussi est toujours possible.
Derrière tout cela, deux enjeux sont essentiels, pour le Pakistan et pour la sécurité régionale tout entière. Le premier porte sur les opérations inédites que constitue l’entrée des militaires combattants dans la zone tribale du Waziristan, frontalière de l’Afghanistan. Ni la coalition américaine côté afghan, ni les troupes ou les services pakistanais n’ont débusqué Ben Laden et son numéro deux Al Zahawari, mais il est clair que la pression américaine a poussé Musharraf à intensifier la lutte contre Al Qaida dans des zones très sensibles, et qui touchent à la structure même de l’organisation politique traditionnelle des terres tribales pachtounes. Le second porte sur le dialogue engagé avec l’Inde, qui dure depuis un an, sans encore de grandes avancées il est vrai. La marge de manœuvre de Musharraf est limitée face à l’intransigeance de New Delhi, qui prêche l’officialisation du statu quo territorial au Cachemire, et donc la transformation de la Ligne de contrôle en frontière. Une frontière ouverte au demeurant, qui permettrait aux Cachemiris des deux bords derenouer des relations interrompues depuis des décennies. Question : qui peut vraiment faire la paix ? Les civils, comme le dit, de son exil, Benazir Bhutto, ou les militaires, qui contrôlent le jeu ?Question subsidiaire : en acceptant un nouveau paradigme, qui redéfinirait la sécurité pakistanaise et les relations avec l’Inde sur un mode plus ouvert aux avantages géo-économiques d’une hypothétique normalisation, comment l’armée préserverait-elle ses privilèges et son statut, qui se sont construits sur l’idée qu’elle était, face à la menace indienne, le rempart protégeant la nation, un rempart méritant un lourd budget de défense ?
C’est le paradoxe auquel l’armée pakistanaise fait face aujourd’hui. Face à l’islam radical armé qu’elle a si longtemps instrumentalisé, son chef, président de la République, plaide aujourd’hui pour la « modération éclairée ». Mais si le propos est sincère, quel rôle l’armée peut-elle jouer pour le mettre en œuvre, sans scier la branche sur laquelle elle est assise ?Sont en cause non seulement la grande question des relations entre l’islam et la nation, mais aussi celle des relations entre l’arméeet le pouvoir politique civil, tout changement structurel de ligne sur le Cachemire devant être accepté par l’opinion et par la classe politique, classe marginalisée par les militaires... Nous sommes bien là, me semble-t-il, au cœur de l’interrogation sur les liens entre l’armée, la nation et la géopolitique régionale.
 
NOTES
 
[*] Directeur de recherches au CNRS. Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud. EHESS.
[1] 1999 renvoie à la « guerre de Kargil », sur la ligne de contrôle tranchant en deux le Cachemire. Conflit asymétrique ayant opposé, côté indien, l’armée indienne officiellement déployée face à des forces dites irrégulières par Islamabad, mais en réalité militaires, ayant occupé des positions côté indien.
[2] Par comparaison, les chiffres pour le Pakistan sont les suivants : 25 000 hommes pour la marine, 45 000 pour l’armée de l’air, 550 000 pour l’armée de terre. La population pakistanaise en 2001 était de 145 millions d’habitants, celle de l’Inde, un milliard d’habitants.
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