2005
Hérodote
L’Armée populaire de libération : miroir des trajectoires modernes de la Chine
Thierry Sanjuan
[1]
Depuis les années 1980, une profonde
réforme de l’armée chinoise s’est engagée
dans le domaine doctrinal, avec une réduction des effectifs et une modernisation technologique. Hier armée populaire, elle est
redéfinie comme un outil moderne de puissance devant relever des défis tant régionaux que globaux. Elle doit aussi pouvoir
répondre aux contestations internes. Après
les événements de 1989, la Police armée
populaire s’est vue spécialisée dans ces
tâches. La reconversion civile d’une partie
du complexe militaro-industriel ne s’est pas
non plus faite sans dérives affairistes.
L’armée et la nation chinoise entretiennent
ainsi des rapports complexes. Le militaire a
longtemps été porteur des valeurs d’unité
nationale et de modernisation socialiste,
mais il est aussi un pouvoir dans l’État, un
acteur tragique de répression politique, et
enfin une force à laquelle dirigeants communistes et population chinoise demandent
d’être l’expression d’une puissance retrouvée de la Chine.
The Popular Army of
Liberation: a Mirror of Modern China
Since the 1980s, the Chinese army has
deeply changed on a doctrinal level, with a
reduction in the number of servicemen and
a technological modernization. At one time
it was a popular army, today it is a modern
tool of power taking up regional and worldwide challenges. This army must also
respond to national controversies and after
the events of 1989, the popular armed
police had to specialize in this matter. The
civil transformation of part of the industrialmilitary complex wasn’t without any
speculating purposes. The Chinese army
and nation have intricate relations. The serviceman was for a long time bearer of
national unity values and socialist modernization, but he is also a power in the state, a
tragic actor of political repression, and a
strength for the communist leaders and the
Chinese population representing the anew
power of China.
La Chine est une puissance nucléaire, elle dispose de l’armée la plus nombreuse
au monde et elle se trouve au carrefour de toutes les principales questions géopolitiques de l’Asie orientale et méridionale. Son essor économique actuel, relayé par
une reconnaissance désormais complète dans les organisations internationales, en
fait aujourd’hui la puissance émergente de la région Asie-Pacifique, aussi bien
pôle de sécurité économique comme elle l’a prouvé lors de la crise asiatique que
menace militaire pour ses voisins asiatiques. Parallèlement, la Chine dramatise un
face-à-face de superpuissances, hier avec l’Union soviétique et aujourd’hui avec les
États-Unis, dont elle a redouté et dénoncé successivement les tentatives d’encerclementpolitique et militaire.
Son nom l’indique : l’Armée de libération populaire ne se veut pas à l’origine
être une simple force de sécurité nationale mais une émanation de la geste révolutionnaire qui a redonné son indépendance à la Chine après un siècle d’intrusion
impérialiste – occidentale et japonaise – et permis la prise de pouvoir du Parti
communiste chinois en 1949. Les relations entre l’armée et le pouvoir politique de
la Chine contemporaine, se voulant tous deux l’émanation et les guides du peuple
chinois, sont ainsi dès le départ fortement étroites.
Toutefois, suivant les temps de mobilisation idéologique des masses, de troubles
internes ou de libéralisation pragmatique, et suivant la situation géopolitique de la
Chine, les objectifs assignés à l’Armée de libération populaire ont varié. Depuis les
années 1980, une profonde réforme s’est engagée dans le domaine doctrinal,
accompagnée d’une réduction des effectifs et d’une modernisation technologique.
Hier armée populaire, prête à la guérilla intérieure, l’armée chinoise est progressivement redéfinie comme un outil moderne de puissance devant être capable à terme
de relever des défis militaires tant régionaux que globaux.
Parallèlement, l’Armée de libération populaire doit pouvoir répondre aux contestations internes de la population chinoise, qu’il s’agisse de mécontentementssociaux
dans la Chine orientale et centrale ou de révoltes de populations minoritaires comme
au Xinjiang ou au Tibet. Après les événements de 1989, une section séparée de
l’armée s’est vue fortement renforcée et spécialisée dans ces tâches : la Police
armée populaire.
Enfin, l’armée chinoise a hérité d’un gigantesque complexe militaro-industriel,
qui participait activement du projet de développement économique et d’aménagement du territoire jusqu’aux années 1970, mais qui est dorénavant la proie des
difficultés communes à tous les secteurs et entreprises d’État. Une reconversion
d’une partie de ce patrimoine vers l’économie civile et la modernisation nécessaire
des industries d’armements ne vont pas non plus sans s’accompagner de dérives
affairistes et de corruption.
L’armée et la nation chinoises entretiennent ainsi des rapports complexes. Le
militaire est très largement présent dans la société, il a longtemps été porteur des
valeurs d’unité nationale et de modernisation socialiste « au service du peuple »
suivant l’expression maoïste, mais il est aussi un pouvoir dans l’État, l’acteur
tragique de la répression de nombre de mécontentements populaires dont le drame
de Tian’anmen reste le triste symbole, et par ailleurs une force à laquelle dirigeants
communistes et population chinoise demandent aussi d’être l’expression d’une
puissance retrouvéede la Chine.
Miroir des mutations chinoises, l’Armée de libération populaire doit être ainsi
étudiée dans ses héritages idéologiques, dans la modernisation structurelle de ses
vocations stratégiques et de son équipement, et enfin dans les réformes actuelles
de son appareil industriel.
L’armée, héroïne révolutionnaire...
Le déclin puis la chute de l’Empire en 1911 et l’impuissance de la République
jusqu’à son exil taiwanais de 1949 à jamais s’imposer sur l’ensemble du territoire
chinois ont fait la part belle aux aventures militaires, alors que le pays était en
parallèle la proie des convoitises occidentales et de l’occupation japonaise. Le
généralissime Yuan Shikai succède à Sun Yat-sen à la présidence de la République
et tente de se faire proclamer empereur. La Chine éclate sous la pression des pouvoirs militaires locaux et les « seigneurs de la guerre » prendront une part active
dans la destinée du pays jusqu’au milieu du siècle.
Reprenant le modèle des « écoles de commandement rouge » créées par Trotsky
en février 1918, l’Académie militaire de Huangpu à Canton devient en 1924 le
lieu de formation militaire et politique de nombre de responsables aussi bien du
Guomindang – Tchang Kai-chek dirige l’Académie – que du Parti communiste
chinois – Zhou Enlai en est le directeur du département politique – Lin Biao et Ye
Jianying, futurs généraux communistes, y sont instruits. D’emblée, la formation
révolutionnaire des deux principales forces politiques chinoises se traduit ainsi par
un endoctrinement idéologique aussi intensif que par un entraînement militaire.
Après la rupture de 1927 et durant la guerre civile qui s’ensuit, un temps officiellement interrompue par l’opposition commune aux Japonais, jusqu’à la victoire
des communistes en 1949, Mao Zedong va imposer un changement de stratégie
révolutionnaire qui privilégiera l’implantation dans les campagnes plutôt que dans
les villes, de facto dans les montagnes et les régions enclavées plutôt que dans les
plaines centrales. La promotion politique de la révolution et le ralliement des populations rurales par la réforme agraire passera par les unités de base de l’armée
communiste et un puissant encadrement militaire. Armée et populations, parmi
lesquelles se développent aussi des unités de guérilla sans uniforme composées de
« gardes rouges » à Jinggangshan dès 1928, s’unissent ainsi dans un souci de survie
contre les troupes nationalistes et dans un idéal de conquête révolutionnaire.
La tactique maoïste retrouve ici d’anciens schémas de révoltes populaires, nées
de communautés locales en opposition au pouvoir impérial, dont la plus importante
dans l’histoire moderne est celle des Taiping, qui mit en échec la dynastie mandchoue des Qing entre 1850 et 1864. Une mythologie de la guerre populaire se met
surtout en place et, au profit du Parti communiste chinois. Elle va célébrer les gestes
héroïques, dont la Longue Marche (octobre 1934-octobre 1935), et leurs grandes
figures militaires comme le futur maréchal Zhu De. Jusque dans les années 1980,
les plus hauts dirigeants de la Chine communiste bénéficieront ainsi d’une légitimité aussi bien militaire que politique.
Encore en mai 1989, sur les huit Anciens qui décident du nettoyage de la place
Tian’anmen, cinq ont un passé militaire glorieux : Deng Xiaoping est un vétéran de
la Longue Marche et l’artisan de la victoire de Huaihai, qui écrase définitivement
l’armée de Tchang Kai-chek; Li Xiannian est un vétéran de la Longue Marche et
l’ancien dirigeant d’une résistance active contre les Japonais dans les provinces des
Hubei, Anhui et Henan; Yang Shangkun est également un vétéran de la Longue
Marche; Bo Yibo est l’ancien fondateur du Corps des risque-la-mort; enfin, Wang
Zhen est un ancien membre de l’avant-garde de l’Armée rouge qui commence la
Longue Marche et il devient après 1949 le spécialiste reconnu de la mise en valeur
des terres en friche par des troupes armées depuis l’expérience de Nanniwan en
1941-1942. Leur prestige et leur maintien aux responsabilités leur permettent
d’ignorer l’avis des deux derniers maréchaux alors encore en vie, Xu Xiangqian
et Nie Rongzhen, qui se prononcent contre une répression militaire du mouvement étudiant.
Sous l’influence soviétique et à la suite de la guerre de Corée, l’Armée de libération populaire connaît une première modernisation entre 1954 et 1956. Une nouvelle hiérarchie militaire, à la tête de laquelle sont nommés dix maréchaux (Zhu
De et Peng Dehuai, Lin Biao, Liu Bocheng, He Long, Chen Yi, Luo Ronghuan,
Xu Xiangqian, Nie Rongzhen et Ye Jianying), avec la création honorifique de trois
ordres du mérite, s’accompagne du souci de professionnalisation et d’efficacité
d’une armée nationale, ainsi que d’une loi sur le service militaire obligatoire.
Mais cette tendance est rapidement battue en brèche lors du Grand Bond en
avant. Les luttes de pouvoir parmi les dirigeants communistes et les disputes idéologiques devant les dégâts du volontarisme maoïste vont paradoxalement amener
à l’élimination des « professionnels » de l’armée et à la réaffirmation d’une primauté du politique. Le maréchal Peng Dehuai tombe après sa critique des résultats
du Grand Bond à la réunion du Comité central de Lushan en août 1959. Il est remplacédès le mois suivant à la tête du ministère de la Défense par Lin Biao, qui sera
le bras droit militaire et politique de Mao Zedong durant notamment la Révolution
culturelle et jusqu’à sa propre chute en 1971. Le 1er juin 1965, les grades militaires
et les uniformes de parade sont de nouveau abolis au profit de l’étoile rouge sur la
casquette, celle-ci devant être molle pour tous.
En fait, dans cette période, l’Armée de libération populaire va fondamentalement garder son statut révolutionnaire et populaire, que les médias chinois
glorifient grâce à une propagande très active et poussée à son extrême dans la
seconde moitié des années 1960. L’armée est systématiquement célébrée dans les
opéras révolutionnaires et au cinéma pour sa résistance héroïque aux Japonais et
aux nationalistes.
En retour, nous assistons à une militarisation formelle de la population civile
elle-même, avec le culte de l’uniforme et un embrigadement idéologique où les
manifestations étudiantes calquent l’ordonnancement rituel de l’armée. L’envoi
impératif d’une partie des classes jeunes dans les régions frontalières, puis celui
des « jeunes instruits » à la campagne à partir de 1967 relayent les propres départs
d’unités de l’Armée de libération populaire dès le début des années 1950.
... au service du peuple et de Mao Zedong
Xiao Hua, vétéran de la Longue Marche et alors directeur politique de l’Armée
de libération populaire, déclare en 1959 que, « puisque notre armée est l’armée du
peuple, elle doit continûment entretenir d’étroites relations avec les masses et se
nourrir des acquis des luttes engagées par celles-ci. Sinon, l’armée sera comme un
arbre sans racine, un courant dont la source est tarie, et perdra toute vitalité et puissancede combat ».
En 1962, l’emblème de cette armée issue du peuple et vouée au peuple trouve son
héros, Lei Feng. Mao Zedong appelle à « apprendre du camarade Lei Feng », Liu
Shaoqi souligne son « esprit simple mais grand engagé dans le service du peuple ».
Une image d’Épinal se met ainsi en place et instrumentalise la vie du fils d’une
famille de paysans pauvres, né dans le Hunan en 1940, dont le père est mort de
faim et la mère s’est suicidée après avoir été violée par un propriétaire terrien.
L’enfant âgé de six ans devient alors un mendiant avant que, grâce à la révolution
communiste, les autorités locales le prennent en charge et l’envoient à l’école.
À seize ans, Lei Feng rejoint l’Armée de libération populaire, où il devient soldat,
cuisinier et chauffeur de camion, et la légende le présente comme un homme
dévoué aux autres et à son travail, quelle qu’en soit la difficulté, jusqu’à sa mort
accidentelle en 1961. Son journal est alors publié et sa devise, « Vivre, c’est servir
le peuple, c’est rendre les autres heureux », va devenir l’un des slogans ultimes de
la révolution intérieure dans laquelle la Chine s’engage bientôt.
Lorsque Mao Zedong entre en conflit avec les membres de l’appareil du Parti
qui viennent de le mettre en minorité, c’est sur l’armée qu’il s’appuie pour lancer
la Révolution culturelle. Les mots d’ordre en sont d’abord diffusés par Journal de
l’armée en avril 1966. Le 18 août 1966, commence à Pékin le grand mouvement
des jeunes « gardes rouges » qui vont ensuite étendre leurs violences révolutionnaires à l’ensemble du pays. En janvier 1967, les maoïstes s’efforcent d’installer
dans les campagnes comme dans les villes des comités révolutionnaires fondés sur
la « triple alliance » de gardes rouges, de militaires et de cadres du Parti fidèles à
Mao Zedong. Mais, à partir de février 1967, il faut freiner les violences destructrices des gardes rouges et, avec l’appui du Premier ministre Zhou en Lai, l’armée
reprend le contrôle de la capitale et progressivement de l’ensemble du pays. Mao
Zedong a triomphé et, au IXe congrès du Parti (avril 1969), les militaires prennent
une place de premier plan. Le maréchal Lin Biao est même présenté comme le
futur successeur de Mao Zedong. Mais il sera éliminé en septembre 1971.
Le calme revenu, l’armée redevient l’acteur privilégié de la solidarité nationale.
En 1998, elle fut officiellement – image relayée jusque dans les médias occidentaux – le premier secours des sinistrés des inondations dans la moyenne vallée du
Yangzi et dans la province du Heilongjiang. Inscrits plus encore dans la vie
quotidienne, les militaires sont fréquemment représentés sur des affiches murales
aidant une personne âgée ou un handicapé.
De la guerre populaire à une armée de défense nationale
Jusqu’au milieu des années 1980, la doctrine militaire de l’Armée de libération
populaire reste de facto fidèle aux principes énoncés par Mao Zedong dans les
années 1930.
La doctrine maoïste est centrée sur l’idée de « guerre populaire ». Elle favorise
la guerre de partisans, selon une stratégie qui consiste à attirer l’ennemi au sein
du territoire chinois en abandonnant certaines villes ou régions pour ensuite
mieux le harceler et l’éliminer grâce à une participation active du peuple lui-même. Le repli est ainsi la première étape d’une stratégie d’attaque, mais qui
n’excède pas les frontières du territoire national. Elle exige surtout de former la
population à des techniques de guérillas armées et aboutit à la création d’une très
nombreuse milice s’articulant sur les entités administratives et politiques à très
grandes échelles que mettent en place les dirigeants communistes dans les années
1950. La milice, prolongée des forces en réserve de l’Armée de libération populaire, compte des millions de civils.
La République populaire opte parallèlement pour une stratégie complémentaire,
celle de la dissuasion nucléaire. Isolée après sa rupture avec l’Union soviétique,
la Chine se pense menacée sur ses frontières tant terrestres que maritimes, et elle
procède à un premier essai nucléaire le 16 octobre 1964. Elle entend dès lors se
donner les moyens d’une riposte globale en cas de conflit majeur. L’arme nucléaire
offre par ailleurs au pouvoir chinois un prestige interne et une image de grande
puissance qui peuvent lui permettre de revenir sur le devant de la scène internationale dans les années 1970, au détriment de Taiwan.
Dans les années 1980, la situation géopolitique de la Chine se détend cependant.
La République populaire a été reconnue diplomatiquement par les États-Unis
et l’Union soviétique devient moins menaçante, surtout avec l’arrivée de Mikhaïl
Gorbatchev au pouvoir à Moscou. Parallèlement, Deng Xiaoping et les réformateurs ont lancé la politique « de réformes et d’ouverture ». Une nouvelle doctrine
militaire se met alors en place, qui avait été esquissée dès la politique de modernisation militaire de 1973 et le discours interne de Deng Xiaoping en tant que viceprésident de la Commission centrale des affaires militaires et général en chef de
l’Armée de libération populaire en 1975, mais n’est définitivement officialisée
qu’en 1985. L’échec de l’offensive chinoise au Viêt-nam en 1979 a d’ailleurs
clairement obligé à un changement de stratégie.
La doctrine de la « guerre populaire » est alors formellement remplacée par celle
de la « guerre populaire sous des conditions modernes ». L’Armée de libération
populaire doit désormais se préparer à des conflits qui sont frontaliers voire hors de
son territoire et surtout d’échelle locale. Il ne s’agit plus de se défendre contre une
agression intérieure ou globale mais de prendre des initiatives actives et préventives,
et donc de répondre aux défis d’une guerre moderne ponctuelle et professionnelle.
Les villes et les points névralgiques de l’économie du pays deviennent les priorités
du dispositif de défense armée.
Sous l’influence d’un renouvellement des cadres de l’armée, et de l’arrivée à ses
commandes d’une génération d’officiers chinois qui ont fait leurs premières armes
pendant la guerre de Corée, la réforme doctrinale va dès lors engager l’Armée de
libération populaire dans la voie d’une professionnalisation et d’une modernisation
intensives. Des unités de base peu nombreuses, mais fortement équipées et bien
formées, doivent être privilégiées contre les anciens scénarios maoïstes d’une lutte
fondée sur le nombre. Les concepts employés sont désormais ceux de « frontière
stratégique », de « dissuasion stratégique », de « victoire par des troupes d’élite »,
d’« initiative victorieuse par une attaque en premier », de « victoire de la supériorité sur l’infériorité » et d’« engagement d’une bataille rapide pour aboutir à une
conclusion rapide ».
La guerre du Golfe en 1991 va par ailleurs renforcer la conviction des militaires
chinois dans leurs réorientations stratégiques et souligner l’urgence d’une modernisation technologique de l’armement, ainsi que d’une meilleure formation des officiers grâce aux écoles militaires, comme l’Université de défense nationale fondée
en 1985, et d’un entraînement accru des troupes avec la multiplication des exercices
réels de grande ampleur. Le haut commandement chinois s’efforce également
d’intensifier les exercices combinés entre les armées de terre, de mer et de l’air.
Mais cette modernisation se heurte encore aujourd’hui à des transferts sélectifs de
technologies étrangères, depuis la Russie ou Israël notamment.
Dans un tel contexte de modernisation, où les officiers supérieurs chinois tirent
désormais leur légitimité de leur professionnalisme et non de leur expérience passée
au feu, l’Armée de libération populaire est l’objet d’un fort mouvement de démobilisation. Les effectifs de l’armée chinoise avaient augmenté de 2,4 à 4,8 millions
entre 1965 et 1981, ils ont ensuite fortement diminué : 3 millions en 1990 et
2,3 millions en 2002. La milice est plus encore réduite et elle perd radicalement de
son rôle stratégique.
Cette rationalisation des forces s’accompagne d’une réduction du nombre des
régions militaires de onze à sept en 1985. La région de Pékin comprend aujourd’hui les garnisons de Pékin et Tianjin, ainsi que les districts des Hebei, Mongolie
intérieure et Shanxi; celle de Chengdu la garnison de Chongqing, ainsi que les
districts des Guizhou, Sichuan et Tibet; celle de Canton les districts des Guangdong,
Guangxi, Hainan, Hubei et Hunan; celle de Jinan les districts des Henan et Shandong;
celle de Lanzhou les districts des Gansu, Ningxia, Qinghai, Shaanxi et Xinjiang; celle
de Nankin la garnison de Shanghai, ainsi que les districts des Anhui, Fujian, Jiangsu,
Jiangxi et Zhejiang; et celle de Shenyang les districts des Heilongjiang, Jilin
etLiaoning.
Selon les statistiques officielles, la part des dépenses totales de l’État chinois
consacrée à la défense augmente logiquement en valeurs absolues mais diminue
proportionnellement depuis le lancement des réformes : 16% en 1980,10% en 1985,
9% en 1990,8% en 2000 et toujours 8% en 2003, avec 190 milliards de yuans.
Dans les faits, les dirigeants politiques essayent également de rejeter l’armée
dans les sphères strictes du militaire. Lors du chaos engendré par la Révolution
culturelle, les pouvoirs militaires locaux avaient en effet été les seuls points d’appui
pour un retour à l’ordre et ils s’étaient octroyé un poids administratif en conséquence.
Depuis la fin des années 1960, les différentes provinces étaient de facto largement
dirigées par les commandements militaires. La Chine denguiste va progressivement
réduire leur influence civile et réimposer l’autorité du politique. Les représentants
militaires disparaissent des instances administratives dans les années 1980.
Même si le service militaire est réformé et tous les jeunes Chinois y sont désormais astreints au début des années 1990, les liens hier fusionnels entre la population
civile et l’armée se dénouent avec la fin d’un totalitarisme idéologique, l’apparition
de nouvelles valeurs comme la réussite personnelle et la consommation, et une
conception limitant l’armée à son rôle de défense nationale.
Police armée populaire et ordre intérieur
À la suite des événements de 1989, l’enjeu pour le pouvoir politique est dorénavant de disposer d’une force armée qui puisse répondre aux troubles intérieurs liés
aux difficultés des réformes urbaines, aux mécontentements des campagnes et aux
revendications autonomistes voire indépendantistes des nationalités minoritaires du
Xinjiang et du Tibet.
Les dirigeants lancent ainsi un mouvement de forte politisation interne des forces
armées. Ils soulignent par ailleurs la faible efficacité de leur Police armée populaire
au printemps 1989, et en dénoncent les insuffisances de l’entraînement, la faible
discipline et la corruption.
La création d’une police armée chinoise remonte à la fondation de la République
populaire, et celle-ci dépend alternativement des ministères de la Sécurité publique
et de la Défense nationale. En 1982, la Police armée populaire est officiellement
créée et elle se trouve initialement constituée des unités du contrôle intérieur et de
la construction économique. En 1985 lui sont adjointes les troupes de défense des
frontières et de lutte contre les incendies. Après 1989, les autorités centrales la
spécialisent dans la réponse armée aux contestations internes, et favorisent alors
sa modernisation et un accroissement de ses effectifs : 400 000 en 1982,900 000
en 1996 et 1,5 million en 2002.
Au milieu des années 1990, les troupes du contrôle intérieur ont pour fonction
la garde des institutions clés de l’État et des prisons, des actions antiémeutes et des
secours envers les victimes de désastres naturels, avec des unités mobiles de réponse
rapide, et elles étaient au nombre de 441000; celles de la défense des frontières et
de la lutte contre les incendies au nombre de 186000; celles de la prospection des
ressources en or, des communications, de l’eau, de l’électricité et des forêts à celui
de 69000.
Dans les années 1990, la Police armée populaire s’est chargée notamment de la
répression des émeutes tibétaines et ouïghoures. Après les événements de Yining en
1997, où avait été proclamé un État islamique indépendant, Pékin a envoyé plusieurs
milliers de membres de la Police armée populaire pour rétablir l’ordre. Dans la
province du Guangdong, les régiments de la défense côtière se sont largement fait
connaître dans la lutte contre la piraterie et la contrebande, jusqu’à parfois s’engager
au-delà des eaux territoriales chinoises.
Réforme de l’appareil militaro-industriel et affairisme
L’Armée de libération populaire a ainsi connu une redéfinition radicale de ses
objectifs militaires et une forte démobilisation depuis la moitié des années 1980.
Elle a plus encore été affrontée à une reconversion de son patrimoine industriel et
des hommes qu’elle démobilisait. L’armée chinoise est en effet depuis le début de
la République populaire un acteur important du développement des marges frontalières et de l’économie nationale, et elle a été longtemps un moyen pour beaucoup,
notamment issus du monde rural, de s’assurer une promotion sociale et des avantages de base.
Au Xinjiang, les troupes chinoises sont pionnières dans la colonisation et la
mise en valeur de la région afin de contrôler cette partie de l’Asie centrale, accéder
à ses ressources naturelles et valider les délimitations frontalières de l’État-nation
chinois avec l’Union soviétique. Durant la guerre de Corée, seules les troupes chinoises basées au Xinjiang étaient autorisées à poursuivre l’œuvre de développement
qu’elles y avaient engagée au lendemain de la victoire communiste : construction
de routes, développement de fronts agricoles avec des fermes d’État relevant des
forces armées, modernisation urbaine et création de pôles industriels.
Le complexe militaro-industriel va s’étoffer prodigieusement au fil des années
et bénéficier notamment de la politique de la « troisième ligne de défense » pendant
la Révolution culturelle, qui privilégiait les villes de Chine centrale, avec Xi’an,
Chengdu, Chongqing et Kunming, pour la constitution de combinats militaroindustriels à l’abri d’éventuelles agressions américaines le long du littoral ou soviétiques sur les frontières terrestres.
Aujourd’hui, cet héritage industriel est pénalisé par sa vétusté et son manque de
moyens financiers. Les industries d’armement ne bénéficient pas de transferts suffisants de technologies modernes et la Chine vend des armes à peu de pays dans le
monde. Par ailleurs, ces combinats souffrent de leur fréquent enclavement, d’une
gestion administrative archaïque au regard des exigences actuelles du marché, et
plus largement des handicaps des entreprises d’État : manque de rentabilité, faible
productivité et lourdeur des fonctions sociales, mauvaise intégration aux réseaux
industriels et marchands.
Une large part des activités économiques héritées ont été rendues au secteur
civil ou aux administrations ministérielles concernées, comme les industries, les
fermes ou les routes liées aux implantations de l’Armée de libération populaire au
Xinjiang.
Une partie des officiers ou soldats démobilisés ont ainsi gardé leur travail initial
mais relevant d’autres institutions, ou bien ont été reversés dans la Police armée
populaire. Toutefois, d’autres ont vécu de tels transferts comme des drames, leur
ôtant les avantages sociaux de l’armée et les contraignant à se réinscrire dans des
tissus professionnels auxquels ils n’étaient pas préparés – et qui ne les accueillaient
pas toujours avec enthousiasme... En fait, cette démobilisation a aussi souvent touché les officiers les plus jeunes, donc les plus dynamiques et les plus adaptables,
suscitant en retour une perte de qualité pour l’armée chinoise.
Enfin, comme toutes les institutions chinoises même quand leur vocation était
étrangère à l’activité économique, les unités militaires locales se sont très souvent
lancées dans de nouvelles entreprises industrielles ou tertiaires lucratives, et directement liées aux besoins d’une société de consommation en plein essor.
Qu’il s’agisse de fabriquer des chaussures ou de construire des hôtels – comme
le Palace Hotel à Pékin –, l’Armée de libération populaire s’est laissé gagner par les
lois du marché et tire aujourd’hui une part de ses revenus locaux de telles activités.
Mais cette plongée dans les affaires n’a pas été sans des dérives et une corruption
fréquentes, et le pouvoir central avec Jiang Zemin s’est attaché tout au long des
années 1990 à contraindre les forces armées à abandonner le terrain économique
extra-militaire pour revenir à leur stricte vocation de défense nationale.
Aujourd’hui, l’élite politique au pouvoir n’a plus de légitimité militaire propre.
Les officiers supérieurs de l’Armée de libération populaire n’ont eux-mêmes plus le
passé glorifié de la révolution chinoise ou de la guerre de Corée. L’armée chinoise
n’est surtout plus portée par une idéologie fusionnelle qui en faisait l’émanation de la
nation. Depuis le milieu des années 1980, nous assistons en fait à une réorientation
de l’armée chinoise dans ses objectifs stratégiques et à une professionnalisation
dans ses moyens. Elle a pour vocation la défense techniquement moderne d’un
État-nation et doit incarner un aspect décisif de la montée en puissance de la
Chine. Il semble en cela que le haut commandement militaire sache influer auprès
du pouvoir politique dans l’appréciation des menaces extérieures, notamment américaines. L’Armée de libération, d’héroïne révolutionnaire et populaire, s’est ainsi
mise désormais au service géopolitique de l’État chinois dans le monde.
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[1]
Maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Chercheur auprès du laboratoire PRODIG. Chercheur associé au Centre Chine (EHESS).