2005
Hérodote
L’armée américaine, la république impériale et ses soldats
Étienne de Durand
[*]
Bien qu’elles soient souvent sous-
estimées ou mal interprétées, les relations
entre civils et militaires aux États-Unis
constituent un sujet de très grande impor-
tance, éclairant à la fois la propension à uti-
liser la force et les stratégies employées.
Après la guerre du Vietnam et le fiasco
libanais, et jusqu’à la guerre du Golfe,
l’usage de la force aux États-Unis fut gou-
verné par un ensemble de restrictions exi-
geantes connues sous le nom de la doctrine
Weinberger/Powell, et largement imposé
par l’armée. L’influence de ces restrictions
sur la politique étrangère grandit encore
sous Clinton, même si la plupart des ana-
lystes étaient surtout préoccupés par le
fossé entre les valeurs militaires et civiles.
Bien que dominés par Donald Rumsfeld
après le 11 septembre, l’armée pourrait
réaffirmer son influence si la guerre en Irak
se transforme en bourbier inextricable.
The U.S. Army,
the Imperialist Republic and its Soldiers
Though often underrated or miscons-
trued, civil-military relations in the U.S.
represent a topic of the highest importance,
as they help explain both the propensity to
use force and the strategies employed.
After the Vietnam war and the Lebanese
fiasco, and up to the Gulf War, the use of
force in the U.S. became governed by a set
of demanding restrictions known as the
Weinberger/Powell doctrine, and largely
imposed by the military. Their influence on
foreign policy grew even bigger during the
Clinton era, even though most analysts
were mainly preoccupied with the “gap”
between military and civilian values.
Though tamed by Donald Rumsfeld after
9/11, the military could conceivably reass-
ert its influence if the war in Iraq turns into
an irretrievable quagmire.
Longtemps il a existé des liens directs et presque « charnels » entre les armées
et la nation : la plupart des pays occidentaux pratiquaient la conscription, au moins
en temps de guerre, et tous connaissaient, même temporairement, des fièvres
nationalistes. Désormais existent surtout, au sein de la société, des représentations
de la guerre juste et injuste, du rôle de la force dans les relations internationales et
donc une certaine image de l’action des armées. Pour cette raison, le rapport arméenation est forcément médiatisé par les élites et le débat politiques, en particulier
dans un contexte international fait d’interventions et de crises fréquentes mais qui
engagent rarement la population ou le territoire national de façon directe.
Ce changement en induit un autre : il s’agit moins aujourd’hui d’interroger l’attitude individuelle des membres de la société par rapport à l’institution militaire, ou
la fidélité de l’institution militaire à l’égard du gouvernement et les possibilités de
sédition, que d’analyser la nature des relations civilo-militaires au plus haut niveau
et les capacités d’influence des uns sur les autres. Ce sujet essentiel mérite plus
d’attention qu’il n’en reçoit généralement, car la nature et la qualité des relations
civilo-militaires exercent un impact considérable sur l’usage de la force et ses
modalités d’emploi.
Cela n’est nulle part plus vrai qu’aux États-Unis : si la tradition libérale et
démocratique du pays lui a épargné les soubresauts et les coups d’État si courants
ailleurs, l’importance prise par l’établissement militaire à la faveur de la Seconde
Guerre mondiale et de la guerre froide n’en a pas moins profondément affecté la
conduite de la politique étrangère et la nature même du gouvernement américain,
et ce au-delà de la guerre froide et jusqu’à aujourd’hui : la faiblesse de l’administration Clinton face au Pentagone a été patente, et il n’est pas certain que la réaffirmationde l’autorité civile entreprise par Donald Rumsfeld soit destinée à durer.
Si les rapports armée-nation et la place des militaires dans la société américaine
constituent pendant longtemps un non-problème, le rôle international et stratégique
assumé par les États-Unis avec la guerre froide propulse les questions militaires au
premier rang des préoccupations. C’est toutefois la défaite du Vietnam qui rend les
relations civilo-militaires si problématiques qu’elles en deviennent un facteur central, bien que trop souvent méconnu, des choix stratégiques américains.
Le lien armées-nation
« Hey ! Hey ! Hey ! LBJ ! How many kids did you kill today ?»
Slogan des manifestants opposés à la guerre du Vietnam
(LBJ désigne Lyndon B. Johnson)
« U-S-A ! U-S-A ! U-S-A ! »
Ce que scandaient les secouristes entourant
George W. Bush sur les ruines du World Trade Center
Deux images extrêmes se présentent immédiatement à l’esprit lorsqu’on s’interroge sur la nature des liens entre armée et nation aux États-Unis : d’un côté l’antimilitarisme des années 1960 et 1970, la guerre du Vietnam et l’agitation sur les
campus universitaires, de l’autre les manifestations de patriotisme, l’omniprésence
des drapeaux américains après le 11 septembre et l’estime que les Américains
vouent en général à leurs soldats. Que ces deux images soient concurremment
vraiesn’est pas le moindre des paradoxes de la nation américaine; reste à savoir si
un retournement s’est opéré lors des trois dernières décennies.
Contrairement à ce que pourrait laisser penser un examen superficiel des attitudes
américaines fondé sur les dernières années, il existe aux États-Unis une tradition
solidement ancrée d’irrespect pour la chose militaire et même d’antimilitarisme.
Au XIXe siècle, par exemple, le terme familier soldiering désigne l’oisiveté et les
soldats sont mal considérés – les officiers sortis de West Point trouvent grâce auprès
de la population, non du fait de leur statut, mais bien en raison des activités de bâtisseurs et d’ingénieurs qui sont constamment les leurs pendant la conquête de l’Ouest.
La guerre de Sécession, si prolixe en carnages indécis (Antietam, Gettysburg) et si
coûteuse en vies humaines, laisse d’ailleurs un très mauvais souvenir et inspire à
la population comme aux élites une méfiance instinctive vis-à-vis de l’institution
militaire. Il faut attendre 1918 pour que la nation se dote enfin d’une armée de
terre certes réduite ( 220 000 hommes), mais qualitativement à peu près aux
normes des armées européennes. L’importance internationale progressivement
acquise par le pays, et consacrée par la victoire de 1945, se traduit par la constitution, rendue permanente avec la guerre froide, d’un instrument militaire sans autre
équivalent que l’Armée rouge; pourtant, l’antimilitarisme n’en perdure pas moins,
comme en témoignent les réactions des vétérans et des conscrits engagés dans la
guerre de Corée, et restituées dans la série télévisée MASH.
En sens inverse, on peut facilement constater l’existence précoce d’un patriotisme parfois virulent, qui trouve à s’exercer à l’occasion de guerres contre les
Britanniques, Mexicains et autres Espagnols, mais aussi lors d’expéditions punitives menées contre tel ou tel potentat des Barbaresques ou de l’Asie. Aujourd’hui
presque oubliés, les nombreux héros de ces expéditions n’en sont pas moins célébrés à l’époque [Boot, 2002]. L’histoire militaire de la nation américaine avant la
Première Guerre mondiale est ainsi plus riche qu’on ne veut bien le croire en
Europe – où l’on oublie souvent que les États-Unis se sont constitués comme Étatnation un siècle avant l’Allemagne. À preuve, les armées (avec la Navy et l’US
Air Force) sont aux États-Unis la seule institution à être pensée et décrite comme
« nationale », par opposition aux administrations « fédérales », y compris le gouvernement. Ceci est particulièrement vrai de l’armée de terre (Army), qui revendique
hautement le lien consubstantiel qui l’unit à la nation et au peuple américains.
Historiquement, la foi dans l’exemplarité américaine
(A City upon the Hill) se
marie ainsi avec une grande méfiance originelle vis-à-vis des armées constituées,
« instruments de la tyrannie », et un faible attrait pour la vie militaire. En réalité, et
pour reprendre la distinction d’Alfred Vagts, les militaires sont acceptés si le militarisme ne l’est pas : comme l’explique Samuel Huntington dans sa théorie des
relations civilo-militaires, le soldat est légitime en démocratie dès lors qu’il se
comporte en « gestionnaire professionnel » de la violence qui a volontairement
accepté de se soumettre aux décisions de l’autorité politique hors de la sphère de
compétence, technique et étroite, qui est la sienne
[1]. Jusqu’à la guerre du Vietnam,
les élites américaines n’éprouvent ainsi pas de problème à concilier leur libéralismepolitique traditionnel et l’accroissement considérable du « complexe militaroindustriel » dicté par le contexte international : malgré quelques mises en garde
isolées, dont celle d’Eisenhower en 1959, l’augmentation des dépenses de défense
est acceptée et participe d’ailleurs du keynésianisme économique alors en vogue.
En définitive, l’attitude générale de la population fluctue avec le contexte international du moment, la perception de la menace et donc du caractère justifié ou pas
du conflit, enfin et surtout sa durée et son résultat. Ce sont ces deux derniers
aspects, plus qu’une intolérance absolue pour les pertes, qui apparaissent nettement
à l’occasion du Vietnam [Larson, 1996].
Le Vietnam, encore et toujours
Dans les rapports entre les armées, la nation et le gouvernement, la défaite subie
au Vietnam crée un traumatisme durableet a valeur de tournant : elle induit au sein
de la population un retournement, tant des perceptions de l’armée que des représentations de la guerre, et suscite une dégradation nette des relations civilo-militaires.
D’abord cantonnée aux campus universitaires, l’impopularité de la guerre du
Vietnam se diffuse dans la société à partir de 1968 et vient aggraver des tensions
raciales déjà fortes, dans un contexte marqué par la déségrégation et le mouvement
des droits civiques. Afin de désarmer les élites,
le draft, c’est-à-dire la conscription
partielle, est en effet réorienté à cette époque vers les minorités ethniques. La
guerre est alors perçue non seulement comme immorale dans ses finalités et ses
méthodes, mais encore comme inégalitaire et injuste. Au vrai, le constat de la surreprésentation des minorités dans la guerre demande sans doute à être nuancé, car
il ne semble pas se vérifier au niveau des troupes de combat (par opposition aux
unités de soutien); perception ou réalité, le phénomène n’en contribue pas moins
notablement à la dégradation catastrophique du moral de l’armée et à la multiplication des incidents graves entre hommes de troupe et officiers [Savage, 1979]
[2].
Au sortir du Vietnam, l’Army traverse ainsi l’une des plus graves crises de son
histoire, et la hiérarchie de mettre définitivement un terme à la conscription, avec
la création en 1973 d’une armée entièrement professionnelle, dite
All-Volunteer
Force. Toutefois, l’image des armées n’en a pas moins grandement souffert, et cet
héritage comme les échecs enregistrés par la suite, du fiasco de
Desert One au
demi-succès de la Grenade, ne sont que partiellement compensés par les efforts de
communication déployés par les militaires – on pense à des films comme
Top Gun
ou
Le Maître de guerre.
Faut-il pour autant évoquer la fin de la « culture de victoire américaine » et ne
voir dans la remilitarisation opérée par Ronald Reagan qu’un phénomène factice,
c’est-à-dire interpréter le Vietnam comme une rupture irrémédiable ?Il semble bien
que ces interprétations [Engelhardt, 1995; Sherry, 1995] aient une validité indiscutable, mais circonscrite dans le temps aux années 1970 et 1980 : la victoire du
Golfe a en effet restauré le prestige des armées américaines et, de pair avec l’infléchissement à droite de la société civile, s’est traduite par une nouvelle altération
des représentations générales concernant l’image des armées et l’emploi de la force
à l’extérieur. Ces sujets, comme la gestion de l’héritage vietnamien, sont réinterprétés de façon diamétralement opposée par la droite et la gauche depuis trente
ans : là où les « libéraux » insistent sur le caractère fondamentalement injuste de la
guerre et en déduisent une méfiance redoublée à l’égard des militaires, les conservateurs dénoncent la « trahison » des troupes sur le terrain par les politiques de
Washington et les élites de la côte Est. Jusqu’à ce jour, le bilan est partagé : si les
premiers obtiennent des succès notables, qu’il s’agisse de réformes sociales
comme les programmes de discrimination positive ou de contrôle de l’action extérieure du gouvernement, les seconds parviennent à renverser partiellement les perceptions dominantes
[3]. L’avenir dira si la conjonction du 11 septembre et de la
« révolution conservatrice » est appelée à restaurer dans sa plénitude le patriotisme
parfois exacerbé typique de l’« innocence » prévietnamienne. Il est toutefois un
domaine où les armées ont réduit au silence leurs critiques : suite à la décision de
Truman, qui impose la déségrégation en 1948, elles sont en effet parvenues, plutôt
mieux et certainement plus rapidement que le secteur civil, à intégrer les femmes
et les minorités ethniques en leur sein, jusqu’à refléter assez fidèlement la composition de la population – ce qui explique que les « libéraux » soient régulièrement
tentés de promouvoir telle ou telle réforme en la faisant d’abord appliquer par
l’institution militaire, qui doit obéir aux lois. Demeurent bien quelques anomalies :
les Noirs sont ainsi surreprésentés, et les Hispaniques sous-représentés (sauf dans
le corps des Marines); enfin, et à l’image de la société civile, femmes et minorités
ont tendance à y occuper des postes subalternes. Dans l’ensemble, toutefois, cette
politique relativement réussie d’intégration et surtout la fin de la conscription ont
permis aux armées de résoudre les problèmes les plus aigus manifestés à la fin de
la guerre du Vietnam, tout en donnant des gages à la société.
« Top Hats » et « Top Brass »
[4] : autorités civiles et institution militaire
Si le lien armées-nation et les aspects exposés précédemment représentent ce
qui a le plus retenu l’attention depuis trente ans, les conséquences les plus
durables du Vietnam se sont pourtant jouées à un autre niveau, celui des relations
civilo-militaires au sein même du gouvernement.
Au vrai, les relations entre politiques et militaires ont souvent été difficiles,
l’histoire américaine alternant les phases d’indifférence mutuelle et les moments
de crise. Abraham Lincoln, déjà, se plaignait amèrement des généraux nordistes,
jusqu’à ce qu’il trouve en la personne de Grant un officier qui exécute enfin ses
directives sans états d’âme [Cohen, 2002]. De même, la priorité budgétaire accordée à l’arme nucléaire et donc à l’US Air Force, qui vient deux ans auparavant de
conquérir son autonomie comme service à part entière, entraîne la « révolte des
amiraux » qui menacent de démissionner collectivement si leurs demandes ne sont
pas entendues. L’un des tests les plus décisifs intervient pendant la guerre de
Corée, lorsque Douglas MacArthur, après avoir provoqué l’entrée de la Chine dans
la guerre en contrevenant aux ordres du président Truman, refuse les contraintes
propres à la guerre limitée, demande l’emploi de l’arme nucléaire et contredit
publiquement le gouvernement. S’il fait beaucoup de bruit, son renvoi n’entraîne
pourtant pas de crise civilo-militaire aiguë, car le Joint Chiefs of Staff se range
solidement aux côtés de Truman – ce qui n’empêche pas la minorité républicaine du
Congrès de politiser l’affaire à l’extrême. L’armistice une fois conclu, en revanche,
l’institution militaire interprète la guerre comme une semi-défaite et, anticipant
sur l’après-Vietnam, commence à déplorer les « interférences civiles » dans la
conduite des opérations. Cette attitude s’explique par la culture des armées américaines, assez largement dérivée des cultures militaires européennes, et donc de
l’héritage napoléonien et prussien, mais renforcée par l’expérience récente des deux
guerres mondiales et l’idéalisme politiquepropre aux États-Unis. Dans la tradition
politique américaine, la guerre est en effet une aberration morale et l’opposé
absolu du temps de paix et des relations normales qui le caractérisent : il s’agit donc
de la conclure au plus vite en mobilisant des moyens décisifs et en recherchant la
victoire sur le champ de bataille. Conséquence de ce double héritage, les officiers
se focalisent sur la « grande guerre », c’est-à-dire la guerre totale entre « égaux », et
considèrent qu’il leur appartient de conduire les opérations, une fois les objectifs
et les grandes orientations définis par les politiques. En d’autres termes, ils obéissent
à un « prussianisme » qui sépare de façon rigide la politique et les opérations, et
donc le décideur politique et le responsable militaire [Brodie, 1973; Weigley, 1973].
À plusieurs reprises en 1944 et 1945, Eisenhower a ainsi refusé de laisser des
« considérations purement politiques » interférer avec les opérations, qu’il s’agisse
d’investir Berlin avant les Soviétiques ou de prendre des gages en Tchécoslovaquie.
Si en un sens elle renforce le professionnalisme militaire décrit par Samuel
Huntington, cette dichotomie prépare mal le corps des officiers aux engagements
de la guerre froide, que la contrainte nucléaire rend forcément limités.
Pour cette raison, et après avoir flirté brièvement avec les théories de la guerre
limitée pendant les années 1960, les militaires interprètent la défaite vietnamienne
et la crise qu’elle suscite comme résultant d’abord de la « microgestion »
(micromanagement) et des limitations imposées par les autorités civiles, qui n’ont pas
accepté de mobiliser franchement la population et de rechercher « la victoire ». Une
double réaction s’ensuit, matérielle et intellectuelle. Dans la foulée de la professionnalisation, les armées s’organisent de telle sorte que toute opération d’envergure
nécessite le rappel des réserves, et donc une prise de risque politique assumée par
l’exécutif (concept
Total Force). Intellectuellement, l’après-Vietnam est l’occasion
d’un vaste mouvement de réforme, dont les succès au niveau des organisations ou
des procédures tactiques importent moins ici que ses conséquences stratégiques, à
savoir le retour en force de l’école du « tout-ou-rien », typique de la culture stratégique américaine, et qui culmine lors de la critique du Vietnam
[5]. Suite à l’échec
de l’intervention multinationale au Liban, en 1983, cette approche est formalisée
dans la « doctrine Weinberger », rebaptisée dix ans plus tard « doctrine Powell »,
du nom de son concepteur véritable. Il s’agit d’une liste de préceptes destinés à
guider le politique en circonscrivant les conditions légitimes d’emploi de la force
au regard de la rationalité militaire. Ces principes sont au nombre de six : des intérêts vitaux, américains ou alliés, doivent être en jeu; la victoire, au sens classique
et militaire du terme, doit être explicitement recherchée; les objectifs politiques et
militaires doivent être clairement formulés, afin d’éviter toute évolution involontaire et imprévue de la mission
(mission creep); il faut engager d’emblée un volume
suffisant de forces, afin d’éviter l’escalade et l’enlisement; en préalable à l’intervention, l’exécutif doit obtenir de la part du Congrès et de l’opinion une « assurance raisonnable » de soutien; enfin, la force ne doit être utilisée que comme
ultime recours.
Au pied de la lettre, il s’agit là de conditions extrêmement restrictives, et la
« doctrine Powell » revient à interdire pratiquement toute intervention qui ne puisse
se couler dans les formes d’un engagement total susceptible d’une victoire classique.
Autrement dit, elle équivaut presque à une prescription d’inaction et, couplée au
mélange des unités de réserve et d’active, contraint fortement les choix de l’autorité
politique. Ainsi, lorsqu’il annonce son intention d’intervenir en Grenade, Ronald
Reagan est obligé d’accepter de mobiliser trois groupes aéronavals... Si quelques
voix expriment bien leur désaccord, par exemple le secrétaire d’État George
Schultz, elles demeurent toujours minoritaires et l’ensemble constitué par la doctrine
Powell et l’école du « tout-ou-rien » en vient à dominer la pensée stratégique jusqu’à
se figer en une véritable orthodoxie [Gacek, 1994]. La victoire de cette approche
doit beaucoup à l’interprétation du Vietnam popularisée par les militaires et les
conservateurs. Par le truchement des relations civilo-militaires et des « leçons »
(conventional wisdom) retenues, elle en vient à exercer une influence durable et
profonde sur la politique étrangère et la politique de défense des États-Unis.
Le triumvirat stratégique de l’ère Clinton
La doctrine Weinberger/Powell et tous les éléments qui participent de ce que
l’on a appelé « l’orthodoxie », après avoir été en quelque sorte consacrés par le
succès apparent de Desert Storm, ont exercé une influence forte et continue sur la
politique extérieure américaine de l’après-guerre froide, et ce malgré le bouleversement du contexte international. Assez largement, cette emprise tient à deux facteurs qui ont rarement reçu l’attention qu’ils méritaient dans l’analyse de l’usage
de la force par les États-Unis : l’ascendant pris par l’institution militaire aux dépens
des autorités civiles et le rééquilibrage des pouvoirs entre exécutif et législatif se
sont en effet conjugués pour produire une véritable structure tripartite de prise de
décision stratégique, typiquement incarnée dans la personne de Colin Powell
mais qui a caractérisé le Joint Chiefs of Staff en général et a marqué l’ensemble
des années 1990.
Kill Bill
De l’avis général des analystes et des commentateurs, les relations civilomilitaires pendant l’ère Clinton ont été mauvaises, voire détestables, au point qu’ils
n’ont pas hésité à parler d’un « fossé »
(gap) entre civils et militaires [Kohn, 1994;
Ricks, 1997]. Sans chercher ici à établir les responsabilités respectives des acteurs
concernés, il convient de remarquer que les maladresses de l’administration Clinton
n’ont sans doute fait qu’aggraver les suspicions
a priori qu’entretenait à son endroit
le corps des officiers. Pour tenir ses promesses électorales vis-à-vis de la communauté gay, qui avait soutenu sa campagne, Bill Clinton a immédiatement tenté de
forcer une intégration ouverte des homosexuels au sein de forces armées. Ce faisant, l’administration s’est heurtée à l’opposition résolue de la hiérarchie militaire
soutenue par ce qui est alors la minorité républicaine au Congrès. Le projet présidentiel s’enlise d’autant plus vite qu’il prend place à côté du plan de réorganisation
Bottom-Up Review (révision de fond en comble), exercice dont le but avoué est de
réduire le budget de la défense et qui suscite donc le mécontentement des intéressés.
Intervient pour finir le fiasco somalien, qui achève de ruiner la crédibilité stratégique de l’administration, ainsi que divers scandales et anecdotes témoignant du
« conflit de valeurs » entre l’équipe démocrate et les armées
[6]. Au final, le gouvernement Clinton se contente, à propos de l’intégration officielle des homosexuels,
de la politique du
Don’t ask, don’t tell (ne pas demander, ne pas dire) proposée par
l’armée et, au-delà, demeure désormais sur la défensive face aux militaires.
Toutefois, la dégradation des relations civilo-militaires est loin d’être à sens
unique. Après la défaite vietnamienne et la morosité des années 1970, caractérisées par les problèmes de recrutement des armées et des budgets de la défense en
forte baisse – on parle alors d’« armée creuse »
(hollow army) –, la décennie républicaine fait figure d’âge d’or, qui voit une forte augmentation non seulement des
budgets, mais encore des traitements, des retraites et de la qualité des troupes, et
s’achève par le triomphe du Golfe. Plus important encore, la professionnalisation
des armées depuis 1973 contribue de façon décisive à séparer l’armée de la société.
Il en résulte une transformation de l’institution militaire et un abandon graduelde la
neutralité politique traditionnelle, qui voyait par exemple George Marshall se flatter
de n’avoir jamais voté. À partir des années 1980 et surtout 1990, à l’inverse, tous
les sondages rendent compte de la forte politisation du corps des officiers dans un
sens électoralement républicain (à 64%) et socialement conservateur
[7]. Outre ces
tendances de fond, il faut encore mentionner des raisons contingentes : Bill Clinton
appartient en effet à la génération du Vietnam, plus précisément à la catégorie des
draft-dodgers (les « resquilleurs » qui ont volontairement évité de servir sous les
drapeaux à cette époque), et son entourage ne fait pas mystère du peu d’intérêt qu’il
porte à la sécurité nationale. Tous ces éléments accumulés ne peuvent donc que
jouer au désavantage du président démocrate. Cependant, ces différences initiales
se traduisent rapidement, non par une certaine froideur, mais bien par un mépris qui
confine parfois à la haine. Pour ce qui est des sentiments de la troupe, il n’est que
de se reporter aux multiples incidents qui émaillent les premières années de Bill
Clinton comme « commandant en chef » [Kohn, 1994, p. 3]
[8]. Colin Powell lui-même, alors à la tête du Joint Chiefs of Staff, laisse aisément transparaître dans
ses mémoires ses sentiments à l’égard de l’administration : si le président est
quelque peu épargné, son secrétaire à la Défense, et le gouvernement plus largement, sont presque décrits comme incompétents en matière de défense et de stratégie
[Powell, 1995]
[9].
« Gap » et « Culture Wars »
Ces relations civilo-militaires excessivement tendues ont donné lieu à une
importante littérature, fondée sur des enquêtes et des sondages approfondis, et
organisée en trois débats apparemment concomitants, et distincts en réalité : le
premier de ces débats, davantage tourné sur l’actualité immédiate, revient sur
le nombre et la fréquence des heurts entre civils et militaires, le deuxième porte
sur la représentativité des armées par rapport à la société civile, le troisième enfin
s’attache à l’influence de l’institution militaire sur la politique étrangère [Avant,
1998, p. 375; Cohen, 2000, p. 42]
[10]. Chronologiquement, on peut sans doute
affirmer que le constat portant sur la dégradation des relations civilo-militaires a
précédé et engendré le débat à propos du
gap, de la représentativité sociale des
armées et des spécificités de la culture militaire. Dans l’ensemble, en revanche,
les implications stratégiques du
gap n’ont été que rarement abordées.
Ce sont les aspects sociaux et culturels qui ont le plus retenu l’attention pendant
les années 1990. Par-delà les incidents déjà rapportés et les inquiétudes concernant la subordination des militaires aux civils, le débat public s’est ainsi focalisé
sur le « conflit de valeurs », dans la lignée des
culture wars des années 1970
et 1980 [Sherry, 1995, chap. 8 et 9]. Face à une société civile ouverte et « libérale »
(liberal), les armées professionnelles font figure de caste à part, marquée à droite,
toujours plus ancrée géographiquement dans le Sud et l’Ouest et caractérisée par
un sentiment de supériorité morale par rapport à l’image de « décadence » que
véhicule cette société que les militaires ont à charge de défendre
[11]. Pour la plupart
des auteurs, il s’agit d’argumenter, soit en faveur d’un alignement des armées sur le
corps social en général, soit au contraire pour le maintien d’une spécificité militaire,
soit plus souvent encore en tâchant d’équilibrer entre eux les « impératifs fonctionnels, légaux et sociaux » qui doivent informer la culture militaire [Hillen, 1999,
dossier
« The Future of American Military Culture » ]. Estimant que les armées sont
le véhicule idéal du changement social, parce qu’elles représentent l’État, qu’elles
sont hiérarchisées et ont de plus déjà été utilisées à des fins semblables, par
exemple pour la déségrégation des Noirs, les divers groupes de pression réformistes sont plus ou moins conciliants, selon qu’ils entendent « combler le fossé »
immédiatement ou à l’inverse acceptent de prendre en partie en compte les réticences des militaires
[12]. Face à eux, les défenseurs de la spécificité militaire font
valoir qu’il est dangereux pour l’efficacité opérationnelle des armées de laisser ainsi
les impératifs sociaux prendre le pas sur les impératifs fonctionnels. En substance,
ce débat reprend les deux modèles, « objectif » et « subjectif », proposés par Samuel
Huntington, avec cette différence que ce ne sont pas les conséquences en termes
de contrôle politique qui sont visées, mais la plus ou moins grande adéquation
« culturelle » entre armée et société et les conséquences sur l’efficacité opérationnelle d’un abandon des spécificités du milieu militaire, en particulier les réticences
manifestées à l’égard de l’intégration des homosexuels déclarés ou celle des personnels féminins dans les unités de combat
[13].
En soulignant tout ce que ce fossé doit aux évolutions parallèles de la société et
du contexte international – la conclusion de la guerre froide intervient une génération après la fin de la conscription –, la plupart des politologues se rallient au
modèle « objectif » : pour qu’une armée remplisse adéquatement sa mission, il est
normal qu’elle entretienne une certaine distance par rapport aux normes de la
société, qui vit isolée des dangers externes, et il est donc souhaitable que les impératifs légaux et fonctionnels priment sur les impératifs sociaux, dès lors qu’une
trop grande distance entre ces impératifs n’entraîne pas de danger de désobéissance.
À la fin des années 1990, en l’absence d’incidents majeurs, le constat est d’ailleurs
plus nuancé et porte moins sur un « fossé » global que sur des divergences précises
entre élites civiles et élites militaires [Holsti, 2000
[14]]. Certains analystes font ainsi
valoir que le « fossé » n’est peut-être pas si important et ses conséquences si alarmantes que le suggéraient les premiers commentaires : en se « républicanisant »,
les armées ont finalement suivi l’évolution plus générale de la société américaine
dans un sens conservateur, et ce sont surtout les élites civiles qui sont atypiques
[Feaver et Kohn, 2000, p. 31; Avant, 1998, p. 375
[15]]. Au final, le
« gap » doit être
un écart, non un fossé : à défaut de pouvoir être comblé, il peut être géré [Hillen,
1999, p. 53,56-57; Avant, 1998, p. 383
[16]].
L’influence stratégique des militaires
Au regard de l’histoire récente des États-Unis et du rôle de premier plan assumé
par les militaires dans la gestion des crises, le débat sur le « gap » paraît à la fois
simplificateur et étrangement décalé. Il est tout d’abord significatif que ces
controverses aient ainsi majoritairement porté, soit sur les effets opérationnels
d’une évolution dans tel ou tel sens du milieu militaire – les conséquences stratégiques étant négligées –, soit sur les exemples répétés d’incidents à la limite de
l’insubordination envers les autorités civiles en général et le président Clinton en
particulier. Là encore, selon des modalités typiquement américaines, tout s’est
passé comme si les dimensions militaire et politique étaient en quelque sorte
parallèles – et donc séparées – avec d’un côté une discussion théorique sur l’efficacitémilitaire (military efficiency) masquant mal des positions idéologiques conservatrices ou communautaristes, de l’autre guère plus que le constat alarmé de relations
civilo-militaires fortement dégradées au plus haut niveau, avec les dangers afférents
de désobéissance et même de sédition [Kohn, 1994; Dunlap, 1992-1993]. Ne sont
prises en compte, en d’autres termes, que l’efficacité « tactique » et la politique
intérieure, au détriment de la dimension fondamentale qui les unit, la stratégie
entendue comme mise en relation des moyens et des fins.
Au vrai, constats alarmistes, controverses « culturalistes » et enquête sociologique, en se focalisant de la sorte sur leur propre objet, ont eu pour conséquence
d’occulter ce qui aurait dû être le débat principal, à savoir l’influence prise par
l’institution militaire dans le processus de prise de décision stratégique. Non que
le problème soit passé entièrement inaperçu, mais il a été minimisé ou souvent
interprété, soit comme temporaire, c’est-à-dire lié à Bill Clinton ou Colin Powell,
soit comme procédant d’abord de la responsabilité des autorités civiles, malheureusement dénuées de vision stratégique face à la fin de la guerre froide et à la
multiplication des désordres et des crises [Avant, 1998, p. 376
[17]]. Ce serait ainsi
l’indécision des responsables civils et les désaccords entre exécutif et Congrès
concernant les opérations de maintien de la paix qui auraient entraîné les réticences
des militaires. Confrontée à ces circonstances, l’institution aurait simplement fait
preuve de prudence, sans d’ailleurs parvenir à empêcher les interventions en Bosnie
ou en Haïti [Avant, 1996
[18]]. Cependant, dans les cas cités, ce n’est pas tant la
décision en elle-même ou la possibilité d’une insubordination complète, voire
d’un coup d’État, qui ont fait problème, mais bien plutôt l’influence considérable
des militaires concernant l’
usage de la force et les
modalités de son emploi,
influence qui ne s’est pas manifestée simplement à l’occasion des interventions
humanitaires des années 1990, mais se constate déjà largement à l’occasion de la
guerre du Golfe et perdure jusqu’au Kosovo et au-delà [Hillen, 1999, p. 55
[19]].
Les exemples en effet ne manquent pas, qui soulignent non seulement l’indécision des responsables civils, mais surtout l’empiétement des militaires. Si les dysfonctionnements de la chaîne de commandement en Somalie paraissent devoir être
attribués au gouvernement plus qu’à l’armée, le Joint Chiefs of Staff n’est pas
moins responsable que Les Aspin de n’avoir pas envoyé sur place les renforts qui
auraient peut-être permis d’éviter le carnage du 3 octobre – pourtant, c’est bien le
secrétaire à la Défense qui est contraint à la démission à la suite de ce fiasco
[20]. La
longue abstention américaine par rapport à la guerre civile bosniaque s’explique
pour partie par les estimations initiales posées par les militaires, à savoir le
déploiement de 400 000 hommes, et dont le caractère apparemment opérationnel
ne pouvait qu’entraîner des effets politiques dirimants. De même, dans le cas de
l’intervention de l’Implementation Force (IFOR), les armées exigent et obtiennent
une séparation complète entre la branche politique et la branche militaire, au point
que Richard Holbrooke s’entend dire qu’il n’a aucune autorité sur le contingent
américain de l’IFOR, et que ce dernier fait systématiquement primer l’impératif de
« protection de la force » sur l’accomplissement des différentes missions sur place.
Lors de l’intervention au Kosovo, enfin, un officier du Joint Chiefs n’hésite pas à
déclarer à un journaliste : « Je ne pense pas que quiconque [ici] ait l’impression
qu’on a fait la preuve que tout ceci sert l’intérêt national
[21]. » Le Kosovo est en
quelque sorte l’aboutissement de ce processus : conduite contre l’avis de la hiérarchie militaire et d’une bonne partie du Congrès, l’intervention se coule dans les
formes bien spécifiques de la campagne de frappes aériennes précisément pour
minimiser les coûts politiques potentiels
[22].
En ce sens, de façon directe et indirecte, par les réserves exprimées publiquement comme par la présentation d’options en apparence purement techniques,
les militaires parviennent à restreindre, parfois à une seule, la gamme des options
disponibles, et donc à contraindre la décision stratégique. Les années 1990 voient
ainsi grandir doucement et presque silencieusement l’influence des militaires sur
la politique étrangère des États-Unis, au point qu’il n’est pas exagéré d’affirmer
que cette dernière est finalement conduite par un triumvirat stratégique d’un genre
nouveau, dans lequel les militaires, pour être moins visibles que la Présidence ou
le Congrès, n’en exercent pas moins une influence considérable.
Le paradoxe républicain : du triumvirat à l’empire ?
Par-delà les circonstances propres à la décennie 1990 et aux tribulations politiques de l’administration et du président Clinton, cette dérive des relations civilomilitaires a procédé de raisons structurelles et d’une évolution de long terme, que
l’administration Bush a certes essayé d’inverser, mais sans y parvenir véritablement
avant le traumatisme du 11 septembre et ses conséquences. Le résultat final dépendra
de l’interprétation que la population, les armées et les élites civiles et militaires
feront collectivement de la « guerre contre le terrorisme », et plus particulièrement
de l’aventure irakienne.
Rivalités institutionnelles et militarisation de la politique étrangère américaine
La guerre froide a entraîné aux États-Unis la constitution d’un appareil militaire
sans précédent de par sa taille, son poids économique et son étendue géographique
à travers le monde : à l’heure actuelle, les armées américaines gèrent un budget de
400 milliards de dollars et utilisent plus de 700 bases à travers le monde. Ce que
l’historien Michael Sherry appelle la « militarisation » de l’Amérique a placé les
officiers à la tête d’une organisation énorme aux responsabilités globales, qu’il
s’agisse de diplomatie régionale, de sécurisation des voies d’approvisionnement
et des grands flux commerciaux mondiaux, enfin de stabilisation ou de protection
de certains pays (Afghanistan, Corée du Sud) [Cohen, 2002; Priest, 2003]. Le
prestige des officiers a crû en proportion; un moment entamé par le Vietnam, il a
été restauré par la guerre du Golfe – alors que l’autorité de l’exécutif ne s’est pour sa
part sans doute jamais vraiment remise du Watergate, et que le Département d’État
n’a en ce qui le concerne pas cessé de voir son influence décliner. Seul de tous les
ministères de la Défense, le Pentagone a divisé une bonne partie de la planète
en grands commandements régionaux (EUCOM, PACOM, CENTCOM...) confiés
à de véritables proconsuls militaires, longtemps appelés les CinC (CommandersinChief); seul de toutes les administrations américaines, il possède des moyens matériels, financiers et humains considérables et rapidement mobilisables [Priest, 2003].
À cette influence graduellement acquise on doit encore ajouter les
leçons politiques que l’institution a tirées du Vietnam, en particulier l’apprentissage des arcanes
de la politique intérieure et des mécanismes budgétaires. Dans le sillage de Robert
MacNamara et de ses
whiz kids (petits génies), le Pentagone prend soin de former
ses propres spécialistes en
systems analysis et en communication afin de rivaliser
avec les administrations civiles en général et l’OSD (Office of the Secretary of
Defense, l’administration civile à la tête du Pentagone) en particulier [Snider, 1996,
p. 1-2
[23]]. Capitalisant sur ce savoir-faire bureaucratique, l’institution militaire
apprend progressivement à influencer les grandes lignes de la politique de défense
– la maîtrise des détails et de l’application lui revenait déjà naturellement – et la
décision en matière stratégique. Le renforcement des pouvoirs alloués au comité
des chefs d’état-major
(Joint Chiefs of Staff) et à son président
(chairman), décidé
par la loi Goldwater-Nichols de 1986, initialement afin d’améliorer la coordination
interarmées, va toutefois dans le même sens et permet à l’institution de présenter un
front uni en cas de besoin. Cette capacité d’influence emprunte deux voies distinctes,
directe et indirecte, selon que les militaires font connaître leur avis par la presse
ou passent par le Congrès. Colin Powell en particulier ne s’est jamais privé de
s’exprimer publiquement, à preuve l’article
« Why Generals Get Nervous », dans
lequel il prend ouvertement parti contre l’implication en Bosnie, et ce en pleine
campagne électorale, alors que Bill Clinton reproche son inaction à son adversaire
républicain. Une telle liberté de parole non seulement s’écarte du principe de
réserve mais encore contredit la stricte séparation des responsabilités que le même
Colin Powell érige en doctrine, au point d’y laisser son nom, et met vigoureusement en pratique lors de la guerre du Golfe, en servant d’interface unique entre
le pouvoir civil et le chef du CENTCOM
[24]. Même en mettant de côté le cas il est
vrai particulier du président du Joint Chiefs de 1989 à 1993, ancien conseiller
militaire du National Security Advisor sous Ronald Reagan, et spécialement doué
en politique, l’institution militaire en général dispose au Congrès, par l’intermédiaire
des lobbies mais aussi de par son accès privilégié aux parlementaires influents qui
siègent dans les commissions et sous-commissions, d’un relais et d’une « caisse de
résonance » très efficaces face à l’exécutif. Enfin, le prestige retrouvé des militaires interdit à l’exécutif ou au Congrès d’empiéter de façon trop frontale, et donc
controversée dans le débat public, sur son domaine réservé.
En réalité, la hiérarchie militaire ne fait qu’exploiter à son avantage les spécificités de l’équilibre institutionnel et politique entre les deux principales branches
du gouvernement américain, équilibre défini à la fois par les textes constitutionnels et par les fluctuations de la pratique. Dans le système présidentiel américain,
les relations entre l’exécutif et le législatif sont par nature profondément différentes
des équilibres institutionnels qui caractérisent les régimes parlementaires, différences qui ne se résument pas au seul constat du rôle de premier plan tenu par le
Congrès. Contrairement aux régimes parlementaires, dans lesquels le gouvernement est l’émanation du ou des partis majoritaires au Parlement, le système politique américain instaure un face-à-face permanent entre le corps législatif et
l’exécutif : le président ne peut dissoudre le Congrès, pas davantage que celui-ci
ne peut faire tomber le gouvernement par une motion de censure
[25]. Dans ce cadre,
gouverner les États-Unis suppose nécessairement que soit trouvé un accord entre
le président et les parlementaires. Or, ces derniers sont investis par la Constitution
de très nombreux pouvoirs et prérogatives, à commencer par la maîtrise des
dépenses et du budget. En matière de politique étrangère, la Constitution attribue
de surcroît au Congrès des pouvoirs considérables : déclarer la guerre, lever et
entretenir les armées et la marine, ratifier les traités signés par le président pour le
Sénat ou encore superviser les relations commerciales entre les États-Unis et les
pays étrangers
[26]. Si le président se voit confier le commandement des forces
armées et le « pouvoir exécutif » – formule vague dont l’exécutif s’est servi pour
asseoir son autorité et élargir son champ d’action interne et externe –, il n’en
demeure pas moins tributaire du bon vouloir parlementaire.
Ce sont en effet le contexte historique, marqué par l’implication progressive
des États-Unis sur la scène internationale, et la « règle du précédent » qui ont fait
apparaître comme normal le renforcement notable, au cours des deux derniers
siècles, du pouvoir présidentiel sur la politique étrangère. Il importe toutefois de
bien apercevoir que cet accroissement du pouvoir présidentiel a reposé sur l’accord
tacite du Congrès, et n’est pas en tant que tel inscrit dans le texte constitutionnel, à
preuve la désignation explicite du Congrès concernant la déclaration de guerre.
Fort logiquement, l’autorité présidentielle a donc connu des variations importantes
au cours de l’histoire, et il est ainsi courant d’opposer le « gouvernement congressionnel » du XIXe siècle à la période de « présidence impériale » qui s’achève pour
partie avec le scandale du Watergate, sachant que ces cycles sont étroitement corrélés à la tension internationale et aux guerres [Lindsay, 1995, p. 28-30; Schlesinger,
2004]. En ce sens, la fin de la guerre froide, interprétée comme retour au temps de
paix, n’a pas manqué de se traduire par une réaffirmation de l’autorité parlementaire
et un retour partiel au mode de gouvernement traditionnel, toujours en vigueur sur
le plan interne, et qui est fait de marchandages, de compromis et de coalitions
d’intérêts temporairement convergents : chaque parlementaire vote en fonction de
ses préférences et des intérêts de sa circonscription, sans être tenu par une discipline
de parti. En d’autres termes, les États-Unis connaissent en quelque sorte une situation de « cohabitation permanente » que l’éventuelle concordance des majorités
présidentielle et parlementaire ne peut que tempérer, et dans laquelle chaque partie
doit à chaque fois marchander le soutien dont elle a besoin.
Ceci explique qu’en l’absence de menace majeure et donc de consensus stratégique, au moins au niveau des grands objectifs, sénateurs et représentants n’aient
pas eu à craindre d’être accusés de mettre en péril la sécurité nationale et aient pu
s’opposer sans grand risque aux choix de l’administration Clinton, qu’il s’agisse
par exemple de la longue crise bosniaque ou du plan de stabilisation du peso en
1994 [Lindsay, 1995, p. 31]. Dans ce contexte de querelles institutionnelles et partisanes avivées, l’institution militaire a pu facilement « jouer » le Congrès contre
l’exécutif, ou l’inverse, et obtenir généralement gain de cause. Seule la réduction
du format des armées a fait exception, qui s’explique par le relatif consensus
bipartisan des années 1990 en matière de rigueur budgétaire.
Le Pentagone républicain et son secrétaire impérial : d’un paradoxe à l’autre
On aurait été en droit d’attendre, d’une administration républicaine, à la fois
qu’elle utilise son capital auprès des armées pour améliorer les relations civilomilitaires, et qu’elle corrige quelque peu les dérives caractéristiques de l’ère Clinton
et fasse rentrer dans le rang the top brass, mettant à profit sa moins grande vulnérabilité politique – les Républicains ne courent guère le risque d’être accusés sur
leur droite d’être soft on defense. Or, les circonstances en ont décidé autrement,
d’abord en la personne de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense le plus autoritaire et le plus détesté depuis Robert Strange MacNamara, de sinistre mémoire au
sein des armées, puis surtout avec les attaques du 11 septembre et leurs conséquences, l’invasion et l’occupation de l’Irak en particulier. Aussi bien la persistance,
et à certains égards la virulence accrue des tensions civilo-militaires depuis 2000
semblent-elles attester de la nature structurelle du problème.
L’arrivée au pouvoir de l’administration Bush, en 2000, aurait dû combler les
militaires et conforter encore le poids de l’institution : le candidat Bush n’a-t-il pas
hautement proclamé sa volonté de renforcer les armées et de relever les salaires,
devant des audiences militaires qui lui étaient par ailleurs largement acquises ? La
nomination de Donald Rumsfeld au poste de secrétaire à la Défense a semblé aller
dans ce sens : l’homme a l’expérience des plus hautes fonctions publiques, puisqu’il
a déjà occupé ce même poste vingt-cinq ans auparavant, et il s’intéresse de près aux
questions de sécurité et de défense. Pourtant, et apparemment contre toute attente,
les relations entre le nouveau secrétaire et la hiérarchie militaire se détériorent très
vite. Ce dernier est en effet porteur d’une certaine vision des questions stratégiques
et militaires, qu’il entend mettre en pratique rapidement, si nécessaire contre
l’avis du Pentagone en uniforme. Largement inspiré du mouvement de la « révolution dans les affaires militaires » ou RMA, le projet de « transformation » lancé
par Donald Rumsfeld et les conseillers civils de son entourage suscite l’opposition
de nombreux militaires, sur le fond comme sur la forme. Sur le fond, la nouvelle
équipe prétend s’appuyer sur les progrès réalisés en matière d’acquisition et de
traitement de l’information, et donc de ciblage, pour favoriser les moyens de frappe
et de projection à longue portée au détriment des « plates-formes de guerre
froide »
(legacy systems). Plus largement, elle se focalise sur des thèmes et des
programmes comme la défense antimissile ou le spatial militaire, qui tous visent à
pérenniser sur le long terme la supériorité militaire américaine; loin de la stabilisation des Balkans et autres crises « courantes », il s’agit de préparer l’avenir,
entre autres face à la Chine émergente [de Durand, 2001]. S’il ne manque pas de
cohérence, ce projet véritablement stratégique n’en heurte pas moins les intérêts et
les préférences des forces terrestres, et de l’Army en particulier. Sur la forme, le
nouveau secrétaire organise des commissions d’experts indépendants
(Rumsfeld
Reviews) dont sont d’emblée exclus militaires et
congressmen. Les tensions s’avivent
au cours de l’année 2001, en particulier l’opposition grandissante du Congrès, activée par les militaires, au point que Donald Rumsfeld est largement donné comme
démissionnaire à la veille du 11 septembre [Cohen, 2002
[27]].
Les attentats du 11 septembre bouleversent naturellement la donne : cette
agression imprévue et traumatique crée un état de guerre, soude la nation autour
du président et réduit donc provisoirement au silence les critiques à l’encontre de
l’exécutif. Donald Rumsfeld bénéficie d’autant plus de cet état de grâce qu’il est
crédité du succès rapide et quelque peu inespéré de la campagne en Afghanistan,
et que son style « brusque » lors des conférences de presse passe décidément bien
auprès de la population. Au cours de l’année 2002, le secrétaire à la Défense peut
donc faire prévaloir ses vues concernant la préparation de l’opération Iraqi Freedom :
contre l’avis dominant du corps militaire, il entend répudier le principe de « force
écrasante » (overwhelming force) au cœur de la doctrine Powell et prouver que la
technologie permet désormais de substituer la masse à la vitesse, autrement dit
d’abattre le régime irakien avec seulement 130 000 hommes, le quart de ce qui
avait été déployé en 1991. Le Département d’État et l’armée de terre essaient bien,
sans succès, de faire valoir que l’occupation du pays qui suivra forcément les opérations offensives nécessite des effectifs autrement plus conséquents – le général
Shinseki, chef d’état-major de l’armée de terre, évoque ainsi plusieurs centaines
de milliers d’hommes. Lorsqu’il annonce avec un an d’avance le remplacement de
ce dernier, Donald Rumsfeld fait en quelque sorte d’une pierre deux coups : il
impose brutalement son autorité face à une hiérarchie militaire qui ne peut cette
fois mobiliser le Congrès en sa faveur, et achève d’enterrer la doctrine Powell, qui
prévalait au moins depuis la malheureuse expérience libanaise de 1983 et conditionnait en profondeur l’usage et les modalités d’emploi de la force par les États-Unis.
La chute de Saddam Hussein en mai 2003 marque également, à Washington, la
défaite des généraux de l’armée de terre : au faîte de son pouvoir, Donald Rumsfeld
renvoie Tom White, le secrétaire à l’Army, qui avait fait cause commune avec
« ses » généraux en matière d’équipements et n’avait pas apporté de démenti
public aux déclarations du général Shinseki.
Si l’invasion elle-même se déroule dans l’ensemble comme planifiée, validant
en apparence les tenants de la « transformation militaire », il en va tout autrement de
l’occupation et de la stabilisation de l’Irak. Dès le printemps 2003, l’impréparation
des armées américaines est flagrante et ne leur permet ni de sécuriser le pays – on
se souvient des pillages et du désordre généralisé pendant le mois de mai – ni de
répondre efficacement à l’insurrection naissante
[28]. Loin de s’améliorer, la situation
se fige, puis se dégrade nettement par à-coups (automne 2003, printemps 2004),
obligeant le gouvernement américain à maintenir sur place des effectifs à peu près
équivalents à ceux utilisés pendant l’invasion, soit le quart de l’armée de terre.
Compte tenu des autres engagements outre-mer des armées américaines, entre
autres en Afghanistan, il s’avère indispensable non seulement de faire massivement appel aux réservistes, mais encore de les maintenir sous les drapeaux pour
des durées inconnues jusque-là et pouvant atteindre 18 mois d’affilée. Outre ces
tensions importantes sur les effectifs, avec leurs conséquences prévisibles en
termes d’engagement ou de réengagement, les opérations en Irak se traduisent par
un nombre grandissant de morts et de blessés graves (respectivement 1 400 et
10000 à ce jour). Mobilisation prolongée et pertes se conjuguent pour traumatiser
de nombreuses communautés locales aux États-Unis mêmes, jusqu’à impliquer des
congressmen. En conséquence, des voix de plus en plus nombreuses en viennent
à critiquer la planification et la conduite de la guerre, et donc le leadership, réclamant une augmentation des troupes déployées en Irak ou des effectifs totaux des
forces terrestres. Si enfin on rajoute le scandale des sévices infligés aux prisonniers irakiens d’Abou Ghraib, on comprend que Donald Rumsfeld soit à nouveau
en danger politiquement, plusieurs
congressmen ayant publiquement demandé
sadémission.
Toutefois, et par-delà telle ou telle personnalité, ce sont surtout les effets d’ordre
général et les conséquences prévisibles de l’Irak qui demandent à être évalués. De
ce point de vue, la guerre a d’ores et déjà replacé les forces terrestres, Army et
United States Marine Corps (USMC), au premier rang des préoccupations stratégiques, et le coût de la « guerre contre le terrorisme » vient d’obliger l’administration
à revoir à la baisse, de 30 milliards de dollars sur six ans, certains des projets les
plus onéreux de l’United States Air Force (USAF) ou de la Navy (chasseur F-22,
destroyer DDX, systèmes antimissiles), qui justement participent de la vision à
long terme défendue par le secrétaire à la Défense. Assez ironiquement, c’est donc
sous l’autorité du plus haut partisan officiel de la « transformation » que les crédits
alloués à l’origine pour financer des armements high-tech de l’avenir s’évaporent
désormais sous forme de pièces détachées ordinaires et de blindages supplémentaires pour les « humvees » (jeeps) déployées en Irak. En ce sens, il est rien moins
qu’assuré que le projet de transformation défendu par l’administration survive, du
moins sous sa forme initialement envisagée, au départ plausible de Donald Rumsfeld – on l’évoque pour cette année. De même, ne va-t-il pas de soi que la restauration « impériale » de l’autorité civile sur l’institution militaire se poursuive ou
même se maintienne : à l’instar des projets géopolitiques portés par ceux que l’on
appelle un peu rapidement les « néo-conservateurs », la mise au pas des militaires
pourrait finir dans les sables du Moyen-Orient.
Il est naturellement trop tôt pour savoir qui, des responsables civils du Pentagone
ou des militaires, l’emportera finalement. Beaucoup dépendra de la durée du conflit
irakien, de son résultat final et surtout de la façon dont ces éléments seront débattus
et finalement interprétés par l’opinion américaine. Il n’est ainsi pas impossible que
l’amère expérience irakienne restaure d’une façon ou d’une autre la doctrine Powell
dans toutes ses composantes, depuis la volonté de ne s’engager massivement et
qu’en dernier recours jusqu’à la préférence marquée pour les guerres « gagnables »
selon les termes américains – en passant bien entendu par le rejet réaffirmé des
« interférences civiles » dans la conduite et la planification des opérations, et par
voie de conséquence dans leur déclenchement. La première « vraie guerre » depuis
le Vietnam aura nécessairement des répercussions sur les relations civilo-militaires,
et plus largement sur les représentations américaines de la guerre et les liens
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[*]
Chercheur au sein du département des études de sécurité de l’Ifri; il enseigne à Saint-Cyr-Coëtquidan et à l’IEP de Paris.
[1]
Aux antipodes donc d’une caste obsédée par son prestige et ses privilèges sociaux [Vagts,
1937; Huntington, 1957; Cohen, 2002, le chap. 1 et l’appendice, où l’auteur reprend et critique
la théorie huntingtonienne].
[2]
Les incidents en question vont de la désobéissance à la mutinerie, en passant par le
fragging,
soit le fait de blesser ou de tuer un supérieur en utilisant des grenades à fragmentation, dont on
ne peut déterminer l’origine, contrairement aux tirs.
[3]
Les films les plus connus sur le Vietnam sont à cet égard instructifs pour ce qu’ils révèlent
des modifications du regard que l’Amérique porte collectivement sur son passé : là où
Apocalypse
Now présente la guerre comme une folie, fascinante mais absurde, et
Deer Hunter aboutit, sur un
mode plus intimiste, à des conclusions plus désabusées encore,
Rambo met en scène la figure,
depuis si populaire, du « vétéran trahi » par la société et ses supérieurs, inversant ainsi la relation
bourreau-victime dénoncée pendant les années 1960 – même le
Platoon d’Oliver Stone, à la
tonalité pourtant nettement antimilitariste, n’échappe pas entièrement à ce cliché. Vu d’aujourd’hui, il semble bien que
Rambo l’ait emporté.
[4]
« Huiles civiles » et « huiles militaires ».
[5]
L’ouvrage du colonel Harry Summers [ 1982] est le plus représentatif de cette tendance et
a figuré dans la liste des « lectures indispensables » dans les écoles militaires américaines des
vingt dernières années.
[6]
On pense par exemple à l’affaire Tailhook, qui a vu en 1993 des officiers masculins de la
Navy insulter et harceler sexuellement leurs homologues féminins, Bill Clinton exigeant des
sanctions exemplaires; ou encore la réplique d’une aide de la Maison-Blanche au général
McCaffrey : « Ici, on ne parle pas aux militaires », qui fut immédiatement répétée par l’intéressé
et déchaîna la fureur au Pentagone.
[7]
Cf. en particulier Holsti [ 1998-1999]. Cet article et certains autres cités subséquemment
s’intègrent dans le projet de recherche conduit par le Triangle Institute for Strategic Studies au
sujet du
« gap ». Ils ont débouché sur une publication collective [Feaver et Kohn, 2001].
[8]
Il dresse la liste de ces incidents et rapporte en particulier comment un haut gradé dut
intervenir au préalable pour que le président Clinton ne soit pas sifflé par l’équipage du porteavions
Theodore Roosevelt.
[9]
Les Aspin y est décrit comme égaré dans le monde réel du gouvernement et de la haute
administration, manifestant son incapacité à décider par des réunions désorganisées qui tiennent
du « séminaire universitaire » – le ton sarcastique, parfois méprisant, et ce qu’il présuppose, ont
suscité quelques commentaires réprobateurs [Cohen, 1995].
[10]
Eliot Cohen distingue pour sa part trois niveaux de relations civilo-militaires : les rapports
armée-société civile en général, qui touchent aux coutumes
(mores) et à la culture; les relations
entre institution militaire et institutions civiles (presse, ONG, tribunaux, etc.); enfin les relations de pouvoir entre civils et militaires au sommet du gouvernement, qui ont un impact direct
sur l’usage de la force et la stratégie générale du pays.
[11]
Sur le rejet et parfois la révulsion que la société civile inspire aux militaires, engagés récents
en particulier, et le sentiment de supériorité morale qu’ils éprouvent en retour, voir Ricks [ 1997
et 1998].
[12]
Quoiqu’il ait échoué sur la question des homosexuels, Bill Clinton fait ouvrir aux femmes
de 15 000 à 20 000 postes supplémentaires, généralement dans des fonctions de combat, mais
au prix d’une révision à la baisse des barèmes. Sur tous ces points voir Hillen [ 1999, p. 49-51].
[13]
Pour une analyse qui conclut à l’absence de conséquences opérationnelles dommageables
en cas d’alignement des armées sur les valeurs « ouvertes » de la société civile, voir Kier [ 1998];
en sens inverse, voir Snider [ 1999].
[14]
Ole Holsti dresse le bilan de plusieurs années d’analyses sur le sujet.
[15]
Deborah Avant remarque également [p. 382] que le débat général est obscurci dès lors que
sont mobilisées des définitions quelque peu différentes du
« gap », divorce entre hauts responsables
civils et militaires ici, aliénation « culturelle » entre armées et société là, ce qui entraîne donc des
réponses différentes aux problèmes constatés.
[16]
Deborah Avant conclut elle aussi par la nécessité d’un équilibre entre
« efficiency » et
« accountability », efficacité et subordination.
[17]
Deborah Avant mentionne ainsi l’influence des militaires concernant l’emploi de la force,
les choix en matière de structures de forces ou de budgets, ou encore de gestion des personnels.
Il est toutefois significatif que ces différents domaines, d’inégale importance, sont mis sur le
même plan. John Hillen [ 1999, p. 52] estime pour sa part que le
« gap » a surtout concerné les
plus hauts niveaux, civils et militaires, du gouvernement.
[18]
Deborah Avant approuve [p. 20 et 24] la prudence des militaires.
[19]
John Hillen écarte le danger d’insubordination majeure mais souligne la possibilité que
l’institution militaire manifeste « irrespect » et « non-réaction »
(unresponsiveness), avec les
risques associés d’un recours trop fréquent ou trop « frileux » à la force, de désintérêt civil ou au
contraire d’immixtion dans les affaires militaires.
[20]
Sur ce point et pour tous les exemples qui suivent voir Cohen [ 2002, p. 200-203].
[21]
Anecdote rapportée par Cohen [ 2002, p. 200]:
« I don’t think anybody felt like there had
been a compelling argument made that all of this was in our national interest. » L’auteur ajoute :
« As if it was the military’s to make. »
[22]
Voir notre article [Durand, 2004] et plus particulièrement la dernière section, intitulée
« Arme aérienne et gestion de crise ».
[23]
Don Snider va même jusqu’à affirmer que les experts du Pentagone sont désormais plus
efficaces et mieux préparés que leurs équivalents civils – phénomène encore amplifié par l’inexpériencede l’administration Clinton en matière militaire.
[24]
Voir en particulier les réactions de Colin Powell face à l’« ingérence » de Dick Cheney
dans la planification opérationnelle. Pour une vive critique de l’influence de Colin Powell et des
manipulations auxquelles il s’est livré voir Cohen [ 1995].
[25]
Sauf à détourner dans un sens politique la procédure pénale d’
impeachment (c’est-à-dire
le procès du président par le Sénat après proposition en ce sens de la Chambre des représentants),
comme pendant l’« affaire Lewinsky ».
[26]
Voir en particulier l’article I, section 8, et l’article II, section 2, de la Constitution.
[27]
Le journal
Army Times n’hésitait ainsi pas à titrer
« Does He Really Hate the Army ?»,
avec la photo du secrétaire à la Défense en couverture.
[28]
Sur tous ces points, et même s’il est sans doute encore trop tôt pour imputer aux différents
acteurs impliqués des responsabilités précises, on se reportera avec profit à Fallows [ 2004].