2005
Hérodote
L’armée britannique, projection de puissance et géopolitique euratlantique
Jean-Sylvestre Mongrenier
[*]
Dans les années d’après-guerre froide, la
référence britannique s’est progressivement
imposée aux décideurs français du monde
de la défense. Lorsque le 22 février 1996
le président de la République annonce la
professionnalisation des armées françaises,
le partenaire britannique offre l’exemple
d’une armée de ce type à la portée des
efforts français. Quelques années plus tard,
Jacques Chirac observe dans son message
du 14 juillet 2002 : « Nous avons, depuis
quelque temps, décroché de l’Angleterre
[...]. Cela a des conséquences lourdes pour
ce qui est de notre puissance politique»
(Jacques Isnard, « La défense française et le
modèle anglais», Le Monde, 17 juillet 2002).
Au risque de froisser les susceptibilités
nationales, le président de la République
pose donc comme objectif de mettre les
armées françaises au niveau des armées de
Sa Gracieuse Majesté. Enracinée dans de
fortes traditions et anciennement profes-
sionnalisée, l’armée britannique contempo-
raine est axée sur la projection de forces et
de puissance. Engagé dans les structures de
l’OTAN et participant à l’Europe de la
défense, ce système militaire s’inscrit dans
une géopolitique euratlantique.
The British
Army: Power Projection and Euro-Atlantic
Geopolitics
During the post-cold war years, the
French Defense circles progressively
accepted the reform of the British armed
forces as a reference. When the French pre-
sident announced on February 22 1996 the
beginning of the professionalization of the
French armed forces, the partnership with
the UK was offering a model within the
range of French efforts. Several years later,
Jacques Chirac declared during his tradi-
tional message to the nation on July 14th:
“For some time, we have been lagging
behind the British armed forces [...]. This
situation heavily hampers our political
influence” (Jacques Isnard, “The French
Defense and the English model”, Le Monde,
July 17 2002). At the risk of hurting natio-
nal touchiness, the President therefore sets
the objective of putting the French army at
the same level as H.M. armed forces. Rooted
in strong traditions and anciently professio-
nalized, the contemporary British army is
based on the projection of force and power.
Involved in NATO structures and taking
part in Europe’s defense system, this mili-
tary system is in keeping with the frames of
Euro-Atlantic geopolitics.
Résolument tournée vers les conflits post-guerre froide, l’armée britannique
est l’héritière d’une culture stratégique forte et pérenne, cette expression désignant
l’ensemble des règles et traditions qui gouvernent l’emploi de la force. L’histoire
géopolitique et militaire de l’Angleterre et plus largement du Royaume-Uni en est
à l’origine. Le style diplomatique et la culture stratégique du Royaume-Uni sont
marqués par le caractère maritime et insulaire de l’histoire britannique depuis les
XVI
e et XVII
e siècles
[1]. La Manche préserve la Grande-Bretagne des invasions
continentales ou du moins réduit leurs chances de succès. Rien de semblable ne
s’est produit depuis la bataille d’Hastings, le 14 octobre 1066. En l’absence de
menace directe et immédiate, il n’est nul besoin de désigner l’ennemi à l’avance,
alliances informelles et garanties implicites suffisant à assurer la sécurité de l’archipel. Dominant sans partage les mers, l’Angleterre s’efforce de prévenir une hégémonie continentale en maintenant l’équilibre européen et les contours de l’ennemi se
déterminent à partir de son comportement. Les alliances sont à court terme et réversibles – « seuls les intérêts sont permanents, pas les alliances » (Henry Palmerston,
ministre de Affaires étrangères de 1830 à 1841 et de 1846 à 1851) –, et la « Perfide
Albion » a la réputation d’être mauvaise alliée. Vis-à-vis du continent, la liberté de
choix et le détachement géostratégique prévalent et cela transparaît encore dans la
politique européenne de la Grande-Bretagne depuis 1946, date du discours prononcé
par Churchill sur les « États-Unis d’Europe » (discours de Zurich, 9 septembre
1946). Au-delà du continent, l’Empire et son héritage invitent à des raisonnements
stratégiques d’envergure planétaire. Enfin, les traditions marchandes, l’éthique
protestante et la pratique de la
common law se conjuguent pour privilégier souplesse et flexibilité dans les choix opérés. La culture stratégique du Royaume-Uni
est donc celle des puissances maritimes
[2] et bien des traits se retrouvent outre-Atlantique. Tendue vers le grand large, elle est en phase avec le contexte géopolitique de l’après-guerre froide. L’univers fluide et multirisques décrit par les
stratèges nécessite des opérations de projection de forces et de puissance qui ne
sont pas sans rappeler la « diplomatie de la canonnière » du XIX
e siècle. Encore
faut-il souligner que l’heure n’est plus au « splendide isolement » et les
White
Papers du MoD (Ministry of Defence) soulignent la nécessité d’agir dans le cadre
d’alliances et de coalitions
[3].
Une professionnalisation ancienne
La professionnalisation des armées est un autre héritage en phase avec la géostratégie post-guerre froide. Jusqu’aux débuts de la guerre civile anglaise, en 1642,
les armées sont seigneuriales et le roi ne dispose pas d’armée propre. Ce système
est réorganisé par Oliver Cromwell, créateur de la
New Model Army en 1645.
C’est à la suite de cette réorganisation que naît l’armée britannique, obéissant
directement à l’exécutif. Après les guerres napoléoniennes, cette armée professionnelle
(Professional Army) devient une armée d’empire, chaque gouvernorat
fournissant les contingents nécessaires à la défense de sa zone
[4], sans passer par la
conscription, héritage de la Révolution française et du grand Empire napoléonien.
Si l’on peut expliquer ce non-alignement sur les mœurs militaires du continent par
le primat de la Navy sur l’Army, Gérard Bonnardot, contrôleur général des armées
et auteur d’une étude sur la question, insiste sur l’importance de la tradition libérale
et la philosophie de l’
Habeas Corpus ( 1679) dans le refus de la conscription outre-Manche [Bonnardot, 1991
[5]]. « Dans l’organisation du droit anglo-saxon, nous
explique-t-il, les libertés individuelles prévalent sur les prérogatives étatiques et la
conscription apparaît comme attentatoire au primat de l’individu
[6]. » À l’orée du
XX
e siècle, dans le contexte de « paix armée » qui prévaut alors – crise de Fachoda
( 1898), guerre des Boers ( 1899-1902), tensions avec le II
e Reich allemand et
signature de l’Entente cordiale ( 1904) –, les responsables politiques et militaires
prennent conscience des besoins grandissants en effectifs et organisent en 1907
une « armée territoriale »
(Territorial Army), destinée à fournir des renforts à
l’armée professionnelle en cas de besoin
[7]. Engagé dans les deux guerres mondiales, le Royaume-Uni recourt à la conscription de 1916 à 1918 puis à nouveau
en 1940. La gestion de la décolonisation et ses besoins en effectifs (Malaisie,
Kenya) repoussent dans le temps la suspension de ce service militaire, et ce en
dépit des pressions du patronat et des besoins en main-d’œuvre de l’économie
britannique (chaque année, la conscription retire 200 000 jeunes gens du marché
du travail). Finalement annoncée en 1957, la disparition du service national est
effective en mai 1963.
« Regimental system » et esprit de corps
Mobile et disponible, l’armée britannique – près de 211 000 hommes, toutes
armes confondues – est donc exclusivement composée de professionnels
[8]. Une
ambitieuse campagne de recrutement, doublée d’une politique de communication
active, a permis de pallier la disparition des appelés. Il est à noter que nombre de
régiments, notamment pour les unités de mêlée, recrutent leurs hommes dans une
aire géographique précise. Gérard Bonnardot expose les avantages de cet ancrage
territorial : « Ainsi le régiment tire sa ressource d’une population où il est très bien
implanté, car nombreux sont ceux de ses anciens membres qui sont venus s’y retirer.
Ceux-ci constituent d’ailleurs une sorte de club qui suit et contacte en permanence
la jeunesse du secteur pour suivre l’exemple de ses aïeux [...]. Les cas ne sont pas
rares où existent de véritables dynasties servant de père en fils au sein de la même
unité, souvent successivement, parfois simultanément » [cité par Pons, 1996]. Ce
« regimental system » est réputé générer un fort esprit de corps
[9]. Interrogé sur les
vertus de ce système, Gérard Bonnardot précise qu’il s’applique à l’infanterie et à la
cavalerie et non pas à l’artillerie et aux autres armes, le territoire britannique formant pour ces dernières une seule circonscription. Sur les effectifs des 40 régiments
et bataillons que compte l’armée de terre, soit 103500 hommes, les deux tiers sont
recrutés sur une base territoriale
[10]. Parmi les régiments et bataillons pratiquant le
recrutement local, le régiment écossais des Black Watch est l’un des plus prestigieux. Engagés à Waterloo, en Crimée, dans la guerre des Boers, au cours des
deux guerres mondiales, en Corée et tout récemment en Irak, les Black Watch
apparaissent comme menacés par la restructuration en cours de l’armée de terre.
Ils seront bientôt intégrés dans un « super-régiment » écossais avec cinq autres
régiments, dont le King’s Own Scottish Borderers et le Royal Scots, l’ensemble formant le Royal Regiment of Scotlands. En Écosse, l’annonce de cette restructuration
a suscité une vive émotion, répercutée au sein des Communes par les députés du
Scottish National Party. Annabelle Ewing, l’un de ces députés, a invectivé le
ministre britannique de la Défense, évoquant « un coup de couteau dans le dos,
perpétré par un lâche ». L’existence de régiments écossais n’est certes pas menacée
mais la dimension politico-médiatique de la restructuration illustre l’enracinement
des unités dans leur aire de recrutement.
Dès la fin de l’affrontement Est-Ouest, le gouvernement britannique s’est
efforcé d’adapter ses armées au nouvel environnement de sécurité et la gestion du
« capital humain » est l’une des priorités du plan
Options for Changes ( 1990).
Lancé avant même que la guerre du Golfe ne soit entamée, ce plan détermine trois
grands axes en matière de ressources humaines : une réduction drastique des effectifs ( 25%); la relance du recrutement; l’amélioration de la formation des recrutés.
Cette démarche volontaire n’empêche pas les armées britanniques de rencontrer des
difficultés de recrutement, notamment pour les unités de mêlée. Afin de combler
les lacunes, des brigades de Gurkhas (des soldats népalais servant la Couronne
depuis 1816) sont détachées auprès des bataillons déficitaires. Des équipes de
recruteurs sillonnent les pays du Commonwealth
[11] et des officiers blancs de l’Armée
sud-africaine seraient nombreux à démissionner pour s’engager en Grande-Bretagne.
Autres « gisements » : les îles Fidji, les Antilles et des pays africains comme le Ghana
[Edinger, 2002]
[12]. Selon les chiffres des dernières années, l’objectif de recrutement
est atteint à 90% et le taux de rétention se situe entre 90% et 95%.
Les leçons de la guerre des Malouines
Culture stratégique de puissance maritime et professionnalisation du recrutement se conjuguent pour expliquer la capacité des armées britanniques à projeter
forces et puissance sur des théâtres extérieurs. Encore faut-il rappeler que la guerre
froide et l’intégration dans l’OTAN ont marqué une rupture de tradition. Ainsi la
Royal Navy était-elle conçue pour combattre la marine soviétique à proximité des
côtes européennes (lutte anti-sous-marine), d’où le choix de porte-aéronefs
réduits, dotés de capacités aéronautiques limitées (Sea Harrier à décollage vertical).
Le dernier porte-avions britannique à catapultes, l’
Ark Royal, est désarmé en 1978,
quelques années avant la guerre des Malouines ( 1982) et l’on peut penser que son
maintien en condition opérationnelle aurait pu dissuader l’armée argentine d’envahir
cet archipel austral, sous souveraineté britannique depuis 1832. L’armée britannique
a alors éprouvé les difficultés liées à l’éloignement du théâtre des opérations et
les limites du Sea Harrier face à l’aviation argentine (équipée de Mirage III et de
Super Étendard). Faute de couverture aérienne adéquate, la Royal Navy a dû
maintenir ses porte-aéronefs le plus loin possible vers l’est, pour les préserver du
rayon d’action des avions argentins, et les éléments amphibies préparant le débarquement britannique étaient exposés au feu des Mirage. Du moins les Britanniques ont-ils fait la preuve de leur capacité à adapter l’outil militaire aux
missions – allongement du rayon d’action des Sea Harrier, renforcement de leurs
capacités air-air, improvisation d’une plate-forme AEW
(Airborne Early Warning
[13] )
à partir d’hélicoptères Sea King – et les opérations à terre ont largement démontré la
supériorité du professionnel britannique sur l’appelé argentin. Enfin, la guerre des
Malouines a changé les positions de la classe politique britannique, désormais
convaincue de la nécessitéd’investir dans les questions de défense
[14].
Projection de forces et de puissance
C’est avec la première guerre du Golfe et l’opération
Desert Storm ( 1991) que
les armées britanniques font figure pour leurs homologues européennes de modèles
en matière de projection de forces et de puissance. Alors que les autorités françaises
peinaient à rassembler 12 000 hommes et pour ce faire déstabilisaient la quasi-totalité
des régiments existants, le Royaume-Uni a pu envoyer combattre 35 000 hommes
dotés de leur matériel. Experts de la chose militaire et décideurs se penchent alors
sur cette armée tant décriée, parce que « otanisée », pour découvrir ses vertus.
Ils’agit d’une armée constamment engagée dans les opérations les plus diverses
depuis le XVII
e siècle. Depuis la constitution de la
New Model Army à nos jours, on
ne compte qu’une seule année sans perte, 1967. Les militaires britanniques sont
toujours fortement sollicités, près de la moitié des effectifs servant à l’extérieur du
territoire national, en unités constituées ou en détachements de quelques coopérants. On rappellera notamment leur forte présence dans le Sud-Est européen au
cours des années 1990. Suite aux attaques terroristes du 11 septembre 2001, le
Royaume-Uni a également dépêché des forces en Afghanistan
[15] (participation
active à l’opération
Enduring Freedom et présence au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité de Kaboul) puis a participé activement aux opérations
de guerre en Irak (printemps 2003) avant d’assumer le contrôle de la partie sud de
l’ancienne Mésopotamie. Avec ces multiples engagements, les armées britanniques
fonctionnent en « flux tendus » et les chefs militaires ne se font pas faute de le
stipuler aux autorités politiques (les chefs d’état-major de l’Army, de la Navy et
de la Royal Air Force l’ont fait savoir à l’été 2004). On se gardera de donner une
portée politique à cette prise de parole du sommet de l’
establishment militaire
britannique. C’est avec l’assentiment des chefs des armées que le Premier ministre
britannique, Tony Blair, a militairement engagé le Royaume-Uni dans la guerre
d’Irak. Les querelles pouvant opposer Londres et Washington sur le terrain relèvent
plus d’oppositions en termes de modes opératoires. L’armée américaine faisant
parfois prévaloir la quantité sur la qualité et l’armée britannique opérant le choix
opposé (peu d’hommes mais hautement qualifiés), l’interopérabilité est parfois
difficile. De l’avis des officiers français en rapport avec leurs homologues d’outre-Manche, l’armée britannique semble déterminée dans son engagement irakien
[16].
Une armée « plus facile à déployer, plus agile et plus flexible »
Le retour d’expérience de la guerre d’Irak influe sur les restructurations en
cours, le White Paper de décembre 2003 en déclinant l’idée directrice. L’objectif est
de déterminer « un meilleur équilibre structurel entre forces légères d’intervention
et divisions blindées » et d’obtenir « une plus grande disponibilité » des forces.
Dans un discours prononcé devant la Chambre des Communes, le 16 décembre
2004, le ministre de la Défense, Geoffrey Hoon, a mis en chantier cette « une
modernisation radicale » de l’armée britannique, réaffirmant la nécessité de disposerd’une armée « plus facile à déployer, plus agile et plus flexible », pour opposer
« aux défis du XXIe siècle » des capacités militaires de pointe. La création de « super-régiments » régionaux est au cœur de cette restructuration. Outre le cas des Black
Watch, précédemment mentionné, d’autres unités historiques seront fusionnées ou
appariées. Dans la région ouest des Pennines, en Angleterre septentrionale, le
King’s Own Royal Border Regiment, le King’s Regiment et le Queen’s Lancashire
Regiment seront amalgamés au sein de deux bataillons (le King’s Lancashire Regimentet le Border Regiment). Dans le Sud-Ouest de l’Angleterre, différents éléments
du Royal Gloucester, des régiments du Berkshire et de celui du Wiltshire seront
intégrés avec les régiments du Dorset et du Devonshire. Les régiments royaux du
duc d’Édimbourg et de la princesse de Galles seront appariés. Enfin, l’un des trois
bataillons de parachutistes sera transformé et entraîné pour appuyer les forces
spéciales et l’ensemble des forces blindées et mécanisées seront réformées. La
restructuration de l’Army réduira le nombre des bataillons de 40 à 36, les effectifs
de l’ensemble des troupes passant de 103500 à 102000.
La restructuration engagée n’est pas réductible à une cure d’amaigrissement
mais vise à renforcer la disponibilité des troupes. Dans le système actuel, les régiments et bataillons déménagent tous les cinq à sept ans et changent de dotation en
armement, l’objectif étant d’enrichir les compétences des troupes. De ce fait, huit
bataillons sont en cours de transit à un instant
t et ne sont donc pas opérationnels.
L’association de plusieurs bataillons entre eux au sein d’un « super-régiment »
régional facilitera les mutations des soldats d’un bataillon à l’autre, tout en améliorant la disponibilité des unités. Cette restructuration s’inscrit dans un mouvement
continu d’adaptation de l’outil militaire dont la fréquence des
White Papers donne
quelque idée. Les matériels, les équipements et les armements sont très régulièrement renouvelés et le système militaire britannique est interarmisé, notamment
en matière d’acquisition des matériels, de soutien et de logistique. Les pilotes
des Harrier et des futurs F-35
[17] (ex-
Joint Strike Fighter ) servent tout à la fois la
Navy et la Royal Air Force et il en va de même pour une partie des unités d’hélicoptéristes. À l’horizon 2012-2015, l’entrée en fonction de deux porte-aéronefs de
50 000 tonnes renforcera les capacités de projection d’une stratégie unifiée (voir
encadré).
De solides assises financières
Pour mener à bien ses missions, l’armée britannique dispose de solides assises
financières. Si, à l’instar de nombre de ses alliés et partenaires européens, le
Royaume-Uni a réduit ses budgets de défense au cours des années 1990, les
sommes allouées sont restées nettement plus importantes que celles consacrées
par la France et l’Allemagne à la chose militaire : 2,5% du PIB britannique contre
1,8% et 1,4% des PIB français et allemand en 2002. Deux indicateurs plus fins
permettent de mieux apprécier la différence des trajectoires depuis 1996 : l’évolution
des budgets relatifs à l’acquisition d’équipements et à la recherche-développement
dans les principaux pays européens. Alors que les dépenses d’équipement du
Royaume-Uni se maintiennent à un niveau élevé au regard des normes européennes, celles de la France baissent de près d’un tiers (-31%) de 1996 à 2000 et
elles sont inférieures des deux cinquièmes (-38%) aux dépenses britanniques.
L’Allemagne se maintient mais à un bas niveau, ses dépenses ne représentant que
les deux cinquièmes de celles du Royaume-Uni. Pour les dépenses de recherche et
développement, les évolutions française et britannique sont inverses. Celles de la
France baissent de près d’un tiers (– 32%) entre 1996 et 2000 quand celles du
Royaume-Uni s’accroissent de plus d’un quart (+ 27%). L’effort français est en
2000 inférieur d’un quart à l’effort britannique. Quant à l’Allemagne, ses dépenses
ont baissé de près d’un quart (– 23%); elles sont trois fois inférieures à celles du
Royaume-Uni en 2000. Appréhendées globalement, les dépenses militaires britanniques sont sur une pente ascendante. Le secrétaire à la Défense, Geoffrey Hoon, a
dressé les perspectives financières de son ministère, le 15 juillet 2002, devant les
Communes. D’ici 2005-2006, les sommes en jeu devraient passer de 45,7 milliards
d’euros à 51 milliards d’euros, soit un accroissement de 12%. C’est depuis vingt
ans la plus importante augmentation du budget militaire. Geoffrey Hoon a justifié
ce nouvel effort par le « défi moral » que représente le terrorisme (« Le budget
militaire britannique en hausse », dépêche de l’AFP, Le Monde, 17 juillet 2002).
Une politique d’acquisition intelligente
Cet effort budgétaire est de surcroît valorisé par la philosophie du
« best value
for money ». Depuis la « révolution libérale » lancée par Margaret Thatcher, la
philosophie du rapport qualité/prix inspire la gestion des budgets votés, budgets
qui sont exécutés jusqu’au dernier penny ou presque. La Grande-Bretagne mène
une politique de
« smart acquisition », c’est-à-dire d’« acquisition intelligente ».
Ainsi l’Agence britannique d’acquisition des matériels impose-t-elle que tout programme soit examiné en priorité sous l’angle PFI
(Private Finance Initiative), de
manière à faire prendre en charge par le privé, en tout ou partie, la construction et
la gestion d’équipements du service public. Consécutivement, nombre de fonctions
liées à la logistique, aux services de formation et à la maintenance sont externalisées et les armées se concentrent sur l’essentiel : l’acquisition des équipements,
l’entraînement et les opérations extérieures. Quelques exemples illustrent cette
politique d’externalisation. Dans le cadre de l’opération
Enduring Freedom menée
contre les talibans afghans, suite aux attaques terroristes du 11 septembre 2001, un
partenariat de 290 millions de livres a été signé pour acheminer vers le front des
engins du génie, des chars, des camions. Deux groupes, Barclays European Infrastructure et Noble PFI Fund, se sont mis sur les rangs pour acheter quatrevingtdouze véhicules capables d’emporter des chars Challenger n’importe où dans le
monde. Il revenait ensuite à l’américain Halliburton Brown & Root de gérer ce
contrat. Plus récemment, les armées britanniques ont eu recours à ces modes de
financement pour acquérir de nouvelles capacités de télécommunication (SkynetV)
et des avions ravitailleurs en vol (A 330). Au final, les dépenses militaires britanniques sont donc non seulement plus élevées mais aussi d’un meilleur rendement.
Globalement, on peut considérer que les capacités militaires du Royaume-Uni
excèdent celles de la France, notamment en termes de projection de forces et de
puissance. Les armées britanniques seraient à même de déployer 50 000 hommes
à l’extérieur ce qui, dans le cas français, relève de l’objectif 2 015. Les méthodes
de « financement innovant » ne sont certes pas spécifiquement britanniques mais
le Royaume-Uni joue un rôle pionnier en la matière alors que les armées françaises
doivent supporter le coût de DCN (les arsenaux navals) et celui de GIAT Industries
(des gouffres financiers) tout en finançant la force de frappe ( 20% des crédits
d’équipement)
[18]. La solidité de ces assises financières n’exclut cependant pas les
contraintes budgétaires et un récent article du
Times se fait l’écho de la concurrence
pour les ressources entre les grands programmes. La commande de 232 Eurofighter/
Typhoon ( 144 sont d’ores et déjà commandés), celle de 150 F-35 et la construction de deux porte-avions obéreraient les budgets de défense des années à venir,
d’ores et déjà ponctionnés par le coût des missions extérieures [Evans, 2005
[19]].
Le « special relationship » anglo-américain
La géostratégie a pour débouché naturel la géopolitique et le système militaire
britannique est au cœur de la
« grand strategy » euratlantique et du
« special relationship » anglo-américain. Une fois l’Alliance atlantique portée sur les fonts baptismaux, le 4 avril 1949, l’OTAN est rapidement mise sur pied et Londres obtient
des commandements majeurs dans la structure militaire intégrée
[20]. Aujourd’hui,
l’adjoint du SACEUR (le commandant suprême des forces alliées en Europe), le
Deputy-SACEUR, est un officier général britannique (le général John Reith). Les
forces armées britanniques sont pleinement impliquées dans la
« transformation »
de l’OTAN et l’Allied Command Europe of Rapid Reaction Ace est appelé à jouer
un rôle central dans la NATO Response Force que les États membres de l’Alliance
atlantique ont décidé de mettre sur pied (sommet de Prague, 21 au 21 novembre
2002). Par ailleurs et depuis les accords de Nassau ( 18 décembre 1962), la stratégie
de dissuasion nucléaire britannique est intégrée via l’OTAN à celle des États-Unis,
les sous-marins Trident ayant depuis succédé aux Polaris. Londres se réserve bien
la libre disposition de ses forces nucléaires en cas de menace sur ses intérêts
suprêmes mais leur éventuel usage dépend des systèmes de guidage et des satellites
américains.
La réalité et la pérennité des « relations spéciales » s’expriment aussi dans le
domaine du renseignement. Ancien directeur du Centre for European Reform,
Charles Grant traite ce point : « La relation privilégiée entre Londres et Washington
en matière de renseignement est en fait l’une des caractéristiques les plus stables
et les plus constantes du paysage géopolitique » [Grant, 2000
[21]]. Ces liens sont
institutionnalisés à plusieurs niveaux : entre la CIA et le Secret Intelligence Service
(le MI6) pour le renseignement de source humain
(humint); entre le National
Reconnaissance Office américain et le Joint Aerial Reconnaissance Intelligence
Centre britannique pour le renseignement « vertical » (images satellitaires, avionsespions et drones); entre la National Security Agency américaine et le General
Communications HeadQuarters britannique pour le renseignement électronique.
En matière de renseignement militaire, la Defence Intelligence Agency américaine
et le Defense Intelligence Staff britannique coopèrent pleinement. Pour Charles
Grant, « il serait inconcevable qu’un gouvernement britannique souhaite abandonner
cette relation privilégiée ». Aux domaines de coopération précédemment identifiés,
il faut ajouter celui de la défense antimissile. Deux bases américaines implantées en
Grande-Bretagne – la base de Menwith déjà mentionnée et celle de Fylingdales,
dans le nord du Yorkshire – pourraient devenir des maillons essentiels dans la chaîne
de surveillance du système américain. Tony Blair et le gouvernement britannique ont
en effet bien vite apporté leur appui au
Defense Missile de l’administration Bush.
Enfin, Londres semble fermement engagé dans le F-35, le futur avion de combat
proposé par les États-Unis à leurs alliés.
Ces « relations spéciales » sont étayées par les convergences des traditions
politiques et militaires. La préférence américaine pour la « fluidité » – hostilité aux
« machins » internationaux et formation de coalitions à géométrie variable – est
conforme à la culture stratégique des puissances maritimes que les deux pays partagent. Celle-ci s’organise autour des caractères qui suivent : alliances informelles
et détachement géostratégique, primat de la liberté de choix, pragmatisme dans les
choix opérés et raisonnements stratégiques d’envergure planétaire. Cette « coïncidence stratégique » a pour substrat une série d’attitudes communes tenant à la
langue, à la religiosité et aux pratiques juridiques
(common law). Ces caractéristiques se retrouvant dans les anciens
Dominions, il faudrait s’interroger sur le degré
de réalité d’un vaste ensemble géostratégique anglo-saxon, dépourvu d’institutions
globales communes mais « fonctionnant » de manière cohérente, ensemble au sein
duquel le patriotisme et l’esprit de défense sont de bon aloi. Évoquant ce clivage
entre Anglo-Saxons et Continentaux, nombre d’experts français des questions
militaires soulignent le fait que les uns et les autres ne vivent pas dans le même
monde. Interrogés sur la question de cette solidarité anglo-saxonne, les stagiaires
britanniques du CID mettent en exergue le refus du Canada de participer à la guerre
d’Irak
[22]. Les « relations spéciales » entre Londres et Washington reposeraient plus
sur une communauté d’intérêts que sur des affinités électives, les États-Unis étant
prêts à monter des coopérations multinationales avec l’ensemble des pays alliés.
L’existence du Multinational Interoperability Council (MIC) en administrerait la
preuve. Destiné à renforcer l’interopérabilité entre les armées occidentales, le MIC
rassemble le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie, mais aussi l’Allemagne et la
France, la Nouvelle-Zélande n’appartenant pas à ce « club » des « mieux-disants » au
plan technico-militaire. L’Italie, le Japon et la Corée du Sud pourraient y entrer très
prochainement ( 2005-2006). Le critère d’appartenance n’est pas ethno-linguistique
mais repose sur la capacité à participer à des opérations militaires de grande
ampleur et de haute intensité
[23].
Une identité européenne de sécurité et de défense au sein de l’OTAN
Depuis la déclaration de Saint-Malo, la « grand strategy » britannique prend
plus en compte l’exigence posée par le traité de Maastricht ( 7 février 1992) d’une
« politique commune de défense ». Les 3 et 4 décembre 1998, le sommet francobritannique de Saint-Malo marque un rapprochement entre les positions des deux
États en matière de « défense européenne ». Le texte final met l’accent sur la nécessité pour l’Union européenne de disposer d’« une capacité autonome d’action,
appuyée sur des forces militaires crédibles, avec les moyens de les utiliser et en
étant prête à le faire afin de répondre aux crises internationales ». Il est aussi précisé
que les États membres de l’Union européenne agiront « en conformité avec [leurs]
obligations respectives au sein de l’OTAN » et contribueront « à la vitalité d’une
Alliance atlantique rénovée qui constitue le fondement de la défense collective de
ses membres ». Jacques Chirac et Tony Blair font donc de leurs pays respectifs les
moteurs de la PESD (Politique européenne de sécurité et de défense) que le sommet
européen de Cologne lance officiellement en juin 1999. Aussi cette déclaration
doit-elle être considérée comme l’acte fondateur de l’« Europe de la défense ».
Ce compromis franco-britannique ne va pas sans ambiguïtés. Lorsque les
Britanniques s’engagent dans la PESD, ils « pensent » à une IESD (Identité européenne de sécurité et de défense) au sein de l’Alliance atlantique et travaillent à la
construction d’un pilier européen de l’OTAN. On craint outre-Manche un nouvel
isolationnisme américain – les Britanniques ont douloureusement vécu les réticences initiales des États-Unis à s’engager en Bosnie-Herzégovine – et que la
situation s’aggrave au Kosovo. Ces divergences transatlantiques menacent
lacohérence de l’OTAN et c’est pour convaincre les États-Unis de rester impliqués
en Europe, en développant les capacités militaires européennes, que Tony Blair
engage le processus de Saint-Malo. À Paris, en revanche, la PESD est perçue
comme le noyau d’une future défense européenne indépendante. Ces ambiguïtés
ne résistent pas aux tensions provoquées par la crise irakienne, les uns et les autres
dévoilant leur jeu. Dans les mois qui suivent, l’« esprit de Saint-Malo » est plus
invoqué que vécu et l’ouvrage est à nouveau mis sur le métier.
Le Royaume-Uni, « nation-cadre »
Dans les milieux français, nombre d’analystes voient dans le ralliement de
Londres à l’« Europe de la défense » la volonté d’utiliser ses atouts militaires pour
prétendre au leadership, conformément à la loi des avantages comparatifs. Plus
que toute autre, l’armée britannique est en mesure de jouer le rôle de « framework
nation », la « nation-cadre » étant celle qui met à disposition de l’Union européenne un état-major stratégique opérationnel (Operation Head Quarters), en vue
de le multinationaliser et d’associer les pays contributeurs à la planification et à la
conduite des opérations. Pour ce faire, Londres dispose du Permanent Joint
Head Quarters (état-major de niveau stratégique) et du Force Head Quarters
(état-major de niveau opératif), tous deux colocalisés à Northwood. La participation britannique aux efforts déployés par la France et l’Allemagne pour doter
l’Union européenne d’une dimension militaire est effective. À l’été 2003, Londres a
soutenu l’opération Artémis lancée par l’Union européenne à Bunia (République
démocratique du Congo), sur proposition française, Paris assumant le rôle de
« nation-cadre ». Il semble que les Britanniques aient vu l’intérêt de la chose et le
« retour d’expérience » de l’opération Artémis a débouché sur la formulation d’un
concept initialement franco-britannique, aujourd’hui européanisé : le GTI 1500
(Groupement tactique interarmées composé de 1500 hommes). Dotées de blindés
légers et des moyens de transport adéquats, ces unités seront constituées sur une
base nationale ou multinationale. Aptes à se maintenir sur un théâtre d’opérations
de 30 à 120 jours, elles seront destinées à des opérations « coup de poing » (dites de
« haute intensité ») nécessitées par des situations d’urgence. Leurs constitution
contribuera à renforcer qualitativement la Force européenne de réaction rapide
(l’« objectif global » posé par le Conseil européen à Helsinki, en décembre 1999)
ainsi que la Force de réaction de l’OTAN. Réunis le 22 novembre 2004 à
Bruxelles, les ministres de la Défense de l’Union européenne ont formulé leurs
propositions. D’ici à 2007, treize GTI 1500 seront mis sur pied et l’ensemble de
ces « battlegroups » représentera un vivier de 20 000 hommes disponibles pour
des opérations de l’Union européenne en Afrique, au Moyen-Orient voire en Asie
centrale. Au cours de l’année 2005, le Royaume-Uni et la France lanceront un
groupement de ce type.
L’hostilité à un « quartier général » européen
Cette réelle implication du Royaume-Uni dans l’« Europe de la défense » ne
doit cependant pas dissimuler la préférence maintenue pour l’OTAN. L’observation des modalités de déploiement des armées britanniques en Europe du Sud-Est, sous drapeau de l’Union européenne, en témoigne. Plutôt que de développer
un « quartier général » européen de niveau stratégique
[24], permettant de mener des
opérations d’envergure sans passer par le SHAPE de l’OTAN (quartier général du
commandement suprême allié en Europe), sis à Mons (Belgique), Londres met
avant les accords dits de « Berlin plus », conclus en décembre 2002. Ces « arrangements permanents » organisent la mise à disposition de l’Union européenne des
moyens et capacités de l’OTAN, sous le contrôle du
Deputy-SACEUR. Cette
chaîne de commandement est utilisée en ARYM (Ancienne République yougoslave de Macédoine), lorsque l’Union européenne lance l’opération
Concordia
(mars 2003). Elle prévaut aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine, l’opération
Althea
de l’Union européenne s’inscrivant elle aussi dans le cadre des « arrangements
permanents » (décembre 2004). Commandant de l’EUFOR (Force de l’Union européenne), le général britannique David Leakey rend donc compte de son action au
général John Reith, lui-même britannique. Dernier geste en date illustrant l’hostilité
des responsables politiques et militaires britanniques à l’encontre de l’autonomie
stratégique européenne, le dossier Galileo. Réunis à Bruxelles le 9 décembre 2004,
les ministres des Transports de l’Union européenne ont exclu, sous la forte pression
des Britanniques, que le système européen de navigation par satellite puisse comporterun volet militaire. Toute évolution en ce sens passerait par un vote à l’unanimité
des vingt-cinq et les efforts européens en matière de défense resteraient dépendants
du GPS américain
[25].
Au final, il apparaît que le savoir-faire militaire britannique assure à Londres
un rôle décisif dans les questions de défense et de sécurité européennes, sur les
marges et dans l’« étranger proche » de l’Union. Le « special relationship » angloaméricain demeure l’horizon de la politique de défense du Royaume-Uni, l’« atlantisme » tant décrié en France se révélant être une stratégie de prolongement des
intérêts britanniques. Ainsi s’explique la « dyslexie militaro-diplomatique » de
Londres en matière de défense européenne. Dès lors, l’efficacité militaire des
armées britanniques et leur poids propre dans les équilibres européens hypothèquent tout projet d’« Europe de la défense » en porte à faux avec la vue du monde
euratlantique et occidentale de l’establishment politico-militaire d’outre-Manche.
Sur le plan militaire, le nécessaire « noyau dur » européen mis en avant par la diplomatie française n’est pas franco-allemand mais franco-britannique et cette donnée de base a ses prolongements nécessaires en termes stratégiques, diplomatiques et géopolitiques.
PORTE -AVIONS : LA COOPÉRATION FRANCO -BRITANNIQUE
Tournées vers la lutte contre les sous-marins soviétiques pendant la guerre froide, les marines européennes se réorganisent pour mener des opérations de projection de puissance, de la mer vers la terre (interventions de type rétablissement de la paix, lutte contre
des zones refuges notamment). La mise en œuvre de porte-avions et de leurs aviations
embarquées conditionnant la maîtrise de l’espace aéromaritime (en haute mer et dans la
zone d’opérations) et la projection de puissance et de forces, le Helsinki Headline Goal
prévoit donc la mise à disposition d’un groupe aéronaval européen organisé autour d’un
porte-avions. En l’état actuel des choses, les Européens disposent de cinq bâtiments de
l’ordre de 20 000 tonnes (Royaume-Uni : 3; Italie et Espagne : 1 chacune) et du porteavions nucléaire français ( 45 000 tonnes). Précisons toutefois qu’il nous faut distinguer porte-avions (avec catapulte) et porte-aéronefs (sans catapulte, conçu pour des avions à
décollage vertical), la France seule disposant en Europe d’un véritable porte-avions.
Plusieurs projets nationaux sont en cours et le Royaume-Uniprévoyant la construction
de 2 porte-aéronefs de 50 000 tonnes, disponibles pour 2012 et 2015. En France, un
deuxième porte-avions est prévu par la loi de programmation militaire (LPM) 2003-2008. En février 2004, l’Élysée a fait connaître sa préférence pour un bâtiment à propulsion classique, dans le cadre d’une étroite coopération franco-britannique. Le projet de Thales
(société associée aux projets britanniques), adossé à BAE Systems, l’emporte donc sur
celui d’un second porte-avions à propulsion nucléaire, projet proposé par la DCN et Technicatome. En juin 2004, Thales et DCN ont décidé de créer une société commune pour assurer la maîtrise d’œuvre de ce bâtiment. Très présent outre-Manche dans les marchés
d’armements, l’implication de Thales dans la coopération franco-britannique en matière
de porte-avions rend d’autant plus sensible une éventuelle fusion EADS-Thales.
MULTIPOLARITÉ FRANÇAISE VERSUS UNIPOLARITÉ BRITANNIQUE
C’est avec l’évolution de la crise irakienne que la France a développé et systématisé un discours géopolitique fondé sur l’idée de multipolarité. Il ne s’agit pas tant de reconnaîtrela
multipolarité de base qu’expriment la pluralité des civilisations et des foyers de croissance
démographique que la démultiplication des sources de richesse. Ce polycentrisme est à l’origine des travaux de Samuel P. Huntington et la National Security Strategy des États-Unis le
prend pleinement en compte. Pour la diplomatie française, il s’agit de « construire un
monde multipolaire ».
Cette représentation géopolitique a été notamment exposée par Dominique de Villepin
dans un discours prononcé à l’IISS (International Institute of Strategic Studies) de Londres
le 27 mars 2003. Elle est à nouveau reprise par Jacques Chirac à l’issue du Sommet
àquatre de Bruxelles, le 29 avril 2003. La vision est celle d’un équilibre de puissance
entre cinq ou six pôles – les États-Unis, l’Europe, la Russie, la Chine, l’Inde et l’Amérique
latine –, le Conseil de sécurité des Nations unies régissant l’emploi de la force et assurant
le règne du droit.
Dans un entretien accordé au Financial Times à la veille du Sommet à quatre de
Bruxelles, Tony Blair a pour sa part dénoncé les dangers d’un « monde multipolaire » et
pris position en faveur d’une « puissance unipolaire » euro-américaine : « D’autres croient,
et je suis de ceux-là, que nous avons besoin d’une puissance unipolaire englobant un partenariat stratégique entre l’Europe et l’Amérique. » Ce néo-occidentalisme s’accommode
par ailleurs d’un accroissement de la puissance européenne : « Il est parfaitement possible
pour l’Europe de devenir plus puissante, mais comme une alliée et une partenaire des États-Unis. » L’articulation concrète des rapports de pouvoir entre les deux rives de l’océan
Atlantique et les termes de ce « partenariat stratégique » ne sont toutefois pas abordés.
D’aucuns jugent aussi que le discours unipolaire se contente de constater l’actuelle dissymétrie des rapports de puissance pour les projeter dans le futur.
·
BONNARDOT Gérard, De la conscription à l’armée de métier. Le cas britannique, ministère
de la Défense, 1991.
·
EDINGER Bernard, « À la mode anglo-saxonne. 40 ans d’expérience d’armées professionnalisées », Armées d’aujourd’hui, n° 271, juin 2002.
·
EVANS Michael, « Defences chiefs forced to choose between fighters and carriers », Times,
4 janvier 2005.
·
GRANT Charles, Cahiers de Chaillot, n° 42, septembre 2000.
·
PONS Frédéric, « L’armée anglaise est-elle un modèle ?», Valeurs actuelles, 11 mai 1996.
·
ROGER Philippe, L’Ennemi américain. Généalogie del’antiaméricanisme français, Le Seuil,
Paris, 2002.
[*]
Chercheur à l’Institut français de géopolitique (Paris-VIII), spécialiste de la défense européenne et atlantique.
[1]
La constitution et la montée en puissance de la Navy datent du règne d’Henry VIII, roi
d’Angleterre de 1509 à 1547. Au siècle suivant, Oliver Cromwell ( 1599-1658), vainqueur des
troupes de Charles I
er à Naseby ( 14 juin 1645) et « lord protecteur » du Commonwealth de 1653
jusqu’à sa mort, engage résolument l’Angleterre vers l’hégémonie maritime. L’
Acte de navigation
du 9 octobre 1651 marque la rupture avec le principe de liberté des mers, jadis invoqué contre
l’Espagne, et le ralliement au protectionnisme le plus rigoureux.
[2]
Il n’en reste pas moins que les deux guerres mondiales puis l’affrontement Est-Ouest ont
amené et contraint les troupes britanniques à s’engager de manière durable sur le continent
européen. Le détachement géostratégique ne peut prévaloir en toutes circonstances.
[3]
Les
White Papers sont l’équivalent britannique des
Livres blancs du ministère français de
la Défense. Publiés avec une très grande régularité, ils actualisent chaque année la stratégie générale des armées britanniques. Le dernier
White Paper en date a été présenté aux parlementaires par
Geoffrey Hoon, ministre de la Défense, en décembre 2003
(Delivering Security in a Changing
World : Defence White Paper 2003). Il a été suivi d’un autre « papier » en juillet 2004
(Delivering Security in a Changing World : Defence Command Paper). La fréquence des
White Papers
s’explique par la méfiance historique des parlementaires à l’encontre de l’armée de terre (Army),
sur laquelle Oliver Cromwell s’était appuyé pour disperser le « Parlement croupion »
(Rump
Parliament), le 20 avril 1653. Jusqu’en 1955, les Communes ont donc organisé un vote annuel
pour décider de maintenir l’existence de l’Army. Il fallait alors justifier le rôle de l’armée de terre
dans la stratégie générale du Royaume-Uni. Depuis 1955, ce débat est organisé tous les cinq ans.
[4]
Les
Dominions et les Indes assumaient donc leur rôle dans la défense de l’Empire en
recrutant des contingents locaux. Outre les contingents australiens, néo-zélandais, canadiens et
sud-africains, des unités issues de l’armée des Indes ont aussi été engagées en France et en Belgique au cours de la Première Guerre mondiale. Lors de la Seconde Guerre mondiale, des unités
indiennes et australiennes ont notamment été déployées au Moyen-Orient.
[5]
Gérard Bonnardot est aujourd’hui le conseiller en défense de Guy Teissier, président de la
Commission de Défense et des Forces armées de l’Assemblée nationale.
[6]
Entretien du 14 décembre 2004.
[7]
Interrogés sur les caractéristiques de l’Armée territoriale, le capitaine de vaisseau Nicolas
Jenner, professeur-cadre du Collège interarmées de Défense (CID), et les stagiaires britanniques
de cette institution soulignent le fait qu’il s’agit plus d’une réorganisation que d’une création. La
Territorial Army est l’héritière du système des
yeoman(yeomanry). Au Moyen Âge, les
yeoman
étaient des petits propriétaires fonciers libres, disposant du droit de porter les armes, par opposition
aux serfs. Aujourd’hui, les membres de l’Armée territoriale sont des volontaires s’entraînant très
régulièrement, en sus du métier qu’ils exercent dans la société civile, et pouvant être déployés
sur des théâtres extérieurs. L’Armée territoriale comprend quelque 35 000 hommes. Il faut bien
la distinguer du système des réservistes, composé d’anciens militaires d’active (entretien du
6 janvier 2005).
[8]
Soient 160 800 pour l’Army, 10 200 pour la Navy et les marines, 39 700 pour l’Air
Force. Ces chiffres n’incluent pas les réserves ( 256 750), Territorial Army comprise ( 40 350).
Ces chiffres sont extraits du
Military Balance 2004, publié par l’IISS (International Institute for
Strategic Studies) de Londres.
[9]
Le
« regimental system » est fondé sur l’antique idée que des gens de même culture, soudés
par des rapports de confiance mutuelle, sont militairement plus efficaces. Le capitaine de vaisseau
Nicolas Jenner y voit la pérennité de liens de nature féodale.
[10]
Au Royaume-Uni, le régiment est avant tout une structure de tradition héritée de l’Ancien
Régime. Chaque régiment est coiffé par un état-major d’officiers à la retraite, chargés de gérer le
personnel militaire, et placé sous l’égide d’un colonel de tradition (un membre de la famille
royale). Un régiment comprend un ou plusieurs bataillons. La tendance est de conserver l’appellationde « régiment » pour la cavalerie et de privilégier celle de « bataillon » pour l’infanterie. L’ensemble de la structure est engagé dans un mouvement de réformes sur lesquelles nous reviendrons.
[11]
On estime qu’environ 8 000 soldats originaires d’un État membre du Commonwealth
servent dans l’Army, la Navy et la Royal Air Force. Selon une information publiée dans le
Sunday
Telegraph du 21 novembre 2004, les militaires du Commonwealth appartenant aux forces spéciales, aux services de renseignement, embarqués sur des sous-marins ou occupant divers postes
« sensibles », auraient reçu l’ordre d’adopter la citoyenneté britannique. Ce « test de loyauté »
fait partie d’un examen de sécurité du personnel ayant accès à des informations confidentielles.
[12]
Le recours à ces « gisements » de ressources humaines est en rupture avec la politique
secrète de quotas ethniques mise en place par l’armée britannique en 1957 pendant une vingtaine
d’années. En vertu du
Freedom of Information Act ( 2000), l’ouverture des dossiers désormais
d’accès public et divulgués depuis le 2 janvier 2005 révèle que les recrues aux traits « asiatiques »
ou « négroïdes » étaient répertoriées sous le vocable
« D factor », dans le but de limiter le nombre
des militaires « non blancs ». Un mémo écrit en 1972 précise qu’une « nette distinction » est faite
entre les Européens du Nord et les autres soldats, « Méditerranéens », « Maltais » et
« swarthy
Frenchies » compris. En 1975, une note sur le
« D factor » précise qu’« entre 1,5% et 2% des
recrues de l’armée ont cette caractéristique ». Aujourd’hui, selon les statistiques officielles, les
« non-Blancs » représentent 5% de l’ensemble du contingent (les minorités ethniques représentent
7,9% de la population du Royaume-Uni).
[13]
Une plate-forme AEW est chargée d’assurer la veille lointaine en avant de la
Task Force
navale.
[14]
Ce paragraphe est largement redevable au lieutenant de vaisseau Cyril Stylianidis, du
Centre d’instruction navale (CIN) de Saint-Mandrier (entretien conduit le 15 décembre 2004).
Le lieutenant de vaisseau Cyril Stylianidis a servi à bord du porte-aéronefs
Invincible ( 1996-1998), dans le cadre d’un échange entre les marines française et britannique.
[15]
Précision d’importance concernant le rôle des réservistes dans le système militaire britannique : les pilotes des Harrier opérant en Afghanistan sont tous des réservistes (entretien du
6 janvier 2005 avec le capitaine de vaisseau Nicolas Jenner).
[16]
L’articulation des moyens et des fins a pourtant une portée géopolitique, ainsi que le
souligne ce commentaire de
Air International (novembre 2004), revue en phase avec l’
establishment militairebritannique :
« British defence policy, by continuing to cut force levels while steadily
increasing global commitments, and trying to ride both the transatlantic and the European Union
ponies at once, is surely heading for a monumental crisis, probably sooner rather than later. »
[17]
Issu du programme
Joint Strike Fighter, le F-35 est le futur avion de combat multirôles
de Lockheed-Martin (associé à Northrop-Grumman). Sélectionné par le Pentagone à l’automne
2001, cet appareil interarmées sera commun au corps des Marines, à l’US Navy et à l’US Airforce.
Parfois présenté comme un « sous-produit » du F-22, le F-35 est un avion innovant, à hautes performances, présentant un compromis acceptable sur le plan du ratio qualité/prix. Il pourrait entrer
en service au début de la prochaine décennie. Largement conçu comme un produit d’exportation,
le F-35 menace l’industrie aéronautique européenne. Pour renouveler leur flotte, de nombreux
pays de l’Ancien Monde se tournent en effet vers le programme américain : la Grande-Bretagne et
BAE Systems sont parties prenantes du projet et reconnus comme
« full partners »; l’Italie et les
Pays-Bas sont partenaires de niveau 2; le Danemark et la Norvège sont partenaires de niveau 3.
D’autres pays comme la Pologne ou encore la Grèce, équipée en F-16, pourraient prendre ce
chemin. Hors d’Europe, la Turquie, l’Australie et le Canada sont également partenaires du projet,
Israël et Singapour y sont associés. La coopération est donc largement ouverte et la construction
pourrait porter sur quelque 4000 appareils, ce qui représente à peu près le nombre de F-16 vendus
dans le monde.
[18]
À la pointe de la réforme de l’État, le ministère français de la Défense s’inspire de cette
philosophie du
« value for money ». Ainsi les armées vont-elles externaliser la gestion du parc
de véhicules de la gamme commerciale ( 25000 véhicules et autocars), la gestion des logements
et des casernes de gendarmes ou encore la formation initiale des pilotes d’hélicoptères à l’école
de Dax (location d’appareils et d’heures de vol à des sociétés extérieures). Plus ambitieux,
d’autres projets portent sur des acquisitions majeures comme des navires mais ils nécessitent un
nouvel environnement juridique. Pour autant, un rapport du CEPS (Centre d’études prospectives
et stratégiques) publié en janvier 2004 insiste sur le retard pris en matière de partenariat publicprivé (PPP): « Le partenariat public-privé fait débat en France alors même qu’il est déjà entré
dans les mœurs au sein des autres puissances occidentales », déplorent les rapporteurs, alors que
« 4% du budget de la défense au Royaume-Uni s’inscrit dans le cadre de PPP ». Le CEPS émet le
vœu que ce retard soit « compensé par les enseignements qui pourront être tirés de l’expérience
étrangère » et préconisent une expérimentation limitée à 1% du budget de la Défense et de l’Intérieur. L’ordonnance PPP a été adoptée en juillet 2004.
[19]
L’Eurofighter/Typhoon est un avion de combat dans la construction duquel sont engagés,
outre le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne (BAE Systems-EADS-Alenia). Pour
certains analystes, l’Eurofighter-Typhoonest déjà dépassé car conçu pour des missions de défense
aérienne, dans un contexte de guerre froide. Londres maintiendrait sa commande parce que cet
avion serait le symbole d’une capacité technologique nationale autonome, alors même que la BITD
(base industrielle et technologique de défense) britannique serait dépendante des logiques militaroindustrielles américaines. Ajoutons que l’US Air Force cherche à réduire sa commande de
F-35 de 1700 à 1200 exemplaires, afin de restaurer la commande de 277 F-22 (au lieu de 177). Le
secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, a toutefois maintenu la primauté du F-35.
[20]
Le Royaume-Uni a joué un rôle majeur dans la genèse de l’Alliance atlantique. L’année
1947 ayant abouti à la rupture Est-Ouest, le ministre britannique des Affaires étrangères, Ernest
Bevin, dresse en janvier 1948 la perspective d’un « système démocratique occidental ». À cette
date, Paris hésite encore. Il ne faut pas favoriser la renaissance d’un État allemand et encourir les
représailles de l’URSS. Le 17 mars 1948, le jour même de la signature du traité de Bruxelles,
Ernest Bevin et son homologue français, Georges Bidault, demandent l’ouverture de négociations
transatlantiques. Entre-temps, les diplomates et militaires anglo-saxons ont multiplié les contacts.
Du 21 mars au 1er avril 1948, les représentants des États-Unis, du Royaume-Uni et du Canada
discutent en secret d’un système atlantique de sécurité. Ces entretiens aboutissent au
Pentagon
Paper, ce document contenant les principaux éléments de la future Alliance atlantique.
[21]
Les
Cahiers de Chaillot sont publiés par l’Institut d’études de sécurité (IES) de l’Union
européenne.
[22]
Entretien du 6 janvier 2005.
[23]
Au Royaume-Uni comme aux États-Unis, le thème de la solidarité anglo-saxonne est fréquemment stigmatisé comme indicateur d’une « paranoïa » française. La référence anglo-saxonne
appartient pourtant bel et bien aux mythographies anglaise et américaine. C’est au XVIe siècle et
pour justifier le schisme d’Henry VIII que la légende anglo-saxonne est invoquée à l’encontre de
Rome. Cette période est ensuite exaltée comme étant à l’origine des libertés fondamentales, sur le
modèle de la
Germania de Tacite. Ce « grand récit » se retrouve jusqu’à Walter Scott et Rudyard
Kipling. Au XVIIIe siècle, il franchit l’Atlantique et inspire les conceptions politiques de Thomas
Jefferson, président des États-Unis. La mythographie anglo-saxonne converge ensuite avec le
thème indo-européen. Les Français n’ont donc pas inventé la référence anglo-saxonne mais il
est vrai qu’elle alimente les angoisses suscitées par la défaite de 1870 et l’isolement diplomatique
qui suit. Le mythe anglo-saxon est susceptible de fournir un langage commun au Royaume-Uni et
aux États-Unis, voire même d’éveiller des « affinités germaniques » avec l’Allemagne, la France
demeurant à l’écart d’un partage planétaire du pouvoir entre les trois nations. Sur la mythographie
et la sémantique anglo-saxonnes, voir Roger [ 2002, p. 223-236].
[24]
Lors du Sommet à quatre de Bruxelles, le 29 avril 2003, la Belgique a proposé la création d’un quartier général européen. Doté de moyens de planification propres et indépendants de
ceux de l’OTAN, il était censé améliorer l’interopérabilité des armées européennes dans des
opérations conjointes sur des théâtres extérieurs. Les responsables américains et britanniques se
sont opposés à cette « duplication » des moyens de l’OTAN et l’ont fait savoir à leurs homologues
européens. Tony Blair admet la nécessité d’une « cellule de planification » européenne mais sise
à Mons et donc située dans la mouvance du SHAPE. Le mini-sommet de Berlin, organisé entre
Jacques Chirac, Gerhard Schröder et Tony Blair, le 21 septembre 2003, a toutefois permis de faire
avancer le dossier de cet état-major européen. Mais l’« Europe de la défense » reste dans l’ombre
de l’OTAN.
[25]
Il est cependant peu vraisemblable que l’on demande au concessionnaire de Galileo de
mettre un verrou pour réserver l’emploi de ce système aux seules administrations civiles. Lors du
lancement du satellite Hélios II, le 18 décembre 2004, le ministre français de la Défense, Michèle
Alliot-Marie, a d’ailleurs précisé que « Galileo [...] sera accessible aux armées », sans susciter de
réaction britannique.