2005
Hérodote
La géopolitique et les rapports de l’armée et de la nation
Yves Lacoste
Dans tout appareil d’État, l’armée est
bien l’institution dont l’étude et la compré-
hension relèvent par excellence de l’analyse
géopolitique, c’est-à-dire de la démarche
qui permet de mieux comprendre les rivalités
de pouvoirs sur des territoires. C’est en effet
principalement par leurs armées que les
États se disputent des contrées ou exercent
leur domination à l’extérieur de leurs fron-
tières. Quant à la nation, c’est une idée
fondamentalement géopolitique. Cette idée
se transforme en fonction des changements
géopolitiques et il en est de même pour les
rapports de l’armée et de la nation. Ceux-ci
peuvent être tout à fait contradictoires dans
les États où « l’armée a pris le pouvoir». En
Europe occidentale, du moins dans les
milieux intellectuels, l’idée de la nation est
en déclin, le rôle de l’armée apparaît de
plus en plus inutile et l’on dénonce plus ou
moins rituellement l’impérialisme améri-
cain. Cet article mène une comparaison
entre deux grandes idées de la nation: d’une
part, celle qui prévaut depuis le XIXe siècle
aux États-Unis et qui prend une signification
nouvelle depuis qu’ils sont devenus super-
puissance; d’autre part, celle qui a prévalu
en France et dont l’évolution depuis le
milieu du XXe siècle est dans une certaine
mesure comparable à celle de plusieurs
nations européennes.
Geopolitics and Army-
Nation Relations
In every nation, the army is the institu-
tion which helps better understand power
rivalries over territories, with its study and
comprehension linked to geopolitical ana-
lysis. Indeed, states use their army to fight
for territories or reveal their domination
outside their frontiers. The nation, on the
other hand, is a fundamental geopolitical
idea. This idea evolves according to geopo-
litical changes and so do the army-nation
relations. They can be in complete contrad-
iction in states where the army took power.
In western Europe, or at least in intellectual
circles, the idea of a nation is in decline, the
role of the army appears to be evermore
useless and the American imperialism is
frequently denounced. This article leads a
comparison between two great ideas of
aNation: on one hand, the idea prevailing
since the 19th century in the United States
and which is taking a new meaning since
they’ve been a superpower; on the other
hand, the idea which prevailed in France
with an evolution since the middle of the
20th century, in a way comparable to many
European nations.
Dans tout appareil d’État, l’armée est bien l’institution dont l’analyse et la
compréhension relèvent par excellence de l’analyse géopolitique, c’est-à-dire de
la démarche qui permet de mieux comprendre les rivalités de pouvoirs sur des territoires. C’est en effet principalement par leurs armées que les États se disputent des
contrées ou exercent leur domination à l’extérieur de leurs frontières. Quant à la
nation, c’est une idée fondamentalement géopolitique puisqu’il n’est pas de nation
sans territoire et, pour ce qui est des rivalités de pouvoirs, il n’est pas de nation
qui, au cours de son histoire, n’ait pas eu à subir ou à combattre quelque pouvoir
étranger. Pour toute nation s’est posée (ou se pose encore), à tel ou tel moment de
son histoire, la question fondamentale de son indépendance et de la défense de son
territoire contre des forces extérieures qui prétendent lui imposer leurs pouvoirs.
Aussi pour toute nation (ou presque toute), l’armée a-t-elle une grande importance
tout autant matérielle que symbolique, et ce d’autant plus que le contexte géopolitique est dangereux. Dès qu’une nation nouvelle est en mesure de proclamer
son indépendance, changement géopolitique majeur s’il en est, un des premiers
actes de ses dirigeants est de constituer une armée (à partir de groupes armés
clandestins et parfois aussi d’une partie des forces coloniales). Le plus ou moins
grand prestige d’une armée au sein de sa nation est fonction de différents types de
situations géopolitiques et des souvenirs qu’ont laissés des conflits plus ou moins
anciens dans lesquels ses soldats ont dû se battre.
Mais les rapports d’une nation et de son armée peuvent être aussi tout à fait
contradictoires. Dans la seconde moitié du XIXe siècle (tout comme dans un passé
plus lointain), dans de nombreux États d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine,
« l’armée a pris le pouvoir » ou du moins ses chefs appuyés par une partie de la
population, sous prétexte de servir les intérêts supérieurs de la nation et la défendre
contre des menaces étrangères. La guerre civile au sein d’une même nation peut
prendre diverses formes : soit il s’agit de l’affrontement entre l’armée et une large
partie de la population (comme c’est le cas en Algérie de 1992 jusqu’à ces derniers
temps), soit de la cassure de l’armée en deux parties adverses, chacune soutenue
par une partie de la population. Ce fut le cas durant la guerre de Sécession aux
États-Unis ou de la guerre civile espagnole en 1936-1939, l’une et l’autre résultant
pour une grande part de rivalités géopolitiques – les « nationalistes » de Franco
s’opposant à l’autonomie accordée à la Catalogne et au Pays Basque par le gouvernement républicain.
Dans ce numéro d’Hérodote, il ne s’agit pas tant d’évaluer les inégalités de
puissance entre les armées ou entre des États-nations (ce qui fait l’objet d’ouvrages
spécialisés), mais bien plutôt d’examiner les rapports qui existent, au sein d’un
même État, entre ce que l’on peut appeler, à un certain degré d’abstraction, l’Armée
et la Nation. L’une et l’autre sont en effet des ensembles complexes : les cadres
de l’armée n’ont pas obligatoirement, sur les questions stratégiques ou celles « de
société », le même point de vue que celui du gouvernement, ni que celui des
« hommes du rang » qui doivent obéir. Les représentants de la nation et plus largement les hommes politiques ont en temps normal, sur la plupart des questions, et
entre autres les questions militaires, des opinions plus ou moins contradictoires qui,
de surcroît, ne correspondent pas nécessairement à celles d’une notable partie des
citoyens. En effet, toute nation est normalement divisée par des rivalités internes
plus ou moins marquées selon les périodes (rivalités de classe, rivalités religieuses,
etc.) et ce n’est que lorsque le territoire national est directement menacé que ces
rivalités s’apaisent provisoirement.
La question des rapports entre l’armée et la nation ne se limite donc pas à celle
du remplacement, dans un nombre croissant d’États aujourd’hui, de l’armée de
conscription par l’armée de métier. Certes l’image du « soldat-citoyen » permettait
de considérer l’armée comme l’expression même de la nation, à ceci près que les
règles de la discipline militaire et le principe de commandement n’y permettent
guère le fonctionnement de la démocratie. Les armées sont des appareils d’État
assez semblables, pour ce qui est de leurs principes de fonctionnement, mais elles
présentent de très grandes différences quant à leurs effectifs (qui ne sont d’ailleurs
pas proportionnels au poids démographique des différents pays) et, surtout, de nos
jours, en matière d’armements. Moins d’une dizaine d’armées possèdent des armes
nucléaires : celles-ci relèvent plutôt de la dissuasion entre puissances qui en sont
pourvues, car leur emploi contre des puissances non nucléaires serait considéré
comme un très dangereux précédent et un scandale international.
Pour ce qui est des armes plus ou moins « conventionnelles », les différences
d’équipement des armées en matériel de guerre font de nos jours l’objet de tableaux
statistiques, établis d’autant plus facilement par des organismes spécialisés que c’est
un petit nombre de firmes (américaines, russes, françaises et anglaises) qui alimentent
le marché mondial des armements les plus sophistiqués. Ces inventaires aisément
consultables (nombre d’avions ou d’hélicoptères de tel et tel type, nombre de missiles
de telle et telle portée, etc..) ne donnent cependant qu’une idée très incertaine de
l’efficacité de telle armée face à celle qu’elle pourrait un jour affronter. Il en a toujours été ainsi, et ce ne sont pas toujours les armées apparemment les plus puissantes
qui finalement gagnent les guerres : au Vietnam, les Américains l’ont appris à leur
dépens, sur le terrain. Tout dépend, pourrait-on dire, de la situation géopolitique
envisagée au plan national et international.
Dans l’analyse de tout conflit, et plus largement de toute situation géopolitique
qui implique des rivalités de pouvoirs entre des États, il faut essayer d’évaluer les
objectifs contradictoires des dirigeants de chacun d’eux (c’est bien moins difficile
dans une analyse a posteriori), leur façon de se représenter l’adversaire, mais aussi
leur point de vue sur leur propre nation, sa cohésion, sa puissance relative et sur
l’image positive ou négative qu’elle a de son armée.
L’idée de nation se transforme en fonction des changements géopolitiques
Pour saisir l’intérêt d’une réflexion géopolitique sur les rapports de l’armée et de
la nation dans différents États, il ne faut pas se contenter de définitions théoriques et
générales de la nation, car celles-ci ne sont en fait connues que des théoriciens. Pour
les citoyens, quel que soit d’ailleurs leur niveau culturel, la définition abstraitede la
nation, qu’ils ignorent pour la plupart d’entre eux, s’exprime sentimentalement en
quelque sorte dans de grandes représentations imaginaires ou dans d’héroïques
références historiques et ce sont elles qui donnent véritablement, à l’idée de nation,
sa cohésion (en dépit des rivalités internes) et sa force mobilisatrice dans certaines
circonstances dramatiques.
Ce sont pour une grande part des intellectuels militants de telle ou telle cause
nationale qui ont été à l’origine des représentations non théoriques de la nation.
Leurs concitoyens (ou la majorité d’entre eux) se sont approprié l’une d’entre
elles non seulement sous l’effet des discours politiques (y compris ceux tenus à
l’église ou à l’école), mais surtout parce que, à un certain moment, elle leur a paru
correspondre aux caractéristiques d’évidence (géopolitiques avant la lettre) de leur
nation. De ce fait, selon les pays, fort différentes sont les idées que les citoyens (ou
la majorité d’entre eux) se font de leur propre nation. De surcroît, ces représentations sentimentales de la nation peuvent se transformer sous l’effet, par contre-coup, pourrait-on dire, de grands changements géopolitiques.
L’idée de nation peut aussi évoluer sur les « temps longs », avec l’image de
l’armée à laquelle elle est explicitement associée, dès lors qu’il est question
d’indépendance. Selon les pays, l’idée de nation peut, en fonction des circonstances,
prendre plus ou moins de force et s’affaiblir, ou au contraire glisser à une sorte
defrénésie pour se venger d’une défaite militaire imputée à la trahison (comme
en Allemagne entre les deux guerres). Après un désastre extrême qui anéantit
sonarmée et une partie de la population, l’idée de nation peut aussi disparaître, en
apparence. Ce fut le cas après 1945 en Allemagne et au Japon, celui-ci ayant dû
renoncer à une armée de par sa Constitution (mais il existe une solide force
d’autodéfense).
Dans quelle mesure le très grand changement géopolitique que fut la soudaine
dislocation de l’URSS a-t-il atteint ou changé l’idée que les Russes se faisaient
alors de leur nation ? Nombre d’entre eux ont pensé en 1991 que la Russie retrouvait son indépendance et qu’elle était libérée de la charge de l’empire. Toujours
est-il qu’une nouvelle armée russe (on hésite à dire « nouvelle armée russe » tant
ses performances sont médiocres) résulte de la dislocation de la puissante Armée
rouge. Elle a fait montre dans ses premiers combats sérieux d’une étonnante inefficacité en Tchétchénie qui est certes conflit géopolitique difficile mais en vérité de
petite dimension. En 1994 (après une grave erreur tactique) et de nouveau en
1999-2000, des troupes russes ont mis des semaines à prendre Grozny, une ville
de moins de 300 000 habitants, pourtant soumise à d’intenses tirs d’artillerie. Le
drame tchétchène qu’attisent les réseaux islamistes, avec les attentats spectaculaires qu’il entraîne en Russie et notamment à Moscou, est en train de démoraliser
la population russe et aussi l’armée puisque, depuis près de cinq ans, des troupes
russes (il est vrai assez hétéroclites, mal encadrées et rongées par les effets de la
corruption) ne parviennent pas, en dépit des pires formes de violence, à établir leur
contrôle sur le territoire tchétchène. Or celui-ci n’a qu’une centaine de kilomètres
d’est en ouest et le million d’habitants que compte le peuple tchétchène ne se
trouvent pas pour l’essentiel dans des montagnes difficile à contrôler, mais en
plaine. D’aucuns prétendent que le pouvoir à Moscou fait traîner le problème
tchétchène à des fins politiciennes et électorales. Toujours est-il que l’armée russe
ne dispose plus que de crédits restreints, et que la majeure partie des jeunes
s’efforcent d’éviter de faire leur service militaire. Si on se remémore le prestige
qu’avait l’Armée rouge, celle qui, au prix de millions de morts, avait chassé et
vaincu l’envahisseur lors de la « grande guerre patriotique », on mesure à quel
point peuvent avoir changé les relations entre la nation et son armée (voir ci-après
l’article de Cyrille Gloagen). On pourrait dire que l’une et l’autre ne sont plus
fières d’elles-mêmes et qu’elles ne se font plus confiance. Certes le socialisme est
révolu, mais qu’est-ce qu’un régime politique de surcroît tyrannique, en comparaison du destin d’un grand peuple et d’une armée qui ont repoussé tant d’envahisseurs ? Cette crise de confiance provoquée par la profonde faillite du
socialisme et la dislocation de l’empire est sans doute provisoire.
Peut-on discerner des rapports entre certaines situations géopolitiques et les
signes par lesquels la population d’un État manifeste une plus ou moins grande
attention à l’idée nationale et à son armée ? Certes dans des États qui se sentent
menacés, ou qui entretiennent des mouvements irrédentistes, ceux-ci poussent à
de multiples manifestations et discours nationalistes. C’est aussi le cas dans de
nombreux pays du tiers monde, où des régimes autoritaires, sinon dictatoriaux,
d’origine militaire justifient la durée de leur pouvoir par des menaces qui planeraient sur le destin de la nation. Ce sont aussi des États où les cadres de l’armée
occupent des places enviées dans la hiérarchie sociale.
Par contre, dans la société israélienne qui est fort démocratique, sauf dans ses
rapports avec les Palestiniens, le prestige de l’armée, Tsahal, est extrême en raison
des menaces extérieures et l’idée de la nation a une importance considérable.
Mais, depuis une vingtaine d’années, elle est de plus en plus fonction de considérations religieuses, ce qui n’était pas le cas des pionniers du sionisme en Palestine.
Ceux-ci affirmaient en effet leurs positions laïques, alors qu’en Europe les rabbins
réprouvaient la création de l’État d’Israël puisque le Messie n’était pas encore venu.
Depuis la victoire inattendue de 1967 qu’elles ont considérée comme un signe divin,
des organisations ultrareligieuses prônent la progressive reconquête (par l’implantation de « colonies » de peuplement) de tout le territoire historique de l’antique État
d’Israël, c’est-à-dire bien au-delà des territoires occupés par Tsahal en Cisjordanie
et de la bande de Gaza. La signature des accords d’Oslo en 1993 reconnaissant
une Autorité palestinienne a suscité une telle hostilité des organisations religieuses
que le Premier ministre signataire de ces accords a été assassiné. À la radicalisation
religieuse croissante de l’idée de nation israélienne répondent le recul des orientations laïques du mouvement national palestinien et la poussée des mouvements
islamistes organisateurs des séries d’attentats suicides. Pour sortir de l’engrenage
infernal subversion-répression, la négociation sur le statut des territoires palestiniens est bloquée par les organisations juives ultranationalistes et ultrareligieuses.
La population israélienne est aujourd’hui de plus en plus divisée quant à des choix
géopolitiques majeurs, bien qu’ils ne portent que sur de très petites étendues : le
maintienou l’abandon des « colonies » implantées en territoire palestinien.
Dans les pays scandinaves, pays démocratiques s’il en est et qui n’ont aucune
revendication géopolitique particulière, l’opinion exprime cependant de diverses
façons son attachement à l’idée nationale et à la personne royale qui en est le symbole : une tradition chère à la plupart des citoyens norvégiens, danois ou suédois est
de hisser lors des fêtes le drapeau national devant la maison familiale, tradition que
la plupart des Français jugeraient tout à fait archaïque, s’ils y prêtaient attention. En
revanche, les États scandinaves comme leurs opinions publiques n’accordent guère
d’intérêt à leur armée et la Suède se fait gloire de sa tradition de neutralité.
En Europe, déclin de l’image de la nation et dénonciations
plus ou moins rituelles de l’impérialisme américain
Dans les milieux intellectuels ouest-européens, on estime couramment depuis
plusieurs décennies que l’idée de nation doit perdre de la prépondérance qu’elle
a eue autrefois. On considère en effet, plus ou moins schématiquement, qu’elle a
favorisé ou même engendré les mouvements nationalistes qui ont conduit à ces
catastrophes que furent les deux guerres mondiales. Il est logique, disent certains,
que les États-nations s’estompent avec le développement de la démocratie et celui
des échanges économiques et culturels, par exemple dans des ensembles nouveaux
tels que l’Union européenne. N’est-il pas souhaitable de faire le nécessaire pour
que les conflits s’apaisent, que la paix s’établisse entre les peuples et que l’on utilise la masse des crédits militaires à l’amélioration des conditions d’existence ?Le
rôle de l’armée semble à beaucoup de plus en plus inutile, sinon néfaste. Cette
campagne antimilitariste d’allure généreuse conduit à dénoncer comme « nationalistes » ceux qui parlent encore de la nation et de l’armée pour faire face à des
menaces géopolitiques possibles, comme s’ils n’étaient somme toute que les
agents de mouvements réactionnaires et démagogues. La nation, notion soidisant « historiquement dépassée », ne serait bonne, à la rigueur, que pour les pays
pauvres, ceux qui, fautede mieux, se disputent des territoires.
Aussi, en Europe occidentale, ne conçoit-on pas qu’aux États-Unis l’idée de
nation a véritablement conservé une très grande importance pour la grande majorité
de la population, et on estime le plus souvent que les nombreuses manifestations
patriotiques dont rendent compte les chaînes de télévision ne sont que l’orchestration idéologique des entreprises impérialistes américaines de par le monde.
Certes celles-ci sont célébrées de nos jours par des mouvements nationalistes
mais, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, l’idée de nation était
particulièrement révérée par les citoyens américains, bien que nombre d’entre eux
soient des immigrants de plus ou moins fraîche date. Mais ils souhaitaient aussi
que leur gouvernement ne se mêle surtout pas des affaires européennes, pour éviter
de se trouver entraîné dans les conflits dont l’Europe a le secret. L’isolationnisme,
terme qui ne plaît guère aux Européens, fut un des grands principes de la nation
américaine, depuis ses origines et pendant près d’un siècle et demi. Les États-Unis
n’entrèrent dans la Seconde Guerre mondiale en 1941 qu’après avoir été attaqués
par le Japon et après qu’Hitler leur eu déclaré la guerre.
Évidemment, les choses ont changé depuis que les États-Unis sont devenus une
des deux superpuissances, après la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à
l’image qu’on en a aujourd’hui, ce ne fut pas pour eux une affaire de tout repos :
dès 1950, ils furent soudainement attaqués en Corée par des forces communistes et
ils durent y mener jusqu’en 1953 de très durs combats. La dénonciation de l’impérialisme américain est en quelque sorte devenue rituelle dans les milieux intellectuels européens, qu’ils soient de gauche ou de droite. Certains mouvements, qui
entretiennent paradoxalement des liens discrets avec certaines organisations aux
États-Unis, ont fait de l’anti-américanisme un véritable fonds de commerce.
Aussi n’est-il pas inutile de faire preuve de prudence à l’égard des représentations géopolitiques manichéennes. Lors de la plus grave crise de la guerre
froide, celle où Américains et Soviétiques se trouvèrent directement affrontés, lors
de la fameuse crise des fusées implantées soudainement par les Soviétiques à
Cuba en 1963, les États-Unis, avec John Kennedy, firent preuve d’une grande
modération. Ils acceptèrent la présence au large de leurs côtes d’un État devenu
soudain allié de l’URSS et ils renoncèrent de ce fait à leurs considérables intérêts
dans l’île, en échangedu retrait desdites fusées qui menaçaient leur sécurité.
C’est pour compenser ce spectaculaire échec à Cuba de leur stratégie de
containment du communisme que le gouvernement américain, deux ans plus tard
( 1965), s’engagea au Vietnam coupé en deux depuis 1954 pour soutenir le Sud
anticommuniste contre le Nord. Cette intervention, qui aurait du être limitée et
principalement aérienne, devint beaucoup plus grave en raison de la résistance
coriace sur le terrain des communistes vietnamiens soutenus par l’URSS. Et pour
ne pas avoir l’air de céder une fois encore, les États-Unis accrurent progressivement
l’effectif de leur corps expéditionnaire qui dépassa le demi-million d’hommes en
1972. Les troupes américaines engagées dans de très durs combats sur le terrain
subirent de très lourdes pertes. Devant la multiplication des protestations populaires
aux États-Unis, le gouvernement américain fut obligé d’abandonner progressivement son engagement au Vietnam, mais aussi de renoncer, dès 1973, au système
du recrutement de l’armée par conscription. Les troupes américaines ayant été
retirées du Vietnam début 1973, le régime sud-vietnamien s’effondra deux ans
plus tard avec les accords de Paris sans que les États-Unis interviennent malgré
leurs engagements. À Washington, en effet, le scandale du Watergate battait son
plein. Aussi les troupes communistes entrèrent sans difficulté à Saigon en mai
1975. Ce désastre de la stratégie américaine entretint dans les milieux dirigeants et
chez les militaires ce que l’on a appelé le « syndrome vietnamien », que ne compensèrent pas les difficultés de l’Armée rouge en Afghanistan ( 1979-1989). L’affaire
du Vietnam n’est toujours pas oubliée aux États-Unis et elle est dans tous les
esprits quant à l’issue de l’actuelle guerre d’Irak.
La première guerre dont les Américains ont pu se féliciter fut celle du Golfe
( 1991), qui fut menée à la demande de l’ONU pour chasser les troupes irakiennes qui
venaient d’annexer le Koweït. Le président Bush père se conforma strictement à ce
mandat et, après une rapide offensive, il ne voulut pas pousser les forces terrestresde
la coalition en territoire irakien. Cette victoire militaire ne lui permit pas toutefois
d’être réélu pour un second mandat.
Les attentats du 11 septembre 2001 ont évidemment persuadé l’opinion américaine du danger d’opérations terroristes ourdies obscurément depuis de lointains
pays musulmans jusqu’à l’intérieur des États-Unis. La facilité avec laquelle Ben
Laden et ses djihadistes furent chassés de leur repaire d’Afghanistan (novembre
2001) eut pour effet d’inciter les dirigeants américains à vouloir éliminer le risque
que des terroristes puissent se doter dans un autre pays musulman d’armes encore
plus dangereuses que les avions lancés sur le World Trade Center. Comme Saddam
Hussein n’avait cessé depuis 1991 de vitupérer contre les États-Unis et comme de
surcroît, il contrôlait évidemment de grandes potentialités pétrolières, ce fut lui qui
fut considéré par les Américains comme le principal danger potentiel. L’argument fut qu’il avait « sans aucun doute » caché une partie des armes de destruction
massive qu’il avait commencé à tirer sur Israël en 1991 et dont l’ONU avait décidé
la destruction. On sait évidemment que, après la chute relativement rapide du
régime de Saddam Hussein, ces armes n’ont pas été trouvées. Mensonges, illusions, précautions...
Durant les mois qui ont précédé l’intervention de l’armée américaine en Irak
(mars 2003), malgré le désaccord des Nations unies et les objurgations de la France
et de l’Allemagne, les médias d’outre-Atlantique ont fait grand cas de la divergence
entre l’Amérique et ce qu’ils ont appelé la « vieille Europe »; en l’occurrence il
s’agissait essentiellement de la France et de l’Allemagne. Celles-ci, proclamaient
les médias américains, ont non seulement renoncé à se défendre contre les
menaces extérieures, mais elles dénigrent les États-Unis, tout en comptant sur leur
protection en cas de coup dur. En revanche, l’opinion européenne, pour sa part,
s’est complu dans des vitupérations médiatiques faisant de l’Amérique une sorte
de Grand Satan planétaire.
Les choses étant aujourd’hui ce qu’elles sont, l’expédition américaine en Irak
n’ayant pas tourné au désastre prévu par certains ni au succès escompté par
d’autres, George W. Bush ayant été réélu assez triomphalement, un départ prochain
des troupes américaines risquant de laisser le champ libre aux subversions islamistes et le terrible attentat de Madrid le 11 avril 2004 ayant montré que l’Europe
n’est pas ignorée dans leurs projets ni à l’abri de leurs coups, il faut donc réfléchir.
On sait qu’il s’agit de grands problèmes géopolitiques entre le monde « judéochrétien », comme disent les islamistes, et le monde musulman dont ils s’efforcent
de prendre le contrôle, de gré ou de force. Les causes profondes de ce conflit,
qu’elles soient économiques, sociales ou culturelles, résultent d’évolutions sur des
« temps longs » et leurs solutions – à mon avis – ne peuvent être espérées qu’à
long terme.
Pour faire face aux tensions géopolitiques qui ne cessent de s’aggraver entre le
monde musulman et les États-Unis, mais aussi avec l’Europe, se posent des questions militaires et celles-ci relèvent, dans une grande mesure, des rapports entre
chaque nation et son armée. Comment s’expliquer que l’idée de nation semble de
nos jours en déclin dans de nombreux pays d’Europe occidentale où elle eut pourtant tellement d’importance, et que l’armée y semble désormais sans grande utilité,
en dépit de la proximité de cette grande zone de conflits qu’est la Méditerranée ?
Comment mieux faire comprendre à des Européens anti-impérialistes l’évolution de la nation américaine ? Il est utile de montrer l’importance qu’ont eue les
changements géopolitiques dans ses représentations sentimentales, et il ne suffit
pas de dire – comme le font certains – qu’il s’agit désormais de l’hyperpuissance et
qu’il est donc « normal » qu’elle soit impérialiste. Mais qu’en disent les citoyens
américains, devant la liste de plus en plus longue des morts en Irak ? Annoncer,
comme d’aucuns, la faillite financière prochaine de l’Amérique, du fait de son
énorme déficit budgétaire ? Il n’est pas certain qu’au plan mondial cela arrange
les choses.
Il paraît donc intéressant de comparer l’évolution de deux représentations
sentimentales très différentes de la nation : d’une part, celle qui prévaut depuis le
XIXe siècle aux États-Unis et qui prend une signification nouvelle depuis qu’ils
sont devenus superpuissance; d’autre part, celle qui a prévalu en France et dont
l’évolution depuis le milieu du XXe siècle est dans une certaine mesure comparable à celle de plusieurs nations européennes. Après la catastrophe qu’a connue
l’Allemagne en 1945, il est encore difficile d’évoquer la façon dont les Allemands
pensent leur nation.
On notera que c’est d’abord aux États-Unis (en 1783), puis en France quelques
années plus tard (disons pour faire simple 1789), qu’a été pour la première fois
proclamée l’idée de nation en tant qu’idée-force nouvelle, mais dans des contextes
géopolitiques très différents : d’une part, dans un tout nouvel État pas encore indépendant qui se proclamera aussi d’entrée de jeu « république » et, d’autre part dans
un vieux et puissant royaume européen où la république sera proclamée quelques
années plus tard ( 1792). L’idée de nation se propagera ensuite : en Europe, sous
l’effet de la Révolution française, et sur le continent américain à l’imitation des
États-Unis, après la dislocation de l’empire colonial espagnol.
Les États-Unis, de la « terre promise » à l’hyperpuissance inquiète
Aux États-Unis, après que les treize colonies de la côte atlantique se furent
révoltées finalement avec succès contre les troupes d’une lointaine monarchie,
l’idée qui a progressivement prévalu jusqu’à maintenant est celle de la « manifest
destinity », du destin évident de la nation américaine : cette représentation, qui est
en vérité géopolitique, fait jouer à Dieu un rôle fondamental puisque, manifestement, ce ne peut être que l’effet de sa volonté si un immense et riche territoire
isolé entre deux océans est resté presque vide jusqu’aux temps modernes, un
« pays neuf » en attente de son destin. Au fur et à mesure de leur poussée vers
l’Ouest, nombre de ceux qui se dénommeront bien vite les Américains se découvriront avec l’immensité des terres riches faciles à mettre en valeur. Alors que l’Amérique latine semblait devoir rester marquée par la vieille colonisation espagnole et
les difficultés naturelles, en revanche, aux yeux des Américains, la destinée de
l’Amérique du Nord, en substance les États-Unis, était assurément de devenir la
nouvelle terre promise pour accueillir des millions d’hommes et de femmes qui,
après avoir quitté l’Europe où dominent oppression et corruption, ont fondé un
monde nouveau où règne désormais la liberté. George Washington affirme :
« Chaque pas qui nous fait avancer dans la voie de l’indépendance nationale
semble porter la marque de l’intervention providentielle. » Il ne s’agit pas seulement de déclarations d’hommes d’État. Au XIXe siècle, Herman Melville, l’un des
plus célèbres romanciers américains, écrit : « Nous, Américains, nous sommes le
peuple élu, l’Israël de notre temps, nous portons l’Arche des libertés du monde. »
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, où les États-Unis s’étaient laissés
entraîner en Europe, le président Wilson déclare : « L’Amérique est la seule nation
idéale dans le monde [...]. L’Amérique a eu l’infini privilège de respecter sa destinée
et de sauver le monde [...]. Nous sommes venus pour racheter le monde en lui donnant liberté et justice. » Cette représentation religieuse de la « destinée manifeste »
formulée au milieu du XIXe siècle prendra, un siècle plus tard une dimension géopolitique planétaire, en se combinant avec l’idée de sa mission contre le totalitarisme communiste, puis à partir du 11 septembre 2001 contre le terrorisme islamiste.
Pour ce qui est des rapports de la nation et de son armée, on a pu penser au
XIXe siècle – du moins dans les soixante premières années – que les problèmes
militaires ne se poseraient pas trop aux États-Unis, puisque Dieu avait pourvu à la
sécurité de leur territoire en l’isolant entre deux océans et que le Canada pas plus
que le Mexique n’étaient de grands dangers. L’armée américaine n’avait alors pas
grande fonction, hormis le refoulement ou la destruction de tribus indiennes. Mais,
en 1861, la sécession des États du sud de l’Union posa brutalement le problème
de l’armée. La majeure partie de ses forces était alors au Sud, moins dans l’éventualité d’une contre-offensive mexicaine que d’une grande révolte d’esclaves, à
l’instar de ce qui s’était produit à Saint-Domingue (Haïti). Les États du Nord, bien
plus peuplés et disposant des industries métallurgiques pour la production d’armements, purent mettre sur pied assez rapidement une armée de plusieurs millions
d’hommes. Une guerre, qui est considérée comme la première de l’ère industrielle, fit rage pendant quatre ans, causa la mort de 600 000 hommes et se solda
au Sud par des destructions considérables.
On sait que les causes du conflit furent, d’une part, le problème de l’esclavage
auquel les grands planteurs du Sud ne voulaient pas renoncer et, d’autre part, celui
du protectionnisme douanier que réclamaient les industriels du Nord et que refusaient les exportateurs de coton du Sud pour profiter du libre-échange. La nation
américaine juxtaposait deux sociétés très différentes, se réclamant l’une et l’autre
de diverses tendances du christianisme : au Nord, une société égalitaire quant à ses
principes, comme prétendait le prouver l’existence d’un grand nombre d’exploitants agricoles qui obtenaient, à bas prix sinon gratuitement, d’assez grandes étendues de terres, mais aussi une société où se développait dans le même temps un
prolétariat ouvrier formé par de pauvres immigrants récemment arrivés d’Europe et
très souvent endettés (car il leur fallait rembourser le prix de leur voyage transatlantique) et qui fournissaient la main-d’œuvre dont les industriels ont besoin. Dans le
« vieux Sud » subtropical, une société de grands planteurs prétendait trouver dans
la Bible l’affirmation que les Noirs sont une race inférieure destinée à servir les
Blancs et faisait travailler une main-d’œuvre d’esclaves africains (bien que la traite
ait été interdite par l’Angleterre et les puissances européennes depuis 1815, au
congrès de Vienne).
Ces deux sociétés si différentes, celle des grands planteurs et celle des grands
industriels, auraient sans doute pu continuer à coexister, l’une au Nord, l’autre au
Sud de la capitale fédérale, si la poussée vers l’Ouest n’avait pas posé la question
éminemment géopolitique de l’extension du système esclavagiste dans les nouveaux
États de l’Union. L’expansion du régime foncier, favorable aux grandes plantations
esclavagistes, aurait empêché que l’on procède dans les futurs États aux distributions plus ou moins égalitaires de terre, ce qui était un des grands facteurs
d’appel des immigrants européens et ce dont profitaient indirectement les industries du Nord. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui ont fourni, bon gré, mal gré, le
gros des troupes nordistes.
Si je rappelle ainsi ce qu’a été la guerre de Sécession, c’est que ce conflit
démontre de façon éclatante, dans l’analyse des rapports de l’armée et de la nation,
l’importance du facteur géopolitique et, en l’occurrence, il s’agit seulement de
géopolitique interne, d’une rivalité de pouvoirs quant au territoire d’une même
nation dont les citoyens avaient combattu ensemble pour son indépendance, une
cinquantaine d’années auparavant.
Cette tragédie, qui rétablit par la force l’unité de la nation aurait pu établir le
prestige des militaires. Mais l’opinion leur reprocha le nombre considérable des
morts tombés dans de confuses batailles. Sortie discréditée pour longtemps, l’armée
perdit rapidement de son importance et, malgré ses interventions (contre l’Espagne
dans la guerre de Cuba en 1898 et aux Philippines), elle conserva des effectifs
extrêmement réduits, en comparaison des dimensions territoriales et démographiques de l’État. Ils furent soudainement considérablement accrus en 1917 lorsque
(malgré les partisans de l’isolationnisme) les États-Unis furent entraînés dans la
Première Guerre mondiale par les exploits des sous-marins allemands contre les
navires américains. Entre les deux guerres, les effectifs de l’armée diminuent de
nouveau et les campagnes isolationnistes reprennent de plus belle – l’Amérique n’a
pas à se mêler des conflits territoriaux de la vieille Europe – et, si les États-Unis
entrent en guerre fin 1941, c’est (répétons-le car cela est le plus souvent ignoré)
parce que Hitler leur déclare la guerre, après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor.
L’armée de terre, qui ne comptait que 100 000 hommes en 1939, en compte plus
de trois millions dès 1943, qui seront engagés d’abord en Europe pour une grande
part, puis dans les îles du Pacifique. L’économie américaine se transforme en une
formidable industrie d’armement.
Alors que fin 1945, la majeure partie de l’opinion américaine s’attendait à ce
que, comme en 1918, les effectifs et les crédits de l’armée reviennent à leur niveau
d’avant-guerre, il n’en a rien été : d’importantes forces américaines sont maintenues
en Europe, en raison des débuts de la confrontation avec l’Union soviétique et, surtout, à partir de 1950, se déclenche la guerre de Corée, qui prit de court l’armée
américaine et qui fut durant trois ans un très dur conflit.
Celle-ci est progressivement devenue, en un demi-siècle, un formidable appareil
militaire du fait de la course aux armements avec l’Armée rouge. Cette dernière
ayant été désorganisée du fait de la dislocation de l’URSS, les États-Unis, dont les
programmes stratégiques continuent de se développer, sont donc l’hyperpuissance.
L’image de la « destinée manifeste » de l’Amérique, de sa « mission divine »,
s’est transformée, depuis les attentats du 11 septembre 2001, en une mission planétaire, non plus contre un grand État dont on peut viser et frapper le territoire, mais
contre des réseaux terroristes difficilement saisissables, ceux de la guerre sainte
pour l’islam, du djihad islamiste. L’opinion et les classes dirigeantes de l’hyperpuissance ne sont pas sans inquiétude et les chefs de l’armée ne sont pas tous
d’accord avec les dirigeants politiques (voir ci-après l’article d’Étienne de Durand).
En allant porter la guerre en Irak, l’armée américaine, qui ne peut désormais
envoyer sur le terrain que des effectifs relativement restreints ( 130 000 hommes,
soit quatre fois moins qu’au Vietnam), est engagée dans un conflit beaucoup plus
complexe qu’en Indochine, non seulement en raison des rivalités nationales et
religieuses au sein de la population irakienne, mais aussi de l’intervention de
réseaux terroristes extérieurs à l’Irak. Les élections pour une Assemblée constituante viennent de s’y dérouler, moins mal que le craignaient les dirigeants américains. Mais si l’opinion américaine s’impatiente, c’est peut-être une occasion
pour eux de se dégager en bon ordre du guêpier irakien, même s’il risque ensuite
de se développer au Moyen-Orient et vers la Méditerranée. Ce serait alors aux
Européens d’y faire face.
La France : de la « patrie en danger » à des « eurocorps »
pour des « opérations extérieures » ?
À la différence de la plupart des nations qui ont pris conscience d’elles-mêmes
en menant d’abord la lutte pour leur indépendance contre une puissance étrangère,
l’apparition de l’idée de nation dans le puissant royaume de France durant la
seconde moitié du XVIIIe siècle vient d’un problème financier interne : comme en
France l’aristocratie ne payait pas l’impôt (ce qui n’était pas le cas en Angleterre)
et que le pouvoir royal, pour faire face à ses besoins et à ses créanciers, vendait des
titres de noblesse à ceux qui s’étaient enrichis, le peuple – les moins riches – ne
pouvant supporter à lui seul toute la charge fiscale, ce système conduisit finalement
à l’impasse et à la banqueroute. Pour en sortir, il fallait établir l’égalité fiscale entre
tous les habitants du royaume, d’où l’idée de nation qui n’impliquait pas, en ses
débuts, l’abolition du pouvoir royal mais celle des privilèges ( 1789).
De tels changements ne se produisent pas sans lutte et les différents protagonistes
ont joué la crise, soit qu’ils cherchent le soutien de monarchies à l’extérieur, soit
qu’ils veuillent démasquer leurs rivaux, en déclarant la guerre en 1792 au roi de
Prusse et à l’empereur d’Autriche. En dépit de sa puissance, l’armée française,
désorganisée par l’exil de ses cadres, les aristocrates, subit une série de défaites.
Le territoire est envahi et c’est alors que le problème de la nation devient celui
del’indépendance.
Pour faire face à l’invasion, un mot d’ordre est lancé pour rassembler des volontaires : « aux armes citoyens », puis la « patrie en danger ». L’efficacité militaire du
pouvoir révolutionnaire et le grand nombre de soldats qu’il put mobiliser – ce qui
traduit alors le poids démographique de la France en Europe – vont retourner la
situation. L’idée de nation est alors transformée et militarisée dans une vision messianique de la Révolution et de la République qui sont censées apporter la liberté et
l’égalité à tous les peuples européens. L’enjeu des guerres menées par les « soldatscitoyens » des armées de la Révolution puis par celles de l’Empire devient la
conquête de territoires à exploiter sous prétexte de les « libérer de la tyrannie ».
Malgré l’énorme coût humain de l’aventure impériale, l’image de Napoléon pour
les Français restera très forte et en vérité elle a été longtemps associée à l’idée de
la France et de la République.
Tout au long du XIXe siècle et dans les premières décennies du XXe siècle,
l’idée de nation est très étroitement liée à celle de l’armée, pour assurer la défense
des frontières de l’Est. La confrontation avec l’Allemagne est d’ailleurs un phénomène relativement nouveau, dans la mesure où celle-ci a enfin fait son unité
géopolitique sous l’égide de la Prusse, en profitant de la défaite française de
1871. L’enjeu de la rivalité porte sur la question de l’Alsace-Lorraine, question
géopolitique difficile en vérité car la population rurale y était majoritairement
germanophone alors que la bourgeoisie francophone, qui avait participé fort activementà la révolution de 1789, était très attachée à la France.
À la fin du XIXe siècle, l’originalité de l’évolution démographique de la France,
qui se traduit par la précoce réduction de sa natalité en comparaison de celle des
États voisins, notamment de l’Allemagne, a d’importantes conséquences militaires.
Cette réduction relative du nombre des conscrits, combinée au choc provoqué par
la défaite de 1870, eut pour conséquence d’obliger à poser en termes nouveaux les
problèmes géopolitiques de la nation pour les questions d’immigration et de nationalité. La nécessité de pouvoir disposer, en cas de guerre, d’un effectif de jeunes
hommes point trop inférieur en nombre à celui du Reich, entraîna la promulgation, en 1891, à la demande de l’état-major, de la loi de naturalisation quasi
automatique des enfants d’immigrés pour que les garçons soient obligés de faire
le service militaire.
La Première Guerre mondiale est évidemment l’épreuve terrible dans laquelle
l’armée et la nation sont étroitement soudées, depuis les intellectuels jusqu’aux
paysans. Mais, après le conflit, lorsque l’on mesure, sur les dizaines de milliers de
monuments aux morts, l’hécatombe qu’il a provoqué, les mouvements pacifistes
et antimilitaristes commencent à se faire entendre parmi les intellectuels et dans la
classe ouvrière. C’est aussi l’époque où le Parti communiste dénonce l’idée de
nation comme un subterfuge du capitalisme, pour faire se battre entre eux les « travailleurs de tous les pays ». Mais le développement des mouvements antifascistes
incitera les communistes à ne plus refuser l’idée de la nation.
Il est une question qui, encore de nos jours, n’est guère posée en France, à propos
de l’évolution des rapports de l’armée et de la nation, c’est celle des conséquences
du désastre de 1940. On ne se demande d’ailleurs toujours pas tellement quelles
en furent les causes géopolitiques majeures. Il faut bien sûr évoquer le coup de
tonnerre que fut l’annonce du pacte germano-soviétique d’août 1939, pacte stupéfiant entre deux puissances qui s’étaient proclamées jusqu’alors absolument
adverses. Ce pacte, qui surprit les diplomaties française et anglaise, fut suivi de
ce que l’on a appelé la « drôle de guerre », c’est-à-dire la période qui va de septembre 1939 à mai 1940 et où il ne se passe rien sur le front entre les armées
franco-britanniques et l’armée allemande (laquelle a pu ainsi envahir facilement la
Pologne pour se la partager avec l’URSS). « Drôle de guerre » qui aurait dû, sans
doute selon les vœux des dirigeants français et anglais, se solder finalement par
un armistice avec l’Allemagne (et une réconciliation contre l’URSS ?). « Drôle de
guerre » qui sera brusquement rompue par l’offensive-éclair des divisions blindées
allemandes sur une armée française assoupie. Par une erreur stratégique de l’étatmajor, elle tente une contre-offensive maladroite qui la fera tomber dans le piège de
Dunkerque. Grâce à de Gaulle, qui s’appuie sur la Résistance, la France esten 1945
dans le campdes vainqueurs, mais ce n’est plus une grande puissance.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’effondrement du nationalisme allemand,
dans le désastre moral où l’ont conduit le nazisme et l’extermination des Juifs, fait
disparaître (pour combien de temps ?) la question d’Alsace-Lorraine, mais le partage
de l’Europe en deux et la confrontation du « monde libre » avec l’Union soviétique
placent la France dans une rivalité géopolitique d’envergure continentale, sinon
mondiale. À la différence de l’Allemagne, qui est en première ligne et qui est de
surcroît coupée en deux, la France est en seconde ligne, ce qui explique pour une
part la décision du général de Gaulle en 1966 de se retirer de l’OTAN (tout en
restant dans l’Alliance atlantique) pour ne pas être subordonné aux États-Unis, et
pour doter l’armée française d’une « force de frappe » nucléaire indépendante.
Mais ce n’est pas cela qui va entraîner en France l’évolution de l’idée de nation
et l’image qu’elle se fait de l’armée. C’est un grave et difficile problème géopolitique qui s’est d’abord posé pour les Français en termes de géopolitique
interne : ce que l’on a appelé la guerre d’Algérie en 1954-1962. Celle-ci fut perçue,
par les cadres de l’armée (de retour d’Indochine) et une grande partie du personnel
politique de droite ou de gauche, et bien sûr par la majorité des « pieds-noirs » en
Algérie, comme la défense de ce qui était officiellement une très vaste partie du
territoire national, contre la subversion de ce que l’on appelait alors en France le
« panarabisme ». En effet, les fondateurs de la IIIe République avaient décidé, en
1870, que l’Algérie (dont Napoléon III voulait faire un « royaume arabe ») serait
désormais partie intégrante du territoire de la République, « trois départements
français ». Mais les autochtones musulmans (soit 90% de la population) n’y
seront pas citoyens français... durant soixante-quinze ans (les juifs seront toutefois
promus citoyens français). Ils n’auront un droit de vote qu’en 1945 (mais avec le
droit d’élire pour une Assemblée « algérienne » soi-disant « autonome » autant de
députés que les Européens pourtant dix fois moins nombreux). Les nationalistes
algériens n’arriveront à rallier de gré ou de force à leur projet d’indépendance une
notable partie de la population qu’après qu’elle eut subi la dureté des répressions.
La longueur de ce conflit intérieur (il durera près de sept ans), les contradictions
qu’il entraîna au point de prendre en Algérie les formes d’une guerre civile et d’un
putsch militaire, le naufrage de la IVe République firent que le général de Gaulle
comme la majorité de l’opinion française en vinrent finalement à penser, compte
tenu de l’évolution mondiale, qu’il ne s’agissait pas de la défense de la France,
mais d’une guerre coloniale vouée à l’échec et à laquelle il importait au plus vite
demettre un terme. Des centaines de milliers de jeunes Français avaient été obligés
d’aller y combattre... pour rien. Le million de « pieds-noirs » champions de
l’« Algérie française » furent contraints de venir en France où ils ne furent pas en
mesure de constituer un parti des réfugiés.
Ce drame géopolitique a laissé de lourdes conséquences : il marque une rupture
entre les cadres de l’armée et la majorité de la nation qui a suivi massivement par
référendum la décision du général de Gaulle de reconnaître l’indépendance de
l’Algérie. Celle-ci sera suivie par une immigration massive d’Algériens (Kabyles
notamment), puis par d’autres Maghrébins qui ont été accueillis tout d’abord sans
problème (car on a alors besoin de main-d’œuvre). Se poseront vingt ans plus tard
des problèmes d’« intégration » avec nombre de leurs enfants français – puisqu’ils
sont nés en France. Cela favorisera le développement d’un mouvement nationaliste d’extrême droite qui dénoncera l’« invasion de la France par les étrangers »,
ce qui serait de surcroît la cause majeure du chômage. De ce fait, une large
partie de l’opinion de gauche, et notamment les jeunes, en vient à considérer
l’idée de nation comme l’expression de nostalgies réactionnaires nationalistes.
À ces causes du déclin (actuel et sans doute provisoire) de l’idée de nation, qui
sont propres à la France, s’ajoutent, comme dans les autres pays d’Europe occidentale (sauf peut-être en Grande-Bretagne) les changements qui résultent de la
réussite de l’idée européenne, du moins pour ce qui est des échanges, ainsi que
l’oubli, dans le cadre de l’Union européenne, des rivalités d’antan entre puissances voisines. Depuis la fin de la guerre froide, les armées européennes, et
notamment l’armée française devenue armée professionnelle, participent de façon
nouvelle et par petites unités aux opérations de l’OTAN. Il ne s’agit plus de veiller
devant le « rideau de fer », mais d’intervenir sur des théâtres d’opérations plus ou
moins lointains, pour y rétablir l’ordre dans un but « humanitaire » : ce fut d’abord
le cas en Yougoslavie (Bosnie et Kosovo) et jusqu’enAfghanistan; peut-être un jour
en Irak ? Ces « opérations extérieures » (OPEX) sont l’occasion de constituer des
« eurocorps » qui rassemblent des militaires de diverses nationalités et leur donnent
l’occasion d’agir ensemble sur le terrain. L’opinion ne se soucie guère de ces opérations d’entraînement de militaires professionnels, mais celles-ci seront peut-être
un jour fort utiles pour la protection rapprochée ou à distance de la nation (voir ciaprès l’article de Jean-Dominique Merchet).
Donner à croire que, selon une tendance générale, dans les États démocratiques
les armées ne servent désormais à rien (sinon à la destruction) et que l’idée de
nation serait désormais désuète et à terme caduque, est une thèse qui fait en vérité le
jeu de l’impérialisme américain. Il est ainsi le seul dans le monde occidentalà pouvoir s’appuyer sur un fort sentiment national et à disposer d’une puissante armée.
Le Royaume-Uni, qui veut « coller » à la politique extérieure des États-Unis, veille
à donner à son armée l’entraînement solide pour des opérations extérieures
conjointes, comme en Irak avec celles de l’armée américaine. Prétendre comme
le font certains que le déclin de l’idée de nation serait une évolution générale
propre à tous les pays riches et à toutes les nations démocratiques est une thèse qui
est infirmée par la persistance et la force du sentiment national aux États-Unis
(bien avant l’attaque du 11 septembre 2001), y compris parmi les immigrés de
fraîche date qui y participentpour mieux s’intégrer.
L’idée de nation en Europe occidentale, et notamment en France, va sans
doute connaître de nouveaux développements dans le cadre de l’Union européenne,
ne serait-ce qu’en raison de son extension démesurée et des divisions qui n’ont
pas manqué d’y apparaître. Les rivalités d’intérêt et la gestion en anglais des
affaires « européennes » ne peuvent que favoriser, dans chacun des pays, une reprise
de conscience de l’idée nationale. De surcroît, en France mais aussi en Espagne ou
en Italie, le développement de mouvements régionalistes, autonomistes ou indépendantistes dans les régions périphériques pose des problèmes géopolitiques d’un type
nouveau dans la mesure où ces « nationalismes régionaux », sous prétexte de
défendre leur langue régionale, prétendent exclure les Français qui ne la parlent pas.
Ces exactions commencent à susciter des inquiétudes et le réveil d’un sentiment
de cohésion nationale. Ceci n’est pas sans rapport avec le développement de la
gendarmerie. Ses effectifs, qui sont aussi des militaires, sont désormais du même
ordre de grandeur que ceux de l’armée de terre.
La fin de la guerre froide et la formation de l’Union européenne auraient pu
ouvrir en Europe une ère d’apaisement des grandes tensions géopolitiques. Mais,
au sud de la Méditerranée et au Moyen-Orient, se développent des mouvements
révolutionnaires islamistes qui prétendent imposer de gré ou de force leur autorité
et leur visées géopolitiques à l’ensemble des musulmans, en tirant prétexte du
conflit israélo-palestinien, et plus encore depuis l’intervention américaine en Irak.
Il en résulte que l’Europe occidentale et tout particulièrement la France se trouvent désormais confrontées à des risques graves. Les problèmes de défense
seposent en termes absolument nouveaux dans la mesure où il s’agit de combattre
des réseaux terroristes qui s’infiltrent insidieusement parmi les populations musulmanes immigrées pour compromettre leur intégration dans le pays où elles vivent
désormais. L’évolution de la situation au Moyen-Orient et celle de l’opinion américaine peuvent conduire les Européens à devoir s’impliquer davantage dans le
guêpier irakien ou même, dans le cas d’un repli américain à devoir faire face
seuls à une puissance islamiste qui aurait pris le contrôle du Moyen-Orient et de
la façade sud de la Méditerranée. La France serait alors une des plus exposées et
il n’est pas certain qu’elle puisse alors compter sur la cohésion d’une future
défense européenne.