2005
Hérodote
Les transformations de l’armée française
Jean-Dominique Merchet
[*]
En une décennie ( 1990-2001), l’armée
française a vécu une révolution géopolitique majeure. Pendant plus d’un siècle
( 1870-1990), la carte mentale de l’armée
française était simple. Les regards étaient
d’abord tournés vers l’Est d’où venait la
menace majeure. Puis, accessoirement, vers
le « sud lointain», l’Afrique du Nord,
l’Afrique noire ou l’Indochine. Ce paysage
a été entièrement bouleversé. Trois théâtres
principaux sont désormais au cœur des préoccupations militaires. Par ordre d’importance: un axe allant de Djibouti à l’Afghanistan en passant par le Golfe, les Balkans et
l’Afrique noire. Au cours des dix dernières
années, l’armée française s’est très profondément transformée. La conscription a été
abandonnée et les militaires conçoivent
leur action dans un cadre essentiellement
multinational. La « mondialisation» a touché les militaires, sans doute plus vite et plus
fort que les civils. Plus que toute autre institution nationale, l’armée française a pris ce
bouleversement de plein fouet. À nouveau
monde, nouvelle armée
Transformations of the French Army
Over a decade ( 1990-2001), the French
army went through an important geopolitical revolution. For more than a century
( 1870-1990), the “mental map” of the
French army was simple. The main menace
was coming from the East, and then at
times from the “far south”, northern Africa,
Black Africa or Indochina. This has completely changed. Three theaters are now at the
center stage of military preoccupations. In
order of importance: an axis from Djibouti
to Afghanistan passing through the Gulf,
the Balkans and Black Africa. In the past
ten years, the French army has undergone a
real transformation. Conscription has been
abandoned and the military see their actions
on a multinational level. The mondialization has reached the military probably faster and harder than civilians. More than any
other national institution, the French army
took this change head on. To a new world, a
new army.
De la ligne bleue des Vosges à la chaîne du Pamir... En une décennie ( 1990-2001), l’armée française a vécu une révolution géopolitique majeure. Tournée
désormais vers l’action extérieure, loin des frontières nationales, elle a découvert
des horizons nouveaux, au-delà de son champ traditionnel des confins de l’est de
la France et d’Afrique : les Balkans, le golfe Arabo-persique et l’Asie centrale.
Elle s’est reconstruite sur l’idée que, pour la première fois dans son histoire, la
France n’avait plus d’ennemis à ses frontières, mais découvre au terme du processus
que l’ennemi, sous sa forme terroriste, peut surgir de l’intérieur des frontières.
Durant cette décennie, l’armée française s’est très profondément transformée.
La conscription a été abandonnée et les militaires conçoivent leur action dans un
cadre essentiellement multinational, « interallié ». L’« armée de papa » est bel et
bien morte. La « mondialisation » a touché les militaires, sans doute plus vite et plus
fort que les civils.
La posture des armées a changé
La révolution géopolitique est bien évidemment celle à l’œuvre dans les
quelques mois qui courent du 9 novembre 1989 au 2 août 1990, c’est-à-dire de la
chute du mur de Berlin à l’invasion du Koweït par l’Irak. La menace principale
qui venait de l’Est s’efface, alors qu’une crise majeure surgit dans le monde arabomusulman. Plus que toute autre institution nationale, l’armée française va prendre
ce bouleversement de plein fouet. À nouveau monde, nouvelle armée.
Depuis les lendemains de la guerre de 1870, l’armée française regardait vers l’Est,
d’où venait le danger allemand puis soviétique. Seule une minorité de militaires
étaient distraits de cette mission essentielle pour participer aux guerres coloniales.
Le quart nord-est de la France accueillait l’essentiel des forces, créant ce paysage
urbain si particulier des villes de garnison. Aux casernes, s’ajoutaient les grands
camps de manœuvres (Mourmelon, Suippes, Sissone) et les fortifications de Seré de
Rivières puis de la ligne Maginot. Avec l’apparition de l’aviation durant la Première
Guerre mondiale, l’essentiel des forces aériennes s’installèrent également dans
cette région. L’empreinte militaire dans le Nord-Est reste très prégnante, notamment
dans les mentalités. En revanche, l’industrie de l’armement fut implantée le plus loin
possible de la zone de guerre, pour éviter qu’elle ne soit menacée en cas de conflit.
Le Centre et le Sud-Ouest furent les terres d’accueil : Bourges pour l’artillerie,
Saint-Chamond, Tarbes et Roanne pour les chars, Saint-Étienne pour les armes à
feu et surtout Bordeaux et Toulouse pour l’aéronautique.
Qu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale l’adversaire potentiel
changeât de nationalité et reculât un peu vers l’Est ne changea pas la donne.
De 1871 à 1914, l’ennemi était sur la crête des Vosges. De 1918 à 1940 sur le
Rhin. De 1947 à 1989, dans la trouée de Fulda, « à deux étapes du Tour de France »
selon le mot du général de Gaulle. Durant tout ce long siècle, les trains de permissionnaires desservirent les gares de l’Est.
En 1871, cette posture du Nord-Est était une nouveauté assez radicale. Depuis
la fin des guerres révolutionnaires et de l’Empire ( 1792-1815), l’armée était répartie
d’une manière assez équilibrée sur le territoire national, comme le voulait son rôle
premier de maintien de l’ordre. Peu à peu, sous la monarchie de Juillet et surtout le
Second Empire, elle fut engagée dans des conquêtes coloniales (l’Algérie à partir
de 1830) et dans ce que nous appelons aujourd’hui des opérations extérieures
(OPEX): guerre de Crimée ( 1854-1855), guerre d’Italie ( 1859), campagne de Chine
( 1860), expédition du Mexique ( 1863-65). De ces OPEX oubliées, fruits de l’activisme de Napoléon III, ne restent surtout dans la mémoire nationale que quelques
noms inscrits dans le paysage parisien : Sébastopol, Magenta ou Solferino...
Composée pour l’essentiel de soldats professionnels, mal dotée, encore plus mal
commandée, habituée à des conflits périphériques, l’armée française fut étrillée en
1871 par une armée prussienne beaucoup plus moderne. Dès le lendemain de la
défaite, c’est sur le modèle prussien que la IIIe République réorganisa en profondeur l’armée pour préparer la Revanche et récupérer l’Alsace et la Moselle. Le
chancelier Bismarck était parfaitement conscient du danger : il entendait favoriser
les aventures coloniales de la France, où son armée trouverait à s’occuper loin du
Rhin... en suscitant des tensions avec le Royaume-Uni.
La IIIe République ne consacra qu’une faible part de ses capacités militaires au
« grand large » colonial. La marine, bien sûr, qui était le seul moyen de transport
vers l’Afrique ou l’Indochine. Et une partie de l’armée de terre était beaucoup plus
exotique que l’infanterie de ligne ou les régiments de dragons de métropole.
Pendant longtemps, cette armée de l’extérieur n’attira pas les officiers les plus
brillants, malgré quelques noms prestigieux comme Lyautey ou Gallieni. La troupe
était composée de soldats de métier ou attirés par l’aventure. Outre la Légion
étrangère, il y avait l’armée d’Afrique, au Maghreb, avec ses unités de spahis, de
zouaves, de tabors ou de tirailleurs marocains. Et les troupes coloniales (marsouins
et bigors), pour l’Afrique noire, l’Indochine et le reste de l’empire. Ces troupes
coloniales, rattachées à la marine jusqu’en 1900, furent rebaptisées troupes de
marine en 1961, bien qu’elles appartiennent toujours à l’armée de terre.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la situation est la suivante : d’un
côté, les gros bataillons du Nord-Est, auréolés par la victoire de 1918. Les appelés y
effectuent leur service militaire et les officiers y réalisent les plus belles carrières.
De l’autre, une armée coloniale, qui suscite aussi bien le rêve (les méharistes, « mon
beau légionnaire », etc.) que la méfiance d’une France repliée derrière la ligne
Maginot. En 1940, cet équilibre est rompu, car les gros bataillons vont supporter tout
le poids de la défaite. Puis, avec l’aide britannique et surtout américaine, l’armée
française va être reconstituée d’abord à partir des troupes d’Afrique.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et pour faire oublier le traumatisme de 1940, le modèle culturel dominant au sein de l’armée française va être
celui de troupes légères, incarnées par le « para ». Plus que jamais, c’est l’armée du
grand large, avec la guerre d’Indochine – illustrée par les livres de Jean Lartéguyet
les films de Pierre Schoendoerffer –, celle de Corée et la bande d’aventuriers du
Bataillon français, et surtout celle d’Algérie. Là-bas, cette armée, qui s’est progressivementéloignée depuis 1940 de l’univers mental de la France métropolitaine, va
basculer dans l’aventurisme pour se briser lors du putsch des généraux d’avril 1961.
Le pouvoir gaulliste la punira, jusque dans ses symboles : interdiction des treillis
camouflés ou de défiler « à la para », c’est-à-dire en levant les bras à angle droit.
Quoi qu’en disent les militaires d’aujourd’hui, l’Algérie reste un « point aveugle »
de leur mémoire. Comme on l’a vu au moment de l’affaire Aussaresses, dont les
propos sur la torture avaient choqué l’opinion, les militaires ne s’expriment publiquement sur ces sujets qu’avec la plus grande prudence. En privé, ils développent
le complexe de la forteresse assiégée. Si la communauté militaire a rejeté avec
dégoût le général Aussaresses, c’est pour ce qu’il avait dit, et non pour ce qu’il
avait fait... Toutefois, cette guerre d’Algérie s’éloigne dans le temps et les derniers
officiers qui y ont participé comme jeunes lieutenants ont quitté le service actif au
milieu des années 1990. Les plus jeunes ne s’estiment plus concernés par ces
affaires, mais ils ont du mal à condamner l’attitude de leurs « anciens ». L’esprit de
corps, la fidélité aux anciens, le respect des traditions sont des valeurs constitutives
de l’identité militaire. L’esprit critique n’y est pas spontanément mis en valeur.
Au lendemain de la guerre d’Algérie, les unités d’interventions extérieures survécurent, et elles furent employées à quelques missions en Afrique, en particulier la
guerre du Tchad ( 1968-72). Elles donnèrent finalement naissance à la Force d’action
rapide (FAR) en 1984. Au lendemain de la décolonisation, ces forces s’installèrent
dans le Sud ( 6e division légère blindée – issue pour l’essentiel de l’armée d’Afrique),
le Sud-Ouest ( 11e division parachutiste) et l’Ouest ( 9e division d’infanterie de
marine). Tout en maintenant une importante présence en Afrique, au titre des
accords de défense. C’est-à-dire, pas dans le nord-est de la France.
Sociologique, symbolique, la polarisation était aussi géographique. L’armée de
terre classique, pourtant majoritaire et dont les divisions blindées et mécanisées
étaient déployées face aux Soviétiques, ne parvint pas à retrouver son leadership.
Au milieu des années 1970, elle compte plus de 200 000 hommes dans le Nord-Est, dont 60 000 en Allemagne, le long de la frontière avec la France. De toute
part, les experts s’interrogeaient sur son utilité à l’époque de « la guerre presseboutons », selon la formule d’alors. Contestée de l’intérieur dans les années 1970
par les comités de soldats, ne jouant qu’un rôle d’appoint dans la dissuasion
nucléaire, confite dans ses traditions, elle n’offrait comme image que celle du
soldat balayant la cour d’une caserne à Vitry-le-François, et pour le jeune officier
guère plus d’espoirs que la vie de garnison à Mailly-le-Camp et les grands exercices en RCA. Non pas la République centrafricaine, mais la région Champagne-Ardenne ! Ce qui était valable pour l’armée de terre, le fut aussi pour les autres
armées. L’Air et ses « riantes » bases de Luxeuil, Toul ou Saint-Dizier. La Marine
et les interminables traques au sous-marin russe dans l’Atlantique nord à partir de
Brest, Lorient ou Cherbourg... Les événements de 1989-1990 allaient tout bouleverser. Pour la plus grande joie des militaires, qui allaient enfin repasser à l’action.
Du « désert des Tartares » à celui d’Irak.
De manière quasi simultanée, trois phénomènes géopolitiques majeurs se produisirent au tournant des années1980 et 1990 : l’effondrement de l’empire soviétique, la
première guerre du Golfe et l’éclatement de la Yougoslavie. Tous les trois eurent
une influence considérable sur l’armée française.
L’effondrement soviétique
La chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS firent reculer la menace de
1 500 kilomètres vers l’Est. Une menace d’ailleurs considérablement amoindrie, la
Russie n’ayant plus les moyens d’entretenir son armée. La présence du couple
1re Armée-Force aérienne tactique dans le quart nord-est de la France et dans le
sud-ouest de l’Allemagne devint inutile. Tout un savoir-faire militaire développé à
grands frais durant la guerre froide perdit soudain de son importance, en particulier le combat antichar et, sur mer, la lutte anti-sous-marine.
Tout aussi importantes furent les conséquences sur l’arsenal nucléaire de la
force de dissuasion. Faute de cibles, l’armée de terre renonça à détenir l’arme
nucléaire tactique (missiles Pluton et Hadès, ces derniers n’ayant même jamais été
déployés). Les forces stratégiques furent également réduites, avec l’abandon du
plateau d’Albion et de ses dix-huit missiles ( 1998), la réduction du nombre de
sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de six à quatre et le maintien d’une
capacité plus modeste de bombardement ( 3 escadrons). Les essais nucléaires dans le
Pacifique furent suspendus en 1992, puis définitivement abandonnés en 1996,
après une courte reprise (six tirs) décidée par Jacques Chirac en 1995.
La première guerre du Golfe ( 1990-1991)
La décision de François Mitterrand d’intervenir aux côtés des Américains pour
chasser les Irakiens du Koweït dévoila les faiblesses militaires françaises. Alors
qu’elle comprenait 290000 hommes, l’armée de terre ne put fournir que la division
Daguet ( 13 500 hommes avec le soutien). Pour la principale crise militaire depuis
des décennies, elle ne pouvait engager que moins de 5% de ses effectifs... La principale raison est que, d’entrée, le pouvoir politique avait exclu d’envoyer des
appelés. Seuls pouvaient partir les militaires de carrière, les engagés et les volontaires. Cette décision fut lourde de conséquences. Elle signifiait que, dans les
crises et les guerres à venir, la conscription était inutile. Moins de six ans plus
tard, l’abandon du service national était annoncé, en février 1996.
Dans le Golfe, les armées françaises découvrirent qu’elles devraient désormais
agir dans le cadre de coalitions, souvent dominées par les Américains. Il fallait
adapter les procédures et souvent, simplement, se mettre à parler anglais. Des
manques cruels furent constatés, en particulier en matière de renseignement
(satellites espions) ou de forces spéciales. L’importance de la logistique et, donc,
des moyens de transport fut redécouverte. Nourrir et soigner des milliers
d’hommes dans le désert saoudien, même lorsqu’ils restent l’arme au pied, c’est
autre chose que de le faire à Baden-Baden. La guerre du Golfe fut un véritable
électrochoc pour l’armée française.
L’éclatement de la Yougoslavie
Moins d’un an après avoir participé à la libération du Koweït, les militaires
français étaient à Sarajevo et en Bosnie, d’abord au sein de la Forpronu (Force de
protection des Nations unies), puis de l’OTAN. L’effet de la guerre du Golfe aurait
pu rester sans lendemain, mais l’engagement immédiat des soldats français dans
les Balkans a contraint l’armée française à accélérer sa mue. Là encore, le pouvoir
politique refusa l’envoi des appelés. Là encore, il fallut travailler avec des alliés.
Là encore, la logistique joua un rôle essentiel, comme le montra le pont aérien de
Sarajevo. Plus que dans le Golfe, les militaires français découvrirent des aspects
nouveaux de la guerre : elle se déroule surtout en ville, au milieu des populations
civiles, dans un cadre où les humanitaires, les médias, les organisations internationales sont des acteurs permanents. Toute l’armée française va passer par roulement
dans les Balkans. En Bosnie, puis au Kosovo, en Albanie et en Macédoine, elle va
se forger une nouvelle identité. Dans la durée et en profondeur.
Les forces armées sont constituées de corps qui obéissent à des logiques et des
traditions différentes : l’armée de terre, l’armée de l’air, la Marine nationale et la
Gendarmerie nationale. Même si le caractère « interarmées » ( joint, disent les Américains) de l’action militaire est de plus en affirmé, il faut en passer par les différentes
armées pour les décrire.
C’est elle qui a connu le bouleversement le plus considérable et son ancien
chef d’état-major au moment de la professionnalisation ( 1997), le général Philippe
Mercier, n’avait pas tort de parler de « refondation ». Son format a d’abord été
considérablement réduit. On est passé de 720 000 hommes en 1962 (fin de la
guerre d’Algérie) à 240 000 en 1996 au moment de l’abandon de la conscription.
Ces effectifs s’élèvent aujourd’hui à 130 000. C’est-à-dire qu’en quarante ans ils
ont été divisés par 5,5 !
Cette déflation s’est traduite par la fermeture constante de casernes et la
suppression de régiments. La réduction du format s’est traduite par un désengagement territorial. De nombreux départements, voire des régions entières comme la
Haute-Normandie, n’abritent plus aucune caserne. L’armée de terre actuelle ne
compte plus que 80 régiments dans ses rangs, dont à peine 20 d’infanterie. C’est
dire si l’ère des gros bataillons est derrière nous. Le principe de l’organisation par
divisions, qui remontait à l’époque napoléoniennes, a été abandonné, au profit de
brigades plus petites. La glorieuse 2e DB du général Leclerc a ainsi été rebaptisée
d’une manière un tantinet ridicule 2e BB !
La professionnalisation, décidée en 1996 et achevée en 2001, a conduit à remplacer progressivement les appelés du contingent par des EVAT (engagés volontaires de l’armée de terre) dont le recrutement se déroule bien. Les craintes
initiales ont été oubliées : non seulement les candidats ne manquent pas, mais de
nombreux jeunes issus de l’immigration se présentent... alors qu’ils étaient souvent
exemptés du service militaire. L’intégration républicaine – certes sans caractère
obligatoire – fonctionne aussi bien dans une armée professionnelle que dans une
armée de conscription.
Les villes de garnison ont également bénéficié de la professionnalisation et de
la fermeture de casernes. De nombreuses villes ont pu restructurer leur tissu
urbain en acquérant des sites, parfois remarquablement situés, grâce à la MRAI
(Mission de réalisation des actifs immobiliers) du ministère de la Défense. Là où
les régiments sont restés, la présence de jeunes engagés, bien mieux payés (environ
1000 euros par mois) que ne l’étaient les appelés, et qui souvent habitent en ville,
redynamise le commerce local et contribue à faire vivre de nombreuses associations.
Globalement, la professionnalisation de l’armée de terre est une grande réussite.
Le corps des officiers, et surtout ceux destinés à occuper les postes de responsabilité, offre l’image d’une assez grande homogénéité sociale et culturelle :
catholiques souvent pratiquants, pères de familles nombreuses et eux-mêmes issus
de familles comportant des militaires dans leurs rangs. Politiquement, il vote très
majoritairement pour la droite modérée, mais depuis les années Mitterrand la
gauche socialiste ne l’inquiète plus. L’extrême droite existe au travers des milieux
catholiques traditionalistes, pas du Front national. Le corps des officiers refuse de
se voir ainsi, car cette réalité sociologique ne cadre pas avec le discours dominant
qui veut que l’armée soit à l’image de la nation. Ce refus de se reconnaître pour
ce que l’on est part d’un sentiment honorable : celui de rester l’expression du
pays, de maintenir étroit le « lien armée-nation », ou devrait-on plutôt dire les
rapports de confiance entre les civils et les militaires. Valable pour l’armée de
terre, cette sociologie s’applique globalement aux autres armées, en dépit de leurs
propres spécificités.
La mission principale de l’armée de terre a changé. Jadis chargée de la défense
du territoire national, elle s’est tout entière réorganisée pour pouvoir être « projetée »
à l’étranger. En cas de crise très grave, elle pourrait envoyer 50 000 hommes
combattre à l’extérieur des frontières. Depuis quelques années, elle maintient en
permanence environ 10 000 hommes hors de la métropole, dans les forces dites
« prépositionnées » ou « en opérations extérieures ». C’est un effort considérable.
Pour un homme à l’extérieur pendant quatre mois, un deuxième se prépare à partir
et un troisième se reconditionne après son retour. Cette armée de projection a
considérablement abandonné les missions de Défense opérationnelle du territoire
(DOT). Toutefois, elle participe désormais aux Opint (Opérations intérieures) dont
la plus connue est la participation des militaires au plan Vigipirate. En cas de crise,
ces missions intérieures comme la défense des « points sensibles » pourraient être
confiées à des unités de réservistes volontaires, en pleine montée en puissance.
Géographiquement, l’armée de terre est moins concentrée dans le quart nord-est qu’elle ne l’était jadis. Sa présence en Allemagne est aujourd’hui réduite à
deux régiments, derniers vestiges des 60 000 hommes des FFA (Forces françaises
en Allemagne). En revanche, sa présence permanente a été maintenue outre-mer :
Guyane, Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Mayotte, Polynésie etNouvelle-Calédonie accueillent des régiments ou des bataillons, comme « forces de souveraineté ». En Afrique noire, des forces « prépositionnées » sont présentes au
Sénégal, au Tchad, au Gabon, en Côte-d’Ivoire et à Djibouti, dans le cadre d’accord de défense (ou de l’opération Épervier au Tchad). À l’exception des États-Unis, aucun pays au monde n’entretient autant d’implantations militaires
permanentes à l’extérieur de ses frontières métropolitaines.
Jadis réservés aux troupes de marine et à la Légion étrangère, ces postes à
l’extérieur sont maintenant pourvus selon le principe des « compagnies tournantes ». Tous les régiments de l’armée de terre fournissent des unités élémentaires
d’une centaine d’hommes et de femmes (compagnies, escadrons ou batteries) qui,
à tour de rôle, effectuent des séjours de quatre mois à l’extérieur. Ainsi, les
Bataillons d’infanterie de marine (BIMa) ne sont plus que des structures légères
d’accueil pour les unités métropolitaines. Cette réforme, apparemment technique,
est fondamentale. Elle met fin au dualisme traditionnel de l’armée française entre
les métropolitains et les « coloniaux », ces derniers bénéficiant de meilleurs soldes
et d’emplois sous les tropiques. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des chasseurs
alpins en Côte-d’Ivoire ou des artilleurs sur les fleuves de la Guyane. Cette évolution a suscité les réticences des anciens bénéficiaires du système, marsouins
et légionnaires. Des marsouins (ex-infanterie de marine, ex-infanterie coloniale)
pourtant dominent largement l’appareil militaire : le chef d’état-major des armées
Henri Bentégeat, comme son prédécesseur Jean Pierre Kelche, le chef d’étatmajor de l’armée de terre Bernard Thorette, le commandant de la Force d’action
terrestre Jean-Claude Thomann, sont tous issus de la « colo ». En ayant pris les
rênes de la nouvelle armée professionnelle, grâce à son expérience préalable des
régiments d’engagés et des interventions extérieures, la « colo » a insufflé une part
de son esprit à l’ancienne armée métropolitaine. Au risque, mal assumé, de dissoudre sa propre identité.
Deuxième en taille, avec environ 65000 militaires, l’armée de l’air a été moins
bouleversée en profondeur que l’armée de terre par les événements géopolitiques
et la professionnalisation. Du coup, elle a sans doute pris quelque retard dans la
modernisation de ses structures et de ses mentalités. Sa sociologie interne est fortement marquée par le clivage entre le personnel navigant ( 5% des effectifs) et
non navigant. Seuls les premiers accèdent aux postes de responsabilité et, parmi
eux, les pilotes de chasse conservent le leadership.
L’armée de l’air a réduit le nombre de ses bases, dont le nombre est passé de
44 en 1995 à 32 en 2004. Elle aussi s’est désengagée du Nord-Est, où au temps
dela guerre froide elle concentrait l’essentiel de ses moyens de combat au sein de
la Force aérienne tactique (Fatac).
En métropole, son centre de gravité se déplace progressivement vers l’ouest et
le sud du pays. Pendant des années, l’Ouest était une terra incognita pour l’Air.
Le 11 septembre 2001 a changé la donne en quelques heures. La menace pouvait
désormais arriver de l’Atlantique, sous la forme d’un avion de ligne détourné.
Deux sites sensibles, l’usine de retraitement nucléaire de La Hague (Manche) et la
base navale de l’Île-Longue où sont stationnés les SNLE, se sont soudain avérés
hors de la zone d’intervention d’urgence ( 15 minutes) des chasseurs Mirage 2000,
basés plus à l’est, à Cambrai, Dijon et Orange. Des radars mobiles de détection et,
temporairement, des batteries de missiles sol-air Crotale ont été installés à proximité de ces deux sites. Des avions de chasse sont désormais détachés de manière
permanente sur la base aéronavale de Lann-Bihoué, à côté de Lorient (Morbihan).
Ce basculement vers l’Ouest illustre l’importance prise par la mission de
« police du ciel » sur le territoire national. Pour l’armée de l’air, il ne s’agit plus
d’arrêter des vagues de chasseurs-bombardiers soviétiques, mais d’assurer, en
permanence, une mission de contrôle de l’espace aérien face à des menaces terroristes. L’un des aspects les plus nouveaux de cette police du ciel concerne les
menaces lentes et à basse altitude, c’est-à-dire les avions de tourisme, les hélicoptères ou les ULM. Ces appareils légers ne peuvent pas être interceptés par les
chasseurs à réaction, trop rapides. Volant près du sol, ils sont par ailleurs difficilement détectables par les moyens permanents de détection de l’armée de l’air.
Celle-ci a développé le concept de « bulle » temporaire, mis en place lors des
sommetsinternationaux, comme le G 7, ou des grands événements (visite du pape,
commémoration du Débarquement...). Avec des moyens d’observation et d’interception plus légers, une zone est interdite de vol. Pour ce faire, l’armée de l’air
utilise des hélicoptères qui embarquent des tireurs d’élite. Ils sont stationnés en
région parisienne (Villacoublay), dans la vallée du Rhône et en Guyane, pour la
protection de Kourou. Le dispositif devrait s’étendre à l’Est (Metz) et au Sud
(Istres). Des zones d’interdiction temporaires (ZIT) de survol – qui sont en réalité
permanentes – ont été définies avec l’aviation civile, autour des centrales
nucléaires, des centres de détention ou des installations militaires sensibles.
Dans le Sud, l’armée de l’air a installé sa principale base de transit, son « hub »
pour reprendre un terme de l’aviation civile. La plupart des militaires qui partent
ou reviennent d’opérations extérieures passent en effet par Istres (BouchesduRhône). Une base méridionale qui montre bien la direction des flux humains et
logistiques... Comme l’armée de terre, l’armée de l’air maintient une présence
outre-mer et surtout en Afrique, en particulier au Tchad et à Djibouti, où sont
stationnés en permanence des avions de combat. Elle est surtout amenée à « projeter » régulièrement et au plus loin – jusqu’à cinq mille kilomètres – des moyens
importants dans le cadre des opérations extérieures. Pour ce faire, elle s’entraîne
régulièrement à des missions au long cours. Récemment, des avions de combat
partis de France ont participé à des manœuvres aériennes en Australie et au Brésil.
La Patrouille de France est allée en tournée jusqu’en Chine. Des bases de transit
ont été installées à Douchanbé (Tadjikistan) et à Kampala (Ouganda). Cette « dilatation » de la sphère d’action de l’armée de l’air est concomitante du renforcement
de son rôle dans la protection du territoire national (homeland security). D’où une
tension, parfois forte, sur les moyens à sa disposition – notamment en termes
d’avions de transport.
Elle est, par vocation, la force du « grand large ». Pour un pays continental, une
marine de haute mer n’a d’autre raison d’être que l’affirmation d’une ambition politique sur la scène mondiale. On l’a vu avec la marine de Richelieu et de Colbert,
la Hochsee Flotte de l’empereur allemand Guillaume II ou l’Eskadra de l’Union
soviétique.
La marine assure d’abord l’essentiel de la dissuasion nucléaire, en maintenant
en permanence à la mer « au moins un » SNLE, armé de seize missiles stratégiques. Ce système d’armes fait aujourd’hui l’objet d’interrogations. Il a été conçu
pour frapper, à partir de l’Atlantique nord, le cœur de l’Union soviétique, les
régions de Leningrad, Moscou et Kiev. Cette nécessité est aujourd’hui moins évidente qu’elle ne l’était vingt ans auparavant, même si elle continue à fournir une
assurance ultime au regard des évolutions politiques possibles de la Russie... au
cours des prochaines décennies. Toutefois, la montée en puissance de la Chine sur
le plan stratégique est dans tous les esprits. Les stratèges français parlent du
« scénario lointain ». Mais le cœur de la Chine est beaucoup plus loin que celui de la
Russie. La portée des missiles va être augmentée pour atteindre, dans une quinzaine
d’années, sans doute plus de huit mille kilomètres. Reste la question essentielle :
d’où les tirer ? Deux possibilités s’offrent aux sous-mariniers. D’abord les mers
chaudes, en particulier la Méditerranée orientale. La « mise à poste » – c’est le
terme consacré – dans l’océan Indien est une solution difficile à mettre en œuvre,
à cause de la durée des transits via le Cap de Bonne-Espérance. Autre hypothèse, plus lointaine, l’océan Arctique où la fonte des glaces provoquée par le
réchauffement climatique bouleverse la donne en réduisant la banquise.
Comme l’armée de l’air, la marine contribue également à la dissuasion grâce
aux missiles ASMP (air-sol moyenne portée) que les Super-Étendard, et bientôt
les Rafale, embarqués sur le porte-avions Charles-de-Gaulle, pourraient délivrer
au titre de l’« ultime avertissement ». Contre qui ?Des puissances nucléaires constituées ou émergentes, mais aussi des « États voyous » qui utiliseraient des armes de
destruction massive (chimique et biologique) contre la France. Le président Chirac
a validé cette doctrine d’emploi en juin 2001, lors d’un discours à l’Institut des
hautes études de Défense nationale.
La marine joue également un rôle de premier ordre en matière de projection de
forces et de puissance. C’est la raison d’être du groupe aéronaval, formé autour du
porte-avions et de son groupe aérien embarqué. Son déploiement est toujours un
geste politique fort. On raconte qu’à la Maison-Blanche, « lorsqu’une crise éclate
quelque part dans le monde, la première question que pose le Président aux militaires est : Where are the carriers ? (Où sont les porte-avions ?)». Le chef de l’État
français est le seul au monde à pouvoir également poser cette question. Il en a fait
usage à de nombreuses reprises, au Liban, dans les Balkans, en Afghanistan. Le
groupe aéronaval peut rester longtemps en mer : en 2002, il a passé près de six
mois au large du Pakistan. La marine assure le transport de forces terrestres grâce
à ses navires de transport qui ont la capacité de débarquer des troupes par des
chalands et des hélicoptères. Il s’agit des quatre TCD (transports de chalands de
débarquement) et BPC (bâtiments de projection et de commandement) à vocation
amphibie.
La marine nationale est présente en permanence sur toutes les mers du Globe,
avec une forte concentration de ses moyens en Méditerranée et dans l’Atlantique.
Toutefois, il existe encore une modeste flotte du Pacifique – qui assure essentiellement des missions de service public et de souveraineté, depuis la fermeture,
en 1996, du Centre d’essais nucléaires de Mururoa. Dans l’océan Indien, un étatmajor(Alindien) est embarquéen permanence sur un bateau et peut s’appuyer sur
les ports de Djibouti et de la Réunion. La marine est fortement impliquée dans la
préservation des ressources halieutiques autour des îles Kerguelen. Dans l’Atlantique, elle maintient également des moyens légers aux Antilles et en Guyane
(police des pêches, sécurité des tirs d’Ariane, lutte contre le trafic de drogue, etc.),
ainsi que dans le golfe de Guinée (mission Corymbe).
L’essentiel des forces navales est basé en métropole. Traditionnellement, la
marine s’appuyait sur cinq ports de guerre (Cherbourg, Brest, Lorient, Rochefort
et Toulon) et deux flottes, celles du Ponant et du Levant. Cette organisation relève
aujourd’hui du passé. Les deux flottes ont été réunies en une seule, la Force
d’action navale (FAN), dont l’essentiel, à savoir le groupe aéronaval, les bâtiments
amphibies et les frégates, est basé en Méditerranée. Nouvelle preuve du basculement
de la menace vers le Sud. Les cinq ports historiques ont été réduits à deux, Brest et
Toulon. Cherbourg, qui reste le siège d’une Préfecture maritime et abrite l’arsenal
où sont construits les sous-marins, est quasiment vide de bateaux. Même destin
pour Lorient, dont la base sous-marine a été fermée et qui accueille les fusiliersmarins commandos. Rochefort a été complètement abandonné par la Marine à la
fin des années 1990.
Ce désengagement territorial ne signifie pas que la marine a abandonné son
rôle de service public de type « garde-côtes », bien au contraire. Son actuel chef
d’état-major, l’amiral Jean-Louis Battet, a développé le concept de « sauvegarde
maritime ». Il s’agit du sauvetage en mer, de la protection des ressources halieutiques, de la lutte contre les pollutions marines, le trafic de drogue ou l’immigration
clandestine. Le réseau de sémaphores, pour la surveillance côtière, a été réactivé
et modernisé. Ces activités représentent désormais plus d’un quart de celles de la
marine. Elles permettent à la marine de conserver son qualificatif de « nationale »,
qui en fait autre chose qu’une « armée de mer ».
Comme la marine, la gendarmerie est « nationale ». Corps militaire, ses missions
sont à 95% civiles (police administrative et judiciaire). Elle est chargée de la
sécurité de la moitié de la population française sur plus de 90% du territoire, le
reste revenant à la Police nationale. Ce sont uniquement ses fonctions militaires
qui nous intéressent ici. La gendarmerie a toujours accompagné les forces armées
dans son rôle « prévôtal », c’est-à-dire de police militaire. Des gendarmes assurent
également le « contrôle gouvernemental » sur les armes nucléaires ou la sécurité
d’ambassades « sensibles », comme ce fut le cas à Beyrouth et à Alger.
Un tournant majeur a été pris à l’époque de la guerre du Kosovo ( 1999), quand
des escadrons de gendarmerie mobile sont arrivés sur le terrain en même temps
que les militaires pour remplir des missions spécifiques de maintien de l’ordre et
de sécurité publique. Depuis, l’expérience a été renouvelée en Côte-d’Ivoire et en
Haïti. Cet emploi de la gendarmerie dans les OPEX a suscité un sérieux malaise
dans l’armée de terre, qui craignait de perdre son monopole des interventions
extérieures... alors qu’elle venait justement d’abandonner l’essentiel de la Défense
opérationnelle du territoire aux gendarmes. D’autant que la gendarmerie voit ses
effectifs augmenter ( 100 000) alors que ceux de l’armée de terre se réduisent
( 130 000). Les tensions ont été avivées par la crise sociale qui a touché la gendarmerie fin 2001, les militaires redoutant la contagion dans leurs rangs de ce qu’un
chef d’état-major qualifiait de « mutineries »... La situation s’est depuis lors apaisée.
Le cadre multinational : OTAN et défense européenne
L’armée française inscrit désormais son action dans un cadre multinational et
« interallié ». Elle s’est considérablement rapprochée de l’OTAN et participe à la
construction d’une défense européenne. Deux mouvements de fond qui, malgré
les idées reçues, n’ont rien de contradictoire.
La France a quitté l’organisation militaire intégrée de l’Alliance atlantique en
1966 et ne l’a pas officiellement réintégrée depuis. Pourtant, la place de la France au
sein de l’OTAN a radicalement changé depuis dix ans. À peine élu, en 1995, le
président Chirac propose de réintégrer de jure l’OTAN en échange de l’attribution
à un officier français d’un grand commandement de l’Alliance, en l’occurrence
« Afsouth » à Naples, responsable des opérations en Méditerranée et dans les
Balkans. Les Américains refusent de placer leur VIe flotte sous la responsabilité
d’un amiral français. L’affaire capote et la cohabitation Chirac-Jospin ( 1997-2002) va geler pour un temps toute nouvelle initiative française.
Pourtant, dans le même temps, la France prend toute sa place dans les opérations de l’OTAN en Bosnie ( 1995-2004), puis au Kosovo (depuis 1999). Ses officiers et ses troupes travaillent dans un cadre purement otanien avec les procédures
de l’Alliance. En 2002, le général Valentin prend le commandement de la Kfor au
Kosovo et deux généraux français dirigent actuellement les principales opérations
militaires de l’OTAN, au Kosovo toujours et en Afghanistan (Isaf). Par ailleurs,
la France est très engagée dans la création de la Nato Response Force (NRF), la
force de réaction rapide de l’Alliance en cours de montée en puissance. L’armée
française est devenue entièrement « OTAN compatible ».
Paradoxalement, c’est ce qui a permis d’avancer sur la voie d’une défense
européenne. C’est au sein de l’OTAN que les militaires européens apprennent à
travailler ensemble. Les initiatives de François Mitterrand, avec la création de la
Brigade franco-allemande (BFA) en 1988, puis du Corps européen en 1992, se
sont révélées être des impasses. La BFA n’est pas devenue le noyau d’une armée
européenne et le Corps européen est essentiellement un état-major qui n’a été utilisé
qu’à trois reprises... par l’OTAN, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. D’autres
forces (Eurofor, Euromarfor, Force navale franco-allemande, Groupe aérien européen) sont des structures légères, qui rassemblent temporairement des moyens
nationaux. Au sommet d’Helsinki, fin 1999, l’Union européenne avait promis de
se doter dès 2003 d’une force d’intervention de 60 000 hommes. L’initiative s’est
quelque peu perdue dans les sables... La proposition plus modeste de créer
13 groupements tactiques de 1 500 hommes (dont trois à participation française)
rencontre aujourd’hui plus de succès. Depuis 2003, l’Union européenne a toutefois
pu conduire les trois premières opérations militaires de son histoire, en Macédoine,
en Ituri (Congo, ex-Zaïre) et désormais en Bosnie, où l’Eufor a relevé, en décembre
2004, les forces de l’OTAN. Les accords dits de « Berlin plus » permettent à l’UE
d’utiliser les moyens de l’OTAN (transmissions, états-majors de planification, etc.)
Ces dix années de coopération étroite et quasi quotidienne avec les armées
alliées – dans le cadre européen ou atlantique – ont eu une influence majeure sur
l’armée française. L’anglais devient une langue de travail courante, les hommes se
connaissent pour avoir servi ensemble dans les Balkans, les échanges et les exercices communs sont permanents. Si l’Europe de la défense n’est pas encore une
réalité bien solide, l’Europe des militaires – née au sein de l’OTAN – existe bel et
bien. La France y joue un rôle important. Avec le Royaume-Uni et la Grèce, notre
pays est celui qui consacre le budget le plus important à sa défense ( 2% du PIB,
environ 30 milliards d’euros).
Cet effort permet à l’armée française de jouer dans la toute petite cour des
grands. La France possède ainsi une force nucléaire indépendante, des satellites
d’observation, une industrie d’armement compétitive, une implantation mondiale,
une armée professionnelle et elle se dote de la capacité de commander des opérations interalliées importantes. Seuls les États-Unis disposent de toute cette
gamme, à un niveau évidemment très supérieur. Les forces armées britanniques
sont comparables à celles de la France, même si Londres a fait l’impasse sur les
satellites d’observation et dépend des États-Unis pour sa force nucléaire. Deux
secteurs stratégiques, qui montrent que Londres accorde moins d’importance à
son autonomie stratégique que Paris. Souvent présentée comme un modèle, l’armée
britannique bénéficie de traditions militaires remarquables et d’une solide confiance
en elle-même. Elle souffre toutefois de nombreuses limitations, outre le nucléaire
et les satellites de reconnaissance : ses capacités aériennes de frappes de précision
sont inférieures à celles des Français, comme on l’a vu au Kosovo et en Afghanistan,
où les deux forces ont été engagées. Son service de santé, essentiel au soutien des
hommes en OPEX, a été réduit comme peau de chagrin. Elle connaît des difficultés permanentes de recrutement. Enfin, elle envisage de se doter de deux
porte-avions à l’horizon 2012, alors que la France n’a jamais cessé d’en posséder.
Sans le Royaume-Uni et la France, aucune défense européenne n’est envisageable. Les Allemands n’ont toujours pas totalement professionnalisé leur armée,
ils ont un budget militaire plus étriqué et peu d’implantations internationales. Les
autres pays (Italie, Pays-Bas, Espagne en tête) ont des capacités nettement plus
réduites, sans être négligeables.
Le monde de l’armée française
Pendant plus d’un siècle ( 1870-1990), la carte mentale de l’armée française
était simple. Les regards étaient d’abord tournés vers l’Est d’où venait la menace
majeure. Puis, accessoirement, vers le « Sud lointain », l’Afrique du Nord,
l’Afrique noire, l’Indochine, etc. Ce paysage a été entièrement bouleversé. Trois
théâtres principaux sont désormais au cœur des préoccupations militaires. Par ordre
d’importance : un axe allant de Djibouti à l’Afghanistan en passant par le Golfe, les
Balkans et l’Afrique noire. D’autres petits théâtres, plus anecdotiques pour la
stratégie française, surgissent parfois.
Le Moyen-Orient : un axe Djibouti-Golfe-Afghanistan
Les militaires français sont présents à Djibouti depuis 1862, alors que les premiers soldats français sont arrivés en Afghanistan en décembre 2001. Dans les
deux cas, ils y sont toujours. Djibouti, indépendant depuis 1977, a souvent été présenté comme le « bac à sable » de l’armée française. Ce territoire offre de bonnes
conditions pour l’entraînement à la guerre en milieu désertique. Son port permet
d’accueillir et de réparer les plus gros navires et son aéroport, qui abrite en permanence des avions de combat, est un point d’appui pour rayonner sur toute la région.
Djibouti ferme la mer Rouge et permet le contrôle des accès en mer d’Arabie. Le
caractère stratégique du site n’est pas à démontrer. Les Français ne sont pas les seuls
à l’avoir compris : depuis le 11 septembre 2001, la République de Djibouti accueille
des forces américaines, espagnoles et allemandes. Avec ses alliées, la marine française participe à la surveillance permanente des mers d’Arabie et d’Oman.
Au nord de Djibouti, la péninsule Arabique a longtemps été une chasse gardée
britannique puis américaine. La France y compte désormais des alliés et des
clients. Les Émirats arabes unis et la Qatar ont des accords de défense étroits avec
notre pays. Ils sont largement équipés de matériels militaires français de pointe,
comme les dernières versions du Mirage 2000. Les Émirats sont aussi le seul
acheteur du char Leclerc et les a déployés au Kosovo, au sein de la brigade française Leclerc. Des exercices communs (terre, air, mer) sont régulièrement organisés dans ces pays. Les forces spéciales françaises, basées à Djibouti, sont
chargées du contre-terrorisme maritime pour les terminaux gaziers du Qatar.
L’Arabie saoudite a acheté sa marine (navire et formation des équipages) à la
France, au travers du contrat Sawari. De 1990 à 2002, l’armée de l’air française a
maintenu un détachement d’avions de combat sur la base d’Al-Khajr (Arabie
saoudite), dont la mission était à l’origine de patrouiller sur le sud de l’Irak. La
France a bien entendu participé à la première guerre contre l’Irak. La Marine
nationale est présente dans le Golfe depuis les années 1980, lorsqu’elle participa au
contrôle du traficpétrolier durant la guerre Irak-Iran. Enfin, depuis peu, la France a
tissé des liens étroits avec la Jordanie en matière de forces spéciales et entretient
une coopération militaire plus modeste avec le Koweït. La présence militaire française est aujourd’hui dense et multiforme dans cette région stratégique.
L’armée française est arrivée en Afghanistan dans les fourgons américains, fin
2001. L’Asie centrale n’est pas un théâtre familier des militaires français. Ils sont
aujourd’hui présents en Afghanistan dans le cadre de trois missions différentes :
l’assistance à la sécurité (ISAF) du régime Karzaï à Kaboul dans le cadre de
l’OTAN, la formation de la nouvelle armée afghane en coopération avec les Américains et la lutte contre les ACM ( anti-coalition militant, c’est-à-dire Al-Qaida et
les talibans) avec les forces spéciales intégrées au dispositif américain d’Enduring
Freedom. L’armée de l’air s’est installée au Tadjikistan, sur l’aéroport de Douchanbé
qui sert de base de transit vers Kaboul. Par ailleurs, les Mirage 2000 D qui bombardaient les positions talibans en 2002 étaient basés à Manas, au Kirghizistan.
De Djibouti à l’Asie centrale, l’armée française est donc désormais solidement
installée au cœur du principal axe de crise mondial.
Les Balkans
Les militaires français ont redécouvert les Balkans au début des années 1990.
C’est une région où ils s’étaient battus durant la guerre de 14-18, surtout aux côtés
de l’armée serbe. Ils sont arrivés en Bosnie en 1992 sous le casque bleu de l’ONU
qu’ils ont troqué sans regret pour celui de l’OTAN en 1995, après avoir été les
témoins et parfois les victimes de l’impuissance des Nations unies. Plusieurs
dizaines de milliers de militaires français ont fait des séjours en Bosnie, d’abord
dans la poche de Bihac (nord-ouest) et à Sarajevo, puis dans la partie sud du pays
autour de Mostar. Fin 2004, ils n’étaient plus qu’un demi-millier. En 1997, les
Français ont débarqué en Albanie (opération Alba) pour rétablir la sécurité après
l’effondrement de l’État et le pillage des arsenaux. Puis ils sont intervenus en
Macédoine et à nouveau en Albanie, en 1999, dans le cadre de la guerre du Kosovo.
L’aviation française, basée en Italie et sur le porte-avions en Méditerranée, a bombardé d’abord les positions serbes en Bosnie ( 1995) puis le Kosovo et la Serbie
proprement dite en 1999. Après celle des États-Unis la participation française aux
frappes a été la plus importante ( 10%). L’armée française est entrée au Kosovo en
juin 1999. Comme en Bosnie, l’OTAN lui a confié la responsabilité d’une région,
celle du Nord, où les affrontements entre Serbes et Albanais sont les plus aigus,
autour notamment du pont de Mitrovica. Les effectifs engagés sont très importants,
de 8000 au début à 3000 aujourd’hui. Enfin, la France est intervenue à nouveauen
Macédoine en 2003 pour prévenir les risques de guerre civile.
Toute une génération de militaires français a fait ses classes dans les Balkans.
Ils ont souvent été accusés de sentiments proserbes. L’affirmation est paradoxale :
l’armée française n’a cessé de faire la guerre aux Serbes, du pont de Vrbanja à
Sarajevo au mont Igman en passant par les frappes aériennes en Serbie même. Et
pourtant, une proximité culturelle est néanmoins évidente entre Serbes et soldats
français. Elle se nourrit de souvenirs historiques communs et du caractère à la fois
paysan et militaire de la société serbe, dans lequel l’armée se reconnaît plus
volontiers que dans l’islam urbain des Bosniaques ou l’opacité clanique de la
société albanaise.
L’Afrique noire
Fin 2004, le plus important déploiement militaire français concernait l’Afrique,
avec 5 500 hommes en Côte-d’Ivoire. Sans doute plus que toute autre institution
française, l’armée compte un très grand nombre d’amoureux de l’Afrique, souvent
impliqués dans des actions humanitaires dès lors qu’ils quittent l’uniforme. Cette
inclinaison africaine déborde largement les troupes de marine et nombre d’aviateurs,
par exemple, en parlent avec émotion. Ses implantations sont encore nombreuses
et tous les soldats y passent presque tous par roulement.
Comme le montre la crise de Côte-d’Ivoire, c’est pourtant la fin d’une époque
que vit l’armée française en Afrique. Jusque dans les années 1980, elle encadrait
les armées locales, faisait et défaisait les pouvoirs politiques et tenait souvent à
boutde bras les États au titre de la coopération. Le traumatisme rwandais est passé
par là. En 1994, un génocide y a fait sans doute 800 000 morts. La France, au
travers de son armée, n’a pu l’empêcher. Les responsabilités des militaires et de
l’État français n’ont jamais été définitivement établies et restent controversées. Ce
qui est certain, c’est que plus rien n’a été comme avant. Sous les gouvernements
Balladur puis Jospin, la France s’est désengagée. Les seules interventions, comme
au Congo-Brazzaville en 1998, avaient pour objectif d’évacuer les ressortissants
français, pas de rétablir la paix dans des États effondrés. En 1997-1998, l’armée
ferme ses bases de Bangui et Bouar en Centrafrique. À la veille de Noël 1999, elle
assiste sans broncher au coup d’État du général Robert Gueï en Côte d’Ivoire.
Inventé à cette époque, le concept Recamp (Renforcement des capacités africaines
de maintien de la paix) vise à transférer aux armées africaines le soin de gérer les
crises, la France assurant la formation, l’équipement, le soutien et le transport de
ses « frèresd’armes ». Une façon de se désengager en sous-traitant la gestion directe
des crises.
Nouveau tournant en 2002 sous l’influence de l’activisme diplomatique de
Chirac et Villepin, qui engage massivement l’armée dans la recherche d’une
solution politique en Côte-d’Ivoire. Toujours au nom du Rwanda, d’ailleurs,
puisque l’intervention est justifiée par le souci d’éviter un nouveau génocide. Les
résultats sont pour l’instant assez contrastés... 9 soldats français tués à Bouaké,
des scènes de guerre à Abidjan, 8 000 ressortissants évacués d’urgence et des
accords de Marcoussis difficilement applicables.
Moyen-Orient, Balkans et Afrique noire constituent l’essentiel des théâtres de
l’armée française. Il en est d’autres, souvent exotiques, qui surgissent pour disparaître aussi vite de l’actualité. Certains sont des héritages, comme la présence
depuis 1978 au Sud-Liban dans le cadre de la Finul. D’autres refont revivre temporairement quelques vieux souvenirs de l’époque coloniale : c’est l’intervention
au Cambodge en 1991-1993 pour y rétablir un semblant d’État avec l’Autorité
provisoire des Nations unies au Cambodge (Apronuc). On pense aussi à Haïti, en
2004. Plus lointaine encore et totalement hors du champ traditionnel d’action de la
France, l’opération à Timor-Est de septembre 1999 à mars 2000.
La sagesse conseille de fuir comme la peste les prévisions, « d’autant plus difficiles qu’elles concernent l’avenir », selon le mot de Pierre Dac. Mais des tendances
lourdes présentes dans le paysage actuel influeront obligatoirement sur l’état du
mondede l’armée française.
Des trois principaux théâtres, celui du Moyen-Orient est le plus important.
Il n’est guère besoin de le souligner. C’est là que se situe l’axe de crise, avec le
pétrole et des sociétés islamiques en pleine décomposition. Il ne sortira pas de
sitôt des préoccupations militaires.
Même si des solutions politiques tardent à voir le jour en particulier au Kosovo,
l’orage semble passé dans l’ex-Yougoslavie. La communauté internationale est
parvenue à contenir la crise en Macédoine et les principaux problèmes du sud de
l’ex-Yougoslavie et de l’Albanie sont liés la prospérité de tous les trafics (drogue,
armes, humains, voitures volées, cigarettes...). Le rôle des militaires pourrait s’y
amoindrir rapidement.
En Afrique, enfin, la capacité de l’ex-puissance coloniale à participer au règlement des crises n’est plus guère évidente. L’attachement des militaires – ainsi que
des humanitaires et d’une partie de la classe politique – à cette région retardera les
échéances. Sans doute inévitable, l’adieu à l’Afrique « française » risque d’être très
mal vécu par la communauté militaire.
La réapparition d’une puissance militaire russe agressive ne doit pas exclure,
surtout si l’OTAN cherche à s’installer jusqu’au cœur du bassin du Donbass en
Ukraine et sur la ligne de crête du Caucase, en Géorgie.
La montée en puissance de la Chine est quasiment programmée, même si ses
capacités militaires réelles restent en débat. De toute façon, ce sont les États-Unis
etnon l’Europe qui se retrouveraient en première ligne. Mais la montée des tensions en Extrême-Orient (Chine vs Japon, Chine vs Inde, Chine vs Taïwan, Chine
vs Russie, Chine vs Corée, Chine vs Vietnam) ne pourrait pas laisser la France et
son armée totalement indifférentes.
La prolifération de missiles balistiques, vecteurs d’armes de destruction massive,
pourrait pousser la France à se doter plus rapidement de systèmes antimissiles, un
peu sur le modèle américain et surtout de moyen de frappes préemptives. Pour
unmissile balistique, Paris est à moins de vingt minutes de vol de l’Iran.
La menace terroriste restera une préoccupation majeure, contraignant l’armée
à se réinvestir dans la défense du territoire national. Dans des missions très
consommatrices en personnel (patrouilles, gardes, surveillance) qui pourraient
poser un problème de gestion des ressources humaines dans le cadre d’une armée
professionnelle.
Enfin, l’action de l’armée française continuera à s’inscrire dans le cadre de
coalitions, en premier lieu avec les pays européens, et en cas de crise grave avec
les États-Unis. Les modèles et les cultures militaires devraient poursuivre leur
rapprochement. La globalisation du monde n’épargne évidemment pas les armées.
[*]
Journaliste à
Libération.