Hérodote
La Découverte

I.S.B.N.2707145165
204 pages

p. 63 à 81
doi: 10.3917/her.116.0063

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no 116 2005/1

2005 Hérodote

Les transformations de l’armée française

Jean-Dominique Merchet  [*]
En une décennie ( 1990-2001), l’armée française a vécu une révolution géopolitique majeure. Pendant plus d’un siècle ( 1870-1990), la carte mentale de l’armée française était simple. Les regards étaient d’abord tournés vers l’Est d’où venait la menace majeure. Puis, accessoirement, vers le « sud lointain», l’Afrique du Nord, l’Afrique noire ou l’Indochine. Ce paysage a été entièrement bouleversé. Trois théâtres principaux sont désormais au cœur des préoccupations militaires. Par ordre d’importance: un axe allant de Djibouti à l’Afghanistan en passant par le Golfe, les Balkans et l’Afrique noire. Au cours des dix dernières années, l’armée française s’est très profondément transformée. La conscription a été abandonnée et les militaires conçoivent leur action dans un cadre essentiellement multinational. La « mondialisation» a touché les militaires, sans doute plus vite et plus fort que les civils. Plus que toute autre institution nationale, l’armée française a pris ce bouleversement de plein fouet. À nouveau monde, nouvelle armée Transformations of the French Army
Over a decade ( 1990-2001), the French army went through an important geopolitical revolution. For more than a century ( 1870-1990), the “mental map” of the French army was simple. The main menace was coming from the East, and then at times from the “far south”, northern Africa, Black Africa or Indochina. This has completely changed. Three theaters are now at the center stage of military preoccupations. In order of importance: an axis from Djibouti to Afghanistan passing through the Gulf, the Balkans and Black Africa. In the past ten years, the French army has undergone a real transformation. Conscription has been abandoned and the military see their actions on a multinational level. The mondialization has reached the military probably faster and harder than civilians. More than any other national institution, the French army took this change head on. To a new world, a new army.
De la ligne bleue des Vosges à la chaîne du Pamir... En une décennie ( 1990-2001), l’armée française a vécu une révolution géopolitique majeure. Tournée désormais vers l’action extérieure, loin des frontières nationales, elle a découvert des horizons nouveaux, au-delà de son champ traditionnel des confins de l’est de la France et d’Afrique : les Balkans, le golfe Arabo-persique et l’Asie centrale. Elle s’est reconstruite sur l’idée que, pour la première fois dans son histoire, la France n’avait plus d’ennemis à ses frontières, mais découvre au terme du processus que l’ennemi, sous sa forme terroriste, peut surgir de l’intérieur des frontières.
Durant cette décennie, l’armée française s’est très profondément transformée. La conscription a été abandonnée et les militaires conçoivent leur action dans un cadre essentiellement multinational, « interallié ». L’« armée de papa » est bel et bien morte. La « mondialisation » a touché les militaires, sans doute plus vite et plus fort que les civils.
 
La posture des armées a changé
 
 
La révolution géopolitique est bien évidemment celle à l’œuvre dans les quelques mois qui courent du 9 novembre 1989 au 2 août 1990, c’est-à-dire de la chute du mur de Berlin à l’invasion du Koweït par l’Irak. La menace principale qui venait de l’Est s’efface, alors qu’une crise majeure surgit dans le monde arabomusulman. Plus que toute autre institution nationale, l’armée française va prendre ce bouleversement de plein fouet. À nouveau monde, nouvelle armée.
Depuis les lendemains de la guerre de 1870, l’armée française regardait vers l’Est, d’où venait le danger allemand puis soviétique. Seule une minorité de militaires étaient distraits de cette mission essentielle pour participer aux guerres coloniales.
Le quart nord-est de la France accueillait l’essentiel des forces, créant ce paysage urbain si particulier des villes de garnison. Aux casernes, s’ajoutaient les grands camps de manœuvres (Mourmelon, Suippes, Sissone) et les fortifications de Seré de Rivières puis de la ligne Maginot. Avec l’apparition de l’aviation durant la Première Guerre mondiale, l’essentiel des forces aériennes s’installèrent également dans cette région. L’empreinte militaire dans le Nord-Est reste très prégnante, notamment dans les mentalités. En revanche, l’industrie de l’armement fut implantée le plus loin possible de la zone de guerre, pour éviter qu’elle ne soit menacée en cas de conflit. Le Centre et le Sud-Ouest furent les terres d’accueil : Bourges pour l’artillerie, Saint-Chamond, Tarbes et Roanne pour les chars, Saint-Étienne pour les armes à feu et surtout Bordeaux et Toulouse pour l’aéronautique.
Qu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale l’adversaire potentiel changeât de nationalité et reculât un peu vers l’Est ne changea pas la donne. De 1871 à 1914, l’ennemi était sur la crête des Vosges. De 1918 à 1940 sur le Rhin. De 1947 à 1989, dans la trouée de Fulda, « à deux étapes du Tour de France » selon le mot du général de Gaulle. Durant tout ce long siècle, les trains de permissionnaires desservirent les gares de l’Est.
En 1871, cette posture du Nord-Est était une nouveauté assez radicale. Depuis la fin des guerres révolutionnaires et de l’Empire ( 1792-1815), l’armée était répartie d’une manière assez équilibrée sur le territoire national, comme le voulait son rôle premier de maintien de l’ordre. Peu à peu, sous la monarchie de Juillet et surtout le Second Empire, elle fut engagée dans des conquêtes coloniales (l’Algérie à partir de 1830) et dans ce que nous appelons aujourd’hui des opérations extérieures (OPEX): guerre de Crimée ( 1854-1855), guerre d’Italie ( 1859), campagne de Chine ( 1860), expédition du Mexique ( 1863-65). De ces OPEX oubliées, fruits de l’activisme de Napoléon III, ne restent surtout dans la mémoire nationale que quelques noms inscrits dans le paysage parisien : Sébastopol, Magenta ou Solferino...
Composée pour l’essentiel de soldats professionnels, mal dotée, encore plus mal commandée, habituée à des conflits périphériques, l’armée française fut étrillée en 1871 par une armée prussienne beaucoup plus moderne. Dès le lendemain de la défaite, c’est sur le modèle prussien que la IIIe République réorganisa en profondeur l’armée pour préparer la Revanche et récupérer l’Alsace et la Moselle. Le chancelier Bismarck était parfaitement conscient du danger : il entendait favoriser les aventures coloniales de la France, où son armée trouverait à s’occuper loin du Rhin... en suscitant des tensions avec le Royaume-Uni.
La IIIe République ne consacra qu’une faible part de ses capacités militaires au « grand large » colonial. La marine, bien sûr, qui était le seul moyen de transport vers l’Afrique ou l’Indochine. Et une partie de l’armée de terre était beaucoup plus exotique que l’infanterie de ligne ou les régiments de dragons de métropole. Pendant longtemps, cette armée de l’extérieur n’attira pas les officiers les plus brillants, malgré quelques noms prestigieux comme Lyautey ou Gallieni. La troupe était composée de soldats de métier ou attirés par l’aventure. Outre la Légion étrangère, il y avait l’armée d’Afrique, au Maghreb, avec ses unités de spahis, de zouaves, de tabors ou de tirailleurs marocains. Et les troupes coloniales (marsouins et bigors), pour l’Afrique noire, l’Indochine et le reste de l’empire. Ces troupes coloniales, rattachées à la marine jusqu’en 1900, furent rebaptisées troupes de marine en 1961, bien qu’elles appartiennent toujours à l’armée de terre.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la situation est la suivante : d’un côté, les gros bataillons du Nord-Est, auréolés par la victoire de 1918. Les appelés y effectuent leur service militaire et les officiers y réalisent les plus belles carrières. De l’autre, une armée coloniale, qui suscite aussi bien le rêve (les méharistes, « mon beau légionnaire », etc.) que la méfiance d’une France repliée derrière la ligne Maginot. En 1940, cet équilibre est rompu, car les gros bataillons vont supporter tout le poids de la défaite. Puis, avec l’aide britannique et surtout américaine, l’armée française va être reconstituée d’abord à partir des troupes d’Afrique.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et pour faire oublier le traumatisme de 1940, le modèle culturel dominant au sein de l’armée française va être celui de troupes légères, incarnées par le « para ». Plus que jamais, c’est l’armée du grand large, avec la guerre d’Indochine – illustrée par les livres de Jean Lartéguyet les films de Pierre Schoendoerffer –, celle de Corée et la bande d’aventuriers du Bataillon français, et surtout celle d’Algérie. Là-bas, cette armée, qui s’est progressivementéloignée depuis 1940 de l’univers mental de la France métropolitaine, va basculer dans l’aventurisme pour se briser lors du putsch des généraux d’avril 1961. Le pouvoir gaulliste la punira, jusque dans ses symboles : interdiction des treillis camouflés ou de défiler « à la para », c’est-à-dire en levant les bras à angle droit. Quoi qu’en disent les militaires d’aujourd’hui, l’Algérie reste un « point aveugle » de leur mémoire. Comme on l’a vu au moment de l’affaire Aussaresses, dont les propos sur la torture avaient choqué l’opinion, les militaires ne s’expriment publiquement sur ces sujets qu’avec la plus grande prudence. En privé, ils développent le complexe de la forteresse assiégée. Si la communauté militaire a rejeté avec dégoût le général Aussaresses, c’est pour ce qu’il avait dit, et non pour ce qu’il avait fait... Toutefois, cette guerre d’Algérie s’éloigne dans le temps et les derniers officiers qui y ont participé comme jeunes lieutenants ont quitté le service actif au milieu des années 1990. Les plus jeunes ne s’estiment plus concernés par ces affaires, mais ils ont du mal à condamner l’attitude de leurs « anciens ». L’esprit de corps, la fidélité aux anciens, le respect des traditions sont des valeurs constitutives de l’identité militaire. L’esprit critique n’y est pas spontanément mis en valeur.
Au lendemain de la guerre d’Algérie, les unités d’interventions extérieures survécurent, et elles furent employées à quelques missions en Afrique, en particulier la guerre du Tchad ( 1968-72). Elles donnèrent finalement naissance à la Force d’action rapide (FAR) en 1984. Au lendemain de la décolonisation, ces forces s’installèrent dans le Sud ( 6e division légère blindée – issue pour l’essentiel de l’armée d’Afrique), le Sud-Ouest ( 11e division parachutiste) et l’Ouest ( 9e division d’infanterie de marine). Tout en maintenant une importante présence en Afrique, au titre des accords de défense. C’est-à-dire, pas dans le nord-est de la France.
Sociologique, symbolique, la polarisation était aussi géographique. L’armée de terre classique, pourtant majoritaire et dont les divisions blindées et mécanisées étaient déployées face aux Soviétiques, ne parvint pas à retrouver son leadership. Au milieu des années 1970, elle compte plus de 200 000 hommes dans le Nord-Est, dont 60 000 en Allemagne, le long de la frontière avec la France. De toute part, les experts s’interrogeaient sur son utilité à l’époque de « la guerre presseboutons », selon la formule d’alors. Contestée de l’intérieur dans les années 1970 par les comités de soldats, ne jouant qu’un rôle d’appoint dans la dissuasion nucléaire, confite dans ses traditions, elle n’offrait comme image que celle du soldat balayant la cour d’une caserne à Vitry-le-François, et pour le jeune officier guère plus d’espoirs que la vie de garnison à Mailly-le-Camp et les grands exercices en RCA. Non pas la République centrafricaine, mais la région Champagne-Ardenne ! Ce qui était valable pour l’armée de terre, le fut aussi pour les autres armées. L’Air et ses « riantes » bases de Luxeuil, Toul ou Saint-Dizier. La Marine et les interminables traques au sous-marin russe dans l’Atlantique nord à partir de Brest, Lorient ou Cherbourg... Les événements de 1989-1990 allaient tout bouleverser. Pour la plus grande joie des militaires, qui allaient enfin repasser à l’action. Du « désert des Tartares » à celui d’Irak.
 
La crise de 1989-1996
 
 
De manière quasi simultanée, trois phénomènes géopolitiques majeurs se produisirent au tournant des années1980 et 1990 : l’effondrement de l’empire soviétique, la première guerre du Golfe et l’éclatement de la Yougoslavie. Tous les trois eurent une influence considérable sur l’armée française.
L’effondrement soviétique
La chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS firent reculer la menace de 1 500 kilomètres vers l’Est. Une menace d’ailleurs considérablement amoindrie, la Russie n’ayant plus les moyens d’entretenir son armée. La présence du couple 1re Armée-Force aérienne tactique dans le quart nord-est de la France et dans le sud-ouest de l’Allemagne devint inutile. Tout un savoir-faire militaire développé à grands frais durant la guerre froide perdit soudain de son importance, en particulier le combat antichar et, sur mer, la lutte anti-sous-marine.
Tout aussi importantes furent les conséquences sur l’arsenal nucléaire de la force de dissuasion. Faute de cibles, l’armée de terre renonça à détenir l’arme nucléaire tactique (missiles Pluton et Hadès, ces derniers n’ayant même jamais été déployés). Les forces stratégiques furent également réduites, avec l’abandon du plateau d’Albion et de ses dix-huit missiles ( 1998), la réduction du nombre de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de six à quatre et le maintien d’une capacité plus modeste de bombardement ( 3 escadrons). Les essais nucléaires dans le Pacifique furent suspendus en 1992, puis définitivement abandonnés en 1996, après une courte reprise (six tirs) décidée par Jacques Chirac en 1995.
La première guerre du Golfe ( 1990-1991)
La décision de François Mitterrand d’intervenir aux côtés des Américains pour chasser les Irakiens du Koweït dévoila les faiblesses militaires françaises. Alors qu’elle comprenait 290000 hommes, l’armée de terre ne put fournir que la division Daguet ( 13 500 hommes avec le soutien). Pour la principale crise militaire depuis des décennies, elle ne pouvait engager que moins de 5% de ses effectifs... La principale raison est que, d’entrée, le pouvoir politique avait exclu d’envoyer des appelés. Seuls pouvaient partir les militaires de carrière, les engagés et les volontaires. Cette décision fut lourde de conséquences. Elle signifiait que, dans les crises et les guerres à venir, la conscription était inutile. Moins de six ans plus tard, l’abandon du service national était annoncé, en février 1996.
Dans le Golfe, les armées françaises découvrirent qu’elles devraient désormais agir dans le cadre de coalitions, souvent dominées par les Américains. Il fallait adapter les procédures et souvent, simplement, se mettre à parler anglais. Des manques cruels furent constatés, en particulier en matière de renseignement (satellites espions) ou de forces spéciales. L’importance de la logistique et, donc, des moyens de transport fut redécouverte. Nourrir et soigner des milliers d’hommes dans le désert saoudien, même lorsqu’ils restent l’arme au pied, c’est autre chose que de le faire à Baden-Baden. La guerre du Golfe fut un véritable électrochoc pour l’armée française.
L’éclatement de la Yougoslavie
Moins d’un an après avoir participé à la libération du Koweït, les militaires français étaient à Sarajevo et en Bosnie, d’abord au sein de la Forpronu (Force de protection des Nations unies), puis de l’OTAN. L’effet de la guerre du Golfe aurait pu rester sans lendemain, mais l’engagement immédiat des soldats français dans les Balkans a contraint l’armée française à accélérer sa mue. Là encore, le pouvoir politique refusa l’envoi des appelés. Là encore, il fallut travailler avec des alliés. Là encore, la logistique joua un rôle essentiel, comme le montra le pont aérien de Sarajevo. Plus que dans le Golfe, les militaires français découvrirent des aspects nouveaux de la guerre : elle se déroule surtout en ville, au milieu des populations civiles, dans un cadre où les humanitaires, les médias, les organisations internationales sont des acteurs permanents. Toute l’armée française va passer par roulement dans les Balkans. En Bosnie, puis au Kosovo, en Albanie et en Macédoine, elle va se forger une nouvelle identité. Dans la durée et en profondeur.
Les forces armées sont constituées de corps qui obéissent à des logiques et des traditions différentes : l’armée de terre, l’armée de l’air, la Marine nationale et la Gendarmerie nationale. Même si le caractère « interarmées » ( joint, disent les Américains) de l’action militaire est de plus en affirmé, il faut en passer par les différentes armées pour les décrire.
 
L’armée de terre
 
 
C’est elle qui a connu le bouleversement le plus considérable et son ancien chef d’état-major au moment de la professionnalisation ( 1997), le général Philippe Mercier, n’avait pas tort de parler de « refondation ». Son format a d’abord été considérablement réduit. On est passé de 720 000 hommes en 1962 (fin de la guerre d’Algérie) à 240 000 en 1996 au moment de l’abandon de la conscription. Ces effectifs s’élèvent aujourd’hui à 130 000. C’est-à-dire qu’en quarante ans ils ont été divisés par 5,5 !
Cette déflation s’est traduite par la fermeture constante de casernes et la suppression de régiments. La réduction du format s’est traduite par un désengagement territorial. De nombreux départements, voire des régions entières comme la Haute-Normandie, n’abritent plus aucune caserne. L’armée de terre actuelle ne compte plus que 80 régiments dans ses rangs, dont à peine 20 d’infanterie. C’est dire si l’ère des gros bataillons est derrière nous. Le principe de l’organisation par divisions, qui remontait à l’époque napoléoniennes, a été abandonné, au profit de brigades plus petites. La glorieuse 2e DB du général Leclerc a ainsi été rebaptisée d’une manière un tantinet ridicule 2e BB !
La professionnalisation, décidée en 1996 et achevée en 2001, a conduit à remplacer progressivement les appelés du contingent par des EVAT (engagés volontaires de l’armée de terre) dont le recrutement se déroule bien. Les craintes initiales ont été oubliées : non seulement les candidats ne manquent pas, mais de nombreux jeunes issus de l’immigration se présentent... alors qu’ils étaient souvent exemptés du service militaire. L’intégration républicaine – certes sans caractère obligatoire – fonctionne aussi bien dans une armée professionnelle que dans une armée de conscription.
Les villes de garnison ont également bénéficié de la professionnalisation et de la fermeture de casernes. De nombreuses villes ont pu restructurer leur tissu urbain en acquérant des sites, parfois remarquablement situés, grâce à la MRAI (Mission de réalisation des actifs immobiliers) du ministère de la Défense. Là où les régiments sont restés, la présence de jeunes engagés, bien mieux payés (environ 1000 euros par mois) que ne l’étaient les appelés, et qui souvent habitent en ville, redynamise le commerce local et contribue à faire vivre de nombreuses associations. Globalement, la professionnalisation de l’armée de terre est une grande réussite.
Le corps des officiers, et surtout ceux destinés à occuper les postes de responsabilité, offre l’image d’une assez grande homogénéité sociale et culturelle : catholiques souvent pratiquants, pères de familles nombreuses et eux-mêmes issus de familles comportant des militaires dans leurs rangs. Politiquement, il vote très majoritairement pour la droite modérée, mais depuis les années Mitterrand la gauche socialiste ne l’inquiète plus. L’extrême droite existe au travers des milieux catholiques traditionalistes, pas du Front national. Le corps des officiers refuse de se voir ainsi, car cette réalité sociologique ne cadre pas avec le discours dominant qui veut que l’armée soit à l’image de la nation. Ce refus de se reconnaître pour ce que l’on est part d’un sentiment honorable : celui de rester l’expression du pays, de maintenir étroit le « lien armée-nation », ou devrait-on plutôt dire les rapports de confiance entre les civils et les militaires. Valable pour l’armée de terre, cette sociologie s’applique globalement aux autres armées, en dépit de leurs propres spécificités.
La mission principale de l’armée de terre a changé. Jadis chargée de la défense du territoire national, elle s’est tout entière réorganisée pour pouvoir être « projetée » à l’étranger. En cas de crise très grave, elle pourrait envoyer 50 000 hommes combattre à l’extérieur des frontières. Depuis quelques années, elle maintient en permanence environ 10 000 hommes hors de la métropole, dans les forces dites « prépositionnées » ou « en opérations extérieures ». C’est un effort considérable. Pour un homme à l’extérieur pendant quatre mois, un deuxième se prépare à partir et un troisième se reconditionne après son retour. Cette armée de projection a considérablement abandonné les missions de Défense opérationnelle du territoire (DOT). Toutefois, elle participe désormais aux Opint (Opérations intérieures) dont la plus connue est la participation des militaires au plan Vigipirate. En cas de crise, ces missions intérieures comme la défense des « points sensibles » pourraient être confiées à des unités de réservistes volontaires, en pleine montée en puissance.
Géographiquement, l’armée de terre est moins concentrée dans le quart nord-est qu’elle ne l’était jadis. Sa présence en Allemagne est aujourd’hui réduite à deux régiments, derniers vestiges des 60 000 hommes des FFA (Forces françaises en Allemagne). En revanche, sa présence permanente a été maintenue outre-mer : Guyane, Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Mayotte, Polynésie etNouvelle-Calédonie accueillent des régiments ou des bataillons, comme « forces de souveraineté ». En Afrique noire, des forces « prépositionnées » sont présentes au Sénégal, au Tchad, au Gabon, en Côte-d’Ivoire et à Djibouti, dans le cadre d’accord de défense (ou de l’opération Épervier au Tchad). À l’exception des États-Unis, aucun pays au monde n’entretient autant d’implantations militaires permanentes à l’extérieur de ses frontières métropolitaines.
Jadis réservés aux troupes de marine et à la Légion étrangère, ces postes à l’extérieur sont maintenant pourvus selon le principe des « compagnies tournantes ». Tous les régiments de l’armée de terre fournissent des unités élémentaires d’une centaine d’hommes et de femmes (compagnies, escadrons ou batteries) qui, à tour de rôle, effectuent des séjours de quatre mois à l’extérieur. Ainsi, les Bataillons d’infanterie de marine (BIMa) ne sont plus que des structures légères d’accueil pour les unités métropolitaines. Cette réforme, apparemment technique, est fondamentale. Elle met fin au dualisme traditionnel de l’armée française entre les métropolitains et les « coloniaux », ces derniers bénéficiant de meilleurs soldes et d’emplois sous les tropiques. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des chasseurs alpins en Côte-d’Ivoire ou des artilleurs sur les fleuves de la Guyane. Cette évolution a suscité les réticences des anciens bénéficiaires du système, marsouins et légionnaires. Des marsouins (ex-infanterie de marine, ex-infanterie coloniale) pourtant dominent largement l’appareil militaire : le chef d’état-major des armées Henri Bentégeat, comme son prédécesseur Jean Pierre Kelche, le chef d’étatmajor de l’armée de terre Bernard Thorette, le commandant de la Force d’action terrestre Jean-Claude Thomann, sont tous issus de la « colo ». En ayant pris les rênes de la nouvelle armée professionnelle, grâce à son expérience préalable des régiments d’engagés et des interventions extérieures, la « colo » a insufflé une part de son esprit à l’ancienne armée métropolitaine. Au risque, mal assumé, de dissoudre sa propre identité.
 
L’armée de l’air
 
 
Deuxième en taille, avec environ 65000 militaires, l’armée de l’air a été moins bouleversée en profondeur que l’armée de terre par les événements géopolitiques et la professionnalisation. Du coup, elle a sans doute pris quelque retard dans la modernisation de ses structures et de ses mentalités. Sa sociologie interne est fortement marquée par le clivage entre le personnel navigant ( 5% des effectifs) et non navigant. Seuls les premiers accèdent aux postes de responsabilité et, parmi eux, les pilotes de chasse conservent le leadership.
L’armée de l’air a réduit le nombre de ses bases, dont le nombre est passé de 44 en 1995 à 32 en 2004. Elle aussi s’est désengagée du Nord-Est, où au temps dela guerre froide elle concentrait l’essentiel de ses moyens de combat au sein de la Force aérienne tactique (Fatac).
En métropole, son centre de gravité se déplace progressivement vers l’ouest et le sud du pays. Pendant des années, l’Ouest était une terra incognita pour l’Air. Le 11 septembre 2001 a changé la donne en quelques heures. La menace pouvait désormais arriver de l’Atlantique, sous la forme d’un avion de ligne détourné. Deux sites sensibles, l’usine de retraitement nucléaire de La Hague (Manche) et la base navale de l’Île-Longue où sont stationnés les SNLE, se sont soudain avérés hors de la zone d’intervention d’urgence ( 15 minutes) des chasseurs Mirage 2000, basés plus à l’est, à Cambrai, Dijon et Orange. Des radars mobiles de détection et, temporairement, des batteries de missiles sol-air Crotale ont été installés à proximité de ces deux sites. Des avions de chasse sont désormais détachés de manière permanente sur la base aéronavale de Lann-Bihoué, à côté de Lorient (Morbihan).
Ce basculement vers l’Ouest illustre l’importance prise par la mission de « police du ciel » sur le territoire national. Pour l’armée de l’air, il ne s’agit plus d’arrêter des vagues de chasseurs-bombardiers soviétiques, mais d’assurer, en permanence, une mission de contrôle de l’espace aérien face à des menaces terroristes. L’un des aspects les plus nouveaux de cette police du ciel concerne les menaces lentes et à basse altitude, c’est-à-dire les avions de tourisme, les hélicoptères ou les ULM. Ces appareils légers ne peuvent pas être interceptés par les chasseurs à réaction, trop rapides. Volant près du sol, ils sont par ailleurs difficilement détectables par les moyens permanents de détection de l’armée de l’air. Celle-ci a développé le concept de « bulle » temporaire, mis en place lors des sommetsinternationaux, comme le G 7, ou des grands événements (visite du pape, commémoration du Débarquement...). Avec des moyens d’observation et d’interception plus légers, une zone est interdite de vol. Pour ce faire, l’armée de l’air utilise des hélicoptères qui embarquent des tireurs d’élite. Ils sont stationnés en région parisienne (Villacoublay), dans la vallée du Rhône et en Guyane, pour la protection de Kourou. Le dispositif devrait s’étendre à l’Est (Metz) et au Sud (Istres). Des zones d’interdiction temporaires (ZIT) de survol – qui sont en réalité permanentes – ont été définies avec l’aviation civile, autour des centrales nucléaires, des centres de détention ou des installations militaires sensibles.
Dans le Sud, l’armée de l’air a installé sa principale base de transit, son « hub » pour reprendre un terme de l’aviation civile. La plupart des militaires qui partent ou reviennent d’opérations extérieures passent en effet par Istres (BouchesduRhône). Une base méridionale qui montre bien la direction des flux humains et logistiques... Comme l’armée de terre, l’armée de l’air maintient une présence outre-mer et surtout en Afrique, en particulier au Tchad et à Djibouti, où sont stationnés en permanence des avions de combat. Elle est surtout amenée à « projeter » régulièrement et au plus loin – jusqu’à cinq mille kilomètres – des moyens importants dans le cadre des opérations extérieures. Pour ce faire, elle s’entraîne régulièrement à des missions au long cours. Récemment, des avions de combat partis de France ont participé à des manœuvres aériennes en Australie et au Brésil. La Patrouille de France est allée en tournée jusqu’en Chine. Des bases de transit ont été installées à Douchanbé (Tadjikistan) et à Kampala (Ouganda). Cette « dilatation » de la sphère d’action de l’armée de l’air est concomitante du renforcement de son rôle dans la protection du territoire national (homeland security). D’où une tension, parfois forte, sur les moyens à sa disposition – notamment en termes d’avions de transport.
 
La Marine nationale
 
 
Elle est, par vocation, la force du « grand large ». Pour un pays continental, une marine de haute mer n’a d’autre raison d’être que l’affirmation d’une ambition politique sur la scène mondiale. On l’a vu avec la marine de Richelieu et de Colbert, la Hochsee Flotte de l’empereur allemand Guillaume II ou l’Eskadra de l’Union soviétique.
La marine assure d’abord l’essentiel de la dissuasion nucléaire, en maintenant en permanence à la mer « au moins un » SNLE, armé de seize missiles stratégiques. Ce système d’armes fait aujourd’hui l’objet d’interrogations. Il a été conçu pour frapper, à partir de l’Atlantique nord, le cœur de l’Union soviétique, les régions de Leningrad, Moscou et Kiev. Cette nécessité est aujourd’hui moins évidente qu’elle ne l’était vingt ans auparavant, même si elle continue à fournir une assurance ultime au regard des évolutions politiques possibles de la Russie... au cours des prochaines décennies. Toutefois, la montée en puissance de la Chine sur le plan stratégique est dans tous les esprits. Les stratèges français parlent du « scénario lointain ». Mais le cœur de la Chine est beaucoup plus loin que celui de la Russie. La portée des missiles va être augmentée pour atteindre, dans une quinzaine d’années, sans doute plus de huit mille kilomètres. Reste la question essentielle : d’où les tirer ? Deux possibilités s’offrent aux sous-mariniers. D’abord les mers chaudes, en particulier la Méditerranée orientale. La « mise à poste » – c’est le terme consacré – dans l’océan Indien est une solution difficile à mettre en œuvre, à cause de la durée des transits via le Cap de Bonne-Espérance. Autre hypothèse, plus lointaine, l’océan Arctique où la fonte des glaces provoquée par le réchauffement climatique bouleverse la donne en réduisant la banquise.
Comme l’armée de l’air, la marine contribue également à la dissuasion grâce aux missiles ASMP (air-sol moyenne portée) que les Super-Étendard, et bientôt les Rafale, embarqués sur le porte-avions Charles-de-Gaulle, pourraient délivrer au titre de l’« ultime avertissement ». Contre qui ?Des puissances nucléaires constituées ou émergentes, mais aussi des « États voyous » qui utiliseraient des armes de destruction massive (chimique et biologique) contre la France. Le président Chirac a validé cette doctrine d’emploi en juin 2001, lors d’un discours à l’Institut des hautes études de Défense nationale.
La marine joue également un rôle de premier ordre en matière de projection de forces et de puissance. C’est la raison d’être du groupe aéronaval, formé autour du porte-avions et de son groupe aérien embarqué. Son déploiement est toujours un geste politique fort. On raconte qu’à la Maison-Blanche, « lorsqu’une crise éclate quelque part dans le monde, la première question que pose le Président aux militaires est : Where are the carriers ? (Où sont les porte-avions ?)». Le chef de l’État français est le seul au monde à pouvoir également poser cette question. Il en a fait usage à de nombreuses reprises, au Liban, dans les Balkans, en Afghanistan. Le groupe aéronaval peut rester longtemps en mer : en 2002, il a passé près de six mois au large du Pakistan. La marine assure le transport de forces terrestres grâce à ses navires de transport qui ont la capacité de débarquer des troupes par des chalands et des hélicoptères. Il s’agit des quatre TCD (transports de chalands de débarquement) et BPC (bâtiments de projection et de commandement) à vocation amphibie.
La marine nationale est présente en permanence sur toutes les mers du Globe, avec une forte concentration de ses moyens en Méditerranée et dans l’Atlantique. Toutefois, il existe encore une modeste flotte du Pacifique – qui assure essentiellement des missions de service public et de souveraineté, depuis la fermeture, en 1996, du Centre d’essais nucléaires de Mururoa. Dans l’océan Indien, un étatmajor(Alindien) est embarquéen permanence sur un bateau et peut s’appuyer sur les ports de Djibouti et de la Réunion. La marine est fortement impliquée dans la préservation des ressources halieutiques autour des îles Kerguelen. Dans l’Atlantique, elle maintient également des moyens légers aux Antilles et en Guyane (police des pêches, sécurité des tirs d’Ariane, lutte contre le trafic de drogue, etc.), ainsi que dans le golfe de Guinée (mission Corymbe).
L’essentiel des forces navales est basé en métropole. Traditionnellement, la marine s’appuyait sur cinq ports de guerre (Cherbourg, Brest, Lorient, Rochefort et Toulon) et deux flottes, celles du Ponant et du Levant. Cette organisation relève aujourd’hui du passé. Les deux flottes ont été réunies en une seule, la Force d’action navale (FAN), dont l’essentiel, à savoir le groupe aéronaval, les bâtiments amphibies et les frégates, est basé en Méditerranée. Nouvelle preuve du basculement de la menace vers le Sud. Les cinq ports historiques ont été réduits à deux, Brest et Toulon. Cherbourg, qui reste le siège d’une Préfecture maritime et abrite l’arsenal où sont construits les sous-marins, est quasiment vide de bateaux. Même destin pour Lorient, dont la base sous-marine a été fermée et qui accueille les fusiliersmarins commandos. Rochefort a été complètement abandonné par la Marine à la fin des années 1990.
Ce désengagement territorial ne signifie pas que la marine a abandonné son rôle de service public de type « garde-côtes », bien au contraire. Son actuel chef d’état-major, l’amiral Jean-Louis Battet, a développé le concept de « sauvegarde maritime ». Il s’agit du sauvetage en mer, de la protection des ressources halieutiques, de la lutte contre les pollutions marines, le trafic de drogue ou l’immigration clandestine. Le réseau de sémaphores, pour la surveillance côtière, a été réactivé et modernisé. Ces activités représentent désormais plus d’un quart de celles de la marine. Elles permettent à la marine de conserver son qualificatif de « nationale », qui en fait autre chose qu’une « armée de mer ».
 
La gendarmerie
 
 
Comme la marine, la gendarmerie est « nationale ». Corps militaire, ses missions sont à 95% civiles (police administrative et judiciaire). Elle est chargée de la sécurité de la moitié de la population française sur plus de 90% du territoire, le reste revenant à la Police nationale. Ce sont uniquement ses fonctions militaires qui nous intéressent ici. La gendarmerie a toujours accompagné les forces armées dans son rôle « prévôtal », c’est-à-dire de police militaire. Des gendarmes assurent également le « contrôle gouvernemental » sur les armes nucléaires ou la sécurité d’ambassades « sensibles », comme ce fut le cas à Beyrouth et à Alger.
Un tournant majeur a été pris à l’époque de la guerre du Kosovo ( 1999), quand des escadrons de gendarmerie mobile sont arrivés sur le terrain en même temps que les militaires pour remplir des missions spécifiques de maintien de l’ordre et de sécurité publique. Depuis, l’expérience a été renouvelée en Côte-d’Ivoire et en Haïti. Cet emploi de la gendarmerie dans les OPEX a suscité un sérieux malaise dans l’armée de terre, qui craignait de perdre son monopole des interventions extérieures... alors qu’elle venait justement d’abandonner l’essentiel de la Défense opérationnelle du territoire aux gendarmes. D’autant que la gendarmerie voit ses effectifs augmenter ( 100 000) alors que ceux de l’armée de terre se réduisent ( 130 000). Les tensions ont été avivées par la crise sociale qui a touché la gendarmerie fin 2001, les militaires redoutant la contagion dans leurs rangs de ce qu’un chef d’état-major qualifiait de « mutineries »... La situation s’est depuis lors apaisée.
 
Le cadre multinational : OTAN et défense européenne
 
 
L’armée française inscrit désormais son action dans un cadre multinational et « interallié ». Elle s’est considérablement rapprochée de l’OTAN et participe à la construction d’une défense européenne. Deux mouvements de fond qui, malgré les idées reçues, n’ont rien de contradictoire.
La France a quitté l’organisation militaire intégrée de l’Alliance atlantique en 1966 et ne l’a pas officiellement réintégrée depuis. Pourtant, la place de la France au sein de l’OTAN a radicalement changé depuis dix ans. À peine élu, en 1995, le président Chirac propose de réintégrer de jure l’OTAN en échange de l’attribution à un officier français d’un grand commandement de l’Alliance, en l’occurrence « Afsouth » à Naples, responsable des opérations en Méditerranée et dans les Balkans. Les Américains refusent de placer leur VIe flotte sous la responsabilité d’un amiral français. L’affaire capote et la cohabitation Chirac-Jospin ( 1997-2002) va geler pour un temps toute nouvelle initiative française.
Pourtant, dans le même temps, la France prend toute sa place dans les opérations de l’OTAN en Bosnie ( 1995-2004), puis au Kosovo (depuis 1999). Ses officiers et ses troupes travaillent dans un cadre purement otanien avec les procédures de l’Alliance. En 2002, le général Valentin prend le commandement de la Kfor au Kosovo et deux généraux français dirigent actuellement les principales opérations militaires de l’OTAN, au Kosovo toujours et en Afghanistan (Isaf). Par ailleurs, la France est très engagée dans la création de la Nato Response Force (NRF), la force de réaction rapide de l’Alliance en cours de montée en puissance. L’armée française est devenue entièrement « OTAN compatible ».
Paradoxalement, c’est ce qui a permis d’avancer sur la voie d’une défense européenne. C’est au sein de l’OTAN que les militaires européens apprennent à travailler ensemble. Les initiatives de François Mitterrand, avec la création de la Brigade franco-allemande (BFA) en 1988, puis du Corps européen en 1992, se sont révélées être des impasses. La BFA n’est pas devenue le noyau d’une armée européenne et le Corps européen est essentiellement un état-major qui n’a été utilisé qu’à trois reprises... par l’OTAN, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. D’autres forces (Eurofor, Euromarfor, Force navale franco-allemande, Groupe aérien européen) sont des structures légères, qui rassemblent temporairement des moyens nationaux. Au sommet d’Helsinki, fin 1999, l’Union européenne avait promis de se doter dès 2003 d’une force d’intervention de 60 000 hommes. L’initiative s’est quelque peu perdue dans les sables... La proposition plus modeste de créer 13 groupements tactiques de 1 500 hommes (dont trois à participation française) rencontre aujourd’hui plus de succès. Depuis 2003, l’Union européenne a toutefois pu conduire les trois premières opérations militaires de son histoire, en Macédoine, en Ituri (Congo, ex-Zaïre) et désormais en Bosnie, où l’Eufor a relevé, en décembre 2004, les forces de l’OTAN. Les accords dits de « Berlin plus » permettent à l’UE d’utiliser les moyens de l’OTAN (transmissions, états-majors de planification, etc.)
Ces dix années de coopération étroite et quasi quotidienne avec les armées alliées – dans le cadre européen ou atlantique – ont eu une influence majeure sur l’armée française. L’anglais devient une langue de travail courante, les hommes se connaissent pour avoir servi ensemble dans les Balkans, les échanges et les exercices communs sont permanents. Si l’Europe de la défense n’est pas encore une réalité bien solide, l’Europe des militaires – née au sein de l’OTAN – existe bel et bien. La France y joue un rôle important. Avec le Royaume-Uni et la Grèce, notre pays est celui qui consacre le budget le plus important à sa défense ( 2% du PIB, environ 30 milliards d’euros).
Cet effort permet à l’armée française de jouer dans la toute petite cour des grands. La France possède ainsi une force nucléaire indépendante, des satellites d’observation, une industrie d’armement compétitive, une implantation mondiale, une armée professionnelle et elle se dote de la capacité de commander des opérations interalliées importantes. Seuls les États-Unis disposent de toute cette gamme, à un niveau évidemment très supérieur. Les forces armées britanniques sont comparables à celles de la France, même si Londres a fait l’impasse sur les satellites d’observation et dépend des États-Unis pour sa force nucléaire. Deux secteurs stratégiques, qui montrent que Londres accorde moins d’importance à son autonomie stratégique que Paris. Souvent présentée comme un modèle, l’armée britannique bénéficie de traditions militaires remarquables et d’une solide confiance en elle-même. Elle souffre toutefois de nombreuses limitations, outre le nucléaire et les satellites de reconnaissance : ses capacités aériennes de frappes de précision sont inférieures à celles des Français, comme on l’a vu au Kosovo et en Afghanistan, où les deux forces ont été engagées. Son service de santé, essentiel au soutien des hommes en OPEX, a été réduit comme peau de chagrin. Elle connaît des difficultés permanentes de recrutement. Enfin, elle envisage de se doter de deux porte-avions à l’horizon 2012, alors que la France n’a jamais cessé d’en posséder.
Sans le Royaume-Uni et la France, aucune défense européenne n’est envisageable. Les Allemands n’ont toujours pas totalement professionnalisé leur armée, ils ont un budget militaire plus étriqué et peu d’implantations internationales. Les autres pays (Italie, Pays-Bas, Espagne en tête) ont des capacités nettement plus réduites, sans être négligeables.
 
Le monde de l’armée française
 
 
Pendant plus d’un siècle ( 1870-1990), la carte mentale de l’armée française était simple. Les regards étaient d’abord tournés vers l’Est d’où venait la menace majeure. Puis, accessoirement, vers le « Sud lointain », l’Afrique du Nord, l’Afrique noire, l’Indochine, etc. Ce paysage a été entièrement bouleversé. Trois théâtres principaux sont désormais au cœur des préoccupations militaires. Par ordre d’importance : un axe allant de Djibouti à l’Afghanistan en passant par le Golfe, les Balkans et l’Afrique noire. D’autres petits théâtres, plus anecdotiques pour la stratégie française, surgissent parfois.
Le Moyen-Orient : un axe Djibouti-Golfe-Afghanistan
Les militaires français sont présents à Djibouti depuis 1862, alors que les premiers soldats français sont arrivés en Afghanistan en décembre 2001. Dans les deux cas, ils y sont toujours. Djibouti, indépendant depuis 1977, a souvent été présenté comme le « bac à sable » de l’armée française. Ce territoire offre de bonnes conditions pour l’entraînement à la guerre en milieu désertique. Son port permet d’accueillir et de réparer les plus gros navires et son aéroport, qui abrite en permanence des avions de combat, est un point d’appui pour rayonner sur toute la région. Djibouti ferme la mer Rouge et permet le contrôle des accès en mer d’Arabie. Le caractère stratégique du site n’est pas à démontrer. Les Français ne sont pas les seuls à l’avoir compris : depuis le 11 septembre 2001, la République de Djibouti accueille des forces américaines, espagnoles et allemandes. Avec ses alliées, la marine française participe à la surveillance permanente des mers d’Arabie et d’Oman.
Au nord de Djibouti, la péninsule Arabique a longtemps été une chasse gardée britannique puis américaine. La France y compte désormais des alliés et des clients. Les Émirats arabes unis et la Qatar ont des accords de défense étroits avec notre pays. Ils sont largement équipés de matériels militaires français de pointe, comme les dernières versions du Mirage 2000. Les Émirats sont aussi le seul acheteur du char Leclerc et les a déployés au Kosovo, au sein de la brigade française Leclerc. Des exercices communs (terre, air, mer) sont régulièrement organisés dans ces pays. Les forces spéciales françaises, basées à Djibouti, sont chargées du contre-terrorisme maritime pour les terminaux gaziers du Qatar. L’Arabie saoudite a acheté sa marine (navire et formation des équipages) à la France, au travers du contrat Sawari. De 1990 à 2002, l’armée de l’air française a maintenu un détachement d’avions de combat sur la base d’Al-Khajr (Arabie saoudite), dont la mission était à l’origine de patrouiller sur le sud de l’Irak. La France a bien entendu participé à la première guerre contre l’Irak. La Marine nationale est présente dans le Golfe depuis les années 1980, lorsqu’elle participa au contrôle du traficpétrolier durant la guerre Irak-Iran. Enfin, depuis peu, la France a tissé des liens étroits avec la Jordanie en matière de forces spéciales et entretient une coopération militaire plus modeste avec le Koweït. La présence militaire française est aujourd’hui dense et multiforme dans cette région stratégique.
L’armée française est arrivée en Afghanistan dans les fourgons américains, fin 2001. L’Asie centrale n’est pas un théâtre familier des militaires français. Ils sont aujourd’hui présents en Afghanistan dans le cadre de trois missions différentes : l’assistance à la sécurité (ISAF) du régime Karzaï à Kaboul dans le cadre de l’OTAN, la formation de la nouvelle armée afghane en coopération avec les Américains et la lutte contre les ACM ( anti-coalition militant, c’est-à-dire Al-Qaida et les talibans) avec les forces spéciales intégrées au dispositif américain d’Enduring Freedom. L’armée de l’air s’est installée au Tadjikistan, sur l’aéroport de Douchanbé qui sert de base de transit vers Kaboul. Par ailleurs, les Mirage 2000 D qui bombardaient les positions talibans en 2002 étaient basés à Manas, au Kirghizistan.
De Djibouti à l’Asie centrale, l’armée française est donc désormais solidement installée au cœur du principal axe de crise mondial.
Les Balkans
Les militaires français ont redécouvert les Balkans au début des années 1990. C’est une région où ils s’étaient battus durant la guerre de 14-18, surtout aux côtés de l’armée serbe. Ils sont arrivés en Bosnie en 1992 sous le casque bleu de l’ONU qu’ils ont troqué sans regret pour celui de l’OTAN en 1995, après avoir été les témoins et parfois les victimes de l’impuissance des Nations unies. Plusieurs dizaines de milliers de militaires français ont fait des séjours en Bosnie, d’abord dans la poche de Bihac (nord-ouest) et à Sarajevo, puis dans la partie sud du pays autour de Mostar. Fin 2004, ils n’étaient plus qu’un demi-millier. En 1997, les Français ont débarqué en Albanie (opération Alba) pour rétablir la sécurité après l’effondrement de l’État et le pillage des arsenaux. Puis ils sont intervenus en Macédoine et à nouveau en Albanie, en 1999, dans le cadre de la guerre du Kosovo. L’aviation française, basée en Italie et sur le porte-avions en Méditerranée, a bombardé d’abord les positions serbes en Bosnie ( 1995) puis le Kosovo et la Serbie proprement dite en 1999. Après celle des États-Unis la participation française aux frappes a été la plus importante ( 10%). L’armée française est entrée au Kosovo en juin 1999. Comme en Bosnie, l’OTAN lui a confié la responsabilité d’une région, celle du Nord, où les affrontements entre Serbes et Albanais sont les plus aigus, autour notamment du pont de Mitrovica. Les effectifs engagés sont très importants, de 8000 au début à 3000 aujourd’hui. Enfin, la France est intervenue à nouveauen Macédoine en 2003 pour prévenir les risques de guerre civile.
Toute une génération de militaires français a fait ses classes dans les Balkans. Ils ont souvent été accusés de sentiments proserbes. L’affirmation est paradoxale : l’armée française n’a cessé de faire la guerre aux Serbes, du pont de Vrbanja à Sarajevo au mont Igman en passant par les frappes aériennes en Serbie même. Et pourtant, une proximité culturelle est néanmoins évidente entre Serbes et soldats français. Elle se nourrit de souvenirs historiques communs et du caractère à la fois paysan et militaire de la société serbe, dans lequel l’armée se reconnaît plus volontiers que dans l’islam urbain des Bosniaques ou l’opacité clanique de la société albanaise.
L’Afrique noire
Fin 2004, le plus important déploiement militaire français concernait l’Afrique, avec 5 500 hommes en Côte-d’Ivoire. Sans doute plus que toute autre institution française, l’armée compte un très grand nombre d’amoureux de l’Afrique, souvent impliqués dans des actions humanitaires dès lors qu’ils quittent l’uniforme. Cette inclinaison africaine déborde largement les troupes de marine et nombre d’aviateurs, par exemple, en parlent avec émotion. Ses implantations sont encore nombreuses et tous les soldats y passent presque tous par roulement.
Comme le montre la crise de Côte-d’Ivoire, c’est pourtant la fin d’une époque que vit l’armée française en Afrique. Jusque dans les années 1980, elle encadrait les armées locales, faisait et défaisait les pouvoirs politiques et tenait souvent à boutde bras les États au titre de la coopération. Le traumatisme rwandais est passé par là. En 1994, un génocide y a fait sans doute 800 000 morts. La France, au travers de son armée, n’a pu l’empêcher. Les responsabilités des militaires et de l’État français n’ont jamais été définitivement établies et restent controversées. Ce qui est certain, c’est que plus rien n’a été comme avant. Sous les gouvernements Balladur puis Jospin, la France s’est désengagée. Les seules interventions, comme au Congo-Brazzaville en 1998, avaient pour objectif d’évacuer les ressortissants français, pas de rétablir la paix dans des États effondrés. En 1997-1998, l’armée ferme ses bases de Bangui et Bouar en Centrafrique. À la veille de Noël 1999, elle assiste sans broncher au coup d’État du général Robert Gueï en Côte d’Ivoire. Inventé à cette époque, le concept Recamp (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) vise à transférer aux armées africaines le soin de gérer les crises, la France assurant la formation, l’équipement, le soutien et le transport de ses « frèresd’armes ». Une façon de se désengager en sous-traitant la gestion directe des crises.
Nouveau tournant en 2002 sous l’influence de l’activisme diplomatique de Chirac et Villepin, qui engage massivement l’armée dans la recherche d’une solution politique en Côte-d’Ivoire. Toujours au nom du Rwanda, d’ailleurs, puisque l’intervention est justifiée par le souci d’éviter un nouveau génocide. Les résultats sont pour l’instant assez contrastés... 9 soldats français tués à Bouaké, des scènes de guerre à Abidjan, 8 000 ressortissants évacués d’urgence et des accords de Marcoussis difficilement applicables.
 
Un paysage en devenir
 
 
Moyen-Orient, Balkans et Afrique noire constituent l’essentiel des théâtres de l’armée française. Il en est d’autres, souvent exotiques, qui surgissent pour disparaître aussi vite de l’actualité. Certains sont des héritages, comme la présence depuis 1978 au Sud-Liban dans le cadre de la Finul. D’autres refont revivre temporairement quelques vieux souvenirs de l’époque coloniale : c’est l’intervention au Cambodge en 1991-1993 pour y rétablir un semblant d’État avec l’Autorité provisoire des Nations unies au Cambodge (Apronuc). On pense aussi à Haïti, en 2004. Plus lointaine encore et totalement hors du champ traditionnel d’action de la France, l’opération à Timor-Est de septembre 1999 à mars 2000.
La sagesse conseille de fuir comme la peste les prévisions, « d’autant plus difficiles qu’elles concernent l’avenir », selon le mot de Pierre Dac. Mais des tendances lourdes présentes dans le paysage actuel influeront obligatoirement sur l’état du mondede l’armée française.
Des trois principaux théâtres, celui du Moyen-Orient est le plus important. Il n’est guère besoin de le souligner. C’est là que se situe l’axe de crise, avec le pétrole et des sociétés islamiques en pleine décomposition. Il ne sortira pas de sitôt des préoccupations militaires.
Même si des solutions politiques tardent à voir le jour en particulier au Kosovo, l’orage semble passé dans l’ex-Yougoslavie. La communauté internationale est parvenue à contenir la crise en Macédoine et les principaux problèmes du sud de l’ex-Yougoslavie et de l’Albanie sont liés la prospérité de tous les trafics (drogue, armes, humains, voitures volées, cigarettes...). Le rôle des militaires pourrait s’y amoindrir rapidement.
En Afrique, enfin, la capacité de l’ex-puissance coloniale à participer au règlement des crises n’est plus guère évidente. L’attachement des militaires – ainsi que des humanitaires et d’une partie de la classe politique – à cette région retardera les échéances. Sans doute inévitable, l’adieu à l’Afrique « française » risque d’être très mal vécu par la communauté militaire.
La réapparition d’une puissance militaire russe agressive ne doit pas exclure, surtout si l’OTAN cherche à s’installer jusqu’au cœur du bassin du Donbass en Ukraine et sur la ligne de crête du Caucase, en Géorgie.
La montée en puissance de la Chine est quasiment programmée, même si ses capacités militaires réelles restent en débat. De toute façon, ce sont les États-Unis etnon l’Europe qui se retrouveraient en première ligne. Mais la montée des tensions en Extrême-Orient (Chine vs Japon, Chine vs Inde, Chine vs Taïwan, Chine vs Russie, Chine vs Corée, Chine vs Vietnam) ne pourrait pas laisser la France et son armée totalement indifférentes.
La prolifération de missiles balistiques, vecteurs d’armes de destruction massive, pourrait pousser la France à se doter plus rapidement de systèmes antimissiles, un peu sur le modèle américain et surtout de moyen de frappes préemptives. Pour unmissile balistique, Paris est à moins de vingt minutes de vol de l’Iran.
La menace terroriste restera une préoccupation majeure, contraignant l’armée à se réinvestir dans la défense du territoire national. Dans des missions très consommatrices en personnel (patrouilles, gardes, surveillance) qui pourraient poser un problème de gestion des ressources humaines dans le cadre d’une armée professionnelle.
Enfin, l’action de l’armée française continuera à s’inscrire dans le cadre de coalitions, en premier lieu avec les pays européens, et en cas de crise grave avec les États-Unis. Les modèles et les cultures militaires devraient poursuivre leur rapprochement. La globalisation du monde n’épargne évidemment pas les armées.
 
NOTES
 
[*]Journaliste à Libération.
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