2005
Hérodote
Hérodote a lu
Armand FRÉMONT, Aimez-vous la géographie? Flammarion, Paris, 2005,358 p.
Comme Élisée Reclus en son temps a
fait aimer la géographie à un grand nombre
de ses concitoyens, il est particulièrement
opportun de rendre compte du livre
qu’Armand Frémont vient tout juste de
faire paraître. Avec un tel titre, il s’adresse
en principe au « grand public », notamment
aux « jeunes » et aux journalistes dont l’influence peut être considérable pour redessiner dans les médias l’image de ce que l’on
appelle fâcheusement une « discipline ». Le
projet d’Armand Frémont est assurément une
fort bonne chose, une entreprise citoyenne,
mais elle n’est pas facile, et je pense que la
plus grande partie de son livre concerne
plutôt les géographes universitaires et les
professeurs d’« histoire et géo », bien que
parmi ces derniers ceux des « géographes »
qui ont le goût de la géographie soient de
moins en moins nombreux.
L’ouvrage, où l’on retrouve les grands
thèmes de la réflexion d’Armand Frémont
et son souci sympathique d’accommodement
entre des interlocuteurs antagonistes, se
compose de quatre parties : « Faire de la géographie »; « L’espace vécu »; « Les champs
de la géographie »; « Les territoires, le géographe et le citoyen ». Le chapitre I, qui
s’intitule « Le géographe », commence très
joliment par l’évocation du voyage d’exploration de 1800 à 1804 dans les « terres australes » mené par deux corvettes françaises,
Le Naturaliste et Le Géographe, qui appareillèrent du Havre, ville chère à Armand
Frémont. Suivent quatre « portraits pour un
géographe », le voyageur, l’ingénieur, le
géographe des nombres et les « pieds
crottés » ou l’homme de terrain.
Le chapitre II, « La carte », évoque rapidement quels en sont les usages et les enjeux,
mais n’accorde que dix lignes à la « notion
capitale d’échelle » [p. 37], alors que tout
un chacun, les médias et même des géographes s’embrouillent avec une formule
telle que « opération à grande échelle » et
parlent de « petite échelle » pour désigner
des situations locales et des phénomènes de
petites dimensions. Frémont comme hélas
la plupart des géographes négligent encore
les différents ordres de grandeur dont
relèvent les multiples ensembles spatiaux
que combine le raisonnement géographique,
certains s’étendant sur des dizaines de milliers de kilomètres alors que d’autres ont une
centaine de mètres et même moins. Cette
différenciation éclaire l’embarrassante
question des échelles cartographiques, devenue essentielle à l’ère de la mondialisation,
où s’enchevêtrent de plus en plus le local et
le planétaire.
Le chapitre III, « La combinaison géographique », rappelle fort utilement à ce propos les idées d’André Cholley, au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale, et son petit
Guide de l’étudiant en géographie ( 1951) qui fut pratiquement, pendant longtemps, la
seule réflexion théorique sur la géographie.
C’est dans ce chapitre que Frémont évoque
à mon avis beaucoup trop brièvement l’évolution du vocabulaire des géographes en
citant « trois dictionnaires successifs [qui]
en donnent le répertoire et jalonnent une
évolution » [p. 52], celui de Pierre George
( 1970), celui de Roger Brunet ( Les Mots de
la géographie, 1992) et celui de Lévy et
Lussault ( 2003), en oubliant d’ailleurs le
mien, De la géopolitique aux paysages, dictionnaire de la géographie 2003 (il se trouve
tout de même cité dans l’orientation bibliographique en fin de chapitre, mais avec un
titre où le mot géopolitique est, lapsus symbolique, remplacé par géographie). Je n’en
fais pas grief à Armand Frémont qui me
cite souvent dans son livre et de façon fort
sympathique, mais si je relève son passage
sur les dictionnaires de géographie, c’est
pour signaler que dans deux d’entre eux les
termes de géographie physique sont escamotés et pour le moins ridiculisés (Brunet) ou totalement passés sous silence (Lévy-Lussault), ce qui traduit des conceptions
singulièrement amoindries de la géographie, sous prétexte de modernisme et de
scientificité. Pierre George et ses collaborateurs intégraient les termes de géographie
physique dans son dictionnaire et, dans le
mien, j’ai encore augmenté leur nombre et
leur place, car ils sont indispensables à la
compréhension des paysages, et même de
certains problèmes géopolitiques.
Avec le chapitre IV, « Géographie scientifique, géographie sensible », Armand
Frémont fait implicitement la critique d’une
géographie qui se veut scientifique à coup
de statistiques et il amorce le thème dans
lequel il excelle, celui de la géographie
sensible : « La géographie est une science.
La géographie est sensible. Ensemble les
deux géographies doivent être assumées.
J’ai choisi une géographie sensible. C’est le
parti que j’ai retenu dans ce livre » [p. 69]. Et
il développe ce choix dans toute la deuxième
partie qui est consacrée à « L’espace vécu ».
C’est avec ce thème qu’Armand Frémont a
publié, il y a plus de vingt ans, un de ses
ouvrages les plus marquants, La Région,
espace vécu (PUF, Paris, 1976). C’est en
évoquant d’entrée de jeu Flaubert et Madame
Bovary que Frémont, excellent connaisseur
de la campagne normande et écrivain de
talent, fera découvrir à nombre d’intellectuels l’intérêt du raisonnement géographique
dans l’analyse des innombrables « espaces
vécus » (titre du chapitre V ) qu’il décline
selon les classes sociales, les âges et même
selon les sexes.
Dans le chapitre VI, « L’habitant et le
voyageur », Armand Frémont esquisse une
comparaison entre deux géographes qui
furent un temps rivaux dans les années
1950 et 1960, Maurice Le Lannou, attaché
à l’idée qu’en géographie l’homme est
d’abord un habitant, et Pierre George, qui
introduisit les « systèmes économiques et
sociaux » (capitalisme/socialisme) dans une
description à très petite échelle du monde.
Le chapitre VII, intitulé « Paysages », traite
de la question davantage en termes de géographie culturelle que par l’exemple de description précise de paysages réels, ce qui
conduit au chapitre VIII, « L’art et la géographie ». Dans ce chapitre, à mon goût, il n’est
pas assez question de la peinture, mais l’on
retrouve Flaubert avec plaisir et il est grandement question de Julien Gracq, géographe
et admirable écrivain, notamment quand il
met en scène des paysages.
La troisième partie, « Les champs de la
géographie », est intéressante, mais elle me
paraît plus classique, avec son chapitre sur
la ville, celui sur les périphéries (terme à la
mode distendu depuis les banlieues jusqu’au tiers monde, en passant par les différents types de « campagnes »), celui sur la
mer et le littoral (avec le développement
des transports maritimes), sur la nature, préoccupation du monde contemporain (avec
la notion de ressources et de risques).
Dans la quatrième partie, « La géographie sociale », le chapitre XIII traite des
inégalités planétaires, régionales et locales,
et le chapitre XIV, des ségrégations, faisant
des distinctions fort originales entre des
ségrégations « identitaires », « totalitaires »
et des ségrégations qu’Armand Frémont
appelle « démocratiques », c’est-à-dire celles
qui sont déterminées par les lois du marché.
Le chapitre XV apparaît un peu trop court
pour traiter de l’État, des notables, des frontières, de la capitale, des réseaux du pouvoir
économique (les grandes firmes). Dans un
excellent chapitre (à mon goût) sur la guerre,
Frémont développe l’idée que « la guerreest
aussi géographique, parce que le terrain sur
lequel elle se déroule joue un rôle capital
dans toutes ses composantes » [p. 259] en
distinguant guerre de mouvement et guerre
de position avec une intéressante citation de
Charles de Gaulle. Frémont conclut que « la
guerre contemporaine n’est plus vraiment
mondiale. Elle est mondialisée » [p. 276].
La cinquième partie, « Les territoires, le
géographe et les citoyens », présente dans
lechapitre XVII, intitulé « L’ordre du monde »,
ce que j’appellerai, pour ma part, les différents ensembles spatiaux d’envergure planétaire, qu’il s’agisse d’ensembles naturels,
que Frémont appelle l’« ordre de la nature »,
d’ensembles civilisationnels, l’« ordre des
civilisations », et les grands ensembles que
sont les pays développés et ceux qui ont été
« sous-développés », bref ce que Frémont
nomme le « système monde » à la suite de
Brunet et de Dollfus. Le chapitre XVIII, qui
traite de l’« engagement des géographes »,
commence fort heureusement par quelques
pages sur Élisée Reclus puis sur David
Harvey dont l’œuvre est moindre, et... sur
Sylvie Brunel. Le chapitre XIX, « L’aménagement du territoire », fait, comparativement aux expériences étrangères, l’éloge de
la DATAR (dont Frémont est conseiller) en
passant sous silence la trop fameuse « banane
bleue » européenne de Roger Brunet qui,
avec le soutien de ladite DATAR, a carrément propagé durant des décennies la représentation « chorématique » d’une France
marginalisée. Celle-ci est désormais plus
justement présentée comme le grand carrefour de l’Europe occidentale.
Le dernier chapitre, « La géographie à
l’école », devrait surtout s’adresser à tous
ceux, jeunes et moins jeunes, qui n’aiment
pas tellement ou pas du tout la géographie.
Mais Armand Frémont s’adresse encore
aux universitaires : sont-ils physiciens, encyclopédistes, vidaliens, scientifiques (adeptes
de la chorématique de Brunet), pédagogues ?
À l’intention de ces derniers, Frémont est
assez bref et il ne prend pas suffisamment
en compte que ce ne sont plus des « géographes », mais désormais, à près de 90 %,
des « historiens », ou tout au moins des
enseignants qui ont le goût de l’histoire et
fort peu celui de la géographie, qu’ils doivent pourtant enseigner. Je crains que la
géographie ne disparaisse d’ici peu des programmes de l’enseignement secondaire
(c’est déjà fait pour la géographie physique
au profit des sciences naturelles, sciences
de la vie et de la terre), non sous l’effet d’une
sorte d’impérialisme des historiens, mais du
fait de la disparition progressive de ceux
qui se réclament d’une tradition géographique. Or, dans le même temps, grâce aux
médias et à certains géographes, une part
croissante de l’opinion cultivée, et notamment les jeunes, s’intéresse à la géopolitique, c’est-à-dire à une conception
dynamique et conquérante de la géographie, celle-ci renouant avec ce qu’elle a été
durant des siècles. Mais Armand Frémont
(peut-être pour ne pas trop contredire Roger
Brunet) laisse entendre que la géopolitique
n’est qu’une mode sans grand intérêt, alors
qu’il a écrit dans ce livre des chapitres fort
intéressants sur les inégalités, la ségrégation, le pouvoir, et surtout sur la guerre,
c’est-à-dire sur des thèmes géopolitiques.
Plutôt que de demander aux futurs lecteurs
de son livre « Aimez-vous la géographie ?»,
n’aurait-il pas fallu leur dire : la géopolitique vous intéresse, mais savez-vous
que c’est de la géographie ?Y. L.
Olivier PÉTRÉ -GRENOUILLEAU, Les
Traites négrières, essai d’histoire globale,
Gallimard, Paris, 2004,468 pages.
Un grand livre ! Et s’il s’agit bien
d’histoire globale, le terme d’essai me
paraît trop modeste puisque Olivier Pétré-Grenouilleau, outre l’exposé de sa réflexion
personnelle, fruit de ses recherches, fait le
point sur une masse considérable d’ouvrages et d’articles (en grande majorité de
langue anglaise) qui traitent d’une immense
question. Elle concerne en effet quatre
continents (y compris l’Asie, parce qu’il
est aussi question du Moyen-Orient et
même de l’Inde), elle s’étend sur mille ans
et ses conséquences actuelles sont encore
très grandes. En France, elle fait actuellement l’objet d’un débat politique confus, où
certains proclament qu’il s’agit d’un génocide plus grand encore que la Shoah et
demandent repentance ainsi que des réparations. Ce livre sur les traites négrières
vient donc à point et il permet d’en préciser
l’importance et les mécanismes, quitte à
mécontenter les plus chauds orateurs.
Hérodote a publié plusieurs numéros où
il est question de la traite des esclaves en
Afrique et de ses conséquences géopolitiques actuelles. Ceci n’a d’ailleurs pas fait
nécessairement plaisir à nombre d’« africanistes ». La lecture du livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau (après avoir hésité, j’écrirai
OPG) a confirmé une grande partie de mes
représentations, mais il en a infirmé d’autres
et, surtout, il m’a beaucoup appris. J’ai noté
que, de façon rétrospective, OPG use fort à
propos du terme géopolitique. Son livre est
d’ailleurs un grand livre de géopolitique
historique, mais j’ai pourtant un grand
regret : il ne comporte aucune carte, alors
qu’il traite avec précision, et dans certains
chapitres à longueur de pages, des itinéraires
terrestres et maritimes par lesquels étaient
convoyés les esclaves. Combien de lecteurs
prendront un atlas pour « voir où ça se passait et par où ça passait » ? Même pour des
historiens et plus encore pour des géographes, la vue des cartes des différentes
traites aurait donné plus de prégnance et
d’efficacité aux travaux de synthèse d’OPG.
Regrets d’autant plus grands qu’il n’était
pas difficile de faire ces cartes.
La présence de ce long compte rendu
dans ce numéro consacré à Élisée Reclus
n’est pas fortuite. Dans les tomes sur
l’Afrique de sa Nouvelle Géographie universelle, il dénonce les trafics d’esclaves
qui existaient encore et, dans L’Homme et
la Terre, il dénonce ce que l’on peut considérer aujourd’hui comme l’un des plus
grands crimes contre l’humanité. Ce ne fut
pas le plus massivement organisé et délibéré – ce que fut la Shoah –, mais comme il
a été pratiqué durant des siècles et dans de
multiples contrées, ce fut assurément le plus
long des crimes contre l’humanité. Alors
qu’on évoque aujourd’hui une Afriquenoire
soumise dans son ensemble à la pire des
contraintes par l’Europe ou par les Blancs
(plutôt que de dire par des Européens et pas
seulement des Européens), Élisée Reclus
soulignait que l’oppression était souvent
exercée par des opprimés sur d’autres opprimés. « Il n’est pas de fléau comparable à
celui d’une nation opprimée qui fait retomber
l’oppression, comme par une fureur de
vengeance, sur les peuples qu’elle asservit
à son tour. La tyrannie et l’écrasement
s’étagent, se hiérarchisent », affirmait-il
dans L’Homme et la Terre (t. I, p. 271).
Cette idée hétérodoxe (car on évoque le
plus souvent la solidarité des opprimés) trouve confirmation dans de multiples passages du livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau.
Cet ouvrage est formé de quatre grandes
parties de longueur à peu près égale. Dans
la grande introduction (c’est bien plus),
intitulée « L’engrenage négrier », sont définis des termes essentiels – esclave et traite.
La première partie a pour titre « Essor et
évolution des traites négrières », la deuxième
« Le processus abolitionniste ou comment
sortir du système négrier », la troisième
« La traite dans l’histoire mondiale ». Dans
ce compte rendu, pour ne pas qu’il devienne
trop volumineux, je ne ferai pas référence
aux innombrables auteurs que cite OPG et
dont il confronte les points de vue convergents ou contradictoires. Il a construit, me
semble-t-il, un certain consensus des chercheurs scientifiques sur cette question de la
traite (leur nombre s’est beaucoup accru
depuis 1970) et je me suis contenté de
relever ses observations les plus importantes et celles qui susciteront sans doute le
plus de controverses idéologiques, pour inciter nombre d’intellectuels à entreprendre la
lecture de ce grand ouvrage. Ils ne le regretteront pas.
« Comme toute bonne histoire, l’histoire
globale est forcément comparative. Cela
semble aller de soi dans le cadre du trafic
négrier, étant donné la variété des régions et
des acteurs concernés. [Mais] les spécialistes de la traite orientale lisent généralement peu ce qui est produit par les spécialistes de la traite occidentale, ou bien par
ceux s’intéressant aux traites internes destinées à alimenter en esclaves les sociétés
d’Afrique noire précoloniales » [p. 11]. Par
traite occidentale, OPG entend celle qui a
été menée entre l’Afrique et l’Amérique, et
par traite orientale, celle qui a été menée
entre l’Afrique noire, le nord de l’Afrique,
le Moyen-Orient et même l’Inde.
« Histoire comparative débarrassée des
clichés qui l’entourent, l’histoire globale
des traites négrières est une histoire tentant
d’approcher des pratiques et des logiques.
Des logiques à partir des pratiques devrait-on dire » [p. 12]. « De manière assez surprenante, la question des origines de la traite a,
jusqu’à ces dernières années, suscité peu
d’interrogations [...]. La question des origines plus lointaines de la traite, en Afrique
noire, reste obscure. Certains estiment
qu’elle y fut introduite depuis l’extérieur
[...] par des sociétés étrangères. On pense
immédiatement à l’Occident, et l’on a tort.
La traite atlantique, la plus “célèbre” et la
moins mal connue des traites d’exportation
ne se développe vraiment qu’à partir du
XVIIe siècle, près de mille ans après l’essor
des traites orientales, qui, plus précoces et
plus durables, alimentèrent le monde musulman, jouant du point de vue quantitatif un
rôle plus important » [p. 17 et 18]. OGP se
pose logiquement la question de l’« invention » de la traite (les guillemets sont de lui)
[p. 18].
Une caractérisation plus précise de la
traite et du système de plantation
« Qu’est-ce que la traite ?[...] La réponse
dépend [...] des liens que l’on établit entre
traite et esclavage. A priori les deux phénomènes sont intrinsèquement liés et effectivement ils se sont mutuellement renforcés.
En l’absence de système esclavagiste, la
traite n’a pas de raison d’être. Inversement
il est clair que si l’Afrique noire n’avait pas
connu certaines formes d’esclavage, les
traites d’exportation s’y seraient sans doute
difficilement développées » [p. 18].
« Comment dès lors définir la traite des
Noirs ? À vrai dire, je n’ai pas trouvé d’ouvrages où elle soit véritablement définie
[...]. On peut essayer de la définir [et] pour
cela associer et combiner au moins cinq
éléments, outre le fait – sur lequel il nous
faudra revenir – que les captifs [sont] de
couleur noire [...]. En premier lieu, la traite
suppose l’existence de réseaux d’approvisionnement en captifs relativement organisés et stables, capables d’en drainer un
nombre significatif : cela nécessite un relatif maillage de l’espace (lieux de capture ou
de “production” [...] routes par lesquelles
ils transitent, lieux de vente), une logistique
et tout un arsenal idéologique permettant
d’assurer la “légitimité” de l’ensemble, aux
yeux des capteurs comme à ceux des différents vendeurs et acheteurs de captifs. Même
si l’ensemble du trafic se fragmente en une
multitude d’opérations, concernant à chaque
fois un petit nombre d’individus, au total
toutes participent d’une même logique et
d’une même organisation » [p. 19-20].
« En second lieu [...] l’existence de la
traite des Noirs ne peut s’expliquer [...] que
par incapacité des populations d’esclaves à
se maintenir de manière naturelle du point
de vue démographique [...]. Un troisième
caractère [est] la dissociation très nette
entre lieu de production et lieu d’utilisation
des captifs [...]. Le quatrième caractère [est]
que l’échange tributaire ou marchand joue
un rôle essentiel dans la traite » [p. 21].
« Le cinquième élément permettant de
caractériser la traite [est qu’un] trafic important et aussi organisé fonctionnant sur le
mode de l’échange (tributaire ou marchand) ne peut se faire sans l’assentiment d’entités
politiques ayant un certain nombre d’intérêts convergents. Le problème est que ces
entités politiques renvoient à des sociétés
variées, appartenant elles-mêmes à trois
grandes aires de civilisation différentes :
l’aire africaine, l’aire européenne, l’aire
musulmane. Comprendre les raisons de l’engrenage négrier nécessite donc de mettre à
jour les mécanismes qui furent à l’origine
de cette singulière rencontre entre des
mondes si différents » [p. 22].
Quand et où apparaissent les premières traites négrières ?
« Si l’on accorde sur [la] définition de la
traite, [OPG estime que] celle-ci n’existe
pas encore dans l’Antiquité, malgré la présence attestée d’esclaves noirs [...] à cette
époque, [notamment] dans l’Égypte pharaonique où ce sont des captifs amenés des
régions du haut Nil » [p. 23]. « À l’apogée
de l’empire [romain], l’Italie aurait abrité
deux à trois millions d’esclaves, soit 35% à
40 % de sa population totale [...] prisonniers de guerre pour la plupart qui venaient
d’Europe, d’Asie Mineure [...], du nord de
l’Afrique [parmi ces derniers, il y a fort peu
de Noirs jusqu’à ce que] le préfet d’Égypte
d’Afrique Caïus Pétronus lance en 24 av.
J.-C. une expédition jusqu’en Nubie d’où il
revient avec un millier de prisonniers noirs
qui furent envoyés à Rome [p. 26]. Mais
OPG accorde un rôle premier « à l’expansion musulmane. C’est sur ce substrat que
fut réellement “inventée” la traite [...]. Le
monde musulman fut loin de ne recruter
que des esclaves noirs. Tout au long de son
histoire, il puisa également très largement
dans les pays slaves, le Caucase et l’Asie
centrale [...] quelques esclaves abyssins
étaient présents en Arabie, notamment à
La Mecque, à l’époque préislamique. Mais
c’est à partir du VIIe siècle de notre ère que
le djihad et la constitution d’un empire
musulman toujours plus vaste conduisirent
à une augmentation considérable de la
demande en main-d’œuvre servile. Et cela
pour deux raisons. La première est que
l’esclavage y était une institution commune
et solidement enracinée. La seconde est
qu’il était devenu impossible de se procurer
des esclaves au sein même de l’empire. En
effet, en pays d’islam, seuls sont esclaves
les enfants d’esclaves et les personnes capturées à la guerre [...]. Assez rapidement les
besoins en captifs de l’empire durent être
satisfaits par l’intermédiaire de réseaux
d’importation fonctionnant à partir de régions
situées au-delà de ses frontières » [p. 26-27].
Citant Bernard Lewis (Race et esclavage), OPG écrit que « parallèlement une
“connotation d’infériorité” fut attachée aux
peaux sombres et plus précisément noires »
[p. 29] et la « dévalorisation du Noir servit
objectivement à légitimer son statut
d’esclave » [p. 31]. « Le grand Ibn Khaldoun
n’hésitait pas à écrire que “les nations
nègres sont en règle générale dociles à
l’esclavage, parce qu’ils (les nègres) ont
peu (de ce qui est essentiellement) humain
et possèdent des attributs tout à fait voisins
à ceux d’animaux stupides » [p. 30]. Chez
les chrétiens, la malédiction de la Bible à
l’encontre des enfants de Cham eut la même
fonction.
L’apparition de la traite atlantique
Pour ce qui est des débuts de la traite
occidentale, OPG, après avoir signalé « un
commerce des esclaves en Méditerranée au
Moyen Âge » dont les victimes furent
essentiellement des musulmans, des juifs et
surtout des Slaves orthodoxes (c’est à cette
époque que le mot sclavus fut employé au
sens de captifs), souligne le rôle des Portugais dès le milieu du XVe siècle. Dans leurs
explorations des côtes d’Afrique, ils capturèrent ou acquérirent des esclaves noirs et
c’est aux Portugais, puis aux Castillans que
l’on doit la création des premières plantations sucrières insulaires et esclavagistes à
Madère, aux Canaries, puis dans le golfe
de Guinée dans l’île de Sao Tomé, pour
concurrencer celles qui existaient déjà au
Maroc dans la plaine du Sous, avec une
main-d’œuvre d’esclaves noirs. OPG définit utilement le « système de la plantation »
qui sera développé aux Antilles, au Brésil et
à un degré moindre dans le sud des futurs
États-Unis. Six caractéristiques essentielles :
« une production très largement assurée par
le travail forcé, de nature souvent esclavagiste; une population ouvrière incapable
d’assurer son propre renouvellement, devant
sans cesse faire appel à de nouveaux venus
pour maintenir ses effectifs (et donc a fortiori pour les augmenter); une entreprise
agricole organisée sur une échelle capitaliste [...]; la permanence de certains caractères féodaux [...] des sociétés hautement
spécialisées et donc largement dépendantes
de l’extérieur pour l’exportation de leurs
productions, comme pour leur approvisionnement en vivres et en produits manufacturés; un contrôle politique localisé dans un
autre continent où dominent des sociétés
organisées de manière différente » [p. 49].
OPG signale que les premières plantations
sur les côtes du continent américain eurent
comme main-d’œuvre tout d’abord des
Amérindiens qui bientôt disparurent sous
l’effet des maladies apportées de l’Ancien
Monde, puis des Blancs qui avaient été
« engagés » et réduits au servage pour payer
leur dette (le prix de leur voyage transatlantique). Selon OPG, la moindre mortalité des
Noirs, une fois transportés en Amérique,
par rapport à celle des Amérindiens et des
« engagés » européens sur les plantations,
fut une des raisons pour lesquelles ce furent
des Africains qui firent de plus en plus
l’objet du commerce de traite.
« L’Afrique noire, acteur à part entière
de la traite »
Tel est le titre [p. 74] qu’OPG donne
aux pages qui forment la fin de sa grande
introduction. Cette formulation-choc a pour
inconvénient de faire de l’Afrique noire un
acteur à part entière de l’Histoire, acteur
masochiste en quelque sorte, alors qu’il est
en fait question du rôle d’un certain nombre
d’Africains dans le développement de la
traite d’hommes de même couleur. « Ce
chapitre sur l’engrenage négrier ne serait
pas complet si l’on oubliait le rôle joué par
l’Afrique elle-même dans la genèse et
l’essor des traites d’exportation [...]. Sans
l’existence d’une offre en captifs assez
importante et “élastique”, ces traites n’auraient pas pu se développer [...]. Le “mode
de production des captifs” dépendit très largement des Africains. Les captifs proposés
sur le marché provenaient de razzias et de
prises de guerre et, accessoirement, du
détournement des règles de droits coutumiers [...]. Plus des trois quarts des captifs
vendus aux Européens proviendraient de
raids et de guerre » [p. 74]. Telle est la
conclusion aujourd’hui de la plupart des
historiens spécialistes, l’un d’eux estimant
que « 2 % des captifs de la traite atlantique
furent kidnappés par les négriers venus
de la mer » [p. 75]. OPG signale qu’en
revanche la communauté afro-américaine
estime de nos jours que la plupart de ses
ancêtres ont été capturés par des Blancs.
Pour expliquer la vente de Noirs par d’autres
Noirs, OPG estime que cela est dû « à l’absence d’un sentiment d’appartenance à une
même communauté “africaine” au sein d’un
monde où les barrières ethniques étaient
puissantes » [p. 75] et aussi par le fait que
« l’esclavage était (déjà) une institution
solidement enracinée en Afrique noire »
[p. 76].
« La traite se situant à l’intersection des
phénomènes guerriers (pour “produire” les
captifs) et marchands (pour en organiser
le commerce), [...] est au cœur même de
l’organisation fonctionnelle des sociétés de
l’Afrique noire précoloniale. Elle ne peut,
par là même, être analysée de manière isolée,
comme un phénomène surgi uniquement et
subitement de l’extérieur. Se pose néanmoins une question : celle de la genèse de
ce mode d’organisation fonctionnelle des
sociétés d’Afrique noire; était-il en place
avant l’essor des traites d’exportation,
ou bien s’est-il développé à leur suite ?»
[p. 81-82]. OPG indique que cela dépend
des régions, comme on va le voir dans
l’ensemble de son livre. « Dans cette dialectique du dedans et du dehors [...] l’importance relative des deux dimensions ne
pourra jamais être mesurée avec exactitude
[...]. De l’Atlantique à la mer Rouge, du
haut Moyen Âge à la fin du XIXe siècle, la
plupart des entités politiques plus ou moins
islamisées de l’Afrique noire jouèrent un
rôle essentiel dans le fonctionnement et la
diffusion de la traite » [p. 85]. La fréquence
des guerres en Afrique occidentale aux XVe-XVIIe siècles s’explique par le fait que des
phénomènes anciens, accélérés et catalysés
par les influences venues des empires
sahélo-soudanais, ont d’abord conduit à la
formation d’États d’un type nouveau, à la
fois militaires et commerçants [...] ce qui
entraîne, par une sorte de réaction en chaîne,
l’apparition d’autres États qui s’opposent
aux premiers » [p. 85].
Comment s’effectuait la « production
des esclaves » ?
Dans la partie qu’il considère comme la
première de son ouvrage et qu’il intitule
« Essor et évolution des traites négrières »,
OPG va tout d’abord analyser d’après de
multiples sources et témoignages les formes
très concrètes de « production des esclaves »,
c’est-à-dire comment ils sont capturés, puis
comment ils sont négociés et acheminés.
OPG analyse les rapports entre pouvoirs
africains en place et entrepreneurs privés
qui sont aussi pour une grande part des
Africains et des métis. Pour la fourniture du
marché hispano-américain, les États européens se sont disputé l’asiento, c’est-à-dire
le monopole de la vente des esclaves outre-Atlantique. OPG pour résumer déclare que
« dans l’Afrique noire précoloniale, au
moins quatre catégories de personnes pouvaient bénéficier de la traite : les guerriers
professionnels employés ou contrôlés par
les seigneurs de la guerre et les États guerriers [...], les personnes qui réduisaient les
captifs en esclavage, les membres de l’élite
politique et leurs agents et enfin les marchands privés » [p. 109]. Ceci vaut surtout
pour la traite atlantique, car pour les traites
orientales il y a peu données sur les rapports
pouvoirs/entrepreneurs privés. En revanche
sont bien connues les « traites d’État »,
comme celles organisées au XIXe siècle par
le pacha d’Égypte (Méhémet Ali) au Soudan
ou en Afrique orientale par le sultanat de
Zanzibar (formé à partir des villes portuaires du sud de l’Arabie).
L’acheminement des captifs depuis les
régions de l’intérieur vers les côtes, en passant souvent par plusieurs intermédiaires,
demande plusieurs mois sinon des années et
la mortalité est très forte, surtout dans les
périodes de sécheresse et de disette générale. Durant la traversée de l’Atlantique (de
un à trois mois), la mortalité des esclaves
semble avoir été relativement moindre (en
moyenne de l’ordre de 11 % à 12 % selon
les archives) et, sur les navires négriers, le
plus lourd chargement est l’eau : « Pour un
voyage de deux mois et demi, le capitaine
d’un navire de 250 tonneaux, monté par 45
hommes et transportant 600 captifs (empilés
dans les différents niveaux de la cale) devait
emporter (dans des futailles) 140 000 litres
d’eau » [p. 129]. Comme dans la plupart des
cas, les navires, du fait de la barre, ne peuvent accéder au rivage, l’embarquement des
captifs ne peut se faire sans le concours des
piroguiers africains qui les amènent à bord.
Le monde musulman, l’Amérique, un
bilan des traites négrières
« Il existe une tendance à minimiser les
traites ayant alimenté le monde musulman
en captifs. On parle de traites à finalités
érotiques ayant essentiellement fourni des
eunuques et des concubines, n’ayant eu
aucune répercussion économique dans les
pays d’islam, d’un esclavage qui y aurait
été “doux” et de conséquences très faibles
pour les sociétés d’Afrique noire ponctionnées par la traite » [p. 144]. Or, comme le
montre OPG « un grand nombre de Noirs ont
été incorporés dans les armées du Maghreb
et du Moyen-Orient et un très grand nombre
d’esclaves noirs ont été massivement utilisés à de grands travaux : ce fut surtout le cas
dans le sud de la Mésopotamie pour drainer
et assécher d’immenses marais et construire
des digues afin d’éviter le débordement
des fleuves. Transportés depuis les côtes
d’Afrique orientale, les esclaves dénommés
Zandj se sont révoltés au IXe siècle et c’est
par centaines de milliers qu’ils furent exterminés durant des années (les sources parlent de 500 000 à deux millions de morts),
ce qui entraîna l’abandon de ces grands
travaux hydrauliques » [p. 447].
Confrontant de nombreuses sources,
OGP estime que les traites atlantiques qui
ont duré du XVIe à la première moitié du
XIXe siècle (et qui ont battu leur plein au
XVIIIe siècle) ont déporté de l’ordre de onze
millions de captifs, alors que les traites
orientales, qui ont commencé beaucoup
plus tôt, au VIIe siècle, et ont duré jusqu’à la
fin du XIXe (et dans certains cas jusqu’en
1920), ont déporté 17 millions de personnes
(ce qui équivaut en moyenne à 6 000 personnes par an): soit quatre millions par la
mer Rouge, à peu près autant par l’océan
Indien à partir des côtes d’Afrique orientale
et 9 millions pour la traite transsaharienne,
y compris par la vallée du Nil. Ces traites
orientales se sont étendues jusqu’aux
rivages de l’Inde, notamment dans la région
du Gujerat, qui était en rapport avec les
côtes d’Afrique orientale et notamment
avec Zanzibar, et ce sont de riches Indiens
du Gujerat qui finançaient une grande part
de cette traite.
Grâce aux recherches en matière
d’archives et d’histoire quantitative, on
sait aujourd’hui comment se sont répartis
selon les époques, du XVIe au milieu du
XIXe siècle, les esclaves fournis par la traite
atlantique : au total le principal acheteur fut
le Brésil avec 3,9 millions de Noirs, les
Antilles britanniques 2,2 millions, les Antilles
françaises 1 million, les Antilles espagnoles
0,7 million, l’Amérique espagnole continentale (Amérique centrale) 0,4 million, les
Guyanes 0,4 million, les Antilles néerlandaises 0,1 million. En revanche, l’Amérique
britannique continentale, en l’occurrence ce
qui devint les États-Unis, n’aurait importé
que 361 000 esclaves noirs [p. 165], ce qui
me paraît étonnant si l’on songe au drame
– la guerre de Sécession – que la question
de l’esclavage a posé entre le Nord et le
Sud des États-Unis. Nous y reviendrons.
Il est beaucoup plus difficile d’évaluer
le bilan de la « traite interne » soit le nombre
d’esclaves qui n’ont pas été exportés et qui
ont fait l’objet de trafic entre vendeurs et
acheteurs africains. Les chiffres qu’avance
OPG d’après différents auteurs sont de
l’ordre de 14 millions. La traite interne
devint très importante au XIXe siècle à partir
du moment où la traite atlantique fut interdite et où la traite orientale après avoir
connu un fort accroissement commença à
diminuer sous la pression des Britanniques.
Le « processus abolitionniste »
La deuxième partie du livre (dont je fais
un compte rendu plus rapide) est consacrée
au « processus abolitionniste », c’est-à-dire
au mouvement idéologique qui a progressivement imposé l’interdiction de la traite des
esclaves, puis l’abolition de l’esclavage
dans les pays où il était pratiqué. OPG, à la
suite de nombre d’auteurs, souligne le rôle
des philanthropes anglais et celui des philosophes de l’époque des Lumières, mais il
envisage aussi l’influence des facteurs économiques, de diverses forces religieuses et
politiques, sans négliger l’action des esclaves
eux-mêmes [p. 209]. C’est au milieu du
XVIIIe siècle que le mouvement des quakers
en Angleterre (et ensuite la Constitution
fédérale des États-Unis d’Amérique), développent dans divers écrits leur campagne
contre la traite des esclaves. Certes la
Constitution fédérale des États-Unis reconnut implicitement « la servitude perpétuelle
et héréditaire » sur le territoire de l’Union,
car parmi les 13 colonies, celles du Sud
étaient dirigées par de grands planteurs propriétaires d’esclaves, mais en 1788 la traite
fut interdite en Pennsylvanie, au Connecticut et au Massachusetts. En 1807 Thomas
Jefferson obtint du Congrès des États-Unis
l’interdiction totale d’importer des esclaves.
À noter qu’OPG traite de l’Amérique
[p. 223-225] avant l’Angleterre, qui est
pourtant habituellement considérée comme
l’État qui le premier, en 1807 également, a
interdit la traite des esclaves à ses ressortissants. Le mouvement abolitionniste anglais
lancé par les quakers fut surtout dirigé au
Parlement par William Wilberforce, ami
personnel du Premier ministre William Pitt.
OPG évoque aussi le cas du Danemark, peu
connu, et ne néglige pas le mouvement abolitionniste en France, mais on sait que
Napoléon chercha vainement à rétablir par
la guerre l’esclavage à Saint-Domingue, ce
qui donna naissance à la première république noire d’Amérique, Haïti.
En 1815, au congrès de Vienne où les
vainqueurs de Napoléon réorganisèrent
l’Europe, l’Angleterre s’employa surtout à
faire reconnaître aux autres puissances
l’interdiction de la traite des esclaves. La
Prusse, l’Autriche et la Russie, qui n’étaient
pas concernées, acceptèrent sans problème,
la France vaincue n’était pas en position de
s’opposer, l’Espagne et le Portugal eurent
quelques délais pour se conformer à la nouvelle règle internationale. L’Angleterre
s’employa à la faire reconnaître partout, de
gré ou de force, notamment par les excolonies espagnoles et portugaises d’Amérique,
et par la suite par l’Empire ottoman et dans
l’océan Indien. En Afrique noire, ce furent
les conquêtes coloniales menées par les
puissances européennes qui mirent fin progressivement aux entreprises guerrières de
grands marchands d’esclaves qui voulaient
continuer d’alimenter la traite d’exportation
désormais illégale et la traite interne qui
avait pris un grand essor. En Égypte, d’où
Méhémet Ali avait lancé la conquête du
Soudan pour se procurer des esclaves
nécessaires à ses grands travaux hydrauliques, les Anglais, après avoir établi au
Caire leur autorité en 1883, imposèrent
immédiatement l’interdiction de la traite.
Ceci provoqua au Soudan, parmi les nombreux chasseurs d’esclaves, l’énorme insurrection mahdiste (islamiste avant la lettre) que l’armée britannique (en partie venue
des Indes) eut du mal à écraser. OPG en
parle d’ailleurs un peu trop brièvement à
mon goût [p. 307].
La singularité du cas des États-Unis
L’abolition de la traite imposée au
plan mondial par la puissance britannique
entraîna de multiples conséquences géopolitiques (notamment à Aden et dans le golfe
Persique mais OGP n’en parle pas), mais
n’eut-elle pas aussi d’importantes causes
géopolitiques ? OPG [p. 267] signale que la
chasse désormais menée par les frégates
anglaises aux navires négriers, en surveillant
le trafic maritime sur une notable partie des
mers du globe, fut perçue par nombre de
contemporains (français notamment) comme
un moyen par lequel l’Angleterre renforçait
son hégémonie navale. Mais, à mon avis, je
crois que l’on ne peut pas faire l’économie
de la rivalité de l’Angleterre et des États-Unis. Non seulement il y a eu la guerre
d’Indépendance qui a été un très grave
revers pour les Anglais, mais entre les deux
États il y a eu de nouveau la guerre de 1812
à 1814. L’enjeu est la liberté d’exportation
des États-Unis vers la France, ce que
l’Angleterre prétend leur interdire du fait de
la guerre. Il est significatif que l’essentiel
des exportations américaines dont il est
question soit le coton que produisent les
plantations esclavagistes du sud des États-Unis. Celles-ci sont directement concernées
par l’interdiction de la traite des esclaves
que l’Angleterre décide en 1807 et qu’elle
impose comme règle internationale au
congrès de Vienne en 1815. Certes OPG
souligne que la traite avait été officiellement interdite en 1807 aux États-Unis, à
peu près en même temps qu’en Angleterre,
mais il ne dit guère ce que les producteurs
américains en ont dit et ce qu’ils ont fait. Sans
doute ont-ils pensé que cette mesure fédérale
pouvait être tournée par l’importation
clandestine de captifs noirs, via les Antilles.
Mais en prenant des mesures de surveillance
navale pour empêcher la traite, les dirigeants
anglais ne pouvaient ignorer qu’elles gênaient
directement les planteurs américains, au
moment où ceux-ci commençaient à créer des
usines textiles avec une main-d’œuvre noire,
ce qui pouvait concurrencer directement
l’industrie cotonnière britannique.
À mon avis, il est dommage qu’OPG ne
traite pas davantage du cas des États-Unis.
À la suite de plusieurs auteurs, il indique
que ceux-ci auraient au total importé un très
faible nombre d’esclaves, dix fois moins
que le Brésil : 361 000 [p. 165], mais il
signale en note [p. 271] qu’un autre auteur
(H. S. Klein) les évalue à 559 000. La faiblesse de ce nombre s’explique sans doute
pour une part par le fait que les plantations
faisaient surtout la culture du tabac et du
coton [p. 371], ce qui nécessite moins de
main-d’œuvre que celle de la canne à sucre.
Or cette dernière, notamment pour des
raisons climatiques, était peu importante
aux États-Unis. OPG, dans sa troisième
partie, tout en signalant que les armateurs
américains ont construit des navires négriers
célèbres pour leur rapidité (pour échapper
aux frégates anglaises) et que la traite clandestine s’est seulement arrêtée après la
guerre de Sécession, estime cependant que
les importations d’esclaves aux États-Unis
ont pratiquement cessé au début du
XIXe siècle [p. 371]. Il indique cependant
aussitôt que, entre 1820 et la guerre de
Sécession ( 1861-1865), « la population
servile fut multipliée par trois, essentiellement par accroissement naturel, et plus d’un
million d’esclaves américains migrèrent
vers les États cotonniers » [p. 371]. Le mot
« migrèrent » est d’ailleurs assez bizarre car
la plupart de ces esclaves ne migrèrent pas,
puisqu’ils naquirent dans les États du sud
des États-Unis où ils furent mis au travail.
OPG fait ainsi allusion au système d’élevage des Noirs (un peu comme du bétail) qui fut développé dans ces États du Sud. On
aurait aimé en savoir davantage.
À ce propos, si l’on se réfère aux critères
qu’OPG a fort utilement établis pour définir
la traite et le système de plantation, on a en
deuxième position : « L’existence de la
traite des Noirs ne peut s’expliquer [...] que
par incapacité des populations d’esclaves à
se maintenir de manière naturelle, du point
de vue démographique » [p. 21]. Pour le
système de plantation, on a également
en deuxième position : « Une population
ouvrière incapable d’assurer son propre
renouvellement et devant sans cesse faire
appel à de nouveaux venus pour maintenir
ses effectifs » [p. 49]. On en déduirait que la
traite n’a plus fonctionné vers les États-Unis dans la première partie du XIXe siècle,
après avoir eu une moindre importance
qu’ailleurs en Amérique tropicale et que
paradoxalement les plantations du sud des
États-Unis n’étaient pas de véritables plantations. OPG, par plusieurs allusions, note
qu’il considère que les États-Unis sont,
pour ce qui est de la traite et de l’esclavage,
un cas très particulier. Mais j’aurais aimé
qu’il en dise davantage. Avec la guerre de
Sécession, les États-Unis ne sont-ils pas le
seul grand État dont l’histoire contemporaine a été à ce point marquée par les problèmes de l’esclavage ?
La traite des esclaves et les théories
du développement
Dans sa troisième partie, « La traite
dans l’histoire mondiale », OPG compare
les différentes théories que les économistes
plus ou moins marxistes ont formulées à
propose de l’esclavage : était-il rentable ?
N’est-ce pas la baisse de sa rentabilité qui
a entraînéle mouvement abolitionniste ?La
révolution industrielle en Europe occidentale a-t-elle été financée par la traite des
esclaves ? Aux États-Unis l’économie des
États esclavagistes était-elle capitaliste ?
N’étaient-ils pas déjà « sous-développés » ?
Quels ont été les effets de la « ponction
négrière » sur les sociétés africaines ?Celle-ci est évaluée selon les auteurs à un total de
17 millions de personnes qui ont été emmenées en esclavage du VIIe au XIXe siècle, et
il faut ajouter les pertes provoquées par les
guerres permettant leur capture, soit un
total de 28 millions de personnes, sinon
bien davantage [p. 377]. Régionalement, les
conséquences de la traite ont pu être bien
plus catastrophiques pour les peuples qui ont
été plus razziés. Il semble que les conséquences de la « traite interne » qui s’est
développée au XIXe aient été plus graves
que celles des traites d’exportation, celles-ci portaient principalement sur des hommes.
Ceux-ci ne furent guère utilisés dans la
traite interne, car ils pouvaient se sauver,
alors que les femmes, qui n’osaient pas fuir,
étaient une main-d’œuvre plus appréciée.
Comme il semble que nombre d’entre elles
soient devenues stériles, les conséquences
démographiques furent plus graves.
OPG se pose pour finir la grande question : la persistance de systèmes négriers
jusqu’à la fin du XIXe siècle explique-t-elle
le fait que l’Afrique noire soit la partie du
tiers monde dont le développement est le
plus faible depuis plusieurs décennies ?
Grave question, mais on ne peut changer le
passé. En revanche, il importe d’analyser
les conséquences géopolitiques actuelles de
la traite, notamment le grand nombre
decontentieux implicites qui existent dans
le cadre de la plupart des États d’Afrique
noire entre les peuples qui ont été victimes
de la traite et ceux qui en ont plus ou moins
profité. C’est ce qu’OPG évoque brièvement [p. 398 et 435-443].
Si j’ai surtout rendu compte de ce qui
fait la première moitié du livre, c’est que la
mise au point que fait OPG sur ce qu’ont
été les différentes traites négrières a une
grande importance pour tenter de clarifier le
débat qui est en cours sur les génocides et
leurs inégales importances. Mais la seconde
moitié du livre, notamment sur le « processus abolitionniste », est très intéressante. Le
livre d’OPG ouvre magistralement un vaste
chantier de recherches dans un secteur de
l’histoire globale qui a été surtout étudié par
des chercheurs anglophones. Dans sa
conclusion, OPG souligne que (du fait de ce
qui me paraît être une contradiction fondamentale), « l’Afrique noire n’a pas été seulement une victime de la traite, elle a été un
de ses principaux acteurs » [p. 462]. Je dirai,
pour ma part, que les principaux acteurs de
la traite des esclaves furent hélas des Africains associés plus ou moins directement à
des Européens et à des Arabes.
Y. L.