2005
Hérodote
Les évangéliques à l’assaut du monde
Yves Lacoste
« Washington. L’évangéliste conservateur américain Pat Robertson a créé une
vive émotion, mardi 23 août, aux États-Unis et au Venezuela, en appelant à assassiner le président vénézuélien Hugo Chavez. Des propos immédiatement qualifiés
de “déplacés” par Washington qui a affirmé ne pas partager ce point de vue de
“simple citoyen”. “Après avoir détruit l’économie du Venezuela [Chavez] veut
faire de son pays un tremplin pour l’infiltration communiste et l’extrémisme
musulman sur tout le continent”, a déclaré Robertson lors de son émission télévisée The 700 Club. L’ambassadeur du Venezuela à Washington a jugé que les
propos du prédicateur méritaient “une condamnation très forte de la part de la
Maison-Blanche”. Il a également appelé Washington à assurer la sécurité du président Chavez lors de sa visite prévue aux Nations unies à New York en septembre »
(AFP, « Le télévangéliste Pat Robertson appelle à assassiner Hugo Chavez »,
Le Monde, 25 août 2005).
Cet appel au meurtre de Pat Robertson, qui a suscité les protestations de
dix-neuf États d’Amérique latine, est d’autant plus grave qu’il émane de l’un des
chefs de file des fondamentalistes protestants américains : après avoir été, en
1988, candidat à la présidence du Parti républicain, il a fondé en 1989 la Christian
Coalition, qui est la principale force de la droite chrétienne américaine, celle-ci
étant formée d’un très grand nombre d’Églises évangéliques. Si le terme d’évangélique est utilisé aux États-Unis, mais aussi en France, par les américanistes et
parla plupart des pasteurs protestants, la presse française parle en revanche couramment d’évangélistes, sans doute en raison des discours propagandistes de leurs
leaders dans de nombreux pays.
En effet Pat Robertson, inspiré par une idéologie fondamentalement réactionnaire, n’est pas le seul à dénoncer, malgré la fin de la guerre froide, des idées
suspectées de communisme. En Géorgie (ex-soviétique) et en Ukraine, les évangéliques, avec des financements américains, viennent de jouer un rôle important
dans la « révolution des roses » et dans celle qui a choisi la couleur orange pour
symbole, l’une et l’autre ayant pour objet de contrer l’influence de la Russie. En
Côte-d’Ivoire, où l’influence française est combattue par celle des États-Unis, au
fur et à mesure que l’on prospecte le pétrole dans le golfe de Guinée, madame
Gbagbo, dont le rôle est grand, s’appuierait, pour éliminer des opposants, sur des
sortes de milices évangéliques, en l’occurrence pentecôtistes. Dans des discours
politico-religieux étonnants (voir p. 118-128), elle invoque la lutte du bien contre
le mal pour diaboliser les Français qu’elle accuse de préparer, en Côte-d’Ivoire, un
génocide comparable à celui dont ils auraient été soi-disant complices au Rwanda.
Au Brésil, la multiplication récente des Églises évangéliques est telle que l’Église
catholique s’en inquiète grandement. En Éthiopie, pays ancestralement chrétien,
les évangéliques s’en prennent à l’Église traditionnelle.
Les évangéliques américains, dont l’influence est grande au Pentagone et à la
Maison-Blanche, jouent un rôle considérable dans cet étonnant mouvement qu’est
le sionisme chrétien qui apporte un soutien actif à la politique de l’État d’Israël.
Ces chrétiens, très majoritairement des protestants évangéliques, se sont persuadés
que la reconquête par les Juifs de la Terre qui leur avait été promise par Dieu
– Eretz Israël – hâterait ou provoquerait le retour du Messie, et même la conversion des juifs au christianisme. Les sionistes chrétiens se sont d’abord manifestés
en Angleterre et l’un des plus fameux d’entre eux fut lord Balfour, ministre des
Affaires étrangères qui fit en 1917 la « déclaration » promettant un « foyer national
juif » en Palestine. C’est ensuite surtout aux États-Unis que s’est développé le
sionisme chrétien.
Ces cas sont si nombreux qu’on en arrive à considérer les Églises évangéliques
comme les agents d’influence géopolitique des milieux dirigeants américains.
Parmi les protestants français, on est fort embarrassé et l’on évite de parler des
évangélistes américains, et encore moins des télévangélistes, sous le prétexte que
la presse use d’une appellation inexacte. Il y a pourtant un problème politique
des Églises évangéliques. En effet, bien qu’elles aient en Amérique de nombreux
adeptes dans les milieux aisés, elles sont particulièrement actives auprès des
catégories sociales défavorisées, non seulement aux États-Unis, mais aussi en
Amérique latine. Au Brésil, nombre d’Églises évangéliques ont soutenu la campagne du Parti des travailleurs pour l’élection de Lula comme président. En
Afrique comme en Amérique centrale, les évangéliques prêchent et apportent leur
aide dans les camps de réfugiés. Les mouvements évangéliques se sont développés
aux États-Unis depuis seulement quelques décennies. Aussi n’est-il pas inutile de
rappeler sur des temps bien plus longs l’évolution politique du protestantisme (les
aspects religieux étant traités dans l’article de Michel Leplay).
En dépit des terribles guerres de religion qui ont ravagé l’Europe occidentale
aux XVIe et XVIIe siècles, les mouvements protestants, inspirés par les idées de
Luther et de Calvin dénonçant l’autoritarisme et la corruption de la hiérarchie
catholique, ont suscité de grands changements que l’on peut considérer comme
démocratiques. En effet, dans les diverses formes qu’a prises ce nouveau christianisme, chaque fidèle, qu’il soit homme ou femme, devait apprendre à lire, afin de
pouvoir personnellement trouver dans la Bible les réponses aux problèmes qu’il
se posait, grâce à l’inspiration divine et éventuellement l’aide d’un pasteur. Au
contraire, les catholiques, qui étaient alors presque tous illettrés, vivaient dans la
crainte et la dépendance des membres du clergé.
Dans les États devenus protestants, notamment en Angleterre, les controverses
religieuses et politiques et les divergences doctrinales incitèrent des opposants à
fonder de nouvelles Églises, et surtout à quitter l’Europe pour aller s’installer dans
les colonies britanniques d’Amérique du Nord où ils purent vivre religieusement
plus ou moins à leur guise. Aux premières organisations religieuses protestantes
(méthodistes, baptistes presbytériens, quakers), qui se développèrent dans les
colonies qui formeront les États-Unis, se sont ensuite ajoutées de nouvelles
Églises, au fur et à mesure de l’accroissement du nombre des immigrés européens
(majoritairement des protestants et des juifs) vers ce qui leur apparaissait comme
une nouvelle et immense Terre promise. Évidemment, des paroisses catholiques,
pour les immigrés venus d’Irlande et plus tard d’Italie, d’Espagne et d’Amérique
latine, furent également créées.
Cependant, la liberté religieuse est restée l’un des grands principes démocratiques de la Constitution des États-Unis, ce qui explique que la société américaine se caractérise par une très grande diversité de croyances et de rites. Dans ce
contexte fondamental de liberté individuelle, la concurrence entre ces diverses
Églises chrétiennes explique peut-être que, de nos jours (et plus que jamais), les
citoyens américains accordent une très grande importance à leurs convictions religieuses dans l’idée qu’ils se font de leur nation et dans les diverses questions politiques et choix d’évolution de la société.
Si l’on peut considérer que, aux États-Unis, nombre d’Églises protestantes ont
contribué aux progrès des idées et de la démocratie (Martin Luther King est
un pasteur baptiste), il est en revanche évident que se développent également
des mouvements religieux et politiques réactionnaires qui forment ce que l’on
peut appeler un fondamentalisme protestant. Celui-ci prétend guider les fidèles
dans une lecture strictement littérale de la Bible (tout comme les fondamentalistes
musulmans avec le Coran) pour récuser certaines idées soi-disant objets de malentendus, afin de promouvoir des principes prétendument fondamentaux qui favorisent des mouvements politiques très actuels. Ce fut une des conséquences de la
guerre idéologique contre le marxisme, et notamment du désarroi d’une grande
partie de l’opinion à la fin de la guerre du Vietnam ( 1975).
Comme l’écrit Henri Tincq dans son avant-propos du Larousse des religions
(dont nous faisons le compte rendu à la fin de ce numéro), il y a depuis trente ans
une « ascension fulgurante des communautés de type évangélique ou pentecôtiste.
Le protestantisme évangélique s’enracine dans la vision biblique d’un monde
où s’affrontent les forces du bien et l’axe du mal et où les Américains, nouveau
“peuple élu” par Dieu, se croient dotés d’une mission universelle de conversion et
de réforme. Il s’exprime par un prosélytisme actif, un fort conservatisme moral
et social, une lutte de tous les instants contre la permissivité et toute forme de
modernité étrangère à Dieu ».
Les talents oratoires de prédicateurs diffusés dans les stades par les techniques
de sonorisation, puis par des chaînes de télévision financées par les associations de
fidèles, ont fourni la puissance d’un mouvement populiste à ce fondamentalisme
religieux qui, par ailleurs, diffuse ses réseaux dans la haute société. Les Églises
évangéliques, et plus précisément pentecôtistes, sont les moteurs de ce mouvement
idéologiquement réactionnaire, mais qui est aussi un mouvement caritatif.
Autant il a combattu le communisme, autant il dénonce aujourd’hui le « terrorisme mondial » des islamistes. Mais, hors des États-Unis, les réseaux évangéliques
dénoncent à juste titre des régimes autocratiques, tout comme le font les néo-conservateurs américains qui prétendent imposer par la force la démocratie aux
pays qui n’en sont pas encore pourvus. Les réseaux évangéliques aux États-Unis
jouent un rôle important dans les projets géopolitiques des dirigeants américains, en
dépit de l’aggravation du guêpier irakien, alors que les organisations évangélistes/
pentecôtistes, avec des prédicateurs brièvement formés, mènent une expansion
mondiale, en multipliant leurs églises et leurs aides dans les quartiers populaires,
en Amérique latine, en Afrique, en Asie mais aussi en Russie et dans les pays de
l’Europe orthodoxe. Les problèmes de notre temps sont compliqués.
Rarement évoqués dans la plupart des articles, les aspects théologiques et
éthiques de la diffusion de la culture évangélique sont particulièrement envisagés
dans le cas de l’Afrique centrale par l’article d’Élisabeth Dorier-Apprill et Robert
Ziavoula, qui a de ce fait une portée beaucoup plus générale. C’est l’œuvre de
deux géographes dont l’un est aussi partisan de l’Assemblée de Dieu.