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Hérodote

2005/4 (no 119)

  • Pages : 192
  • ISBN : 2707147605
  • DOI : 10.3917/her.119.0075
  • Éditeur : La Découverte


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Le néologisme « théopolitique », en écho à la géopolitique, voudrait suggérer que l’homme est habité par un plus grand que lui, en ce qui nous concerne le Dieu singulier des juifs, puis des chrétiens. La référence ultime et intime à celui que Kierkegaard puis Karl Barth nous ont rappelé être « le tout autre » est évidemment posée comme préalable à la démarche proposée. Car la dimension théologique de l’homme l’entraîne à des déplacements et à des implantations dont le protestantisme, en tant que tel, illustre la permanence.

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D’autant qu’au néologisme d’une théopolitique possible nous avons ajouté ce pluriel : des protestantismes. Il annonce la pluralité diversifiée, sinon l’éclatement politique du protestantisme. Porté dès ses origines par des langues domestiques propres à ses terres de naissance, le protestantisme est congénitalement polyglotte et multinational avec les traductions en allemand de Luther, le français superbe de Calvin ou le texte anglais de King James. Loin du latin impérial et du grec initial, ce nouveau christianisme, qui apparaît en Occident au XVIe siècle, parle toutes les langues de l’Europe, avant tous les dialectes du monde qui l’attendent.

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La théopolitique des protestantismes peut être étudiée schématiquement sous trois angles. D’abord celui de la sociologie religieuse, qui se préoccupe évidemment de décrire et non de témoigner; les sociologies, protestantes ou non, nous apprennent le nombre de ceux qui comptent sur Dieu, ce qui est la moindre des choses pour fonder une démarche scientifique. Jean-Paul Willaime peut ainsi écrire que « les protestantismes contemporains forment un univers extrêmement divers et complexe » [Willaime, 1992]. Ensuite, une certaine philosophie ouverte à la théologie a vocation de donner à penser et de tenter de clarifier les problématiques intellectuelles de ce protestantisme dont Paul Ricœur disait qu’il est « équipé pour des désaccords raisonnables » [Ricœur, 1995]. Ce qui ne veut pas dire que la vérité varie d’un côté des Pyrénées à l’autre, pour évoquer Pascal, mais que nous n’avons les uns et les autres que « notre part de vérité », devant Celui qui est la « Vérité ». Enfin, conséquence logique, un laboratoire de théologie œcuménique qui recherche et élabore un consensus doctrinal en tension avec des différences fondamentales. Un christianisme diversifié, parfois alternatif, en référence aux Écritures de la Bible, reliée et relue. D’où trois points de vue pour parcourir dans le temps et l’espace, sinon en profondeur, cette théopolitique des protestantismes : un regard historique et social, diachronique et séculaire; un regard religieux et spirituel, plus synchronique et contemporain; un regard théologique et intérieur, de type prospectif œcuménique.

Regard historique et social

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Pour retracer dans ses grandes lignes l’histoire de la Réforme du XVIe siècle, le « temps des réformes » disait Pierre Chaunu [ 1975], telle qu’elle s’est déployée en différents rameaux de protestantisme, on peut imaginer un « boqueteau », un bouquet d’arbres, et non un seul tronc, par exemple luthéro-réformé.

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D’abord parce que la Réforme des années 1520-1540, de Luther à Calvin, que vingt années séparent, a été précédée de réformes préliminaires dans toute l’Europe : Pierre Valdo à Lyon et François d’Assise au XIIe siècle, John Wyclif en Angleterre et Jean Hus en Bohême, au XIVe siècle, Savonarole à Florence condamné au bûcher à la fin du XVe siècle (comme Hus à Prague en 1415). En effet, ces préréformateurs ont en commun la demande d’un retour de l’Église à l’Évangile et de la grandeur ecclésiastique à la pauvreté biblique. Certes les communications entre ces hommes ont été réelles et ils se sont influencés mutuellement, relayant d’une génération à l’autre cette attente conjointe d’un monde chrétien qui soit autre, et d’un autre monde divin. Chacun manifeste sa volonté de réforme et de restauration dans le contexte cultuel et linguistique qui est le sien. Sile latin leur permet encore de se comprendre d’une université à l’autre, le souci de relier le peuple à l’Évangile (ipsissima vox) les conduit à ces traductions dont j’ai parlé : les réformateurs ont en quelque sorte réécrit l’Écriture !

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Les différentes attentes du peuple chrétien, mais également des clercs et des princes, vont se cristalliser en protestations de plus en plus affirmées et, par là même, de plus en plus contestées. La Réforme entraîne un concert de protestations. De nouvelles communautés chrétiennes sont implantées, « dressées » dira Calvin : des arbres de la liberté chrétienne pour Luther, qui fait grand cas de la poussée végétale en plein air, tandis que Calvin se préoccupe des « fruits de justice et de sainteté » avant que d’autres arboriculteurs ne soignent de jeunes plants dans les serres et sacristies de communautés fragiles et menacées. Ces mouvements de Réforme, en France comme en Allemagne, sont interactifs : Calvin, dont le successeur sera l’homme de lettres humaniste Théodore de Bèze, se laisse aller à la condamnation de Michel Servet, et Luther, tempéré par son ami Philippe Melanchton, s’est distancé de l’humanisme chrétien d’Érasme. Pour Luther ( 1483-1546), théologien de la justification par la foi et chantre de la liberté chrétienne, « tout ce qui n’est pas défendu est permis », alors que pour Calvin ( 1509-1564) « tout ce qui n’est pas permis est défendu ». Nous avons les deux pôles de tout débat sur les sources de la morale et les aventures de l’éthique, depuis les responsabilités de la conscience et de la pensée libre jusqu’aux contraintes et limites imposées par la vie en communauté.

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Mais ce pluralisme continental de la Réforme allemande et francophone ne saurait faire oublier l’histoire originale de l’Église en Angleterre : elle n’était plus romaine tout en restant catholique et, en Écosse, le mouvement presbytérien calviniste de John Knox avait dressé des Églises proches de celle de Genève, de telle sorte que les Îles britanniques furent un point de départ important de ce nouveau christianisme vers le Nouveau Monde. Espagnols et Portugais avaient exporté un catholicisme conquérant de bâtisseurs, Anglais et Hollandais vont apporter un protestantisme convaincu de prédicateurs.

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Découvertes coloniales et entreprises missionnaires, à la conquête de nouvelles terres sous les cieux éternels de la vraie religion, suivies d’exils volontaires ou de déportations transatlantiques de la main-d’œuvre, vont contribuer, au XVIIe siècle, à éparpiller la Réforme en Amérique puis en Afrique. De ces sermons sur ces nouvelles terres résulteront deux types de communautés : les Églises directement issues des Églises « mères », historiquement européennes presbytériennes, luthériennes, épiscopales ou méthodistes, puis les Églises plus récentes, nées de réveils religieux et de renouveaux évangéliques, baptistes, pentecôtistes, revivalistes, piétistes, tous les missionnaires de John Wesley à Billy Graham. Pendant ce temps, dès la fin du XIXe siècle, l’Europe s’éveille au christianisme social pour un engagement qu’imposent la société industrielle et la condition ouvrière, un mouvement œcuménique pour remédier à la séparation des Églises rendue insupportable au long de nos guerres nationales.

Regard religieux et spirituel

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On ne peut certes pas séparer la description si rapide des événements et des personnes du contenu religieux et théologique des convictions et des institutions qui les perpétuent. Car, dans le bosquet du protestantisme, qui va s’étendre en un grand nombre de forêts, nordiques par exemple, la diversité de ces protestantismes peut relever d’une triple typologie, selon que l’on considère la nation, la langue ou la tradition. Le déploiement des traductions du texte biblique en langues vernaculaires est plus qu’un indice de la diversification rayonnante des protestantismes, il en est le vecteur.

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La belle traduction française de Lefèvre d’Étaples, en 1523, précède de peu celle de Pierre Olivétan, cousin de Calvin. Ces hommes sont à la fois des savants et des pédagogues. Intellectuels de la Renaissance, ils ont accès aux textes anciens des Grecs et des Latins, plus encore à l’hébreu biblique, mais avec le souci de transmettre. Olivétan a publié une Instruction des enfants; Lefèvre d’Étaples a édité un manuel liturgique en français, Epistres et Évangiles pour les cinquante dimanches de l’an.

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Ce phénomène culturel et religieux tout à fait nouveau porte en lui deux conséquences décisives pour l’évolution des Églises protestantes en particulier et du christianisme en général. D’abord, traduire, c’est transmettre, non seulement transmettre un contenu, mais encore mettre le lecteur dans la possibilité de développer une lecture personnelle et son interprétation : celle-ci, même si elle restera souvent insérée dans une communauté de croyants, n’est plus soumise à la régulation impérative du magistère catholique. Le rôle des laïcs, des intellectuels dans l’Église est reconnu et légitime, aux dépens des anciens contrôleurs dogmatiques et cléricaux.

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Ensuite la diversité des langues de traduction donne à chaque famille du protestantisme une identité particulière. Elle n’est pas seulement le vêtement linguistique des catéchismes et sermons, après le texte biblique, elle imprègne plus profondément la piété et les mœurs. Des expressions protestantes comme « Seelsorge », « selfcontrol » et « liberté de conscience » ne peuvent être fidèlement traduites. Il y a les marges de sens, les espaces de silence, la subtilité des mots qui donnent à toutes nos formulations, si elles se voulaient péremptoires, une modestie de l’affirmation dans une conviction qui s’interroge toujours pour s’approfondir.

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Pour poursuivre avec l’image du bosquet et des forêts, on prendra le repos d’une promenade en sous-bois : l’allemand luthérien a la résine, les aiguilles et les pommes des sapins de Noël; le français aime et caresse l’orgueil des feuilles et couronnes de chênes, tandis que l’anglais frétille dans la fraîcheur des hêtres en été et que l’italien remue dans la chaude immobilité des oliviers de la vieille religion romaine et de sa dite sainteté.

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Les langues n’existent pas sans les nations qu’elles ont forgées et les protestantismes seront riches – peut-être faibles – de quelques traits caractéristiques : le souci de l’ordre et de la discipline, une exigence de clarté sinon d’élégance intellectuelle, enfin une ouverture d’esprit à la modernité et une propension à s’adapter librement aux nouvelles contingences.

Regard théologique

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Ce regard, œcuméniquement prospectif, sonderait notre théopolitique des protestantismes. Il permet de discerner des niveaux ou des éclairages dans l’ensemble de la révélation chrétienne inspirée des Écritures de la Bible. Les intuitions majeures des premiers réformateurs ont perduré dans l’histoire des traditions confessionnelles de leurs héritiers.

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Ainsi la réforme luthérienne est plus christocentrique : le crucifix, le Christ en croix, lui à notre place pour mourir, puis nous à sa place pour vivre, nous avec lui devant Dieu, « coram Deo », alors que la piété calviniste est plus théocentrique : le mystère de l’élection va théoriser la prédestination : la foi confidente s’en remet au Père, avec « crainte et tremblement », mais le service des frères est libre de toute contrainte autre que le respect de toutes les libertés. La monnaie des banquiers n’est plus démoniaque, l’argent est un bon serviteur et pas un mauvais maître. L’esprit du capitalisme a de l’avenir, de l’intérêt sans usure et des richesses sans honte.

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Les traditions anglo-saxonnes du christianisme protestant feront la synthèse honnête et pratique de nos contradictions continentales entre la pauvreté évangélique et l’entreprise économique. Ultérieurement, des groupements religieux, d’autant plus expansifs qu’ils sont sans scrupule, se mettront sous le signe de l’Esprit qui inspire ce qu’aucune Église ne contrôle et prescrit une morale qu’aucune sagesse ne tempère.

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La diversité d’un protestantisme pluriel, dont Bossuet avait beau jeu de railler les « variations », n’a pas été sans impliquer des remembrements. Ils ont été nombreux, en tout cas leurs tentatives, depuis les deux échecs successifs du XVIe siècle : le colloque de Marbourg, en 1529, qui tenta de dissiper les malentendus entre Luther et Melanchton d’une part, Zwingli et Bucer de l’autre, et le colloque de Poissy, de 1561, qui ne réussit pas à concilier les points de vue protestant et catholique de Théodore de Bèze et du cardinal de Lorraine.

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Les temps de persécution de la communauté protestante en France ne laissèrent guère de loisir à nos disputes, qui allaient se déployer au XIXe siècle dans la relative liberté que se donnait une minorité. Mais les questions posées par les progrès des sciences et des techniques exigeaient une reprise des définitions doctrinales et des impératifs de la morale. Entre conservateurs ou orthodoxes et libéraux plus modernes, des mouvements moins intellectuels et doctrinaux donnaient le jour à des entreprises missionnaires ou caritatives : en terre « païenne » comme en milieu ouvrier, les protestants investissaient avec imagination et générosité, sans trop d’ordre !

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Le début du XXe siècle a été celui du remembrement de ces protestantismes riches de leur diversité, mais pauvres de leurs divisions. La loi de séparation des Églises et de l’État, en 1905, fut suivie de la création de la Fédération protestante de France. À l’échelle du monde, la conférence missionnaire d’Édimbourg réunissait des délégués de toutes les grandes familles chrétiennes, à l’exception de la catholique romaine. L’aboutissement de ce vaste dessein sera la naissance du Conseil œcuménique des Églises, en 1948, quand protestants et anglicans seront rejoints par une bonne partie des Églises de la tradition orientale (séparée de l’Occident depuis le XIIe siècle). Enfin, le concile Vatican II entrait en matière avec un processus de rassemblement des chrétiens dans l’unité, dans la communion, dans la reconnaissance de l’identité du judaïsme et de l’intérêt des autres religions.

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En France, les Églises réformées, dispersées par des querelles religieuses, se retrouvèrent dans l’unité en 1938. Les familles luthérienne et réformée, selon leur statut concordataire ou pas, recherchaient et ont trouvé une nouvelle structure de vie commune. Nous sommes devant un double phénomène mondial, qui n’épargne évidemment pas le protestantisme, et dont il est peut-être l’agent plus que la victime.

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D’abord, il y a une évolution très variable des religions selon les continents et les sociétés, avec une poussée intégriste chez les évangéliques de la droite conservatrice américaine et, au contraire, une grande ouverture culturelle et morale dans les communautés historiques bien reliées à l’Europe. Numériquement, les premiers sont en croissance rapide. Politiquement, les seconds sont encore une minorité influente. Mais les télé-évangélistes ont plus d’impact, en démocratie molle, que les théologiens de la culture réfléchie et de la tradition interprétée. L’autre phénomène, bien repéré, est celui du retour du religieux, alors que les religions sont plutôt en recul. Si le christianisme, et notamment ses protestantismes, sont « des religions de la sortie de la religion », l’avenir ne manque pas d’espérance pour les pratiquants de la théologie.


Bibliographie

  • CHAUNU P., Le Temps des réformes, Fayard, Paris, 1975.
  • RICŒUR P., in Les Protestants face aux défis du XXIe siècle, Actes du colloque du 50e anniversaire du journal Réforme, Labor et Fides, Genève, 1995.
  • WILLAIME J.-P., « Du protestantisme comme objet sociologique », La Précarité protestante. Sociologie du protestantisme contemporain, Labor et Fides, Genève, 1992.

Notes

[*]

Pasteur de l’Église réformée de France.

Résumé

Français

Cet article fait brièvement l’histoire de la Réforme du XVIe siècle à nos jours. Pour expliquer sa diversité, il utilise une métaphore presque géographique, celle non pas d’un seul tronc, mais celle du bosquet d’arbres à partir duquel se sont développés plusieurs rameaux qui ont formé des forêts, sur des territoires différents, l’Europe d’abord, l’Amérique du Nord, puis l’Afrique. L’expansion récente des Églises évangéliques n’est que brièvement mentionnée.

English

Theopolitics of protestantism This article retraces the history of the Reform, from the 16th century to this day. In order to explain its diversity, a nearly geographical metaphor is used, not that of a sole trunk but of a coppice of trees from which several branches developed into forests, on different territories, first in Europe, North America, and then Africa. The recent expansion of evangelical churches is barely mentioned.

Plan de l'article

  1. Regard historique et social
  2. Regard religieux et spirituel
  3. Regard théologique

Pour citer cet article

Leplay Michel, « Théopolitique des protestantismes », Hérodote 4/ 2005 (no 119), p. 75-80
URL : www.cairn.info/revue-herodote-2005-4-page-75.htm.
DOI : 10.3917/her.119.0075

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