2006
Hérodote
Hérodote a trente ans
Yves Lacoste
Béatrice Giblin
Début 1976 lorsque parut le premier numéro d’Hérodote, dont le sous-titre initial
« Stratégies, géographies, idéologies » et le contenu firent grand scandale dans la corporation des géographes universitaires, nous ne nous doutions absolument pas qu’elle existerait encore trente ans plus tard, avec deux de ses fondateurs et la même ligne directrice.
Cette réussite, car c’en est une, nous la devons à diverses causes : tout d’abord à l’efficacité de ce savoir-penser l’espace qu’est la géographie, lorsqu’il est associé à l’histoire et
à l’idée du mouvement. Rappelons qu’Hérodote d’Halicarnasse, ami de Périclès, fut, il y a
vingt-quatre siècles le premier des grands historiens, et aussi le premier géographe au sens
moderne du terme : ses préoccupations furent somme toute très géopolitiques et ses
Enquêtes, un siècle plus tard, serviront à Alexandre le Grand pour faire la conquête du
Moyen-Orient.
Cette référence aux temps longs de ce savoir, à ses progrès comme à ses régrès (dirait
Élisée Reclus) et à ses fonctions fondamentales (à quoi sert la géographie ?) ne doit
pas faire oublier les causes plus immédiates du succès d’Hérodote : la revue n’aurait pas
existé sans François Maspero qui a décidé de la publier, en dépit des difficiles conditions
financières qu’il connaissait. Ce grand éditeur anti-impérialiste, qui a commencé de
publier durant la guerre d’Algérie, a réalisé la maquette de couverture d’Hérodote et
choisi son format; ce sont encore les siens aujourd’hui. François Gèze qui a pris le relais
à la tête des Éditions La Découverte, avec le souci efficace des mêmes causes dans un
monde en plein changement, assure la publication de la revue depuis près de vingt-cinq
ans. Grâce à son action, tous les articles publiés dans Hérodote depuis 2001 sont consultables sur sur le site Internet du portail de revues Cairn (www. cairn. info).
Hérodote, revue de géographie et de géopolitique, a été portée par la succession des très
grands changements géopolitiques qui se sont produits dans le monde depuis trente ans : la
fin de la guerre du Vietnam, l’étonnante guerre entre des États communistes, le Cambodge,
le Vietnam et la Chine, la première révolution islamiste en Iran, l’invasion de l’Afghanistan,
la chute du mur de Berlin, la disparition de l’URSS et la première guerre du Golfe, les
guerres civiles yougoslaves, le génocide au Rwanda et autres tragédies africaines... En
témoignent les titres des numéros de la revue qui, pour permettre une analyse approfondie,
sont chacun consacrés à un conflit précis ou à un grand thème faisant objet de polémiques.
Encore fallait-il que cette revue trimestrielle – donc en décalage de plusieurs semaines
sur l’actualité – apporte quelque chose d’intéressant, en plus des nombreuses informations et analyses déjà publiées dans la presse quotidienne ou mensuelle. Ce « quelque
chose en plus » a été le raisonnement géopolitique et, ce n’est pas rien parce qu’il est fort
efficace. Hérodote en effet a été la première revue intellectuelle à prendre sérieusement
encompte le mot géopolitique lorsque, après avoir été proscrit depuis la Seconde Guerre
mondiale, il réapparut dans la presse en 1979. C’était encore avec une forte connotation
négative afin de déplorer l’étonnante guerre Vietnam-Cambodge. Sans attendre qu’il se
diffuse dans les médias, l’équipe d’Hérodote, essentiellement formée de géographes
passionnés d’histoire, a mené une réflexion approfondie – elle se développe encore
aujourd’hui – pour définir ce que devait être une nouvelle géopolitique : l’analyse des rivalités de pouvoirs sur des territoires, en confrontant les points de vue des différents protagonistes et en accordant une attention précise à l’idée qu’ils se font chacun de leur propre
nation et de son territoire. En géopolitique, l’idée-force est la nation– mais quelle nation ?
Les préoccupations d’Hérodote se portent autant sur les questions internationales
– d’où des relations régulières avec Radio-France Internationale – que sur les problèmes
de géopolitique interne, c’est-à-dire les rivalités de pouvoirs sur le territoire d’un même
État-nation. Le cas de la France est l’objet d’analyses précises, comme le prouve la publication récente de la Nouvelle Géopolitique des régions françaises ( 2005) qui s’adresse
aussi bien aux hommes politiques, aux militants comme aux citoyens les plus avisés. La
fonction citoyenne de la géopolitique – telle que nous la concevons – est aussi mise en
œuvre de façon conviviale par les Cafés géopolitiques qu’animent mensuellement les
plus jeunes de l’équipe d’Hérodote (très stable, elle rassemble trois générations et il se
trouve que la majorité y est féminine).
La réussite d’Hérodote peut aussi se mesurer au nombre des publications et des
travaux que la revue a directement inspirés et qui sont produits par ce que l’on peut
désormais appeler l’École française de géopolitique (soixante thèses de doctorat depuis
dix ans). Ce fut tout d’abord en 1989 le Centre de recherches et d’analyses géopolitiques
constitué à l’université Paris-VIII, cette fameuse université de « Vincennes » où s’est
formé après 1968 le petit groupe de jeunes historiens devenus géographes autour du
projet d’Hérodote. En 2002 a été officiellement créé, toujours à Paris-VIII, l’Institut français de géopolitique (IFG). Des dizaines de jeunes chercheurs français et étrangers, de
diverses formations universitaires, mènent à bien, aux niveaux du master et du doctorat
de géopolitique, des travaux qui font l’objet de publications, tout d’abord sous la forme
d’articles dans la revue selon le problème traité dans tel ou tel de ses numéros. C’est aussi
la jeune équipe de cet IFG qui anime le site de la revue www. herodote. org.
Hérodote, en mettant en œuvre une conception démocratique de la géopolitique, mais
fondée sur une démarche scientifique, se propose d’aider les citoyens à mieux comprendre
des problèmes géopolitiques. Nombre de ces problèmes auxquels nous risquons d’être tôt
ou tard confrontés sont compliqués et dangereux, en dépit de certaines représentations
sympathiques. Aussi pose-t-on dans Hérodote des questions qui fâchent et qui ne sont
pas « politiquement correctes ». Il en est ainsi depuis trente ans.