2007
Hérodote
La Chine change l’« ordre » du monde
Yves Lacoste
On sait que je me suis longtemps préoccupé de ce que l’on a d’abord appelé, il
y a plus de cinquante ans, les « pays sous-développés
[1] ». C’était d’ailleurs la
traduction de
underdeveloped countries, car l’expression venait des États-Unis,
plus précisément de la Maison-Blanche. Depuis le lancement, au tout début de la
« guerre froide » (1947), de la grande campagne américaine pour l’« aide aux
pays-sous développés » (en fait, afin d’y freiner l’expansion du communisme), le
monde était présenté comme divisé en deux parties, en deux grands ensembles
de pays, complètement différents en termes économiques, sociaux et surtout
démographiques : les pays développés et les pays sous-développés. À noter que
les théoriciens de cette division économique de la planète ne firent pendant vingt
ans guère allusion à l’autre discours qui pourtant battait son plein : l’antagonisme
du « monde libre » et du « bloc communiste » que la Chine rejoint en 1949. Elle
compte alors 600 millions d’habitants, soit environ le quart de la population
mondiale.
La combinaison de ces deux façons de voir le monde se fit avec la diffusion
progressive de l’expression « tiers monde » discrètement apparue à Paris au milieu
des années 1950. L’idée de tiers monde ne prit son essor qu’après la conférence
Tricontinentale de La Havane qui, en janvier 1966, rassembla 82 délégations de
partis et de mouvements anti-impérialistes. Les 430 délégués, asiatiques, africains
et latino-américains, ignoraient pour la plupart que tiers monde venait d’un jeu de
mots (tiers monde, cf. tiers état) qu’en 1952 Alfred Sauvy avait fait dans France-Observateur, l’ancêtre du Nouvel Observateur. Et ils crurent qu’il s’agissait de
l’ensemble formé contre l’impérialisme par les « trois continents », l’Asie,
l’Afrique et l’Amérique latine. L’expression connaît un immense succès dans tous
les pays depuis la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1980.
En 1973, Mao Zedong déclare solennellement au président du Mali venu le
visiter que la Chine appartient elle aussi au tiers monde, bien qu’elle n’ait pas été
officiellement colonisée. Cette affirmation devait être ensuite enregistrée par le
Parti communiste chinois comme un des axes majeurs de la « pensée Mao Zedong ».
Tous les pays du tiers monde, grands ou petits, et quel que soit leur régime, sont
proclamés solidaires. Le tiers monde qui « souffre, lutte, exige, combat » est
partout célébré comme un gigantesque Prométhée. Le Vietnam communiste et les
Khmers rouges en sont les héros dans leur lutte enfin victorieuse contre l’impérialisme américain.
Mais, en 1979, les troupes vietnamiennes envahissent le Cambodge, les
Khmers rouges n’ayant cessé depuis 1975 de lancer des raids sur la frontière dont
ils exigent la modification. Cette guerre pour du territoire (le delta du Mékong)
entre « frères » communistes provoque, dans tous les médias occidentaux, un sentiment d’horreur, à tel point que l’éditorial du Monde en vient, pour stigmatiser un
tel coup contre la fraternité tiers-mondiste, à user du terme de géopolitique, bien
que celui-ci fût proscrit depuis quarante ans, soi-disant pour nazisme.
Les colères tiers-mondistes à l’encontre du Vietnam virent à l’inquiétude
lorsque la Chine lance, pour le punir, son armée contre lui (19 février 1979). On
craint alors que l’URSS, alliée du Vietnam, intervienne. L’offensive de l’armée
chinoise, malgré l’importance des effectifs engagés, tournera court devant la résolution et les capacités guerrières de l’armée vietnamienne, endurcie dans ses
combats contre les Américains dont elle sait utiliser le matériel qu’ils ont laissé.
On dira plus tard que cette défaite chinoise (sur laquelle les Vietnamiens sont
restés discrets), qui montrait l’inefficacité de l’Armée populaire de libération, fut
pour Deng Xiaoping, revenu au pouvoir en 1978, un argument décisif qui lui a
permis de faire accepter aux dirigeants du Parti les « quatre modernisations », dont
celle de l’Armée. On sait que ce sont elles qui marquent les débuts décisifs du
développement de la Chine.
La guerre « fratricide » Vietnam-Cambodge-Chine marque le début de la
disparition de l’idéologie tiers-mondiste et du mythe de la solidarité des pays
pauvres. Dès lors, on ne dit plus le tiers monde, mais Sud, que l’on oppose à Nord.
Ce sont évidemment des métaphores à connotation climatique et elles ont eu un
grand succès. Certes, jusqu’au début des années 1990, les fameux « critères » du
sous-développement pouvaient être constatés dans la plupart des pays tropicaux et
subtropicaux. Mais il y avait déjà l’exception trop souvent négligée de la Chine du
Nord. Depuis le formidable développement de la Chine – plus d’un milliard trois
cent millions d’hommes –, la métaphore du Sud ne peut plus être tenue. L’on ne
peut sérieusement prétendre que si le capitalisme à la chinoise connaît aujourd’hui
un tel essor, c’est parce qu’il serait somme toute passé « au Nord », sous prétexte
que Pékin est à la même latitude que New York (le 40e parallèle).
Déjà à l’époque du tiers-mondisme, puis lorsque la métaphore Sud-Nord faisait
florès, des marxistes prétendirent prouver la valeur scientifique de leur argumentation planétaire en la fondant sur un modèle géométrique : centre/périphérie.
D’où des discours que l’on peut résumer en substance : Pourquoi le capitalisme
s’était-il développé en Europe occidentale ? Parce qu’elle était le centre. Pourquoi
le centre est-il passé aux États-Unis ? Parce que l’Europe est devenue leur périphérie. Mais pourquoi y a-t-il des pays « sous-développés » ? Parce qu’ils forment
la périphérie. Mais comment différencier ces périphéries ? C’est ce que n’explique
pas le modèle. En termes de géo-histoire, il est, en vérité, mis en cause par l’existence même de la Chine.
L’empire chinois, l’« empire du Milieu », fut de toute évidence durant des
siècles le centre du monde ou du moins de l’ancien monde, le centre de toute évidence tant par sa prépondérance démographique que par son avance technique et
scientifique. Alors pourquoi la Chine est-elle tombée dans la périphérie ? L’attaque
occidentale, les trop fameuses « guerres de l’opium », cette politique de la canonnière, aurait, tout aussi bien, pu être repoussée, comme elle le sera un peu plus tard
au Japon. Les forces de celui-ci étaient pourtant bien petites en regard de celles de
l’empire chinois.
On peut réfléchir sur les causes qui ont empêché que se constitue, dans cet
empire bureaucratique, une vraie bourgeoisie, alors qu’elle a pu se former, dans
les structures féodales du Japon, comme cela avait été le cas en Europe occidentale. Telles sont les questions qu’autrefois je me suis posées, et tout d’abord à
propos du monde musulman, tout en ayant la chance de me trouver impliqué, en
tant que géographe, dans un certain nombre de conflits qui se déroulaient dans le
tiers monde
[2].
Mais aujourd’hui, ce sont d’autres problèmes qui se posent à nous, pour
essayer de comprendre quelles sont les causes profondes du formidable développement de la Chine, en dépit mais aussi à cause des processus de mondialisation;
développement formidable par sa rapidité et l’effectif énorme des populations
urbaines qu’il mobilise.
La Chine est véritablement en train de changer l’ordre du monde : si elle porte
encore beaucoup de séquelles des phénomènes de sous-développement qu’elle a
connus et de l’autarcie maoïste, l’essor de son capitalisme à direction communiste
fait éclater le fameux modèle centre/périphérie. À moins que l’on considère que la
Chine est en train de devenir un nouveau centre du monde, ce que les dirigeants de
l’URSS n’avaient jamais envisagé en termes économiques, mais seulement au
plan de la politique et de l’idéologie.
Dans l’économie mondiale, les effets de la croissance économique de la Chine
sont d’ores et déjà considérables : le triplement des cours de l’acier et des métaux
non ferreux, la multiplication des rivalités pour les concessions pétrolières et le
tracé des oléoducs, le fait que ce soient les banques chinoises qui couvrent une
grande partie du déficit financier des États-Unis, après avoir acheté des bons du
Trésor américain pour 350milliards de dollars. En novembre 2006,48 chefs d’États
africains ont été réunis à Pékin par le président chinois qui ne cesse depuis – ou
son Premier ministre – de faire la tournée des pays africains. Y arrivent de plus en
plus nombreux, non seulement capitaux et techniciens chinois, mais aussi la maind’œuvre qui réalise les travaux à moindre coût que les Africains et à un rythme
accéléré. Fini la Françafrique, bonjour la Chinafrique !
Les causes profondes de l’énorme développement de ce capitalisme extraordinaire à direction communiste sont encore difficiles à saisir. Mais on peut
d’ores et déjà décrire, avec l’outillage des diverses sciences sociales, les multiples
caractéristiques de cette Chine en mutation. C’est l’entreprise qu’a dirigée et
menée à bien, en réunissant 88 spécialistes, un géographe qui est un des meilleurs
connaisseurs de la Chine, mon ami Thierry Sanjuan. Il a publié en 2006 le Dictionnaire de la Chine contemporaine (Armand Colin, Paris) et c’est lui qui a réuni la
plupart des articles de ce numéro d’Hérodote.
[1]
Yves LACOSTE,
Géographie du sous-développement, Presses universitaires de France,
Paris, 1965. Cet ouvrage a eu trois éditions sensiblement différentes – la dernière en 1989 – qui
traduisent l’évolution des idées et des problèmes.
[2]
Yves LACOSTE,
Unité et diversité du tiers monde – des représentations planétaires aux
stratégies sur le terrain, Maspero, Paris, 1980.