2007
Hérodote
Hérodote a lu
Alain GASCON, Sur les hautes terres
comme au ciel. Identités et territoires en
Éthiopie, Publications de la Sorbonne, Paris,
2006.
L’Éthiopie n’en finira pas de nous
étonner. Alors que ce pays possède tous
les ingrédients pour imploser, il survit, à la
différence de ses voisins, à toutes les crises
qu’il connaît depuis près d’un demi-siècle.
Trente ans de guerre civile, dictature, plusieurs famines, perte d’une partie de son
territoire avec la sécession de l’Érythrée,
n’ont pas entraîné la disparition de l’ancien
empire multinational. Peut-on parler d’une
exception éthiopienne dans un continent où
le réveil des identités ethniques a provoqué
l’effondrement de plus d’un État ou bénéfi-cierait-il d’une protection divine comme
pourrait nous laisser l’imaginer le titre
du livre ?
S’appuyant sur trente-cinq ans de
recherches sur la Corne de l’Afrique et plus
particulièrement sur l’Éthiopie, Alain
Gascon utilise différentes entrées, géographique mais également historique, culturelle et politique, pour analyser ce territoire.
Son ouvrage est consacré au processus de
formation des identités. À cette fin, il examine, depuis la chute de Mangestu en 1991,
les recompositions territoriales et identitaires engagées en Éthiopie, tout en mettant
en perspective la situation de ce pays avec
ceux de la région.
L’auteur présente une passionnante
géographie descriptive de l’Éthiopie, qui
est un véritable modèle du genre. À noter,
sa connaissance fine des paysages, des
structures agraires et démographiques et
de l’évolution politique. Ce livre est, par
ailleurs, remarquable sur le plan des connaissances. Alain Gascon confronte et discute
les différentes analyses parues sur ce pays.
En témoigne la riche bibliographie (plus de
200 références). Enfin, cet ouvrage est particulièrement captivant lorsque l’auteur analyse les facteurs qui permettent à l’Éthiopie,
État multinational, de mieux résister à la
dislocation à la différence d’États tels que
la Somalie, dont la langue, la religion et les
valeurs sociales sont pourtant homogènes.
À l’instar de Braudel, il nous invite à
observer l’Éthiopie sur les temps longs
pour comprendre la permanence de ce territoire, et surtout à prendre en compte le
mythe fondateur salomonien qui fait des
hautes terres éthiopiennes la Terre sainte, et
des Éthiopiens, le peuple élu de la Bible.
Par ailleurs, la conscience des Éthiopiens
d’appartenir à un État trimillénaire renforce le sentiment national et leur permet de
dépasser leur division ethnique, linguistique
et religieuse, bien que la Constitution
fédérale autorise l’indépendance de chaque
nationalité et de chaque peuple. On voit
bien dans l’analyse d’Alain Gascon l’importance et la force des représentations dans
la diffusion d’un sentiment national au sein
d’une population.
La lecture de ce riche ouvrage érudit
est enfin facilitée par de nombreuses photographies, par un appareil cartographique
(25 cartes) remarquable et par des tableaux
qui permettent de comprendre les évolutions
démographiques, économiques, politiques,
mais également les nouveaux découpages
administratifs ou les déplacements de population. À signaler également un glossaire
très complet et une chronologie.
Sonia Jedidi