2007
Hérodote
Géopolitique de la langue française
Béatrice Giblin
Ce numéro est issu d’un colloque international que l’Institut français de
géopolitique a organisé en novembre 2006. Ce fut l’une des dernières parmi les
nombreuses manifestations qui eurent lieu cette année-là à l’occasion du centenaire de la naissance de Léopold Sedar Senghor. Durant toute l’année, la francophonie et la littérature francophone ont été à l’honneur (par exemple au Salon du
livre), le plus souvent pour célébrer leur dynamisme. En effet, jamais les locuteurs
francophones n’ont été aussi nombreux de par le monde, et le français reste une
« grande » langue à l’échelle mondiale, même si la domination de l’anglais est
indéniable et que chacun connaît le rôle de l’hyperpuissance américaine dans
celle-ci. Si l’anglais américain est un héritage colonial, ce qui n’allait pas de soi
puisque certains souhaitaient que la langue officielle fût l’allemand, car c’était
l’idiome de très nombreux colons, sa diffusion planétaire est en revanche due, on
le sait, à l’extraordinaire puissance économique des États-Unis que la mondialisation ne fait qu’accentuer. Ajoutons à cela que, au sein de l’Union européenne (UE),
si le français reste l’une des trois langues officielles (avec l’anglais et l’allemand),
l’accroissement du nombre des pays membres de l’UE contribue à l’utilisation
de plus en plus commune de l’anglais, même s’il s’agit d’un anglais plus ou moins
bien maîtrisé
[1]. Aussi, bien que le français soit encore une langue mondiale, il est
sur la défensive et on parle à son sujet de combat d’arrière-garde ou de positions
menacées.
Le propos de ce colloque n’était donc pas de disserter au plan mondial sur
la rivalité entre l’anglais et le français, l’affaire est entendue, d’autant plus que la
géopolitique de la langue française ne se limite pas à examiner sur la carte son
extension ou sa rétraction. Il s’agissait de proposer des pistes de réflexion sur la
place ou la fonction politique et culturelle de la langue française au sein des sociétés
où elle est parlée, y compris la société française, et sur les groupes politiques et
sociaux qui se déterminent par rapport à l’usage de cette langue. En effet, l’approche
géopolitique met l’accent sur les relations de pouvoir au sein des sociétés et sur
les représentations et convictions défendues par les individus et les groupes. Elle
prend en compte à la fois la culture et la politique afin de jauger, dans les différents cas abordés, la place de l’une et de l’autre ainsi que leurs interactions.
Les différentes significations de l’usage du français
Longtemps, l’élite intellectuelle et politique française a été convaincue
– parmi elle, certains le sont encore – du caractère universel de la langue française, ce qui aujourd’hui va encore moins de soi face à l’anglais, langue internationale. Léopold Sedar Senghor fut l’un des précurseurs, avec Aimé Césaire, de cette
appropriation de la langue française perçue comme un outil intellectuel propice au
développement de son peuple, noir, africain, puis sénégalais. Ce fut une volonté
explicite d’assimiler la liberté et la force offerte par une grande langue pour ne
pas être assimilé par la société d’origine de cette langue, la France. « Assimiler »
et non « être assimilé », la distinction est un élément central de la pensée de
Léopold Sedar Senghor. Il faut d’ailleurs rappeler que la mise en place des institutions de la francophonie a été impulsée de l’extérieur, de ces pays pour lesquels la langue française représentait une ouverture de soi vers le monde et du
monde vers soi. Pourtant, alors même que se consolide l’édifice de la francophonie, on peut se demander si notre langue représente toujours une ouverture
vers le monde du fait de l’expansion de l’influence culturelle et économique de la
société américaine.
Dans ce colloque, nous souhaitions que soit abordée la diversité de la relation à
la langue française, qui ne peut être identique dans tous les pays où elle est utilisée.
Les francophones du Liban n’ont pas le même avenir à bâtir que les Ivoiriens, et
leur relation au français traduit sans doute ces différences. En outre, le monde
contemporain valorise beaucoup plus qu’à l’époque de Senghor les identités
locales qui ramènent les hommes à leurs « racines ». Face aux réalités compliquées d’une mondialisation accélérée, le réflexe protectionniste culturel, que nous
traduisons en France par « exception culturelle », est une donnée qui prend une
importance nouvelle. Les mots « universalité » ou « civilisation universelle »
qu’employait Léopold Sedar Senghor pour expliquer son désir de transmettre la
langue française au peuple africain, n’ont plus exactement le même sens aujourd’hui, et cette question rejoint aussi les débats récents sur les représentations de
l’histoire coloniale.
Ainsi l’usage actuel de la langue française dans de nombreux pays, malgré parfois la volonté de leurs dirigeants, comme en Algérie, a des résonances politiques
et culturelles qui sont à explorer pour mieux comprendre non seulement les
rapports de la langue française au monde, mais aussi, ou surtout, l’inscription
de ces sociétés francophones dans l’universalité contemporaine. La question ne
se pose pas seulement pour les peuples qui furent colonisés par la France au
XIXe siècle, elle se pose aussi aux Français. Une grande majorité d’entre eux ont
un rapport particulier à leur langue qu’ils respectent comme un monument ancien,
comme un patrimoine à préserver, ce que traduit l’engouement pour les concours
nationaux d’orthographe. On sait le rôle qu’a joué la précocité de l’imposition
du français pour les actes administratifs royaux dès le XVIe siècle (édit de Villers-Cotterêts) dans la diffusion du français sur l’ensemble du territoire royal. Pour se
débrouiller dans les arcanes administratifs et judiciaires, la plupart des sujets du
roi, y compris les paysans, devaient pouvoir plus ou moins comprendre et s’exprimer
en français. Personne ne nie l’importance de la langue dans la constitution de
l’identité nationale. Or, dans certaines régions telles que la Bretagne, le Pays basque
et la Corse, il est fréquent d’entendre dénoncer la domination exclusive du français sur le territoire de leur région au détriment de « leur » langue, c’est une façon
de rejeter l’État-nation et de se présenter en victime de l’État jugé oppresseur,
quand ce n’est pas génocidaire par les plus radicaux. Barbara Loyer montre bien
que c’est une façon de réécrire l’histoire des rapports entre les langues régionales
et le français. Elle montre aussi que la défense des langues régionales n’est pas le
seul domaine où s’exprime le rapport complexe que certains Français régionalistes entretiennent avec l’État et la nation. En effet, il en est un autre, celui du rap,
où la langue peut être magistralement maîtrisée ou terriblement malmenée. Quoi
qu’il en soit, le plus souvent, elle parle de la France et de sa société. Une géopolitique de la langue française doit donc analyser les rapports actuels entre la
langue et la nation en France aussi.
Ce rapport entre langue et nation est bien sûr très intéressant à étudier dans les
anciennes colonies françaises et, parmi celles-ci, le cas du Maghreb l’est tout particulièrement. Yves Lacoste rappelle que le français est loin d’avoir été imposé
aux indigènes, surtout en Algérie où les colons veillaient à maintenir dans une
situation de grande infériorité les indigènes. Il éclaire aussi pourquoi ce fut en
Grande Kabylie que l’enseignement primaire fut néanmoins le plus développé. Cet
article met en pièces quelques idées reçues sur l’histoire coloniale, tellement plus
complexe que ce que la vulgate de gauche en dit. Langue coloniale pour les trois
pays du Maghreb, le français aurait dû être rejeté comme langue du colonisateur
et, pourtant, il est encore parlé et même défendu aujourd’hui. C’est ce qu’illustre
en Algérie, premier pays francophone après la France, l’importance de la presse
francophone, qui est extrêmement dynamique même si elle est minoritaire. Le
tirage quotidien du journal Liberté est de plus de 100000 exemplaires et l’on y
trouve les programmes de télévision des chaînes françaises (TF1, France 2, France 3,
M6, Arte), et moins systématiquement ceux de la télévision nationale. Pourtant, la
loi de 1991 visait à l’arabisation totale.
Cette loi, sans précédent depuis l’indépendance de l’Algérie, vise à exclure
l’usage et la pratique du français dans l’administration publique, le monde de l’éducation (incluant les universités), les hôpitaux, les secteurs socio-économiques, etc.
Elle vise également à évincer l’élite francisée formée essentiellement dans les
écoles d’administration publique algériennes et représentant l’encadrement technique et scientifique de tous les secteurs d’activité. Elle impose l’usage unique de
la langue arabe, interdit toute « langue étrangère » et prévoit pour les contrevenants
de fortes amendes (équivalent de 150 à 1200 dollars américains). Le gouvernement algérien avait choisi le 5 juillet 1998 (date anniversaire de l’indépendance)
comme date limite pour l’arabisation de tous les aspects de la vie algérienne.
Cette loi était destinée à contrecarrer l’offensive islamiste en marquant la
volonté du gouvernement de rompre avec l’héritage du passé colonial. Les
années 1990 furent d’ailleurs des années terribles pour ceux qui enseignaient le
français, car ils furent accusés par les islamistes de représenter le parti de la
France et nombre d’entre eux, du moins les universitaires, ont dû se réfugier
en France. Mais, les choses étant ce qu’elles sont, selon la formule du général
de Gaulle, le gouvernement algérien annonce en 2002 l’introduction de l’enseignement de la langue française dès la deuxième année du cycle primaire à partir
de l’année scolaire 2004-2005, alors qu’auparavant l’élève commençait son
apprentissage du français en quatrième année de l’école primaire. Cette mesure
répondait à une demande : deux sondages d’opinion, réalisés en 1999 et en 2001,
ont révélé que plus de 70% des Algériens étaient en faveur de l’enseignement du
français dès la première année de l’école primaire. Réforme impossible à mettre
réellement en œuvre faute d’un nombre suffisant d’enseignants de français. En
octobre 2006, le gouvernement algérien annonce que l’enseignement supérieur
doit être donné en français (ce qui était déjà le cas en médecine et pour partie en
économie) et que, désormais, le français doit être la langue de communication
à l’externe pour assurer l’euro-compatibilité et l’intégration dans le monde
moderne. Ce n’est donc pas le français, langue des arts et des lettres, mais le français comme outil de communication utile aujourd’hui. Paradoxalement, ce sont
dans le même temps les déclarations répétées du chef du gouvernement sur le génocide culturel dont les Français se sont rendus coupables...
Le français joue donc un rôle politique interne en l’Algérie qu’il faut analyser
pour réfléchir aux enjeux de ce multiculturalisme-là, sans aucun doute aussi
accentué par les millions de Français d’origine algérienne qui ont gardé des contacts
avec leur famille. La situation est un peu différente en Tunisie et au Maroc, où les
sentiments antifrançais n’étaient pas si marqués. Au Maroc néanmoins, la cohabitation de trois langues (arabe, berbère et français) n’est pas sans poser nombre de
difficultés, comme le montre Fouzia Benzakour. En Tunisie, où la présence berbère est très faible et les relations avec la France beaucoup moins compliquées
qu’avec l’Algérie, la situation semble moins complexe (Samir Marzouki).
La situation du français au Liban est sensiblement différente de ce qu’elle est
au Maghreb. L’histoire coloniale n’est d’évidence pas la même. Si les maronites
chrétiens, proches des dirigeants français durant le protectorat, ont été et sont
encore la communauté la plus francophone, le français est néanmoins aujourd’hui
parlé par environ 40% de la population, c’est-à-dire qu’il est aussi parlé par les
communautés chiite et sunnite, alors qu’on aurait pu s’attendre à une domination
sans partage de l’anglais. Mona Makki explique les raisons du maintien, et même
de l’augmentation, du nombre de Libanais francophones, parmi lesquelles la diaspora libanaise installée dans les pays francophones, le rôle des institutions de la
francophonie et aussi, selon elle, la position équilibrée du gouvernement français
dans le conflit du Proche-Orient.
Dans les États colonisés par les Britanniques, l’utilisation de l’anglais ne pose
guère de problème : il s’est imposé comme la langue du pays ou il cohabite avec
d’autres langues nationales sans réelle tension, puisque parler l’anglais est désormais perçu comme une nécessité, voire un atout. Dans les pays colonisés par la
France, en revanche, l’utilisation du français, même quand il fut choisi comme
langue officielle, peut-être plus délicate et l’apprentissage de l’anglais parfois
paraître plus utile, justement pour mieux profiter de la mondialisation. C’est le cas
au Cameroun où les deux langues, française et anglaise, cohabitent avec les
langues locales. Mais l’anglais commence à s’imposer au détriment du français,
essentiellement pour des raisons pragmatiques (article de Bitjaa Kody Zachée
Denis). Dans le cas de la Côte-d’Ivoire, le français, langue officielle héritée de la
colonisation, est-il en train de devenir, du fait de son évolution, une langue ivoirienne ? s’interroge Jérémie Kouadio N’Guessan. En effet, en Côte-d’Ivoire, le
français a une fonction de langue véritablement véhiculaire et son appropriation
y est des plus spectaculaires. Cette situation est le résultat de plusieurs facteurs,
tout à la fois historiques, politiques, économiques, linguistiques et socioculturels
et conduisant à la coexistence de différentes variétés de français. Ce que Jérémie
Kouadio N’Guessan appelle l’« autonomisation progressive du français ivoirien »,
en posant dès lors la question de « quel français enseigner ?». Question difficile,
parce que socialement et politiquement incorrecte. C’est d’ailleurs l’une des accusations portées par les écrivains francophones contre la francophonie institutionnelle, soucieuse de défendre la langue française académique, universelle, tandis
que les écrivains francophones revendiquent « leur » français dont les constructions grammaticales et le vocabulaire sont influencés par la structure de leurs
langues locales. Ce fut l’un des enjeux politiques de la reconnaissance du créole
comme langue à part entière. La reconnaissance du créole comme langue était
vue comme l’affirmation d’une indépendance envers le français, perçu par certains
comme l’instrument de la prolongation de la domination coloniale.
C’est d’ailleurs pour tenir compte de l’évolution du contexte politique des relations entre la France et ses anciennes colonies que la place centrale de la langue
française dans la francophonie a évolué (article de Robert Chaudenson) pour marquer le respect des autres langues nationales et éviter toute hiérarchie entre elles.
Ainsi, au sommet de Maurice en 1993, on abandonne la formule « ayant en
commun l’usage du français » pour « ayant le français en partage ». Avec l’augmentation du nombre des États membres de la francophonie, il va de soi, dans
nombre d’entre eux, que la francophonie réelle est très faible, comme dans les
pays d’Europe orientale. Néanmoins, comme le montre l’article d’Anna Krasteva
à propos de la place du français dans la Bulgarie actuelle, les amoureux de la
langue française existent encore, même si l’adhésion à la francophonie de leur
gouvernement et l’apprentissage du français par les étudiants sont avant tout pour
le premier le moyen d’accroître voire d’accélérer leur intégration à l’Union européenne, et pour les seconds une ouverture supplémentaire au monde. Le refus jusqu’alors de l’Algérie, premier pays francophone après la France, de rejoindre
la francophonie prouve bien a contrario qu’en faire partie ou pas relève plus de la
géopolitique que de la culture. Mais le retour officiel de la langue française dans
l’enseignement en Algérie pourrait peut-être prochainement changer la donne, ce
qui confirmera un peu plus le rôle politique de la francophonie au détriment de
son rôle culturel, la diffusion du français.
Et le Québec ? Le Québec est en quelque sorte un laboratoire pour l’étude de la
fonction politique de la langue. On peut même dire que la langue et le territoire
sont étroitement liés. Mais les représentations géopolitiques liées à la langue ont
évolué. Comme l’écrit Joseph Yvon Thériault, « depuis plus de deux siècles, la
question de la langue et de sa mémoire est au cœur de la question politique du
Québec. C’est pourquoi l’historique de ce questionnement est un puissant révélateur de la dynamique politico-identitaire qui s’est jouée et se joue au sein de
l’espace québécois, tout comme du rapport plus général entre langue, politique et
société dans la modernité ». L’interrogation de Joseph Yvon Thériault porte sur
les rapports entre langue, civilisation et culture, à la lumière de l’histoire de la
langue nationale. C’est pourquoi la question du Québec reste une question politique centrale aujourd’hui : comment maintenir par la langue un lien entre civilisation et culture ?
[1]
Voir Hélène GADRIOT-RENARD, « L’anglais :
lingua franca des institutions internationales »,
Hérodote, n° 115, p. 25-29.