Vous consultezGéopolitique du tourisme à Madagascar : de la protection de l’environnement au développement de l’économie
AuteurBruno Sarrasin[*] [*] Politologue, l’auteur est professeur au département d’Études...
suitedu même auteur
Ny olombelona toy ny embok’akondra Raha manondro ny lanitra, iray ihany Fa raha miondrika, samy manana ny lafiny.
Les hommes ressemblent aux fleurs du bananier, Quand elles sont encore dirigées vers le ciel, elles paraissent ne former qu’un seul tout, Mais quand elles s’inclinent, chacune occupe sa place propre.
Poème malagasy.
Madagascar est un territoire d’exception à plusieurs titres. Isolée du continent africain depuis quelque 160 millions d’années, Madagascar est la cinquième plus grande île du monde – après l’Australie, le Groenland, la Nouvelle-Guinée et Bornéo – avec une superficie de 587 014 km2, soit l’équivalent de la France et du Benelux réunis. Le pays possède cinq grandes régions géographiques présentant un relief très diversifié et des écosystèmes uniques. Au nord, le massif de Tsaratanana est caractérisé par ses forêts primaires endémiques et son relief accidenté, ses îles, ses grottes et surtout ses sites côtiers à hauts potentiels touristiques dont l’île de Nosy Be est le plus connu. En abordant les hautes terres du Centre, on observe un relief beaucoup plus accidenté avec les massifs des hauts plateaux – d’origine volcanique – dont les pointes peuvent atteindre 2876 m d’altitude. Cette région se caractérise notamment par l’abondance des précipitations et la mise en culture des terres, principalement rizicole. La côte Est, plus exposée aux précipitations – offrant une végétation plus abondante et plus diversifiée –, est composée de larges plaines mais partage des similitudes avec la côte Ouest caractérisées par les plages, les récifs, les barrières de coraux, les lagons et les mangroves. Enfin, la région du Sud-Ouest, formée d’un vaste plateau, de plaines et de savanes, offre ses régions arides marquées par la désertification. Reconnue comme étant l’un des pays les plus riches du point de vue écologique, Madagascar fait partie des pays du monde présentant une mégabiodiversité avec un taux d’endémisme des espèces végétales et animales pouvant atteindre jusqu’à 95% (Christie et Crompton, 2003). L’île permet ainsi la découverte, l’observation et l’interprétation de communautés biologiques variées qui ont disparu de la masse continentale depuis des milliers d’années. Ces caractéristiques constituent l’atout touristique le plus important pour Madagascar. Le panorama offert par certains sites comme la réserve naturelle des Tsingy du Bemaraha à l’ouest, qui consiste en une spectaculaire formation karstique, procure une expérience unique aux visiteurs. Son extraordinaire capital biologique, tant au niveau de la faune que de la flore, à la fois terrestre et marin, en fait une destination de premier plan pour une gamme variée d’activités touristiques, où l’écotourisme occupe la première place pour la moitié des visiteurs non résidents (la principale attraction étant l’observation des lémuriens et autres mammifères au sein des aires protégées) (ibid.).
2 Ces quelques repères « naturels » de Madagascar et son potentiel de mise en valeur touristique s’insèrent dans un double paradoxe qui fonde l’intérêt d’analyser la géopolitique du tourisme sur la Grande Île. D’une part, le pays possède une biodiversité exceptionnellement riche dans un contexte de grande pauvreté humaine. D’autre part, l’intérêt grandissant pour le tourisme – et en particulier pour l’écotourisme – contribue à dégrader les conditions (naturelles, sociales et culturelles) qui président à sa propre existence. Ces éléments placent le territoire et son appropriation au centre des enjeux dits de « développement » en général et du tourisme en particulier. À travers une dialectique opposant croissance économique et protection des ressources naturelles, nous tenterons de mieux cerner la géopolitique du tourisme à Madagascar en posant trois hypothèses principales : 1)cette géopolitique s’appuie fortement sur l’endémisme élevé de ses ressources naturelles et sur la perception des menaces qui pèsent sur elles. Cela fonde une vision particulière de l’environnement et de ses problèmes; 2) l’insertion de la Grande Île au capitalisme mondial place le tourisme dans un « modèle de développement » produit par les institutions financières internationales; 3) la population rurale constitue la clé de voûte des problèmes et des solutions associés à la dégradation de ressources naturelles et doit en conséquence jouer un rôle dans le développement du tourisme sur la Grande Île. Plusieurs questions sous-tendent la vérification de ces hypothèses : quels liens existe-t-il entre les caractéristiques du territoire et le développement touristique à Madagascar ? Quels sont les déterminants du développement touristique et qui sont les principaux acteurs en cause ? Comment le développement touristique à Madagascar façonne-t-il (ou est-il façonné par) les pouvoirs politique et économique ? Dans quel type de représentation et au profit de quel groupe d’acteurs le développement par et pour le tourisme – et l’écotourisme – s’insère-t-il ? Ces quelques questions guideront notre démarche qui vise à explorer la géopolitique du tourisme à Madagascar à travers les enjeux qui motivent les positions des acteurs, leurs éventuelles confrontations et les dynamiques territoriales qui en découlent.
L’environnement naturel : de la représentation internationale à l’enjeu malgache
3 Avant la fin des années 1970, on faisait peu de cas, au sein des institutions bilatérales et multilatérales de crédit, du caractère limité des ressources naturelles (CMED, 1988). Du point de vue des économistes de la Banque mondiale cependant, des « avancées considérables », sur les plans de la préoccupation environnementale, de la recherche sur l’écologie et de l’application des principes de l’économie néoclassique à l’« environnement », se sont réalisées depuis la décennie 1970 (ibid.; Cleaver et Schreiber, 1998). Pour eux, la Stratégie mondiale de conservation (World Conservation Strategy) publiée en 1980 par l’Union internationale pour la conservation de la nature et des ressources naturelles est considérée comme l’événement ayant présidé à l’émergence du « développement durable » et contribué à placer l’« environnement » sur l’agenda des décideurs politiques, autant au Nord qu’au Sud. Nous croyons que ce type de lecture révèle un certain nombre d’enjeux de pouvoir fondés sur l’identité « environnementale » que tous les acteurs, internationaux et malgaches, tentent de s’approprier.
4 Depuis plusieurs années, et particulièrement depuis le Sommet de la Terre tenu à Rio en 1992, la « question environnementale », qu’elle insiste sur le type de dégradation, la zone géographique et les espèces menacées ou sur les moyens nécessaires pour réduire ou arrêter les effets négatifs des actions de l’homme sur la nature, semble ne plus faire de doute. Qui, en effet, peut s’en prendre à l’idée de « protéger l’environnement » sans être critiqué pour son égoïsme et sa courte vue ? Comment questionner davantage la pertinence d’« actions de sauvegarde » dans les pays dont les conditions de vie sont à la limite de la survie, comme c’est le cas en Afrique dont l’image, forgée par les médias occidentaux et locaux, particulièrement depuis la famine en Éthiopie au cours des années 1980, présente un monde de misère (Anderson et Grove, 1987)? Pour ou contre l’« environnement »? Qui « sauver »? Comment et pourquoi le faire ? Voilà autant de questions qui sous-tendent les « politiques environnementales », peu importe la région du monde où elles se posent.
5 Au milieu des années 1980, les analystes de la Banque mondiale insistaient sur la menace que représentaient les « proportions massives » de la « destruction environnementale » dans plusieurs pays du tiers monde, particulièrement en Afrique (Banque mondiale, 1985). Grâce aux médias et à l’utilisation de termes-chocs telles « catastrophe », « menace », « autodestruction », etc., l’« environnement » est présenté comme une préoccupation planétaire, incontournable. Puisque la pollution ne connaît pas de frontières, que les forêts tropicales, où qu’elles soient, sont nécessaires à la fixation du dioxyde de carbone et que la biodiversité d’un pays – comme c’est le cas à Madagascar – peut être qualifiée de patrimoine de l’humanité, l’« environnement » est présenté comme une responsabilité collective (CMED, 1988). Ce contexte rend le cas de Madagascar particulièrement intéressant pour qui cherche à comprendre les raisons qui ont fait de l’« environnement » un enjeu de premier plan. Le Pape Jean-Paul II, en visite à Madagascar en 1989, décrivait la situation en ces termes :
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De plus en plus, l’opinion mondiale prend conscience du bien précieux qu’est la terre avec tout ce qu’elle recèle et produit. On parle de l’environnement : il s’agit du cadre dans lequel l’homme doit vivre; il s’agit de la nature qui lui est confiée. Et l’on sait les menaces qui pèsent sur des régions entières du fait d’une exploitation inconsidérée. [...] Il est urgent que la communauté internationale se donne les moyens juridiques et techniques de garantir la protection de l’environnement, d’empêcher les abus inspirés parce qu’il faut bien nommer l’égoïsme des uns au détriment des autres
[1] [1] Discours du pape Jean-Paul II au corps diplomatique de Madagascar...
suite.
7 L’intervention du pape n’est pas anodine dans un pays qui compte 75% de chrétiens et où religion et politique sont intimement liées (Roubaud, 2000). Les maîtres-mots du président Marc Ravalomanana ne sont-ils pas sainteté (fahamarinana) et vérité (fahamasinana)? Le chef de l’Église catholique résume d’ailleurs très bien l’essentiel des représentations construites autour des ressources naturelles avec la logique qui s’impose par la suite à Madagascar : le problème de dégradation est causé essentiellement par le comportement des paysans malgaches, la conscience et la connaissance (la solution au problème) provenant nécessairement de l’extérieur. Quelques années plus tard, la situation est toujours présentée comme « catastrophique » bien qu’un programme d’action environnemental ait été mis en œuvre au début des années 1990 : « Madagascar brûle-t-il ?» titrait, avec un brasier en couverture, la Revue de l’océan Indien, Madagascar dans son édition de décembre 1996. Les tavy[2] [2] Ce phénomène ne doit pas être confondu avec les « feux...
suite, destinés à la culture itinérante, sont décrits en termes apocalyptiques qui résument bien l’état d’esprit véhiculé autour de la notion de « dégradation environnementale »:
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On connaît très bien les méfaits engendrés (par l’abattis-brûlis en à-pic
[3] [3] La culture itinérante sur brûlis, en milieu forestier...
suite ), mais on allume quand même. La mise à nu de pentes abruptes ravine sous l’action des pluies. De profondes griffes d’érosion ouvrent dans le plateau des plaies béantes. Et pourtant, la terre malagasy n’est ni ingrate ni hostile. C’est un faux dilemme et un incroyable gâchis. Le Malagasy serait-il devenu masochiste, au point de faire la ribouldingue en ayant les mains crochues par le feu ? Ou bien serait-il méphistophélique, au point de s’anéantir lui-même
[4] [4] Éditorial, « Madagascar brûle-t-il ?», Revue de...
suite ?
9 On peut se demander dans quelle mesure de telles images marquent la perception éventuelle d’un « problème environnemental » à Madagascar, unanimement reconnue pour sa mégabiodiversité (Jolly et Jolly, 1984; Jolly, 1990; Richard et O’Connor, 1997). Par son caractère original, la « nature » malgache intéresse et fascine. Comme l’écrivait déjà Philippe Commerson en 1771, « la nature semble s’être retirée dans un sanctuaire privé, où elle peut travailler à des modèles différents de tout ce qui est utilisé ailleurs. On trouve là, à chaque pas, des formes étranges et merveilleuses[5] [5] Traduction libre, cité dans (Jolly, 1990, p. 38). ...
suite ». L’image associée à la richesse naturelle de Madagascar, qu’elle prenne une forme symbolique (Éden) ou scientifique (biodiversité), contribue à mieux comprendre le contexte historique dans lequel sera éventuellement perçue la « dégradation de l’environnement » comme problème géopolitique et comment le tourisme interviendra éventuellement comme solution de sauvegarde.
Le rôle de la population rurale dans la dégradation des ressources naturelles
10 À Madagascar, la problématique de l’« environnement », largement associée à la biodiversité, s’est principalement construite autour de sa dégradation. Dans le cas de la forêt primaire, par exemple, habitat naturel pour l’essentiel des espèces qui font de ce pays un lieu de biodiversité unique, la situation est qualifiée de catastrophique et elle « découle d’un processus de déforestation commencé depuis l’implantation de la première habitation dans la région. Les récits des voyageurs qui ont traversé la région attestent bien du recul de la forêt depuis le XVIIe siècle » (Rakotoarisoa, 1997, p. 338)[6] [6] Traduction libre. ...
suite. Malgré la mise en place d’une Charte de l’environnement en 1990 et du Plan d’action environnemental (1993-2008) appuyé par des partenaires et des bailleurs de fonds internationaux, les dernières décennies ont vu s’opérer une baisse continue de la qualité de l’environnement, ainsi qu’une régression quantitative des formations naturelles dans plusieurs écorégions, en particulier la forêt primaire. Le pays continue de connaître un taux élevé de dégradation de sa biodiversité et en particulier de sa couverture forestière qui enregistre des taux de déforestation estimés de 150000 à 200000 ha par an (Minten, Randrianarisoa, Randrianarison, 2005). En dépit des multiples stratégies qui s’inscrivent dans les divers programmes de préservation et de conservation, cette tendance ne semble pas encore avoir changé de façon significative, avec une déforestation moyenne annuelle de plus de 1% de 1990 à 2005 (FAO, 2005)[7] [7] Le taux de déforestation est une moyenne, tous types de...
suite. Les Nations unies ont aussi estimé qu’au cours des 60 dernières années 75% de la couverture forestière avaient disparu, dont 10% pendant la dernière décennie. Bien que ces estimations s’insèrent dans un débat concernant la couverture forestière originelle, celle-ci était estimée à 13260000 ha en 1996, soit 22,6% du territoire national, tandis que la période 1997-2000 a été marquée par une diminution forestière annuelle moyenne de 1,2%, avec plusieurs conséquences directes, dont la perte de biodiversité, la diminution de la fertilité des sols, l’érosion, l’ensablement des lits et des embouchures des rivières. De 1990 à 2000, c’est donc 24446 ha de forêts en moyenne par année qui ont été brûlés à des fins agricoles (dont 74% concentrés dans les faritany de Diégo et de Tamatave), tandis que l’exploitation forestière a augmenté de façon exponentielle durant cette période (Nations unies, 2003, p. 22-23).
11 Selon une estimation réalisée dans la forêt des Mikea (sud-ouest de la Grande Île), la déforestation s’accompagne de la disparition de 75% des espèces végétales originelles exploitées comme bois d’œuvre ou utilisées comme plantes médicinales et de 25% des espèces animales (Grouzis et Milleville, 2000). Cela constitue une situation alarmante compte tenu du fait que les forêts malgaches abritent la quasi-totalité des espèces endémiques de l’île. Dans une perspective économique, la perte que représente l’ensemble de ces dégradations était estimée en 2000 entre 12 et 40 millions $US, soit l’équivalent de 5 à 15% du PIB (ANGAP, 2001; MEEF, 2005). Il est certain que si les taux de dégradation demeurent à leur niveau actuel, les prévisions issues des récentes études du Center for Applied Biodiversity Science (CABS) pour le compte de Conservation International qui prévoient la disparition complète du couvert forestier malgache d’ici quarante ans pourraient se confirmer[8] [8] Voir à ce sujet CONSERVATION INTERNATIONAL, Conservation...
suite. Bien que la perte écologique due à la dégradation des habitats naturels – en particulier du couvert forestier – n’ait pas été entièrement évaluée, il est indéniable que l’érosion de la biodiversité à Madagascar s’avère très élevée et débouche sur plusieurs questions qui moduleront le rapport de forces entre les acteurs : comment réfréner la dégradation de manière efficace dans un contexte de grande pauvreté ? Comment agir sur les principales causes de la dégradation évoquées précédemment ? Pour le gouvernement malgache et les bailleurs de fonds internationaux, les réponses résident dans la relation pauvreté/croissance économique/protection des ressources naturelles. Si l’homme cause la « dégradation environnementale », il importe donc qu’il « prenne conscience » des conséquences de son comportement prédateur sur la nature et consente à le changer. Bien que la situation ne soit pas aussi simple, elle est souvent présentée par les bailleurs de fonds internationaux, les organisations non gouvernementales (ONG) et le gouvernement malgache sous une forme plus ou moins confuse d’objectifs de conservation, de développement économique et social, inspirés de valeurs morales et symboliques dont les enjeux politiques sont souvent éludés. Sur le plan touristique par exemple, la création, la gestion et la mise en valeur des Aires protégées s’inscrivent dans la logique qui place la population pauvre comme vecteur principal des pressions qui pèsent sur la biodiversité et s’appuient sur un ensemble de relations et d’hypothèses que nous pouvons résumer de la façon suivante (ANGAP, 2002; Nations unies, 2003): Madagascar est un des pays les plus pauvres dans le monde; 85% des pauvres sont des ruraux et ils dépendent considérablement des ressources naturelles; leur mode de vie (survie) et leurs systèmes de production contribuent à la dégradation de l’environnement et à une perte accélérée de la couverture forestière. Cette situation, à son tour, accroît davantage la vulnérabilité des pauvres en milieu rural par rapport aux cataclysmes naturels dont la fréquence augmente. Ce type de lecture n’est pas nouveau puisqu’il structure la construction des « problèmes environnementaux » et leur solution, en Afrique subsaharienne comme dans les autres pays du Sud, depuis au moins deux décennies (Sarrasin, 2005). Parce qu’elle est devenue un enjeu incontournable au cours des vingt dernières années à Madagascar, la « question environnementale » constitue une clé importante de compréhension des stratégies de développement économique et, par extension, un des éléments moteurs du développement touristique de la Grande Île.
Quelques repères économiques et politiques
12 Le gouvernement malgache n’a pas toujours été le « bon élève » économique cité par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) aujourd’hui. La IIe République instaurée par Didier Ratsiraka (1975-1993) se réclamait du socialisme radical marqué par la malgachisation de l’économie, l’apologie du modèle soviétique et les rapprochements politique et militaire avec la Corée du Nord. La géopolitique mondiale et l’évolution économique, tant nationale qu’internationale, ont donné tort au régime Ratsiraka qui sera remplacé en 1993 par Albert Zafy à la faveur des premières élections libres et de la création de la IIIe République. La démarche de notre article ne cherche pas à faire l’analyse approfondie des dimensions économique et politique de Madagascar mais vise plutôt, à la manière des géopolitologues anglo-saxons (O’Thuatail, 1998; Taylor et Flint, 2000), à établir les lignes de forces qui se sont manifestées au cours des vingt dernières années et qui ont présidé à l’émergence de certains groupes d’acteurs ou influencé le comportement d’autres acteurs existants. Cette lecture permettra de comprendre que l’intérêt pour le tourisme n’est pas un phénomène de génération spontanée mais s’inscrit en continuité avec un modèle de développement de construction relativement récent.
Le développement par l’ajustement structurel : l’influence du Groupe de la Banque mondiale
13 Contraint à l’ajustement structurel depuis 1983, dans la foulée de la crise économique mondiale, le gouvernement socialiste de Didier Ratsiraka réalisait à l’époque un virage à 180 degrés de son modèle de production, passant du collectivisme agraire au capitalisme d’exportation. Cela a eu notamment pour conséquence de multiplier par quatre – de la décennie 1970 à la décennie 1990 – le montant des prêts obtenus par le gouvernement malgache auprès des bailleurs de fonds internationaux. En conséquence, le financement accordé à Madagascar par le Groupe de la Banque mondiale (GBM) a augmenté de 30,2% en moyenne annuellement pendant la décennie 1980 et de 15,3% au cours de la décennie 1990 aux chapitres des finances, de la politique et du développement du secteur privé, c’est-à-dire de l’ajustement structurel[9] [9] Nos calculs sont effectués à partir des données du Groupe...
suite. Bien qu’il ne représente pas le seul acteur institutionnel impliqué dans le financement de la dette à Madagascar, nous insisterons particulièrement sur l’influence du GBM puisque, en plus du rôle incontournable joué par ses représentants dans la conceptualisation du « modèle » dans lequel s’insère l’économie de la Grande Île depuis les années 1980, son financement représentait 65,54% de la dette extérieure en 2004, soit la position la plus importante occupée par un bailleur de fonds unique[10] [10] Source: Banque mondiale (2006). Le financement associé...
suite. Cette évolution consacre la place incontournable que possèdent les représentants de la Banque mondiale et de ses institutions associées[11] [11] Agence de développement international (IDA), Société...
suite, mais aussi celle du FMI et des agences bilatérales de coopération dont les stratégies de développement économique convergent toutes vers un modèle néolibéral de croissance extravertie.
14 Exportateur de matières premières (café, vanille, coton, sucre) comme la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, Madagascar a traversé durement les deux crises économiques mondiales qui ont marqué les années 1980 et 1990. Le revenu par habitant a décliné de 40% depuis les années 1970 et se trouvait à 857 $ US en 2004 (PNUD, 2006)[12] [12] Produit intérieur brut (PIB) en parité de pouvoir d’achat. ...
suite. Cet indicateur montre une régression annuelle moyenne de – 1,8% au cours de la période 1985-1995 et de – 0,1% au cours des années 1995-2005, montrant que la croissance démographique a été en moyenne plus élevée que la croissance de la production durant cette période (Banque mondiale, 2006). Bien que Madagascar ait une des densités de population les plus faibles de l’Afrique subsaharienne, les principaux agrégats macroéconomiques en font l’un des pays les plus pauvres avec 71% de la population sous le seuil national de pauvreté (ibid.). Ces conditions ont poussé le gouvernement malgache à élaborer, avec l’appui actif du GBM, du FMI, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et des agences bilatérales de financement, un ensemble de stratégies visant non seulement le rétablissement des équilibres financiers internes et externes, mais aussi la lutte contre la paupérisation, la recherche d’un meilleur équilibre régional, la protection de l’environnement et l’amélioration des conditions sociales. C’est dans ce contexte que s’insère le développement du tourisme à Madagascar, c’est-à-dire dans une relation où la croissance économique, la protection de l’environnement naturel et la lutte contre la pauvreté constituent les principaux enjeux au croisement desquels se trouve la population rurale. Le « modèle de développement » qui en résulte pourrait se résumer de la manière suivante : la croissance économique, notamment celle des exportations, contribue à faire reculer la pauvreté tout en protégeant la biodiversité. Puisque l’ajustement structurel vise notamment à « replacer » le secteur agricole comme moteur de la croissance, les mesures favorisant l’agriculture intensive d’exportation devraient bénéficier aux pauvres dont le travail est relié à ce secteur de l’économie. L’objectif ultime de la lutte contre la pauvreté grâce à l’ajustement structurel repose en fait sur l’intégration de ce segment de la population au processus de production nationale tourné vers l’extérieur et à son inclusion dans l’économie « formelle ». Pour les Institutions financières internationales (IFI) et les ONG de conservation, seule une telle approche permet de protéger la biodiversité et les ressources naturelles – une matière première essentielle à la mise en valeur touristique – dans un contexte de pauvreté rurale, d’instabilité politique et de croissance économique incertaine comme c’est le cas à Madagascar.
15 L’influence acquise dans ce pays au cours des 20 dernières années par le GBM dépasse largement la sphère économique. À l’instar d’autres auteurs (Jarosz, 1996; Peet et Watts, 1996; Szablowski, 2007), nous croyons en fait que les IFI ont, à la faveur des crises économiques et politiques, nationales et internationales, imposé leur référentiel économique sur l’ensemble des enjeux qui touchent Madagascar, à commencer par l’environnement. La valorisation économique de la biodiversité permet en effet de poser « tous les problèmes de développement » à partir du rapport offre/demande et de la dialectique coût/opportunité. Cet article cherche à mettre en évidence les conséquences de cette logique sur le type d’enjeux qui peuvent être identifiés dans ces conditions, le type de solutions accessibles à l’organisation économique des relations entre les différents acteurs et les rapports de forces qui en résultent. Avant d’aborder comment le tourisme constitue, dans cet esprit, un puissant vecteur d’organisation du territoire et d’expansion du « modèle de développement » décrit précédemment, nous verrons comment les développements politiques récents ont accru l’influence du GBM sur la Grande Île.
La crise politique de 2002 et la nouvelle géopolitique malgache
16 Comme plusieurs pays de l’Afrique subsaharienne, la démocratisation de la politique est relativement récente à Madagascar. Sous la pression de la rue, le régime de Didier Ratsiraka abandonnait la IIe République à la faveur d’élections présidentielles et législatives tenues en 1992-1993 (Roubaud, 2002). Les débuts de la IIIe République ayant été marqués par le court passage d’Albert Zafy – destitué en 1996 –, Didier Ratsiraka reprendra le pouvoir par la voie des urnes, fin 1996. Ce retour de l’ancien dictateur marque l’accélération de l’influence des IFI dans les stratégies malgaches dites de « développement ». L’ajustement structurel entamé par Ratsiraka dix ans plus tôt commence à porter ses fruits sur le plan macroéconomique et la croissance redevient positive à partir de 1997 pour atteindre 7% en 2001 (ibid.). Les retombées de cette croissance étant largement inégales entre les classes sociales mais aussi entre les diverses régions de la Grande île, les élections présidentielles de l’année 2002 ont mis en relief les vives tensions économiques et politiques présentes depuis plusieurs années – voire plusieurs décennies – au sein de la société malgache.
17 Catastrophique sur le plan économique avec la suspension de 140000 emplois selon les estimations de la Banque mondiale, la crise politique du début de la décennie a particulièrement frappé les ménages plus pauvres (Blanc-Pamard et Ramiarantsoa, 2003, p. 185). Au plus fort de la crise, la tentative du clan Ratsiraka de morceler le pays en micro-États « fédérés », à travers l’instrumentalisation politique d’un « clivage ethnique » largement récupéré par les médias nationaux et internationaux, a provoqué plusieurs mois de chaos marqués par la destruction d’infrastructures stratégiques pour la capitale et le pays, le blocage des activités économiques et l’incapacité de gouverner pour Marc Ravalomanana, le nouveau président élu. Comme le suggèrent certains auteurs (Roubaud, 2000; Mauro, 2002; Ramamonjisoa, 2002), le « conflit ethnique » entre « Merina[13] [13] L’appartenance « ethnique » du président élu. ...
suite » et « Côtiers[14] [14] L’appartenance « ethnique » du président sortant. ...
suite », supposé être à l’origine de cette crise, relève davantage de l’économie politique néocoloniale où chaque groupe, toutes origines confondues, tente d’accroître sa domination sur les autres. Comme le suggère Guilhem Beauquier (cité dans Mauro, 2002, p. 4), « la vision de la France sur Madagascar n’a quasiment pas évolué depuis Gallieni[15] [15] Gouverneur général de Madagascar de 1896 à 1905. ...
suite : il y a d’un côté les Merina des hauts plateaux, fourbes et arrogants, qu’il faut mater et rabaisser, et de l’autre les Côtiers, exploités et humiliés, qu’il faut défendre et promouvoir. Ce manichéisme n’est pas innocent : il a été forgé à dessein pour servir la colonie dans le passé, des intérêts stratégiques, politiques et financiers aujourd’hui ». Dans ces conditions, les clivages entre les groupes sociaux et politiques, bien réels à Madagascar, sont davantage socio-économiques qu’ethniques. Comme le suggère Mauro, ce clivage distingue d’une part un ensemble qui forme une classe dirigeante, qui n’est ni « merina » ni « côtière », mais composée de divers groupes constitués en bourgeoisie urbaine, et, d’autre part, une population massivement rurale dont le mode de survie se réalise largement en dehors du système politique et économique formel.
18 De cette crise politique récente, nous retiendrons essentiellement trois éléments aux effets potentiels importants pour le développement du tourisme à Madagascar. D’abord, l’enjeu « ethnique » traduit davantage les limites de la répartition des bénéfices du « modèle de développement » au sein des diverses classes sociales et des régions du pays qu’une opposition « raciale ». La capitale malgache recueille l’essentiel du pouvoir politique et des retombées économiques malgré les multiples tentatives de décentralisation initiées au cours des vingt dernières années. Ensuite, le nouveau président, américanophile et néolibéral déclaré, marque d’une part la volonté de rupture avec la traditionnelle domination de la France dans les sphères économiques et politiques et, d’autre part, accentue l’influence des IFI en accélérant le processus de libéralisation de l’économie. À titre d’exemple, la première visite officielle du nouveau président en Europe se fait d’abord en Allemagne et Lufthansa Consulting est préféré à Air France pour mener à bien le redressement de la compagnie nationale Air Madagascar, en vue de sa privatisation (Blanc-Pamard et Ramiarantsoa, 2003). Le nouveau gouvernement multiplie les investissements dans les zones franches, accélère la privatisation des entreprises étatiques et accroît l’ouverture de l’économie aux investisseurs étrangers... autant d’actions qui s’inscrivent dans la réalisation du « modèle de développement » exposé plus haut avec, à la clé, une consolidation du pouvoir des élites politiques et économiques qui produisent et sont produites par ce « modèle ».
19 Enfin, le processus de décentralisation, amorcé au lendemain de la création de la IIIe République révèle un découpage territorial qui n’est pas sans conséquences politiques pour le gouvernement central et la mise en œuvre des stratégies de « développement ». Dans son état actuel, la décentralisation politique et administrative comporte quatre niveaux, sous la tutelle du ministère de l’Intérieur : les provinces (6), les préfectures ou régions (18), les sous-préfectures, ex-fivondronana (158), et les communes (1392, dont 1346 rurales). Ce découpage doit cependant tenir compte de l’existence des provinces autonomes installées par le gouvernement Ratsiraka et dépendant d’un autre secrétariat d’État, celui chargé des Provinces autonomes. Sa mise en place traduit la volonté de transférer plus de responsabilités aux communes, un des éléments chers au « modèle de développement » des IFI qui cherche à faire des communautés locales les structures de base chargées de la gouvernance, de l’administration de proximité et du développement. Comme le suggèrent Blanc-Pamard et Ramiarantsoa (ibid.), le processus de décentralisation s’est cependant heurté à trois principaux problèmes de mise en œuvre. D’abord, l’intervention des deux ministères a posé un problème de répartition des compétences, quand il s’est agi d’appuyer les acteurs locaux à qui il revenait de tisser le canevas des plans communaux de développement (PCD). Ensuite, la multiplicité des intervenants sur le terrain – bureaux d’études, ONG, institutions internationales – a contribué à la confusion des rôles et à la dilution de la population locale. Cette situation s’est notamment traduite dans les communes rurales par la proposition de deux ou trois PCD différents, alors que chaque commune devait en élaborer un seul, rendant davantage politiques les négociations avec les bailleurs de fonds. Enfin, la montée en influence des IFI a contribué à changer les priorités du gouvernement, du développement agricole et pastoral qu’elles étaient vingt ans plus tôt à la protection de l’environnement. Derrière un discours où croissance économique et lutte contre la pauvreté vont de pair avec la protection des ressources naturelles, la logique du « modèle » sur laquelle repose le développement du tourisme à Madagascar s’insère dans un ensemble de conséquences politiques implicites (ibid., p. 189): « Il s’agit souvent moins de défendre l’environnement pour lui-même que de l’utiliser à des fins de maîtrise du territoire et d’exclusion d’autres groupes sociaux. » Les multiples enjeux politiques, économiques et sociaux évoqués jusqu’à présent sont motivés par des confrontations et des rivalités qui modèlent l’espace et contribuent à comprendre l’évolution de la dynamique territoriale malgache. C’est dans ce contexte que s’insère la géopolitique du tourisme sur la Grande Île.
Du « développement » à la mise en tourisme du territoire : les fondements de la géopolitique du tourisme à Madagascar
20 Madagascar est une destination touristique encore peu explorée avec une performance très modeste tant au niveau mondial (0,01% de parts de marché) qu’au niveau régional (10% du nombre total de visiteurs dans la zone sud-ouest de l’océan Indien)[16] [16] La Réunion, l’île Maurice et les Seychelles accueillaient...
suite. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs, dont certains ont déjà été évoqués : l’orientation politique et économique du régime de la IIe République où le tourisme n’avait pas de place; l’éloignement géographique des marchés émetteurs; le manque d’infrastructures touristiques comme les hôtels, les routes et les moyens de transport intérieur; le manque de promotion de la destination (Dorosh, 2003). Ces éléments ont influencé l’émergence du tourisme sur la Grande Île et nous reviendrons sur certains d’entre eux afin de comprendre leur influence dans l’évolution du secteur qui s’est fortement développé au cours des dernières années. Les statistiques du ministère du Tourisme montrent une croissance des arrivées internationales avec un peu moins de 23000 arrivées en 1982 contre 310000 en 2006, soit une multiplication par dix sur une période de 24 ans. En dehors de la place que possède le capital naturel dans l’image touristique de Madagascar, l’essor du tourisme dans ce pays a véritablement commencé avec l’apparition des premiers vols charters en 1997 et l’ouverture des lignes aériennes directes vers l’Asie en 2002. La croissance des arrivées coïncide également avec le début de la mise en œuvre par le gouvernement, au lendemain de la crise survenue en 2002, d’une vaste politique de restructuration et de classification de l’offre touristique favorisant les investissements étrangers dans le but d’accroître et d’améliorer les infrastructures d’accueil et d’accès au pays.
21 Trois principales catégories de touristes visitent Madagascar : le touriste d’aventure et de découverte (43%), le touriste balnéaire (15,3%) et le touriste « vert » (41,7%) avec le marché de « niche » que représentent les écotouristes, en forte progression au cours des dix dernières années[17] [17] Taux d’accroissement annuel moyen de 32 % pour l’écotourisme,...
suite. La frontière entre le tourisme de découverte et l’écotourisme reste floue, compte tenu des bases communes nécessaires à la pratique de ces activités (le réseau des parcs nationaux et le motif de visite de ces parcs) et le manque d’informations plus précises pour pouvoir différencier le tourisme d’aventure et le tourisme de découverte. Nous retiendrons cependant que l’environnement naturel constitue l’atout principal de Madagascar, comme en témoigne la répartition géographique des visiteurs, fortement concentrée autour d’un « pôle », le plus souvent un parc national ou un site balnéaire (voir carte 1). Le ministère du Tourisme divise d’ailleurs le territoire national en cinq « régions touristiques » au volume inégal de fréquentation touristique avec, en tête de liste, la région du Sud (incluant notamment les villes de Toliara, de Fianarantsoa et de Toalagnaro ainsi que les parcs nationaux de Ranomafana, Isalo et de l’Ifaty) avec 38% des visiteurs. Vient ensuite la région du Nord (avec la ville d’Anstiranana, la montagne d’Ambre et Nosy Be, la principale destination du Nord) avec 21% des visiteurs. Les régions de l’Est (la ville de Toamasina, Sainte-Marie, parc national d’Andasibe, etc.) et de l’Ouest (ville de Mahajanga, Morondava, parc national de Bemarah, etc.) attirent plus ou moins le même volume de visiteurs (respectivement 19% et 14%); toutefois, c’est la région des Hautes Terres (Antsirabe, Itasy, Ampefy, Mantasoa, etc.) qui attire le moins de visiteurs avec seulement 7% d’entre eux (ministère du Tourisme, 2004). On note que les régions du Nord et du Sud – la Banque mondiale parle de plutôt de « clusters » ou de grappes d’excellence pour identifier les zones ayant un potentiel élevé de développement touristique – accaparent près de 60% des visiteurs, montrant combien l’évolution spatiale du tourisme se réalise de manière inégale sur le territoire malgache (Christie et Crompton, 2003).
22 La provenance des visiteurs correspond à peu de chose près aux relations économiques de la Grande Île avec le reste du monde : 64% des arrivées touristiques sont européennes et 60% des arrivées européennes sont françaises. L’Allemagne et l’Italie sont aussi deux marchés émetteurs importants pour Madagascar. L’Amérique du Nord (États-Unis et Canada), le Japon, l’Australie et le Royaume-Uni constituent les marchés secondaires et se partagent 27% de l’ensemble des arrivées touristiques. Quant au marché national, son existence demeure encore marginale, considérant le faible pouvoir d’achat des Malgaches, la rareté des congés payés (seuls les cols blancs des secteurs public et privé y sont éligibles) et la faible propension des Malgaches aux loisirs et aux vacances loin du domicile. Nous avons aussi montré dans les sections précédentes combien les conditions économique et politique défavorables avaient contribué à la dégradation du revenu moyen par habitant. Enfin, dans un contexte de libéralisation de l’économie, les prix pratiqués par les opérateurs touristiques se sont « ajustés » aux budgets des visiteurs internationaux, réduisant d’autant l’accessibilité du secteur à la demande touristique nationale et orientant l’évolution de l’offre (Christie et Crompton, 2003).
L’offre touristique malgache : l’inégalité des pôles touristiques

LES VOIES D’ACCÈS ET LES PÔLES TOURISTIQUES À MADAGASCAR
LES VOIES D’ACCÈS ET LES PÔLES TOURISTIQUES À MADAGASCAR

23 L’offre touristique malgache s’articule autour de deux principaux axes, soit le circuit « descente vers le Sud » (axe Antananarivo à Toliara passant par le parc national de Ranomafana et d’Isalo) et le circuit « soleil et plage » à Nosy Be. Près de 90% des tour-opérateurs (nationaux et internationaux) incluent obligatoirement ces deux circuits dans leur offre, façonnant ainsi la concentration spatiale du développement touristique à Madagascar autour de quelques pôles, au détriment des zones périphériques (carte 1). Dans un contexte d’ajustement structurel, de libéralisation des échanges et d’insertion du pays à l’économie mondiale, les opérateurs touristiques malgaches sont largement tributaires des partenariats avec les tour-opérateurs spécialisés, grossistes et forfaitistes étrangers. Malgré cela, la faible notoriété de la Grande Île comme destination touristique oblige les opérateurs nationaux à assumer l’essentiel des charges liées à la promotion sur les marchés émetteurs (foires, expositions, publicités, etc.), limitant ainsi l’envergure et la portée des actions promotionnelles. Cette situation est exacerbée par les conjonctures politiques et économiques que nous avons présentées et qui permettent à peine au gouvernement de maintenir une structure compétente dans le domaine (Rasoamaharo, 2004; Ramanda, 2004). Fortement sollicité par les acteurs de l’industrie nationale en vue d’améliorer la promotion, l’accès, la sécurisation foncière, etc., le gouvernement arrive tout juste à s’organiser politiquement et économiquement. Dans un contexte où le « modèle de développement » basé sur l’ajustement structurel l’oblige à rationaliser ses investissements et à laisser les « forces du marché » trouver l’équilibre nécessaire à l’évolution du secteur, il reste peu de ressources aux opérateurs malgaches face à la concurrence internationale et au décloisonnement de l’offre en dehors des quelques pôles touristiques existants. Cela est d’autant plus vrai que les pôles eux-mêmes répondent difficilement aux critères minimum d’accessibilité et dépendent trop souvent du transport aérien, national et international.
24 Ce secteur a été durement affecté par la dernière crise politique et la suspension de l’autorisation de vols nationaux de la mi-2002 jusqu’à fin février 2004[18] [18] L’impact sur le tourisme a également été néfaste avec...
suite. La situation s’est graduellement normalisée avec la réintégration de Madagascar dans la chambre de compensation de l’IATA (Association internationale du transport aérien) en juin 2003 – lui permettant de vendre des billets avec des tronçons ou continuités de voyage sur d’autres compagnies – et l’entente bilatérale signée avec la France en juillet 2005 permettant l’ouverture du ciel malgache à d’autres compagnies aériennes qu’Air France et Air Madagascar. Cette nouvelle relance de l’accord « open sky », annoncé depuis 1999 dans la foulée d’une libéralisation du transport aérien entamée depuis 1997, génère de fortes attentes de la part des opérateurs touristiques nationaux, particulièrement en termes de croissance du volume des arrivées et de réduction du prix des billets[19] [19] Voir notamment, « Tourisme à Nosy Be », L’Express...
suite. Sur le volume, et malgré l’augmentation constante – hors crises – des arrivées touristiques internationales telle que nous l’avons exposée dans la section précédente, l’objectif arbitraire fixé par le gouvernement d’atteindre les 700000 arrivées en 2010 ne correspond à aucun scénario réaliste. Dans le meilleur des cas, c’est-à-dire dans un scénario de croissance ambitieuse, le bureau d’études mandaté pour réaliser le Master Plan du tourisme à Madagascar prévoit l’atteinte des 500000 arrivées à l’horizon 2013 (GATO, 2004b, p. 4-128-130). En dehors du débat sur le bien-fondé de ces objectifs, le décalage constant et systématique entre les intentions du gouvernement et les moyens disponibles pour y arriver nuit à sa crédibilité, autant auprès des opérateurs nationaux qu’internationaux. Le « modèle de développement » appliqué par les IFI place le gouvernement malgache dans la situation paradoxale suivante : d’un côté, faire la promotion du tourisme comme secteur d’exportation porteur de croissance et, de l’autre, réduire ses budgets et sa capacité d’intervention dans un contexte d’« assainissement » des finances publiques que commande l’ajustement structurel. Le « verrouillage » du secteur est ainsi consacré et laisse la place aux seuls acteurs capables de survivre et de se développer dans un contexte de concurrence internationale. Sur le prix des billets d’avion (critère d’accessibilité), les tentatives des gouvernements précédents de libéralisation du transport aérien n’ont pas mené aux effets escomptés malgré l’arrivée des charters de Corsair et la signature d’un accord « ciel ouvert » avec les États-Unis en 2005 (Christie et Crompton, 2003; GATO, 2004a). En plus du monopole que possède Air Madagascar sur les vols intérieurs, une des principales raisons de ce blocage réside à nouveau dans les infrastructures déficientes. Madagascar compte 12 aéroports et 43 aérodromes. Les vols internationaux ne peuvent toutefois atterrir que sur cinq d’entre eux dont quatre se situent dans les chefs-lieux de province (incluant l’aéroport d’Ivato à Antananarivo) et un sur l’île de Nosy Be. À cela, il importe d’ajouter que l’aéroport de la capitale demeure le principal hub du réseau aérien (interne et externe) avec, d’une part, le seul aéroport doté d’une piste capable d’accueillir des gros porteurs et, d’autre part, un monopole des vols internationaux (26 vols outre-mer hebdomadaires sur 37 partent d’Ivato) et un volume de passagers qui représente près de 44% du nombre total annuel de passagers (GATO, 2004a). Sans une mise à niveau des infrastructures aéroportuaires – particulièrement celles des aérodromes régionaux –, la croissance des pôles touristiques actuels sera difficile et leur enclavement restera un enjeu important dans l’avenir.
25 À la problématique du transport aérien s’ajoute celle du réseau routier, généralement en mauvais état. Celui-ci comprend quelque 31612 km de routes dont 11 862 km sont nationales, 12 250 km sont provinciales et environ 7 500 km sont communales. Près de 12% (4074 km) des routes sont goudronnés et environ 80% sont délabrés (Christie et Crompton, 2003). Le sous-investissement et la saison annuelle des grandes pluies accentuent la détérioration du réseau et le nombre des régions qu’on ne peut atteindre que par des pistes non classées, souvent inaccessibles pendant cette période. La crise politique de 2002 a mené non seulement à la destruction de plusieurs de ces infrastructures routières (particulièrement sur l’axe Antananarivo-Tamatave) mais a exacerbé la négligence dans l’entretien du réseau, tous les fonds allant à la reconstruction. La carte 1 présente un estimé du réseau routier « praticable » par la plupart des touristes. L’absence d’infrastructures d’accès convenables reliant le nord au sud de Madagascar, c’est-à-dire entre les deux pôles majeurs de développement touristique, pose à nouveau le problème de l’enclavement. La géographie du tourisme prend donc la forme à Madagascar d’un ensemble de régions isolées auxquelles on ne peut accéder que par une difficile combinaison de transport routier, aérien et fluvial/maritime. Le réseau routier constituant un enjeu important dans la lutte contre la pauvreté et le développement régional, celui-ci est identifié par le Groupe de la Banque mondiale comme une clé permettant à la fois de favoriser la croissance des échanges et de favoriser l’accès aux touristes. Le développement des infrastructures, à travers une multitude de projets – les pôles intégrés de croissance en particulier –, a permis de réduire de moitié le taux d’enclavement entre 2003 (taux de 59%) et 2006 (taux de 31%). Les efforts de réhabilitation du réseau routier touchent plus particulièrement l’axe vers le sud et celui vers le nord (à partir d’Antananarivo). L’axe du Sud étant celui qui est le plus fréquenté par les visiteurs lors de leur circuit à destination de Tuléar, c’est également le long de cet axe routier que l’on retrouve la majorité des établissements de type « écolodges » et ceux, hors des centres urbains, répondant aux normes internationales d’hébergement.
26 Le « modèle de développement » sur lequel s’appuient tous ces efforts de structuration de l’offre touristique à Madagascar répond à l’objectif principal qui vise à faire du tourisme un vecteur de croissance et un catalyseur d’intégration de Madagascar à l’économie mondiale. Cette croissance s’appuie cependant sur un certain nombre de conditions pour se concrétiser. Premièrement, les investissements nationaux et internationaux doivent s’accélérer au cours des prochaines années. Citons, à titre d’exemples récents, l’implantation du groupe italien Ventaglio (complexe hôtelier haut de gamme de 200 chambres) en juillet 2004 avec un contrat auprès d’Air Madagascar pour affréter un vol charter hebdomadaire direct Milan/Nosy Be; la construction d’un hôtel de 170 chambres sous l’enseigne Novotel dans la capitale; le projet d’aménagement touristique à Belo-sur-Mer par GETIM; ou encore le projet «Tan’maraina-La Baie des Russes » du groupe mauricien Burlington Holdings qui prévoit le développement d’une zone touristique de 1600 hectares de 8 à 10 hôtels 3,4 et 5 étoiles (ambassade de France à Madagascar, 2006). Ces projets actuels et futurs devront se multiplier pour réaliser le scénario fort de croissance du secteur qui vise à doubler le nombre d’arrivées à l’horizon 2013 (GATO, 2004b). Deuxièmement, les efforts promotionnels sur les principaux marchés émetteurs doivent être plus importants et plus cohérents. Cela est d’autant plus difficile à réaliser dans un contexte de retrait de l’État où les opérateurs privés, faute de moyens financiers importants, peuvent difficilement mener une stratégie marketing concertée dont l’envergure serait à la hauteur du potentiel touristique du pays. À cette difficulté, s’ajoute la domination par les sociétés étrangères de l’accès à la Grande Île à travers le contrôle de la formulation et de la distribution de l’offre touristique malgache. Nous pouvons supposer, de plus, qu’à court et moyen termes Madagascar restera une destination onéreuse en matière de prix du transport aérien, la rendant peu concurrentielle sur le marché international, quel que soit le type de tourisme recherché : balnéaire, aventures, découvertes ou écotourisme. Ces deux premières « conditions » nécessaires à la croissance du tourisme (investissement et mise en marché) suggèrent un développement inégal de l’offre et de la demande touristiques à Madagascar qui s’articule autour de « pôles » dont l’émergence et l’évolution sont déterminées par l’accessibilité et les « forces du marché ». Cette situation suggère en retour que seuls les individus ou les groupes pouvant tirer profit des « opportunités du marché » que représente l’activité touristique seront intéressés à investir dans le secteur. Quelle est la place de la population rurale dans ces conditions ? Comment peut-elle tirer profit d’un secteur tertiaire – même à faible valeur ajoutée – dans un contexte d’analphabétisme élevé ? Si le « modèle de développement » sur lequel s’appuie le tourisme à Madagascar contribue à l’exclusion de la majorité de la population, comment peut-on espérer qu’elle cesse ses pratiques dommageables pour l’environnement naturel, matière première essentielle au tourisme ? Considérant les enjeux qui fondent la géopolitique du tourisme à Madagascar, nous croyons que ces problématiques sont déterminantes dans l’évolution des pôles touristiques de la Grande Île et sur leurs effets politiques, économiques et sociaux.

LES AXES DE DÉVELOPPEMENT TOURISTIQUE À MADAGASCAR
LES AXES DE DÉVELOPPEMENT TOURISTIQUE À MADAGASCAR
Quel avenir pour le tourisme à Madagascar ? L’évolution des pôles touristiques et la place de la population rurale
27 Le rapport sur le plan directeur touristique de Madagascar (Tourism Master Plan ou TMP), commandé par le gouvernement malgache auprès de la firme allemande GATO AG en 2003, visait principalement à doter le pays de « schémas directeurs du tourisme » et d’un « concept » pour le tourisme malgache. Ce rapport, déposé en 2004, présente une stratégie de développement de l’industrie touristique et de promotion de la destination, en plus d’un plan d’action qui identifie géographiquement les phases de développement à privilégier. La priorité à court terme est donnée aux régions dont l’infrastructure existante permet l’accès à la destination, à l’amélioration de la qualité et de la compétitivité de l’offre touristique, dans l’esprit du « modèle de développement » proposé par les IFI (GATO, 2004a). La première phase de mise en œuvre conduit donc à la consolidation des pôles touristiques actuels par l’amélioration des infrastructures d’accès et de soutien. La carte 2 montre que la deuxième phase du TMP met l’accent sur le décloisonnement des pôles touristiques à travers la création d’axes liant les pôles existants. Plusieurs régions devraient alors bénéficier de projets d’infrastructure qui serviront à en améliorer l’accès. Cette deuxième phase devrait ainsi conduire à l’étalement géographique des pôles touristiques afin de constituer des axes de visites, comme c’est le cas actuellement avec la route du Sud qui relie Antananarivo à Toliara. Enfin, la troisième phase consiste à pérenniser les pôles touristiques primaires en développant des produits touristiques complémentaires économiquement prometteurs et en poursuivant leur étalement géographique de manière à ce qu’ils englobent directement les régions périphériques. Le principal objectif de la troisième phase consiste en un désenclavement des régions n’étant pas encore accessibles au tourisme par l’implantation d’un réseau national de pôles touristiques reliés entre eux par des axes de développement.
28 La démarche proposée par le TMP cherche à intégrer les principaux enjeux identifiés par notre analyse, en particulier dans l’adéquation entre développement touristique et préservation du capital naturel malgache. Cette préoccupation s’articule autour de deux objectifs spécifiques : développer un produit à moindre impact mais aux dépenses élevées et viser un volume de visiteurs qui contribue aux profits économiques mais qui amène le moins de dégradation écologique/sociale possible. Cette position résume à elle seule à la fois la complexité et les multiples paradoxes dans lesquels s’insère la géopolitique du tourisme à Madagascar. On retiendra par exemple qu’un accroissement non contrôlé du volume de touristes contribue nécessairement à la destruction des ressources naturelles. Le tourisme d’intérêt spécial (incluant le tourisme de découverte et l’écotourisme) représente déjà quelque 42% des arrivées touristiques et 90% des circuits proposés par les opérateurs locaux et internationaux et intègre souvent la visite d’un ou de plusieurs parcs ou la fréquentation d’un site ayant un attrait géomorphologique spécifique. Les autorités locales, malgré l’existence d’un cadre réglementaire spécifique à l’environnement, ne disposent pas de moyens suffisants (humains, matériels et financiers) pour gérer la croissance de la fréquentation des aires protégées et ses effets potentiels sur l’environnement naturel et humain. En réponse à cette problématique, les IFI et les organismes associés (ANGAP, 2001; 2002; GATO, 2004a; 2004b; 2004c; TECSULT, 2005a; 2005b) proposent de trouver un équilibre entre une fréquentation de masse et une fréquentation de bas volume afin de développer un « tourisme de haute qualité ». Même si cela était possible, quels critères peuvent être utilisés pour « cesser » le développement d’un pôle ou d’une région touristiques ? L’évolution géographique « naturelle » du tourisme à Madagascar – c’est-à-dire essentiellement basée sur la mise en tourisme de la nature et sur l’accessibilité de ses ressources – pose déjà des problèmes politiques et économiques énormes... aucun gouvernement (central, régional ou local) n’est en mesure de réaliser un arbitrage de long terme dans le contexte politique qui touche la Grande Île, particulièrement depuis 2002. Peut-on déjà parler de développement touristique national alors que les disparités entre les régions perdurent et qu’Antananarivo demeure le centre de décision de la politique aérienne régionale, de développement ou d’implantation des infrastructures d’accès ?
29 Dans la foulée du processus de libéralisation politique et économique amorcé à Madagascar depuis le début des années 1990, les gouvernements successifs – avec l’aide des IFI et des multiples bureaux d’études qui y sont associés – ont cherché à multiplier les revenus d’exportation en présentant le tourisme comme un secteur différent des autres, qui permettrait de concilier la protection de l’environnement, la croissance économique et la répartition des bénéfices de cette croissance par la lutte contre la pauvreté en milieu rural. Notre analyse a montré que la situation est beaucoup plus complexe. Comme tous les secteurs de l’économie, le touristeconsommateur détruit, exclut, sélectionne des espaces et des personnes en fonction de son intérêt. Dans l’esprit du « modèle de développement » préconisé par les IFI, la mise en tourisme d’une région ou d’un pays ne représente qu’une vocation économique parmi d’autres, dont la valeur et l’arbitrage éventuel dans un rapport offre/demande reposent principalement sur sa contribution à l’équilibre macroéconomique. Dans ces conditions, le tourisme et, dans sa formule plus soft, l’écotourisme consacrent davantage l’avancée dans les campagnes malgaches d’un mode d’organisation économique et social particulier (le libéralisme économique et politique) qu’une alternative crédible à l’exploitation des ressources naturelles par la population rurale.
Conclusion
30 L’étude du cas malgache montre que le tourisme est, par définition, géopolitique. D’abord fondée sur les caractéristiques géographiques des territoires, l’activité touristique s’appuie et crée des rivalités de pouvoir sur les espaces visités, traversés et occupés. Elle s’alimente et contribue à construire la perception et la représentation qu’ont les acteurs concernés (visiteurs et visités) d’eux-mêmes, des autres et de l’espace qu’ils partagent. À Madagascar, elle consacre aussi la convergence de plusieurs enjeux évoqués dans cet article : la place jouée par la « problématique environnementale » dans l’affectation des ressources politique et économique; les rivalités de pouvoirs entre le centre (la capitale) et la périphérie (les régions); les conséquences du « modèle de développement » proposé par les IFI qui va bien au-delà de l’économie en suggérant un mode d’organisation sociale, politique et « spatiale ». On oublie trop souvent que l’économie capitaliste est un extraordinaire vecteur de consommation des ressources, ce qui se traduit par un besoin perpétuel d’appropriation de l’espace. Le secteur primaire, basé sur l’extraction de ressources non renouvelables comme le pétrole ou les ressources minières, a besoin de frontières, de cadres et de territoires clairement délimités et sécurisés afin de pouvoir alimenter de manière prévisible et constante le secteur de la transformation, quel qu’il soit. Les services (secteur tertiaire), en plus de contribuer directement à l’appropriation de l’espace par l’aménagement urbain ou la structuration des rapports entre le centre (ou les services existent) et la périphérie (ou les services existent partiellement ou sont absents), représentent une demande continue pour la transformation des ressources naturelles. Le tourisme, comme les autres secteurs associés aux services, transforme les territoires à l’endroit même où les investissements sont consentis et dans les lieux où les touristes se déplacent mais représente aussi une forme de « délocalisation » des transformations spatiales en amont de la demande dite « touristique »[20] [20] En faisant pression sur la demande de produits agricoles...
suite. Parmi les enjeux géographiques et politiques que représente le développement du tourisme dans une économie comme celle de Madagascar, il faut aussi noter la concurrence qu’il représente face aux autres secteurs : aménager et mettre en valeur « touristique » un territoire suppose nécessairement de le soustraire à une utilisation concurrente (agriculture, conservation, extraction, etc.). En d’autres termes, le tourisme, loin d’être une panacée, représente un secteur aux effets comparables aux autres secteurs de l’économie.
31 Notre analyse a voulu montrer à la fois l’influence des IFI dans le développement du secteur à Madagascar et la fragilité de l’équation qui vise à concilier le développement économique avec la protection des ressources naturelles et la lutte contre la pauvreté. Le fort « potentiel » de mise en tourisme de la biodiversité malgache ne doit pas occulter le double paradoxe qui en découle : l’activité touristique – et écotouristique – s’approprie, détruit et aménage des territoires; elle exclut aussi de ces espaces toutes personnes et toute activité qui ne contribuent pas à son développement. Comme nous le suggérions en introduction, la géopolitique du tourisme à Madagascar repose donc sur trois notions essentielles que notre analyse a permis de confirmer : 1) elle s’alimente d’une vision économique et « rationnelle » des ressources naturelles et des menaces qui pèsent sur elles; 2) l’insertion de la Grande Île au capitalisme mondial place le tourisme dans un « modèle » particulier de croissance qui oriente le développement du secteur; 3) la population rurale, bien qu’elle soit sollicitée en amont comme en aval du développement touristique à Madagascar, se trouve devant la double impasse de devoir changer sa relation avec l’environnement nécessaire à sa survie, en étant largement exclue des opportunités économiques que peut offrir le tourisme. En attendant le miracle auquel seuls les IFI et le gouvernement semblent croire, la géopolitique du tourisme à Madagascar présente un excellent exemple des problèmes de développement auxquels font face la plupart des pays du Sud, c’est-à-dire une hypothétique croissance économique dont les principaux intéressés semblent largement exclus.
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Notes
[ *] Politologue, l’auteur est professeur au département d’Études urbaines et touristiques de l’université du Québec à Montréal. Il remercie le Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture dont l’appui financier a rendu possible la recherche dont cet article rend compte. Il remercie également Haja Ramahatra pour sa contribution à la recherche.
[ 1] Discours du pape Jean-Paul II au corps diplomatique de Madagascar le 30 avril 1989, cité dans « Environnement et impératifs industriels », La Lettre mensuelle de JURECO, n° 30, juin 1989, p. 24.
[ 2] Ce phénomène ne doit pas être confondu avec les « feux de brousse ». À Madagascar, comme ailleurs, le tavy et les feux de brousse sont considérés comme étant distincts, bien que les deux impliquent la mise à feu de la végétation. Le premier est une culture itinérante sur brûlis en milieu forestier humide; son but est d’éliminer la forêt, parfois après l’abattage, et de fertiliser la terre avec les cendres. Il s’agit d’un feu presque toujours ciblé et contrôlé, associé à la culture du riz de montagne et au manioc. Par contre, les feux de brousse supposent la mise à feu de pâturages extensifs en milieu subhumide – surtout sur les hauts plateaux de l’île – à la fin de la saison sèche afin d’accélérer la régénération de la végétation, surtout de l’herbe pour le bétail. Rarement maîtrisés, les feux de brousse sont parfois utilisés à Madagascar comme signe de contestation politique.
[ 3] La culture itinérante sur brûlis, en milieu forestier humide et en relief.
[ 4] Éditorial, « Madagascar brûle-t-il ?», Revue de l’océan Indien, Madagascar, n° 162, décembre, 1996, p. 3.
[ 5] Traduction libre, cité dans (Jolly, 1990, p. 38).
[ 6] Traduction libre.
[ 7] Le taux de déforestation est une moyenne, tous types de forêts confondus (forêt humide, forêt sèche et mangrove). Il importe de souligner la difficulté de comparer les chiffres obtenus, étant donné que les éléments considérés (critères d’évaluation) sont souvent différents d’une institution à l’autre.
[ 8] Voir à ce sujet CONSERVATION INTERNATIONAL, Conservation Regions : Madagascar (en ligne, août 2007), <http ://web.conservation.org/xp/CIWEB/regions/africa/madagascar/ conservation.xml>.
[ 9] Nos calculs sont effectués à partir des données du Groupe de la Banque mondiale.
[ 10] Source: Banque mondiale (2006). Le financement associé à la Banque mondiale se réalise par l’entremise de l’Agence internationale de développement (IDA). Pour fins de comparaison, la dette associée au Fonds monétaire international (FMI) ne représentait que 6,53 % du total en 2004 et les autres sources de financement, notamment bilatéral (principalement la France, mais aussi les États-Unis, l’Allemagne, le Japon et l’Italie), représentaient un total de 27,93 %.
[ 11] Agence de développement international (IDA), Société financière internationale (SFI) et Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA).
[ 12] Produit intérieur brut (PIB) en parité de pouvoir d’achat.
[ 13] L’appartenance « ethnique » du président élu.
[ 14] L’appartenance « ethnique » du président sortant.
[ 15] Gouverneur général de Madagascar de 1896 à 1905.
[ 16] La Réunion, l’île Maurice et les Seychelles accueillaient 1,2 million de visiteurs en 2005 (OMT, 2005).
[ 17] Taux d’accroissement annuel moyen de 32 % pour l’écotourisme, comparativement à 11,4 % pour l’ensemble des arrivées touristiques (selon nos calculs basés sur les statistiques du ministère du Tourisme de Madagascar, 2003 et de l’Office national de l’environnement, 2002).
[ 18] L’impact sur le tourisme a également été néfaste avec une chute radicale de – 63 % des arrivées touristiques en 2002 comparativement à 2001 (ministère du Tourisme, 2004).
[ 19] Voir notamment, « Tourisme à Nosy Be », L’Express de Madagascar, 19 mars 2003; « Madagascar veut se lancer à la reconquête des touristes », Agence France Presse, 16 avril 2003; « Tourisme : colère des opérateurs !», La Gazette de la Grande Île, 16 mai, 2003; «21 réserves foncières touristiques disponibles dans tout Madagascar », Midi Madagascar, 27 septembre, 2003.
[ 20] En faisant pression sur la demande de produits agricoles par exemple ou encore en « occupant » des territoires autrefois consacrés à l’agriculture.
Résumé
Madagascar présente une très grande biodiversité qui permet la découverte, l’observation et l’interprétation de communautés biologiques variées disparues de la masse continentale depuis des milliers d’années. Ces caractéristiques constituent l’atout touristique le plus important pour Madagascar. La géopolitique du tourisme à Madagascar repose sur trois notions essentielles: une vision économique et «rationnelle» des ressources naturelles et des menaces qui pèsent sur elles; un «modèle» particulier de croissance du tourisme qui oriente le développement du secteur; et la double impasse pour la population rurale, sollicitée dans le développement touristique de Madagascar, mais exclue des opportunités économiques que peut offrir le tourisme.
Tourism geopolitics in Madagascar: protection of the environment and economy development Madagascar offers a great biodiversity promoting discovery, observation and interpretation of biological communities which have vanished from the continent thousands years ago. These characteristics represent the main touristic asset for Madagascar. The geopolitics of this country lean on three basic notions: an economic and rational vision of the natural resources and the threats they may face; a «model» of touristic growth guiding the sector’s development; and the double dead-end for the rural population, which is requested in the touristic development but left out on the economical opportunities it may bring.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Bruno Sarrasin « Géopolitique du tourisme à Madagascar : de la protection de l'environnement au développement de l'économie », Hérodote 4/2007 (n° 127), p. 124-150.
URL : www.cairn.info/revue-herodote-2007-4-page-124.htm.
DOI : 10.3917/her.127.0124.